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L'empire ottoman face au capitalisme

280 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296402218
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L'Empire ottoman face au capitalisme

Collection « Histoire et perspectives méditerranéennes» dirigée par
Ahmet INsEL, Gilbert MEYNIER et Benjamin STORA Dans le cadre de cette nouvelle collection, les éditions l'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Ouvrages parus dans la collection:
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O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de

A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens. -- Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1929-1956). Juliette Bessis, La Libye contemporaine. Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre (juin 1985), sous dir. J. Guérin. Claude Chiclet, Le Parti communiste en Grèce (1941-1948). -- Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Egypte-Algérie). - Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905) : L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. - Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. - Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire Iveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. - Famille et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. Khair-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes - Marie-Thérèse libanaises.
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Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans mérinides: histoire politique et
sociale (1269-1331). Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L'émir Khaled, premier zaÏm ? Identité algérienne et colonialisme français. Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes. Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-1974) (réédition). Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front populaire. Claude Tapia, Les Juifs sépha'rades en France (1965-1985). Gauthier de Villers, L'État démiurge, le cas algérien. Brahim Zerouki, L'Imamat de Tahart: premier État musulman du Maghreb, tome 1.

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Coordination générale de la collection: Christiane DUBOSSON. Pour tous renseignements concernant ce secteur et pour recevoir le dernier catalogue des Éditions L' Harmattan, écrire à l'adresse suivante: 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris.

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Seyfettin GÜRSEL

L'Empire ottoman face au capitalisme
L'impasse d'une société bureaucratique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-PolytechnÎque 75005 ParÎs

En couverture:

« Kalem Odasi » : le bureau des correspondances

administratives symbolisait en même temps l'administration ottomane.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2.85802.860.5

INTRODUCTION

Dans ce livre il sera question de la dynamique de la formation sociale ottomane. Ceci revient à reconstituer l'histoire de sa genèse, c'est-à-dire l'apparition de ses structures socio-économiques, à dévoiler la rationalité spécifique qui commande à cette genèse, à dégager les contradictions inhérentes au fonctionnement de ses structures et les raisons de son incapacité intrinsèque à produire le capitalisme et, finalement, à décrire le processus de sa périphérisation à travers l'impact du développement capitaliste au Centre. Nous sommes conscients qu'un tel objet d'étude, pour être exhaustif, doit solliciter non seulement l'économie mais aussi la sociologie et peut-être, à un moindre degré, les autre~ disciplines des sciences sociales. Précisons tout de suite que dans les pages suivantes il ne s'agira pas de l'œuvre d'un historien mais de celle d'un économiste réfléchissant sur l'histoire d'une formation particulière. L'abus de réduire l'analyse des multiples aspects d'une réalité complexe au domaine économique risque donc d'être commis bien souvent dans cette étude. Cependant, cet abus n'aurait peut-être pas des conséquences aussi graves qu'il le semble à prime abord, dans la mesure où nous pensons que l'économique au sens large constitue un domaine privilégié à partir duquel il est plus commode, voire indispensable, de saisir le fil conducteur de la dynamique sociale dans

la longue durée, particulièrement pour les

«

sociétés chaudes ».

Qu'il nous soit permis de citer Pierre Vilar dont les lignes suivantes nous paraissent éclairer avec grâce l'approche que nous tenterons d'adopter dans ce livre:

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« L'humanité historique nous paraît donc organisée comme un ensemble structuré de rapports en interaction complexe et contradictoire, où le point d'instabilité se situe à la jonction de la structure des forces productives et de la structure des rapports de production: cette instabilité provoque en ce point l'ébranlement des autres structures, mais de façon fort inégale, et en particulier dans les rythmes [...]. Ces niveaux de structure ont toutes des fonctions régulatrices, indispensables à l'ensemble de la formation historique globale, mais ces fonctions varient selon les formations. Le déplacement des fonctions... (dépend) des contradictions nouvelles nées de l'évolution de la structure des rapports de production dans la formation sociale en cause» (1).

La période historique qui sera à l'étude va pratiquement du XIIIeau Xxe siècle. Notre façon de considérer l'histoire de la formation sociale ottomane nous renvoie à deux problématiques qui sont à la fois distinctes et interdépendantes. La première de celles-ci est le fonctionnement synchronique et diachronique d'une formation sociale agraire de type bureaucratique. La deuxième problématique est constituée par la question des interactions entre le mode de production capitaliste dominant dans les formations sociales du Centre et les modes de production p.ré-capitalistes, plus particulièrement entre l'Europe et l'Empire ottoman. Nous disions que ces deux problématiques sont à la fois distinctes et interdépendantes. Elles sont distinctes dans la mesure où, avant que J'impact du capitalisme ne se fasse sentir, on a affaire à des formations sociales dont la reproduction et la transformation sont régies par des lois internes. Cet énoncé n'exclut point les rapports avec l'Extérieur. Il veut tout simplement dire que la dynamique interne prime sur la dynamique externe. Ensuite, nos deux problématiques sont interdépendantes dans la mesure où ce sont les spécificités des formations sociales pré-capitalistes qui devraient expliquer pourquoi ces formations n'ont pas produit ou n'ont pas eu le temps de produire ce capitalisme. De surcroît, le processus de périphérisation de ces formations, tout en obéissant à la logique du développement capitaliste au Centre, est façonné par leurs structures socioéconomiques traditionnelles qui s'altèrent, voire se détruisent, mais n'en constituent pas moins un élément actif de ce processus. Essayons d'approfondir un peu plus ces deux problématiques et de préciser l'intérêt que présente l'étude de la formation sociale ottomane vis-à-vis de celles-ci. Des économistes classiques à Marx, les sociétés pré-capitalistes ont été étudiées avec plus ou moins d'intérêt. Pour les économistes comme A. Smith ou J.S. Mill, pour ne citer que les premiers noms d'une longue lignée, l'étude des sociétés pré-capitalistes a servi essentiellement de repoussoir ou d'exemple négatif par rapport aux

sociétés capitalistes de l'Occident qui avaient si bien « réussi »grâce à
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la reconnaissance et le respect de la propriété privée. En projetant la société capitaliste sur d'autres réalités historiques, ils se sont permis de taxer les sociétés pré-capitalistes de toutes les tares, de toutes les irrationalités. Ce discours occidentalo-centriste par excellence et de surcroît apologétique, s'interdisait, à cause de ses pré-supposés mêmes, la compréhension de tout ce qui n'était pas occidental et capitaliste. D'après cette lignée d'économistes, la négation de la propriété privée et l'acceptation d'un despotisme de type asiatique (pour simplifier) les auraient condamnés à végéter dans un irrationalisme anti-progressiste. Par contre, l'Occident rationnel et progressiste, partant de la propriété privée et de la liberté individuelle aurait produit ce personnage héroïque, l'entrepreneur capitaliste, bâtisseur infatigable du développement économique, c'est-à-dire de la base matérielle de la civilisation. Voilà très schématiquement en quoi consistait l'approche des réalités pré-capitalistes par les économistes libéraux. Certes, la question de la propriété privée est l'un des éléments-clés du passage au capitalisme, mais elle doit être étudiée comme point d'aboutissement avant de servir de point de départ. Ceci dit, l'erreur principale de l'approche que nous venons de résumer, réside dans le fait qu'elle considère la rationalité capitaliste comme étant la rationalité universelle. Ainsi, la possibilité de concevoir les sociétés non-capÜalistes en tant qu'objet d'étude en soi et possédant des rationalités propres, est d'emblée refusée par cette approche. Marx a été le premier économiste et philosophe à rompre radicalement avec cette approche. Sa théorie du matérialisme historique, en relativisant la société capitaliste dans l'Histoire puisque cette société n'est plus considérée comme la consécration du progrès et qu'elle doit être dépassée par la société socialiste - a pu rendre, du même coup, aux sociétés pré-capitalistes la place qui leur revenait dans l'Histoire. Certes, il est difficile de prétendre que la théorie du matérialisme historique soit exempte de toute idée de progrès, voire de téléologie. Et il ne faut pas perdre de vue que certaines de ses formulations simplistes souffrent d'un déterminisme techniciste déroutant. Mais ce n'est pas le lieu d'en débattre. Ce qui est, par contre, indéniable, c'est le changement de perspectif opéré par le marxisme dans l'approche de l'Histoire. Il faut reconnaître que la voie ouverte par le matérialisme historique pour l'étude des réalités pré-capitalistes a été longtemps ignorée avant d'être explorée d'une façon systématique. Marx avait consacre l'essentiel de son œuvre à l'étude du capitalisme. Les allusions aux modes pré-capitalistes, disséminées à travers ses ouvrages, ne sont que des excroissances de l'étude du capitalisme. Engels, avec L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, avait fait peut-être plus que Marx dans ce domaine. Mais on ne peut dire qu'il ait fait avancer beaucoup la recherche en la matière, d'autant 7

plus que les formations pré-capitalistes de l'Asie étaient absentes de son champ d'étude. Il faut également ajouter que ni Marx, ni Engels n'avaient pu complètement échapper à l'occidentalo-centrisme. Mais ils avaient légué une approche de l'Histoire et un concept prometteurs pour l'étude des sociétés agraires autres que féodales: celui du
« mode de production asiatique» (MPA).

Les marxistes qui leur ont succédé, tels que Rosa Luxembourg et Lénine, pour ne citer que les plus célèbres, ne se sont pas davantage intéressés à l'étude des sociétés pré-capitalistes que Marx et Engels. Avec le stalinisme a commencé pour le matérialisme historique en général et le MPA en particulier, une longue traversée du désert. Le concept de MPA fut banni de la théorie. Il ne restait plus aux chercheurs qu'à forcer, à dénaturer et, si ce n'était pas suffisant, à falsifier les faits historiques pour faire rentrer toutes les sociétés historiques dans la mécanique infaillible de la succession des cinq farI~eux modes de production. La nouvelle classe dominante, la bureaucratie soviétique, avait raison de se méfier du concept de MPA. En le creusant, il risquait en effet de se retrouver avec une société de classes, dominée par une bureaucratie dirigeante et exploiteuse, qui n'était justement pas propriétaire privé des moyens de production, notamment de la terre, principal moyen de production au stade agraire. Il était normal qu'un regain d'intérêt pour l'étude des sociétés pré-capitalistes ait eu lieu après la déstalinisation. Des chercheurs tels que Wittfogel, Tokei, Godelier, Amin et bien d'autres ont réhabilité le concept de MPA et ont contribué à l'enrichissement de l'analyse marxiste au sujet des sociétés pré-capitalistes. Toutefois, ces diverses approches, de par leur ancrage dans les présupposés fondamentaux du marxisme, à savoir la détermination des rapports de production par l'évolution des forces productives n'ont pu continuer à élargir, voire même à renouveler la connaissance des sociétés « asiatiques ». Pour cette raison, elles ne nous paraissent pas pouvoir expliquer d'une manière satisfaisante le devenir de ces sociétés, et surtout de mettre en évidence leurs différences critiques vis-à-vis des sociétés féodales d'Europe et du Japon. La connaissance de l'évolution des sociétés pré-capitalistes a été enrichie depuis une dizaine d'années par l'apport d'une anthropologie spécifique qui essaye de situer ces sociétés non pas dans l'histoire mais dans leur histoire. Néanmoins, ces apports concernent tout particulièrement les sociétés dites communautaires dans lesquelles la constitution des classes et de l'État se trouve à l'état embryonnaire ou totalement absente. C'est pourquoi, dans le cadre de ce travail qui interroge plus particulièrement la pertinence du concept de MPA, nous n'avons pas jugé nécessaire d'intégrer ces apports. En étudiant la formation sociale ottomane avant qu'elle ne passe sous l'influence du MPC, nous nous plaçons d'emblée dans cette 8

,

problématique dont nous avons essayé de préciser les contours. L'étude de la formation sociale ottomane présente de ce point de vue un intérêt à plusieurs niveaux. D'abord, nous avons affaire dans

l'exemple ottoman à une formation bureaucratique achevée, c'est-àdire arrivée au terme de son développement. Il est ainsi possible de poser la question du développement capitaliste, ce qui ne peut être fait dans le cas de formations semblables inachevées, comme par exemple l'Égypte pharaonique ou l'Empire inca dans lesquels le développement des échanges marchands n'en était resté qu'à un stade primitif. Ensuite, la formation sociale ottomane n'ayant pas connu de travaux hydrauliques de grande envergure, son étude permet de juger le bien-fondé d'une hypothèse qui remonte à Marx et qui a été défendue avec vigueur par K. Wittfogel dans son ouvrage Le despotisme oriental et qui consiste à établir un rapport de cause à effet entre les travaux hydrauliques nécessitant une organisation collective du travail et l'existence d'une classe dirigeante bureaucratique. La formation sociale ottomane se trouvant ainsi parmi les sociétés agraires non-hydrauliques - c'est aussi le cas de Byzance - présente des similarités dans les structures fondamentales avec la Chine, et constitue par conséquent un objet d'étude propice pour dépasser l'approche techno-structuraliste et pour réhabiliter le rôle de la lutte de classes dans le façonnement des sociétés agraires. Cette discussion va constituer l'objet principal de notre premier chapitre. Une deuxième hypothèse, toujours marxiste, concernant les sociétés « asiatiques» et l'immuabilité/la stagnation de ces sociétés. Nous pensons qu'il est tout à fait erroné de considérer ces sociétés comme immuables. Certes, on n'y observe guère de bouleversements dans les rapports sociaux et économiques comme c'est le cas dans les sociétés féodales en transformation, mais il est indéniable que ces sociétés évoluent sous la poussée des contradictions qui leur sont propres. Le deuxième chapitre de ce livre est consacré à la mise en évidence de ces contradictions et à l'étude du processus de transformation de la formation sociale ottomane. Ce processus pouvait-il donner naissance au capitalisme? Telle est la question ultime à laquelle nous tâcherons de donner une réponse dans le troisième chapitre. La naissance du capitalisme a occupé une très longue période historique. Durant cette période, qui va pratiquement du XIIIeau XVIIIesiècle, dans les formations sociales les plus développées de l'Asie, particulièrement en Chine et à un moindre degré dans l'Empire ottoman, des germes du capitalisme sont parfaitement observables. Bien que l'Europe et le Japon féodal eurent été la scène de cette grande transformation, on ne peut affirmer pour autant et d'une façon catégorique l'impossibilité d'un développement capitaliste dans les formations agraires bureaucratiques dans la longue durée. Mais il apparaît que les handicaps n'y étaient pas moins graves 9

et ils doivent être mis en évidence. A partir du moment où le mode de production capitaliste s'est érigé en système international hiérarchisé, l'évolution des formations sociales agraires de l'Asie ne pouvait plus se faire sur une base autocentrée. Privées d'une dynamique autonome, ces formations étaient condamnées à devenir des éléments périphériques du système capitaliste international. Nous avons consacré le quatrième et le dernier chapitre à l'étude du processus de périphérisation de l'Empire ottoman. Ce processus se divise essentiellement en deux périodes: la première correspond approximativeent au capitalisme marchand et la deuxième au capitalisme industriel. Le processus de périphérisation ne peut s'analyser indépendam~ ment du fonctionnement du système capitaliste à l'échelle mondiale. Le sous-développement des uns et le développement des autres n'est au fond qu'un processus unique et il ne nous paraît pas utile de nous attarder sur l'approche « rostowienne » qui ne considère les pays sous-développés que comme des pays plus ou moins en retard sur les pays développés. Pour comprendre les modalités d'intégration des formations pré-capitalistes dans la sphère de reproduction du MPC, il est indispensable de saisir les contradictions internes du MPC, qui le font déborder des frontières à l'intérieur desquelles il est né. C'est pourquoi nous avons essayé de préciser pour chacune des deux périodes considérées, c'est-à-dire marchande et industrielle, les principaux problèmes auxquels était confronté le développement du capitalisme. Ceci est important pour comprendre la place de chaque formation périphérique dans le système capitaliste international et le rôle que chacune d'elles y joue à différentes périodes. Ce rôle n'est pas fixé une fois pour toutes. Il peut varier d'une période à l'autre et sa détermination dépend largement des structures sociales et économiques antérieures à l'agression par le MPC de la formation considérée. C'est pourquoi les processus de périphérisation sont différents les uns des autres. Trois groupes de formations périphériques peuvent être en gros distingués: l'Amérique latine, l'Afrique et l'Asie. Dans les formations latino-américaines, les modes de production pré-capitalistes ont été entièrement détruits par la colonisation. Les communautés indiennes, en tant que débris de ces modes de production ont été intégrées dans les économies de mines et de plantations, économies modelées selon les intérêts du capitalisme marchand. Ces économies ne pouvaient fonctionner sans un flux continu d'esclaves. Les ressources humaines latino-américaines ayant été épuisées pour une grande part, il a fallu se tourner vers d'autres sources de maind'œuvre. C'est ainsi que l'Afrique s'est vue attribuer le rôle de producteur d'esclaves. Contrairement au cas latino-américain, dans le cas 10

africain, il n'y a pas eu de destruction des modes de production pré-capitalistes. Les formations sociales qui avaient largement dépassé le stade communautaire, comme par exemple le royaume du Ghana ou l'empire du Mali, se sont avérées contenir des structures tout à fait efficaces à la fourniture d'esclaves. Le capitalisme marchand ne pouvait guère espérer mieux. Tel était en gros la base sur laquelle l'accumulation primitive du capital s'est essentiellement opérée. Et il est facile de comprendre pourquoi l'attention des puissances capitalistes s'est surtout concentrée sur la zone atlantique à l'époque du capitalisme marchand. Mais ce n'est pas pour autant que l'Asie fut abandonnée à son sort. Il faut, cependant, convenir que, à part les Indes hollandaises (Indonésie) et quelques comptoirs occidentaux circonscrits à un nombre réduit de ports, l'influence du MPCsur les formations sociales asiatiques a été superficielle. Cette influence s'est pratiquement réduite à l'échange marchand. Il ne faut cependant pas en déduire que les formations bureaucratiques de l'Asie n'ont pas joué un rôle dans l'accumulation primitive, bien que ce rôle soit secondaire par rapport à la saignée qu'ont subi les formations africaines et latino-américaines. Nous avons tenté de préciser le rôle joué par la formation ottomane qui a une valeur d'exemple à cet égard. Avec le passage du capitalisme au stade industriel, cette structure du système capitaliste international a été remodelée. En effet, les formations périphériques devaient désormais répondre aux nouveaux besoins du capitalisme; l'extension des marchés, la production des matières premières à bon marché en étaient les plus importants. Une 'redétermination des rôles et des changements de statuts étaient ainsi venus à l'ordre du jour dans la périphérie. En Amérique latine, le colonialisme portugais et espagnol devenu archaïque a été remplacé par des formations non-coloniales qui devaient constituer des marchés ouverts et fournir des matières premières variées et non seulement de l'or et de l'argent. Quant à l'Afrique, il convenait qu'elle soit rapidement colonisée pour que des structures de production capables de. répondre aux besoins du capitalisme industriel puissent être mises à la place des structures pré-capitalistes. L'Asie, non plus, n'a pas tout à fait échappé à la colonisation et l'Inde était, d'ailleurs, colonisée très tôt, à partir de 1757. Au XIxe siècle, d'autres pays asiatiques, comme par exemple les pays indochinois (sauf la Thaïlande) ont été colonisés à leur tour. Cependant, certains pays comme l'Empire ottoman, la Chine ou l'Iran ont pu résister plus longtemps à cette agression. Dans le cas de ces formations non-coloniales nous observons trois
formes distinctes d'articulation avec le Centre: 1 - échange de marchandises; l'exportation de produits industriels et
l'importation de matières premières et de denrées alimentaires; 11

2 - exportation de capitaux; fonds prêtés aux États périphériques;
3

- exportation

de capital.

Pour la période industrielle (XIXe siècle) nous avons retenu les deux premières formes d'articulation, en tant qu'éléments significatifs du processus d'intégration de la formation ottomane dans le système capitaliste international. C'est à l'étude du commerce extérieur que nous avons consacré l'essentiel de notre propos. Ce choix s'est imposé pour deux raisons: d'abord cette forme d'articulation revêt une importance toute particulière du point de vue du fonctionnement du capitalisme industriel et elle implique directement l'intégration de l'économie ottomane dans la division internationale du travail. Ensuite, du point de vue quantitatif, les échanges de marchandises occupent de loin la première place par rapport aux fonds prêtés à l'État ottoman. L'articulation par le biais des prêts/remboursements a mobilisé des fonds importants et elle méritait certainement une place plus large mais les contraintes pratiques nous ont obligé de traiter ce sujet d'une façon succincte. Quant à la dernière forme d'articulation, c'est-à-dire les investissements directs, ils n'ont pas eu une ampleur importante dans l'Empire ottoman par rapport aux autres pays périphériques. D'ailleurs, plus de 70 % des investissements directs a été consacré à la construction des chemins de fer et à la fondation des banques. Ce type d'investissement a essentiellement contribué à l'extension des échanges marchands plutôt qu'au développement des rapports de production capitalistes. C'est donc de ce point de vue que ces investissements ont été étudiés. En somme, c'est du phénomène de l'ouverture de l'économie ottomane sur l'extérieur et de ses conséquences au niveau de la production et du revenu national qu'il sera question dans la dernière partie de ce livre.

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CHAPITRE

I

LA FORMATION

SOCIALE OTTOMANE

SA GENÈSE ET SON MODE DE FONCTIONNEMENT

Dans ce premier chapitre, nous nous proposons d'étudier une longue période historique, qui va pratiquement du XIV"au XVIIesiècle. Dans les pages qui suivent il ne saurait être question d'une analyse historique exhaustive de la formation sociale ottomane. Certains aspects de cette histoire, particulièrement les questions d'idéologie et de culture ne seront pas traités. Il nous importe de connaître la genèse, les structures et le fonctionnement de la société ottomane afin de pouvoir répondre à une question fondamentale: peut-on discerner une rationalité commune à toutes les formations sociales agraires organisées sous l'égide d'un État centralisateur et de type bureaucratique. La réponse à cette question contient et dépasse les réponses contradictoires d'une autre question: comment caractériser le mode de production dominant au sein de la formation sociale ottomane? L'étude d'une société complexe évoluant sur une longue période historique comporte des risques non négligeables. En effet, le danger de se noyer dans un flot de descriptions, la platitude d'un discours trop événementiel ou l'entassement pêle-mêle d'une masse d'argumentation dont l'articulation interne est insaisissable sont les principaux risques d'une telle étude. C'est au lecteur, bien sûr, d'apprécier dans quelletÎlesure nous avons su éviter ces risques. Pour notre part, nous avons essayé, le plus possible, de traiter les éléments qui nous paraissaient fondamentaux par rapport à la problématique mentionnée ci-dessus et qui peut être formulée à nouveau de la façon suivante: selon quelle rationalité une société agraire de type bureaucratique s'est-elle construite et fonctionne-t-elle sur la base 13

d'un surproduit essentiellement agricole et quelles sont les contradictions inhérentes à une telle société? Au préalable, il nous faut commencer par un minimum de descriptions; celles des structures économiques, sociales et politiques de la formation sociale ottomane, non pas dans une période historique déterminée - pour le lecteur exigeant nous pouvons grossièrement la placer entre 1400 et 1550 - mais en tant que modèle concret exprimant la spécificité historique de la formation sociale ottomane.

J. LE MODÈLE OTTOMAN

Un modèle est toujours le produit d'une construction théorique. Mais cette construction ne procède jamais, et ceci plus particulièrement dans le cas de la modélisation d'une formation historique, à partir d'abstractions. Il s'agit d'une reconstruction des données concrètes au niveau de l'intellect afin de produire la connaissance scientîfique de la formation sociale étudiée. La modélisation fait partie en somme, du processus de la connaissance. La base de la formation sociale ottomane est jetée au XIV"siècle. Au xV siècle, et plus précisément à partir de sa deuxième moitié, elle fonctionne - elle se reproduit - sous sa forme achevée. Approximativement à partir de la moitié du XVIesiècle commence un processus de transformations économiques et sociales sur lequel se greffera vers la fin du XVIIIeet au début XIXe, un deuxième processus, celui de la périphérisation, qui deviendra rapidement déterminant. Au terme de ce processus, la formation sociale ottomane deviendra une formation périphérique dépendante du capitalisme.

1. . Le régime de la terre
La terre étant le principal moyen de production, le régime de la terre, autrement dit le mode de production et les formes de propriété agraire constituent la base matérielle sur laquelle s'articule le commerce, donc la structure ,urbaine, ainsi que les superstructures institutionnelles composant l'Etat ottoman. La structure foncière de l'Empire ottoman présente une grande complexité, due en majeure partie à l'existence antérieure à sa constitution de différentes formes de propriété de la terre. Tout en men:mt une politique tendant à dissoudre ces différences dans une seule forme de propriété, l'État ottoman est souvent obligé de composer. Cette politique de compromis devait inévitablement aboutir à un ensemble hétérogène. Cependant, une certaine forme de 14

propriété, largement dominante, se dégage de cet ensemble hétérogène: c'est la propriété publique - ou étatique. Le caractère public de la terre exclut la propriété privée, non seulement au sens juridique, mais également au sens d'une appropriation privée du surproduit. Les terres publiques constituent ainsi un domaine particulier dont la forme et le but de l'exploitation se déterminent selon la rationalité spécifique qui régit l'État ottoman. La production y est assurée par des producteurs directs appelés réaya (2), qui ne sont que des usufruitiers héréditaires des lopins de terre publique. Entre l'État et les producteurs directs s'introduit une troisième catégorie, celle du sipahi (3), auquel une quantité donnée de terre - de villages - ainsi que les hommes qui la cultivent sont attribués pour qu'il gère les revenus de ce domaine en vue d'une charge - ou d'un service - publique déterminée. Autrement dit l'État abandonne une partie de ses droits sur le surproduit à un fonctionnaire au lieu de le payer directement. Le système ayant pour base les terres publiques s'appelle le système de timar (4). Le timar est le nom donné à une unité économico-administrative comprenant un ou plusieurs villages, voire de petites villes. Le timar est une unité indivisible. Selon la loi ottomane, il ne peut être ni divisé, ni agrandi par concentration d'autres timars (5). Ils sont systématiquement enregistrés sur un cahier par l'administration centrale. Cette unité dont nous venons de parler ne se définit pas par les exigences de l'organisation de la production agricole. Autrement dit la production agricole n'est pas organisée au niveau de cette unité mais au niveau des sous--unités, nommées tchiftlik, dont la dimension correspond à la capacité de travail d'une famille paysanne dans le cadre de la technologie agricole donnée. Nous reviendrons sur cette question. Pour le moment nous voulons souligner que le timar définit une unité fiscale matérialisée par les revenus annuels supposés. Ces revenus, correspondants pratiquement au surproduit, se présentent sous forme d'impôts. Une fois que le surproduit d'une région est estimé en monnaie, il peut être réparti d'une façon hiérarchique, donc inégale, entre les membres de la classe militair~. En principe, chaque timar est attribué par l'Etat à un sipahi ayant fait preuve de ses capacités militaires. La possession d'un timar est transmissible à l'enfant mâle capable de remplir les mêmes fonctions que son père (6). Cependant l'État a le droit de déposséder chaque moment, ou de muter, le sipahi dont les services sont jugés insuffisants. Toutefois le sipahi ne craint pas de perdre son timar facilement: « Qu'on ne retire pas les timars des sipahis pour des prétextes futiles, sauf s'il a refusé de rejoindre l'armée ou s'il a tué quelqu'un... »(7). Cela dit il semble que dans la pratique, une rotation rapide dans l'attribution des timars l'ait emporté sur la stabilité. Ce qui a bien sûr des conséquences importantes à l'égard de 15

la question de la féodalisation de l'aristocratie militaire (8). Nous y reviendrons. Nous avons parlé du timar comme d'une unité indivisible et fiscale. Étant donné qu'un revenu peut être divisé et réparti entre plusieurs personnes, il était logique qu'un timar ait été possédé par plusieurs sipahis. Dans ce cas, les différentes parties constitutives de ce timar, basées chacune sur un village ou sur un groupe de familles paysannes, étaient attribués à plusieurs sipahis (9) qui devenaient ainsi les co-possesseurs d'un timar. Ce fait montre bien que le timar n'est pas une unité d'organisation de la production agricole mais une création administrative permettant de gérer le surproduit agricole. Le sipahi est chargé d'éduquer et d'entretenir des djebedji (soldats) en fonction du montant des revenus de son timar. Ce revenu est estimé d'avance et de façon rigide, au moment de la constitution du timar par l'administration centrale. A l'appel du pouvoir central le sipahi et les soldats devaient rejoindre l'armée. Le nombre de soldats à la charge du sipahi dépendait bien sûr du revenu du timar, le coût d'entretien du soldat étant estimé administrativement (10). Ce montant variait non seulement d'une région à l'autre -- ce qui est compréhensible puisque les régions étaient économiquement inégales et disjointes -- mais aussi dans le temps selon la hausse des prix. Il faut noter cependant. que, à cause de l'inertie bureaucratique de l'appareil administratif, les ajustements se faisaient avec beaucoup de retard, ce qui a joué un rôle important dans le déclenchement de la crise du XVIesiècle. Selon leurs revenus, les timars se divisaient en trois catégories (11) : - nmar simple: jusqu'à 20.000 aktchés. --- Zéamet: entre 20.000 et 100.000 aktchés. - Has: plus de 100.()()() ktchés. a Le timar simple se subdivisait encore en deux sous-catégories: tezkereli (breveté) et tezkeresiz (non-breveté). L'attribution de ce dernier relevait de l'autorité de Beylerbeyi (gouverneur de région). Les timars non-brevetés formaient la majorité des limars : sur les Il 202 timars se trouvant dans les 26 districts de la région de Roumélie 80 % étaient non-brevetés, soit 6 000 aktchés de revenus au maximum. Les zéamets étaient au nombre de 384, soit 3,4 % du total. Par contre, si on suppose une distribution moyenne à l'intérieur de chaque catégorie par rapport au revenu, on constate que les timars non-brevetés possèdent 35 %, les timars brevetés également 35 % et les zéamets 30 % du revenu total. La première catégorie, timar simple, est attribuée aux sipahis dont la fonction sociale se limite à l'activité militaire, tandis que °la deuxième catégorie est réservée aux membres de la classe militaire qui 16

exercent un pouvoir judiciaire et administratif au sein de leurs domaines. Cette différence de compétence permet de diviser les timars en fonction des pouvoirs détenus par les timariotes : dans le cas du timar « libre », qui recoupe les zéamets, le possesseur monopolise presque tout le pouvoir tandis que dans les timars « non-libres », qui recoupent les timars simples, c'est le kadi (juge et administrateur, ouléma) qui est chargé de la justice et de l'administration en tant que représentant du pouvoir central. Quant à la troisième catégorie, les has, elle est l'attribut des dirigeants de haut rang: pachas, vizirs, etc. Le sultan, ainsi que les membres de sa famille, possèdent également plusieurs has. Cette dernière catégorie, dans laquelle se trouve un nombre restre.int de domaines mais qui comportent chacun de très vastes superficies, ne peut être considérée entièrement comme partie intégrante du système de timar. En effet les détenteurs de has sont en général exemptés des services obligatoires attachés à la possession d'un timar. Aussi ces domaines ne sont pas exploités de la même façon que les timars. La production est assurée soit par une main-d'œuvre salariée, soit par des paysans fermiers. L'utilisation d'esclaves se pratique également mais c'est un phénomène plutôt marginal étant donné leur rareté (leur source quasi-exclusive est la guerre) donc leur prix élevé, ce qui rend irrationnel leur utilisation dans la production (12). La production des has était souvent destinée au marché ou à la maison de son détenteur et les produits autres que les céréales y tenaient une place relativement importante. Cela dit, le fait que le has ne soit la propriété de son possesseur qui le perd en perdant son poste montre que le has relève de la même logique que celle qui sous-tend le système de timar. Avant d'en terminer avec la description des timars, il faut noter. que ce mode de gestion et d'exploitation' n'est pas limi~é à la production agricole et qu'il a un caractère général. Ainsi d'autres revenus, non agricoles, pouvaient être attribués comme timar à un fonctionnaire - qui peut être un civil- en contrepartie d'un service qui n'est pas forcément de caractère militaire. A côté du système de timar, il existait dans l'Emire ottoman une multitude de formes de propriété témoignant de la victoire inachevée de la centralisation. Les terres publiques constituant la base du système de timar avaient pour origine les terres conquises sur le territoire, byzantin ou sur celui des différents royaumes féodaux des balkans. L'Etat ottoman en tant que principal facteur de la conquête, animé par l'idéologie expansionniste islamique, pouvait réclamer le droit de propriété de ces terres, autrement dit pouvait en faire des timars. Ce faisant il respectait parfaitement sa propre légitimité. Par contre, dans le cas des terres conquises sur les beyliks (13) d'Anatolie, l'Etat ottoman s'était trouvé face à des propriétaires 17

fonciers musulmans auxquels, en vertu des lois islamiques, la loi de la conquête n'était plus 'applic~ble (14). Par conséquent, tout en reconnaissant cet état de fait, l'Etat ottoman essaya de s'approprier au moins une partie du surproduit. Cet équilibre se réalisa de diverses façons et produisit des formes de propriété particulières dont nous décrirons rapidement les cas les plus représentatifs. Rappelons toutefois que la conquête en Anatolie n'en avait pas moins procuré une quantité de terres publiques importantes. En effet, une partie non négligeable des domaines appartenant aux familles aristocratiques turques qui dirigeaient ces principautés, a presque toujours été surtout lorsque les beys opposaient une résistance aux Ottomans transformée en terres publiques et incluse dans le système du timar (15). Le yurtluk est un domaine héréditaire. Son possesseur (16), en contrepartie d'un service - souvent des biens d'une quantité déterminée et destinée à satisfaire les besoins de l'armée en campagne - dispose à sa guise des impôts et des amendes. Il fait la justice. La loi stipule que si le bénéficiaire ne s'acquitte pas de ses tâches le domaine doit être donné à son fils ou à quelqu'un de sa famille. Il ressort de ces données que dans le cas du yurtluk, l'État cherche à obtenir des services à partir d'un droit et/ou d'un état de fait acquis (17). Une autre forme est la double propriété: malikane-divani (propriété privée-publique) ou «le timar à deux têtes ». Cette formule concerne essentiellement les terres appartenant aux propriétaires fonciers musulmans qui n'ont le droit de s'approprier, sous forme de rente, qu'une partie de la production. Cette part variait du dixième au cinquième. Le propriétaire n'a aucune emprise ni sur les paysans ni sur l'exploitation agricole. L'État, par le biais du sipahi qu'il nomme, dispose de tous les droits attachés au timar. Ce genre de domaine était surtout concentré dans le centre-est de l'Anatolie. Par exemple les 509 villages des environs d'Amasya, avaient, outre le sipahi, un propriétaire. Ce dernier n'avait droit qu'à une partie de la dîme. Dans cette région cette part variait selon les districts de 19,7 % à 29,5 % de l'ensemble des revenus (18). Cette forme se présente donc comme un équ~libre entre la classe dirigeante ottomane et les puissances locales. L'Etat ottoman arrive, selon les régions et les situations concrètes, à s'approprier une partie plus ou moins grande de la rente foncière tout en étant obligé d'en abandonner une autre partie au propriétaire foncier. Pour terminer, il faut parler des formes qui échappent presque totalement au contrôle de l'État. Elles sont au nombre de deux: le malikane et le vaqf. Les malikane présentent les caractéristiques d'une propriété privée. Cependant il faut se garder d'une comparaison abusive entre le domaine féodal occidental et ce type de propriété. Les historiens de l'Empire ottoman ne font jamais mention de domaines privés ayant 18

une certaine étendue - plusieurs villages par exemple. Cela ne nous permet pas de dire que de tels domaines privés n'existaient pas, mais

on peut en conclure qu'ils étaient tout à fait exceptionnels. Par contre, quand il est question de malikane dans les différents ouvrages d'histoire, il s'agit généralement de vignes ou de jardins potagers proches des villes et des bourgs, dont la forme d'exploitation se rapproche beaucoup plus de la petite production paysanne que du grand domaine féodal. D'ailleurs le malikane ne peut être entièrement considéré comme une propriété privée au sens du droit romain. Bien
'

que le propriétaire ait « le droit d'en user », il n'en a pas pour autant
le droit d'en abuser ». En effet, ces terres étaient laissées à l'usage de leurs propriétaires à condition qu'elles soient cultivées (19). Les terres appartenant aux vaqfs sont autrement importantes. D'abord il ne s'agit pas d'une forme de propriété marginale vis-à-vis de la rationalité du modèle ottoman. Les vaqfs gèrent non seulement des domaines importants mais ils représentent en même temps une institution qui a sa place au sein de l'édifice social. Ils méritent donc qu'on s'y arrête un peu plus amplement: « Le vaqf est un acte juridique par lequel une personne [...] se
«

dépouille d'un ou plusieurs de ses biens (meubles et immeubles, dans certains cas ces biens ne consistent qu'en terres domaniales (publiques» et les met hors du commerce en les affectant à perpétuité à une œuvre, à un but pieux, charitable ou social... » (20).

Les vaqfs se divisent en trois catégories:

- Le vaqfpublic « où la jouissance totale va directement au but final, d'une manière absolue et exclusive de toute restriction» (20). Cette première catégorie doit être considérée cOI?1mele vrai vaqf. Son fondateur n'en tire aucun bénéfice, sauf un certain prestige social et peut-être l'estime du « Tout-Puissant ». Il n'en va pas de même pour
les deux autres catégories et c'est la raison pour laquelle elles sont autrement plus intéressantes. Voyons comment elles se définissent. - ~ Le vaqfde famille est celui dont le fondateur se réserve sa vie durant, l'administration et tous les revenus. Et il stipule qu'après sa mort, ces revenus seront attribués à sa famille et à seS descendants. C'est à l'extinction de ces derniers qu'ils seront destinés à des institutions publiques, aux pauvres, ou bien, dans la plupart des cas aux habitants de La Mecque et de Médine» (21). - Le vaqf semi.familial est un compromis entre le vaqf public et le vaqf familial. Le fondateur crée une institution publique (hôpital, etc...), alloue une partie des revenus de ses biens aux dépenses de fonctionnement de cette institution qu'il administre lui-même et après sa mort, une personne de sa descendance. La famille fondatrice s'approprie tous les revenus destinés au vaqf et elle n'en dépense pour la fondation que la partie nécessaire. Par exemple, dans le cas d'un 19

vaqf fondé en 1795 à Istanbul, revenus concédés (22).

la famille disposait du 40 % des

D'après un échantillonnage fait par B. Yediyildiz à partir des actes de fondation, au XVIIIe siècle la part de chacune des catégories s'établissait de la façon suivante: vaqf public: 18 %, vaqf familial: 7 %, vaqfsemi-familial : 75 % (23). . Ces chiffres sont sans ambiguïté. Les vaqfs étaient surtout fondés pour mettre les biens mobiliers et immobiliers à l'abri de la confiscation. Comme nous le verrons par la suite, les terres publiques cédées comme domaine privé à des particuliers par le sultan étaient presque toujours cédées aux vaqfs, ce qui les mettait à l'abri des retraits, qui ne manquaient jamais de se produire. Puisque c'était le sultan qui avait fait le don à titre personnel, il gardait le droit absolu de reprendre le bien public, ce qui risquait d'arriver à chaque saute d'humeur et changement politique ou par la montée du nouveau sultan sur le trône. D'une façon générale, les fortunes en tout genre, accumulées par les membres de la bureaucratie grâce à l'occupation d'un poste dans l'un des appareils d'État, pouvaient disparaître avec la fin d'occupation de ce poste. Les plus prévoyants ne manquaient donc jamais de les céder aux ~'aqfs. Au lieu de risquer de tout perdre il valait mieux en perdre une partie; c'est la raison d'être des vaqfs semi-familiaux, qui constituaient de loin la majorité des cas. L'organisation des vaqfs s'observe à peu près dans toutes les formations agraires bureaucratiques mais elle est particulièrement importante ~ans les versions islamiques. «Les appareils idéologi-

ques » de l'Etat y trouvent une source de revenus importants. Gérée
par les oulémas (le corps religieux), cette organisation, en dépit des sanctuaires (mosquées) et des écoles religieuses (médressés) permet d'offrir des services sociaux indispensables pour lesquels l'État n'a pas un aklché à dépenser. En somme l'institution de vaqf fait partie intégrante du système. Mais cette intégration est conflictuelle. En effet lorsque l'extension des revenus des vaqfs se fait au détriment des revenus publics, ce qui arrive toujours à partir d'un point d'équilibre, cette institution commence à saper la base matérielle de l'État centralisé. Nous reviendrons sur ce conflit.

2. - Les rapports de production et les rapports sociaux
Le système de limar étant le mode de production-exploitation dominant de la formation sociale ottomane, c'est aux rapports régissant ce système que nous porterons notre attention. En effet c'est par rapport à ce système que les autres modes de productionexploitation se déterminent et se façonnent. Le système de limar se construit à partir de trois agents 20

fondamentaux: le réaya (la paysannerie), le sipahi-voïvode/intendant (dans le cas des has) et l'Etat. La terre étant le principal moyen de production, le surproduit revient à celui qui la possède, c'est-à-dire à l'Etat. Les paysans, en fournissant à l'Etat pratiquement tout le surproduit, acquièrent le droit de cultiver une quantité déterminée de terres, appelée tchiftlik (24). Ce dernier, qui peut être assimilé à la tenure paysanne, constitue l'unité de base de l'organisation de la production agricole. Tant que le paysan ne commet pas d'infractions à la juridiction en vigueur et ne viole pas son statut de réaya, il est l'usufruitier héréditaire de son tchiflik. L'extorsion du surproduit s'effectue par le biais d'un prélèvement en espèces et en nature. Le système d'impôt est très détaillé et complexe mais il nous suffit d'en retenir l'essentiel: le paysan paie d'abord un impôt de la tenure, en fonction de la dimension de cette tenure. Il s'agit donc d'un impôt fixe, payé en argent, dont le montant varie du simple au triple selon les régions; il est de 22 aktchés dans la partie européenne de l'empire, de l'ordre de 30 à 42aktchés dans l'Anatolie de l'Ouest et du Centre, et finalement de 50 à 55 aktchés pour un tchiftlik situé à l'Est ou au Moyen-Orient. D'après S. Yerasimos ces différences s'expliqueraient par les différents degrés d'exploitation pratiqués dans chaque région avant leur intégration dans l'Empire ottoman (25). Le deuxième impôt régulier en argent est la capitation (djizyé) qui est d'ailleurs exigé à l'ensemble des sujets non-musulmans, et pas seulement aux paysans (son montant est de 25 aktchés par personne). Notons que le jeune paysan célibataire musulman payait également 6 aktchés, en tant qu'impôt de la tenure même s'il ne disposait pas de tenure personnelle (26). L'ensemble de ces impôts en argent, en tant que prélèvement fixe, indépendant du montant de la production, visait à se procurer une somme de revenus réguliers. Cette régularité est très importante pour le fonctionnement d'un Etat centralisé. La deuxième catégorie de prélèvement est constituée par un impôt sur la production: l' osür (la dîme). Cet impôt varie entre le dixième coutumes », c'est-à-dire selon l'imposition en vigueur avant la conquête (27). C'est probablement pour cette raison-là qu'il présente en gros la même fluctuation géographique observée dans le cas de l'impôt de la tenure. L'osür ne se limite pas aux céréales mais s'applique à tout produit de la terre ainsi qu'au produit des ruches, des vignobles, des jardins, etc... Il est également appliqué sur les troupeaux de bétail et prend le nom d'agnam (28). Contrairement aux impôts de la tenure et de la capitation, la dîme est payée en nature. Il convient d'ajouter à ces impôts une multitude de droits et

et le cinquième du produit et semble être calculé selon les « anciennes

21

d'amendes ainsi que des impôts extraordinaires qui, petit à petit, devinrent ordinaires (29). L'exploitation du paysan ne se fait pas uniquement par l'extorsion d'un surproduit sous forme d'impôts mais aussi par l'extorsion d'un surtravail. Il s'agit de la corvée. En effet, le paysan était obligé de fournir un travail gratuit au sipahi en effectuant plusieurs travaux; cultiver le hassa, domaine personnel du sipahi (et non privé puisqu'il le perd s'il perd son timar) (30), transporter au marché la récolte de ce domaine, construire des dépôts pour le stockage, etc. Vu la dimension exiguë du hassa (elle est comparable au tchiftlick) et la durée limitée des travaux, la pratique de la corvée doit être tenue pour secondaire dans le cadre du système de timar. La condition sociale du réaya est déterminée d'une façon rigide. Ses obligations peuvent se résumer en trois points: il est lié à la terre - interdiction de la quitter et obligation de la cultiver -, il est tenu de verser le surproduit de la terre à l'État ou à ses représentants, il doit participer aux services et travaux à caractère public, tel l'entretien des routes, etc... (31). Généralement, le réaya pouvait difficilement transformer son statut social et passer dans une autre classe. D'abord un paysan adolescent, s'il était quelque peu doué, pouvait espérer aller au médressé et intégrer le corps des oulémas après avoir réussi à franchir les différents stades de l'enseignement. Le paysan sans terre avait le droit de partir du village s'il continuait à payer sa taxe « capitation ». Et même le paysan possesseur d'un tchift pouvait en faire autant à condition qu'il paye la taxe d'abandon de la tenure ou de passer inaperçu pendant quinze ans (32). Le passage à la classe militaire est beaucoup plus difficile, sans toutefois être impossible: « L'État contrôle rigoureusement les possibilités de passage à la situation de sipahi. On voit même après un certain temps, pour la plupart à la montée au trône d'un nouveau souverain, plusieurs sipahis perdre leurs timars sur la foi de dénonciations uniquement parce qu'ils n'étaient pas fils de sipahi » (33).

3. - Le

commerce et les villes

L'économie ottomane est une économie partiellement monétarisée. L'extorsion du surproduit et sa répartition auxquelles s'a,joute la production d'un important secteur artisanal urbain montrent que des rapports marchands devaient bel et bien exister. L'activité commerciale est loin d'être une activité marginale. Le commerce intérieur de caractère régional et le commerce à longue distance, le traditionnel
,

commerce oriental délimitent un espace économique à l'intérieur
duquel les rapports marchands se reproduisent et se développent. 22

,

Cependant, cet espace économique était étroitement surveillé par

l'Etat. La question du rôle des échanges marchands, la place de la classe commerçante dans une formation sociale agraire bureaucratique doivent être analysés par rapport à cette surveillance étatique, à la volonté de l'État de circonscrire et de contrôler l'espace marchand (34). Avant d'envisager l'étude du problème ci-dessus, nous essayerons dans une première approche, de mettre en vigueur la réalité du commerce et de la production marchande (artisanale) dans la formation sociale ottomane. L'existence d'un marché intérieur dépend pour l'essentiel d'une population urbaine relativement importante. En effet, une dizaine de villes (35) dépassent au xV" siècle le seuil de 20.000 habitants et certaines d'entre-elles, notamment Bursa l'ex-capitale, comportent plus de 50 000 habitants. Selon les historiens, la population de l'Anatolie et de la Thrace est évaluée entre 14 et 16 millions d'habitants au XYIe siècle (36). Au xV" siècle on peut l'évaluer à près de 10 millions d'habitants. Ainsi, il est permis de parler d'une population urbaine qui constitue près de 6 % de la population totale. A partir de 1453 la population d'Istanbul doit être ajoutée à ce pourcentage. Avant la conquête, Istanbul comptait 40000 habitants. Trente ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du Xye siècle sa population est déjà évaluée à 80 000 habitants (37). A l'époque de Selim II (1566), environ 400 000 personnes habitaient Istanbul et vers la fin du siècle il est question de 700 000 habitants (38). Ainsi Istanbul était devenu le centre urbain le plus peuplé de l'Europe (39). Au XYIe siècle, la population urbaine devait probablement compter près de 10 % de la population totale. Le ravitaillement d'une telle population urbaine pose un problème (40). Dans le cadre d'une rationalité qui exclut l'éclosion des rapports marchands, le ravitaillement des centres urbains ne pouvait être réalisé que par un système de rationnement centralisé de certains produits de base (particulièrement le blé et la viande). La pratique du rationnement s'observe surtout dans le ravitaillement d'Istanbul. Toutd'abord en ce qui concerne le ravitaillement du palais dont la population est tout à fait comparable à celle d'une petite ville, on remarque l'absence quasi-totale de l'intervention des échanges marchands. Les has du sultan, souvent situés dans la région d'Istanbul, subviennent directement aux besoins alimentaires du palais. Quant au ravitaillement du reste de la population, le pouvoir central cherche en principe à le résoudre par la fixation de quotas de production pour chaque village en déterminant et les quantités et les prix. La « commercialisation» est assurée par un système de corporations composées de petits marchands pour lesquels, comme nous allons le 23

voir plus loin, les prix de vente sont également fixés. Dans ces conditions, il est difficile de parler des rapports marchands et là où ils semblent apparaître, il s'agit plutôt de rapports formels que réels. Le rationnement autoritaire n'était ni le seul ni le principaldans la mesure où le pouvoir central n'arrive pas à contrôler toute la production et la consommation - procédé de ravitaillement des centres urbains. La commercialisation d'une partie du surproduit agricole apparaît comme une nécessité pour résoudre le problème du ravitaillement des centres urbains dans leur ensemble. Par conséquent, un marché, donc des rapports marchands - réels cette foisexistent. Le terme de « marché» au singulier est peut-être inadéquat. En effet, du fait de l'inexistence d'un réseau de transports développé et de l'existence de droits de douane interne (41), ce « marché» n'est en fait que la juxtaposition des marchés locaux. Dans ce cadre, il serait donc plus exact de parler de rapports marchands localisés. Les rapports d'exploitation dans l'agriculture rendaient possible la commercialisation du surproduit. La classe militaire (les sipahis) pouvait vendre aux marchés des villes une partie du surproduit qu'elle s'appropriait. Bien sûr, le sipahi ne commercialisait pas tout le surproduit dont une partie devait être auto-consommée pour ses propres besoins et pour l'entretien de ses soldats. Probablement, la couche inférieure des sipahis n'arrivait à commercialiser qu'une faible part du surproduit dont elle disposait mais la couche supérieure devait vendre une quantité plus importante de produits. L'existence des impôts en argent obligeait également la paysannerie à commercialiser une partie de la production (42). Le circuit marchand était ainsi alimenté par un flux de produits de consommation et de matières premières destinées au secteur artisanal urbain. Les échanges ville-campagne s'effectuaient en grande partie à sens unique. Le paysan, une fois qu'il s'était acquitté de ses impôts, en nature et en argent, ne pouvait disposer que du strict minimum et n'avait pas, par conséquent, suffisamment d'excédents pour acheter les produits de l'industrie artisanale, comme vêtements, matériels agricoles et autres. Ces besoins étaient d'ailleurs satisfaits par l'artisanat domestique (43). Un autre secteur alimentait également le circuit marchand. Il s'agit de l'artisanat urbain. La stratification sociale et la division du travail qui l'accompagne ainsi que l'existence de couches sociales à haut revenu constituent la base sur laquelle s'édifient les rapports marchands dans les centres urbains. Lorsque les tribus turques, vivant à l'est de la mer Caspienne, avaient immigré vers l'Anatolie, de nombreux artisans turcs de Samerkand, de Tachkent et de Boukhara les avaient accompagnés. Dès leur arrivée en Anatolie (XI-XIIesiècles) ces artisans avaient créé une organisation très structurée et étanche pour pouvoir concurrencer l'artisanat local. Appelée akhi, cette organisation avait un caractère 24

professionnel et éthique plongeant ses racines dans l'institution Fütüvvet du Moyen Age arabe (44). L'organisation akhi servait non seulement de système d'entraide et de solidarité entre les artisans, mais elle déterminait également les normes des produits, la répartition des matières premières et la réglementation et la hiérarchie au. sein de l'unité de production. Autrement dit, elle avait pour but l'organisation de la nonconcurrence. Les artisans chrétiens de l'empire avaient eux aussi une organisation analogue, les artisans chrétiens s'intègreront dans les gediks (guildes) (45). Le caractère éthique et religieux des corporations musulmanes, ainsi que leur nom akhi devaient s'estomper au fil des siècles. Nous avons déjà expliqué les modalités de l'intervention étatique dans l'agriculture. Bien que l'État ne puisse contrôler directement l'organisation de la production, il est tout au moins en mesure d'exercer un contrôle sur le surproduit et sur sa répartition par le biais du système de timar. Dans le contexte urbain, le souci de contrôle et d'organisation directe de la production (artisanale) et sa commercialisation se manifeste avec plus de vigueur de la part du pouvoir central d'autant plus que l'intervention devient plus facile. Avant tout, cette intervention se caractérise par un système de prix administrés. Dans l'Empire ottoman les prix des produits de consommation courante ne se formaient pas suivant les lois du marché mais étaient fixés par l'État. Un document officiel datant de 1630 (46) montre que les prix du pain, de la viande, des fruits, ceux des vêtements pratiqués par les tailleurs, les prix des chaussures, les prix des différentes qualités de cuir, ceux des couteaux et des épées, tous ces prix étaient fixés administrativement. Certes, cela ne veut pas dire qu'ils étaient fixés d'une façon irrationnelle. L'État devait tenir compte des prix des matières premières qui, d'ailleurs, font également partie du système des prix administrés et du niveau général des prix. Mais il ne fait pas de doute que ce système exclut irrémédiablement le profit, donc l'accumulation de capital. Dans ce même document, it écrit que les marchands de fruits doivent vendre leurs marchandises
avec 10 % de bénéfices, ni plus ni moins (47). Cette marge n'était

bien sûr que la contrepartie du travail fourni par le marchand. Ce fait témoigne suffisamment du degré de l'interventionnisme étatique. Mais il n'est pas uniquement question de prix dans ce document. Des règles d'activité strictes et détaillées sont établies pour une vingtaine de métiers qui réduisaient ainsi les prérogatives des corporations. Il ressort de ce qui vient d'être dit que les rapports marchands n'étaient pas dominants dans l'économie ottomane. Tout d'abord les campagnes qui constituent près de 90 % de la population restent très largement en dehors du circuit marchand et vit dans une situation de quasi-autosubsistance. 25

Par contre, dans les centres urbains on remarque une division sociale du travail poussée et un marché. Mais il est qifficile de parler de rapports au sens plein du terme tant que l'Etat contrôle et réglemente étroitement les normes de production et les prix. Nous parlerons, pour terminer du commerce à longue distance. Ce commerce échapait largement au contrôle étatique et c'est dans ce secteur que la plus grande part des richesses monétaires étaient accumulées (48). L'objet de ce commerce était constitué essentiellement par des produits de « luxe» : épices, soies, étoffes de laine, etc., et il résultait en fait d'une division du travail naturelle à l'échelle mondiale. Certains produits ne pouvaient être produit que dans des pays et régions déterminées. Les prix de ces produits se formaient dans les pays non-producteurs d'une façon tout à fait indépendante des coûts de production - ces prix étaient très supérieurs aux coûts - et sur la base d'appréciations subjectives. Quel que soit le pays, la clientèle de ces produits était toujours constituée par la classe dominante - donc
une infime minorité de la population

-

disposant,

relativement

au

reste de la population, d'énormes revenus. L'existence du commerce à longue distance ne date pas bien sûr des Ottomans. Sans remon!er très loin dans l'histoire notons que, déjà aux XIIe et XIIIe siècles, l'Etat seldjoukide entretenait un réseau de caravansérails (49), indispensable à la bonne marche du commerce. Le commerce à longue distance s'effectuait principalement selon deux axes: est-ouest, l'axe le plus important, et nord-sud. Dans ce cadre général il faut encore distinguer deux circuits: le premier est celui du véritable commerce à longue distance. C'est-à-dire ce que l'on appelle « la route des épices» (Orient-Occident) et la « route des fourrures» (Nord-Sud). Dans le cadre de ce circuit, l'Empire ottoman ne servait que de lien de passage. Le deuxième circuit était constitué par le commerce Empire ottoman-Europe; l'Empire ottoman exportant soies, racines colorantes, cotons filés, etc., et important essentiellement des draps européens. Dans le cas du commerce à longue distance l'État s'avère moins interventionniste. En effet son action se limite à une réglementation qui avait pour but d'empêcher les marchandises de s'échanger en dehors du circuit officiel qu'il contrôle afin d'encaisser le maximum de revenus grâce à des droits de douane de l'ordre de 4 % à 5 % (50). L'absence d'un interventionnisme envahissant s'explique d'ailleurs facilement. Les origines, du commerce à longue distance échappaient presque totalement à l'Etat ottoman. Dès lors, il ne pouvait exercer un contrôle rigoureux sans remettre en cause le fonctionnement de ce commerce qui rapportait des revenus appréciables.

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4. . La structure de classe de la formation sociale ottomane Avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient d'expliciter rapidement le concept de «classe sociale ». Il est légitime de reconsidérer la pertinence de ce concept lorsqu'il est appliqué aux sociétés pré-capitalistes. Autrement dit, on peut se demander dans

quelle mesure le concept de « classesociale» transcende les différents
modes de production. En tant que produit d'une réflexion théorique faite à partir du MPC,le contenu de ce concept tend. généralement à s'identifier avec la réalité du mode capitaliste. Nous pensons que la stratification sociale des formations noncapitalistes peut parfaitement être pensée à travers le concept de
«

classe sociale ». Il suffit d'en donner une définition adéquate.
nous est donnée par Lénine:
«

Une

telle définition

On appelle classes sociales de vastes groupes d'hommes qui se

structure déterminée, l'économie sociale }} (51).

distinguent par la place qu'ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par les lois) vis-à-vis de moyens de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail, donc par les modes d'obtention et l'importance de la part de richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d'hommes dont l'un peut s'approprier le travail de l'autre, à cause de la place différente qu'il occupe dans une

Nous avons affaire à deux agrégats sociaux fondamentaux: les producteurs directs, composés des paysans et des artisans urbains et l'ensemble des non-producteurs assumant des fonctions gouvernementales, militaires et idéologiques. Dans la société ottomane d'autres classes ou catégories sociales existent bien sûr. Le commerce et les échanges monétaires en particulier sous-tendent l'existence d'une classe marchande et de proto-banquiers mais ces classes n'ont pas de rôle déterminant dans les mécanismes de la reproduction sociale. Leurs activités se définissent en fonction d'une rationalité qui les exclut et elles cherchent à s'adapter à ces mécanismes sans les remettre en cause. Il faut également noter que les membres des différentes fractions de la bureaucratie ne dédaignent ni le commerce ni l'usure, mais c'est leur aspect bureaucrate qui domine car c'est grâce à leur fonction qu'ils s'interfèrent dans les activités commerciales. Il faut aussi ajouter que, très sOlJ.vent, ces activités étaient menacées de déclin dès que le poste adminIstratif était perdu (52). Revenons à nos agrégats fondamentaux. Dans le premier agrégat la place des artisans est secondaire. Non seulement ils représentent une faible part de la population, mais compte tenu de la faiblesse de la productivité du secteur artisanal, leur travail ne peut pratiquement 27

pas créer plus de valeur que celle'qui équivaut à la reproduction de la force de travail artisanal. Le surplus a pour origine essentiellement la rente foncière. C'est pourquoi le rôle de la paysannerie, agent de production de cette rente, est déterminant dans le fonctionnement d'une formation sociale agraire. Nous avons déjà vu les différentes formes d'exploitation et les spécificités du statut de la paysannerie. Il est inutile d'y revenir. Il convient cependant de souligner deux caractéristiques du réaya. La reproduction des rapports instituant le réaya en tant que classe distincte est assurée à la fois par l'impossibilité de son accès à la propriété privée de la terre et par la rigidité de son statut social défini d'une façon politique (53). D'où le rôle privilégié de l'instance politique dans la reproduction sociale. La deuxième caractéristique est l'impossibilité d'une accumulation interne au sein du tchiftkik qui est l'unité de base de la production agricole, donc d'une différenciation au sein du réaya. Le deuxième agrégat, celui des non-producteurs, se compose de trois classes: les uméras, les oulémas et les kapikoulous. Ces trois classes ont un rôle dirigeant à divers degrés et s'approprient la grande partie du surplus économique. Cette appropriation n'est pas fondée sur la propriété privée du principal moyen de production, la terre, mais sur la possession du pouvoir politique. Ces trois classes apparaissent à la fois comme des éléments humains constitutifs de l'Etat - chacun de leurs membres occupe une fonction déterminée dans l'un des appareils d'État (54) - et comme des catégories du pouvoir étatique. Avant de voir comment se partage ce pouvoir, qui commande en dernière instance la répartition du surplus économique, et quels sont les rapports socio-politiques entre ces trois classes, nous définirons la place qu'occupe chacune d'elles dans l'organisation sociale. - Les uméras : ce terme désigne les personnes auxquelles sont attribués des timars (au sens large) en contrepartie de services militaires. Cette catégorie sociale constitue donc la classe militaire par excellence. D'après les données disponibles, il est possible de tenter une estimation des effectifs de la classe militaire. Dans le budget de 1527-1528, publié par Barkan (55), les timars sont au nombre de 37 741. En tenant compte de la part des diverses catégories de timar et en faisant une estimation approximative du nombre moyen de sipahis que chaque catégorie contenait, on peut évaluer à environ 200 ()()()les effectifs de la classe des uméras. Une autre donnée confirme cette évaluation; en 1514 Selim 1eravait procédé à un recensement dans la plaine de Sivas avant la campagne de Perse, afin de vérifier si l'appel était bien respecté par les timarïotes et 140 ()()()hommes furent ainsi dénombrés (56). L'origine des uméras est en grande partie liée au militarisme tribal

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