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L'effort de guerre de l'Afrique

De
286 pages
La Deuxième Guerre mondiale marqua un tournant important de l'histoire du Gabon. Dès 1939, le Gabon fut sollicité pour contribuer à l'effort de guerre de la métropole, aux niveaux humain (renforcement des effectifs militaires) et économique (par la fourniture des matières premières nécessaires à l'industrie de guerre française). La Deuxième Guerre mondiale inaugura une nouvelle ère dans les relations entre la France et sa colonie du Gabon à travers une politique dite de "mise en valeur économique et sociale".
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L’effort de guerre de l’Afrique




















Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Joseph MBOUOMBOUO NDAM (sous la dir.), La microfinance à la croisée
des chemins, 2011.
Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, De la postcolonie à la mondialisation
néolibérale Radioscopie éthique de la crise négro-africaine contemporaine,
2011.
Anne COUSIN, Retour tragique des troupes coloniales, Morlaix-Dakar, 1944,
2011.
Hopiel EBIATSA, Fondements de l’identité et de l’unité teke, 2011.
Patrice MOUNDOUNGA MOUITY, Transition politique et enjeux post-
électoraux au Gabon, 2011.
Baoua MAHAMAN, La nouvelle génération d'Africains. Quand les idéalistes
d'hier plient face au système, 2011.
Ghislaine SATHOUD, Rendez aux Africaines leur dignité, 2011.
Théodore Nicoué GAYIBOR, Sources orales et histoire africaine, 2011.
Jean-Christophe BOUNGOU BAZIKA, Entrepreneuriat et innovation au
Congo-Brazzaville, 2011.
Papa Momar DIOP, Guide des archives du Sénégal colonial, 2011.
Pius NGANDU Nkashama, Guerres africaines et écritures historiques, 2011.
Alphonse AYA, La fonction publique congolaise. Procédures et pratiques,
2011.
e eDieudonné MEYO-ME-NKOGHE, Les Fang aux XIX et XX siècles, 2011.
Mohamed Lamine.GAKOU, Quelles perspectives pour l’Afrique?, 2011.
Olivier LOMPO, Burkina Faso. Pour une nouvelle planification territoriale et
environnementale, 2011.
Hamidou MAGASSA, Une autre face de Ségou. Anthropologie du patronat
malien, 2011.
Mohamed Lemine Ould Meymoun, La Mauritanie entre le pouvoir civil et le
pouvoir militaire, 2011.
Marc Adoux PAPE, Les conflits identitaires en « Afrique francophone », 2011.
Claudine-Augée ANGOUE, L’indifférence scientifique envers La recherche en
sciences sociales au Gabon de Jean Ferdinand Mbah, 2011.
B. Y. DIALLO, La Guinée, un demi-siècle de politique, 1945-2008, 2011.
Ousseini DIALLO, Oui, le développement est possible en Afrique
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD, Gouvernance et politiques
industrielles. Des défis aux stratégies des Télécoms d’État africains, 2011.
Toavina RALAMBOMAHAY, Madagascar dans une crise interminable, 2011.
Léon Modeste NNANG NDONG




L’effort de guerre de l’Afrique
Le Gabon dans la Deuxième Guerre mondiale
(1939-1947)





Préface de Pierre Boilley



























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55390-3
EAN : 9782296553903
Remerciements


Ce travail de recherche n’aurait pu être mené à terme sans l’appui
et l’aide de nombreuses personnes en France et au Gabon. Qu’elles
trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude. Mes remerciements
les plus sincères s’adressent au professeur Pierre Boilley. Ses conseils,
sa disponibilité et sa rigueur scientifique m’ont été d’un grand apport.
Qu’il trouve ici l’expression de mes respectueux hommages.
Mes remerciements vont également à l’endroit de Daniel
Leblanc, gestionnaire du CEMAF, pour l’amabilité qu’il m’a
témoignée.
Je tiens aussi à remercier mon frère Cyriaque Akomo, pour ses
encouragements et son aide dans la mise en forme de cet ouvrage.
Certains m’ont aidé à l’élaboration de ce travail, chacun au mieux de
ses moyens ou de sa disponibilité, d’autres m’ont témoigné de leur
amitié : Fidèle Bekale, Clotaire Messi Me Nang, Gilchrist Nzenguet,
Fabrice Nfoule Mba, Serge Mboyi, Frabrice Nguiabama, Romuald
Ombigath, Eric Damiel Biyoghe, Flavien Béh Ndong, Christian
Bernard Obiang Nnang, Jean Robert Nguema Nnang, Georges
Martin Ndoutoume, Aimé Moudjégou, Marc Mvé Bekale, Wilfried
Biveghe, Jean Rodrigue Eyene Mba, Fabrice Nguiabama, Daniel
Banguébé, André Mfene Mba. A tous merci.




Dédicace

J’ai une pensée profonde pour ma mère et ma petite sœur rappelées à
Dieu avant la publication de ce livre.
A la mémoire du professeur Pierre Ndombi, qui a guidé mes
premiers pas dans la recherche en histoire.
Enfin, je dédie ce travail à ma famille en particulier à mon Père,
Camille Ndong Eyeghe, mes soeurs, Florence et Léontine et surtout à
mon fils Léon Dennys et à sa maman, Nina.



Liste des sigles

AEF : Afrique Equatoriale Française
AOF : Afrique Occidentale Française
AFL : Afrique Française Libre
ANG : Archives Nationales du Gabon
AGCPSE : Archives Générales de la Congrégation des Pères du Saint-
Esprit
ASCOLAF : Association des Colons de l’Afrique Equatoriale Française
BAO : Banque de l’Afrique Occidentale
BIP : Bureau d’Information et de Presse
BTG : Bataillon des Tirailleurs du Gabon
BM : Bataillon de Marche
BDG : Bloc Démocratique Gabonais
CAOM : Centre d’Archives d’Outre-mer
CECA : Compagnie d’Exploitation Commerciale Africaine
CFTC : Confédération Française des Travailleurs Chrétiens
CMG : Comité Mixte Gabonais
CGC : Compagnie Générale des Colonies
CCFOM : Caisse Centrale de la France d’Outre-mer
CFG : Compagnie Forestière du Gabon
DPE : Délégation pour la Population Européenne
FP : Fonds de la Présidence
FM : Fusil-mitrailleur
FFL : Forces Françaises Libres
FV : Fusilier Voltigeur
FIDES : Fonds d’Investissement pour le Développement Economique et
Social
JOAEF : Journal Officiel de l’Afrique Equatoriale Française
RI : Régiment d’Infanterie
RICMS : Régiment d’Infanterie Coloniale Mixte Sénégalais
RTS : Régiments des Tirailleurs Sénégalais
RPF : Rassemblement du Peuple Français
RGR: Rassemblement des Gauches Républicains
SHD : Service Historique de la Défense
SHO : Société du Haut-Ogooué
SFIO : Section Française de l’Internationale Ouvrière
SIP : Société Indigène de Prévoyance
TOM : Territoire d’Outre-mer
TSF : Télégramme Sans Fil

11 Préface

Je ne peux que me réjouir de la publication de cet ouvrage de Léon-
Modeste Nnang Ndong. Issu d’une thèse qui a nécessité six années de
recherche et de travail acharné, il souligne le mérite du chercheur dans la
situation toujours difficile d’un étudiant africain à Paris, confronté aux
aléas administratifs et matériels. Il faut en effet être courageux, seul dans
une capitale étrangère, pour continuer à faire avancer un travail difficile
de collecte de documents, de dépouillement d’archives, de rédaction
longue, lorsque l’on est confronté aux multiples renouvellement des
cartes de séjours, délivrées dans de difficiles conditions d’attente et de
méfiance par une administration tatillonne pour qui tout Africain est un
immigré en puissance… Dira-t-on jamais assez que la France devrait
être reconnaissante à ceux qui continuent de lui faire confiance pour
entreprendre des études dans son Université, et que son rayonnement ne
peut que tirer parti de son ouverture ? Comme directeur de thèse, j’ai
vécu avec Léon-Modeste, avec tous ses collègues gabonais et africains,
ces situations humiliantes, ces demandes incessantes d’attestations, et les
difficultés d’obtention des visas pour nos collègues africains, professeurs
pourtant renommés et invités officiellement (et matériellement) par
l’Université française à faire partie d’un jury de soutenance… Quoi qu’il
en soit, Léon-Modeste Nnang Ndong a surmonté ces épreuves pour
aboutir à ce dont on ne peut qu’être heureux, la parution de ce livre.
Ce travail a de nombreux mérites. Il est d’abord fondé sur des sources
d’archives nombreuses, mais en grande partie d’origine africaine, de
même que les témoignages recueillis. D’autres travaux sur le contexte
particulier des colonies dans la guerre existent, mais cet ouvrage met en
valeur l’approche doublement originale que propose M. Nnang Ndong :
il s’agit en effet d’une part d’une étude menée dans l’espace d’une
colonie, vue comme un cadre national, et d’autre part d’une analyse qui
met en lumière la vision et les sentiments des colonisés eux-mêmes, une
vision africaine des années noires.
On peut ainsi toucher du doigt, de manière vivante et humaine, ce qui
pouvait manquer aux études déjà menées sur des sujets proches. On y
voit décrites les difficultés du recrutement, les conséquences de la
mobilisation, le devenir des recrutés. Les aspects civils ne sont pas
oubliés : travailleurs mobilisés, réactions des populations, et enfin
contributions économiques et financières. Ces efforts demandés à la
colonie du Gabon ont marqué durablement les esprits, radicalisant les
colonisés et annonçant en retour une réaction de la métropole pour tenter

13 de préserver sa domination. Une nouvelle façon de coloniser en naquit,
imprégnée de développement, racines de ce qui deviendra l’esprit
colonial de l’après-guerre, dans cette phase tardive de la présence
française.
Le travail de Léon Modeste Nnang Ndong est d’un apport évident,
dans la problématique générale de l’étude des colonies dans la guerre et
ce, dans tous ses aspects, ainsi que des retombées de cette période
sombre. Elle vient heureusement compléter les études existantes pour
une problématique et une population envers lesquelles les travaux étaient
encore trop ciblés et incomplets.
Je ne saurai terminer sans saluer la nouvelle génération des jeunes
historiens gabonais à qui sont confié depuis peu les postes
d’enseignement et de recherche au Gabon, et dont fait maintenant partie
Léon Modeste Nnang Ndong. Les liens tissés ces dernières années entre
elle et l’Université française ne pourront que raffermir une coopération
équitable et des travaux partagés. La poursuite et le renforcement de ces
liens d’amitié et de recherche sont au bénéfice de l’histoire du continent
africain…


Pierre Boilley
Professeur d’Histoire de l’Afrique
Contemporaine à l’Université de
Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directeur du
Centre d’études des mondes africains
(CEMAF)






14
Introduction générale

Devant la défaite infligée par l’Allemagne, en 1940, le
gouvernement français installé à Vichy se prononça en faveur de
l’armistice. Mais de nombreux Français refusèrent la capitulation et cette
opposition ne se cantonna pas à la seule métropole, elle se manifesta
aussi dans les territoires français d’outre-mer où elle prit véritablement
forme avec l’appel à la poursuite de la guerre lancé par le général de
Gaulle. En AEF, le choix de la France libre fut l’œuvre de Félix Eboué
qui, dès le 26 août 1940, annonça son ralliement au général de Gaulle.
Cette action, suivie par l’ensemble des territoires, permit le
regroupement de l’AEF autour du général de Gaulle et donna une assise
territoriale à la France libre.
Mais au lieu d’une bataille contre l’ennemi au Nord de l’Afrique,
bataille qui devait permettre la reprise des combats, ce fut contre des
Français que de Gaulle dut lutter. Les inconditionnels de Vichy furent
particulièrement déterminés à maintenir le Gabon sous l’autorité de
Pétain. Pour de Gaulle, l’enclave vichyste que constituait le Gabon en
plein cœur de l’Afrique équatoriale française libre devait rallier son
mouvement, car elle rendait impossible toute reprise des combats.
Cependant, ce qui au départ devait être une simple opération ponctuelle
nécessitant l’envoi de deux colonnes militaires, se transforma en une
véritable guerre avec la résistance opposée par les forces vichystes du
Gabon.
D’abord lieu de propagande acharnée, le Gabon devint ainsi le théâtre
d’affrontements entre garnisons locales (vichystes) et forces françaises
libres. De septembre à novembre 1940, les combats terrestres, aériens et
maritimes se déroulèrent en zone forestière et dans la région littorale.
Avec la victoire de la France libre, de Gaulle put enfin envisager non
seulement la reprise des combats contre l’Allemagne, mais aussi le rôle
de l’Empire colonial dans l’effort de guerre. Au Gabon, comme dans
l’ensemble des territoires de l’AEF, la France combattante entendait non
seulement mobiliser les hommes, mais aussi augmenter la production
des matières premières indispensables à l’effort de guerre.
Cette étude s’interroge sur le rôle joué par le Gabon pendant la
Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit d’évaluer les différents efforts de
guerre qui se sont imposés à la colonie et à ses populations durant cette

15 période et de tenter d’en mesurer les conséquences sur le plan
économique et social.

L’Afrique dans la Deuxième Guerre mondiale : une historiographie
dominée par les questions militaires

Les premières publications sur le rôle joué par l’Afrique pendant la
Deuxième Guerre mondiale ont été produites par les officiers militaires
et administrateurs coloniaux en poste en Afrique. Sans créer un
véritable courant historiographique, ces travaux, publiés au lendemain
du conflit, peuvent être considérés comme des ouvrages-sources dans la
mesure où leurs récits reposent sur nombre d’informations de première
main. Dans ces travaux sont abordées des questions militaires liées à la
1Deuxième Guerre mondiale en Afrique. En 1945, Claude Vaucel a
consacré un ouvrage sur la Deuxième Guerre mondiale en Afrique noire.
S’appuyant sur un ensemble de notes, circulaires et télégrammes du
général de Gaulle, il a dressé une chronologie des événements ayant
marqué l’histoire de la France libre en Afrique. Il a été aussitôt suivi par
2le colonel René Boisseau . Ce dernier a mis en lumière le processus de
ralliement de l’AEF à la France libre. Son ouvrage a montré comment la
décision de Félix Eboué, gouverneur du Tchad, de soutenir le
mouvement gaulliste a entraîné un élan patriotique en AEF. En 1946, le
3médecin général André Sicé a fait une analyse similaire en étudiant les
manifestations de soutien en faveur de la poursuite de la guerre. L’étude
a permis de comprendre le rôle joué par chaque groupe de Français du
Gabon : les administrateurs, les colons et les anciens combattants. Mais
4l’ouvrage le plus intéressant reste celui de Jérôme Ollendet . Plusieurs
sujets y sont étudiés. Tout d’abord, l’auteur analyse les différents canaux
d’information à travers lesquels les nouvelles de guerre parvenaient en
Afrique noire. Puis, il met particulièrement l’accent sur le rôle joué par
la presse dans la diffusion de l’appel du général de Gaulle. Enfin, l’étude
pointe une série de questions relatives aux actions de propagande

1
C. Vaucel, La France d’outre-mer dans la guerre, Paris, Office français d’édition,
1945, 159 p.
2
R. Boisseau (Colonel), Les trois glorieuses de l’Empire, 26-27-28 août 1940, Paris,
èmeOffice français d’éditions, 1945, in 8 numéro, 77 p.
3
A. Sicé, L’Afrique Equatoriale Française et le Cameroun au service de la France
(26, 27, 28 août 1940), Paris, PUF, 1946, 200 p.
4
J. Ollendet, Brazzaville, la capitale de la France libre : histoire de la résistance
française en Afrique, 1940-1945, Brazzaville, Edition de la Savane, 1946, 237 p.

16 menées par la France libre, avant d’aborder les grands traits de la
mobilisation militaire en AEF. D’autres travaux comme ceux de Jacques
5 6Mordal et d’Armand Annet , sont consacrés à la guerre qui a opposé
gaullistes et vichystes au Gabon. Cette guerre, qui a pris fin avec la
victoire du général de Gaulle, a permis à la France libre de rassembler
ses forces pour reprendre la lutte de libération nationale. Enfin, un
certain nombre de faits portant sur le rôle de l’Afrique dans le conflit
7sont bien connus grâce aux publications du général de Gaulle . Ces
travaux constituent une mine d’informations sur la naissance de la
France libre, les actions du général de Gaulle en Afrique, les opérations
militaires, etc.
En somme, à travers ces travaux, un fait mérite d’être souligné :
s’appuyant sur des documents officiels, les auteurs sont animés par le
souci de défendre leur réputation et justifier leur engagement en faveur
de la France libre ou de Vichy. Si ces travaux permettent de comprendre
le climat de tension et d’angoisse qui a caractérisé la période 1939-1940
en Afrique noire, il faut souligner que ces ouvrages restent trop
superficiels. Ils ne permettent pas de saisir en profondeur les motivations
qui ont guidé les autorités administratives, militaires et religieuses dans
leur choix en faveur de Vichy ou de la France libre. Les ouvrages des
anciens militaires et administrateurs coloniaux restent imprécis quant à
l’aide militaire apportée par l’Afrique noire. Autrement dit, en
soulignant la constitution et la formation des bataillons de marche en
AEF par exemple, ils n’indiquent pas la provenance des soldats, leur
formation ainsi que leur engagement dans les différentes opérations en
Afrique ou en Europe. L’aide économique et financière fournie par le
continent, au titre de l’effort de guerre, a été également peu étudiée. En
dépit de ces imprécisions, la qualité de ces travaux et de leurs auteurs,
aux confins de la science et de l’administration, ainsi que la qualité de la
documentation dont ils disposaient du fait de leurs fonctions conservent
à leurs ouvrages un grand intérêt. Mais un tournant se produit vers les
années 1980 grâce à la production scientifique universitaire.
Ce qui est frappant en regardant les études sur l’histoire de l’Afrique
pendant la Deuxième Guerre mondiale c’est la masse importante des
travaux réalisés par les universitaires et les chercheurs durant la période

5
J. Mordal, La campagne du Gabon, Paris, EP, n°86, 1951, 105 p.
6 A. Annet, Aux heures troublées de l’Afrique française, 1939-1943, Le Mans, Editions
du Conquistador, 1952, 251 p.
7 C. De Gaulle, Mémoires de guerre, l’Appel, 1940-1942, Paris, Plon, 1954.

17 1980-2000. La principale raison est, sans doute, l’ouverture progressive
des archives de la Deuxième Guerre mondiale qui, pendant de longues
années, sont restées inaccessibles. On peut affirmer sans risque de se
tromper que le colloque tenu à Benghazi en Libye en 1980, sous l’égide
de l’UNESCO, constitue le premier événement scientifique consacré à
8l’histoire du continent africain pendant la Deuxième Guerre mondiale .
Ce colloque a ouvert les pistes de recherche sur des questions relatives
aux opérations militaires en Afrique, au processus de recrutement de
soldats ainsi qu’à leur emploi, aux changements socio-économiques
9entraînés par la guerre en Afrique . Au cours de cette réunion
scientifique, la période de la Deuxième Guerre mondiale a été étudiée
non pas comme une phase de transition entre colonialisme et
indépendance, mais comme une véritable tranche d’histoire de l’Afrique.
10Parmi les intervenants au colloque, Ali Al-Mazrui a abordé le rôle joué
par la Deuxième Guerre mondiale dans l’évolution politique,
économique, sociale et culturelle du continent africain. Sur le plan
politique, l’article insiste sur l’effet libérateur de la guerre en ce sens que
le conflit a ébranlé la force des puissances coloniales. Le Royaume-Uni
en est sorti épuisé et appauvri, et la France a été humiliée par
l’Allemagne. Ce qui a eu pour effet la destruction du mythe de
l’invincibilité européenne aux yeux des peuples colonisés. Au niveau
économique, la guerre a donné un coup d’accélérateur à la
transformation de l’économie africaine. En partie pour répondre aux
besoins de la guerre, l’agriculture africaine a été modifiée de façon à
produire d’urgence des denrées et des produits alimentaires nécessaires à
l’Europe combattante. Bien que certaines régions d’Afrique connaissent
plus tard de graves crises, l’agriculture africaine était entrée, du point de
vue de sa structure, dans la phase de l’exportation. Enfin, pour répondre
à l’impératif de développement et de l’amélioration de la condition des
colonies, la France envisagea l’accélération de l’enseignement en

8 L’Afrique et la Seconde Guerre mondiale. Documents de travail et rapport final du
colloque, Benghazi, Libye, 10 au 13 novembre 1980, publié par l’UNESCO, 1985, 165
p.
9
Communication de J. J.Milewski, « La Seconde Guerre mondiale dans le volume VIII
de l’Histoire générale de l’Afrique », in L’Afrique et la Seconde Guerre mondiale,
document de travail et rapport final du colloque, Benghazi, 10-13 novembre 1980,
publié par l’UNESCO, 1985, pp. 9-14.
10
A. Al-Mazrui, « L’Afrique et l’héritage de la Seconde Guerre mondiale sur le plan
politique, économique et culturel » in L’Afrique et la Seconde Guerre mondiale,
document de travail et rapport final du colloque, Benghazi, 10-13 novembre 1980,
publié par l’UNESCO 1985, pp.1-8.

18 Afrique car il fallait aux colonies des dirigeants indigènes rompus aux
techniques occidentales et aux conceptions « modernes ». La voie était
ainsi ouverte à de nouvelles formes de pénétration culturelle en Afrique.
A partir de 1983, la problématique dominante dans l’historiographie
de l’Afrique pendant la Deuxième Guerre mondiale reste l’effort
militaire consenti par les Africains. Sous l’impulsion du Service
11historique de l’armée française, les chercheurs tels que J. Noël Vincent
12et M. Denis ont étudié la constitution et le poids des contingents
coloniaux dans les armées françaises de libération. Le premier a
notamment insisté sur la formation des bataillons de marche en Afrique
ainsi que leur utilisation dans les différentes campagnes militaires.
Quant au deuxième, il a analysé les motivations des soldats africains de
la Deuxième Guerre mondiale suivant la manière dont ils ont été
recrutés. Selon cette dernière étude, l’appel sous les drapeaux était
porteur de promesses d’ascension sociale. L’emprise culturelle de la
métropole fut aussi un élément déterminant dans l’engagement. M.
Denis a montré également comment, chez les jeunes engagés
volontaires, sont apparus des liens de solidarité et aussi un sentiment de
fidélité puissant voire même un certain patriotisme envers la métropole
« mythique » que l’on défendait sans l’avoir vue mais que l’on
appréciait sur ses représentations.
L’année 1985 fut marquée par la tenue d’une rencontre scientifique à
Paris sur la participation militaire de l’Afrique à la Deuxième Guerre
mondiale. Parmi les contributions, il faut retenir celle de Jacques
13Frémeaux qui a souligné l’importance de la participation des soldats
coloniaux aux opérations militaires qui se sont déroulées entre 1943 et
1944. Au-delà des effectifs, l’étude met en évidence une série de
considérations d’ordre économique, social, juridique, historique,
militaire, politique et technique qui ont amené les autorités coloniales à
limiter les recrutements dans les colonies. D’autre part, Jacques

11 J. Noël Vincent, Les forces françaises libres dans la lutte contre l’axe en Afrique.
Les Forces françaises libres en Afrique, 1940-1942, Ministère de la Défense, Etat
major de l’Armée de terre, service historique, Châteaux de Vincennes, 1983, 407 p.
12
M. Denis (Cdt), « Histoire militaire de l’AEF », in Descleaux (dir.), Les armées
françaises d’outre-mer, Paris Vincennes, SHAT, 1983, pp. 15-38.
13
J. Frémeaux, « La participation des contingents d’outre-mer aux opérations militaires
(1943-1944) », in Les Armées françaises pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939-
1945, actes du colloque international organisé par la Fondation des études pour la
défense nationale, l’Institut d’histoire des conflits contemporains, SHAT, SHAA,
SHM, Paris, Ecole Nationale Supérieure des Techniques Avancées, 7 au 10 mai 1985,
FEDN, IHCC, 1986, pp. 355-363.

19 Frémeaux a publié de nombreux travaux sur les troupes noires dans les
armées françaises. Il s’est par exemple penché sur les troupes d’Afrique
14du Nord et la libération de la France et sur les contingents africains et
15le débarquement de Provence .
A partir de 1986, il y a une légère démarcation par rapport aux
travaux antérieurs. On assiste à la régionalisation des études sur la
participation de l’Afrique à la guerre. Mais les préoccupations militaires
restent au centre des analyses. C’est surtout l’Afrique occidentale qui a
le plus retenu l’attention des chercheurs. A elle seule, cette région a
réuni l’essentiel des travaux consacrés à l’histoire militaire de l’Afrique
16au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Vincent Joly , par exemple,
s’est intéressé à la mobilisation au Soudan. Ses analyses ont porté
principalement sur les conséquences des recrutements massifs de
soldats, porteurs et travailleurs dans ce territoire, mais aussi sur
l’ensemble des réactions soudanaises à ces opérations. Si parmi les
réactions, le phénomène de fuite a été la première forme mise en
évidence, l’étude a également mentionné que la présentation des inaptes
aux commissions de recrutement constitue une forme de résistance
passive des indigènes à la conscription. Cette problématique est par la
17suite approfondie dans un ouvrage récent et qui met en lumière
l’ensemble des efforts consentis par les Soudanais au cours de la
Deuxième Guerre mondiale. La question militaire revient à nouveau
18dans l’ouvrage de Nancy Lawler paru en 1996 et consacré à l’étude du
recrutement des soldats originaires de Côte d’Ivoire. Cette étude touche
particulièrement les recrues de la région de Korhogo dans le nord du
pays. En s’appuyant essentiellement sur des témoignages de tirailleurs,
l’auteur a tenté d’examiner la façon dont les soldats africains ont
interprété les évènements auxquels ils ont été mêlés et la manière dont
ils les ont intégrés à leur conception d’un monde en plein
bouleversement.

14 J. Frémeaux, « L’armée oubliée : les troupes d’Afrique du nord et la libération de la
France », Armées d’aujourd’hui, n°190, mai, 1994, pp.168-173.
15 J. Frémeaux, « Les contingents africains et le débarquement de Provence », colloque
international, libération de la Provence, les armées de la liberté, SIRPA, l’Institut
d’Histoire de la Défense, Fréjus, septembre 1994, pp.159-163.
16
V. Joly, « La mobilisation au Soudan en 1939-1940 », Revue française d’histoire
èmed’outre-mer, T. LXXIII, n°272, 3 trimestre 1986, (paru en 1987), pp. 281-297.
17
V. Joly, Le Soudan français de 1939 à 1945. Une colonie dans la guerre, Paris,
Karthala, 2006, 653 p.
18
N. Lawler, Soldats d’infortune. Les tirailleurs ivoiriens de la Deuxième Guerre
mondiale, Paris, L’Harmattan, 1996, 271 p.

20 Dans le sillage de cette réflexion sur l’Afrique et la guerre 1939-
191945, Catherine Akpo-Vaché a analysé l’épisode de la mutinerie de
Thiaroye en 1944, événement inscrit dans les mémoires africaines. Au-
delà des causes profondes de cet événement tragique, l’apport de cette
étude a été l’interprétation politique de la mutinerie. Selon elle,
Thiaroye a marqué une étape importante dans l’histoire des relations
franco-africaines. La mutinerie est perçue comme une phase de la lutte
anticoloniale, car elle témoigne du début d’une prise de conscience
politique, individuelle puis collective face à la colonisation. Une
20deuxième publication de Catherine Akpo-Vaché a mis en évidence les
aspects politiques et sociaux engendrés par la Deuxième Guerre
mondiale en Afrique occidentale française. Elle a abordé la nouvelle
donne politique créée par la Deuxième Guerre mondiale en AOF où la
communauté française se divise entre le soutien au maréchal Pétain et
l’appui au mouvement gaulliste. Confrontées aux nationalismes et aux
tentatives américaines d’établir un contrôle international sur leurs
empires, la France et la Grande-Bretagne ne parviennent pas à
s’entendre. La politique coloniale gaulliste est alors définie
unilatéralement à Brazzaville. Pourtant très modérée, cette politique
suscite en AOF des réactions conservatrices. Les Français croient que
l’édifice colonial va s’écrouler, privant définitivement la métropole de
son rang de grande puissance. Préoccupés par la liquidation des comptes
de la guerre, les Français ne mesurent pas les recompositions qui
s’opèrent déjà entre les forces politiques africaines. Une réflexion
similaire se retrouve dans une étude consacrée au Cameroun. Dans cette
21recherche, Léonard Sah a analysé les divisions entre Gaullistes et
pétainistes après l’appel du 18 juin 1940. Ensuite, il a abordé la question
de la mobilisation du Cameroun aux côtés de la France. Cet engagement
dans la guerre a eu les conséquences politiques, sociales et économiques
au Cameroun.
Depuis les années 2000, la « cristallisation » des pensions d’anciens
tirailleurs sénégalais de la Deuxième Guerre mondiale constitue la

19
C. Akpo-Vaché, « « Souviens-toi de Thiaroye ! » La mutinerie des tirailleurs
ersénégalais du 1 décembre 1944 », Revue Guerres mondiales et conflits
contemporains, n°181-182, 1996, pp. 21-26.
20 C. Akpo-Vaché, L’AOF et la Seconde Guerre mondiale (septembre 1939-octobre
1945), Paris, Karthala, 1996, 330 p.
21 L. Sah, Le Cameroun sous mandat français dans la Deuxième Guerre mondiale,
1939-1945, thèse de doctorat histoire, (sous la direction du professeur Marc Michel)
Université de Provence, 1998, 874 p.

21 problématique centrale de nombreuses publications. D’une manière
générale, ces travaux soulignent dans quelles conditions d’inégalité et de
racisme larvé les troupes indigènes d’Afrique du Nord et d’Afrique noire
ont été utilisées et combien la reconnaissance de la nation s’est révélée
désinvolte tant les pensions des anciens combattants ont été
parcimonieusement calculées. Dans cette tendance, nous retrouvons
22Bakari Kamian qui, en 2001, a analysé la « cristallisation » des
pensions des anciens combattants africains comme une contradiction
flagrante entre l’idéal démocratique et les principes humanitaires prônés
par la France républicaine, d’une part, les injustices, les abus de toutes
sortes et la violation de ces idéaux à l’égard des tirailleurs sénégalais,
d’autres part. La même préoccupation se retrouve dans les ouvrages du
23 24journaliste Charles Onana et Moulaye Aïdara . L’objectif premier de
ces publications est de rendre hommage aux soldats africains et réparer
l’oubli de la mémoire coloniale française. Le sentiment qui se dégage à
l’analyse de ces ouvrages, c’est que les auteurs tentent de faire le lien
entre la participation de l’Afrique à la guerre et la question de
l’immigration africaine en France. Ils essayent de montrer qu’en
sollicitant l’aide des Africains pendant la guerre, la France a contracté
une dette vis-à-vis de l’Afrique et qu’elle doit exprimer une certaine
reconnaissance à ses anciennes colonies. Pour convaincre, ils insistent,
sans esprit critique, sur le rôle militaire joué par l’Afrique dans le
conflit. Ces travaux donnent l’image d’une mobilisation consentie et
enthousiaste au service de la France combattante, sans souligner que
cette participation a été plus une contrainte qu’une action spontanée.
Nulle part dans ces ouvrages il est question de déception due à de
nombreux cas d’insoumission de soldats africains au cours de la
campagne 1939-1945. Autrement dit, le souvenir de la contribution des
Africains à l’effort militaire de la France est exprimé avec force au point
de motiver la revendication de dommages à réparer au même titre que
l’Allemagne. Ces ouvrages, il faut le souligner, n’apportent rien de
nouveau sur le plan historique, hormis quelques annexes de citations
individuelles et de notes de services rédigés à l’époque. Cependant,
l’évocation de la « cristallisation » des pensions des anciens combattants

22
B. Kamian, Des tranchées de Verdun à l’église Saint-Bernard, 80 000 combattants
maliens au secours de la France (1914-18 et 1939-45), Paris, Karthala, 2001, 468 p.
23
C. Onana, La France et ses tirailleurs. Enquête sur les combattants de la république,
Paris, Editions Duboiris, 2003, 243 p.
24
M. Aïdara, L’histoire oubliée des tirailleurs sénégalais de la Seconde Guerre
mondiale, Paris, Edition Le Manuscrit, 2005, 126 p.

22 africains de la Deuxième Guerre mondiale rappelle les relations
complexes qui lient la mémoire et l’histoire dans le domaine
particulièrement opaque de l’histoire coloniale.
En étudiant la participation de l’Afrique dans la Deuxième Guerre
mondiale sous l’angle de l’injustice, du racisme à travers la
« cristallisation » des pensions, on oublie d’autres aspects, sans doute,
plus intéressants de cette participation. Il s’agit par exemple, des
méthodes de recrutement, de la composition sociale des troupes, des
changements de comportements, des points de vue sociaux et politiques
nés avec la participation des Africains aux opérations militaires qui se
sont déroulées en Afrique et hors du continent. Les travaux des
25 26professeurs Marc Michel et Colette Dubois sur l’Afrique et la
Première Guerre mondiale sont intéressants et devraient ainsi servir de
modèles pour l’étude de l’Afrique pendant la Deuxième Guerre
mondiale.
Il faut souligner que d’éminents spécialistes tels qu’Hélène
27 28 29d’Almeida-Topor , Catherine Coquery-Vidrovich , Marc Michel , ont
aussi, dans le cadre de leurs travaux sur l’histoire générale de l’Afrique,
analysé plusieurs aspects de la participation du continent à la Deuxième
Guerre mondiale.
Enfin, un des traits caractéristiques de l’évolution récente de
l’histoire de l’Afrique au cours de la Deuxième Guerre mondiale est la
publication d’ouvrages écrits par les anciens tirailleurs et officiers
militaires français. Jusqu’ici, l’histoire de la participation militaire de
l’Afrique à la guerre a été écrite essentiellement par les historiens et sur
la base des documents d’archives qui, parfois, livrent une vision
déformée de la situation. Les combattants étaient littéralement étrangers
à cette histoire qui s’écrivait sans eux. Désormais, le témoignage de
quelques figures de proue de la guerre apporte un éclairage nouveau à
cette histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit de l’histoire

25
M. Michel, L’appel à l’Afrique : contribution et réaction à l’effort de guerre en AOF
(1914-1919), Paris, Publications de la Sorbonne, 1982, 533 p.
26
C. Dubois, Le prix d’une guerre. Deux colonies pendant la première Guerre
mondiale : Gabon-Oubangui-Chari (1911-1923), Aix-en- Provence, Institut d’histoire
des pays d’outre-mer, 1985, 345 p.
27 ème H Almeida-Topor, L’Afrique au XX siècle, Paris, A. Colin, 1999, 383 p.
28
C. Coquery-Vidrovitch, Ch.R. Ageron, Histoire de la France Coloniale III. Le
déclin, Paris, A. Colin, 1991, 351 p.
29
M. Michel, Décolonisation et émergence du Tiers-Monde, Hachette, Paris, 1993,
271 p.

23 concrète ; la guerre vécue. Les soldats donnent ainsi leur point de vue
sur le déroulement de la guerre. C’est le moment des retours sur une
jeunesse qui fut exceptionnelle, et dont ils voudraient que le souvenir ne
se perde pas. A travers ces témoignages, on peut cerner les motivations
des soldats africains, leurs parcours, les promotions ou les citations
obtenues durant les opérations militaires.
C’est pour saluer la mémoire et le courage des Africains au cours de
30la guerre que Louis Bigman , ancien combattant de la Deuxième Guerre
mondiale, a publié en 1983 une biographie du capitaine Charles
N’Tchoréré, officier gabonais mort au cours des affrontements en France
en juin 1940. L’ouvrage décèle à la fois le courage, le dévouement et le
patriotisme de ce jeune officier. Il donne aussi des indications assez
précises sur le déroulement des combats en France. Au cours de l’année
1989, la littérature historique sur l’Afrique pendant la Deuxième Guerre
mondiale s’est enrichie par la publication du livre de Joseph Issoufou
31Conombo , ancien combattant africain. L’ouvrage retrace le parcours de
ce soldat africain pendant les opérations militaires 1939-1945. Ce livre a
une grande valeur documentaire dans la mesure où il a permis de
comprendre le contexte général de l’engagement des soldats africains
dans ces opérations.
32 Maurice Rives et R. Dietrich se sont distingués par une étude
intéressante sur les soldats africains et malgaches des deux guerres
mondiales. Cet ouvrage, très illustratif, présente les opérations militaires
auxquelles ont participé les unités venues d’outre-mer. Il comporte un
large échantillon de citations collectives et individuelles décernées aux
unités ou aux tirailleurs eux-mêmes. Il faut souligner que ce livre s’est
affirmé comme une référence. Sa qualité lui a valu plusieurs
récompenses, notamment le prix « Maréchal Lyautey » décerné par
l’Académie des sciences d’outre-mer. Les auteurs ont, eux, reçu des
récompenses de la part des pays d’Afrique (Côte-d’Ivoire, Sénégal,
Burkina-Faso) et Madagascar, sous forme de décoration de l’Ordre
National. Pour ces pays, l’ouvrage constitue un hommage à ces milliers
d’hommes venus de toute part pour défendre la France.

30
L. Bigman, Charles N’Tchoréré, un officier gabonais pris dans la tourmente de la
Deuxième Guerre mondiale, Abidjan, NEA, 1983, 131 p.
31
J. Issoufou Conombo, Souvenirs de guerre d’un « Tirailleur sénégalais », Paris,
L’Harmattan, 1989, 199 p.
32
M. Rives, R. Dietrich, Héros méconnu (1914-1918, 1939-1945), Mémorial des
combattants d’Afrique et de Madagascar, Paris, Association frère d’armes, 1990, 351p.

24 33 En 2005, Eugène-Jean Duval , officier de l’armée française a publié
un ouvrage sur le parcours et le rôle des tirailleurs sénégalais pendant la
Deuxième Guerre mondiale. Au-delà des chiffres sur le recrutement,
cette étude a le mérite d’avoir souligné la présence des travailleurs
africains en métropole dans le cadre de l’effort de guerre. Cette présence
a été souvent oubliée ou occultée.
Avec la mise au jour de nouvelles sources d’archives, on peut
constater avec satisfaction que le nombre d’études historiques sur les
Africains qui servirent dans les forces armées coloniales, n’a cessé
d’augmenter. C’est le cas de La honte noire : L’Allemagne et les troupes
coloniales françaises, 1914-1945 de Jean-Yves Le Naour, Paris
Hachette, 2003. Mérite également d’être signalée, l’histoire racontée par
Raffael Scheck dans Hitler’s African Victims.The German Army
Massacres of Black French Soldiers in 1940, Cambridge University
Press, 2006. La synthèse des travaux d’Eric Deroo et Antoine
Champeaux, parue en 2006 sous le titre La force noire. Gloire et
infortune d’une légende coloniale (Paris tallandier) mérite d’être
soulignée ici.
34 Enfin, il convient de souligner l’œuvre de Myron Echenberg sur les
troupes coloniales et dont l’originalité est tout aussi grande.

Une histoire inachevée

L’importance de la production historiographique sur le rôle joué par
l’Afrique au cours de la Deuxième Guerre mondiale donne le sentiment
d’une histoire achevée. Pourtant, quand on regarde de très près les
travaux réalisés, on s’aperçoit que de nombreux aspects de la guerre
n’ont pas été traités. La plupart des publications ont privilégié la
participation des Africains aux opérations militaires en Afrique et hors
du continent. Pour l’essentiel, ces travaux se sont multipliés pour
justifier un certain nombre de revendications politiques. Cependant, ils
passent sous silence d’autres points importants de la participation de
l’Afrique à la guerre. Il s’agit notamment des méthodes de recrutement
utilisées dans chaque territoire, la chronologie des recrutements, les
facteurs ayant affecté le recrutement, la composition sociale des soldats

33 E. J. Duval, L’épopée des tirailleurs sénégalais, Paris, L’Harmattan, 2005, 450 p.
34
Myron Echenberg, Les Tirailleurs sénégalais en Afrique occidentale française
(1857-1960), Paris Karthala et Crépos, 2009, 348 p. L’édition originale de cet ouvrage
est parue en anglais sous le titre : Colonial Conscripts : the tirailleurs sénégalais in
French west Africa, 1857-1960, Portsmouth, N. H., Heinemann, 1991.

25 prélevés, les états de services, les promotions obtenues pendant les
opérations. Ces publications occultent aussi les conséquences positives
et négatives de l’engagement des soldats africains dans cette guerre et la
reconversion professionnelle des anciens combattants.
Un autre aspect important peu abordé par les historiens, concerne la
participation des travailleurs africains. Il s’agit de la mobilisation des
civils dans les tâches diverses accomplies dans les chantiers publics ou
privés, les transports, les services de ravitaillement. Ces différentes
prestations ont eu une influence notable sur l’effort de guerre. Les
réactions et les changements d’attitudes des populations africaines face à
la pression et aux exigences de l’administration coloniale restent aussi
peu connus.
D’autre part, les historiens de la période de la Deuxième Guerre
mondiale en Afrique abordent très peu ou pas du tout les autres formes
de participation des Africains à la guerre. Il s’agit en particulier de la
contribution économique et financière. Pourtant pendant le conflit, les
indigènes sont sollicités pour fournir à la France des matières premières,
les produits alimentaires et de l’argent. Jusqu’à présent, rares sont les
travaux qui se sont penchés sur cette problématique. Il en est de même
de la vie économique pendant la guerre. En effet, la crise inhérente à la
guerre fut imposée aux économies africaines deux ou trois ans seulement
après la période de redressement économique (1936-1939) qui suivit la
grande dépression de 1929-1935. En 1939, la plupart des colonies
françaises d’Afrique avaient encore un volume d’activité économique
bien inférieur à celui qu’elles avaient connu dans les années 1920, et
considéré comme relativement normal. A partir de 1939, tous les
indicateurs recommencèrent à baisser : détérioration des termes de
l’échange, baisse des revenus des populations qui ne produisaient que
pour l’exportation, inflation, crise commerciale, problèmes de
ravitaillement, etc. Tous ces éléments devraient permettre de déterminer
l’influence de la guerre sur la situation économique des populations. Or,
jusqu’à présent ces questions restent sans réponses.
Enfin, un dernier aspect complètement occulté par les chercheurs sur
la période 1939-1945 en Afrique concerne la politique économique et
sociale de la France. Pourtant, c’est au cours de la Deuxième Guerre
mondiale que, pour la première fois, l’administration coloniale fit preuve
d’un véritable intérêt pour le développement économique et social en
Afrique.


26 En définitive, l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale en Afrique
reste inachevée. Aujourd’hui encore, elle reste ouverte à des
développements prometteurs et suscite de nouvelles approches au regard
des mutations structurelles, politiques et sociales que la Deuxième
Guerre mondiale a générées ainsi que les transformations économiques
auxquelles elle a donné lieu. Le cas du Gabon fournit l’occasion de
revenir sur cette période en analysant son rôle dans la guerre ainsi que
les conséquences économiques et sociales liées à cette participation.

La nécessité d’une étude sur l’effort de guerre du Gabon

En 1939, le ministre des Colonies écrivait au gouverneur général de
l’AEF : « Le présent état de guerre met la France dans la nécessité de
retirer de ses colonies le maximum de ressources qu’elles sont
35susceptibles de lui fournir » . Cette exigence à laquelle le Gabon ne
pouvait se soustraire se traduisit par la mobilisation des ressources
humaines et économiques visant à subvenir aux besoins de la métropole.
L’objet de cette étude est d’examiner les retombées de la Deuxième
Guerre mondiale au Gabon. Il s’agit d’évaluer les efforts de guerre qui
se sont imposés à la colonie et à ses populations entre 1939 et 1945 sous
leurs aspects humain, économique et financier et de tenter d’en mesurer
les conséquences.
Pendant la Grande guerre, le Gabon avait déjà été mis à contribution
et certains de ses soldats avaient fait l’expérience des combats. Il faut
donc compter les hommes qui ont été appelés sous les drapeaux vingt-
cinq ans après leurs pères. Les sources permettent une approche
statistique de l’importance des contingents dont on se garde, cependant,
de dire qu’elle est absolument exacte. Elles permettent aussi
d’appréhender le conscrit gabonais dans sa diversité, ses motivations et
son parcours.
La mobilisation permet, en outre, de dégager les diverses réactions
que cette obligation a suscitées parmi la population indigène. La
contribution humaine du Gabon à la Deuxième Guerre mondiale ne se
limita pas à la fourniture des soldats. En effet, des milliers d’hommes
quittèrent leurs villages pour aller travailler dans les chantiers d’intérêt
général ou privé.

35
ANG, FP, carton 1168, Affaires économiques : note du ministre des Colonies au
gouverneur général de l’AEF, le 12 septembre 1939.

27 L’effort humain pesa sur la contribution économique de la colonie.
Dans ces conditions, comment pouvait-on concilier la fourniture de
soldats et de travailleurs et contribuer au ravitaillement de la métropole ?
En tentant de répondre à cette question, on est conduit à s’interroger sur
la place et le rôle du Gabon dans l’effort de guerre fourni par l’AEF
mais aussi sur l’état de son économie, ce qui permet de dresser le bilan
des changements intervenus ainsi que des actions de mise en valeur
effectuées par l’administration coloniale au Gabon. Ainsi, pour mieux
apprécier l’effort fourni par le Gabon et les incidences économiques et
sociales qui en ont découlées, deux phases sont à considérer :
La première phase (1939-1944) de l’implication du Gabon à la
Deuxième Guerre mondiale fut celle de l’effort de guerre, ou mieux, des
efforts de guerre. L’effort accompli par le Gabon revêtit deux formes : la
contribution humaine d’une part, et économique d’autre part. L’aide
humaine se traduisit par le recrutement des soldats et des travailleurs
entre 1940 et 1943. Ce qui implique de mesurer l’utilité de cette aide
humaine aussi bien pour la France libre que pour le Gabon, ainsi que les
réactions africaines qu’elle a suscitées : celles laissées par le travail dans
les chantiers de construction des routes, dans l’exploitation forestière et
minière. Il s’agit également de comprendre les sentiments de peur des
indigènes devant la perspective d’abandonner leurs villages et leurs
familles pour les campagnes de récolte de caoutchouc, la crainte de la
venue des autorités pour prélever l’impôt et recruter les soldats.
Autrement dit, la Deuxième Guerre mondiale a été pour les populations
indigènes une période de difficultés et de contraintes économiques de
toutes sortes. Elles subirent les exigences d’une métropole que le conflit
mondial poussait à réclamer de plus en plus à son Empire en y
intensifiant l’exploitation des hommes et des ressources de façon de plus
en plus dirigiste. C’est en retraçant l’histoire des recrutements des
soldats et des travailleurs, celle de l’emploi des hommes qu’il est
36possible d’analyser la diversité des attitudes face à « l’impôt de sang » .
Il s’agit aussi de cerner les parcours collectifs, comprendre comment
l’expérience dans l’armée a permis un changement de mentalités chez
les soldats africains.
L’aide économique fourni par le Gabon peut se résumer en deux
mots : produire et payer. La mobilisation du Gabon n’était pas un cas
particulier. Elle entrait dans un vaste programme visant à faire participer

36
M. Michel, Les Africains et la Grande guerre. L’appel à l’Afrique (1914-1918),
Paris, Karthala, 2003, p.13.

28