L'effort camerounais ou la tentation d'une presse libre

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Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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EAN13 : 9782296160996
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« Mémoires

Africaines»

Dans la même collection
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JEAN PAUL BAYÉMI

L'Effort

camerounais ou

la tentation d'une presse libre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Biographie sommaire de l'auteur

Jean Paul Bayémi est né le 17 juillet 1932 à Otélé (Cameroun) où son père exerçait la fonction d'agent d'exploitation du chemin de fer. Il est baptisé protestant avec le prénom de Jean Baptiste. Converti, le premier de la famille au catholicisme à 9 ans - parce que fasciné par le culte catholique - il demandera à entrer au séminaire. Il sera ordonné prêtre le 21 juillet 1960, à Eséka, après une préparation particulière à l'Apostolat des Laïcs dont il fait la pratique auprès de M. l'abbé Jean Zoa. Tour à tour aumônier diocésain, puis national et général de l'Action Catholique, il est appelé au journalisme en 1965. TI insiste alors pour aller se former en France. Jusqu'en janvier 1975, il assume les fonctions de directeur de l'Information catholique et de l'Effort camerounais, un hebdomadaire de Yaoundé. Il retourne dans son diocèse de Douala dans le ministère pastoral. Après cinq ans comme directeur adjoint de l'Enseignement diocésain chargé des [mances, il sera à nouveau appelé à Yaoundé pour mettre sur pied un Service national catholique de l'information et des médias. Son évêque le rappelle à Douala, au milieu de 1983, il y dirige la paroisse Saint-Paul et remplit les fonctions de Délégué épiscopal pour l'Apostolat des Laïcs dans l'archidiocèse de Douala.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0192-9
ISSN: 0297-1763

AVANT-PROPOS

Sans être historien, j'ai toujours aimé l'Histoire. Dans ces quelques pages, et à la demande répétée de nombreux amis, je voudrais - sans prétention aucune - redire et cette fois-ci par écrit, mais dans le style habituel d'une conversation au coin du feu, comment j'ai vécu les années qui ont entouré l'avènement de l'Indépendance du Cameroun. Mon témoignage est particulièrement rattaché à l 'histoire de L' Effort camerounais, hebdomadaire catholique auquel j'ai collaboré tout au long de ses vingt ans d'existence, d'abord comme correspondant, puis comme directeur de publication. On aurait tout aussi bien pu, à quelque chose près, intituler ce récit : « l'histoire d'un journal ». L'Effort camerounais a inspiré beaucoup de travaux de recherche et autres mémoires de futurs journalistes (1). La lecture de ces études enrichira profondément la compréhension de cet opuscule. L'histoire de cet hebdomadaire s'enracine en fait dans les profondeurs de l'Histoire du Cameroun, ce pays que l'on peut présenter sans forfanterie comme « terre de résistance africaine ». Les chroniqueurs de la traite des esclaves ne disent-ils pas que les Noirs achetés dans cette région du golfe de Guinée, plutôt que d'aller travailler comme esclaves... préféraient se suicider en se jetant à l'eau! Et lors de la dernière guerre mondiale, n'est-ce pas du Cameroun que partit la résistance à Vichy, au sein du continent, comme en témoigne ce télégramme du général de Gaulle à la Société des Nations:
(1) Mémoire de Célestin Lingo: «Presse et Développement, camerounais 1955-1962 » ; université de Lille, 1972. L'Effort

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« J'ai l'honneur de vous infonner que, le 28 août 1940, à la suite du désir exprimé par la population (2) et en ma qualité de chef de la France libre, j'ai pris en charge l'administration du Cameroun sous mandat français, ainsi que les pouvoirs et obligations qui découlent du mandat. Le lieutenantcolonel Leclerc remplira les fonctions de commissaire, en vue de maintenir l'ordre et de veiller au bien-être de la population et à la défense du Territoire. » (3) Aux lendemains du triomphe de la France Libre, le Cameroun avec le Togo passent du régime du mandat au régime de la tutelle. Ceci implique beaucoup de différences de détails entre les ressortissants des deux pays, d'une part, et les ressortissants des autres pays colonisés par la France, d'autre part. La différence fondamentale entre la situation des deux territoires sous tutelle et les colonies françaises, c'est que les
« territoires sous tutelle»

étaient appelés à opter, à terme,
République française appelait:

entre ce que la Quatrième

« l'Union Française» et l'indépendance. L'ONU,après la So-

ciété des Nations, gardait donc son droit de contrôle sur la manière d'administrer ces territoires confiés, par elle, à l'un

de ses membres qualifié de « Puissance administrante ».
L'Union des Populations du Cameroun (UPC), mouvement nationaliste, créé en 1948, exploitera à fond ce statut particulier du « régime de tutelle », et entreprendra dès 1952 d'envoyer à l'ONU ses représentants - Ruben Urn Nyobè, son secrétaire général - la plupart du temps pour se plaindre de la partialité de l'administration coloniale française. L'Organisation des Nations unies, de son côté, enverra aussi régulièrement des missions de visite au Cameroun - l'Administration française n'étant pas en reste par l'envoi de ses rapports à la Commission de Tutelle de l'ONU.

(2) Le désir exprimé par la population est réel : Hitler réclamait les anciens territoires, et les Camerounais redoutaient le retour des Allemands, et pour cause. Souligné par nous. (3) In Free Frana, édition spéciale, n° 4, New York, novembre 1944, page 5.

.

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CHAPITRE I L'AIR DU TEMPS EN 1955

1955 sera incontestablement l'année chamière de l'Histoire du Cameroun. Depuis la création de l'uPC, le 10 avril 1948, et la popularisation de son programme politique sous forme du slogan : «Réunification des deux Cameroun et Indépendance immédiate ! », chacun, au Cameroun, a été obligé de se définir par rapport à ce programme. Les débats houleux, à la Commission de tutelle de l'ONU se déroulaient fondamentalement sur cette toile de fond. La France s'évertuait soit par ses diplomates directs dont le très fameux Kosciusko-Morizet, soit par ses supporters camerounais - essentiellement les élus siégeant dans les Assemblées françaises à Paris: Louis-Paul Aujoulat, « Français de France », représentant du Cameroun au Palais-Bourbon; Jules Ninine, «Français des îles », également député; Alexandre Douala Manga Bell, citoyen français, député; Charles Okala, sénateur; Ahmadou Ahidjo, conseiller de l'Union française; Daniel Kemajou, conseiller de l'Union française; et j'en passe. La même toile de fond constituait le terrain du débat politique au Cameroun. Et la France reconnaissait les siens... et disqualifiait les autres. Des administrateurs à court d'arguments et insatisfaits de toute la gamme d'intimidations utilisées en vinrent à organiser des assa..o;;sinats1). (
(1) David Ango, un instituteur, qui fut le vrai fondateur de l'um (Union Tribale Bulu) ancêtre de l'Éfulan Meyong fut ainsi abattu dans le bureau même _du chef de région d'Ébolowa. On devait par la suite le dépouiller de son aura pour en revêtir Charles Assalé plus malléable. Ruben Urn Nyobè lui-même échappa miraculeusement à plusieurs attentats. Ne citons que l'accident d'avion provoqué, entre Douala et Yaoun7

C'est dans ce contexte que l'Épiscopat du Cameroun (alors entièrement composé d'expatriés surtout français), circonvenu par le haut-commissairc Roland Pré, publia - en guise sans doute de mandement du Carême - sa première lettre

commune, connue sous le titre de

«

Lettre commune des Vi-

caires apostoliques ». Cette lettre signée par René Graffin, Vicaire apostolique de Yaoundé; Paul Bouque, Vicaire apostolique de Nkongsamba; Pierre Bonneau, Vicaire apostolique de Douala; Jacques Térenstra, Vicaire apostolique de Doumé, et Yves Plumey, vicaire apostolique de Garoua, ne portait ni la date ni le lieu de sa rédaction. Après avoir déploré les attaques et calomnies à l'encontre des missionnaires taxés « d'alliés des colonialistes », campagne qui visait à éloigner des prêtres les 70 000 fidèles catholiques avant de les éloigner de Dieu, la lettre épouse gauchement la thèse de Louis-Paul Aujoulat, le mat"tre à penser du camp pro-français, à savoir que l'indépendance est un rêve creux à l'heure des fédérations... que ce qu'il faut c'est un « mieux-être ». La lettre défmit ce que devrait être un parti politique chrétien, elle dénonce le communisme, et conclue:
« 1. Nous mettons les chrétiens en garde contre les tendances actuelles du parti politique connu sous le nom « Union des Populations du Cameroun» (uPC), en raison non pas de la cause de l'indépendance qu'il défend, mais de l'esprit qui l'anime et qui inspire ses méthodes; de son attitude hostile et malveillante à l'égard de la mission catholique et de ses liens avec le communisme athée condamné par le Souverain Pontife. 2. Nous leur rappelons que dans le choix de leurs organisations syndicales ou politiques et l'exécution des consignes qu'ils en reçoivent, ils doivent tenir compte des exigences de la foi et de la morale chrétiennes enseignées par l'Eglise catholique. 3. Nous invitons spécialement ceux qui peuvent et doivent jouer un rôle actif dans l'évolution du pays à étudier la

dé, qui coûta la vie à un Français progressiste Me Battu. Et l'attentat de Foumban : R. Urn Nyobè voulait y tenir une conférence, le chef de région l'envoya en demander- la permission au Sultan, tout en ordonnant à ce dernier de refuser... Urn fut contraint de se contenter de l'enceinte d'un domicile privé. La police privée du Sultan Y fit irruption; il fut laissé pour mort...

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doctrine de l'Église et, en particulier, les enseignements pontificaux sur les problèmes sociaux et politiques, afin d'en éclairer leur action et, au besoin, susciter les regroupements qu'ils jugeraient nécessaires. 4. Nous félicitons vivement les militants de la Jeunesse chrétienne camerounaise qui, en s'efforçant de juger et d'agir chrétiènnement, en toutes circonstances, et en se faisant apôtres de leurs milieux de vie, s'entraînent efficacement à prendre partout les responsabilités. Nous engageons les chrétiens à imiter leur exemple et à entrer, eux aussi, dans l'Action catholique, à se renseigner auprès des supérieurs des missions sur les moyens pratiques de l'organiser. Vos évêques savent qu'ils peuvent faire appel à votre esprit de foi et votre obéissance. La parole du Seigneur aux Apôtres: "Qui vous écoute, m'écoute" remplit notre esprit et notre cœur. La fidélité du peuple du Cameroun à Dieu et à l'Église du Christ, son attachement à sa vie chrétienne dans la justice et la charité, voilà le gage de sa prospérité et de la sécurité de son avenir. Notre victoire sur le mal, c'est notre foi. »

Cette lettre, fit, comme on devait s'y attendre l'effet d'un gigantesque pavé dans la mare... Les évêques avaient parlé de « mise en garde », cela fut traduit « condamnation» dans les églises, et des chrétiens furent mis en demeure par les autorités religieuses d'avoir à leur apporter leur carte d'adhésion au Mouvement (2) ou à être excommuniés. Tel missionnaire catholique entreprit une tournée dans sa vaste paroisse, sa carabine à la main, pour ramasser les cartes d'adhésion de ses fidèles. Le cas le plus célèbre, chez les catholiques, fut celui de l'évêque de Nkongsamba lui-même qui amena le grand chef de Dschang, Mathias Djoumessi, créateur du Kumze (3), à se

(2) On rencontrera souvent, pour désigner l'UPC, le tenne de « Mouvement» ou celui de « Parti» comme dans la lettre des évêques ci-dessus. L'Ul'C, en fait, préférait le premier. R. Urn Nyobè eut à s'expliquer sur cette terminologie. Selon lui, l'Ul'C était en ces moments-là un Mouvement rassemblant tous ceux qui étaient pour ses objectifs: unification et indépendance du pays. Plus tard, après l'indépendance, des tendances pourraient se constituer en partis politiques qui seraient un luxe dans cette phase de la lutte. (3) Kumze : une union ethnique fondée par Mathias Djoumessi, l'un des plus grands chefs bamiléké, du côté de Dschang. Elle était pratiquemment l'expression locale de l'uPC, dont elle grossissait ainsi les troupes. 9

désolidariser de l'upc, ce qui fut une perte décisive pour le mouvement nationaliste. Ce n'est pas seulement chez les catholiques que des pressions furent faites sur l'upc. On se souvient que Ruben Urn Nyobè, protestant pratiquant, dut affronter le Synode de son Église qui avait décidé de l'excommunier. Le secrétaire général leur fit cette répartie: «Ce sont ordinairement les pécheurs qui s'éloignent de Dieu, comment se fait-il que vous me repoussiez comme pécheur alors que le Christ a dit qu'il n'était pas venu pour les justes mais pour les pécheurs! »... TI serait donc faux de croire que les protestants dans leur ensemble aient été favorables dès les origines à l'uPC dont le langage dans les tracts et les fréquentations internationales ne pouvaient pas ne pas inquiéter les missionnaires, à l'heure des persécutions dans le~ pays marxistes, autant que les administrateurs coloniaux, à l'heure de la guerre froide.

A la suite de cette « condamnation morale» des méthodes de l'uPc, il ne restait au chef de l'Administration coloniale, M. Roland Pré, qu'à préparer l'opération-nettoyage. TI commença, suivant les termes mêmes de son rapport à sa hié-

rarchie, par créer un

«

abcès de fixation », à Douala, en y af-

fectant les plus effervescents des fonctionnaires leaders du Mouvement. Et ce qui devait arriver arriva en mai 1955. Des troubles éclatèrent. On sut par la suite que Ruben Urn Nyobè avait été débordé par les extrémistes de son mouvement. L'uPC fut dissoute. Urn Nyobè entra dans la clandestinité à l'intérieur même du Cameroun. Les boutefeux s'exilèrent à

l'étranger. TIse créa, de l'avis de tous, un « videpolitique ». C'est à ce moment-là que le R.P. de Soras S.J., nourri de l'expérience malgache de 1947, fit un voyage au Cameroun dans le but d'aider les milieux chrétiens à combler « le
vide» ainsi créé. TI serait intéressant de savoir pourquoi l'épiscopat n'aida yas d'une façon ou d'une autre à faire naître un parti. L'Eglise du Cameroun manqua ainsi un rendez-vous historique. Mais Rome veillait. Le 14 septembre 1955, l'Agence romaine FIDES annonce que le Saint-Siège a décidé de créer onze provinces ecclésiastiques en Afrique francophone, transformant les vicaires apostoliques de ces territoires en évêques résidentiels, et les territoires eux-mêmes en diocèses. Ce fait est indubitablement une prise de position de Rome en direction de l'émancipation des colonies, même

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si, à l'intérieur de l'Église, les nouveaux diocèses relèvent encore de la Congrégation romaine de la propagation de la Foi qui régit de relever de la Congrégation des évêques. Dans son livre Histoire des forces religieuses au Cameroun (4), Louis-Paul Ngongo, écrit à ce sujet à la page 225 :
« Pour le commun

des mortels, l'Église catholique vient

er un jalon sur la voie de la décolonisation et de l'indépendance... du Cameroun. Ici la croyance l'emporte sur la réalité. N'en est-il pas souvent ainsi de la politique où le paraître prend le pas sur l'être et détennine réactions et comportements. Quand, à ce geste, s'ajoute le sacre du premier évêque camerounais, le 30 novembre 1955, comment ne pas conclure, sur le plan politique, que f'Église catholique, tout comme les Églises protestantes, vient de faire un pas décisif vers un certain détachement de la France? Son option signifie la levée de I'hypothèque coloniale. Elle est entrée, de façon claire, dans la phase de la décolonisation, bien avant la loi-cadre de Gaston Defferre (1956). » Cette interprétation du double geste du Vatican est d'autant plus objective, que les leaders de l'uPC, en réaction à la lettre commune des vicaires apostoliques, avaient publié un document sur lequel, après avoir montré dans une première partie que les vicaires apostoliques trahissaient, dans leur prise de position, le message d'un Dieu, qui a montré à travers tout l'Ancien et le Nouveau Testament (avec citations pertinentes à l'appui) qu'il prenait toujours la défense des faibles et des opprimés, terminaient leur écrit en disant:
« N'avons-nous pas suffisamment de prêtres camerounais capables d'être évêques? Qu'avons-nous à faire avec les Graffin, les Plumé (plumey)et les Bouc (Boucq~e)? »

(4) L.-P. Ngongo: Karthala, Paris, 1982.

Histoire

des forces

religieuses

au Cameroun,

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CHAPITRE fi NAISSANCE DE L'EFFORT CAMEROUNAIS: NE POUVANT CRÉER UN PARTI, ON CRÉE UN JOURNAL

Ce qui précède traduit la situation ambi!W~ qui a précédé la naissance de L'Effort camerounais. Si l'Eglise catholique qui est au Cameroun, en 1955, coincée entre le camp profrançais et partant pro-colonial (les nationalistes qui ne font

pas dans le détail diront franchement: « le camp colonialiste ») et le camp du gros des troupes manœuvrées par des leaders charismatiques mais également inquiétants, ne sait sur quel pied danser, le Vatican, lui, semble opter pour la décolonisation... Parmi les chrétiens et le clergé on sent la même sourde tension. Personne ne veut rater le train de l'indépendance que l'on sait inéluctable. La propagande de certains leaders nationalistes auprès de quelques fractions du protestantisme camerounais ne manque pas d'habilité. En voici l'argumentation: surtout ne faites pas la bêtise de vous tenir à l'écart de la lutte nationaliste, comme sont tentés en ce sens de le faire les catholiques poussés par leur clergé essentiellement français. Si vous voulez jouer plus tard quelque rôle dans le Cameroun libéré, c'est maintenant qu'il faut entrer dans la danse. En politique comme en d'autres choses, les absents ont toujours tort... A défaut d'un parti chrétien en ces années-là, et se méfiant, par conviction ou par obéissance, de l'uPc, les catholiques devaient se trouver d'autant plus heureux d'avoir un organe d'expression, que chez les upécistes, il y en avait un certain nombre: La Voix du peuple du Cameroun, L'Étoile, Lumière, La Vérité, et j'en oublie. Bref, au moment où va naître L'Effort camerounais, le pays compte un peu plus d'une cinquantaine de publications.

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Au sein de l'Église catholique elle-même, il existe quelques titres: le Nleb BekTisten, organe pastoral en langue ewondo, langue de travail imposée à tout le vaste vicariat apostolique de Yaoundé; La Voix des jeunes, publication de masse de la Jeunesse ouvrière chrétienne, récemment lancée ; Belle Jeunesse, organe similaire de la branche féminine de la lOC ; Au large, bulletin de la JEC-JECF(Jeunesse Estudiantine Chrétienne) et surtout, bien que mourant, Le Cameroun catholique) que l'on pourrait considérer au sens large comme le prédécesseur de L'Effort camerounais mais qui était davantage une publication pastorale et culturelle au niveau national. N'a-t-on pas dit qu'il est mort au champ de bataille contre la dot - cette hydre qui n'a pas encore épuisé ses tentacules aujourd 'hui encore! Dans le tas, un quotidien de la chaine de De Breteuil qu'on retrouve au Sénégal et en Côte-d'Ivoire sous diverses dénominations. TI s'agit essentiellement de publications commerciales en connivence avec l'Agence Havas en vue de ramasser le peu de publicité que l'on peut glaner dans ces colonies si peu industrialisées. Ces journaux sont évidemment d'office, supporters de l'Administration coloniale et de ses protégés. Quand va naître l'Effort camerounais, il y a donc en circulation une presse que l'on peut répartir, en gros, en trois tendances. Si l'on emprunte une terminologie courante, mais qui ne rend pas parfaitement compte des situations hors des zones où est née cette terminologie, on peut dire qu'il y avait donc une tendance de « la droite », avec comme chef de file Le Cameroun libre, organe des Français libres du Cameroun, créé pendant la Résistance française, et qui, véritable ironie historique, se vouait en ces années de lutte nationaliste camerounaise au persiflage systématique de notre prétention à la souveraineté! Son éditeur s'appelait Coulouma. Une belle plume d'ailleurs. La Presse du Cameroun se rangeait de ce côté-là, avec de fausses pudeurs pour ne pas trop s'aliéner les fonctionnaires. A l'autre bout, se trouvaient les publications de l'uPC précitées, et au milieu, le nationalisme modéré des feuilles comme l'Action nationale, organe d'expression du Mouvement du même nom créé par Paul Soppo Priso. C'est alors que naquit L'Effort camerounais. Et ici, je passe la parole à Célestin Lingo, qui lui-même a reçu ce récit 14

du R.P. Pierre Fertin, premier rédacteur en chef de l'hebdomadaire catholique.

. PREMIERS

PAS, PREMIÈRES DIFFICULTÉS

« L'Effort camerounais, qui est créé en octobre 1955 ne prend pas, à vrai dire, la « succession» du Cameroun catholique.Certes, il y a continuité dans le temps, malgré l'intervalle de près de dix mois qui sépare la mort de l'un de la naissance de l'autre. Certes, il y a continuité dans le ton. Mais la formule, le format, le personnel (sauf pour l'imprimerie), la périodicité, changent. Et surtout, les circonstances politiques imposent une conception nouvelle du journal, fût-il catholique. Le Cameroun était entré de plain-pied dans l'ère des revendications d'indépendance qui avaient entraîné une révolution, non seulement dans les domaines politique et social, mais encore et surtout dans la manière de recevoir, de penser et de vivre tout message et notamment le message évangélique. La presse catholique ne pouvait plus se confiner dans les problèmes religieux, se contenter de reproduire et de commenter la Bible et le catéchisme, et de traiter les questions sociales et politiques avec un détachement et une répugnance hypocrites. Nous reviendrons plus loin sur le contenu de L'Effort camerounais. Mais auparavant, nous allons voir comment est né ce journal. Au cours de la réunion qu'ils tiennent au début de 1955, les évêques du Cameroun (vicaires apostoliques à cette époque) constatent la nécessité d'un organe de presse pour « l'information, l'expression et le témoignage de la communauté religieuse dans un pays en pleine recherche de sa personnalité ». Le mérite de l'initiative en revient sans conteste à MgrBonneau, qui avait succédé en 1947 à Mgr Le Mailloux à la tête du vicariat de Douala. Comme son prédécesseur, grâce à qui le Cameroun catholique avait été lancé, Mgr Bonneau s'était préoccupé des problèmes de l'information, de l'Action catholique et des mouvements de jeunesse. Ancien professeur au Grand Séminaire camerounais d 'Otélé, il a créé, en dix an15

nées d'épiscopat, l'un des meilleurs établissements secondaires du Cameroun, le collège Libennann, et un collège de filles. La centrale d'Action catholique de Doual~ qui est certainement l'une des plus grandioses d'Afrique, a été animée pendant plusieurs années par le chanoine Noddings qui a été envoyé à la lOC camerounaise par le diocèse de Lille, jumelé avec les diocèses du Cameroun. Mgr Bonneau a été remplacé, à sa mort, en 1957, par son auxiliaire Mgr Mongo, premier évêque résidentiel autochtone. Quant à la création d'un nouvel organe de presse, la première idée chez les évêques avait été une association avec La Semaine africaine, lancée cinq ans auparavant à Brazzaville par le Père Joan Le Gall et parvenue à un beau développement. Les informations générales et les articles devaient être communs et des pages spéciales devaient compléter l'édition camerounaise, comme c'est le cas pour les éditions destinées aux trois pays de l'ex-AEF (Gabon, République Centrafricaine et Tchad). C'est à un jeune prêtre du diocèse de Lille que sera confiée la réalisation du vœu de l'épiscopat. Le Père Pierre Fertin, de la Congrégation du Saint-Esprit, 27 ans, originaire de Tourcoing (Nord, France) était arrivé au Cameroun en octobre 1953, un an après son ordination sacerdotale, et affecté à Makak (diocèse de Douala). Le projet qu'il fut chargé de mettre à exécution, tel qu'il avait été conçu par les évêques, présentait l'avantage de la facilité. Mais c'était le seul. En effet, La Semaine africaine avait déjà le matériel et une équipe de rédaction éprouvée. Mais son directeur et le Père Fertin comprirent très vite que la fonnule proposée n'était pas viable sur le plan de la diffusion. TI fallait une publication originale pour accrocher le public d'un pays qui n'avait jamais été intégré, de quelque manière que ce fût, à l'une des deux « fédérations» coloniales françaises. Le Père Fertin en accord avec le Père Le Gall, prit la résolution de mettre en route, si modeste fût-il, un hebdomadaire au Cameroun même. Et c'est dans cette intention qu'il effectua un stage d'un mois à Brazzaville. A son retour à Doual~ il réussit à faire accepter la nouvelle formule par Mgr Bonneau qui engagea les premiers frais et abandonna un garage de l'évêché pour l'installation du bureau du jour16

nal. Ainsi naquit L'Effort camerounais. TI devait aussitôt affronter les difficultés d'une entreprise plus courageuse que fortunée. Installé donc dans un garage à Douala. le journal n'avait pas d'imprimerie propre. L'Imprimerie commerciale de Douala. qui imprimait déjà le quotidien La Presse du Cameroun, pratiquait des prix trop lourds pour le budget du nouveau venu. Très vite, le père Fertin s'adressa à l'Imprimerie SaintPaul de Yaoundé, dirigée par des religieuses de Fribourg (Suisse), dont le dévouement particulier et le travail soigné (l'Imprimerie édite des brochures et des bulletins) faisaient la réputation. Ceci comprenait pour une bonne part la nécessité, pour le fondateur, d'un voyage hebdomadaire à Yaoundé. Ce va-et-vient, auquel le père Fertin tenait d'ailleurs beaucoup pour les débuts, rendait un autre service: celui d'établir un trait d'union entre les deux plus grandes agglomérations et entre les deux diocèses les plus avancés du territoire. Douala avait été choisi comme siège de l'Effort camerounais naissant, d'abord parce que c'était Mgr Bonneau qui, comme nous l'avons vu, en avait eu l'initiative, mais aussi parce que Yaoundé, bien qu'ayant renoncé au Cameroun catholique, possédait toujours un organe catholique, le Nleb Bekristen dont nous avons parlé plus haut. Enrm, Doula était (et reste) le centre le plus ouvert, le plus divers et le plus effervescent, surtout à cette époque. TI n'en reste pas moins que c'était là une sorte de défi à la géographie et... aux fmances encore inexistantes du journal. Au début, le père Fertin avait obtenu pour son voyage hebdomadaire Douala-Yaoundé-Douala une réduction de 75 % sur la ligne aérienne de l'UAT. Mais cette compagnie fusionna quelques mois après avec Air France et la réduction n'atteignit plus que 20 %. TI fallut espacer les voyages de 15 jours en 15 jours. Mais, ainsi, le journal n'avait plus de rédacteur sur place et les articles devaient être tous prêts une semaine à l'avance, c'est-à-dire, pour les nouvelles, le temps de perdre

toute leur fraîcheur avant de parvenir au lecteur! « Or, précise l'éditorial du dernier numéro publié de Douala (nQ 131, 6 avril 1958), nous ne sommes pas une revue, nos voulons

être un vrai journal fidèle le plus possible à l'actualité. »
D'autre part, à partir de 1957, la loi-cadre ou loi Defferre qui instaurait l'autonomie interne au Cameroun, avait permis 17

l'installation des nouvelles institutions camerounaises à Yaoundé, qui était déjà le siège du Haut-commissariat français et celui des sources d'informations plus directes. L'AFP y possédait ses bureaux et l'unique téléscripteur du tenitoire (5) et c'est là qu'on trouvait la seule machine à graver les clichés photographiques. Yaoundé était aussi, depuis 1955, le siège de l'archevêque, métropolitain du Cameroun. Enfin, en 1958, le directeur pouvait penser que le caractère inter-diocésain et inter-régional de son hebdomadaire était suffisamment affirmé pour permettre de choisir Yaoundé comme siège défmitif. Il y passait en avril 1958 et installait ses bureaux dans deux pièces d'une église désaffectée.

. LES QUESTIONS

FINANCIÈRES

TI avait fallu ainsi presque trois annés pour que /'Effort camerounais se trouvât un pied à terre digne d'un journal qui se voulait national et d'avant-garde. Trois années pendant lesquelles, entre un ancien garage et une boîte postale situés à Douala. et l'Imprimerie sise à Yaoundé, le père Fertin, directeur et factotum du journal, avait déjà réussi à donner à son œuvre une certaine notoriété. Selon la formule d'un lecteur, /'Effort hebdomadaire était beaucoup plus «Fertin» que « Camerounais ». Le fmancement du journal n'était pas non plus une œuvre de tout repos. Comme pour toute entreprise de presse d'ailleurs, et ici d'autant moins que ce n'était pas une entreprise à capitaux. De façon générale d'ailleurs au Cameroun, la presse d'inspiration catholique dépend exclusivement, du point de vue fmancier, du curé, de la communauté paroissiale ou de l'évêque qui en a eu l'initiative. Nous avons dit, plus haut, que la première mise de fonds avait été faite par l'évêque de Douala. Mgr Bonneau. Mais le nouvel hebdomadaire capitalisait d'autres avantages. Du fait même de son origine et de son but, il pouvait
(5) En 1959, il Y en aura trois: un à l'AFP, un autre à la radiodiffusion du Cameroun et le troisième au service d'infonnation du Haut-Comrnissariat. 18

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