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L'aube de la liberté (1942-1944)

De
256 pages
Voici le septième tome de l’œuvre considérable à laquelle Roger Arvois a consacré des années de travail, et qui n’est pas seulement un témoignage sur l’action des maquisards de Champagne, mais aussi un message adressé à ceux qui se font les gardiens de la mémoire. Il y a chez Roger Arvois, une authenticité qu’on ne saurait contester. Il n’écrit pas seulement sa propre histoire, mais nous conte, souvent avec émotion, ce que fut le combat collectif des hommes qui luttèrent à ses côtés.
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Les années terribles

Tome VII

L'aube de la liberté

Du même auteur:
Des bagnes de Vichy aux maquis de Champagne (19421944), Les années terribles, Tome 1, 1992. Malgré milice et Gestapo, on se bat enfin (1942-1944), Les années terribles, Tome 2, 1993. Combattre l'ennemi par tous les moyens, (1942-1944), Les années terribles, Tome 3, 1993. Les maquis de la nuit (1943-1944), Les années terribles, Tome 4,1994. L'ennemi ne doit pas nous échapper (1942-1944), Les années terribles, Tome 5, 1994. Les jours les plus longs (1942-1944), Les années terribles, Tome 6, 1994.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3252-2

Roger

ARVOIS

L'AUBE DE LA LIBERTÉ
1944 LES ANNÉES TERRIBLES TOMEVll
Préface de Maurice KRIEGEL VALRIMONT

Député Honoraire de Meurthe-et-Moselle. Membre du Commandement Suprême des Forces Françaises de l'Intérieur. Grand Officier de la Légion d'Honneur.

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Préface

Voici la suite du témoignage de Roger Arvois. Il dépassera, à son terme, les deux mille pages d'observations précises et directes sur l'action des combattants de la Résistance champenoise entre 1942 et 1944. C'est un document remarquable à plus d'un titre et je ne donnerai que des exemples de ses qualités rares. Une authenticité évidente et une sève populaire s'expriment, en particulier, dans les nombreux dialogues entre les maquisards. Vous apprendrez même ce que veut dire en champenois: "Je vais lui foutre une taugnée à celuilà". Vous retiendrez surtout les liens qui unissaient ces volontaires à la population dont ils étaient issus. Ils étaient bien les fils de leur peuple. Roger Arvois met aussi en lumière l'intelligence de ses camarades qui savaient la réalité de leur action militaire. Quelques citations le montrent bien: "Nous avons tenu à acquérir une expérience suffisante de la guérilla, une expérience progressive." "Nous allons nous confronter à l'ennemi mais en gardant toujours notre règle de conduite: supériorité, surprise, mobilité." "Les grandes concentrations ... des désastres." "Notre tactique a toujours reposé sur le décrochage en cas d'attaque. Nous devions lui glisser (à l'ennemi) entre les doigts." "Notre souci majeur a donc été la poursuite des combats en toutes circonstances." Pour avoir exercé avec Pierre Villon et Jean de Voguë, le commandement suprême des F.F.I. en France, par décision du Conseil National de la Résistance, c'est une très 9

grande satisfaction de constater à quel point notre stratégie de la guérilla était comprise et remarquablement appliquée dans cette partie de l'Est de la France où certains prétendaient sottement que nos décisions ne parvenaient pas. Le récit de Roger Arvois illustre parfaitement le fait que rarement dans l'action militaire on peut constater une telle convergence entre ce que font et pensent ceux qui se battent sur le terrain et ceux qui conçoivent l'action libératrice et qui donnent les ordres pour la mettre en œuvre. "Il était grand temps que tout le pays se soulève, que toute la terre de France devait brûler sous les pieds de l'occupant. " Tel était le sentiment exprimé le 13 août 1944. Le présent volume concerne la semaine du milieu du mois d'Août, c'est-à-dire celle qui se termine au moment où l'insurrection de Paris va commencer. Roger Arvois y montre, une fois de plus, son talent de faire revivre la réalité de l'époque. En rappelant le Il août 1944 que les troupes alliées sont devant Saint-Malo et que sur le front russe l'écrasement systématique des divisions fascistes se poursuit-il constate qu'il ne fait plus de doute pour personne que celles-ci seront enfoncées... que les frontières de ce Reich seront franchies. " Le combat a changé d'âme. "Nous avons de plus en plus le sentiment de faire partie d'une grande force organisée dont le rôle serait de plus en plus important." Dans les communiqués de la Radio, dans l'émission "Les Français parlent aux Français" ce sentiment est confirmé: "le sabotage systématique... dans toute la France met l'ennemi dans l'impossibilité de déplacer ses unités suivant des plans établis". Dans une émission de la même origine on relève une opinion des autorités militaires alliées: "Sans les Forces Françaises de l'Intérieur notre avance rapide aurait été tout simplement impossible. Dès lors on va s'approcher du grand soleil de la Libération. 10

1789, 1848, la Commune, les barricades sont évoquées et voilà que l'on prévoit "Et si Paris s'y met, gare !" Il en sera question dans la suite, à venir, comme sera évoquée la nouvelle fraternité d'armes franco-américaines Roger Arvois et ses amis participeront à l'avance rapide des troupes alliées de Troyes à Châlons-sur-Marne. En cette année du Cinquantenaire de la Libération, Roger Arvois aura utilement contribué à faire la vérité sur la remarquable contribution de la Résistance intérieure et de son action militaire à l'issue victorieuse de la Deuxième Guerre mondiale.
Maurice KRIEGEL - V ALRIMONT Depute Honoraire de Meurthe-et-Moselle. Membre du Commandement Suprême des Forces Françaises de l.'Interieur. Grand Officier de la Legion d'Honneur.

16 Décembre 1994

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Jeudi 10 Août 1994

Nous terminons notre rencontre par une visite des travaux du puits. Mon père me prend à part pour examiner quelques problèmes familiaux. Des lettres de Francia sont arrivées en provenance de Châlons. Tout va bien pour lui, disent-elles, bien qu'elles ne se bornent qu'à quelques formules: Rien qui puisse en fait nous laisser espérer le moindre contact. Elles font malgré tout un effet considérable sur ma mère qui le sait en vie. Inutile de dire à quel point elles me comblent aussi. Mieux que ma mère sans doute, je comprends les impératifs de sécurité qui l'obligent à utiliser des voies détournées et à ne rien dire qui puisse laisser deviner la région où il exerce son activité. Mais ma mère est, et a l'exigence d'une mère: Elle veut me voir pour en discuter. Elle est persuadée qu'il utilise une sorte de code et que je peux lui en dire plus. Elle m'annonce donc sa venue pour le lendemain vers midi. Mon père me met en garde: Elle a décidé de visiter le maquis. J'ai tout essayé pour l'en dissuader, mais en vain. Tu sais que lorsqu'elle s'est mis quelque chose en tête, c'est terrible! Alors prends bien garde. Et si tu ne veux pas qu'elle vienne jusqu'ici, essaye de l'intercepter. Elle utilisera la route en provenance d'Euvy. Tâche aussi de ne pas trop la rudoyer. Richard, Hacquin, Maurice Durant, tous ces événements l'ont secouée. Elle en tremble pour vous. Elle ne dort pas assez. 13

C'est pas tout. On ne peut plus venir à bout de ton frère Olivier. Il veut vous rejoindre. Ille fait exprès. Il met sa mère dans tous ses états. Moi aussi, je suis à bout. Prendsle donc avec toi et tiens-le serré. J'ai beau objecter qu'il n'a que quinze ans et que cela risque de créer un précédent, il m'assure qu'il ne voit aucune autre solution. Je finis par céder. Je sais qu'il y a encore ma sœur qui va à l'école et que cela les soulagera. Mon frère n'aura qu'à se joindre au groupe qui doit venir samedi. J'ai conscience qu'il doit être pris en main. Il faut qu'il comprenne bien qu'il ne bénéficiera d'aucun privilège. (C'est un cabochard qui aime n'en faire qu'à sa tête). Peutêtre Didis en viendra-t-il à bout? Quant à Yves, aucune nouvelle depuis un mois. C'est l'heure. Le Père Faure vient nous retrouver. Je les accompagne jusqu'au poste "A". Des avions de chasse sont en vadrouille. Ils ont dû repérer quelque chose car une minute plus tard, des rafales se succèdent. Il y a aussi quelques explosions. J'embrasse mon père. Il me glisse à l'oreille: "Fais bien attention à toi, Roger." Je ne peux que hocher la tête en signe d'assentiment. Quand je rejoins Gilbert, je suis encore perdu dans mes pensées. Moi aussi, j'ai peur pour eux. Ils vivent au milieu du danger. Et en cas de représailles, ils seront les premiers concernés. Gilbert m'arrache soudain à mes pensées: - Il Y a un gars qui vient d'être interpellé près du poste "B". Il prétend qu'il a besoin de te voir, qu'il te connaît. On l'a surpris en train de rôder, mais sa tête ne me dit rien. - Moi, si ! C'est le berger d'Euvy. Il n'est pas très rassuré par toutes ces mitraillettes qui sont braquées dans sa direction. - C'est à toi en particulier qu'il voudrait parler. Qu'à cela ne tienne! Je l'entraîne un peu plus loin. 14

C'est tout simple: Il voudrait nous aider. Il garde ses moutons à la lisière des bois qui sont justement de notre côté et voit donc tout ce qui se passe dans la plaine. Si les Fritz venaient dans le coin, il serait le premier à les apercevoir. Pendant que les chiens garderaient le troupeau, il pourrait venir nous prévenir. Et puis en ce moment, il y a pas mal de gens qui rôdent et, sans avoir l'air de rien essaient de se renseigner sur le maquis. Des jeunes surtout, issus du S.T.O. Mais d'autres aussi, sans doute moins innocents. Il y a même un Fritz qui vient de temps à autre le soir mettre des collets, sans doute pour varier le menu. Alors voilà, s'il s'aperçoit de quelque chose de pas très catholique, il voudrait savoir comment nous prévenir sans risquer une rafale. (Il paraît que les gars ont la détente facile). Enfin, il m'indique l'heure de sa sieste au cas où on aurait besoin d'un mouton. Comme il en a quelques-uns à lui dans le troupeau, il pourra toujours s'arranger en cas de problème avec un des propriétaires. Il sera donc notre sentinelle avancée et nous rendra quelques services de la plus haute importance. Je le remercie vivement et le fais raccompagner. On vient de livrer les fusées et les pistolets. Jacques Majeski a déjà entrepris une traduction du mode d'emploi. Mais il est tout prêt d'abandonner, tant elle s'avère laborieuse. S'il n'y parvient pas, qu'il demande à Willie de l'aider. Il faut qu'on sache s'en servir. Gilbert vient à ma rencontre en me montrant son poignet: - Les gars nous attendent! Je fonce à mon abri pour y prendre mes notes. Gilbert, à mon retour, est en train de donner lecture du message capté hier soir à 21 heures 30 sur la B.B.C. :

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21 heures 30 - 22 heures LES FRANçAIS PARLENT AUX FRANÇAIS Auteur non identifié. "Ici, dans le cœur de la Bretagne, une nouvelle armée s'est jointe aux Américains; une armée puissante, silencieuse, qui a attendu pendant quatre ans le moment d'entrer dans la lutte. C'est une armée française, composée de solides jeunes hommes qui sont descendus des collines par milliers, ces trois derniers jours, pour se battre côte à côte avec les Alliés, pour la libération de la France. Parcourant aujourd'hui la route qui mène vers Brest, j'ai vu ces soldats inconnus: sales, hirsutes, mais armés jusqu'aux dents, ils livrent le combat aux côtés des Américains. Ils se déplaçaient par petits groupes de 10 à 30 ; à certains endroits, en procédant au "nettoyage" de la Bretagne, ils se sont progressivement agglomérés, jusqu'à atteindre la force d'un bataillon et ils s'incorporent maintenant dans les régiments réguliers des États-Unis. Partout, en Bretagne, ces hommes de la Résistance et leurs femmes se battent côte à côte, ils tiennent des ponts, contrôlent des routes, des points de passage obligés; ils nettoient les poches où se cachent les Allemands. Les hommes du maquis sont véritablement les hommes du soulèvement national: chacun est armé d'un fusilmitrailleur léger, d'un revolver, d'un couteau, parfois même d'un fusil aussi. La presque totalité de leur armement leur a été lancée par parachute. Ils portent des blousons de cuir, des bottes, des culottes de cheval et des chemises à col ouvert. Ils ont l'âme même des patriotes de la Révolution
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Française."
Gilbert réussit à garder son sérieux jusqu'à la dernière ligne et ce n'est pas un mince exploit. Les visages sont figés, incrédules! Et puis, brusquement, le rire éclate, irrépressible, énorme, secouant les tripes. Sans doute, chacun imagine nos F.F.I. bretons à sa manière. Hérissés d'armes de toutes 16

sortes. Terrorisant l'ennemi rien que par leur apparence. Ce communiqué va rester dans les annales comme l'un des plus fameux. On n'a jamais tant ri. Certains en pleurent. Moi, qui dois enchaîner sur des problèmes graves de tactique et de stratégie, il me faut attendre que le calme reVIenne. Gilbert lorgne de mon côté, fier de son succès et amusé de mon embarras. Il nous apprend alors que les Résistants bretons se sont emparés de villes importantes comme Vannes et Saint -Brieuc et que les Allemands se rendent en masse sur le front russe. Radio-Moscou annonce même que des généraux se seraient mutinés. Cette information confirmerait l'annonce ou la rumeur d'un attentat contre Hitler. Ce bruit avait déjà couru à plusieurs reprises, mais sans qu'il fût officiel. Je commence mon exposé: - Certains parmi vous n'ont pas encore bien compris pourquoi nous avions divisé notre groupe. Je sais qu'il est difficile de se séparer de ses copains. On perd des amis avec lesquels on s'est lié. Des frères de combat, de lutte. De plus, c'était quelques jours après Jalons. Mais c'est justement Jalons qui nous a révélé à quel point nous avions frôlé la catastrophe. Il fallait faire en sorte que la totalité du maquis ne puisse pas disparaître et qu'en cas d'attaque, un groupe au moins continue la lutte. Notre souci majeur a donc été la poursuite du combat en toutes circonstances. Mais il y avait encore beaucoup d'autres raisons. L'une d'elles tient au relief. Ici, il n'y a pas de montagnes, pas de positions se prêtant à une défense statique, à une dissimulation de nos allées et venues. Immanquablement, l'ennemi finirait pas connaître notre position. C'est pourquoi notre tactique a toujours reposé sur le décrochage en cas d'attaque. Nous devions lui glisser entre les doigts. Un petit groupe passe plus facilement inaperçu. A Jalons, nous avons réalisé que nous avions échappé à l'extermination par un hasard providentiel. Il ne faut pas trop jouer avec la chance. La création de deux maquis a rendu plus difficile leur découverte, tout en augmentant leur mobilité. 17

N'oublions jamais que ce qui nous permet de fuir, c'est notre fluidité. Et par conséquent, notre capacité à nous fondre dans le paysage, dans notre environnement. Notre meilleur guide en ce domaine est le "mouchard"I. Il nous oblige à veiller en permanence sur notre camouflage. Un morceau de miroir, une gamelle d'eau, peuvent révéler notre présence. Le moindre filet de fumée peut nous trahir. Notre Champagne, avec sa maigre végétation de sapins, nous contraint en quelque sorte à nous rendre invisibles. D'autre part, nous avons défini dès le début notre doctrine. Nous sommes résolument contre les gros maquis car nous n'en avons pas les moyens. Par contre, l'ennemi, lui, les a. Je ne vais pas en faire l'énumération complète, mais nous n'avons même pas de mitrailleuse, ni lourde ni légère. Même pas de mortier. Même pas d'engin chenillé. Nous devons adapter notre tactique et notre stratégie aux moyens qui sont les nôtres. Je me souviens d'avoir déjà, à nos débuts, évoqué les règles de nos combats et les anciens s'en souviennent certainement. Je m'étais servi d'une image pour me faire comprendre. Voilà comment je rétablissais la parité des moyens: - Un groupe de 10 hommes s'attaque à un élément ennemi de 2 ou 3 hommes. Supériorité numérique, matérielle, plus la surprise en notre faveur: le résultat, sauf erreur, est acquis d'avance. Rien n'empêche alors notre groupe de renouveler son opération deux ou trois fois. A la fin, l'ennemi aura été anéanti sans grand risque pour nous, qui représentons un adversaire moins puissant, et surtout moins aguerri. Moins "aguerri". J'utilise ce terme à dessein. Comment en effet, pourrions-nous nous comparer à des soldats professionnels qui se battent sur tous les fronts depuis quatre ans? Dans ce contexte, nous avons tenu à acquérir une expérience suffisante de la guérilla, une
1 Avion Fiesler-Storch d'observation nommé aussi "la sauterelle" ou "le mouchard". 18

expérience progressive. Mises à part les actions de sabotage, notre combat est donc essentiellement un combat de harcèlement qui se transforme progressivement en combat d'embuscades. Et bientôt, nous mènerons tous les jours ce type de combat. Il s'agira de détruire du matériel et des hommes. Nous allons nous confronter à l'ennemi, mais en gardant toujours notre règle de conduite: Supériorité, Surprise, Mobilité. Dans la phase actuelle, nous ne devons sous aucun prétexte nous éloigner de ces principes. Bien entendu, les choses sont susceptibles d'évoluer avec l'approche du front. Mais ce que j'ai énoncé ci-dessus restera valable. Avant de passer aux questions, je voudrais encore vous dire que malheureusement, les grandes concentrations n'ont été jusqu'à présent que des désastres. Vous connaissez le sort tragique du Vercors. Il y a seulement quelques jours, ce sont nos voisins de l'Aube qui se sont trouvés dans une situation semblable, aboutissant à la dispersion du maquis. D'ailleurs, actuellement nous apportons de l'aide à des éléments dispersés. Bon, je m'aperçois que je suis allé trop loin, alors, si vous le permettez, nous reportons les questions à demain. Merci et bon appétit! J'ai échappé à l'avalanche des questions. Je n'ai guère le temps de m'en réjouir. - Alors, Roger, tu te décides? C'est pour quand notre "grande première" embuscade? C'est "Fulminate" qui m'interpelle ainsi. "Fulminate" qui fulmine toujours. Ou encore "Fulminate" de "détonant" ou "détonateur". Un déjà ancien qui ne rêve avec quelques autres que de plaies et de bosses, mais à qui il n'arrive que des choses très banales. Dernier exemple en date: Il était la nuit dernière mon voisin de gauche, et bien entendu, pas plus que moi, il n'a eu la possibilité de tirer seulement une malheureuse petite rafale de deux ou trois cartouches. Il s'en plaint amèrement. Il n'a même pas pu humer l'odeur de la poudre. Je ne spis même 19

pas sûr qu'il ne m'en tienne pas rigueur. Mais Gilbert me tend un papier. C'est l'inventaire des caisses de fusées et la notice sommairement traduite. On a, semble-t-il, un assortiment assez complet de fusées de toutes sortes: des fusées de couleur ou de signalisation, des fusées éclairantes (avec petit parachute), etc. Reste à savoir quand et comment les utiliser. On demandera à nos armuriers et à nos artificiers d'étudier la question. D'emblée "Fulminate", qui n'a rien perdu de notre échange, se propose. Gilbert ne peut réfréner un éclat de rire : - Toi? Mais dès que t'approches, tu fais tout sauter! Mais "Fulminate" explose déjà. Gilbert en est la cible. Et ça fuse: Pendant quelques minutes, impossible d'échanger une parole. Bientôt "Fulminate" s'étrangle et Bébert est obligé de lui taper dans le dos. Nos repas n'étaient jamais des intermèdes engendrant la mélancolie. Et il en fut ainsi jusqu'au jour de la Libération. Pour les chefs de groupe, c'était également l'occasion de mettre au point quelques détails de l'opération de la nuit ou de parler des missions à venir. Cela se faisait dans la bonne humeur et aussi avec sérieux. Combien d'innovations tactiques, ou de techniques nouvelles ontelles vu le jour au cours de nos repas? L'ingéniosité y avait libre cours. Mais les critiques y allaient aussi bon train. L'esprit routinier et l'encroûtement étaient pris à partie. Je vous ai cité le moyen mis au point par Defillipi pour tester la vigilance des gardes, bien qu'à mon avis, l'exemple était mal choisi. Ce dîner fut, comme de coutume, c'est-à-dire un instant privilégié. Tous, sans exception, s'arrangeaient en effet pour rentrer à l'heure sacrée des repas. Seuls, ceux qui étaient de garde étaient frustrés. Et il fallait que les cuistots veillent à ce que le repas ne déborde pas sur les occupations. Ce soir-là encore ce fut ma vieille Branche qui vint me 20

rappeler au respect des convenances. Avec son sourire qui signifiait: "Je suis au regret de devoir mettre un terme à votre partie de détente et de. rigolade car il est temps de penser aux choses sérieuses. Il lui arrivait d'ajouter: - Vous avez bien mangé, bande de goinfres? Histoire qu'on lui adresse, ainsi qu'à ses aides, de sincères félicitations. Nous nous levions alors sans nous faire prier. Comme la veille, ce soir-là j'avais opté pour le rôle d'observateur. Il fallait faire vite. Le harcèlement "appuyé" devait avoir lieu sur la 4, mais cette fois en face du parc du château de Connantre. C'était à deux ou trois bons kilomètres plus loin. Nous avions tout intérêt à respecter l'heure exacte du départ, car de nouveau, il nous fallait trouver un objectif de petite taille dont on puisse venir à bout. Deux ou trois véhicules maximum. Cette consigne était impérative, mais jusqu'à une ou deux heures, on pouvait laisser les véhicules "seuls" poursuivre leur route. A deux heures, délai limite, l'ordre devait être exécuté et tant pis pour le malheureux qui roulait en solo. Instruit par l'expérience de la veille, je m'étais choisi un emplacement en retrait. En levant légèrement la tête, j'embrassais d'un seul regard l'ensemble du dispositif. Sa mise en place fut assez laborieuse. Les quelques buissons dessinés sur le croquis de la reconnaissance étaient en fait beaucoup plus clairsemés que prévu. En cas de riposte de l'adversaire, il nous faudrait traverser sous le feu une bonne soixantaine de mètres avant d'arriver aux premiers sapins. Sur-le~champ, Lucien et Mimile adaptèrent leur tactique. Chaque groupe se replierait, couvert par le feu de l'autre. En trois bonds, on pouvait donc être à couvert. Arrivés sur les lieux aux environs de minuit, il nous fallut attendre près de deux longues heures avant de voir le flot se raréfier. Qui plus est, il se faisait dans les deux sens. Nous n'étions intéressés que par les véhicules qui étaient censés se diriger vers le front. C'est-à-dire sur Paris. Nous rongions notre frein. Il fallait attendre l'accalmie. Attendre... Attendre... 21

Comment vous dire? Il n'y avait rien de plus éprouvant pour les nerfs. Au bout d'une heure, toute position devenait inconfortable. Il fallait lutter contre l'ankylose. Lutter contre le sommeil. Celui-là, nous le détestions, nous le maudissions. Mille remèdes furent essayés pour nous permettre d'en triompher. En vain. Au bout d'une ou deux heures, il semblait y avoir eu un "retard à l'allumage". Il Y avait un "retard à l'allumage" lorsqu'un mitrailleur se réveillait en sursaut et se décidait enfin, blanc ou rouge de honte, à tirer. Cette nuit-là, ce fut au-delà du supportable. Les convois se succédaient interminablement. Nos nerfs étaient tendus à craquer. Nous en étions arrivés à souhaiter l'ordre de repli. Sans le dire, bien entendu. Et aussi, pourquoi avoir laissé aux chefs de groupe toute latitude ou presque pour fixer l'heure d'annulation? Des ralentissements par moments, laissaient espérer voir enfin la queue de ce convoi sans fin. A plusieurs reprises, je me mis debout derrière un buisson pour étendre mon champ de vision. Hélas, non, le défilé des petites lumières se poursuivait. Inexorable. J'avais épuisé l'eau de mon bidon, grignoté quelques morceaux de sucre, pris une cartouche dans un chargeur, etc. Je ne savais plus quoi inventer. Le jour allait se lever, quand il me sembla percevoir un changement: la chenille s'étirait, se rompait, puis se ressoudait. Brusquement, inespéré, le creux, le vide, plus rien. Une ou deux silhouettes se mirent à courir. Peut-être l'ordre de repli? Ou une dernière mise en garde pour s'assurer que tout le monde était bien réveillé, prêt? Soudain, un camion seul passa sans qu'il y eut la moindre réaction. Bizarre. Puis, tout se déclencha très vite. Je m'étais agenouillé. D'abord, je ne distinguais pas le nombre de véhicules. Un, deux ou trois? Ce fut seulement quand les fusils-mitrailleurs se mirent à tirer que je vis nettement les trois ombres. Ils étaient déjà arrivés à la hauteur des fusils-mitrailleurs quand le premier camion se 22

mit à ralentir. C'étaient maintenant les mitraillettes qui arrosaient. Les trois véhicules étaient presque arrêtés lorsque de nouvelles lumières apparurent. Je fus. sans doute le premier à les apercevoir. J'hésitais. Avais-je le temps de prévenir? Tout à coup, une ombre se jette à terre à quelques pas de moi. C'était l'un des deux F.M. Là-bas, très vite, les Allemands ripostaient. L'ordre de repli avait été donné. Il s'exécutait, groupe après groupe. L'un couvrant l'autre. Mais les tirs ennemis s'intensifiaient nettement. Le F.M. maintenant en position, attendait je ne sais quoi pour tirer. Ça commençait à bourdonner. Je m'élançai derrière le deuxième groupe. En me relevant, j'avais jeté un regard en direction de la route. Une mitrailleuse venait de tirer une rafale avec des traceuses. Je me jetai à terre avec les autres et cette fois j'ouvris le feu. Presque en même temps notre F.M. déclencha enfin son tir, bientôt soutenu par le second qui était déjà arrivé à la lisière du bois. Nous reprenions notre course sous une grêle de balles qui chuintaient et martelaient les sapins. Je laissai le groupe s'enfoncer dans le couvert. Le F.M. de droite fut le premier à rejoindre alors que l'autre tirait encore par petites rafales. Je fus rejoint par Mimile qui avait attendu pour couvrir éventuellement le dernier F.M. Je l'interrogeai: - Tous tes gars sont là ? - J'en sais rien, j'espère. On va s'arrêter à la rivière. Derrière nous, les Allemands continuaient à brûler de la poudre pour les petits oiseaux. Lucien recommençait à appeler son groupe. Bientôt Mimile en faisait autant. Tous nous étions là, sains et saufs. Il faut repartir, le jour ne tardera pas à se lever. Derrière nous, les tirs s'espacent. Je traverse la rivière, aidé de Mimile. La marche reprend en terrain plus facile. La route de Corroy est là-bas. Plutôt devinée qu'entrevue. Des rugissements nous font lever la tête: un groupe de chasseurs de nuit cherche une proie. Ils foncent en direction 23

de Fère. La fatigue se fait sentir. J'ai les jambes lourdes. L'allure se ralentit. Les premiers doivent être à la route. Notre progression se fait pas à pas. La silhouette qui me précède s'arrête. Je stoppe également. Je tends l'oreille. Il m'a semblé entendre des voix. Mon voisin se retourne et me fait signe en mettant sa main devant la bouche. L'attente se prolonge. J'aimerais bien savoir. Que se passe-t-il ? De nouveau, nous sommes survolés par des avions. Presque aussitôt, à nouveau, des voix. J'enfreins la consigne. Je m'approche de l'autre. Il hausse les épaules, il ne sait pas non plus. Bon, je veux savoir. Je continue. Même mimique au suivant. Je remonte encore. Mais cette fois, on me barre la route. Le gars me tire vers lui pour me glisser à l'oreille: "Fritz". Aïe, manquait plus que ça ! Nous nous mettons à genoux et l'attente recommence. on les entend parler à haute voix. Ils ne s'en font pas! Ma curiosité n'est toujours pas satisfaite. Que font-ils là ? Un nouveau survol m'apporte la réponse: Ils se sont cachés sous les arbres de la route. Cette fois, le jour se lève vraiment. Mon voisin me fait signe. On marche tout doucement. On oblique perpendiculairement. Je suis absorbé. Ne pas marcher sur une branche. Ne pas heurter quelque chose. Ne pas révéler notre présence. Je crois qu'on suit la route en parallèle. On n'entend plus les voix. Seuls, quelques bruissements furtifs signalent de temps à autre notre marche. Avec le jour, elle est plus facile. Un quart d'heure plus tard, nous traversons la route sans problème. Plus rien, ni à droite ni à gauche. Cette fois la marche s'accélère. Brusquement, Lucien vient à notre rencontre. Inquiet, il interroge: - Qui a vu le "Finlandais" ? Personne, depuis la pause à la rivière. Il revient à nouveau vers nous: - J'ai laissé deux gars. Ils vont refaire le parcours. Il est en rogne. 24

- C'est pas possible. Il faisait déjà presque jour. Il n'a pas pu se perdre! Et puis, c'est quand même drôle. Personne n'a rien vu ! Il a dû se paumer. Comment en être sûr? Comment le retrouver? Je tente de le rassurer, Il n'y a pas eu de coup de feu tiré. Il a peut-être eu un petit besoin et puis s'est laissé distancer? - Non, ça ne colle pas. Il aurait dû prévenir son suivant. - Je sais, je sais... Peut-être a-t-il été surpris quand nous avons quitté la route? - Mais personne ne l'a vu à ce moment-là! - Tes gars vont le ramener! Mais Lucien ne veut rien savoir. Il lui faut son gars. Nous rentrons juste pour nous mettre à table. Mimile me donne quelques explications. Tout s'est passé de travers du début à la fin: Un convoi suivait les camions à petite distance, sans doute sans lumière et qui nous est tombé dessus pendant qu'on tirait sur les autres. Il n'y avait plus qu'à quitter les lieux... Manque de pot, l'un des deux fusils-mitrailleurs a eu des problèmes. Malgré tout, ça ne s'est pas passé trop mal. A la rivière, tout le monde était là sans une égratignure. Une chance du tonnerre. La guigne à nouveau sur la route de Corroy. Il s'en est fallu d'un rien. A 20 mètres, j'ai arrêté tout le monde. Il m'avait semblé entendre quelque chose. Tu parles, un convoi de Chleuhs planqué à cause des avions! et qui prenait son temps! On l'a contourné en perdant à nouveau une bonne demi -heure. C'était pas fini. Brusquement, on s'aperçoit qu'il nous manque un oiseau. Ce loustic de Finlandais! Le Lucien va en faire une maladie. Je te parie que cette tête en l'air va rappliquer tout à l'heure. Il a dû dévier un peu et il s'est retrouvé seul. C'est pas un gars à paniquer. Gilbert nous rejoint: Meunier n'est pas rentré! Allons bon! Cette fois, je commence à être inquiet. Deux c'est trop. D'un seul coup, je n'ai plus envie de dormir. C'est comme si je sentais une catastrophe audessus de nos têtes. Pour le reste tout va bien. C'est ce que
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