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L'AUTRE ÉPREUVE

De
186 pages
Au lendemain de la grande guerre, un jeune normalien, agrégé d'anglais, présente ses souvenirs de captivité outre-Rhin où il a été détenu en camp et forteresse de 1916 au début de 1919. Georges Connes se refuse à faire chorus à la débauche de haine qui s'est emparée de la France. Il ose dans son ouvrage affirmer que les Allemands " sont des hommes et ont une âme " et, sans pour autant ménager " l'ennemi ", il cherche, en humaniste soucieux de l'avenir, à le comprendre.
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L'AUTRE ÉPREUVE

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry FeraI
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette nouvelle collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions

Heinke WUNDERLICH, Marseille vue par les écrivains de langue allemande,2000. Erwin J. BOWlEN, Heures perdues du matin, 2000.

@ L'Harmattan, ISBN:

2001 2-7475-0285-6

Georges CONNES

L'AUTRE ÉPREUVE
Souvenirs hétérodoxes de captivité
1916 - 1919

Préface de Thierry FERAL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

ŒUVRES DE L'AUTEUR Collaboration à la Revue Anglo-Américaine et à Etudes Anglaises, 1923-1938 Etude sur la pensée de Wells (Thèse), Hachette, Paris, 1926 Le Mystère Shakespearien, Boivin, Paris, 1926 Etudes Anglo-Américaines de Prosper Mérimée, texte établi et annoté avec une introduction dans Œuvres complètes de Prosper Mérimée, Champion, Paris, 1930 Etat Présent des études shakespeariennes, Henri Didier, Paris, 1932 Dombey et Fils de Charles Dickens, traduction et introduction, Nouvelle Revue Critique, Paris 1937. Traduction reprise dans Dickens, La Pléiade, 1957 Lettres à Fanny Lagden de Prosper Mérimée; texte anglais et traduction, en collaboration avec P. Trahard, 1938 L'Anneau et le Livre de Robert Browning, traduction et introduction, NRF, Gallimard, Paris, 1959 Collaboration à la Revue du Rouergue, Carrère, Rodez, 1954-1974 The Tragedy of Romain Rolland, in The University of Buffalo Studies, January 1948 Trente Ans Après (récit des événements de juin 1940), Les Dépêches (journal quotidien de Dijon), 13, 15, 17 juin 1970

PREFACE
Je ne sais comment on tranchera entre la valeur de la culture allemande et celle de la culture française. Les dieux se battent, ils se battent entre eux et sans doute pour l'éternité.

Max Weber, Le savant et le politique, UGE,1963, p.84

Dans un article paru en 1921 dans les Preussische Jahrbücher, le romaniste Eduard Wechssler regrettait que le comportement des peuples et par voie de conséquence leur histoire soient déterminés par l'institutionalisation de préjugés nourris par l'émotionnel de représentations collectives ambiantes et constituant une typologie totalisante échappant à toute rationalité. Ainsi les Français n'ont-ils pas eu, dans la période qui suivit la Première Guerre mondiale, une perception des Allemands dans leur diversité culturelle, philosophique et politique, mais une image qui s'était constituée dès 1870 et qui, renforcée par l'épisode nazi, persiste encore aujourd'hui. Cette représentation de l'Allemagne a imprimé sa marque à tout un discours collectif relevant d'une perpétuation synchronique intergénérationnelle d'autant plus dangereuse pour le dialogue franco-allemand que les clichés qui en relèvent se trouvent régulièrement réactivés, l'exemple le plus récent étant le « dérapage» de monsieur Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'Intérieur, en mai 2000. 7

Il n'est certes pas facile d'échapper aux stéréotypes. Au lendemain de 1918, il est évident que sous la pression du traumatisme de la guerre et des tensions politiques qui ne cessaient de s'exacerber, il ne pouvait y avoir en France de vision «raisonnable» de l'Allemagne. L'heure était à la haine, et jusque dans le plus petit village on entretenait dans les écoles et par la presse la psychose du « boche» génétiquement barbare, militariste, conquérant, expansionniste. La perversion des esprits était encore accentuée par toute une littérature de guerre ultranationaliste et de glorification du « poilu» confinant au mysticisme. Dans ce contexte de débordement hystérique, difficile de faire entendre une autre voix: c'est du reste ce que nous explique excellemment Pierre Connes dans son avant-propos à ce remarquable récit rédigé entre juillet et septembre 1925 par son père, Georges Connes, qui fut professeur à la Faculté des Lettres de Dijon de 1926 à 1950. En se démarquant de l'air du temps, en s'insurgeant contre les bellicistes et autres chauvinistes fanatiques, en affirmant que les Allemands sont eux aussi «des hommes et qu'ils ont une âme», et que « Germain et Welsche ne sont que des mots, des étiquettes qui couvrent toujours le même produit: l'homme », Georges Connes devait s'attirer bien des inimitiés, voire passer pour un « traître». Pourtant, il ne renonça pas devant sa responsabilité d'intellectuel. Alors même qu'un gouffre séparait les deux nations, il s'efforça, sans jamais rien renier de ses convictions patriotiques, ni sombrer dans la démagogie du collaborationisme, de brosser un tableau nuancé et « humain» de ses années de captivité. A ce titre, il mérite grandement d'entrer dans le grand livre de ceux qui furent les pionniers de la réconciliation franco-allemande, dont il convient au demeurant de ne jamais oublier qu'ils furent également nombreux - et tout 8

aussi méprisés - outre-Rhin (cf. le dossier: «Les arrières plans idéologiques des relations franco-allemandes entre les deux guerres », Allemagne d'aujourd'hui, 105/1988). Refusé à l'époque par sept éditeurs, le texte du professeur Connes, pourtant d'une étonnante lucidité et d'une haute tenue stylistique, est resté en sommeil pendant 75 ans. C'est aujourd'hui une fierté pour notre maison de remédier enfin à cette injustice. Thierry Feral.

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AVANT-PROPOS
S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux,. on ne saurait le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine ,. mais à bien peu d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'envenimer. Cette guerre a été pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de leur vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L 'histoire ne l'oubliera point. Romain Rolland 1

A bien peu d'exceptions près? En voici une de plus, parfaitement oubliée aujourd'hui: Georges Connes (18901974). Bien qu'issu d'une famille rouergate, il effectua presque toute sa carrière comme professeur de littérature anglaise et américaine à la Faculté des Lettres de Dijon. Il est l'auteur d'ouvrages de critique littéraire, de traductions et de quelques articles d'histoire régionale qui nous importent peu ici: c'est seulement comme « civil déguisé en
1 Dans Pour l'Internationale de l'Esprit, Revue Politique Internationale, Lausanne, mars-avril 1918 ~reimprimé dans L'Esprit Libre, Au Dessus dela Mêlée, Les Précurseurs Albin-Michel, 1953, p. 329. Nous empruntons cette citation à Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Au nom de la patrie, les intellectuels et la première guerre mondiale (1910-1919), La Découverte, 1996, ouvrage fort utile pour comprendre d'une part comment GC a pu acquérir ses idées pacifistes et internationalistes, et d'autre part le climat qu'il a rencontré lors de ses tentatives de publications. Il

militaire», comme il l'écrit lui-même, qu'il apparaît dans le présent récit. En effet, il appartenait à cette promotion de Normaliens qui se présentèrent à l'agrégation en juillet 1914. L'oral fut supprimé, et les vacances de ces jeunes gens se déroulèrent sur les bords de la Marne, puis en divers séjours de l'Est de la France2. L'épisode final, dont le récit est présenté ici, débute à Verdun, au Bois de la Caillette sous Douaumont, pour se poursuivre à la Citadelle de Mayence, puis en Prusse Orientale; l'auteur a en effet choisi de ne pas même esquisser ses souvenirs des tranchées. Pourquoi s'est-il donc brusquement décidé à interrompre la préparation, beaucoup plus urgente, de sa thèse pendant l'été de 1925 pour produire des mémoires de captivité, genre pas particulièrement rare à l'époque? Parce qu'il avait soudain découvert qu'il restait de l'inédit en la matière: non pas simplement narrer des anecdotes, mais présenter «...f 'état d'esprit de ceux pour qui f 'apparence ne suffisait pas ». Son camarade de lycée Charles Moulié, également ancien officier prisonnier, venait de publier ses propres souvenirs; son nom de plume était Thierry Sandre, son titre Le Purgatoire3 et il avait obtenu le prix Goncourt de 1924, donc son livre était bien connu. Le son de cloche de Sandre est limpide: les Allemands sont uniformément bêtes et
2 Selon J.J Becker Mourir à Verdun (dans Mourir pour la patrie, Editions du Seuil, 1992), 41 % des élèves de l'ENS en cours de scolarité ont été tués, alors que les moyennes nationales pour les classes 1912 à 1915 vont de 22 à 27%. D'autres indications ou chiffres intéressants sont fournis dans son premier chapitre par JF. Sirinelli, Génération Intellectuelle, khâgneux et Normaliens dans l'entre-deux-guerres, Fayard, 1988. Le monument aux morts de la Rue d'Ulm porte 239 noms, et en 1923 l'Ecole recevra la Croix de guerre. 3 Thierry Sandre Le Purgatoire, Editions Edgar Malfère, Amiens 1922. Le prix Goncourt de 1924 lui avait été attribué pour Le Chèvrefeuille (roman), Le Purgatoire (souvenirs de guerre), et Le Chapitre XII (traduction) ~plusieurs romans suivirent. 12

méchants. .. Georges Connes nous donnera dans son Introduction et son propre récit, nombre d'exemples des jugements de Sandre, et il a systématiquement cherché à en prendre le contre-pied. Son thème à lui, c'est une tentative pour faire comprendre aux Français les actions et réactions, et un peu la psychologie, de l'ennemi sous une de ses formes les moins aimables: le geôlier. Entreprise évidemment risquée à un moment assez mal choisi, car "en ce milieu de décennie le mouvement de Charles Maurras règne en maître au Quartier latin4", et il devra ajouter une note finale en 1932 :« J'ai écrit ceci il y a sept ans; sept éditeurs l'ont refusé... }). Après quoi il semble avoir purement et simplement abandonné son texte, qu'il n'a jamais montré à ses enfants. Sa notice nécrologique dans l'Annuaire des Anciens Elèves de l'Ecole Normale Supérieure de 1977, rédigée par son camarade et ami Maurice Genevoix5, luimême ancien combattant de Verdun, ne mentionne même pas ses expériences de la première guerre mondiale. Le manuscrit de l'Autre Epreuve a finalement été retrouvé, longtemps après la mort de l'auteur, au fond d'une vieille malle, dans le grenier de la maison de famille en Rouergue. Il est probable que, s'il l'avait connu, Maurice Genevoix s'y serait intéressé comme très petit complément possible à son Ceux de 14, donnant un aspect de la guerre qu'il n'avait pas connu lui-même; et qu'il aurait donc écrit le présent avantpropos. Le parti-pris internationaliste de Georges Connes, que certains avaient pu confondre en 1925 avec une germanophilie déguisée, est-il suffisant pour expliquer ce refus
4 Pascal Ory et JF Sirinelli, Les Intellectuels en France de l'Affaire Dreyfus à nos jours, Annand Colin, 1999 (p. 81), qui dépeint fort bien le contexte intellectuel de l'Autre Epreuve. 5 Rue d'Ulm, GC était "cacique" de 1910 et Maurice Genevoix de 1911. Jean Vigier, cacique de 1909 sera tué à Verdun. 13

unanime par les éditeurs des années vingt? Après tout, Romain Rolland avait réussi à publier son Au dessus de la mêlée; mais tout d'abord en Suisse, et il était depuis longtemps reconnu comme grand écrivain. Jean Giraudoux venait tout juste de donner Siegfried et le Limousin, avec un certain succès. Le message assez peu caché derrière le feu d'artifice verbal de Giraudoux est que la transformation d'un Français en Allemand, pendant la guerre ou depuis, est une opération facile et réversible: il n'est besoin que d'une leçon à apprendre. Celui de Georges Connes est essentiellement le même; cependant ni l'un ni l'autre n'atteignent à la concision de Montesquieu: « Je suis nécessairement homme.. .je ne suis Français que par hasard », ou de Voltaire' « J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. » Mais Giraudoux écrivait un roman, et tout lecteur pouvait jouir du brillant de son style sans croire un instant à son intrigue. Georges Connes, lui, présentait au contraire une prosaïque expérience vécue en termes franchement contradictoires avec ceux de nombreux camarades, et pasSandre tout seul: suivant lui, les gardiens allemands n'étaient ni fourbes ni cruels de naissance, et les prisonniers6, tout au moins les officiers, n'avaient guère été à plaindre. Comment oser écrire que « ... à partir de 1917, il n'y a plus qu'un endroit en Allemagne où l'on ait bien mangé, ce sont les camps d'officiers prisonniers» ? Et, sur un plan un peu plus élevé, comment montrer une aussi manifeste estime pour la culture allemande?
6 Pour une vue plus générale, et sans doute plus équilibrée, du sort des prisonniers civils ou militaires, voir Annette Becker Oubliés de la grande guerre, Editions Noêsis,1998.

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Une autre difficulté évidente fut sans aucun doute la totale absence de romanesque: les évasions spectaculaires, morceaux de bravoure obligatoires des mémoires d'anciens prisonniers, tiennent un paragraphe, et elles échouent toutes, ou presque. Pire encore, l'auteur, qui se classe ouvertement parmi les « lapins de choux », ne participe à aucune I De son point de vue, pourquoi s'évader? S'il était rentré en France «. ..que serais-je devenu? Fusilleur ou fusillé?». Sa forme de courage est ailleurs: n'oublions jamais - c'est StefanZweig qui l'écrira - qu'il s'agit« .. .d'une époque où la compréhension demandait une dépense de force prodigieuse et où la fidélité à ses propres convictions réclamait, à elle seule, un courage grandiose? ». Enfin, dans tout le récit ne paraît, dans un rôle très épisodique, qu'un seul personnage historique: le commandant Raynal, défenseur du fort de Vaux, capturé quelques jours après ceux du Bois de la Caillette. Comme Georges Connes l'écrira lui-même: dans son histoire « il ne se passe rIen» . Le récit vaut par sa qualité et sa chaleur humanistes, l'auteur s'y montre en modeste disciple d'Anatole France, et nombre de phrases pourraient être tirées de l' Histoire Contemporaine du Maître, dont il partage le scepticisme bienveillant et amusé. Ce titre de l'Autre Epreuve, il l'expliquera lui-même dans son Introduction; peut-être pourrions nous proposer un sous-titre aujourd'hui plus parlant: Monsieur Bergeret à l'OFLAG? Assurément, un Bergeret encore loin de la haute dignité de maître de conférences, et dont la vie universitaire s'était arrêtée à vingtquatre ans, pour cause de tranchées à creuser. Ceci dit, pour que la comparaison soit valable, il n'y manque rien,
7 Stefan Zweig, Die Welt von Gestem, (Le Monde d'hier), traduction de Serge Niémetz, Belfond 1982 15

pas même un manifeste descendant - par l'esprit - du très sage Riquet, chien de Monsieur Bergeret : le petit Nitchevo, nom donné par des camarades russes, eux bien habitués à se nourrir de rien. Nitchevo était par la chair le fils hautement illégitime de Kiki, chien-héros du fort de Vaux, qui avait suivi le commandant Raynal. Lequel Kiki a fort injustement raté une citation à l'Ordre de l'Armée: le pigeon de Vaux, lui, en a bien gagné une! Mais une fois derrière les murs de la Citadelle de Mayence, Kiki «oublieux de sa gloire, avait contracté union avec une chienne allemande» et Nitchevo, fruit de cette union européenne avant la lettre, a gagné du même coup dans le récit une place emblématique; par retour du destin, il finira d'ailleurs en ragoût sous la dent d'un autre groupe de ces prisonniers russes, sur la vraie misère desquels l'auteur écrit des pages émues. Georges Connes devait aussi prendre en grande estime Julien Benda, mais il ne l'imite pas: c'est deux ans avant La Trahison des Clercs, l'ouvrage le plus connu de Benda, qu'il en annonce le thème central: dans son Introduction, il s'indigne contre l'attitude de beaucoup d'intellectuels et leur «parti pris absolu d'incompréhension de l'étranger, de l'ennemi... si les esprits distingués pensent ainsi, que pouvons nous espérer des incultes, des simples?» Employons une expression de Benda: ce qu'il reproche essentiellement à Sandre, c'est, dans l'étalage de son chauvinisme, une complète « absence de naïveté». Ceci dit, il y a dans le texte de l'Autre Epreuve une lacune majeure, assez difficile à expliquer: l'absence de toute référence aux grands Européens pacifistes, par exemple Stefan Zweig, Andreas Latzko et Romain Rolland. Beaucoup plus tard, en 1948, Georges Connes devait con-

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sacrer à l'auteur de Jean-Christophe une conférence8 qui montre à la fois la grande admiration qu'il avait pour lui, et un certain parallélisme dans leurs évolutions respectives: tous deux devaient abandonner le pacifisme intégral pendant la seconde guerre mondiale. Mais, à la différence de Rolland, il ne subit jamais l'éblouissement de« cette grande lueur à l'Est », comme écrira Jules Romains. Nous y trouvons en particulier un détail autobiographique utile: en vue d'illustrer un passage du Journal de guerre de Rolland, il évoque les souvenirs de « ... .another youth, then twentyfour, who, one morning in that same early August of 1914, stood, a young infantry officer at the head of his platoon, in the ceremony of presenting to the troops the flag of the regiment for which they were going to be asked to die,. and I know he was swearing to himself, all the time, that though he would do everything that was required of him - and he

did - he did not believe in this,. this was going back to
bloody idols,. this was going back to the cave-man. Was this young man a disciple of Rolland? Not particularly,. he had not read much of him at the time,. he was only one in the same age of the civilization that ended on that day, and of the same turn of mind Having done, all through that war and in the rest, everything that was required of him by the idol of Motherland, Patrie, in which he did not believe, is he a coward? Rolland would have pronounced him one, when he pronounced himself one, later, for not having been more definite in his dammnation of it all.9» On conçoit as8 The Tragedy of Romain Rolland, dans The University of Buffalo Studies, Vol18, N°3, Jan 1948 9 un autre jeune homme, alors agé de 24 ans qui, un matin de ce même début d'août 1914 se tenait, jeune officier d'infanterie, à la tête de sa section pendant la cérémonie de présentation aux troupes de ce drapeau du régiment pour lequel on allait leur demander de mourir; et je sais que, pendant tout ce temps, il se jurait à lui-même que. tout en accomplissant tout ce qui lui serait demandé - et c'est ce qu'il devait faire - il n'en croyait pas un mot: tout cela 17

sez bien que, à la déclaration de guerre (en pleine préparation de son agrégation d'anglais), Georges Connes n'ait guère pratiqué Romain Rolland, germaniste, mais beaucoup moins qu'il n'ait jamais lu depuis le front ou à l'hôpital Au dessus de la mêlée; et pas du tout que, écrivant en 1925, il ne le cite pas, alors qu'il citera Le Feu de Barbusse avec une évidente admiration, ainsi que Demartial, écrivain pacifiste mIneur. Par ailleurs nous percevons aujourd'hui que cette Autre Epreuve anticipe de douze ans la Grande Illusion de Jean Renoir laquelle utilisera le même éclairage: les Allemands n'y sont pas des affreux! Tout en introduisant néanmoins - cinéma oblige - une grande évasion en guise de dénouement. On sait que le film a été tourné au château du Haut-Kœnigsbourg, mais il semble probable que Renoir voulait évoquer la citadelle de Mayence. Certaines scènes de la vie ordinaire du camp paraissent tirées de l'Autre Epreuve: par exemple celle de l'ouverture des colis envoyés par les familles. L'officier prisonnier de Renoir: « Je suis étonné et ravi, chaque fois que je touche un colis, de la stupéfiante honnêteté de nos gardiens... » Texte de Georges Connes: « Je suis plein d'admiration et de respect quand je pense que ces paquets... sont manipulés par de pauvres bougres dont le ventre est vide et qui ont probablement des gosses crevant de faim à la maison... ». Un peu plus loin, la scène de la popote dans la chambréelo :
n'était qu'un retour aux sanguinolentes idoles et aux hommes des cavernes. Ce jeune homme était il un disciple de Rolland? Pas particulièrement, il ne l'avait guère lu à l'époque; il était simplement membre de la même civilisation qui finissait ce jour là, et muni de la même tournure d'esprit. Ayant fait pendant toute cette guerre tout ce que devait exiger de lui l'idole Patrie, à laquelle il ne croyait pas, est-il un lâche? Rolland l'aurait déclaré tel lorsqu'il l'écrivit plus tard de lui même, pour n'avoir pas été encore plus absolu dans son universelle condamnation de la guerre. 10Voir Figure 6 18