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L'Eglise catholique et la société des Missions Etrangères au Vietnam

De
274 pages
Cet ouvrage étudie l'action des premiers missionnaires au Vietnam, aux XVIIème et XVIIIème siècles ; celle des jésuites, comme le Père Alexandre de Rhodes, et des dominicains, et franciscains relevant du Patronage portugais. L'action des missionnaires est resituée dans le contexte politique et social de cette époque. Les Seigneurs Trinh au nord et Nguyên au sud ont souvent en vue des relations commerciales avec les Européens. La question des Rites chinois et leur condamnation par Rome, coïncide avec des périodes d'interdiction du christianisme.
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L'Église catholique et la société
des Missions Étrangères au Vietnam
Vicariat apostolique de Cochinchine
XVII' et XVIll e siècles C L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-7666-3
EAN : 9782747576666 Claude LANGE
L'Église catholique et la société
des Missions Étrangères au Vietnam
Vicariat apostolique de Cochinchine
XVII' et XVIII' siècles
Préface de Jean CHARBONNIER
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Via Degli Artisti, 15 5-7,rue de l'École- Kossuth L. u. 14-16
10124 Torino Polytechnique 1053 Budapest
75005 Paris HONGRIE ITALIE
FRANCE
REMERCIEMENTS
Monsieur le Professeur Jean Delvert, professeur à l'U.E.R. de
Géographie de l'Université de Paris-Sorbonne m'a fait l'honneur de
m'accueillir dans son U.E.R. et a accepté de diriger mes recherches et
d'être le Rapporteur de cette thèse. Il m'a toujours témoigné une grande
bienveillance. Qu'il veuille bien trouver ici l'expression de ma profonde
gratitude.
Je tiens aussi à remercier Monsieur le Professeur Gustave Meillon
(+) i , professeur au Département de l'Asie du Sud-Est de l'Institut
National des Langues et Civilisation orientales, qui a bien voulu
m'accueillir dans son Séminaire pour la préparation du D.E.A.
Je remercie particulièrement Monsieur le Professeur Jacques
Dupuis (+), professeur à l'Université de Paris X (Nanterre) qui m'a fait
l'honneur de m'accueillir dans son séminaire sur l'Inde et l'Asie
méridionale moderne, dans le cadre de la préparation du D.E.A.
J'exprime ma reconnaissance à Monsieur le Professeur François
Joyaux qui a bien voulu m'inviter à ses conférences sur l'histoire
contemporaine de l'Asie du Sud-Est et a publié certains de mes dossiers
sur le Vietnam dans la revue « Mondes asiatiques », à Monsieur le
Professeur Pham Ngoc Toàn (+), de l'I.N.A.L.C.O. Je remercie Monsieur
le Professeur Pierre L. Lamant, de l'I.N.A.L.C.O. et secrétaire de
rédaction des « Cahiers de l'Asie du Sud-Est » et les membres du
« Centre de Documentation et de Recherche de l'Asie du Sud-Est » qui
et encouragé dans mes m'ont invité à participer à leurs travaux
recherches.
J'exprime ma gratitude au R. Père Léon Roncin (+), Supérieur
général de la Société des Missions Étrangères de Paris de 1974 à 1980,
au R. Père Michel Ladougne, Vicaire général de la Société, et aux
(+) décédé.
V membres du Conseil permanent de la Société. Je remercie vivement le R.
Père Jean-Paul Bayzelon, élu Supérieur général de la Société des
Missions Etrangères, en juillet 1980. J'exprime ma reconnaissance au R.
Père Jean Guennou (+), archiviste de la Société, qui a facilité mes
recherches dans les Archives de la Société des Missions Étrangères, au R.
Père Henri Prouvost (+), bibliothécaire à la Bibliothèque des Missions
Étrangères et au R. Père Daniel Léger (+), des Missions Étrangères et du
CEDRASEMI.
Je dédie ce travail que j'ai souhaité aussi objectif que possible à la
nation vietnamienne, à son peuple, à son Église auxquels je suis très
sincèrement attaché. J'ai séjourné au Vietnam de 1958 à 1975. J'avais
séjourné auparavant une année au Cambodge, d'octobre 1957 à
novembre 1958. Au cours de mes années d'enseignement au Séminaire
de Kontum (1958-1966), à l'Université de Dalat (1961-1963, 1966-1975),
au Séminaire de Kontum à Dalat, au Collège d'Adran et au Collège
Notre-Dame du Lang Bian, à Dalat, j'ai pu apprécier, chez mes étudiants,
séminaristes catholiques et élèves,les qualités intellectuelles des
Vietnamiens, leur soif de connaissance, leur désir d'ouverture à d'autres
cultures, leur assiduité au travail intellectuel, le respect et la
reconnaissance qu'ils vouent à leurs maîtres. À mes étudiants et élèves
vietnamiens, qui m'ont tant apporté, j'exprime aussi ma reconnaissance.
Je remercie particulièrement Jean Charbonnier, Docteur d'État de
l'Université de Paris VII, qui a bien voulu revoir cet ouvrage et en
rédiger la Préface, Madame Phan Thi Minh Lê, Docteur de l'Université
de Paris VII, qui a contribué à en préparer l'édition en tenant compte de
mes corrections, des additifs à la bibliographie, avec l'impression de
documents et des cartes,
J'exprime aussi ma reconnaissance au P. Gérard Moussay,
Archiviste de la Société des Missions Étrangères et à Mlle Brigitte
Appavou, du service des Archives, qui ont bien voulu me donner toutes
les précisions nécessaires concernant certains documents des Archives.
Paris, juillet 2004.
VI En mémoire
De mon père, M. Maurice LANGE,
décédé le 28 mai 1940,
de ma mère, Mme Maurice LANGE,
née Henriette SANSON,
décédée le 27 février 1971,
alors que je résidais
à Dalat (Vietnam) Préface
L'ouvrage de Claude Lange est le fruit d'une longue expérience sur le
terrain précédée d'une solide formation d'historien et d'ethnologue à
l'Université de Paris. Après s'être initié à la langue vietnamienne en
1957-1958, Claude Lange assura des postes de professeur d'histoire et
géographie à Kontum et à l'Université de Dalat jusqu'en 1975, date où
les événements politiques l'amenèrent à rentrer en France. Ce retour
forcé lui offrit la possibilité d'approfondir sa connaissance de l'histoire
chrétienne au Vietnam et de présenter à la Sorbonne en 1980 une thèse
sur la mission catholique au Vietnam aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le
présent ouvrage est une reprise de ce document qui peut enfin voir le jour
après un long délai dû aux engagements multiples de l'auteur soit dans le
domaine de la recherche, soit dans les services d'information qui lui sont
demandés par la Société des Missions Étrangères.
Au cours des quinze dernières années. Claude Lange a publié de
nombreux articles et participé à divers colloques. Il a pu ainsi se tenir au
courant des apports des historiens vietnamiens et des publications
récentes. Ces apports confirment l'essentiel de ce que lui-même avait
soutenu dans sa thèse.
Son approche objective d'historien lui permet de prendre quelque
distance face aux débats inspirés par des jugements de valeur religieux ou
IX politiques. Il a soin précisément de situer le développement de la mission
catholique au Vietnam dans le réseau complexe des conflits politiques et
des enjeux culturels. Il définit clairement l'objectif principal de la Société
des Missions Étrangères : développer une Église locale en Asie en
formant des prêtres et des évêques du pays capables de gérer eux-mêmes
les communautés catholiques. Il retrace la source de cette préoccupation
dans les démarches du jésuite Alexandre de Rhodes, chassé du Vietnam
en tant qu'étranger indésirable. Les fruits abondants de son apostolat
étaient menacés de destruction en l'absence de pasteurs locaux. Le pape
et la Sacrée Congrégation de la Propagande, fondée en 1622, furent
sensibles à ses appels. Mais Rome avait les mains liées par les contrats
établis précédemment avec les puissances portugaise et espagnole pour
qu'elles veillent à diffuser la foi chrétienne dans les territoires découverts
à l'Est et à l'Ouest de l'Europe. Les droits et devoirs de ces pays en
matière d'évangélisation tendaient à se confondre avec leurs intérêts
politiques et commerciaux. La pression exercée sur Rome par ces pays se
doublait d'exigences provenant des divers ordres religieux engagés dans
les missions lointaines : jésuites, dominicains, franciscains, augustins
entendaient conserver la pleine responsabilité des territoires où ils avaient
fait une première annonce de l'Évangile. Ils pouvaient même revendiquer
le monopole de la mission dans un pays.
L'envoi de vicaires apostoliques directement dépendants de Rome fut la
solution. Mais ce fut une entreprise coûteuse et dangereuse. Quelques
prêtres et laïcs de France se portèrent volontaires. François Pallu et
Lambert de la Motte furent nommés vicaires apostoliques et le séminaire
des Missions Étrangères fut bientôt fondé à Paris pour former de futurs
missionnaires en Asie. Installé d'abord au Siam où il fonda un collège
pour former des prêtres de la région, Mgr Lambert de la Motte, d'une
spiritualité exigeante, se heurta d'emblée aux pratiques plus
accommodantes et aux revendications des jésuites actifs sur le terrain
depuis longtemps. Claude Lange mentionne ces démêlés souvent
pénibles entre missionnaires aussi bien que leur apport positif à la
diffusion de l'Évangile. Les jésuites avaient jeté les fondements d'une
évangélisation locale en instituant des catéchistes totalement dévoués à la
mission dans le cadre de la 'Maison Dieu'. Lambert de la Motte étend la
portée de cette oeuvre en recrutant des vocations sacerdotales parmi ces
catéchistes. Il introduit un apport essentiel au progrès de l'Église locale
en fondant les communautés de femmes qu'il nomme 'Les Amantes de la
Croix'.
X Les dissensions internes de l'Église peuvent ainsi prendre l'aspect d'une
émulation et d'une rivalité entre personnes engagées avec une même
ardeur au service de l'Évangile mais, en même temps, tributaires de leurs
appartenances nationales et religieuses. La poursuite de leur mission ne
pouvait faire l'économie de ces liens dont dépendait leur financement et
leur protection face aux menaces locales contre leur présence et leur
activité dans le pays.
Après des siècles de soumission à l'administration chinoise, les dynasties
régnantes au Tonkin et en Cochinchine devenues indépendantes se
disputaient le pouvoir. Face à l'activité missionnaire des étrangers, les
princes régnants pouvaient craindre un manque de loyalisme de la part de
leurs sujets. De formation confucéenne, ils exigeaient de leurs sujets les
signes traditionnels de fidélité absolue au nom du principe sacré de la
piété filiale. Ils ne pouvaient tolérer les rites nouveaux introduits par les
chrétiens, les destructions d'autels traditionnels par les convertis, leur
refus de participer au culte officiel des ancêtres. Le christianisme fut vite
condamné comme culte pervers et les chrétiens souffrirent persécution.
Ils furent exilés de leur village, le visage tatoué, et parfois mis à mort.
D'un autre côté les souverains menacés par des voisins plus puissants
pouvaient tourner à leur profit la présence d'étrangers sur leur sol. En
leur montrant de la bienveillance et en autorisant leur oeuvre ils pouvaient
espérer un secours de la part de leurs grands rois d'Occident. C'est ainsi
que les missionnaires furent tentés de faire appel à leurs propres
souverains portugais ou français en vue d'assurer le succès de leur
mission. Même si leur but était d'abord religieux, ils devaient faire valoir
des arguments économiques et stratégiques auprès de leurs nationaux.
Claude Lange met en relief ce dilemme en retraçant la mission de Mgr
Pigneau de Béhaine dans les dernières décennies du XVIIIe siècle. Ce
prêtre des Missions Étrangères se consacra efficacement à la tâche
d'enseignement et de formation de futurs prêtres. Il entretenait de bonnes
relations avec le prince Nguyên Anh, ce qui lui valut d'être pourchassé
par les armées Tây Son qui envahirent la Basse-Cochinchine en 1783.
Les Anglais et les Hollandais proposaient leur secours à Nguyên Anh.
Mgr Pigneau de Béhaine, craignant une entrée en jeu des protestants,
offrit au prince de négocier pour lui un soutien de la France. Une aide
militaire de la France fut accordée au Traité de Versailles en 1787 en
échange d'avantages commerciaux. Cette affaire ne fut pas suivie des
effets escomptés. Mais ce recours à une intervention étrangère peut être
XI considéré comme annonciateur des collusions futures entre l'entreprise
missionnaire et la puissance coloniale française 50 ans plus tard.
L'expansion mondiale des puissances européennes se poursuivait aux
XVIIe et )(Ville siècles depuis les grandes découvertes de la
Renaissance. Avec le Portugal, l'Espagne et la France, cette expansion
d'intérêt commercial servait aussi la cause des missions catholiques.
L'entrée en scène de la Hollande et de l'Angleterre servira à son tour la
cause des missions protestantes. Mais l'implantation des communautés
chrétiennes en Asie réalisée dans ce contexte politique était le fruit de
personnalités dédiées avant tout à l'annonce du message évangélique et
capables de sacrifier leur vie pour le Christ. Ce qui explique sans doute la
permanence et la vitalité actuelle de ces communautés après la régression
de l'Europe, la fin de l'ère coloniale et l'affaiblissement de la veine
missionnaire
Juillet 2004
Jean Charbonnier,
Docteur d'État en études chinoises
de l'Université de Paris VII
XII INTRODUCTION
Cette étude sur « L'Église catholique et la Société des Missions
Étrangères au Vietnam (vicariat apostolique de Cochinchine) aux XVIIème et
XVIIIème siècles » comprend deux parties.
La première partie est consacrée à l'étude de l'oeuvre de l'Église et des
Missions Étrangères au Vietnam, de l'arrivée des Vicaires apostoliques, Mgr
Lambert de la Motte (1662) et Mgr Pallu (1664), à celle de M. Pigneau de
Béhaine (1767).
Les premières missions catholiques, au Vietnam, étaient soumises au
contrôle du Portugal, en vertu du droit de patronage (Padroado) que le Saint-
Siège lui avait concédé sur les missions, en vertu du traité de Tordesillas (1494).
Au XVIIème siècle, le Père Alexandre de Rhodes, missionnaire jésuite, qui
séjourna au Vietnam, de 1624 à 1630 et de 1640 à 1645, intervint en Cour de
Rome en faveur de l'envoi au Vietnam d'évêques et de missionnaires français,
obtenant leurs pouvoirs de juridiction de Rome et non du Padroado. La sacrée
Congrégation de la Propagation de la Foi, créée en 1622, institue les premiers
Vicaires apostoliques, en 1658. Le Séminaire des Missions Étrangères est fondé
en 1663, à Paris, et approuvé par le pape Alexandre VII, en 1664.
Le Vicariat apostolique de Cochinchine fut érigé par Rome, le 9
septembre 1659. Le Cambodge et le Champa lui furent adjoints le 13 janvier
1665. L'action des Missions Étrangères au Vietnam est présentée dans le cadre
du Vicariat apostolique de Cochinchine. Dans la deuxième partie du XVIIème
siècle, Mgr Lambert de la Motte organise le Vicariat, de 1659 à sa mort (1679).
Dans la première partie du XVIIIème siècle, sous l'épiscopat de Mgr Pérez
(1691-1728) et de Mgr de Alexandris (1728-1738), la situation de l'Église est
rendue difficile par la querelle des rites et les conflits de juridiction entre prêtres
séculiers et religieux. Sous l'épiscopat de Mgr Lefebvre (1741-1760), à la suite
du voyage de Pierre Poivre, le développement de l'Église est considérablement
gêné par la publication de l'édit de 1750, expulsant les missionnaires et
prohibant la religion chrétienne.
La deuxième partie de cette étude est consacrée à présenter l'action des
Missions Étrangères, au Vietnam, dans le Vicariat de Cochinchine, sous
l'épiscopat de Mgr Pigneau de Béhaine (1771-1799). Destiné à la mission de
Cochinchine, arrivé en 1767, il fut d'abord professeur, puis supérieur du
Collège général des Missions Étrangères, à Hon Dât (Principauté de Hà Tiên),
de 1767 à 1769. De 1769 à 1774, le Collège général est transféré à Pondichéry (Virampatnam). D'abord nommé coadjuteur de Mgr Piguel, en 1771, il est
désigné, après la mort de ce dernier, le 21 juin 1771, Vicaire apostolique de
Cochinchine. Sacré à Madras, le 24 février 1774, avec le titre d'évêque
d'Adran, il regagna la Cochinchine, le 12 mars 1775, après un séjour à Macao.
Les biographies consacrées à Mgr Pigneau de Béhaine ont été publiées
à l'apogée de la période coloniale, à la fin du XDCème siècle ou au début du
XXème siècle.
Alexis Faure publie, en 1891, un ouvrage consacré à Mgr Pigneau de
Béhaine I . Il étudie, avec précision la vie et l'oeuvre de l'évêque d'Adran, en
s'appuyant sur les archives privée de la famille de Mgr Pigneau et sur les
« Archives du ministère des colonies — fonds Cochinchine ». Il étudie
principalement l'action politique de Mgr Pigneau. Il ne s'attache pas à l'étude
de l'oeuvre de l'Église au Vietnam, durant cette période. Mais il a eu
connaissance de l'ouvrage de Louis-Eugène Louvet sur l'histoire de la mission
de Cochinchine 2. Louvet publie des pièces justificatives. Ainsi Faure cite des
lettres des « Messieurs » des Missions Étrangères. A. Faure s'intéresse surtout à
l'action politique de Mgr Pigneau, qu'il justifie,et critique les hésitations de la
Cour de Versailles et la politique du prince de Conway, commandant les troupes
des établissements français de l'Inde (1787), qui aboutiront à la non-exécution
des clauses du traité de Versailles de 1787.
L-E. Louvet, « missionnaire apostolique de la Congrégation des
Missions Étrangères », décrit dans «La Cochinchine religieuse» la situation de
l'Église et ses activités dans le Vicariat de Cochinchine ; il consacre deux
chapitres à Mgr d'Adran 3. Son récit ne comporte aucune référence aux Archives
des Missions Étrangères. Il donne cependant un certain nombre de pièces
justificatives provenant de ces Archives ou d'autres sources, sans en préciser
l'origine.
L. E. Louvet publie, en 1896, une « notice biographique » sur Mgr
Pigneau4 . Il insiste sur l'esprit missionnaire qui anime l'action religieuse et
aussi politique de Mgr Pigneau. Il critique certains jugements portés par A.
Faure sur l'évêque d'Adran 5. Il lui reproche de méconnaître le véritable mobile
qui inspire son action — la foi et l'espoir de convertir le Vietnam au
Faure, A. 1891, « Les Français en Cochinchine au XVIII ème siècle. Mgr Pigneau de
Béhaine, évêque d'Adran » . Paris, éd. Challamel, 251 p. ( « Mgr Pigneau » ).
2 Louvet L-E. : 1885, La Cochinchine religieuse . Paris, éd. Leroux, 2 tomes : 567p. et
548p.
3 Louvet L-E. : La Cochinchine religieuse : o.c , tome I , Cf. ch. IV, V et VI.
4 Louvet L-E. : 1896, Mgr d'Adran, notice biographique : précédée d'une lettre de Mgr
Dépierre, évêque de Benda, Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale à
l'auteur. Imprimerie de la Mission. Saigon
( abrégé : Mgr d'Adran) .
5 Faure A. : Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran , o. c.
2 christianisme — et de ne tenir compte des objections de certains missionnaires de
à l'action politique de Mgr Pigneau de Béhaine que pour les faire ce temps
servir à l'éloge de l'évêque d'Adran. :
Dans une biographie très laïque de l'évêque d'Adran6, l'auteur, qui a
complètement méconnu le rôle politique et religieux du Vicaire apostolique,
reprend à son compte, mais pour en faire honneur au prélat, les calomnies de
ses adversaires ; d'après lui, Mgr d'Adran est un prélat guerrier, un émule des
Cardinaux de Soubise et de Richelieu ; c'est lui qui mène tout, qui dirige tout,
dans la révolution qui fit remonter Nguyên Anh sur le trône ; il lève des recrues,
fait élever des fortifications, commande les armées ; il a « sa glorieuse bannière
rouge » ??? que les missionnaires actuels de Saigon ont le tort impardonnable
de dérober à tous les regards ; en un mot, et ce mot est un éloge : « il fut
patriote avant tout ».
Il est fâcheux que ce panégyrique enflammé de Mgr d'Adran repose sur
une appréciation absolument fausse de son rôle politique. Il fut patriote avant
tout, dites-vous ; je vous réponds, moi qui suis mieux en état de le juger, qu'il
fut évêque avant tout, cherchant avant tout le royaume de Dieu et sa justice.
Sans doute, comme tous les missionnaires, il aima passionnément son pays,
mais pas cependant au point de lui sacrifier sa conscience et de désobéir aux
prescriptions très sages du Vicaire de J.C. qui a toujours défendu aux
missionnaires de se mêler de politique. S'il s'y trouve engagé plus qu'il n'aurait
voulu, ce fut contre sa volonté et par l'effet de circonstances qui ne dépendaient
pas de lui »7.
Cette polémique engagée entre L-E. Louvet et A. Faure, quelques
années après la fondation de « l'Union Indochinoise » (1887), doit être replacée
dans le cadre du conflit qui opposait alors les Républicains radicaux et l'Église,
malgré la politique de ralliement à la République proposée par le pape Léon
XIII aux catholiques de France dans son encyclique « Inter sollicitudines » (16
février 1892). Elle permet, cependant, d'examiner deux interprétations,
apparemment divergentes, de l'action de Mgr Pigneau de Béhaine, de sa
mission, de son action religieuse et politique au Vietnam et des mobiles qui
l'ont inspirée.
L'une, celle de A. Faure met l'accent sur l'idée « politico-religieuse »
qui guide l'action de l'évêque d'Adran :
6 Faure : Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran. Note de Louvet, L-E. Mgr
d'Adran. O.c. p. 91.
7 Louvet L-E. : Mgr d'Adran O.c. pp. 91-92. Réédité sous le titre : Missionnaire et
patriote, Mgr d'Adran. 1900. Paris. Ed. Delhomme et Briquet. Cf. pp. 108-110.
3 À parler franc, l'évêque d'Adran poursuivait une idée politico-
religieuse en Cochinchine, à savoir l'intervention de la France et le triomphe
de la religion chrétienne. Cette idée générale gênait, contrecarrait les religieux
des autres nations, en particulier les Jésuites qui préféraient et avaient mis en
avant l'intervention du Portugal. L'Evêque français restait inébranlablement
françaiss .
L'autre interprétation, celle de L. E. Louvet, « Missionnaire apostolique
des Missions Étrangères », donne la priorité à l'action religieuse et missionnaire
de l'évêque d'Adran. Il recherche, avant tout, l'expansion de la Foi chrétienne
dans le Vicariat apostolique de Cochinchine et au Vietnam. C'est en fonction
des circonstances, et sans avoir eu auparavant un projet bien défini, qu'il est
amené à accueillir le prince Nguyên Anh fugitif, à dialoguer avec lui, à le
soutenir dans son action et à lui proposer l'aide de la France. Il espère que
l'appui qu'il accorde à Nguyên Anh sera favorable au maintien et au
développement de l'Église dans le Vicariat apostolique de Cochinchine, en
particulier au point de vue de la liberté religieuse. Ce sont donc, avant toute
autre considération, les intérêts de la religion qui inspirent le comportement
politique de l'évêque d'Adran, ce qui ne l'empêche nullement, comme Français,
d'aimer son pays et de favoriser une alliance entre la Cochinchine et la France.
L-E. Louvet conclut ainsi sa polémique avec A. Faure :
Je comprends qu'un écrivain laïque, qui paraît d'ailleurs bien
intentionné, apprécie ainsi le rôle de l'Évêque d 'Adran ; mais il me permettra
de lui dire qu'il se trompe, et qu'il ne connaît pas assez ce qu'est un évêque
catholique. La vérité avant tout. L'évêque d'Adran n'en sera pas moins bon
patriote pour avoir fait passer avant toute autre considération son devoir
d'évêque et de missionnaire. Cela ne l'empêchera nullement d'ailleurs de servir
9
son pays, comme on verra .
Les biographies de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, de A.
Faure et de L-E. Louvet sont complémentaires, bien que partant de points de
vue différents ; elles permettent de prendre connaissance des étapes essentielles
de la vie et de l'oeuvre de Mgr Pigneau. Cependant, elles restent tributaires de
l'esprit du temps en voulant magnifier le rôle de Mgr Pigneau comme
précurseur de la colonisation française au Vietnam et en Indochine. Je les ai
cependant consultées, car ces deux biographies historiques donnent une
documentation et un cadre chronologique auxquels il est nécessaire de se
référer.
8 Faure A. : Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran. O.c. p. 59.
9 Louvet L-E. : Mgr d'Adran, notice bibliographique. O.c. p. 93.
4 J'ai consulté particulièrement les ouvrages d'Adrien Launay,
missionnaire apostolique de la Société des Missions Étrangères et archiviste de
cette Société de 1882 à 1927.
Ordonné prêtre le 24 février 1877, il était destiné à la Mission de
« Cochinchine occidentale », où il séjourna de 1877 à 1882, en particulier à My
Tho (1878-1879). Son oeuvre est consacrée à l'histoire de la Société des
Missions Étrangères.
En 1894, il publie 1' « Histoire générale de la Société des Missions
Étrangères » I° de 1658 — date du bref du pape Alexandre VII nommant François
Pallu, évêque (l'Héliopolis, et Pierre Lambert de la Motte, évêque de Béryte, et
Vicaires apostoliques « in partibus infidelium »- à 1892. Il étudie les origines de
la Société des Missions Etrangères, la fondation du Séminaire des Missions
Étrangères, rue du Bac, à Paris, l'histoire des différentes Missions de la Société,
en Chine, au Tonkin, en Cochinchine, au Siam, au Cambodge, pays où
travaillèrent d'abord les Vicaires apostoliques et les « Messieurs » des Missions
Étrangères, puis au XVIIième siècle, en Inde, et au XIXème siècle, en
Birmanie, Malaisie, Corée et Japon. L'histoire de la Société des Missions
Étrangères au Vietnam (Tonkin, Cochinchine) est ainsi replacée dans le
contexte général de l'action de la Société des Missions Étrangères en Asie et,
particulièrement, en Extrême-Orient.
Archiviste de la Société des Missions Étrangères, il a consulté et
analysé minutieusement ses sources, manuscrits, lettres, et mémoires, conservés
aux Archives des M.E. Il les cite dans son ouvrage. Il précise sa méthode dans
sa préface :
Les sources auxquelles j'ai puisé, pour composer l'Histoire de la
Société, sont de trois sortes : les manuscrits, lettres et mémoires, conservés
dans les Archives du Séminaire des Missions Étrangères, au nombre de plus de
cent mille, et que j'ai, pendant dix ans, soigneusement analysés ; les livres :
Annales de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, Bulletins des
Missions catholiques, biographies particulières, histoires religieuses et
profanes des contrées évangélisées ; enfin la connaissance particulière que j'ai
acquise directement des choses et des hommes ll
J'ai consulté spécialement le tome II de l' « Histoire générale de la
Société des M.E. d'A. Launay qui comporte de nombreux chapitres concernant
10 Launay, A. 1894: Histoire générale de la Société des Missions Étrangères. 3 tomes ;
tome I (1658-1754), .595p. ; tome II (1754-1836), 594p. ; tome III (1836-1892), 646p.
Paris. Éd. Téqui. (En abrégé : Histoire générale).
Il Launay, A.: 1894, Histoire générale de la Société des Missions Étrangères. 0.c.,
tome I, préface, p. VIII.
5 mon étude, en particulier les chapitres II (1760-1773), III (1773-1780), V
(1780-1789), VII (1795-1799).
Plus tard, de 1923 à 1925, A. Launay a publié un grand nombre de
documents, concernant la « Mission de Cochinchine », provenant des Archives
des Missions Étrangères (A.M.E) 12 . J'ai lu attentivement ces « documents
historiques », particulièrement ceux publiés dans les tomes II et III de cet
ouvrage qui concernent directement la mission de Cochinchine, au XVIIIème
siècle.
J'ai confronté ces documents déjà publiés aux originaux conservés dans les
Archives des M.E. De nombreux auteurs ayant étudié cette période citent les
Archives des M.E. d'après les « Documents historiques » de Launay.
Je me suis référé aux lettres et documents originaux conservés aux
Archives de la Société des Missions Étrangères de Paris. J'ai spécialement
consulté les volumes des ces Archives concernant la Mission de Cochinchine ;
en particulier, les volumes 743 (années 1748-1751), pp. 18-896), 744 (1752-
1768), pp. 1-1004), 745 (1769-1779, pp. 16-812), 746 (1780-1800, pp. 1-933),
800 (1704-1783, de la page 463 — année 1740 — à la page 1802), 801 (1784-
1830, de la page 1 à la page 1. 011)- année 1803).
Cette étude ayant pour objet de présenter l'oeuvre de l'Église et des
Missions Étrangères dans le Vicariat de Cochinchine, je n'ai pas consulté les
volumes des Archives des Missions Étrangères, concernant la Mission du
Tonkin, durant cette période. Les volumes 690, 691, 692, 693, incluant des
lettres et documents de la Mission du Tonkin, de 1762 à 1805, pourraient être
l'objet d'une étude sur la situation de l'Église au Tonkin, dans la deuxième
partie du XVIIIème siècle.
H n'est pas dans mon propos de rédiger une nouvelle biographie de Mgr
Pigneau de Béhaine, mais d'étudier l'action de l'Église et des Missions
Étrangères, dans le dernier tiers du XVIIIème siècle, sous l'épiscopat de Mgr
Pigneau. Le Vietnam, divisé en deux seigneuries rivales, les Trinh, à Thang
Long (Hanoi) et les Nguyên, à Phu Xuân (Huê), connaît alors une période de
guerres civiles. Le pouvoir des Nguyên s'effondre, à la suite de la révolte des
Tây Son (1771). En 1778, les Tây Son massacrent l'héritier des Nguyên et sa
famille. Seul, le prince Nguyên Anh échappe au massacre et entreprend une
longue lutte pour recouvrer ses États. Tandis que l'un des frères Tây Son,
Nguyên Huê, détruit la puissance des Trinh (1786), se proclame empereur, sous
le nom de Quang Trung (1788) et réunifie le Vietnam, Nguyên Anh recherche
l'appui de puissances étrangères pour reprendre le pouvoir.
12 Launay, A.: 1923-1925, Histoire de la Mission de Cochinchine (1658-1823),
Documents historiques. 3 tomes, tome I (1658-1728) ; tome II (1728-1771) ; tome III
(1771-1823). Paris. Ed. Téqui. ( En abrégé : Mission de Cochinchine, doc. hist.).
6 Sur les conseils de Pigneau de Béhaine, Nguyên Anh sollicite l'aide de
la France. Muni de pouvoirs plénipotentiaires, Mgr Pigneau se rend en France et
négocie un traité d'assistance entre le roi de France et celui de Cochinchine. Ce
traité, signé à Versailles, le 28 novembre 1787, accordait à la France la
possession de deux comptoirs au Vietnam. Les clauses du traité ne furent pas
exécutées.
L'oeuvre de l'Église et des Missions Étrangères au Vietnam, au
XVIIème siècle, ne peut être étudiée qu'en liaison avec la situation politique du
Vietnam, durant cette période. Les guerres civiles et étrangères qui affectèrent
le Vietnam et les pays voisins de l'Asie du Sud-Est entravèrent l'action
missionnaire. Les premières interventions européennes, encore limitées à
l'obtention de comptoirs et de factoreries, eurent parfois des conséquences
fâcheuses pour les chrétiens. Elles suscitèrent les réactions hostiles de certains
souverains qui publièrent des édits prohibant le christianisme. Au Vietnam, les
périodes d'interdiction du christianisme alternent avec des périodes de tolérance
et de liberté religieuse.
L'objectif principal des Vicaires apostoliques et des prêtres de la
Société des Missions Étrangères était de créer un clergé vietnamien. Ils
établirent un Collège général et des collèges pour former des prêtres
autochtones. Mais les Vicaires apostoliques se heurtèrent à l'opposition des
religieux dépendant de Macao ou de Manille. L'évangélisation fut rendue plus
difficile, à cause des conflits de juridiction entre réguliers et séculiers. Au
XVIIIème siècle, la querelle des rites chinois divisa les missionnaires. La
condamtlâtion des rites par la papauté parut mettre en terme aux dissensions. La
Constitution apostolique « Ex illa die » (1715) et la Bulle « Ex quo singulari »
(1742) défendirent aux chrétiens de participer aux rites.
7 PREMIÈRE PARTIE
L'ÉGLISE ET LES MISSIONS ÉTRANGÈRES AU
VIETNAM
(VICARIAT APOSTOLIQUE DE COCHINCHINE)
AUX XVIIème ET XVIIIème SIÈCLES JUSQU'À
L'ARRIVÉE DE PIGNEAU DE BÉHAINE (1767) spunt I«
Carte du Tonkin
Extraite de Histoire du Royaume de Tunkin
et des grands progrez que la prédication de l'évangile y a faits en la
conversion des Infidelles depuis l'année 1627 jusques à l'année 1646
composée en latin par le R.P. Alexandre de Rhodes, sj.
(Lyon, à la Croix d'Or, 1651)
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Carte du Royaume d'Annam
— Divers — Voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes
- en la Chine, et autres Royaumes de l'Orient,
avec son retour en Europe par la Perse et l'Arménie. Paris, 1653
11
Alexandre c Rhodes, Axignoimais Le Père
Etabht la Foi au Tonkin. Mort à Ispahan, en 16430,
Tableau conservé. au Séminaire des M.L.
12 Chapitre premier
LES ORIGINES DE L'ÉGLISE DU VIETNAM AU XVIIème SIÈCLE :
LA MISSION ET L'OEUVRE DU PÈRE A. DE RHODES.
(1624-1630 & 1640-1645)
Une remarque préliminaire s'avère nécessaire sur l'origine des noms de
« Cochinchine » et de « Tonkin », couramment utilisés par les missionnaires des
XVIIème et XVIIIème siècles pour désigner respectivement les deux
seigneuries du Sud et du Nord du Vietnam, dirigées par les seigneurs (Chua)
Nguyên et Trinh qui vont s'affronter au cours de guerres civiles durant près de
deux siècles, sous l'autorité nominale des rois de la dynastie des Lê postérieurs.
Le royaume du Vietnam, bien que divisé, s'appelait alors le Dai Viêt. Les
termes de « Cochinchine » et de « Tonkin » ne sont pas d'origine vietnamienne.
Le nom de Cochinchine a été utilisé par les Portugais, à partir de 1540,
pour désigner l'ensemble des territoires gouvernés par les Nguyên, c'est-à-dire
la région Sud du Vietnam actuel 13. Mais différentes graphies du terme étaient
apparues, au cours du XVIème siècle, correspondant à des localisations
géographiques différentes. D'abord celle de « Chinacochim », en 1502 ; le nom
de China est apposé à celui de Cochin pour distinguer la « Cochinchine » du
comptoir portugais de Cochin. En 1516, Perez, navigateur portugais, désigne le
golfe du Tonkin (Vinh Bac Bô) sous le nom de « Concam Cina ». Dans la
première partie du XVIème siècle, « Canchim Chyna » ou « cauchichina »
désigne encore parfois l'ensemble du Dai Viêt et, en particulier, la seigneurie
des Trinh, au Nord.
Ce n'est qu'au XVIIème siècle que le nom de « Cocincina », francisé en
« Cochinchine », prend l'acception courante qu'il gardera à l'époque classique
13
Lê Thanh Khôi : 1955, Le Viêt Nam, histoire et civilisation, le milieu et l'histoire.
Paris. Éd. de Minuit, cf. p. 285. note 88 : Les Portugais l'appelaient Cauchichina. La
première partie du nom Cauchi dérive de l'appellation malaise de « Kutchi » qui
proviendrait lui-même de Kiao-Tche (Giao Chi). La seconde partie « China » a été
ajoutée pour distinguer la Kutchi de l'Inde c'est-à-dire de Cochin, autre établissement
portugais... 14. pour désigner la seigneurie du Sud du Dai Viêt, gouvernée par les Nguyên
Les missionnaires désigneront sous le nom de Mission de Cochinchine
l'ensemble des territoires des « Chua » Nguyên et des territoires annexés par
eux, au cours de leur marche vers le Sud, aux dépens des Chams et des Khmers.
Plus tard, au XVIllème siècle, la principauté de Ha Tiên, autonome, mais
reconnaissant, la suzeraineté de la Cour de Phu Xuân (Huê), capitale des
Nguyên, fera partie du Vicariat de Cochinchine, ainsi que le royaume du
Cambodge. La colonie française de Cochinchine (1860-1867) ne correspondait
qu'à la Basse Cochinchine » ou au pays de « Gia Dinh » de l'ancien Vietnam.
Le Tonkin, domaine de la seigneurie des Trinil, est aussi un nom créé
par les Portugais. La capitale de Thang Long (Hanoi) était fréquemment
désignée sous le nom de Dông Kinh que les Portugais transcrivent en Tunchin,
Tungking, Tunquin, francisé en « Tonkin ». 15
Premières Missions au Vietnam et le « Padroado »
Les premiers missionnaires chrétiens du Vietnam, au XVlème siècle,
furent des religieux dominicains, franciscains ou augustins venus de Malacca ou
de Manille. Du point de vue du Portugal, ces religieux étaient soumis à la
juridiction du « Padroado » portugais. En effet, immédiatement après les
premiers voyages de découverte des nouveaux mondes, le pape Alexandre VI
Borgia avait, par le traité de Tordesillas (1494), arbitré la rivalité entre le
Portugal et l'Espagne sur le partage et l'évangélisation des territoires découverts
et à découvrir. Un méridien, fixé à 370 lieues à l'Ouest des Açores, délimitait à
l'avance les futurs empires portugais et espagnol ; l'Amérique était réservé à
l'Espagne sauf le Brésil ; l'Afrique et l'Asie au Portugal sauf les Philippines,
découvertes en 1521 et conquises par les Espagnols en 1564-1565.
La papauté accorda en outre au Portugal et à l'Espagne le droit de
patronage (portugais : « Padroado » ; espagnol : «patronato ») sur les nouvelles
Églises en donnant aux « rois catholiques » le pouvoir de nomination des
évêques et en se déchargeant sur eux du soin de recruter et d'envoyer des
missionnaires. Si la papauté se réservait l'investiture canonique des évêques
elle perdait, néanmoins, son rôle de direction et de coordination de
l'évangélisation dans le monde et le contrôle effectif des missions. Les brefs et
les bulles papales ne pouvaient être publiés, dans les territoires soumis au
14
Cf, Aurousseau, L., 1924, B.E.F.E.O. tome XXIV, « Notes et mélanges » - « sur le
nom de Cochinchine ». pp. 563-579.
15 Cf. Dô Quang Chinh, 1969: La mission au Viêt Nain, 1624-1630 et 1640-1645,
d'Alexandre de Rhodes, S.J. , avignonnais. Thèse de Doctorat de 3 ème cycle, Ecole
pratique des H.É. , Paris, pp. 67-68 : cf. note 3, page 67. (En abrégé : « La mission au
Viêt Nam »).
14 Padroado, (patronage), qu'avec l'accord de Lisbonne ou de Madrid. De plus, de
1580 à 1640, les deux monarchies ibériques sont unies sous l'autorité de la
Couronne d'Espagne. C'est dans ce cadre qu'il faut situer l'action des premiers
missionnaires du XVIème et du XVIIème siècles.
La mission et l'oeuvre du Père Alexandre de Rhodes
Le P.A. de Rhodes a joué un rôle très important dans le développement
de l'Église du Vietnam, au XVIIème siècle. Né à Avignon, alors territoire
pontifical, devenu jésuite et ordonné prêtre à Rome (1618), il est d'abord
destiné au Japon. À la suite de l'édit de 1614, prohibant le christianisme au
Japon, il sera détourné de Macao vers la Cochinchine.
Les premiers jésuites y abordent, en 1615, à Tourane : un Portugais, le
P. Diego Carvalho, un Napolitain, le P. François Buzomi. La seigneurie des
Nguyên est alors gouvernée par le Chua Sai Vuong ( Nguyên Phuoc Nguyên)
(1613-1635). Deux jésuites arrivent au Tonkin en 1626. La Seigneurie du Nord
est alors dirigée par le Chua Trinh Trang (1623-1657). Les premiers jésuites du
Tonkin créent le « Quôc Ngu », système de transcription de la langue
vietnamienne qui utilise alors les caractères chinois, à l'aide des lettres de
l'alphabet européen et de signes diacritiques correspondant aux tons. Le « Quôc
Ngu » sera perfectionné et vulgarisé par le P. de Rhodes.
Après un séjour à Fai Fo (Hôi An) principal port de la seigneurie des
Nguyên, où se regroupent commerçants japonais, chinois, portugais, hollandais,
de Rhodes réside au Tonkin de 1627 à la fin de 1629 ; à Thang Long (Hanoi), sa
prédication attire les sympathisants et 6.700 Vietnamiens reçoivent le baptême.
Mais un édit d'interdiction du christianisme oblige le P. de Rhodes à quitter le
Tonkin, en 1630 16.
Après un séjour de dix ans à Macao (1630-1640), il revient en
Cochinchine et sollicite une audience au Chua Thuong Vuong, dirigeant de la
principauté du Sud de 1635 à 1648. 11 est reçu favorablement et obtient la liberté
de prédication. Mais ses succès lui attirent l'hostilité de certains mandarins de
haut rang, d'épouses de second rang se voyant abandonnées à la suite de la
conversion au christianisme de leurs maris, en vertu des exigences de la religion
chrétienne en ce qui concerne le mariage monogamique. Cette opposition
manifeste bien les divergences existant entre la morale confucéenne et la morale
chrétienne au sujet du mariage ; l'une, tout en honorant l'épouse principale
16 Sur la mission au Vietnam du P.A. de Rhodes, cf : Do Quang Chinh 1969: La
Mission au Viet Nam 1624 -1630) et 1640-1645 d'Alexandre de Rhodes sj. ,
avignonnais , thèse, o.c. première partie, ch. III &IV.
15