L'Egypte moderne

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L'Egypte au cours de la première étape de sa renaissance nationale - de Mohammed-Alî à l'occupation britannique en 1882 - fournit le terrain d'une étude de cas privilégiée. Une profondeur exceptionnelle du champ historique ; une cohésion sociologique, une symbiose, qui durcit la percée de l'économique et du politique mais paralyse la dialectique idéelle. En 1840, l'Egypte domine l'Orient et rivalise avec l'Europe. Cette irruption fulgurante, et sa fêlure, éclairent notre temps.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296381650
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Idéologie et renaissance nationale
L'Égypte moderne

DU MÊME AUTEUR
Peuples d'Afrique, :Éditions du Cap,« Diagrammes» N. 51, Monte-Carlo, 1961. Egypte, société militaire, Éditions du Seuil, Paris, 1962, (traductions italienne, espagnole; 2èmeédition américaine, 1968). Anthologie de la littérature arabe contemporaine Vol. II : Les Essais. Choix, présentation et traduction avec une introduction. Éditions du Seuil, Paris, 1965. 2èmeédition, revue et augmentée, 1970. La pensée politique arabe contemporaine, :Éditions du Seuil, «Politique », Paris, 1970, (2ème édition).

Sociologie de l'impérialisme, (ouvrage collectif sous la direction de l'auteur), Éditions Anthropos, Paris, 1971. Renaissance du monde arabe, (ouvrage collectif sous la direction conjointe de l'auteur, A-.A. BelaI et H. Hanafi), Duculot, Gembloux, 1972, (édition italienne). La Dialectique sociale, Éditions du Seuil, Paris, 1972, (éditions italienne, espagnole, portugaise, japonaise, arabe). Intellectual creativity in endogenous culture (avec Pandeya, A. N.), The United Nations University, Tokyo 1985. Project on socio-cultural development alternatives in a changing world (SCA), The United Nations University, Tokyo 1985.

En langue arabe:
Mdkhal ila'l-falsafah, Traduction commentée de Introduction to Philosophyde John Lewis Al-Dâr al-Miçriyyahlil'l-Kotob,Le Caire, 1959. Maktabat al-ajkar, (Bibliothèque des Idées) manifeste-programme AIDâr aI-Miçriyyah lil'l-Kotob, Le Caire, 1959. Dirassat fi'l-thaqafah al-wataniyyah, (Études sur la culture nationale) Dâr al-Talîah, Beyrouth, 1967. AI-gaysh wa'l-haradah al-wataniyyah, (Armée et Mouvement National) ouvrage collectif sous la direction de l'auteur, Dâr Ibn Khaldoûn, Beyrouth, 1974. Al-mougtama al-micri wa'l-gaysh, (La Société Egyptienne et son Armée) Dâr al-Talî'ah, Beyrouth, 1974. Al-fikr al-arabi fi ma'rakat al-nahdah, (La Pensée Arabe dans la Bataille pour la Renaissance), Dâr AI-Adâb, Beyrouth, 1974. Al-gash wa'l-harakah al wataniyyah, (Armée et Mouvement National), Dâr Ibn Khaldoûn, Beyrouth, 1974. Al-fikr al- 'arabi fi ma 'rakat al-nahdah, (La pensée arabe pour la renaissance), Beyrouth, 1974. Nahdat Misr, (Renaissance de l'Egypte), Egptian General Book organisation, Le Caire, 1973. Rîh al sharq, (Le vent d'est), Dâr al Mustaqbal al-Arabi, Le Caire, 1983. Taghyîr al-Âlam, (Transformation du Monde), 'Alam al-Ma'rifah, Kuwait, 1985. Al-share' al-Misri wa 'l-fikr, (L'homme de la rue et la pensée en Egypte), Egyptian General Book Organization, Le Caire, 1989.

ANOUAR ABDEL-MALEK

Idéologie et renaissance nationale
,

L'Egypte moderne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

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FRANCE

HONGRIE

ITALlE

1èreÉdition Anthropos, 1975 @ L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7531-4 EAN: 9782747575317

pour

le peuple

égyptien

pour

Rifâtah Râfet al-Tahtâwî

afin que « la patrie que nous bâtirons

et, en son nom, (1801-1873) : il sut vivre soit le lieu de notre commun bonheur, par la liberté, la pensée et l'usine. »

INTRODUCTION

L'Egypte moderne - par deux fois, depuis 1798-1805 - a dressé son effort de renaissance nationale contre une décadence persistante, des coupures, plus que des ruptures, récurrentes et répétées dans la trame de l'histoire de sa civilisation sept fois millénaire, en un mot, contre le glissement vers la marginalisation historique. C'est que, à partir des grandes découvertes maritin1es et de cet av~nement à la modernité que fut la Renaissance, puis de la science et des techniques modernes, les centres d'accumulation culturelle et de dynamisation politique de

potentiel

hégén10nique

-

se déplaçaient

progressivement

du

bassin méditerranéen et de la Chine vers l'Europe, en un premier temps, pour aller s'implanter en Amérique du Nord, à travers }'Atlantique. On voit comment l'effort égyptien s'inscrit à contre courant de la géopolitique: la poussée maximale de l'Egypte va s'exercer au Inoment du reflux. La recherche, on le sait, s'est jusqu'ici plus préoccupée des

grandes époques - l'Egypte des Pharaons; celle des grandes dynasties islamiques médiévales - que des périodes étranges et
complexes, déroutantes, oÙ l'on retrouve mal le fil d'une histoire que l'on veut certes, comme toute histoire, cohérente et continue. Ailleurs, on pourrait penser que cette conception classique de la diachronie historique force, souvent, le cours des choses. En

Egypte

-

c'est également le cas de la Chine et de la Perse -

la nature mên1e de sa sp~cificité historique, c'est-à-dire la symbiose de l'économique, de l'idéel et du politique entre les mains de l'Etat, permet de plaider en faveur d'une histoire cohérente et continue. Un deuxième facteur qui va dans ce sens peut être trouvé dans le cours évènementiel de l'histoire égyptienne. Pourtant, n1aIgré cette continuitf, les zones d'ombre persistent. C'est ainsi que l'Egypte copte attire peu d'intérêt. L'Egypte moderne, jusqu'à une époque récente, posait des problèmes qui sont d'ambiguïté.

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On dispose de nombreux travaux - de valeur très inégale sur l'histoire politique de l'Egypte depuis l'Expédition Française et Mohammad-tAlî; la révolution nationale de 1881-82; celle conduite par le Wafd, de 1919-23 ; enfin, le régime militaire dirigé par Gamâl tAbd al-Nâçer depuis 195'2. Le reste n'était-il qu'intermèdes? Et aussi: pourquoi, essentiellement, l'histdire politique? La question pourrait se poser, nous semblet-il, dans tous les pays du monde colonial d'alors, de ce qui fait aujourd'hui les Trois Continents: objets de l'histoire, dont les sujets étaient les seuls pays hégémoniques ou coloniaux d'Europe et d'Amérique du Nord, ces pays, une fois l'exotisme dépassé ce qu'il faudrait pouvoir constater, même de nos jours - ne pouvaient, au mieux, intéresser que dans la mesure, et au cours des périodes, où ils posaient des problèmes aux puissances. D'où le caractère discontinu de l'historiographie politique de ces pays - dans la mesure où y éclatent troubles, remous et soubresauts qui viennent perturber la normalité du jeu politique. On invoquera l'antériorité de fait de l'histoire politique par rapport aux autres branches de l'historiographie, comme aussi du discours théorique sur l'histoire. Il convenait, plutôt, de dégager la différence entre l'histoire politique des pays établis et celle des pays soumis ou asservis, et d'en rendre compte. Ceci fait, constatons que l'histoire de l'Egypte moderne, depuis les années 1930-40 - cette charnière, dans l'histoire de tous les pays dépendants, dans la foulée et sous l'influence de la grande crise économique mondiale qui frappe au cœur le syst~me impérialiste - a abordé presque tous les secteurs et disciplines autres que le politique: histoire économique, littéraire, culturelle, juridique, artistique, et tout, récemment, histoire sociale. On relèvera que, dans cette prospection somme toute d'esprit nettement moderniste et qui tend à l'exhaustivité, l'Egypte a maintenu l'avance réalisée depuis l'époque de Moo. hammad-tAlî et de Tahtâwî par rapport au monde dit oriental, et, d'une manière certaine, par rapport au monde arabe et au Moyen-Orient. Egalement, que l'émergence de l'historiographie non politique en Egypte commence, nous le verrons, au début de la deuxième moitié du siècle dernier, pour se cristalliser au lendemain de la première guerre mondiale et amorcer les premières grandes tentatives d'interprétation systématique plus récemment. Les ruptures restento mal explorées. Le récit, l'exposé des faits, voire l'analyse des phénomènes qui vient étoffer le déroulement événementiel, peuvent-ils atteindre au noyau profond spé-

INTRODUCTION

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cifique de la dialectique d'une société, quelle qu'elle soit, en rechercher les clés et, partant, la signification? A cette vieille, et vaine, querelle qui oppose histoire et sociologie, il convient d'apporter des arguments qui ne soient pas que discursifs: seule la prospection en profondeur de cas précis, et la comparaison de la valeur efficace relative des bilans différents qui en résultent, peuvent nuancer et préciser options et jugements. Les ruptures, les affaissement, le retard déconcertent. Toute une optique, commune, cette fois, à la philosophie de l'histoire et à l'évolutionnisme sociologique, incline à penser que le problème est toujours celui de l'évolution - comme si la maintenance dans la durée historique de cette structure, la plus complexe et la plus contradictoire qui soit, qu'est une société, ne pouvait être conçue que comme un donné, un état de fait, hors d'atteinte de toute critique, de toute interrogation. «Ce qui est est... ». La dialectique sociale, encouragée par les messianismes et l'optimisme, utopique ou scientifique, des socialismes, paraît devoir déboucher, nécessairement, voire inéluctablement, sur l'évolution, le progrès, le changement - en un mot, le développement. L'étude que nous nous sommes proposés de réaliser porte sur un phénomène de contradiction maximisée: par son antériorité dans le cadre oriental, la puissance de son élan, l'étendue et la qualité de ses réalisations, la portée de ses ambitions et de ses influences, la re-naissance, au sens littéral du terme, de l'Egypte moderne, depuis 1798-1805 jusqu'à la cassure de 1840, puis l'occupation en 1882, apparaît avec le Japon, comme l'exemple le plus vigoureux et le plus frappant de la poussée de progrès et de modernité dans le monde non-européen au cours de la période moderne: simultanément, l'échec, le coup d'arrêt, l'inversion du cours de marche, détonnent, et, cette fois, distancient - foncièrement l'Egypte du Japon, la rapprochant plutôt de l'Inde et de la Turquie. La tentative de renaissance nationale de la nation ou formation nationale la plus vieille et la plus compacte de l'histoire aboutit à l'échec. Certes, rîen n'est irrémédiablement compromis, puisqu'aussi bien, deux générations après l'occupation, une deuxième vague commence, en 1919-23 jusqu'à l'été 1967, en passant par Suez, qu'il s'agisse d'une deuxième phase dans la renaissance nationale de l'Egypte, ou d'une deuxième renaissance la première formulation nous paraissant plus équitable. Une deuxième fois, la poussée initiale se heurte à des facteurs qui conduisent à une fêlure: nous en

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avons fourni l'analyse, pour la période la plus récente (,19521967), dans un ensen1ble de recherches dont l'élément essentiel est de 1962. Comment rendre compte de cette contradiction maximisée? Pourquoi cette fêlure récurrente? réflexion sur l'évolution I"a sociale et idéologique de l'Egypte, dC?puis la deuxiènle guerre mondiale, nous semblait tout naturellement devoir susciter des recherches précises sur les origines du drame qu'en plein cœur du mouvement national égyptien notre génération vivait dans sa chair. Les facteurs socio-politiques classiques infrastructurels et superstructurels, dans la diInension politique directe, furent les premiers à être mis en lumière: l'irnpérialisme . les limites de l'indépendance formelle; celles de la bourgeoisie autochtone dite «nationale»; la distorsion structurelle de l'économie; l'analphabétisme et le sous-développement; d'autres encore. Il apparaissait bientôt - au lendemain du coup d'Etat nlilitaire en 1952 - que la dimension superstructurelle - l'idéologie et la culture - avait été fortement sous-estimée. Non certes en tant que domaine d'étude: nous ne mentionnerons ici que le défrichement du domaine immense de la littérature et des arts populaires, en fait de la culture populaire tout entière:- entrepris par l'école marxiste égyptienne, dans les années 1940-45. Mais plutôt en tant que facteur d'interprétation des formes et des n10dalités des luttes internes - de classes et de groupes sociaux qui, souvent, semblaient dresser les uns contre les autres ceux qu'une analyse topologique stricte aurait conduit à s'allier contre l'hégémonie étrangère. C'est alors que nous avons été conduits à émettre l'hypothèse selon laquelle il convenait de rechercher la cause première des antagonismes déviants, non-classiques, qui venaient, nous l'avons dit, intensifier, parfois diversifier, le plus souvent brouiller la carte normale de la lutte des classes en Egypte, dans la nature fondamentalement différente des sources d'inspiration où la pensée égyptienne moderne, en formation, avait été conduite à quêter les clés susceptibles de rendre intelligible la décadence de l'Egypte et d'aider à surmonter cette décadence d'une manière décisive en préparant un avenir de renalssance. C'était s'engager, avant la lettre, dans la voie d'une surdétel mination volontaire du palier superstructurel, culturel et idéel -- idéologique. Mais, quelle qu'en fut l'importance, nous entendions ne pas verser dans l'unilatéralisme méthodologique, inacceptable en principe et en fait. Il convenait de faire porter

INTRODUCT10N

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ressentil'l de notre effort, non tant sur l'étude du nl0uverncllt d'idées et des courants de pensée en tant que tels, mais plutôt une fois exploré sur l'analyse de - le palier superstructurel la nature et des modalités des interactions entre l'infrastructure économique et sociale d'une part, d'autre part cette idéologie

en formation

-

l'un et l'autre ensenlble de facteurs (paliers)
dans le cadre du mouvement de

étant perçus comme agissant renaissance nationale.

Dès lors, c'est à la sociologie, science 11lédiatrice entre les sciences sociales, que nous nous devions de faire le plus largement appel pour éclairer analyses et synthèses. On a maintes fois remarqué que ce qui est, à une époque donnée, l'histoire des faits sociaux, devient, par la suite, la matière même de la sociologie. Certes, mais à une double condition: que récits et conlputs soient intégrés, en tant qu'éléments, dans l'analyse des interactions entre infrastructures et superstructures sociales; que ces analyses relèvent elles-mêmes de la méthodologie sociolo... gique communément admise en matière de sociologie théorique et historique s'entend, qu'elles soient animées par cette imagination sociologique qui donne à voir et se propose pour objectif l'interprétation signifiante et la vection prospective, à partir de la spécificité historique du phénomène étudié. Précisons, cnfin, que la sociologie dont il est question, ici, est celle qui s'occupe des phénomènes culturels et idéologiques en rapports a\'~c la sociologie économique, la stratification sociale et la science politique, dans le cadre de cette sociologie comparative des civilisations qui nous paraît s'imposer à l'ensenlble des sciences sociales, à mesure que s'approfondissent fossés et problèlnes entre pays avancés et pays sous-développés ou dépendants, et que, à travers de dures vicissitudes, les Trois Continents marquent leur volonté de ressurgir à la contemporanéité. L'échec, la fêlure profonde, sont-ils l'œuvre de la seule action hégémonique des puissances? Nous montrerons que cette action - y compris les apports et les ouvertures qu'elle fournit à l'Egypte moderne - ne saurait être dite seule responsable. Si la géopolitique dresse le cadre de fer, qui, volontiers, se mue en carcan, il nous est apparu que des facteurs endogènes spécifiques ont joué leur rôle, d'une manipre pesante et convergente: l'Etat Inilitaire n'a pas le temps de mettre en place une bourgeoisie autochtone formée à la direction des affaires: les classes diri~"("antes elles-mêmes, aristocratie puis bourgeoisie terrienne en fornlation, ne constituent pas encore, tant s'en faut. un ensemble

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homogène, ethniquement et culturellement intégré; ces classes elles-mêmes vivent, pour l'essentiel, à l'écart du peuple, dans le mépris du fallâh au moment même où elles affirment le projet
national; la classe politique en formation

-

dirigeants,

cadres

de et intellectuels - conçoit mal le besoin d'une philosophie la culture nationale, d'une image de l'homme à susciter au moyen de cette renaissance nationale en marche. Dans l'ensemble, il s'agit d'une inadéquation entre l'objectif - le projet de renaissance nationale d'une part, et les exigences qu'il impose, en dépit des efforts d'autre part. Et cette inadéquation pionniers parfois éclatants, des sacrifices véritablement immenses
consentis, de la poussée initiale exceptionnelle pour l'époque

-,

apparaît comme la conséquence de l'isoloir où la sujétion étrangère a pu maintenir l'Egypte, depuis le XVe siècle: 1'« appauvrissement du sang,» dont parlait Çobhî Wahîdâh, n'est pas une figure de style: la misère physiologique de l'homme en terre d'Egypte, depuis la fin des grandes dynasties nationales, pharaoniques et islamiques, accompagne la déchéance du pouvoir de décision autonome. Au moment de la remontée - qui s'annonce. se veut et se fait éclatante, fulgurante, si inquiétante même que les puissances du temps se sentent obligées de tout mettre en œuvre pour la réduire l'Egypte manquera, non de bras, mais de cerveaux, d'un collectif de pensée et d'action, de ce cerveau collectif dont parlait Gramsci et sans lequel il n'est point de direction nationale possible. D'où la fêlure de la renaissance, et la réussite de l'impérialisme. Le pays profond chemine. Le projet de renaissance suit son cours souterrain, sous la contrainte. L'occupation militaire ne parvient à briser la remontée que pour quelques années seulement du moins superficiellement, sur le plan politique. En profondeur, tout sera mis en œuvre pour encourager et approfondir les facteurs centenaires de blocage intellectuel. Et l'Egypte d'aujourd'hui, malgré la novation du Wafd et la libération nationale enfin obtenue, entre 1954 et 1967, n'a pas cessé d'en payer le prix, jusqu'à tout récemment, la libération s'étant accompagnée d'une politique de l'enseignement et de la culture intégrist(~ stérilisatrice. La puissance de la sève - contre quoi rien, jusqu'ici, n'a pu prévaloir ne saurait, à elle seule, assurer la renaissance après une hémorragie si longue et si profonde, face aux défis de l'ère industrielle, scientifique, technologique de type avancé où nous sommes -- et sur quoi se fondent les hémégonies, et les

INTRODVCTION

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A moins de trouvcr en soi les ressources de susciter une dialectique vivifiante. une lnédiation, entre le durcissernent et l'inventivitc\ l'ntre le pCHl\'oir et la liberté, entre l'acier de l'identité nationale l'ouverture à la conternporanéité. Le défi pOSt~à l'Egypte au XIX!' au cours de cette preInière étape de sa renaissance na tionale objet de notre étude, n'est guère différent, quant à sa nature profonde, de celui qu'elle doit affronter de nos jours. Nous souhaiterions quelques brèves remarques, à titre d'indication, sur la structure et l'économie de notre travail. Un prelnÎcr problème, celui de la périodisation, a été conçu selon les exigences lllên1es de l'objet sous étude. L'histoire de l'Egypte rnoderne est, comITIunérnent, découpée en tranches politiques; celle-ci serait, dans notre cas, celle cOIllprise entre les dates de 1798 et de 1882, de l'Expédition à l'occupation britannique. Nous pensons que ce cadre lirnité à la seule dimension politique, principalement exogène, n'est pas adéquat pour l'analyse des mouvements d'idées dans le processus d)une renaissance nationale. 1798 peut, à la rigueur, être retenu. Nous avons préféré 1805, date de la prise de pouvoir par Mohalnmad(-it\11,créateur de l'Egypte IIloderne. A la rigueur, une date de départ telle que 1798-1805 est acceptable, dans la mesure où elle signalise l'amorce du processus. Par contre, 1882 nous paraît erroné, si l'on entend rnarquer la charnière entre la fêlure et la remontée ~ c'est que la fêlure date, très exactcrnent, de 1879, au rn0111ent de l'exil forcé d'Isn1âfîl ~ et que la ren10ntée s'amoïce dix ans, à peu près, après les débuts de l'occupation, d'où la date de 1892, retenue par nous en tant que borne culturelle et idéologique, et non pas seulelnent politique. A l'iptérieur de cette périodisation, nOllS avons tenu à ne pas fausser l'analyse des différents élélnents étudiés par souci d'horaire, si l'on peut dire. Nous avons eu le souci de préserver à chaque élén1ent son caractère de processus, d'en Illarquer les origines pas nécessairement identiques dans chaque cas ct la continuité. C'est ainsi que, souvent, l'exposé des fdits et l'analyse commencent avant les et se prolongent au-delà de dates indiquées 1805 et ] 879 la limite fixée (1892). L'essentiel, pour nous, était d'éclairer au mieux les parties centrales de notre travail - les lIe, Ille, IVe et Ve Parties - en les situant, tout d'abord, par rapport à l'évolution économique et sociale du pays [Ire Partie] ; en en dégageant la vection spécifique et la contribution de cette spécificité elle-même à la théorie générale, à cette sociologie comparative

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du phénomène nationalitaire à partir du cadre des différentes civilisations à laquelle nous nous attachons d'une manière particulière [VIe Partie]. Les Annexes souhaitent atteindre à l'utilité par la concision. Les Notes détaillées qui suivent chaque Section nous paraissent pouvoir constituer une bibliographie détaillée et thématique; c'est pourquoi nous avons préféré réserver la section bibliographique de nos annexes aux travaux généraux d'orientation bibliographique, notamment les sources [Annexe n° 1]. Le glossaire des termes arabes et orientaux rendra l'ouvrage lisible pour les non-spécialistes [Annexe n° 2]. Nous avons également adopté un système de translitération simplifié, mais efficace, récemment utilisé par Maxime Rodinson [Annexe n° 3]. Les Index enfin doivent permettre l'utilisation rapide de l'ouvrage [Annexe n° 4]. Ce travail, entrepris à partir de l'Egypte, en 1956-59, a été rendu possible par l'accueil du Centre National de la Recherche Scientifique, auquel nous avons l'honneur d'appartenir depuis 1960, et plus particulièrement de sa section de sociologie. Nous tenons à exprimer notre reconnaissance à tous les membres de la commission de sociologie, et, en leur nom, aux professeurs Georges Gurvitch - dont nous saluons ici la mémoire -, Raymond Aron, Alain Girard, présidents successifs de cette commission, et Pierre Monbeig, directeur du C.N.R.S. pour les sciences humaines. La recherche, puis la mise en œuvre des matérieux ont été facilitées par l'appui de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (6e section), et de son président, Fernand Braudel. Notre collaboration avec Jacques Berque - auquel on doit le développement et l'approfondissement de l'histoire sociale égyptienne à l'époque moderne - a constitué un élément central d'enrichissement et d'approfondissement: qu'il en soit, ici, profondément remercié. Ce travail a bénéficié tout particulièrement de la critique fécondante de Maxime Rodinson, de l'appui et des orientations de Maurice de Gandillac, de l'aide et des conseils d'Albert Hourani. Nous avons pu mettre à profit de multiples possibilités offertes par la recherche interdisciplinaire, et l'amitié de maîtres, tels que .Joseph Needham et Henri Lefcbvfc, notamment, dont l'œuvre nous a maintes fois, servi d'inspiration. La mise en place de l'infrastructure culturel1e sur l'Egyptc, hors d'Egypte, n'était guère possible, ni même concevable, sans le soutien persistant, l'aide et le concours de nos compagnons, collègues et amis d'Egypte, à chaq ue étape de notre travail. La distance a pu ainsi se faire moins contraignante, en ce dialogue de tous les jours par lequel

INTRODUCTION

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l'intelligentzia égyptienne a pu participer à ce labeur. Sur le plan universitaire, nous tenons à signaler notre dette reconnaissante envers Hussein FawzÎ, Mohammad Mandoûr et Louis fAwad~ pour ce qui est de ce travail, à René Granier et ~Abd al-Rahmân Badawî, pour la formation philosophique reçue en Egypte. Nous tenons à remercier les directeurs et le personnel des institutions suivantes, dont les bibliothèques ont fourni une part importante de la matière de notre travail: en France, à Paris, Bibliothèque Nationale, Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, Faculté des Lettres et Sciences Humaines (Sorbonne), Faculté de Droit et Sciences Economiques, Fondation Nationale des Sciences Politiques, Bibliothèques de Documentation Internationale Contemporaine; en Grande-Bretagne, British Museum, School of Oriental and African Studies, University of London, University of London Library, Foreign Office Library, Public Records Office; à Oxford, celle du Middle East Research Centre de St. Antony's College, et The Bodleian Library; à Cambridge, celle de l'Université; aux Etats-Unis, The Library of Congress, Washington; en Tunisie, Dâr al-Kotob (B.N.) à la Zaytoûnah ; celles d'Egypte, notamment Dâ.r al-Kotob al-Miçriyyah (B.N.), Université du Caire. Nous tenons à remercier tout particulièrement le Service du prêt international à la Bibliothèque Nationale de Paris qui a très aimablement permis de disposer, à Paris, d'une quantité importante de matériaux venant de nombreux pays. Des sondages bibliographiques ont été effectués dans plusieurs autres pays: Liban, Syrie, Soudan, Turquie, Espagne, Italie, Autriche, U.R.S.S., Canada. Que ce travail puisse servir, en sondant mieux éclairer l'avenir - tel est notre espoir. le passé récent à

Le Caire, 1957 -

Paris, 1968,

Centre National de la Recherche Scientifique.

Note sur l'orthographe des noms et termes arabes et orientaux: L'orthographe des noms et termes arabes et orientaux est, d'une manière générale, celle indiquée dans les Annexes II et III, p. Cependant, et conformément aux usages, nous avons maintenu l'orthographe employée par les différents auteurs dans les passages de leurs écrits cités entre guillemets; d'où plusieurs manières différentes de rendre noms propres et termes arabes et orientaux, dont nous donnons la translittération phonétique tout au long du texte. Les Index unifieront les références à partir de l'orthographe adoptée par nous, selon les Annexes II et III.

PREMIERE PARTIE

LA SOCIETE EGYPTIENNE DE MOHAMMAD-(ALt A L'OCCUPATION BRITANNIQUE

CHAPITRE I

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

Section I. - L'économie égyptienne sous
Mohammad

- tAli.

Vers la fin de la troisième décade du 1ge siècle, l'empire égyptien de Mohammad-tAli atteint son apogée, à la fois sur le plan de la structuration intérieure de l'Etat et de l'activité économique, et sur celui de l'expansion impériale hors des frontières traditionnelles de l'Egypte. Celle-ci étend sa domination sur la plus grande partie des terres du Sultan Mahmoûd II, pourtant suzerain: le Soudan, une partie importante de la péninsule arabique, la grande Syrie jusqu'aux portes de la Turquie. L'homme et le régime qui menacent ainsi la Porte disposent d'atouts non négligeables, mis en œuvre en une génération. L'installation, à Istamboul, d'un dirigeant de la trempe de Mohammad-tAlî ne peut manquer d'apparaître comme une menace pour le concert des puissances vouées à la liquidation de l'empire napoléonien, depuis le traité de Vienne (1815). Parmi celles-ci, «la Grande-Bretagne assume le rôle qui fut celui de la France dans les affaires turques au 18e siècle» ; elle impose à la Turquie, par le traité commercial de 1838, «l'abolition de toutes les pratiques restrictives, ainsi que l'instauration d'une politique commerciale de libre échange (1). »
1. Niyazi Berkes -: The developlnent McGill U .P., Montréal, 1964, 139 sqq. of secularism in Turkey,

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MODERNE

Le 15 juillet 1840, le Traité de Londres est conclu entre la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche, la Prusse et la rfurquie, qui va étendre l'ensemble des dispositions légales et économiques en vigueur en Turquie, à l'Egypte, aux termes de l'article 4 du traité; celui-ci reconnaît la souveraineté à vie de MohammadtAlî sur les territoires avoisinant l'Egypte, ainsi que la continuité dynastique de la famille de Mohammad-tAlî sur l'Egypte dans ses frontières traditionnelles; enfin, la suzeraineté ottomane est réaffirmée sur tous les plans, notamment en matière économique, militaire, politique et administrative (2). Ainsi commence le démantèlement du système économique autarcique du monopole mis en place par le vice-roi (3): ce point tournant de l'histoire économique égyptienne à l'époque moderne coïncide, pour l'essentiel, nous le verrons, avec la N ahdah. Il est donc légitime de s'y arrêter, pour dégager - en amont comme en aval principales de l'économie à ce point que -- les caractéristiques l'histoire nous désigne comme charnière entre deux grands moments : celui de la souveraineté et de la renaissance de la puissance égyptienne; celui de la pénétration européenne, qui devait conduire à l'occupation britannique en 1882. Seul parmi les dirigeants des Etats de l'Orient musulman de l'époque, Mohammad-tAli considère l'économique comme le fondement du politique ce par quoi ce subtil officier albanais prend rang d'homme d'Etat. L'Etat qu'il s'agit d'édifier, en l'occurrence, est conçu au départ, en 1805, comme une formation ethnique, centrée autour d'une armée puissante et efficace, s'appuyant elle-même sur une économie moderne et autarcique. L'agriculture occupe, tout naturellement, la première place. dans les réformes économiques. A la fin du 18e siècle, toutes les terres, autres que les waqfs, se trouvaient réparties entre les
2. tAbd al-Rahmân, al-Râfeî: tAçr Mohammad-tAlî, Maktabat alNahdah al-Miçriyyah, 3e éd., Le Caire, 1951, 334-5. 3. Les historiens, économistes et sociologues marxistes et socialistes égyptiens ont fortement mis l'accent sur cet aspect. Cf., notamment: Râshed al-BarâwÎ, et Mohammad Hamzah tEleish: Al-tatawwor al-iqtiçâdî fî Miçr fîl-taçr al..hadîtI1, Maktabat al...Nahdah alMiçriyyah, Le Caire, 1944, 48; Fawzî Girgis: Dirâsât fî târîkh Miçr al-siyâssî moundhou'l-taçr al-Mamloùkî, AI-Dâr al-Miçriyyah li'-l-Kotob, Le Caire, 1958, 44-63; Anouar Abdel-Malek: Egypte, société militaire, Le Seuil, Paris, 1962, 18-9, 63; Hussein Khallâf: Al-tagdîd fî'l-iqtiçâd al-Miçri al-hadîth, tIssâ al-Bâbî al-Halabî & Co, Le Caire, 1962, 413; etc. De même, Charles Issawi écrit justement: «L'effondrement des plans de Mohammad-tAlî montre clairement l'un des obstacles majeurs au développement économique de l'Egypte, obstacle qui ne devait être levé qu'au cours des années 1930, à savoir l'absence d'autonomie politique.}) (Egypt in revolution, an econon1Îc analysis, Oxford U.P., London, 1963, 24).

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

25

multazims, dont la tâche principale consistait à «collecter et transmettre le revenu dû par son village, ou ses villages, au trésor, central ou provincial.» Pourtant H.A.R. Gibb et H. Bowen notent l'étendue des droits d'usufruit progressivement acquis par les multazims, le plus souvent. au bénéfice de leur famille (4), au point que «la propriété d'Etat devint à peine mieux qu'une farce» (Gabriel Baer) (5). Une farce qui interdit à l'Etat moderne et centralisé, dont rêve Mohalnmad-'Alî, de se constituer. II travaille, dès lors, à mettre un terme à l'éparpillement, à la dispersion des revenus tirés de la terre, au chaos. En effet, les deux millions de faddâns qui constituent la superficie cultivable de l'Egypte, en 1805, se différencient en six catégories: les terres ab~âdiyyah ou shiflik soit 200.000 faddâns distribués par Mohammad-'Alî aux membres de sa famille, dignitaires et aux commandants militaires, terres exemptées d'impôts; les terres des multazims, qu'il va transformer - après le massacre des Mameloûks à la Citadelle (1811), puis leur liquidation en Haute-Egypte (1812) - en terres awsiyah, 100.000 faddâns accordés en compensation aux Mameloûks, afin de ne pas priver leurs familles de toutes ressources; les terres des sheikhs, ou masmoûh al-mashâyekh wa'l-maçâteb 4 % de la superficie cultivable de chaque village, au total 154.000 faddâns, remis aux 'ulémâs qui occupaient également des fonctions de multazims (6); les terres rizqah, 6.000 faddâns exemptés d'impôts, remis en cadeau aux experts étrangers travaillant en Egypte; les terres athar, qui restent disponibles, et sont remises aux fallâhs ; enfin, les terres des ~erbân, sur lesquelles Mohammad'Alî souhaite que les bédouins se fixent (7). En ce faisant, le vice-roi apparaît à ses contemporains «comme l'agresseur des droits acquis, le destructeur des maisons prospères, l'homme qui s'en prend à ce qui est entre les mains d'autrui et leur ôte leurs moyens de subsistance.» Pourtant, dit encore Shafîq Ghorbâl, il s'agit d'un «moyen pour sortir du chaos, de la pauvreté, de la faim et aller vers l'ordre, l'abondance, la richesse et la force (8).» 4. Hamilton A.R. Gibb et Harold Bowen: Islamic society and the West, Oxford U.P., Vol.i, Part 1, London, 1963, 259-60. 5. Gabriel Baer: A History of landownership in modern Egypt 1800-1950,Oxford D.P., London, 1962, 1. 6. Ce que confirme G. Baer: Ibid., 2. 7. lbrâhîm tÂmer: Al-ard wa'I-fallâh, al-mas' alah al-zirâ'iyyah fî Miçr, AI-Dâr al-Miçriyyah H'l-Kotob, Le Caire, 1958, 78-9. 8. Mohammad Shafîq Ghorbâl : Mohammad-tAn al-Kabîr, Dâr Ihyâ al-Kotob al-'Arabiyyah, Le Caire, 1944, 48-9.

2

26

IDEOLOGIE

ET RENAISSANCE NATIONALE:

L'EGYPTE

MODERNE

La situation, envisagée sur le seul plan de la propriété foncière, apparaît plus complexe. Certes, la tendance générale est vers l'ordre - celui de l'économie égyptienne étant, d'une manière générale, à l'époque, étatique et autarcique (9). Pourtant, s'il est exagéré de soutenir, comme le fait Mohammad Kâmel Moursî, que la terre est alors enregistrée au nom des fallâhs~ individuellement (10), et si l'essentiel demeure bien la propriété d'Etat, Ibrahîm 'Amer voit, plus justement, dans ce système une forme de transition: «Le régime de la propriété foncière et le système social qui s'y superpose en Egypte, avant Mohammad-cAlî étaient ceux d'un «féodalisme oriental », dont les bases, différentes de celles du féodalisme européen, étaient l'absence de la propriété privée [des terres] et le centralisme du pouvoir d'Etat dans le domaine de l'agriculture. Il y avait cependant quelques points de ressemblance avec le féodalisme européen, à savoir à la campagne» ; puis, ayant analysé la différenciation des types de propriété foncière, il conclut que «le régime d'exploitation agricole au temps de Mohammad-'Alî était un régime temporaire, de transition, entre le féodalisme et le capitalisme (11). » Helen Rivlin mettra l'accent sur ce deuxième aspect: «Le développement des grandes propriétés privées, caractéristique de l'Egypte moderne, a son origine dans la période de Mohammad-cAlî. La base de leur fondation, cependant, n'est pas le désir de créer une nouvelle classe de propriétaires terriens, mais de faciliter l'administration et la collecte d'impôts au bénéfice du gouvernement et de la nouvelle classe dirigean te (12). » Nous y reviendrons.
9. Mohammad Fahmî Leheitah aZ..hadîthah, Maktabat al-Nabdah : Târîkh Miçr al-iqtiçâdî fî'l-ouçoûr al-Miçriyyah, Le Caire, 1944, parle

Raguse, in G. Michailidis :

(Hist. landownership, 7). L'introduction de la notion d'autarcie nous semble plus précise. Plusieurs écrits de l'époque, ou un peu plus tardifs, ont conscience des exigences implacables de la société hydraulique, notamment les notations de Bonaparte selon le Duc de
«

de

«

socialisme gouvernemental»

(100-4). G. Baer souligne l'étatisme

Le désert et la civilisation égyptienne »,

Cahiers d'Histoire Egyptienne, ii (1950), 437-46; Henri Thiers: L'Egypte ancienne et moderne à l'Exposition Universelle, Dramard-Baudry, Paris, 1867, 111, 136; F. de Lesseps: Egypte et Turquie, Plon, Paris, 1869, 8-14; etc. 10. Mohamed Kamel Moursy : De l'étendue du droit de propriété, étude historique, juridique et comparée, Paris, 1914. 11. I. 'Amer: Al-ard, p. 69, 81-2. Pour F. Girgis, «la société égyptienne, à la mort de Mohammad-'Alî était une société féodale semi coloniale.» (Târîkh siyâsî, p. 42). M.K. Moursî semble aller dans ce sens (Dr. propr., 97 sqq). Nous avons retenu, pour notre part, la formulation d'l.tAmer (cf. notre Eg., soc. milit., 59-63). 12. Helen Anne B. Rivlin : The agricultural policy of Muhammad cAlî in Egypt, Harvard V.P., Cambridge, Mass., 1961, 60. Le terme « classe» appelle une analyse, que nous aborderons dans les pages suivantes.

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

27

D'autres faits méritent d'être soulignés. C'est Mohammad'Alî qui diversifie les récoltes, et, surtout, intensifie la culture du coton, dès 1821, sur le conseil de Jumel - qui donne son nom à la nouvelle variété de coton à longue fibre; celle-ci, ainsi que le coton de type américain «See Island », fournit à l'Etat, détenteur du monopole en matière de commerce extérieur, des revenus appréciables, puisque la récolte de 1845 atteint 424.995 qantârs, produits par 212.473 faddâns, soit une augmen-

tation de 400

(Yo

en vingt ans; un maximum de 80.000 qantârs

vont aux filatures égyptiennes: il restera quelques 344.995 qantârs pour l'exportation (13). Les experts s'accordent à louer la politique de modernisation agricole du vice-roi: «Par-dessus tout, il fournit le capital indispensable pour transformer l'économie agricole égyptienne d'économie de subsistance en une économie de récolte payable comptant (14), et il le fit sans pour autant sacrifier la production céréalière sur laquelle l'économie agricole égyptienne avait été fondée depuis toujours» (H. Rivlin) (15). De lui-même, le vice-roi dit être, avant tout, «un cultivateur et un marchand.» On peut y voir un calcul, puisque le souverain d'Egypte s'adresse volontiers en ces termes à des observateurs étrangers. Mais alors, un agriculteur dans le sens des Pharaons, seigneurs de cette .« société hydraulique» dont l'Egypte fut l'exemple le plus compact et le plus frappant au cours des âges (16). Il fait creuser, à l'aide de la corvée, trente-six canaux et drains, notamment le célèbre canal Mahmoûdiyyah, fait bloquer la Phar~awniyyah, inutilisable, dresse quinze ponts et vingt-trois barrages sur le Nil, dont le grand barrage du Delta, al-qanâtir al-khayriyyah, en plus de nombreux travaux de réfection (17). L'essentiel de l'effort porte, de loin, sur la Basse-Egypte. Pourtant l'œuvre entreprise semble aller diminuant, vers la fin du 13. ~A.-R. al-Râféfî: Mohammad-fAlî, p. 582-6; H.A.B. Rivlin: Agric. policy, 137-44. 14. « a cash crop economy»; cette formulation, notamment le mot « cash », ressortit au vocabulaire de l'économie capitalistique américaine. Nous dirions plus volontiers: «une économie de marché.» 15. H.A.B. Rivlin: Agric. policy, p. 169-70. 16. Karl A. Wittfogel: Oriental despotism, a comparative study of total ,.power, Yale U.P., New Haven & London, 1957; idée reprise par I. fAmer : Al-ard et notre Eg., soc. milit. 17. fA.-R. al-Râfét'î: Mohammad-fAlî, 572-80; H.A.B. Rivlin: Agric. policy, 213-49; elle mentionne les chiffres très différents fournis par Clot bey et Linant de Bellefonds: alors que le premier parle de 169.200 mètres de canaux et de 183.390 mètres de digues, soit 42.020.547 m3 de matériaux, Linant s'en tient au chiffre de 29.616.735 m3.

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règne, alors même que la commission désignée en 1838 indique, dans son rapport en juillet, qu'il s'agit d'atteindre l'objectif, colossal pour l'époque, d'irriguer 3.800.000 faddâns. Mohammad'Alî hésite à ériger de nouveaux barrages, c'est-à-dire à consacrer une partie importante de son potentiel en hommes et en matériel à une œuvre intérieure, au moment même où se précise l'offensive économique, politique et militaire des puissances européennes; seul parmi les étrangers, le Dr Clot bey voit Je problème, alors que les contemporains et les chercheurs d'aujourBowring et Rivlin s'en tiennent au seul d'hui - notamment, plan technique et n'expliquent pas ce phénomène. Ce n'est point un hasard s'il devait appartenir aux ingénieurs britanniques de réaliser le projet gigantesque de Mohammad-'Alî après l'occupation britannique de l'Egypte (18).» Technique~ent, la conclusion sera que « les réalisations de Mohammad-'Alî en matière d'irrigation apparaissent comme moins impressionnantes quand on les compare à celles des grandes périodes de l'histoire égyptienne» (H. Rivlin) (19). Pourtant, les vbservateurs perspicaces de l'époque ne s'y trompent pas: il ne s'agit pas, pas seulement, de modernisation, ni d'aménagement du territoire, mais bien d'assurer 1'« indépendance de l'Egypte vis-à-vis des autres pays », comme le voit, justement, John Bowring, commissaire de l'Angleterre en Egypte (20). Est-il possible de concevoir pareille orientation dans le seul cadre de l'économie agricole? Mohammad-fAlî, homme de guerre et de pouvoir, connaît les besoins de l'armée et de l'Etat. Il s'oriente résolument vers l'industrie, sur le conseil des étrangers qu'il attire à sa cour: Clot,

J umel,

Bocti,

le

colonel

Sèves (21). Trois étapes dans l'industrialisation de l'Egypte. De à 1818, le vice-roi tire les conséquences du monopole 1816 qu'il

18. H.A.B. Rivlin : Agric. policy, 237, 356, qui cite Robert Hanbury Brown: History of the Barrage on the head of the Delta of Egypt, Le Caire, 1896, 37, 41-52. 19. Selon H.A.B. Rivlin, sous le règne de Mohammad-t:Alî, il y a 1.200 miles de grands canaux, contre 1.800 miles sous les premiers califes,. sur ces 1.200 miles, seuls 686 miles seraient l'œuvre du viceroi (Agric. policy, 248-9). 20. John Bowring: Report on Egypt and Candia, Cmd Paper, London, 1840, 29-30; sur l'homme, voir Jacques Tagher: « John Bowring économiste et diplomate », Cahiers d'histoire égyptienne, ii (1949), 520-4, et M.S. Ghorbâl: « Doctor Bowring and Mohammad Alî », Bulletin de l'Institut d'Egypte, xxiv (avril 1942), 107-12. 21. Ce fait est noté par tous les historiens. Cf., notamment Moustafa Fahmy: La révolution de l'industrie en Egypte et ses conséquences sociales au X/Xe siècle (1800-1850, E.J. Brill , Leiden 1954, ) 14-5. '

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ECONOMIQUE

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vient d'établir, en 1816: «La production industrielle conserve sa forme artisanale. Les mêmes artisans avec leurs métiers primitifs continuaient, mais Mohammad- tAlî leur fournissait la matière première qu'ils lui restituaient, mais après sa transformation contre rémunération (22).» tAbd al-Rahmân al-Gabartî, chroniqueur attentif au regard perçant, voit l'évolution rapide de ce régime, inadéquat et mal agencé, vers la grande industrie: « Mohammad-'Alî a installé des fabriques de coton et de soie, ainsi que d'autres fabriques. Les petits métiers ayant été arrêtés, leurs propriétaires furent recrutés par Mohammad-tAlî dans ses fabriques» ; puis, sur le monopole: «Cette innovation fut l'une des plus malheureuses; ses effets ne manquèrent pas d'affecter le riche aussi bien que le pauvre, la haute société aussi bien que la basse (23).» La deuxième étape (1818-1830) sera celle de la grande industrie, notamment l'industrie textile et les fabriques d'armement (24). Le Consul de Suède, Bocti, semble jouer un rôle décisif pour faire adopter le «nouveau système d'industrie », fondé sur le monopole des n1atières premières et l'introduction des usines utilisant la vapeur comme source d'énergie (25), ce qui ne manque pas d'asphyxier progressivement les petites entreprises artisanales répandues dans les campagnes et les quartiers populaires des villes. La dureté avec laquelle le vice-roi ordonne de traiter les artisans traditionnels contraste étonnament avec les soins qu'il apporte à la main-d'œuvre des grandes industries d'Etat (26). C'est alors que se créent les grandes unités 22. Id. : Ibid., 13. 23. Cité par lM. Fahmy: roi « fait tous ses efforts

Ibid., 13-4. Rien n'indique que le vicepour protéger et favoriser les petites

industries qui n'étaient pas assujetties au monopole », comme l'affirme Ali Soliman, dans sa thèse, -L'industrialisation de l'Egypte, Bose et Rion, Lyon, 1932, p. 36. 24. M. Fahmy inverse, en quelque sorte, l'ordre de marche: il étudie les industries civiles, puis l'armée. Pourtant, dit-il, «les marchés que l'Egypte a pu conquérir rendirent grand service à son industrie. La grande industrie n'aurait pas acquis de succès si elle n'avait pas à sa disposition une flotte puissante capable de garantir le transport des produits fabriqués vers les divers marchés extérieurs. C'est ainsi que la flotte fut l'un des plus puissants éléments de la renaissance de l'industrie égyptienne» (Révol. indo Eg., 43). 25. A.E.~rouchley : The economic development of modern Egypt, Longmans, Green & -Co., London, 1938, 67. 26. Pour les premiers, cette ordonnance adressée par le vice-roi à son représentant de Girgah, en 1823: «Vu l'interdiction frappant les tissus et les fils produits, soit par la fabrication, soit par la vente, soit l'achat, les peines prévues sont les coups, la mort ou le travail à la fabrique de Boûlâq. Mentionnez le village du ressortissant coupable, nom et prénom et livrez-le à vos agents qui le remettront à l'usine de fer.» Pour les seconds: une circulaire aux chefs de

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industrielles: les usines d'armes et de canons de la Citadelle, qui atteint son apogée en 1828 sous Adham bey; la fabrique de canons de l'Arsenal; la fabrique de fusils de Hôd al-Marçoûd (1821), les cinq poudrières produisant 15.874 qantârs en 1833; l'arsenal maritime d'Alexandrie, créé par Lefébure De Cerisy en 1829, qui prend le relais d'un maître-artisan, génial, Hag (Omar; puis le bassin de radoub construit par Mougel, en 1844. De toute cette infrastructure, le maréchal Marmont et Clot bey seront les observateurs admiratifs et étonnés (27). Sur le plan de l'industrie «civile », trente fabriques de filature et de tissage du coton sont créées, en Basse-Egypte comme en Haute-Egypte ; les usines du Caire fournissant à celles de province les machines, outils, pièces de rechange, matériaux de construction et techniciens pour la réparation des installations; la production suffit aux besoins du pays, et permet, à la fois une légère importation et des bénéfices de l'ordre de 100 % pour le trésor public. Trois fabriques de tissage de laine sont créés, à Boûlâq, Damanhoûr et Fouah, ainsi qu'une grande fabrique de soie, à Khoronfish (1816) et de nombreuses usines de lin, à travers le pays; trois fabriques de sucre; dix-sept indigoteries; deux grandes verrefabriques,
ment pour

en avril
l'intérêt

1836 : «L'activité,
national, la

l'affection
la

au travail,
ponctualité

le dévoue-

discipline,

de conditions que j'exige pour mener à sa fin notre tâche qui est l'intérêt national»; puis, cette lettre, également de 1836, à l'Inspecteur...général des Fabriques: «Ai-je cessé de répéter que deux choses sont l'objet de ma fortune: le Sultan Mahmoud et le Fallâh ? Celui-ci ne doit plus être traité en ennemi. Si nous devons notre bien-être à quelqu'un, c'est bien au fallâh. Veillez à son confort, majorez son salaire afin qu'il se mette au travail avec toute satisfaction» (Cité par M. Fahmy : Révol. indo Eg., 17, 19). 27. Les données sont groupées in 'A.-R. al-Râfé'î : Mahammad-'Alî, 392-463, et M. Fahmy : Révol. indo Eg., 34-43. Le Duc de Raguse écrit: «Ce qui ne peut être assez louangé, c'est une manufacture portative d'où sortent les produits les plus parfaits. Il y en a trois en Egypte. J'ai visité avec le plus grand soin celles de la Citadelle, les armes ont toutes la perfection de celles provenant de que l'on y fabrique nos manufactures. 'C'est le modèle français, on prend les mêmes précautions que chez nous pour assurer la qualité des armes, on a adopté la même division du travail, le même contrôle est établi. Tout est fait à la pièce et en entreprise et d'après un tarif. Enfin, cette mdnufacture est aussi belle, aussi bonne et aussi économiquement conduite que les meilleures que nous ayons en France» (A.B. Clot bey: Aperçu général sur l'Egypte, 2 vol. Fonsin, Masson, Paris, 1840, ii : 296). Et Clot bey lui-même: «La rapidité féérique avec laquelle arsenal et escadre ont été créés est quelque chose qui frappe l'imagination et révèle la toute-puissance du génie. A quatre ans de distance (1829-33), la côte, jusque-là aride et nue, d'Alexandrie se trouva couverte par un arsenal complet, par des cales de vaisseaux, des ateliers, des magasins et une corderie de mille quarante pieds de
longueur

-

autant

quatre ans, une flotte de trente voiles était construite, équipée, et pour son coup d'essai. lancée à la poursuite d'une escadre turque [...]. Cette marine étonna en peu de temps tous les gens du métier, soit par la précision de ses évolutions, soit par la bonne tenue des équipages et des vaisseaux» (Ibid., ii : 250-1).

-

dimension

égale

à

la

corderie

de

Toulon.

Au

bout

de

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

31

ries; la tannerie de Rosette (1827) et la fabrique de papier du Caire (1834) ; six fabriques de salpêtre, installées par un Français, RaÏm. Le point faible est, déjà, celui qui va freiner l'industrialisation un siècle plus tard: manque des métaux essentiels, le fer et la houille; difficulté d'obtenir une force motrice suffisante: les animaux, le vent, l'eau - mais aussi, dès 1830, la vapeur, grâce à l'ingénieur anglais Thomas Galloway, dont les machines vont équiper six usines et plusieurs navires de haute mer. «Si l'effort de l'Egypte dans ce domaine était limité, puisqu'il n'a pas dépassé le tiers des fabriques de coton, nous ne devons pas oublier que l'Angleterre était le seul pays européen qui ait employé la vapeur comme force motrice sur une vaste échelle, écrit justement Moustafa Fahmy. En effet, la France, jusqu'alors, n'avait pas répandu l'emploi des moteurs à vapeur dans les fabriques de tissage et elle n'a commencé que lentement et graduellement; en Allemagne, les états ont continué à employer les forces motrices traditionnelles et jusqu'en 1846, il y avait en Prusse 136 fabriques de coton actionnées à la main, à l'aide de chevaux ou de l'eau, et n'employant la vapeur que rarement (28).» Mohammad-tAli resserre l'emprise de l'Etat sur les industries. Au début, il s'agit de préparer « la mise sous monopole des métiers manuels.» Dès 1817, un règlement est promulgué, qui prévoit que toute affaire doit être examinée en conseil et adoptée à la majorité des voix, le vice-roi décidant en dernier ressort (29); des administrations font leur apparition: soie, impressions, ventes, achats, peaux et abattoirs, munitions de guerre, marine, huiles et huileries; puis, en 1830, des conseils: impression des étoffes, munitions de guerre, arsenaux, métallurgie, bestiaux, ventes - tous indépendants; enfin, en 1837, un effort de centralisation à l'échelon gouvernemental est arrêté: sept ministères principaux, ~oumoûm diwân~ ont charge de l'activité économique: ministères des Finances, de la Guerre, de la Marine, de l'Instruction Publique, des Affaires Européennes et du Commerce, de l'Intérieur, et de l'Industrie (30). La troisième étape, du déclin de l'économie qui commence avec 1830, sera celle égyptienne, et principalement de son

28. M. Fahmy: Révol. indo Eg., 21-54, 122. Il passe curieusement sous silence la thèse de Ali Soliman, soutenue pourtant en France, vingt-deux ans plus tôt. 29. Jean Deny: Sommaire des archives turques du Caire, Le Caire, 1930, 126. 30. M. Fahmy : Révol. indo Eg., 55-61; J. Deny: Arch. Turques, 105.

32

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ET RENAISSANCE

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L'EGYPTE

MODERNE

secteur le plus avancé, l'industrie, européenne, que nous étudierons

sous l'impact de la pénétration dans la section suivante.

Pour édifier cette infrastructure colossale pour l'époque, Mohammad-tAli a recours au monopole, qui lui permet de financer les industries nouvelles, aux impôts et aux emprunts obligatoires, à la manipulation de la monnaie, à la corvée. Pourtant ajoute tAli al-Gereitli, «sous les Turcs, la destruction des forces armées [égyptiennes] enleva un élément important dans la demande des produits de l'industrie, alors que le transfert de l'élite des ouvriers vers la capitale de l'Empire Ottoman réduisit le volume de la force de travail d'une manière drastique (31).» On mesure derechef l'importance de la politique économique de Mohammad-tAli pour la renaissance de l'Egypte: «Notre objectif n'est pas de réaliser des bénéfices, mais de doter la population d'une formation industrielle », dit-il à Bowring, qui plaide le dossier d'une Egypte agricole (32). L'historiographie égyptienne récente commence à prendre conscience de cette dimension de l'œuvre du fondateur de la dynastie, destituée le 23 juillet 1952 (33).

Section 2. - Du démantèlement du monopole à l'impérialisme. Du Traité de Londres à la défaite d'al-Tall al-Kabir [Tell el-Kebir], l'histoire de la société égyptienne se place sous le
signe du colonialisme, puis de l'impérialisme.
Le gouvernement britannique mène l'action, dans le cadre du rapprochement entre l'Angleterre et la Russie, souhaité par Metternich: la France de Louis-Philippe considère l'ensemble
31. tAli A.A. al-Gritly : The structure of modern industry in Egypt, thèse Ph. D., London, in L'Egypte Contemporaine, nov-déc. 1947, n° 241-2, Le Caire, 1948, 363. 32. J. Bowring: Egypt & Candia, 29-30. Sur les rapports entre la politique générale du monopole et l'agricuiture, cf. l'étude précise de Ahmad al-Hattah: «Dirâssât târîkhiyyah iqtiçadiyyah Ii taçr Mohammad-tAli - i: al-ihtikâr wa'l-nizâm al-zirâtî», MagaIlat Kaulliyat Adâb al-Qâhirah, Hi (1935), 113-66. Et, sur le rôle assigné au commerce dans cette politique, de A.E. Crouchley : «The development of commerce in the reign of Mohammed Ali », Eg. Contemp., xxviii (1937), 305-68. 33. Ainsi, tA.-R. al-Râfétî, pourtant membre fidèle du nal, traditionnellement opposé à l'ex-dynastie, définit entière de Mohammad-tAlî comme étant «la réalisation dance nationale» (Mohammad-tAli, ch. V, 122 sqq., et ch. parti Natiol'œuvre tout de l'indépenX, 372 sqq).

L'EVOLUTION

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de l'action tramée contre l'Egypte comme «une affaire intérieure» entre le Sultan et son vassal. «Estimant que les monopoles du vice-roi constituaient la clé de voûte de sa puissance économique écrit Mohammed Sabry - il [Lord Ponsonby] conclut avec Rechid pacha le fameux traité de commerce du 16 août 1838, par lequel la Porte s'engageait à abolir les monopoles en échange de l'augmentation des droits de douane de 3 à 12 % » ; première mesure, «en attendant une guerre qu'j} fomentait en sous-main (1).» Aux termes de l'article V de «l'Acte séparé, annexé à la Convention conclue à Londres, le 15 juillet 1840, entre les Cours d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie d'une part, et la sublime Porte Ottomane, de l'autre », « S.H. le Sultan a l'intention d'accorder et de faire notifier à Méhémet-Ali les Tous les condi tions de l' arrangemen t ci -dessous [ ...] : V. traités et toutes les lois de l'Empire ottoman s'appliqueront à l'Egypte et au pachalik d'Acre... (2).» Le Hatti-Chérif du 13 février 1841 promulgué par le Sultan Abdul-Méguid confirme cette dépendance (3). Or, «jusqu'en 1838, la Turquie n'avait pas été impliquée dans le réseau économique et politique de la civilisation européenne, l'Occident n'étant rien de plus qu'une source d'inspiration quant aux idées et aux méthodes.» De plus, différence importante avec l'Egypte, «les monopoles de commerce étaient octroyés à des particuliers, et aussi exercés par l'Etat» (N. Berkès) (4). En alignant l'Egypte industrialisée de Mohammad-tAli
où l'Etat détient tous les monopoles

-

sur la Turquie

débi-

litée et fortement marquée par une économie féodale et artisanale, l'intervention des puissances européennes vise nettement à réduire le détachement de pointe de la renaissance orientale (5), à l'heure où la révolution industrielle de l'Europe lui commande d'ouvrir des marchés nouveaux.
1 Mohammed Sabry: L'Empire égyptien sous Mohamed-AU et la question d'Orient (1811-1849J, Libr. Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1930, 427. 2. Texte français in Documents diplomatiques concernant l'Egypte de Méhemet-Ali jusqu'en 1920, réunis par «L'Association égyptienne de Paris », Ed. Ernest Leroux, Paris, 1920, 3-6. 3. Ibid., 11. 4. N. Berkès : Turkey, 143, 138; Vernon J. Puryear: International economics and diplomacy in the Near East: a study of British commercial policy in the Levant 1843-1853, Stanford, 1935, 118; différence confirmée par M. Sabry: Empire é~yptien, 428. 5. Cet adjectif tend à reconstituer l'atmosphère de l'époque:
«

la question d'Orient », etc.

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IDEOLOGIE

ET RENAISSANCE NATIONA~E:

L'EGYPTE

MODERNE

qui se concerte n'est-elle pas celle D'ailleurs, 1'« Europe» du Congrès de Vienne, vouée à la destruction de l'empire napoléonien issu de la Révolution française? Louis-Philippe et Thiers n'entreprennent rien d'efficace autrement qu'en paroles; en réalité, «on touche du doigt le faible de la politique française dans toute la question d'Orient depuis 1832 : poursuivre deux buts à la fois, l'affaiblissement et le développement. de la puissance égyptienne (6).» Face à ces louvoiements, «la politique anglaise avait deux préoccupations: l'une était que l'Egypte et la Syrie, fondues héréditairement en une seule puissance dans la famille de Mohamed-Ali, pouvaient rendre le Vice-roi et ses successeurs trop forts et en mesure de se déclarer indépendants ; l'autre, de voir l'Egypte et la Syrie, à la mort de Mohamed-Ali ou un de ses successeurs, tomber entre les mains de la France qui, dans leur pensée, y possédait de nombreux gages pour une occupation éventuelle (7).» Nous reviendrons dans le chapitre 3 - sur l'aspect politique institutionnel proprement dit de la question d'Orient, dans ses incidences sur l'Egypte. Il convient de s'arrêter, ici, sur les moyens mis en œuvre pour mener à bien le démantèlement de l'économie égyptienne. Certes, les monopoles constituent, en 1840, la «clé de voûte» de la puissance économique du vice- roi. Celle-ci doit être située dans le cadre général de l' œuvre de Mohammad-tAli: l'industrialisation et l'étatisation - les monopoles - sont au service de l'armée, destinée à tenir les frontières de l'empire, qui, du Yemen et du Soudan, frappe aux portes de la Turquie. C'est pourquoi, au moment du Traité de Londres, - qui ne limite pas la puissance de l'armée égyptienne «rit sous cape de l'abolition des monopoles, - Mohammad-tAli car il n'y voit que pertes et dommages pour le Sultan.» Celui-ci dit Metternich, souhaiterait lui offrir, « ainsi qu'au dernier pacha de Bagdad, un bel hôtel à Constantinople et beaucoup de repos (8). » Tout change, avec le Hatti-Chérif du 13 février 1841,
6. «Mais M. Thiers, qui poussa l'Egypte à tenir tête aux puissances et à réclamer le protectorat de la France, se garda bien de lui garantir un emprunt ou de lui envoyer des officiers pour sa marine. Il resta effectivement neutre et laissa Mohamoo-Ali se débrouilier seul» ; de Thiers, lui-même: «L'expectative armée et fortement armée, voilà notre politique»; «Après avoir arrêté son armée à Nezib et engagé le vice-roi à rester sur .la défensive et à demander la protection de la France qui 's'intéressait à lui', le gouvernement de Thiers pouvait au moins [...] envoyer de l'argent et un amiral avec son état-major comme le demandait Mohamed-Ali» (M. Sabry: Empire égyptien, 537, 508-9, 521).

7. Id. : Ibid., 453. 8. Staats-Kanzlei: Gesandtschafts-archiv. M. Sabry: Empire égyptien, 428-9.

Konstantinopel,

1838, in

L'EVOLUTION

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qui vise, directement, l'armée égyptienne, ramenée impérativement à 18.000 hommes, plus 2.000 détachés en Turquie (9): désormais, si les monopoles sont condamnés, il ne reste plus d'autres ressources au vice-roi que de freiner ce processus. Il le fait, d'ailleurs, avec une certaine efficacité: en mars 1842, Mohammad- cAli indique aux consuls européens que le commerce de tous les produits est libre, sauf le coton, et ivsiste sur la nécessité d'une transition graduelle; en mai 1842, son ministre Bôghôç indique que la récolte cotonnière de 1843 sera à son tour, libérée: pourtant, en décembre 1843, Krehmer se plaint que, du fait que les terres appartiennent au vice-roi, à sa famille et à ses partisans, ceux-ci imposent aux fallâhs les prix de vente du coton, en sorte que le monopole demeure, sur le plan pratique (10). Simultanément, Mohammad-tAli se rapproche de la Porte, dans le but de freiner la pression européenne (11) ; en Egypte, ouverte désormais aux marchandises européennes, les industries locales voient diminuer rapidement leur capacité de faire face à cette concurrence non prévue, avant 1838 ; elles ne survivront pas à la mort de Mohammad-cAli, en 1849 (12). La route est, désormais, ouverte à la pénétration européenne. Celle-ci va trouver dans le percement de l'Isthme de Suez son instrument privilégié. De nombreux travaux ont été consacrés à cette question, que nous envisageons ici sous l'angle de son influence sur la pénétration européenne en Egypte (13). De l'historique de cette réalisation imposante (14), nous retiendrons
9. Doc. dipl. Egypte, 10-4. 10. R. al-Barâwî et M. H. tEleish: T atawwor iqtiçâdî, 63; René Cattaui: Le règne de Mohamed Ali d'après les Archives russes en Egypte, Société Royale de Géographie, Le Caire-Rome, 1931-6, iü: 641-6, 749-55; Mohammad Fahmî Leheitâh : Al-iqtiçâd al-çinâtî wa'l-bank al-markazî, Le Caire, 1944. /11. Çobhî Wahîdah: Fî ouçoûl al-mas'alah al-Miçriyyah, Matba'at Miçr, Le Caire, 1950, 156. 12. C. Issawi: Egypt in revolution, 24. 13. Cf. bibliographie systématique, jusqu'en 1916, in René Maunier: Bibliographie (cf. BibI. générale), 177-212. Les travaux les plus importants, depuis, sont les suivants: Charles W. Haltberg: The Suez Canal, its history and diplomatic importance, Columbia, 1931; Arnold T. Wilson :The Suez Canal, its past, present and future, Oxford V.P., London, 1933; Pierre Crabités: The spoliation of Suez, Routledge, London, 1940; Moustapha el-Hefnaoui: Les problèmes contemporains posés par le Canal de Suez, Impr. Guillemot, Paris, 1951; John Marlowe: The making of the Suez Canal, The Cresset Press, London, 1964; et le flot de travaux, brochures, documents, articles, etc., publiés en Egypte, depuis 1956. 14. Bon résumé des antécédents in Angelo Sammarco: Précis de l'histoire d'Egypte par divers historiens et archéologues, Tome IV : Les règnes de cAbbâs, de Sacîd et d'Ismatîl (1848-1879J, Instituto Poligrafico dello Stato, Roma, 1935, ch. Hi et iv, 33-63.

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IDEOLOGIE

ET RENAISSANCE NATIONALE:

L'EGYPTE

MODERNE

le rôle qu'assigne le Directoire à Bonaparte, dans les décrets préparés par celui-ci, au sujet de l'Expédition d'Egypte (15), ainsi que l'influence et l'action des Saint-Simoniens, notamment celle de Prospère Enfantin, qui se rend, dans ce but, en Egypte, en 1832 (16) : l'étude de cette influence, sur le plan intellectuel proprement dit, sera abordée au chapitre 5. Ce projet se heurte, d'emblée, à l'un des monopoles de Mohammad-'Alî, celui du transit entre Le Caire et Suez. Pour commander la route des Indes, la Grande-Bretagne doit s'assurer le contrôle des communications intérieures en Egypte même, d'autant plus que l'introduction de la vapeur multiplie le nombre de navires qui touchent Alexandrie (17). En un premier temps, le vice-roi accorde à la « Peninsular and Oriental Co» la gestion de ce transit: trois agences spéciales, à Alexandrie, au Caire et à Suez (1837), l'année suivante, un bail de dix ans, enfin, l'autorisation d'établir deux bateaux à vapeur sur le Nil 15. «Il chassera - dit Bonaparte - les Anglais de toutes les possessions de l'Orient où il pourra arriver et notamment il détruira tous les comptoirs de la Mer Rouge [...]. Considérant que l'infâme trahison à l'aide de laquelle l'Angleterre s'est rendue maîtresse du Cap de Bonne Espérance ayant rendu l'accès aux Indes très difficile aux vaisseaux de la République par la route usitée, il importe d'ouvrir aux forces républicaines une autre route pour y arriver...,» in A. Sammarco: Ibid., 46-7. 16. «La percée de Suez, projetée depuis si longtemps, languit. Il faut qu'elle se fasse, elle se fera par nous ou à cause de nous [...]. Il faut que cette grande œuvre, vraiment universelle, soit l'œuvre d'enthousiasme et de dévouement comme l'était la guerre, et que la gloire paye ces soldats pacifiques» (Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, Dentu, Paris, 1865-78, ix, 84, cité in A. Sammarco: Sa~îd et Ismâtîl, 51). 17. M. Sabry: Empire égyptien, 559 : «La France établit, en 1837, son premier service de paquebots entre Marseille et Alexandrie. Des bateaux à vapeur anglais commencèrent, en 1840, à faire des voyages entre Southampton et l'Egypte, et, en février 1845, fut créée la Compagnie Orientale et Péninsulaire [« Peninsular & Oriental Co, dite «P. & O. »]. En juillet 1945, la Compagnie autrichienne Lloyd établit un service de p:=t.quebots faisant deux fois par mois le voyage entre Alexandrie et Trieste; son premier bateau quitta Trieste le 10 et arriva à Alexandrie le 16; 571-2: «Le commerce anglais avec l'EgYlpte prit une extension considérable entre 1840 et 1846, grâce à la navigation à la vapeur et au développement extraordinaire de l'Egypte sous l'administration de Mohamed-AIL Car, jusqu'en 1820, pas un seul bateau anglais n'arriva directement d'Angleterre en Egypte. La navigation commerciale anglaise, en 1845, était le double de celle de toute autre puissance européenne, et, de même, ses exportations et ses importations [...]. En 1845, les bateaux anglais arrivés à Alexandrie (sans compter les paquebots) étaient de 187 (46.220 tonnes), et les français de 68 (11.719 tonnes); le total des exportations et importations anglaises: 867.947 livres contre un total français de 364.898. Les communications à travers l'Egypte mettaient la Grande Bretagne en rapports avec Aden, l'empire de l'Inde, Ceylan, l'Australie, etc., et une population de 125.000.000 d'habitants, tandis que Pondichéry et les colonies françaises desservies par ces communications avaient à peine une population de 160.000 habitants». Ces chiffres extraits du F.O., 78, vol. 663, 29.5.1846; vol. 661 B, 29.8.1846.

L'EVOLUTION

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de navires

Le Lotus et Le Caire - en liaison avec une chaîne de halage sur le canal Mahmoûdiyyah (1841-2).

son C'est à ce moment précis que Mohammad.'Alî armée réduite et circonscrit son pouvoir territorial - s'inquiète de l'emprise britannique: le contrôle égyptien sur les moyens de navigation étrangers et l'obligation qui leur est faite de hisser le drapeau national (septembre 1841); l'engagement de tous les Européens, entrant en fonction, à renoncer définitivement à tout recours à leurs autorités consulaires; la création de deux
compagnies de navigation, en 1845, sur la Méditerranée

-

Boulac et Rachid et sur le Nil même; le refus de commencer la construction du chemin de fer à travers l'Isthme (mai 1845). La véritable bataille d'arrière-garde est celle du projet de Canal, soutenue par les Français, mais qui devait assurer, selon Mohammad-fAlî, la prédominance britannique en Egypte. Les débâts qui l'opposent au consul de France, Benedetti, montrent la perspicacité pénétrante de Mohammad-fAlî, soucieux de garantir la neutralité de l'Egypte, sur le plan politique par un acte international, alors qu'il n'entend réaliser l'entreprise, à la limite, qu'avec les seules ressources égyptiennes, « sans le concours des capitaux étrangers », les experts et techniciens étrangers étant placés sous le contrôle de l'Etat (18). Les

consul de France, dans sa note du 1er mars 1843, cherchait à expliquer l'opposition du vice-roi: 'Il redoute d'appeler les Européens vers l'Egypte; il s'imagine qu'une fois l'isthme ouvert, la possession de son empire sera plus enviée par l'Angleterre; il lui répugne d'ouvrir la mer Rouge, la mer sacrée, à la navigation des infidèles; cette mer une fois ouverte, il serait beaucoup moins maître qu'il ne l'est aujourd'hui du commerce de l'Abyssinie, de l'Arabie et même de l'Afrique centrale; enfin, il redoute l'insuffisance de ses forces militaires pour défendre un point aussi important et celle de ses forces financières pour exécuter d'aussi vastes projets' [...]»; le 17 janvier 1845, Benedetti écrit: «Le Pacha, toujours méfiant quand un acte de son administration peut avoir pour résultat de fixer en Egypte des intérêts étrangers au pays [...]»; puis, le 4 février: «Il veut avant tout assurer à sa famille l'hérédité du gouvernement de l'Egy;pte [...]; il pense avec raison que ce travail donnerait à la possession de l'Egypte un intérêt immense et il en conclut à tort qu'une grande puissance quelconque profiterait de la première crise qui éclaterait en Euro~e pour en exclure ses enfants et s'en emparer

18. Détails in M. Sabry :Empire égyptien, 565-8: « M. Benedetti,

[...] »;

et, le 16 avrIl

1847, à Guizot;

«Que

les puissances

européennes,

me dit-il, se mettent d'accord entre elles sur la nécessité du canal, qu'elles s'entendent, puisqu'il le faut, avec la Porte pour la partie politique de cette entreprise [...1 Mais une fois l'affaire réglée politiquement, je veux que l'exécution m'en soit franchement confiée et, quand le canal sera percé, je crois pouvoir demander que la polic~ de la navigation et la perception des droits appartiennent à moi seul ou à mes successeurs...». Et M. Sabry de conclure, justement: «Dans ce débat qui ne manquait ni de grandeur, ni de pathétique, Mohamed-Ali se préoccupait avant tout de garantir les droits et les intérêts du pays.»

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IDEOLOGIE

ET RENAISSANCE NATIONALE:

L'EGYPTE

MODERNE

négociations entreprises réserves (19) .

avec

l'Autriche

montrent

les mêmes

Certes, la méfiance grandissante du vice-roi envers l'implantation de 1'« Overland Route» de la «P. & O.» l'amène à accepter, en 1847, la mission préparatoire de trois ingénieurs Negrelli, Stephenson, Talabot - délégués par la «Société d'Etudes du Canal de Suez », constituée, le 27 novembre 1846, par Enfantin, avec l'appui des grandes maisons de commerce de France, d'Autriche, d'Allemagne, de Grande-Bretagne et de Trieste. Mais, l'attitude fondamentale demeure la même (20) et, à la mort de Mohammad-'Alî (2 août 1849), rien n'est aliéné, de ce qui constitue alors le patrimoine national de l'Egypte moderne. Peu auparavant, son fils Ibrâhim, qui lui succède pour une courte période (avril-novembre 1848), agit dans le même sens, jusqu'à sa mort (10 novembre 1848). er (1849-54) est-il véritablement, Le règne de 'Abbâs 1 ou uniquement, celui «du silence et de la terreur », comme l'écrit Angelo Sammarco? Certes, on relève une nette régression de l'influence française, celle même qui n'avait cessé de soutenir l'action de renaissance commencée par Mohammad-'Ali, et 1'« on assure que les intérêts anglais sont en bien meilleure posture qu'ils n'étaient auparavant. » L'influence, ici, est celle de Nubâr (21), qui, de la grande période de Mohammad-'Ali jusqu'à la cassure d'lsmâ'îl, ne cesse de jouer un rôle de premier plan dans les conseils. Pourtant, Mohammed Sabry qui décrit (Abbâs 1er comme «un esprit paresseux, frivole, superstitieux, méfiant, dissimulé, froid, cruel, despote, réactionnaire, ennemi des innovations, prodigue, avide de luxe et de plaisirs, fantasque et mobile» - porte un jugement plus nuancé: «Détruire les institutions de Mohamed-Ali pour se passer de la collaboration européenne, c'était, en somme, détruire la partie saine et bienfaisante de l'influence européenne en Egypte. Il lui restait toujours à combattre les éléments interlopes et malsains qui cons19. A. Sammarco: Sa(îd et I smâ(îl, 54-9: il y montre la même attitude, en éclairant les négociations avec Metternich. Celui-ci rend hommage à 1'« admirable perspicacité» du vice-roi, in Aus Metternich's nachgelassenen Papieren, vol. viii, Vienne, 1883, 581-3. Cf. le mémoire du comte de Fiquelmont à Metternich, du 2 mars 1843, sub. «Considérations sur l'établissement d'un canal de navigation qui réunirait la Mer Rouge à la Méditerranée,» in Hussein Husny: Le Canal de Suez et la politique égyptienne, Montpellier, 1923, 310-21, favorable à Lesseps. 20. A. Sammarco: Sa(îd et I slnâ(îl, 60-3. 21. Louis Jourdan: Des intérêts de la France en Egypte, Amyot, Paris, 1851. 29-38; A. Sammarco: Sa'îd et I smâ'îl, 10-1; 'Abd alRahmân al-Râfé'î: 'Açr I smâ'îl, Maktabat al-Nahdah al-Miçriyyah, Le Caire, 2e éd., 1948, 13.

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tituaient le fond de la population étrangère, et auxquels il ne pouvait pas fermer les portes du Delta. Il faut reconnaître cependant, que la politique vigilante et sévère du vice-roi a dressé une sorte de digue contre l'affluence européenne en Egypte, qu'elle a, surtout grâce aux règlements établis en vue de limiter la liberté du commerce intérieur, empêché les Européens, Grecs pour la plupart, de pénétrer dans l'intérieur du pays, de quitter les deux grandes villes d'Alexandrie et du Caire pour se répandre dans les campagnes et commercer avec les paysans ignorants. Abbas réussit ainsi à enrayer le mal qui devait s'étendre comme une tâche d'huile sous son successeur, mais le mal n'existait pas moins (22).» «Le mal », c'est-à-dire «l'ère consulaire» qui commence sous 'Abbâs. Un frein de caractère négatif à la pénétration économique européenne: telle aura été la positivité de tAbbâs 1er au lendemain de la disparition de Mohammad-tAli. La concession accordée par Sa'îd à son ami d'enfance Ferdinand de Lesseps pour le percement du Canal de Suez, le 30 novembre 1854, officiellement notifiée par le firmân du 19 mai 1855, marque le début de la pénétration de l'Egypte par le graT!d capital européen, alors au zénith de son expansion coloniale. L'impulsion vient de Napoléon III, en personne, qui précipite la transformation de la «Société d'Etudes du Canal de Suez» - fondée, le 27 novembre 1846, par trois groupes de dix membres chaque, représentant la Grande-Bretagne, la France et du conseil d'administration de l'Autriche - en «Organisation la Compagnie universelle du Canal de Suez,» créée, le 30 novembre 1854, «afin que son organisation parmi les hommes d'affaires aidât l'action des hommes d'Etat dans leurs négociations diplomatiques », comme l'indique Napoléon III à Enfantin (23). Ce dernier est rapidement écarté de l'affaire, au profit du seul Lesseps (24), qui ne cessera, dès lors, d'acculer Sa'îd à toutes les concessions, au nom de l'amitié. Le nouveau vice-roi commence par exiger de «ne jamais adopter un tracé indirect rattachant le Canal au Nil, mais à suivre un tracé direct reliant les deux mers et établi eri marge de la frontière égyptienne (25).» Très vite, pourtant, Sa tîd 22. Mohamed Sabry: L'Empire égyptien sous Ismail et l'ingérence Anglo-française (1863-1879), Libr. Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1933, 14-7. 23. A. Sammarco: Sa'îd et Ismâ'îl, 60-75; M.F. Leheita : Tatawwor Miçr, 249 sqq. Sur l'amitié entre Sa'îd et de Lesseps, cf. Mohammad Tal'at Barb: Qanâl al-Suez, Le 'Caire, sJd., 24 sqq. 24. Louis Bréhier: L'Egypte de 1798 à 1900, Courbet & Co, Paris, s.d., 161. 25. A. Sammarco: Satîd et I smâtîl, 78.

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dont la faiblesse chaotique éclate à tous moments - se laisse déborder par Lesseps, qui dispose de puissants appuis, politiques et financiers, en Europe. Alors que le texte turc du premier firmân donne «autorisation spéciale» à Lesseps, celui-ci dans le texte français, la transforme en «pouvoir exclusif (26).» Un deuxième firmân, sous réserve de la ratification de la Porte, est donné le 5 Janvier 1856 ; ses clauses - dont l'ensemble constitue
une «concession », et non un «mandat»

-

sont

plus

draco-

niennes; d'emblée, de Lesseps assure à la Compagnie - par l'article 10 - la propriété des terrains le long du canal ainsi que celle du canal d'alimentation dérivé du Nil; un règlement complémentaire, en date du 20 juillet 1856, donne à la Compagnie le droit d'utiliser de 20 à 30.000 hommes, tous les mois, sous forme de corvée, pour les travaux du Canal (27). Deuxième point, capital: comment financer lé percement du Canal? Il s'agit de lancer 400.000 actions, de 500 francs chacune: la France en achète 207.111 ; la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Russie, les Etats-Unis refusent les 85.506 actions qui leur sont réservées; l'Espagne et la Hollande ne prennent que 3 % ; dès lors, l'essentiel des manœuvres de Lesseps consiste à faire acquérir, par Sa'îd, à la fois les 96.517 actions réservées à la Turquie, et le solde (28). Or, «mettre à la charge du Trésor du vice-roi d'Egypte 44 % du capital social d'une société dite Universelle qui devait être formée par les capitaux libres de l'Europe, c'était pousser Sa'îd sur la pente fatale des emprunts et des complications financières et hâter la débâcle (29).» Lesseps pousse, sans relâche, sur la voie des emprunts étrangers. Le premier élément de cette «conquête hypothécaire,» comme l'a justement appelée M. Sabry, consiste dans l'émission de Bons du Trésor, à partir de 1858 : les banques, qui prolifèrent, y trouvent un intérêt allant jusqu'à 18 % ; la Grande-Bretagne s'y oppose, en' même temps qu'au percement de l'Isthme; la Turquie fait de même; peine perdue: Lesseps est sur place, qui conseille et accélère le train. Très rapidement, des bons d'appointement,' avec leur taux d'escompte de 26 0/0, viennent s'y 26. Id. : .Jbid., 82-3e;M. Sabry: I smail et ingérence, 55-79; Hussein «Lest we forget - a record from history» in The Suez Canal, facts and documents, The Selected Studies Committee, n° 5, Le Caire, s.d., (c. '1958), 8--62; etc. 27. A. Sam.marco: Sa'îd et Ismâ'îl, 146-7, remarque justement, après Odilon Barrot, que «le travail de ces hommes, insuffisamment payé, revenait meilleur marché que celui des machines.» 28. François Charles-Roux: «Le capital français en Egypte,» Eg. Cont., ii (1911), n° 8, 466-7. 29. M. Sabry: I smail et ingérence, 70.
Mo'nes:

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ajouter, l'opération étant appuyée par le Comptoir d'Escompte de Paris (30). Enfin, les pressions qui s'exercent sur la Porte la conduisent à donner son aval au premier emprunt anglo-

allemand du 18 mars 1862, £ 3.292.800 à 8 (31).

%

[L.E. 3.210.480]

A la mort de Sa 'îd, le 18 janvier 1863, le passif de l'Egypte s'élève à 367.000.000 de francs [L.E. 14.313.000], selon la version la plus courante (32) alors que M. F. Leheitah donne le chiffre de L.E. 16.308.075 (33). De plus Sa'îd cède à un prix dérisoire le domaine de l'Ouady - 10.000 hectares, y compris Tell el-Kebir, clé de l'Egypte - quatre canaux intérieurs entre le Nil et le Lac Timsâh ; trois immeubles et leurs dépendances; des magasins, s'étendant sur 10.000 m2 à Boulâq, etc. (34). Si l'acte de concession du Canal «ouvrait toute grande la porte du Delta aux Européens et frappait ainsi le pouvoir absolu d'un coup dont il ne se relèvera pas (35) », l'ensemble brièvement décrit ici, donne le sentiment d'une capitulation générale de l'Egypte devant l'offensive économique coloniale. Dès l'allocution qu'il prononce, le 20 janvier 1863, à la Citadelle du Caire, devant le corps consulaire, Isma 'îl déclare son intention d'abolir la corvée (36). «Personne n'est plus canaliste que moi - dit-il un peu plus tard - mais je veux que le Canal soit à l'Egypte et non l'Egypte au Canal (37).» Pour ce faire, le vice-roi entend revenir sur la cession des terrains
30. Id. : Ibid., 94-8, notamment le projet de convention à intervenir entre le gouvernement égyptien d'une part, M. Charles Laffitte et le Comptoir d'Escompte de l'autre, en octobre 1861 (94-5, n. 2). 31. David S. Landes: Bankers and pashas, Heinemann, London, 1958, 339. M. Sabry donne le chiffre réalisé comme étant de £ 2.400.000 [L.E. 2.340.000] (Ismail et ingérence, 99), et 'M.F. Leheitah celui de L.E. 2.340.000 (Tatawwor Miçr, 244). Pour éviter ,les confusions, rappelons, avec Jean Ducruet: Les capitaux européens au ProcheOrient, P.U.F., Paris, 1964, que la livre sterling de J'époque vaut 25 F ainsi que 0,975 livre égyptienne-or, créée par Moha,mmad-tAlî, en 1834 (26, n° 2). 32. M. Sabry: I smail et ingérence, 106; GamU K. Osman Ghaleb : Les capitaux étrangers en Egypte, thès.e de Droit, ex. dact., Paris, 1954, 241. 33. M.F. Leheitah, qui en donne l'état détaillé, in Tatawwor Miçr 244; Abdel-Maksud Hamza parle de L.E. 6.500.000, dont L.B. 2.700.000 léguées par 'Abbâs (The Public debt of Egypt 1854-1867, Le Caire, 1944, 61-4); D.S. Landes, de £ 3.300.000 (L.E. 3.217.000) (Bankers and pashas, 128). 34. Cf le rapport de Lesseps à l'assemblée générale du 1er mai 1862, in M. Sabry: I smail et ingérence, 78-80. 35. C'est J. Claudy, l'auteur anonyme de L'histoire financière de l'Egypte depuis Said pacha (1854--1876), Paris, s.d., qui l'écrit (M. Sabry: I smail et ingérence, 56, n. 1); M. Sabry: I smail et ingérence, 119 sqq.; D.S. Landes: Bankers and pashas, 116, sqq; etc. 36. Texte in A. Sammarco: Sa'îd et I smâtîl, 127-8. 37. Id.: Ibid., 144.

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à la Compagnie du Canal (art. 7 du premier firmân ; art. 10 du second firmân), qui menace de créer un Etat dans l'Etat, et abolir .la corvée. L'ensemble de la politique économique d'Ismâ ~îl vise à doter l'Egypte d'une infrastructure moderne, et à accroître la production agricole, notamment celle du coton. Or, sur une population de près de cinq millions 1'« armée de travailleurs,» levée par Lesseps pour creuser le Canal prive l'Egypte de 50 à 80.000 travailleurs par an (38) ; ceux-ci «mouraient comme des mouches, sous un soleil de feu », de malnutrition, de manque de soins et d'eau (39). Or, la guerre de Sécession provoque le boom cotonnier des années 1863-1864: les idées humanitaires trouvent, dès lors, un puissant renfort dans les intérêts du vice- roi, principal propriétaire des terres égyptiennes. Lesseps chicane «ce qu'il faut considérer, ce n'est pas si le travail est ou n'est pas payé, mais s'il est fourni ~pontanément ou par contrainte,» rapporte un observateur autrichien (40) - manœuvre avec Nubar, puis amène Ismâtîl à demander l'arbitrage de Napoléon III. De cette fausse manœuvre va découler l'asservissement financier de l'Egypte. Napoléon III, en effet, tout en maintenant à la compagnie l'essentiel de ses droits, ainsi que 19.864 hectares de terres - alors qu'elle en détient 60.000 - contraint le viceroi à verser 84 millions de francs [L.E. 3.276.000] d'indemnité pour prix des accommodements de détail qu'il lui consent, et qui, en réalité, ne font que rétablir les droits de l'Egypte, tels qu'ils étaient prévus par l'esprit même des deux firmâns de concession (41). Lesseps, qui prépare cette sentence de longue date, souhaite que les terres du Canal soient remises à l'émir ~Abd alQâder d'Algérie, avec l'agrément de l'Empereur (42). Le firmân
38. 'Abd aI-'Azîz Mohammad aI-Shinnâwî: «Mâ t,akallafathou Miçr fî inshâ' qanât al-Suez », Al-Magallah al-Târîkiyyah al-Miçriyyah, vi (1957), 135-155 [145], cite le chiffre maximum de 70 à 80.000 selon les termes mêmes des déclarations de M. Lazard, sous-secrétaire d'Etat au Foreign Office à la Chambre .des Communes, le 1er août 1862. D.S. Landes parle de 50 à 60.000 hommes, en 1863, l'année du boom cotonnier, de l'épizootie et des inondations: 20 à 25.000 au travail, les autres en chemin (Bankers and pashas, 181, n.2). 39. M. Sabry: I smail et ingérence, 265 sqq. : A. Sammarco: Sâfîd et I smâ~îl. 147 sqq.; etc. Le tableau, atroce, est celui d'une véritab1e saignée démographique. 40. Rapport Schreiner à Rechberg, Alexandrie, 9 juin 1863, ainsi que d'autres textes, in A. Sammarco: Ibid., 148-9. 41. Soit: 38 millions pour la perte résultant de l'abolition de la corvée; 30 pour les terres restituées à l'Egypte; 10 pour le travail fai t ou à faire sur le canal d'eau douce; 7 pour les droits à percevoir sur ce canal, au cas où il ne serait pas restitué à l'Egypte (D.S. Landes: Bankers and pashas, 188, n. 2; M. Sabry: I smail et ingérence, 277-311; A. Sam-mareo: Sâfîd et Ismâfîl, 160-8). 42. M. Sabry: I smail et ingérence, 289-95.

L)EVOLUTION

ECONOMIQUE

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le per-

de la Porte, en date du 19 mars 1866, donne son accord: cement de l'Isthme peut commencer.

Où trouver les 1.500.000 francs [L.E. 58.500] tous les mois, avec, en plus, la somme annuelle de 6.500.000 francs [L.E. 254.500], à verser à la compagnie? Les Capitulations interdisent de toucher aux avoirs étrangers dans le pays; la législation fiscale en est à ses débuts. Reste la voie des emprunts à l'étranger. Il faut bien voir que, si Ismâcîl y a finalement re.. cours, après de longues hésitations, la responsabilité en incombe aux forces qui l'acculent et le cernent, sans scrupules, comme en témoignent observateurs et experts étrangers, notamment Stephen Cave, Emile Ollivier, T.C. McCoan, E.E. Farman (43). Simultanément, les grands travaux de développement économique à l'intérieur, les missions diplomatiques et les opérations militaires entreprises à l'extérieur (Mexique, Crête, Afrique), à la fois pour le compte de la Porte et pour l'instauration de l'empire égyptien en Afrique, viennent grossir le chiffre des emprunts. La courbe en est éloquente: au fur et à mesure que l'Egypte s'enlise, les conditions se font plus draconiennes. En tout, huit emprunts, y compris celui de Sâ cîd, s'échelonnent de 1862 à 1873; alors que le taux d'émission, en 1862, est de 83 %, et l'intérêt réel de le plus lourd, puisqu'il porte sur 9 0/0, l'emprunt de 1873 £ 32 millions, près de la moitié de la dette nominale tout entière - sera émis à un taux de 70 % , avec un intérêt réel de Il %, c'est-à-dire qu'il rapporte effectivement £ 19.974.000 [L.E. 19.474.650], avec des annuités de £ 2.566.000 [L.E. 2.501.850]. En tout, l'Egypte de 1873 est grevée de £ 68.487.000 [L.E. 66.774.825], avec un produit réel de £ 46.621.000 [L.E. 45.455.475] seulement, et des annuités de £ 6.409.000 [L.E. 6.248.775]. A part l'emprunt de Sacîd, deux emprunts contractés par Ismâ cîl, au nom de l'Egypte, ont la sanction de la Porte (1864 et 1873-74) ; celui de 1865 vise à consolider la main-mise
43. «La nécessité de payer de grandes sommes à la Compagnie du Canal de Suez a obligé le gouvernement égyptien à avoir recours ses premiers emprunts de 1864 et 1868.» (Mr. Cave's report on the 'financial condition of Egypt, in T.C. McCoan : Egypt as it is, CasseH, London, 1877, app. G, 396); «Ces 84 millions pesèrent lourdement sur les finances de la petite Egypte et préparèrent ses embarras futurs.» (E. Ollivier: L'Empire libéral, Garnier Fr., Paris, 1902, vi, 508); T.C. McCoan: Egypt,. «Le premier emprunt de l'Egypte fut contracté afin d'obtenir de l'argent pour la Compagnie du Canal de Suez. L'Egypte a payé des intérêts, à un taux généralement très élevé, depuis près de 40 ans, et doit continuer de le faire pendant une période longue et indéterminée [...]. Pourtant, il avait été convenu d'une manière explicite que le Canal serait construit entièrement par la compagnie, sans qu'il en coutât rien à l'Egypte. Tel est le destin des nations faibles.» (E. E. Farman: Egypt and its betrayal, New-York, 1908, 212); etc.

l

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d'Ismâ til sur les terres, désormais de la Dairah ; en 1867, il rachète les terres de deux prétendants potentiels au trône, les princes Moustafâ Fâdel et Mohammad tAbd al-Halîm; deux emprunts servent à financer les cliemins de fer et l'industrie sucrière (1866, 1870); l'emprunt de 1868, enfin, vise à payer la dette flottante, à la suggestion d'Ismâ til Çaddîq pasha alMoufattesh. Les banques qui avancent les fonds ont nom: Frühling and Goschen, Anglo-Egyptian Bank, Imperial Ottoman Bank, Oppenheim, Bischoffsheim (44). En réalité, l'essentiel des capitaux engagés est français, dans la foulée du grand mouvement de spéculation lancé sous le Second Empire (45). En fait, l'emprunt de 1868 ne permet pas de racheter la dette flottante et dévie vers des dépenses de fonctionnement, entre autres les cérémonies d'inauguration du Canal (46). Ismâtîl Çaqqîq va imaginer la loi dite de mouqâbalah (1871) : contre paiement d'une somme correspondant à six annuités de l'impôt foncier, les propriétaires sont confirmés dans leur droit de propriété et bénéficient d'une réduction à perpétuité de 50 % du dit impôt: de 1871 à 1877, L.E. 13.500.000 servent à peine à payer les intérêts de la dette flottante - 23 millions, en 1876 et interdisent au gouvernement de percevoir l'excédent prévisible de l'impôt foncier. Enfin, en 1874, les épargnants à la caisse des pensions - la rouznâmah - se voient contraints de convertir leurs avoirs en bons à 9 % : l'Etat ne percevra que L.E. 878.000 sur les cinq millions prévus (47). La banqueroute qui menace la Turquie, en 1874, réduit la marge de manœuvre d'Ismâtîl. Pour faire face à l'échéance er du 1 décembre 1875, il négocie la cession des 177.642 actions du Canal (48) avec ses créanciers français, tout d'abord, puis avec la Grande-Bretagne: le 25 novembre, Disraëli, épaulé par les Rothschild, enlève le lot - c'est-à-dire, la part de l'Egypte tout entière dans la Compagnie du Canal - pour 100 millions de 44. Détails in Abdel-Maksud Hamza : Public debt; D. S. Landes: Bankers and pashas, notamment le tableau récapitulatif, 339-40. « Tous
les ans, l'Egypte a emprunté quelque chose de plus que ce dont eUe avait besoin pour satisfaire le service de la Dette.» (The Economist, 2 août 1873). 45. Sur la ruée des capitaux français vers l'Egypte, cf. Jacques Bel: La dette publique égyptienne, Rousseau & Co, Paris, 1939, 9 sqq.; D.S. Landes démêle au mieux les rapports familiaux et d'affaires entre les différentes maisons, en faisant le point in Bankers and pashas, 64-5, n. 2. Son livre constitue une analyse fouillée du groupe français, notamment de Dervieu. 46. M. F. Leheitah : Tatawwor Miçr, 320-1. 47. Id. : Ibid., 318-23. 48. En réalité, on trouve 176.602 titres, soit un manque de 1.040 titres (A. Sammarco: Satîd et Ismâtîl, 323, n. 1).

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francs [£ 3.976.580 : L.E. 3.900.000] (49). « Plus qu'un acte) c'est un symbole. C'était le signe annonciateur de la croisade nouvelle que l'impérialisme britannique allait entreprendre en Afrique sous le manteau du banquier et du missionnaire. Après 1869, l'année 1876 marque un nouveau tournant. Le diplomate et l'usurier font désormais cause commune» (M. Sabry) (50). En fait, cette opération met fin à la période de hégémonie française; l'occupation de l'Egypte par la Grande-Bretagne est à l'ordre du jour. Les prémices prennent la forme de la mission Stephen Cave, dont Nubâr est dit «l'auteur moral ». De décembre 1875 à février 1876, l'expert britannique et son équipe constatent l'œuvre d'édification économique et situent l'endettement de l'Egypte dans ce cadre. Pourtant le rapport adressé au gouvernement anglais, le 23 mars 1876, propose de placer l'Egypte sous le contrôle financier direct de la Grande-Bretagne, qui serait chargée de veiller à l'administration d'une dette unifiée

de £ 72 millions [L.E. 70.200.000] à 7 0/0, sur 50 ans (51). Ismâ~îl
refuse d'obtempérer. La Grande-Bretagne se voit alors contrainte de composer avec la France; la mission Goschen-Joubert (octobre-novembre 1876) exige tout d'abord l'éloignement d'Ismâ~îl Çaddîq qui est assassiné (52) ; elle constitue une dette unifiée
49. Cet investissement rapportera à la Grande-Bretagne £ 43.206.683 [L.E. 42.126.515], de 1876 à 1923; le droit de 15 %, acheté par le Crédit Foncier à 22 millions de francs, [L.E. 858.000], lui rapporte 1.232 millions [L.E. 48.048.000] pendant la même période (A. Sammarco: Ibid., 326, qui cite E. Théry: L'Egypte nouvelle au point de vue économique et financier, Paris, 1907, 205, et A.T. Wilson: The Suez Canal, its past, present and future, London, 1933, 58, 133-4). Theodore Rothstein: Egypt's ruin 1875-1910, A.C. FifieJd, London, trade are ;par 'Abd al-Hamîd al-'Ibâdî et Mohammad Badrân, 3e éd., Le Caire, 1950, 4-16. Les citatioTIs sont données d'après ce texte. 50. M. Sabry: I smail et ingérence, 166. 51. Sur Stephen Cave, cf. M. Sabry: Ibid., 167-79; A. Sammarco: Satîd et I smâ~îl, 327-38; Th. Rothstein: Egypt' s ruin, 18-26. Alors que M. Sabry parle de Nubâr comme du «champion de l'opposition contre l'ingérence étrangère» (I smail et ingérence, 169), A. Sammarco, à partir des archives d'Etat autrichiennes et allemandes, établit que lorsque Nubâr se rendit à Londres, en avril 1877, «il se mit en rapport avec le représentant de l'Allemagne et lui communiqua que le but de son séjour à Londres était de préparer un protectorat de l'Angleterre sur
«

l'Egypte. » En fait, tout était joué, au moment de l'opération Disraëli : L'achat des actions du Canal pose le fondement de l'occupation an-

glaise de l'Egypte pour assurer la communication avec les Indes », dit justement Wolfgang Windelband : Die auswiirtige PoUtik der Grossmiichte in der Neuzeit, Stuttgart-Berlin, 1922, cité in A. Sammarco: Sa'îd et I smâ'îl. 326, n.l. 52. Ismâ~îl se serait lui-même chargé d'organiser l'opération, en attirant son ministre dans son palais de Gézireh: là, les deux fils du Khédive, Hussein et Hassan, arrêtent Ismâ'îl Çaddîq, qui est tué par Moustafâ Fahmî bey, alors aide-de-camp du Khédive, celui-même qui deviendra par la suite le président du conseil des ministres, désigné et soutenu avec persistance par la Grande-Bretagne. Ce récit, imputé

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à 6 % et une dette privilé% avec des annuités de plus de £ 6 millions [L.E. 5.850.000], pour un revenu annuel total estimé par les deux missions à £ 10 millions (L.E. 9.750.000], toutes deux remboursables jusqu'en 1941. L'ensemble est placé sous le contrôle de la Caisse de la Dette, où siègent les deux commissaires anglaisJ et trois autres, français, italien et autrichien, qui disposent des pouvoirs suprêmes en matière d'économie, de finances et de transports. Le condominium commence tandis que l'Egypte agonise (53). La «Commission d'enquête» (27 janvier 1878) prépare la voie au ministère étranger de Nubâr (28 août 1878), où Rivers-Wilson et Blignières détiennent les postes-clés. Le premier impose un nouvel emprunt avec les Rothschild pour liquider le déficit budgétaire, au moyer.L des revenus de la Dairah Saniyyah (31 octobre 1878) (54). Ismâ~îl capitule, abandonne ses biens, pour conserver l'autonomie de l'Egypte. Le coup de grâce est porté par l'Allemagne, bientôt

de £ 59 millions

[L.E.

57.525.000]

giée de £ 17 millions [L.E. 16.475.000] à 5

à Sir Rivers Wilson, est donné in Wi'lfrid Scaven Blunt: Secret history of the English occupation of Egypt, T. Fisher Unwin, London, ~ éd., 1907, 38-42; il est repris, avec quelques variantes de détails, par M. Sabry: Ismail et ingérence, 183-4, qui cite le consul des Etats-Unis, E. E. Farman. 53. Blue Book, Egypt, n° 2 (1879), 72-3, 97, 113, 136, 146, 149, 198-9; la grande famine qui ravage la Haute-Egypte, à l'automne 1877, n'empêche pas cependant le gouvernement britannique d'exiger le paiement immédiat du coupon de mai, puis de juillet 1878; «des provinces entières furent ruinées et dépeuplées pour longtemps» (Th. Rothstein: Egypt's ruin, 54-6). Cromer lui-même confirme ces faits, et parle des «deux pashas, parmi les hommes gantés de fer, qui furent envoyés dans les provinces» (mai 1878) ; il cite le rapport dans le même sens de Sir Alexander Baird au ministre des Finances, ainsi que les efforts humanitaires du consul, Lord Vivian: «[...] Je crains que l'administration européenne ne sanctionne sans le vouloir la ruine complète des paysans qui sont les créateurs de la richesse du pays, et à mon avis, les Anglais en portent les plus graves responsabilités» (The Earl of Cromer: Modern Egypt, Macmillan & Co, London, 1908, i, ch. iii, 29-45); le jugement de M. Boedtker, consul de Suède, en mars 1878 : «Sous le prétexte que les emprunts de l'Egypte doivent être payés avant tout, nous voyons les jugements contre le gouvernement restés inexécutés, les employés dans la misère, tout travail productif et utile arrêté et aussi toute l'administration du pays être en souffrance» (in M. Sabry: I smail et ingérence, 198-9); également, Id.: Ibid., 193-206. De l'ensemble de ces témoignages, dit justement A. Sammarco, «il ressort que jamais, et même sous son souverain le plus cruel, le peuple égyptien n'a été exploité comme il l'a été à cette époque sur l'ordre indirect des fonctionnaires anglais et français, et avec l'approbation tacite des puissances européennes». (Sa~îd et Ismâ~îl, 344-8). 54. L'auteur, anonyme, en réalité Pieter Van Bemmelen, de L'Egypte et l'Europe par un ancien juge mixte, E.J. Brill, Leiden, i,

1881,considère cet emprunt comme

«

le fait le plus désastreux de toute

la période qui s'est écoulée depuis 'le décret Goschen jusqu'au commencement de 1880.» (182-9). Il porte un jugement très favorable sur la loi de liquidation, due à Blignières (189 sqq.).

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suivie par l'Autriche, la Russie, l'Italie (55). Le 25 juin 1879, le Khédive Ismâcîl est destitué. La «Commission de liquidation,» nommée par les puissances, aboutit à la loi du même nom, le 17 juillet 1880 : l'essentiel du budget égyptien, impérativement fixé à £ 5.023.475 [L.E. 4.897.888] doit désormais servir à amortir les dettes unifiées, qui dépassent cent millions de sterIings ; dans ce chiffre, L.E. 16.085.119 (sur un total de L.E. 17.314.315) représentent les frais encourus par l'Egypte pour le percement du Canal (56). De 1882 à la révolution de 1919, l'Egypte, indépendante sur le plan juridique, est, en fait, une colonie britannique. Il paraît naturel, dès lors, d'étudier la politique économique et financière de l'occupant comme un tout, puis, dans ce cadre, la pénétration des capitaux européens. Le plaidoyer de Cromer en faveur de la politique qu'il inaugure et administre, de 1882 à 1907, est rédigé en termes touchants: la Grande-Bretagne, ayant aboli la corvée et allégé les impôts qui accablent le petit peuple, se met en devoir de moderniser l'agriculture égyptienne, notamment l'irrigation, et assure la prospérité de l'Egypte (57). De ces pages, l'histoire n'a retenu que peu de choses. En fait, la modernisation de l'économie égyptienne apparaît comme le prolongement du processus déclenché par Mohammad-cAlî, et repris par Ismâcîl, avant l'endettement abusif des dernières années. L'objectif poursuivi est de faire de l'Egypte un pays colonial à rentabilité croissante. L'examen des données le confirme. L'équilibre budgétaire - qu'il faut réaliser à tout prix au cours des trois premières années de l'occupation (1882-1885) - fait l'objet de manœuvres habiles: un emprunt de L.E. 9.000.000 à 3,5 % est contracté, le 18 mars 1885, pour payer les indemnités résultant des émeutes d'Alexandrie (L.E. 3.900.000), les dépenses de la guerre au Soudan, celles de l'armée
55. P. Van Bemmelen : Eg. et Eur., i : 178; le retard de l'Allemagne s'explique par le fait que « Bismarck avait fondé un petit Reich;,). (W. O. Henderson: «German economic penetration in the Middle East 1870-1914 », The Economic History Review, xviii, (1948-50), n° 1-2, 54-64). Le but de la manœuvre allemande ayant été de provoquer UI1 conflit entre la France et la Grande-Bretagne, à propos de l'Egypte (Lowel Egypt in Anglo-French relations, Fletcher J. Ragatz : The question of Pembroke, Edinburgh, 1922, 72). 56. cA. cA. M. al..Shinnâwî: Mâ takallafathou Miçr, 155; chiffres confirmés par le rapport Cave. Edouard Dervieu, en 1871, donne le chiffre de 352.827.097,09 Francs, et John Ninet, l'auteur qui signe Sidi Lokman el-Hakim, des Mille pertuis des finances du Khédive, Wien, 1873, celui de 400 millions de Frs [L.E. 15.600.000]. Tout ceci, sans parler de la saignée humaine des fallâhs corvéables. 57. Cromer: Modern Egypt, vol. ii, Ch. xIix-liv, 397-465.

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MODERNE

d'occupation et quelques autres postes déficitaires: il permettra d'équilibrer les premiers budgets. Ce même texte prévoit l'allégement de l'impôt foncier d'un montant de L.E. 450.000; de cette somme, L.E. 200.000 ne sont pas effectivement perçues; pourtant, Cromer maintient ce poste, la somme servant à payer des fallâhs corvéables et à alléger ainsi la corvée (58). En attendant, <d'impôt foncier est perçu à l'aide d'une forte pression» (59), celle même du «régime injuste semi-barbare» que dénonce le proconsul britannique. Les terres du Domaine et de la Daira Saniyyah sont vendues en 1885 pour L.E. 437.000, qui rapportent, en réalité L.E. 118.000. L'impôt foncier pèse lourdement sur les fallâhs pauvres (60). En 1886, le système du rachat du service militaire est instauré et son prix fixé à L.E. 40; cette somme tombe à L.E. 20 en 1888, afin d'attirer les citoyens à revenu modeste: le Trésor encaisse L.E. 159.000, et L.E. 88.000 au titre du rachat de la corvée. L'impôt sur le faddân de tabac passe de £ 2,5 à 30 (L.E. 2,437 à L.E. 29,250) : la récolte tombe en flèche et ne rapporte que L.E. 10.000 en 1888; la même année, les importations de tabac, elles, fournissent L.E. 333.000 au Trésor. Les années 1888-1890 marquent la stabilisation: « Ismâ til aurait emporté aisément l'affaire, si l'on avait toléré qu'il utilise ne serait-ce que la moitié des procédés de Lord Cromer », selon les mots de Théodore Rothstein. Qu'en est-il de l'abolition de la corvée et du fouet? Les fallâhs corvéables passent de 234.153 pour 100 jours en 1886, à Il.244 en 1903 (61); en 1909, Eldon Gorst réunit de force 110.000 enfants pour lutter contre le ver à coton. En réalité, la généralisation de l'irrigation pérenne interdit de divertir ces grandes fournées de fallâhs, qui sont requis de travailler la terre: selon W. Willcocks
58. Ces données, et celles qui suivent ayant trait à l'exploitation de l'Egypte par la puissance occupante, in Th. Rothstein: Egypt' s ruin, 241-310, qui en dresse le dossier, minutieusement. Sur les impôts: «L'Egypte est le pays le plus accablé d'impôts de tous les pays de la terre. En Suisse, chaque citoyen paie Fr. 11,10, en Allem1agne 13,15 [...], en Autriche 28,70, au Danemark 36,79, en Italie 48,93, en GrandeBretagne 58,46, en France 70,40, et en Egypte 75.» (E. Rossi bey: La population et les finances question égyptienne, ,Musée des Antiquités, Le Caire, 1878, 6); l'expert foncier commis par Lord Northbrook constate que les impôts sont bien plus élevés en Egypte qu'aux Indes (Roger Owen: The influence of Lord Cromer's Indian experience

-

Eastern
109-39,

on British policy in Egypt 1883-1907 St. Antony's Papers, n° 17, Middle ::::
Affairs, IV., Albert Hourani, ed. Oxford, D.P., London,
116).

1965,

Egypt's ruin, 263. 59. Egypt, 1886, n° 4, 179, cité in Th. Rothstein: 60. En 1886, si les riches propriétaires paient L. E. 95.000, les fallâhs démunis versent L.E. 60.000 (Id.: Ibid., 264-5). 61. Le chi-ffre de 241.528 fallâhs pour 1904 semble devoir être une erreur. Sur l'année 1909, cf. Egypt, 1010, n° 1, 18. Sur l'ensemble de ce problème, Th. Rothstein: Egypt's ruin 274-89.

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

49

« le drainage de l'un des principaux canaux coûte vingt fois plus avec des fallâhs corvéables qu'avec des drains mécaniques (62). » Quant à l'abolition du fouet, le rapport de Cromer pour 1891 continue de mentionner l'existence d'« instruments de torture» ; le traitement infligé plus tard, aux fallâhs condamnés dans l'affaire de Denshawây (1906) confirme cette attitude. En fait Riâd pasha, sous Ismâ fil, entreprend de mettre un terme à ces actes; et Nubâr explique que la transformation des rapports sociaux dans les campagnes les rend peu à peu inutiles. L'essentiel est ailleurs: il s'agit de faire en sorte que «les in térêts de porteurs de titres [de la Dette] et ceux des Egyptiens soient identiques (63).» La pensée de Cromer s'inspire de son expérience indienne: tout d'abord, ajuster les dépenses administratives aux ressources tirées du pays; organiser la perception de l'impôt au moment même des récoltes; le recours aux emprunts et investissements étrangers, rendu inévitable par cette «conception négative du budget» ; enfin, et surtout, les grands travaux publics. Les conseillers et les principaux cadres de l'administration britannique viennent des Indes: Lord Northbrock, Lord Ripon, Lord Salisbury, Cromer lui-même, Sir Colin ScottMoncrieff, Sir Williams Garstin, Sir John Scott, W. Willcocks (64). De 1885 à 1891, £ 1.800.000 [L.E. 1.755.000] sont consacrées à l'irrigation; il s'agit de remplacer l'irrigation par bassins par l'irrigation pérenne sur toute la superficie cultivable de l'Egypte. Ce sera l'objet des barrages: réfection du barrage du Delta (1891) ; construction des barrages d'Assouan et d'Assiout (1902), de Ziftah (1902), d'Esnah (1909) ; surélévation du barrage d'Assouan (1912) (65). Les résultats sont frappants: alors que la superficie de terres arables passe de 4.764.000 faddâns en 1881, à 5.503.000 faddâns en 1913, la superficie cultivée, grâce aux trois récoltes annuelles, monte en flèche, de 4.762.178 faddâns en 1879, à 7.712.412 faddân'S en 1913. L'Egypte devient véritablement la « plantation cotonnière du Lancashire» ; le coton occupe

22,4 % de la superficie cultivée en 1913, contre II,5 % en 1879 ;
62. Robert L. Tignor:
du
« «

British agricultural

in Egypt 1882-1892», Agricultural il cite les témoignages de Julien

1887, et, surtout, W. Willcocks: «Egypt during the 40 years occupation », Bull. Inst. Eg., viii (1926), 185-203.

Bulletin de la direction de l'hydraulique est de Cromer,

History, xxxvii (\1963), n° 2, 63-74; Barois : L'irrigation en Egypte, extr.

and hydraulic

policy

agricole », 2 vol., Paris,
of British (1877),

63. La phrase

qui rappelle

son

«

principe

inéin

branlable» du temps qu'il était commissaire à la Dette Egypt, 1902, n° 1, 3, in Th. Rothstein: Egypt's ruin, 301. 64. R. Owen: Cromer's Indian exper. 65. A. E. Crouchley: Econ. de1!. mod. Eg., 145-52.

3

50

IDEOLOGIE

ET RENAISSANCE NATIONALE:

L'EGYPTE

MODERNE

la production cotonnière passe de 1.818.000 à 6.250.000 qantârs, entre 1884 et 1908, et la valeur des exportations cotonnières de L.E. 6.244.000 à 17.091.000, au cours de la même période 67 % des exportations totales en 1884 et 83 % en 1906. Des autres produits du sol, seul le maïs montre une progression (de 14 à 24 % de la superficie cultivée, entre 1879 et 1913) ; le blé tombe de 20,6 à 16,9 0/0, la canne à sucre de 1,1 à 0,6 0/0, etc. Dès lors, l'Egypte est contrainte d'importer ses produits de subsistance, dans une proportion qui ne cessera de croître (66). Les méfaits de la monoculture et de l'agriculture intensive se font bientôt sentir: l'année 1903 marque le début du déclin de la productivité du sol du fait de la hausse dangereuse du niveau de l'eau sous terre, de la propagation du ver à coton et autres insectes nuisibles, de l'inefficacité du drainage (67). L'industrie naissante est frappée à mort par Cromer: en 1904, l'usine est définie comme «un établissement qui perturbe le repos ou nuit à la santé, ou est dangeureux (68)>>; l'industrie du tabac est étranglée par les mesures décrites ci-dessus; celle du textile doit payer

8

%

de taxes spéciales, pour être sur le même pied que les imporimporté

tations européennes; il en est de même pour le charbon et les autres combustibles. quent

La guerre frappera durement les classes populaires qui mande céréales, en 1918-19 : l'index du coût de la vie en 100) ; les importations de charbon et 1920 est de 237 (1914 de pétrole montent en flèche. Le résultat le plus dangereux de

=

66. Th. Rothstein: Egypt's ruin; François Charles-Roux: «La production du coton en Egypte », Re.vue Economique Internationale, i, 1909, 303-39 [330], cité par R.L. Tignor: Agric. and hydraulic policy, 72. 67. Le premier ministre plénipotentiaire des Etats-Unis témoignera plus tard: «Les occupants étrangers désiraient le coton; ils savaient, à partir de leur expérience passée, que, malgré la mortalité effrayante, malgré les terribles conséquences des contagions diverses et des maladies infectieuses telles que la diphtérie, la fièvre pourpre et le trachome qui les accompagnent, les rangées de travailleurs continueraient d'être remplies du fait de la population grandissante.» (J. Morton Howell: Egypt, past, present and future, Dayton, Ohio, 1929, 155). «Les Britanniques ne remirent pas en fonction le Département de l'Agriculture, après 1879, laissant les fallâhs pour l'essentiel
à leurs procédés de culture

siècle. L'Egypte manquait surtout d'un programme continu de recherche agricole» (R. L. Tignor: Agric. and hydraulic policy, 72-3). Le géographe égyptien, Izzedin Ahmed Farid, tout en constatant les dégâts, ne pense pas qu'ils soient dûs à l'Irrigation pérenne: The introduction of perennial irrigation in Egypt and its effects on the rural economy and population problems of the country, th. Ph. D., London, ex. polyc., 1937, i, in «abstract », sans pagination. 68. Cité in Salâmah Moûssâ: Tarbiyat Salâmah Moûssâ, 'Je éd., Mou'assassat al-Khângî, Le Caire, 1958, 203; également, 50-61, 200-9; Shohdî 'Atiyyah al-Shâfé'î: Tatawwor al-harakah al-wataniyyah alMiçriyyah 1882-1956, AI~Dâr al-Miçriyyah li'l-Kotob, le Caire, 1957, 5-10; F. Girgis: Târîkh siyâsî, 108-17. A. E. Crouchley ~passe élégamment la question sous silence dans son Ecan. dev. mod. Eg.

[...]

jusqu'à

la

première

décade

du

2()e

L}EVOLUTION

ECONOMIQUE

51

la guerre de 1914-18, sur le plan qui nous occupe ici, est de lier la valeur de la livre égyptienne - jusqu'alors couverte par profitant de la guerre, la l'or - à celle de la livre sterling: Grande-Bretagne contraint l'Egypte à se contenter d'une couverture faite, pour l'essentiel de Bons du Trésor britannique; l'Egypte, ayant abandonné l'étalon-or, est condamnée à subir

une dévaluation
sterling (69).

de 30

%

en 1910, puisque tel est le sort du

Jusqu'à l'occupation britannique, l'esse.ntiel des capitaux étrangers investis en Egypte s'oriente vers les fonds d'Etat. Les années 1860-1870 sont également l' «âge d'or» des banques privées, au moment où le prix du qantâr de coton passe, de 20 riâls en 1860, à 52 riâls en 1864 ; il s'agit de financer les exportations qui augmentent de 0,5 à 1,8 millions de qantârs au cours de la même période. Quatre facteurs vont accélérer l'implantation bancaire, selon ~Alî al-Gereitlî : la création des Tribunaux Mixtes en 1875 et la réorganisation des Tribunaux indigènes en 1883 ; la fin du chaos monétaire par la fixation de la valeur de la livre égyptienne en 1885, sur la base de l'or; la perception des impôts en monnaie et l'augmentation des recettes gouvernementales; enfin, la propagation d'un état d'esprit économique moderne, notamment en matière des instruments de crédit (70). Les progrès de l'irrigation et de l'agriculture vont, tout naturellement, attirer la spéculation. Les indications de caractère légal ne fournissent pas de clé pour l'interprétation: après la loi du 28 avril 1908 sur la nationalité des sociétés anonymes, on en compte 104 de nationalité égyptienne, sur un total de 165 (38 anglaises, 16 belges et 6 françaises). A la veille de la guerre, le capital total en circulation des sociétés anonymes constituées en Egypte est de L.E. 100.152.000, sans tenir compte de la Compagnie du Canal de Suez et des filiales des sociétés et banques étrangères établies à l'étranger (71). Les intérêts et
69. A. E. Crouchley : Ibid., 201-8. 70. 'Alî tal-Gereitlî: Tatawwor al-nizâm al-macrafî fî Miçr, in BOUJhoûth al-'îd al-khamsînî 1909-1959, Société Egyptienne d'Economie politique, de statistique et de Législation, Impr. Société Orientale de Publicité, Le Caire, 1960, 204-6; il envisage ces facteurs par rapport à révolution bancaire, d'une manière plus spécifique. Pour Gamil K. Osman Ghaleb, les deux facteurs essentiels sont la création de la « Caisse de la Dette» et celle des Tribunaux Mixtes (Cap. étr. Eg., 292). y ajoutant l'irrigation J. Ducruet reprend l'analyse de Ghaleb, en (Cap. europ. Proche-Orient, 287-8; notons, au passage, que l'élévation du barrage d'Assouan est de 1912, non de 1902, comme mentionné). 71. A.E. Crouchley : The investment of foreign capital in Egyptian companies and public debt, Ministry of Finance, Technical paper n° 12, Le Caire 1936, 45, 72, 156-95. Du même auteur, in Econ. dev. mod. Eg., 179-80. Analyse détaillée in Cap. étr. Eg. Bon résumé in J. Ducruet : Cap. europ. Proche-Orient, 297-93.

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ET RENAISSANCE NATIONALE:

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dividendes payés à l'étranger sur les titres des sociétés anonymes ef la Dette publique passent d~ L.E. 4.841.000 en 18.84-92, à L.E. 8.918.000 en 1903-7, puis à L.E. 7.183.000 en 1908-14 (72). La concentration des capitaux étrangers se fait en direction du crédit foncier - près de L.E. 60 millions - nettement plus rentable que les autres branches de l'économie (73) ; le résultat de cette spéculation sera le krach de 1907. En 1914 - et toujours sans compter la' Compagnie du Canal les avoirs étrangers dans les sociétés opérant en Egypte, ainsi que la Dette publique et les filiales des ,sociétés européennes, vont atteindre quelque L.E. 200 millions, pour lesquels l'Egypte verse L.E. 9 millions par an (74). Trois pays se partagent l'essentiel 'gers : la France, la Grande-Bretagne, des investissements la Belgique. étran-

Selon les estimations de François Charles-Roux, les capitaux français atteignent un total de 3 milliards de francs, en t9I1, y compris les Dettes et les capitaux de la Compagnie du Canal (75). Une part importante s'oriente vers les «entreprises municipales» : e~u et gaz; il convient de noter la création de certaines industries, notamment celle du sucre, avant le coup d'arrêt de 1905 ; enfin, les années 1904-5 marquent l'entrée en force dans le domaine des sociétés de prêt hypothécaire, où, pourtant, dès 1880, le «Crédit Foncier Egyptien» s'arroge la part du lion. Les capitaux britanniques s'orientent, pour l'essentiel, dans le secteur bancaire, notamment par la création de la «National Bank of Egypt », en 1898, afin de contrôler la politique financière du pays. Il s'agit bien d'une tradition: déjà, en 1856, les agents de l'East India Company mettent en place une banque, la « Bank of Egypt », qui préfigure l'institution de 1898, mais avec un objectif plus modeste, à savoir d'alimenter les circuits commerciaux et administratifs dont la densité croît en raison du développement des moyens de communications vers l'Inde, à travers l'Egypte. Quelques investissements se font dans des sociétés anonymes agricoles et industrielles, où le pétrole joue un rôle grandissant. Selon Sir George Paish, la Grande-Bretagne investit
72. A.E. Crouchley : Foreign capital, 170. 73. En 1911, les dividendes moyens des actions sont comme suit: crédi t hypothécaire et transports 9% ; banques 7,4%; sociétés commerciales 5,83 % ; autres types de sociétés 2 %. (R. Maunier : «Les sociétés anonymes en Egypte Eg. Cant., mars 1914, 179-87). Cet auteur, comme A.E. Crouchley (Eeon. dev. mod. Eg., 180) rend cet état de choses directement responsable du krach de 1907. 74. A. E. Crouchley : Ibid., 180
)},

502.

75. « Le capital français en Egypte», Eg. Cont., ii (1911), n° S, 465-

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

53
anonym~s

£ 44,9 millions en 1913, dont 29,7 dans y compris la Compagnie du Canal.

les sociétés

Les hommes d'affaires belges - de Léon Maskens à Edouard Empain - déploient une grande initiative: 50 % de leurs capitaux vont vers les sociétés agricoles et immobilières; le reste sert à des travaux d'infrastructure, tramways, chemins de fer, et la ville d'Héliopolis (76). Telle est la situation, en 1919, au moment de la révolution: l'économie égyptienne, pénétrée, dans tous ses secteurs, par les capitaux européens; le pouvoir de décision entre les mains de l'occupant; et celui-ci, préoccupé, avant tout, de démanteler l'œuvre d'édification économique nationale entreprise, pour faire de l'Egypte son meilleur fournisseur de coton. Le principal critique de l'œuvre britannique en Egypte, Théodore Rothstein, écrit justement en 1910: «Au cours de leurs vingt-huit années de domination, les Britanniques n'ont pas été seulelnent incapables de construire une seule industrie manufacturière, mais ils ont tué d'une manière efficace toutes les possibilités qui existaient pour en créer une (77). » Il n'en est de meilleur témoignage que ces lignes extraites du Rapport annuel de Cromer pour l'année 1905 : «La différence est apparente pour tout homme dont les souvenirs remontent à quelque dix ou quinze années plus haut. Des quartiers qui étaient autrefois de véritables ruches ouvrières d'industries diverses: filage, tissage, tressage, rubanerie, teinture, fabrication de tentes, broderie, cordonnerie indigène, orfèvrerie, trituration d'épices, bosselage de cuivre, fabrication d'outres en peau, sellerie, fabrication de tamis, de pênes et de verrous en bois, serrurerie, etc., ont dû réduire leurs proportions, ou ont complètement disparu. Des cafés ou de petites boutiques de bric-

76. L'état détaillé de ces investissements, et de ceux des pays européens et autres qui jouent un rôle secondaire, in : A. E. Crouchley: Foreign capital; G. K. O. Ghaleb : Cap. étr., Eg.; F. Charles-Roux:
Capital français Eg.; Georges Paish : Great Britain's investment in other lands '>1 Journal of the Royal Statistical Society, Sept. 1909 et Jan. 1911 (ainsi que le Statistical supplement », 14. 2. 1914); H. de Saint({ ({

Orner: Les entreprises belges en Egypte, Bruxelles, 1907; J. Erman : art. in Revue d'Egypte économique et financière, 15 avril 1950; J. Ducruet: Cap. europ. Proche-Orient, 293-9; A. al-Gereitlî: Tatawwor
nizân1 1'l1açrafî, 207-40. Sur la « Bank of E'gypt », voir A. E. Crouchley : « The Charter of the Bank of Egypt (1856) », Bulletin de l'Institut d'Egypte, xxi (1939, 31-41). Vue d'ensemble in Ahmed el-Emary : «Les relations économiques entre l'Egypte et l'Europe de 1850 à 1882 d'après les rapports inédits des consu'ls de France », Ibid., xxxiv (1953), 57...71. 77. Egypt's ruin, 307.

54

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ET RENAISSANCE NATIONALE:

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à-brac européen se rencontrent de productifs ateliers (78).»

aujourd'hui

où étaient

autrefois

Lignes éclairantes. Emotion sincère, ou remords? L'homme s'en va bientôt, son œuvre accomplie. Celle-ci sera la source directe de la révolution qui se déclenche en 1919 et se termine, le mercredi 13 juin 1956, quand le dernier soldat de Sa Majesté quitte le territoire égyptien. Pourtant, de pl us près. l'Egypte construit et avance, péniblement. Voyons

Section

3. - L'effort autochtone économique.

d'édification

L'occupation peut et doit marquer une coupure dans toute périodisation de l'histoire politique. En matière d'évolution économique, l'occupation militaire consacre la rupture et institutionnalise l'investissement par l'impérialisme; et il est rationnellement légitime de considérer 1879 comme marquant la fin de l'autonomie égyptienne. Dès lors, pour situer l'effort autochtone d'édification économique, il nous paraît utile d'en dresser le tableau en deux étapes: de 1840 à 1879-82 ; puis, sous l'occupation britannique, à partir de 1882. Une coupure qui s'arrêterait strictement à 1879 risquerait de contraindre à un tableau tronqué de cette évolution qu'il convient de saisir, précisément, dans son mouvement. La première étape (1840-1879) est celle de la transition d'une économie profondément marquée par le «féodalisme oriental» à une économie capitaliste retardataire de type colonial à prédominance agraire dominée par l'Etat, qui reprend et étend la volonté de modernisation de Mohammad-~Alî. En fait, la politique du monopole, qui frappe durement les privilèges de l'ancienne féodalité et concentre la terre, entre autres
78. Rapport de Lord Cramer sur l'Egypte et le Soudan pour l'année 1905, trade fr., Impr. Nationale, Le Caire, 1906, 117. L. Bréhier, après avoir constaté que l'Egypte est, pour les impérialistes, «une des plus belles fermes de l'Empire britannique», poursuit: «On a remarqué av~c étonnement que l'Egypte qui avait tenu une place si brillante aux expositions universelles de 1867 et de 1878, n'était représentée à celle de 1900 que par un bazar. C'est là sans doute un contraste voulu.» (L'Egypte de 1798 à 1900, 271). Mêmes conclusions de I. G. Lévi: «L'industrie égyptienne et l'avenir économique de l'Egypte », Eg. Cant., xviii (1927), n° 100, 359-82.

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

55

choses, entre les mains du vice-roi, prépare la voie à la propriété privée de la terre, par le biais de l'usufruit (1). En 1846, un décret permet d'hypothéquer les terres détenues en usufruit. En 1854, les transferts de titres de propriété usufruitière doivent se faire devant les tribunaux. C'est cependant la loi du 5 août 1858, promulguée par Sa ~îd, qui institue formellement le droit de propriété privée de la terre, selon des modalités diverses (clause 25) ; celui d'héritage est reconnu en 1858. Plusieurs mesures successives, qui s'échelonnent de 1858 à 1871, assimilent les terres rizqah, awsiyah et ab~âdiyyah aux terres kharâj, touchées par les réformes. En 1880, pratiquement la plupart des propriétaires terriens détiennent leurs terres en toute propriété (2). La superficie des terres cultivées passe de 3.856.226 faddâns en 1840, à 4.758.474 faddâns en 1882 (3), grâce aux grands travaux d'aménagement et d'infrastructure, entrepris essentiellement sous Ismâ ~î1. On voit mieux, depuis quelque temps, l'utilisation efficace par Ismâ~îl des emprunts étrangers. Déjà, ~Abbâs amorce ce processus, en octroyant à George Stephenson, en 1851, le contrat pour la construction du premier chemin de fer qui doit relier Alexandrie au Caire. Sous Sa ~îd, Kafr al-Zayyât, Tantâ et Suez sont reliées à la capitale; on lui doit également la construction de la grande forme de radoub de Suez, le curage du canal Mahmoûdiyyah. L'Egypte redevient ainsi le lieu de jonction entre la Méditerranée et la Mer Rouge (4). A. E. Crouchley, parti du rapport Beardsley (5), estime à L. E. 51.394.000 le total des dépenses engagées par Ismâ cn pour les grands travaux: 112 canaux s'étendant sur 8.400 miles - soit un travail d'excavation qui, comparé à celui entrepris pour le Canal, est dans la proportion de 165 à 100 - ; plusieurs milliers de miles de canaux drainés; 430 ponts construits; la transformation d'Alexandrie en meilleur port de la Méditerranée; 15 phares sur les deux mers; 1. G. Baer : Landownership, 7. 2. Sur cette évolution, of. : A. E. Crouohley : Econ. dev. mod. Eg; M.F. Leheitah : Târikh iqtiçâdî, 221-6; 290-5; I. tÂ.mer : Al...ard, 70-92; G. Baer : Landownership, 7-12. I. tÂmer et G. Baer se montrent plus nuancés que le classique A. E. Crouchley. 3. M.F. Leheitah : Târîkh iqtiçâdî, 290, qui dresse le bilan des travaux antérieurs. 4. A. Linant de Bellefonds : Mémoires sur les principaux travaux d'utilité publique exécutés en Egypte, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, Paris, 1872-3. 5. Il s'agit du Rapport commercial et politique envoyé par M. Beardsley, agent et consul-général des Etats-Unis en Egypte, à son ministre à Washington, relativement aux grands progrès sous le règne
d'Ismâ ~îl, déposé aux Archives du palais de
~

Abdîn, doss. 38/5.

56

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NATIONALE:

L'EGYPTE

MODERNE

910 miles (1.881 kms) de chemins de fer; 5.200 kms de lignes télégraphiques, plus 2.000 kms au Soudan; 64 usines de sucre (6). Il rétablit le service des postes, après une période de chaos sous Safîd (7) ; en 1874, l'Egypte signe les accords du 1er Congrès international des Postes à Berne. L'introduction des égouts, l'amélioration des rues du Caire et d'Alexandrie, la fourniture d'eau douce et d'éclairage à plusieurs quartiers, la modernisation du Caire sur le modèle de Paris - autant de travaux d'édilité qui viennent compléter les grands travaux d'infrastructure (8). L'essentiel de l'industrie, nous l'avons dit, consiste dans la ulÎse sur pied de l'industrie sucrière, directement reliée aux intérêts d'Ismâfil; la production excédant les besoins de la consommation locale, 661.000 qantârs de sucre sont exportés en 1880. Plusieurs boulangeries, deux manufactures d'habillement au Caire, une usine à tarboûsh, une tannerie à Alexandrie, une fabrique de pierres à Qalyûb, l'Imprimerie Nationale et une usine de papier à Boulâq sont créées par l'Etat; à partir de 1852, plusieurs industries privées, à capitaux européens, s'installent dans les deux capitales : boulangeries et minoteries; fourniture d'eau et de gaz; tramways urbains" notamment (9). Le développement en flèche de l'économie égyptienne s'inscrit dans les courbes du commerce extérieur: de 1849 à 1862, les exportations atteignent un total de £ 36.339.543 [L.E. 35.431.054], contre des importations pour £ 29.641.151 [L.E. 28.900.122], soit un excédent de, £ 6.698.588 [L.E. 6.531.123] ; sous Ismâ fil, de 1863 à 1875, ces çhlffres sont respectivement de £ 145.939.273 (L.E. 142.290.791] et £ 61.939.736 [L.E. 60.391.243], soit un excédent de £ 83.999.536 [L.E. 81.899.548], une progression de 1.154 f~ sur la période précédente (10). En fait, bien que le boom dû à la guerre de Sécession permette un bond prodigieux des exportations entre 1860 et 1853, celles-ci demeurent toujours excédentaires, tout au long de cette période (11). En treize années de 6. A. E. Crouchley : Eeoll. dev. mod. Eg., 116-7,qui donne le chiffre en miles, puis, p. 141, en kms. Egalcm~nt, Jacques Tagher : « Le centenaire de la construction des chemins de fer en Egypte», Cah. Hist. Eg., v, (/1953), n° 4, 256-65. 7. Jaoques Tagher: «La création du service postal égyptien au XIXe siècle», Cah. Hist. Eg., iii {1951) n° 3, 263-80. 8. A. Sammarco : Sa~îd et I smâ~U, ch. xii, 223-40. 9. Tableau général in ~A.-R. al...Râfé~î : ISl'nâcîl, vol. ii, ch. 10, 4-24; A.E. Crouchley : Eeon. dev. mod. Eg., 135-6. 10. Archives du palais de ~Abdîn, Finances, doss. 38/5, in A. Sammarco : Sa~îd et Ismâcîl, 223; Beardsley: Rapp. eomm. polit., ch. sur Ie commerce et la population; J.,C. McCoan : Egypt as it is, 282. 11. Tableaux détaiJIés in A.E. Crouchley : Eeon. dev. mod. Eg., 136-8.

L'EVOLUTION

ECONOMIQUE

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règne, Ismâ ~îl double le revenu national de l'Egypte, qui passe de moins de £ 4,5 millions [L.E. 4.387.500] à £ 9 millions [L.E. 8.775.000] (12). L'ensemble de ces données est confirmé par le rapport de la mission Cave, en 1876 : les dépenses improductives, les erreurs sont comparables à celles des Etats-Unis et du Canada; en fait, l'Egypte a bien moins gaspillé pour ses chemins de fer que la Grande-Bretagne; l'industrie sucrière est compétitive ; le revenu augmente régulièrement; la balance du commerce extérieur, toujours favorable, monte en flèche; l'administration fiscale paraît efficace; les dépenses annuelles, à part le remboursement des dettes, comprennent «le coût d'un grand nombre de choses qui sont, dans notre pays, l'œuvre de l'entreprise privée, telles que les chemins de fer, canaux, ports, docks, etc. (13). » En fait, constate le Times, «les chemins de fer, l'administration des Postes, les douanes, et le port d'Alexandrie demeurent entre des mains étrangères; mais les Finances et les Travaux Publics, tous les ministères et les administrations générales, sont passés sous un contrôle national exclusif - en un mot, l'Egypte aux Egyptiens n'est plus un rêve, mais la réalité (14). » «La vérité - écrit justement E. de Leon est que les travaux publics commencés et complétés en Egypte durant les douze dernières années représentent un progrès merveilleux et tel qu'on n'en voit de semblable dans nul autre pays, même quatre fois plus grand que celui-ci par sa population et son étendue (15).» On pourrait multiplier les témoignages, tant la légende répandue par Cromer est tenace: selon lui «l'intégralité des emprunts a été gaspillée; exception faite des £ 16 millions dépensées pour le Canal (16).» Les faits démontrent, nous l'avons vu, la fausseté de ce jugement. Cependant, il convient de noter la différence entre le développement de l'économie entrepris par Mohammad-~Alî, et celui de la période 1840-1879. Dans le premier cas, il s'agit - à pàrtir des besoins de l'armée et de l'empire
12. A. Sammapco : Satîd et I smâtîl, 234; Le Rapport de la Mission Stephen Cave le confirme par les chiffres suivants: £ 55.000 en 1804; £ 3.300.000 en 1830; £ 4.937.405 en 1864; ,t 7.377.912 en 1871, un an avant la loi de mouqâbalah (J. C. MoCoan : Egypt as it is, 390). 13. In J. C. MeCoan : Ibid., 384-92, notamment. 14. «Latest intelligence», The Times, 26 avril 1879. 15. E. de Leon: The Khedive's Egypt; or, the old house of bondage under new masters, Sampson, Marston, Searle & Rivingstone, London, 1877, 362-3. 16. Cromer: Mod. Egypt, i : 11. Tous les autres témoins et experts s'inscrivent en faux contre cette assertion, notamment Stephen Cave, Samuel Baker, Beatty-Kingston, L. Wiener, Linant de Bellefonds, E. F. Farman, E. de Leon, K. Vollers, J. C. McCoan, Th. Rothstein, G. Douin, G. Zananiri, A. Sammarco, ~A.-R. al...Râfé~î, etc. Une moisson de témoignages est réunie in A. Sammarco: Satîd et lsmâ'îl, 223-40.

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