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L'ENFANCE DE L'HUMANITE

De
256 pages
Se démarquant des ténors français de la Préhistoire, dont les travaux privilégient les primates dont l'homme est issu, Catherine Claude enquête sur l'aventure proprement humaine, de sa première enfance pacifique à l'émergence de sociétés guerrières de plus en plus conquérantes. L'éclairage qu'elle porte sur l'aventure humaine, conduit à poser la question des raisons de la crise que l'humanité traverse aujourd'hui. La démarche de l'auteur la conduit à établir une circulation entre les disciplines les plus diverses : pistes des arts, des mythes, de la biologie moléculaire, de la linguistique, et de l'ethnologie. En contrepoint de la recherche principale, les péripéties de la relation entre les sexes : d'un statut de complémentarité entre eux, à la domination du féminin par le masculin.
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L'ENFANCE DE L'HUMANITÉ
Des communautés pacifiques
aux premières sociétés guerrières © Éditions l'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5472-0 Catherine CLAUDE
L'ENFANCE DE L'HUMANITÉ
Des communautés pacifiques
aux premières sociétés guerrières
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
Passerelles de la mémoire
Collection dirigée par Jean Ambrosi
Cette collection rend compte d'un lien original entre ethnologie,
anthropologie, mythologie, psychothérapie...
Elle fait expressément état d'une intention « ethnopsychiatrique ».
Bien des rites anciens ou étrangers à notre culture observés dans leur
étrangeté apparente, nous remettent en contact avec nos propres rites
oubliés.
C'est à cet éveil que cette collection prétend participer.
A été publié dans la même collection :
de Jean Ambrosi :
« La médiation thérapeutique »
(de l'intelligence sauvage)
Novembre 1996. A Jean Grosjean,
pour son soutien intelligent
et chaleureux. CHASSE
"C'est sans doute l'un des plus grands
paradoxes de la recherche préhistorique que
de s'occuper pour l'essentiel de groupes
présumés chasseurs-collecteurs sans avoir le
moyen de prouver qu'ils l'étaient."
Dictionnaire de la Préhistoire, PUF, 1994. I
Les hommes de la Préhistoire n'étaient ni sauvages,
ni belliqueux I. La Préhistoire, qu'est-ce que c'est ?
L'étude de la Préhistoire a pu commencer au 19ème siècle
quand d'intrépides pionniers se sont battus comme de beaux
diables contre la croyance, partagée par la communauté des
savants de l'époque, que l'ancestralité humaine ne pouvait être
antérieure à Noé, dont de savants calculs effectués à partir de la
Bible avaient établi qu'il était né 4 404 ans avant la naissance de
Jésus-Christ.
Ils opèrent une percée décisive (et déclenchent un beau
scandale), en situant l'homme en cousinage avec les singes. Mais
leurs successeurs, comme eux-mêmes, ne peuvent éviter de
formuler leurs hypothèses sous l'empire de l'Evolutionnisme
scientiste. L'émergence de l'Homme est pensée comme
aboutissement obligé d'une Evolution dont la Nature serait
grosse de toute éternité et qui souscrirait aux impératifs de la
ratio logicienne. Aussi traduisent-ils le cousinage entre singes et
hommes en terme d'engendrement par filiation linéaire. Sur
l'axe des abcisses de diagrammes cartésiens, avancent en bon
ordre des pithèques (singes), puis des anthropes (terme
indiquant la vocation supposée de ces singes à devenir humains),
des préhomides, des préhominiens, des hominiens, les uns et les
autres animés par l'impérieuse volonté d'accéder à l'humain, et
qui accouchent enfin d'un homme presque tout à fait humain
avec Néandertal et/ou Cro-Magnon, bénéficiant du statut
d'Homo sapiens.
Si nos pionniers, et leurs successeurs pendant plus d' un
siècle, contestent les datations de la Bible, ils restent beaucoup
plus tributaires qu'ils ne le supposent du récit biblique. Ils
empruntent notamment sa représentation d'un homme achevé et
9 doté, comme celui de le Genèse, de tous les attributs de
l'intelligence humaine quand il accède au statut d'homo
sapiens. De plus, ils accordent une crédibilité entière aux
"anciens", grecs, alexandrins et latins, considérés comme
primogéniteurs de toute civilisation. Aussi entérinent-ils le
constat désabusé de Plaute, homo homini lupus, l'homme est un
loup pour l'homme, sans s'aviser que les loups se tuent
rarement entre eux. Très peu d'espèces le font. Ils ne s'avisent
pas non plus que le jugement de Plaute, mort en 184 avt. J.C.,
porte sur une très courte période de l'histoire humaine et ne
vaut que pour les régions planétaires situées dans l'orbite de
Rome.
Ils l'entérinent surtout parce qu'il confirme un faisceau
d'hypothèses invérifiées, et invérifiables, converties par la magie
de la conviction en idées tenues pour certaines, et qui participent
d'une même cohérence, celle d'un Progrès étroitement
confondu avec celui des techniques, exerçant sa dynamique sur
l'axe de l'évolution. En bonne logique positiviste, les hommes
de la préhistoire ne peuvent être que "bestiaux et sauvages"
avant d'être amendés par le Progrès jouant un rôle d'archange
de la constellation logicienne. Mais les animaux sont-ils
"bestiaux et sauvages" ? Quelquefois. Rarement.
L'aptitude humaine dite habilisante (du latin habilis,
aptitude à s'adapter) est vérifiée par les progrès des outils.
Signifié par l'abrégé lithique (pierre, implicitement outil de
pierre), l'outil tient lieu de référent pour jalonner les étapes de la
préhistoire, du paléo au méso puis au néolithique. Rien dans tout
cela n'est neutre.
La division en trois grandes étapes conserve la maniaquerie
pour le ternaire des classifications des 18ème et 19ème siècles
qui n'évitent jamais d'y souscrire, de Vico à Auguste Comte ou
Marx. Pourquoi trois et pas cinq ou vingt-sept ? Pour le
privilège donné à l'outil, je ne crois pas m'avancer beaucoup en
y voyant une projection de la conviction des sociétés
occidentales éblouies par le succès de leurs techniques, et qui ne
doutent guère que l'homo occidentalis est l'expression achevée
10 de l'évolution en marche depuis des millions d'années. Quant à
l'aptitude habilisante, vérifiée par le seul progrès de l'outillage,
n'est-il pas un peu léger de classer dans l'honorable panoplie
des outils des cailloux taillés, pour peu qu'on les ait trouvés à
proximité d'ossements de singes ou d'hommes préhistoriques ?
Cette aptitude habilisante ne me paraît ni plus ni moins attestée
pour les castors qui construisent des habitats, et les réparent
quand ils sont endommagés, que pour des pithèques ou des
hommes préhistoriques dont on ignore à quelle fin ils ont taillé
ces cailloux. Sans autre intention utilitaire, peut-être, que nos
enfants quand ils brisent un verre et s'émerveillent des effets de
leur acte ; quand ils pétrissent de la glaise avant de s'aviser, sur le
conseil d'adultes, de modeler une coupe ou un cendrier. Et
même : les chimpanzés se servent de bâtons comme d'outils
qu'ils enfoncent dans les fourmilières pour capturer les insectes
et s'en nourrir. Ils n'en restent pas moins des singes.
On ne peut manquer d'observer le caractère misérabiliste de
l'hypothèse privilégiant l'outil comme étalon pour apprécier les
étapes de la "préhistoire", qui réduit la spécificité humaine à
l'aptitude au travail. Tout le destin humain tenu dans les lisières
de l'étroit corridor conduisant vers le "civilisé", auquel les
humains virtuels accèdent en devenant des sortes de machines à
produire des outils, de plus en plus efficaces leur permettant de
travailler plus et mieux encore, jusqu'à produire les kyrielles
d'objets utiles ou inutiles qui, quelques dizaines de millénaires
plus tard, rempliront les hangars et s'accumuleront sur les
rayonnages où l'homo occidentalis capte le reflet de sa
supériorité.
Je ne tiens évidemment pas pour inutile le développement
des techniques qui a permis d'ouvrir potentiellement aux
hommes un champ de liberté inaccessible tant qu'ils restaient
sous le couperet de l'imprécation de l'Eternel biblique : Tu
travailleras à la sueur de ton front. Mais quoi ! Toute la
complexité humaine, l'amplitude des désirs, l'aptitude à
l'émerveillement, au rêve ; les passions, les enthousiasmes et les
peurs ; tout ce qui, de l'intelligence, est irréductible à la
11 rassurante et aliénante ratio logicienne, réduit à cela : une
aptitude au travail !
De plus cette représentation occulte la question du besoin
d'outils, différent pour des communautés qui ont effectué leur
parcours hominisant et historique dans des régions et des
conditions différentes. Des outils performants ont assuré
indéniablement le développement de celles peuplant des régions
défavorisées. Ils étaient relativement inutiles pour celles
bénéficiant d'un climat favorable à une grande luxuriance
végétale. Pourquoi des peuplades dont on dit expéditivement
qu'elles "en sont à l'âge de pierre" auraient-elles inventé des
outils dont elles n'avaient pas besoin ?
L'imagerie misérabiliste de la préhistoire est une projection
de l'évolutionnisme scientiste mâtiné d'occidentalo-centrisme.
Avant que Le Progrès eut impulsé le processus de l'évolution,
"ça" ne pouvait qu'être moins bien, tout, que quelques milliers
d'années plus tard et à mesure qu'on avance en direction du
chef-d'œuvre du civilisé représenté par l'homo occidentalis. Il
suffit d'écouter la rumeur des foules visitant les sites
archéologiques pour surprendre cette conviction exprimée par le
déjà ! soupiré quand une datation frappe de stupeur les visiteurs
éblouis par ce qu'ils voient. Quoi ? déjà, il y a une quinzaine de
millénaires, "ils" peignaient des fresques à vous couper le
souffle ! "ils" sculptaient de simples bâtons, façonnaient des
peignes, des aiguilles... Il y a bien lieu en effet d'être surpris par
de tels luxes, puisque la "horde primitive" fait toujours recette
dans la littérature, au cinéma, dans des livres de vulgarisation,
bien qu'elle ait été démentie dès les années 1960 par des
chercheurs, notamment américains.
Ce "moins bien", tout, affecte même le décor dans lequel
évolue notre homo préhistorique "sauvage et bestial", et le
plateau alimentaire dont il dispose, réduit à des baies et racines.
Comme si la nature, elle aussi en attente de progrès, ne
fournissait pas, même dans les régions pénalisées par le froid,
d'innombrables espèces végétales consommables. Et quid pour
les régions chaudes donnant abondamment à ceux qui les
12 peuplent de quoi subvenir à tous leurs besoins ? C'est ce qui
autorise la description d'une "étape de la cueillette", réputée
passive, avant que notre homo, inspiré par le progrès, s'adonne à
la chasse, réputée active, lui permettant de confirmer son
agressivité présumée, d'autant moins crédible que les espèces de
singes les plus proches de l'homme, le chimpanzé et plus encore
le bonobo, sont peu agressives.
Le vocabulaire n'est pas neutre. Il ne l'est jamais. Le mot
"cueillette" suggérant d'enfantins butinages de "baies"
(pourquoi pas de fruits ?), et des fouilles porcines de "racines"
(bon nombre de nos légumes sont des "racines"), permet
d'accréditer à bon compte la passivité présumée des activités
couvertes par le terme et d'occulter que les hommes de la
Préhistoire, dont l'intelligence est la nôtre, ne se bornent pas
comme les animaux à demander leur pitance à la nature
végétale. Ils utilisent leur intelligence pour établir des constats,
des corrélations entre phénomènes de tous ordres et accumulent
des savoirs d'une autre ampleur que ceux susceptibles d'être
acquis par la pratique de la chasse. Aussi ne voit-on pas en quoi
la "cueillette" serait plus passive que la chasse. Ce qui est
projeté ici, c'est une éthique occidentale tenant pour le plus
"évolué" de l'actif une dynamique dont la finalité est d'affirmer
par la compétitivité sa supériorité sur tout : sur les animaux
(chassés), sur la "nature", selon le programme biblique repris
par le cartésianisme, sur les autres hommes enfin. Mais rien ne
permet de supposer que cet esprit de compétitivité motivait
l'homme préhistorique.
Ces influences et d'autres, se sont conjuguées pour
accréditer un récit préhistorique qui continue de faire autorité.
Même si depuis plusieurs décennies le nouvel évolutionisme s'est
dégagé du positivisme, et les préhistoriens de pointe de cette
représentation, on trouve des reliquats plus ou moins importants
de celle-ci jusque dans les publications de spécialistes et elle
continue de sévir dans le "grand public". Le compact
agglomérat d'idées reçues à ce chapitre tient même lieu de
fondement, dans de nombreuses disciplines, à des travaux de
13 haut niveau. Il est aussi fortement ancré dans les mentalités que
celui cautionnant l'héliocentrisme du système de Ptolémée avant
Copernic et Galilée. Or les postulats qui le justifiaient ont tous
été révoqués par le mouvement épistémologique qui a permis
aux sciences de se dégager du positivisme. Je réduis les
informations sur ce vaste sujet au minimum de ce qui sera utile
pour mon approche de la Préhistoire.
Ce mouvement a été déclenché dès le milieu du 19ème
siècle, par les savants des sciences du vivant qui fondent
l'Ecologie scientifique. Celle-ci établit que, dans la nature
vivante, d'innombrables interactions ont lieu entre des
organismes que rien n'apparente entre eux. Tout phénomène
résulte d'une combinatoire entre ces organismes, et chacun
d'entre eux doit être considéré comme partie du tout. L'écologie
sape la représentation linéaire des phénomènes dans la nature
vivante, à laquelle l'Homme appartient.
Après la Seconde Guerre mondiale, la biologie moléculaire
pulvérise les postulats logiciens en vérifiant, et en précisant, au
niveau microscopique, les mécanismes d'interactions mis en
évidence par l'Ecologie. Matière inerte et matière vivante sont
composées d'éléments chimiques identiques. Toute la différence
tient à une organisation et à des mécanismes combinatoires
différents de ces éléments entre eux. Cette combinatoire,
découverte dès la cellule, unité fondamentale du vivant, se
résume aux jeux d'interactions entre les quatre "rad i cau x"
constitutifs de la séquence ADN, chacun d'entre eux n'étant
appariable qu'avec un seul des autres.
C'est ce mode d'appariement, irréductible aux combinaisons
chimiques les plus complexes, qui différencie le vivant, en étant
susceptible de déclencher des séquences quasi infinies de
combinaisons. C'est "l'invariant biologique fondamental"
(J. Monod). Ce "mécanisme ADN" est reproduit
imperturbablement, et reconstitué, dans toutes les formes
vivantes, des plus simples aux plus complexes, et c'est ce
mécanisme qui est à la source de la prodigieuse vitalité du
vivant.
14 Autre imprévu pour la pensée logicienne : le rôle du
hasard, déjà mis en évidence par la physique. Le passage entre
matière inerte et matière vivante est le résultat d'un
"dysfonctionnement" des mécanismes de la "machinerie
inerte" produit par un hasard, et ce sont d'autres accidents tout
aussi hasardeux, qui ont provoqué les mutations décidant des
centaines de milliers d'espèces qui, depuis quelque trois milliards
d'années, ont constitué la biosphère et qui ont décidé de
l'apparition de l'espèce humaine dont l'évolutionnisme scientiste
postulait que la nature devait fatalement en accoucher. Le
biologiste Jacob écrit de la vie : "elle ne commence pas, elle
continue". On peut s'inspirer de lui pour postuler que, comme
l'histoire de la vie continue celle de la matière inerte, l'histoire
humaine continue celle des innombrables espèces de la nature
vivante à laquelle l'homme appartient.
La biologie moléculaire précise aussi, et ceci nous conduit
en plein coeur de notre sujet, la relation d'identité entre vivant et
intelligent. Les quatre "radicaux" constitutifs de la structure
ADN, reproduite et recombinée sur toute la chaîne du vivant, ont
une fonction cognitive. Le biologique et l'intelligent, séparés
dans la représentation logicienne, sont indissociables. Il y a
intelligence dans toutes les formes vivantes.
Ceci oblige à modifier l'énoncé : "l'homme est un animal
intelligent", pour insister sur la spécificité de l'intelligence qui
décide des chances de l'espèce. Les ressemblances anatomiques
entre des lignées de singes et l'homme ne nous donnent aucune
information, même les mensurations de boîtes crâniennes, sur
cette spécificité. Les théories fondées sur ces ressemblances ont
du reste fait l'objet, en 1994, de débats orageux entre
spécialistes.
Cette spécificité a été également occultée par des auteurs
ayant une forte audience dans les années 1960/70 (Lorenz,
Ardey, Desmond Morris, avec des différences) qui développaient
l'argument d'une agressivité humaine héritée de celle des
animaux, en s'en tenant aux seules données biologiques. Dans
15 La Dimension humaine', l'anthropologiste américain Alexander
Alland a opposé une riposte vigoureuse aux écoles donnant des
explications purement biologiques aux comportements humains.
Il rappelle aussi que, même en s'en tenant au seul biologique, à
l'exception d'espèces rares, l'agressivité n'est pas non plus un
caractère inné chez les animaux. Il touche juste quand il dit de
Lorenz et Ardey qu'ils sont sous la coupe d'une doctrine du
Péché originel. Et il ajoute : "La capacité de culture fait partie
des structures normales d'un cerveau humain", "L'homme naît
avec la faculté d'assimiler la culture, non pas avec la culture",
"La capacité de l'homme d'acquérir la culture est ou encore :
Et, s'en prenant plus particulièrement à inscrite dans ses gènes".
Ardey : "L'esprit créatif de l'homme lui échappe".
Esprit créatif : ma recherche sur la préhistoire s'est orientée
en postulant que c'était l'aptitude à la créativité, différenciant
l'intelligence humaine de celle de tout autre animal ou primate,
qui avait décidé de l'aventure humaine. Encore faut-il tenir pour
assuré que l'intelligence spécifiée par son aptitude à la créativité,
qui permet à ce primate de se différencier spectaculairement des
autres espèces, ne lui donne pas d'emblée le capital d'acquis
intelligents qu'il doit s'approprier pour devenir un homme.
Cela conduit à s'interroger sur le processus d'hominisation,
permettant à un primate qui n'était pas humain au départ de le
devenir, plutôt que de rester dans la problématique incertaine
couverte par le mot Préhistoire. Et à poser corollairement que
créativité artistique, faisant défaut à n'importe quel l'aptitude à la
animal ou primate, devrait nous donner une clef pour
comprendre les mécanismes même de cette hominisation et nous
informer sur le plus lointain passé de l'humanité.
Cette créativité s'est probablement investie dans toutes les
activités des homos qui ne sont humains que virtuellement. J'ai
privilégié celle qui s'exprime dans les arts, parce que la créativité
artistique de l'homme qui n'est partagée par aucune espèce
1. Alexander Alland. La Dimension humaine. Col. Sciences ouvertes, Ed.
du Seuil.
16 animale, a laissé des traces dans des vestiges dont on peut
attendre qu'ils nous donnent des informations sur la longue
période, "préhistorique", de l'histoire humaine, à condition de
créativité considérer ces vestiges comme expression même de la
artistique, apanage de l'espèce, et de se dégager d'interprétations
méconnaissant la fonction de connaissance de l'art.
C'est aussi, ou du moins c'est ce que je me propose de
montrer dès le prochain chapitre, parce que seule la pratique
artistique a pu permettre à l'homo qui n'est humain que
virtuellement d'investir sa créativité, dans le tout premier
moment de son parcours hominisant - qui a pu durer des
millénaires.
Toutefois, avant de poursuivre :
L'aventure qui m'a conduite à écrire ce livre a commencé il
y a une quinzaine d'années par le doute portant sur des
convictions de tous ordres qui, jusqu'alors, m'avaient tenue
solidement amarrée. Quand on s'embarque dans le doute, on
ignore le pourquoi obscur qui l'oriente et où son courant va
vous porter. Des portes s'ouvrent, des pistes. Je ne sais plus à
quelle bifurcation j'ai douté de la représentation d'hommes
préhistoriques sauvages et belliqueux. Mes convictions étaient
déjà fortement entamées quand, dans un excellent livre de
vulgarisation' auquel, par la suite, j'ai souvent eu recours pour
me repérer avant de m'orienter vers des ouvrages spécialisés, je
suis tombée sur une gravure de Morella la Vella, accompagnée
de la légende : "La plus ancienne représentation d'hommes
combattant face à face". Effectivement, cette "représentation"
et d'autres appartenant au riche ensemble du Levante espagnol
(daté entre 8000 à 6500, évidemment a. J.C. 2, sont bien les
premières (connues) où l'on voit des hommes se livrer combat.
1. Histoire comparée des civilisations. Ed. : Houle Verlag Baden-Baden.
Edition française, Robert Laffont.
2. D'un ouvrage de référence à l'autre, ces datations sont différentes, sans
que ces différences soient toujours explicitées. Quand elles n'étaient pas
17 Mais alors, avant ? Je suis allée voir de plus près ce qu'il en
était du bellicisme et de la "sauvagerie" attribués aux hommes
de la Préhistoire, en interrogeant d'abord les arts dont
l'interprétation a été décisive pour accréditer l'un et l'autre.
Mais mon approche ne pouvait éviter d'être transversale comme
celle du Samuel de Jean Grosjean' qui préfère traverser les haies
plutôt qu'emprunter les chemins déjà tracés : "Les chemins ne
vont que les uns aux autres et on retrouve toujours les mêmes, et
d'en appeler à des disciplines apparemment étrangères à mon
sujet, de la psychologie des enfants et de l'éthologie, à
l'ethnologie qui a tenu une place centrale dans cette enquête, à
la linguistique, à l'étude des mythes etc...
Il s'agit d'une démarche interdisciplinaire si on veut, bien
que le terme ne me semble pas tout à fait approprié pour une
mise en relation entre des disciplines scientifiques (pour
lesquelles il convient), et les arts ou les mythes dont la littérature
dérive, qu'on peut difficilement assimiler à des disciplines. De
plus, en dépit de la forme d'exposition adoptée pour faciliter
l'accès du livre à n'importe quel lecteur doté de bon sens, je l'ai
moins gouverné que je ne l'ai été par les rebondissements de ma
recherche selon une démarche qui est celle de l'essai littéraire,
dans la différence parfois mal perçue actuellement entre cet essai
tel que l'entendait Montaigne et des livres scientifiques ou
philosophiques, dont les qualités de "style" sont évidentes, mais
qui développent leurs arguments pour faire preuve. Le littéraire
me semble moins défini par le "style" que par le mode de
questionnement de l'auteur ignorant ce qu'il cherche et ce qu'il
contredites par des travaux convaincants, j'ai opté pour celles retenues par
l'ouvrage cité ci-dessus. Ces datations sont approximatives, et je ne les donne
que pour permettre au lecteur de se situer, sans l'obliger à naviguer entre des
classifications qui se superposent (et s'enchevêtrent) selon qu'elles se réfèrent
à l'outil (du paléo au néolithique) ou aux arts (de l'aurignacien au magdalénien
précoce et tardif, sans compter d'autres subdivisions), et sans compter d'autres
classifications puisque, aussi bien, certains ouvrages font toujours état de
"l'âge de fer" et de "l'âge de bronze..." Un vrai casse-tête chinois !
I. Jean Grosjean. Samuel. Ed. Gallimard.
18 va trouver sur son parcours, qui même, ne l'élucide pas
clairement une fois le livre achevé, et qui n'entend rien prouver.
Mais trouver : quitte à ne pas tenir expression de LA vérité, ce
qu'il a trouvé. Une aventure prenant des détours imprévisibles.
En somme, j'ai mené ma recherche à la façon d'Hercule
Poirot suspectant les conclusions d'une enquête policière, qui la
reprend selon ses propres méthodes, pas du tout orthodoxes,
pour découvrir que, eh bien non ! selon l'occurrence la plus
plausible, les populations de la Préhistoire sont si peu
belliqueuses qu'elles respectent l'interdit portant sur le meurtre
de toute espèce du vivant (dont la Bible conserve la trace dans le
Tu ne tueras pas), modulé il est vrai par le mécanisme tabou qui
autorise le viol de l'interdit, mais en le contrôlant étroitement.
Et alors après ?
Pendant des millénaires, sans doute seulement des combats
limités au temps court des rituels et qui s'arrêtent à la première
victime, comme il y a seulement quelques dizaines d'années
encore, dans certaines sociétés dites "primitives". Dans l'état
actuel des fouilles archéologiques, et sans préjuger de
découvertes qui modifieraient ce qu'elles enseignent, il faut
attendre le IVème millénaire pour que quelques bandes, sans
doute peu nombreuses, qui se sont aguerries au sens propre du
terme dans des régions planétaires que leur configuration, la
nature des sols ou le climat, rendent peu propices à l'élevage et à
la culture, déferlent sur les territoires où les populations
conservent dans leurs lois le principe de l'interdit du meurtre et
sont des proies faciles pour les autres. Une nouvelle histoire
commence...
C'est le processus qui va de cet avant à la courbure qui
infléchit l'Histoire de l'humanité que j'ai essayé de dégager...
Innombrables ouvrages lus de bout en bout ou seulement
feuilletés à la Bibliothèque nationale. Musées. Sites
archéologiques. Mise en relation de travaux relevant de
disciplines dont l'accès était ardu pour une "littéraire", et que
je me suis acharnée à comprendre.
19 Mais, contrairement à Hercule Poirot s'armant de sa solide
logique pour administrer la preuve irréfutablè qu'il a raison
contre toutes les polices officielles, je ne prétends pas substituer
UNE vérité historique à une autre. Dans tout jeu de questions-
réponses, les réponses dépendent des questions posées, c'est
évident. Quant aux références demandées à des sciences en
situation de discussion constante, elles font l'objet de choix.
Pourquoi pas ? Même les sciences longtemps appelées exactes
ne prétendent pas davantage à une "pure" objectivité qu' à
UNE vérité absolue. Il me semble aussi, il me semble surtout, que
poser des questions est plus actuel que trouver des réponses
apparemment irréfutables.
En m'emparant des acquis de disciplines diverses, et en
naviguant entre les unes et les autres, j'ai essayé d'ouvrir des
brèches dans l'édifice compact de la représentation de la
Préhistoire et de dégager le terrain pour que d'autres,
empruntant des pistes différentes des miennes, arpentent,
autrement, fût-ce en me contredisant, l'immense territoire de
cette "préhistoire".
Dizaines de millénaires durant lesquels d'innombrables
communautés, tribus, sociétés, civilisations, ont réalisé dans le jeu
d'innombrables hasards leur histoire. Des multitudes d'histoires
qui s'enchevêtrent et se conjuguent, et qui, en se conjuguant, ont
constitué l'Histoire. Cette histoire-là qui, jusque vers le IVème
millénaire, est celle d'humains qui, au bout d'un premier long
parcours hominisant, et à l'exception de quelques bandes, ne
connaissent d'autres lois que celles interdisant le meurtre et
organisant des relations de solidarité entre les humains.
Le préjugé d'un homme préhistorique "sauvage et bestial"
n'est pas innocent. Cette "sauvagerie" présumée revient à
cautionner au titre d'un "naturel de l'homme" les tueries dont
les récits donnent la matière principale à nos manuels
d'histoire : quand la "préhistoire" bascule dans l'Histoire.
Dans le fabuleux chaos de la fin du IIème millénaire, et
l'évidence que l'histoire de nos lendemains se jouera dans une
confrontation entre civilisations à l'échelle planétaire, après tout,
20 peut-être est-ce une hypothèse pour notre avenir que j'ai
cherchée dans le plus lointain passé de l'humanité ? Bien que
nous ne semblions guère en prendre le chemin, pourquoi ne se
dessinerait-il pas, même s'il y faut beaucoup de temps, dans les
héritages de sociétés conservant dans leurs lois au moins une
trace des principes de solidarité et de pacifisme qui structuraient
les plus archaïques communautés humaines ?
La "Théorie du chaos", formulée par les sciences les plus
en pointe actuellement, nous apprend que tous les possibles
peuvent surgir du chaos'. Il suffit, dit-on, du vol d'un papillon
en Amazonie pour que, ailleurs, en Italie ou en Tanzanie...
2. La pratique artistique commence avec l'homme (et vice-
versa)
plus Je dois faire un détour par la psychologie des enfants,
précisément la confrontation entre les travaux qui lui ont permis
de décrire le processus d'acquisition intelligente des enfants
avec ceux de l'éthologie étudiant ce processus chez les animaux.
Elle ouvre une piste pour essayer de comprendre comment un
homme qui ne l'est que virtuellement a pu se différencier
spectaculairement de la (ou des) quelconque(s) lignée(s) de
primates dont il est issu.
Cette confrontation entre les conclusions des deux sciences
a permis de dégager notamment que le processus de la
phylogénèse (celui des acquisitions intelligentes par l'espèce
humaine) était reproduit par l'ontogénèse, processus de ces
acquisitions par les enfants, depuis leur naissance jusqu'au seuil
où ils se sont appropriés les savoirs, et les structures de la pensée,
leur permettant d'atteindre l'âge adulte.
Cette relation et les extrapolations auxquelles elle a donné
lieu ont fait l'objet de controverses, notamment au chapitre du
1. Cf. Ilya Prigogine et Isabelle Stenger. La nouvelle alliance et Entre le
temps et l'éternité. Edition Flammarion.
21 déterminisme que certaines de ces extrapolations tendaient à
cautionner. Sans entrer dans le détail de 'ces discussions,
j'emprunte à l'excellent livre de Françoise Parot, L'Homme qui
rêve', l'observation qui les résume : "La biologie contemporaine
continue de s'interroger sur la validité de cette hypothèse très
importante et n'est pas parvenue à la tester de façon décisive".
Il me paraît douteux que la biologie y parvienne. Et il ne me
semble pas inutile de rappeler que ma propre approche,
résolument antidéterministe, se démarque non moins résolument
des théories se fondant sur le seul biologique. Toutefois, il me
semble tout à fait évident qu'on ne peut induire le premier
processus du second sans tenir compte de différences. Pour faire
leur apprentissage intelligent, les enfants bénéficient de modèles
adultes (évidemment différents selon les sociétés). Sans ces
modèles, ils ne franchissent pas toutes les étapes, comme on l'a
vérifié avec ceux ayant survécu à des désastres, isolés, par
exemple pendant la Seconde Guerre mondiale. Or ces modèles
faisaient évidemment défaut au primate seulement doté d'un
code lui permettant d'accéder à l'humain.
Les arguments développés dans ce débat conduisent à
admettre que, à condition de tenir la relation pour
approximative, le processus de l'ontogénèse, accessible grâce
aux méthodes mises au point par la psychologie des enfants,
permet l'approche de celui de la phylogénèse, c'est-à-dire de
l'hominisation (qui n'était pas plus surdéterminée que ne l'est
l'exubérante production de millions d'espèces du vivant, par
l'imperturbable reproduction de l'ADN dans les unes et les
autres).
Je retiens d'abord des travaux portant sur cette relation que
les petits d'homme et ceux des animaux procèdent à
l'acquisition de leur capital de constructions intelligentes par
étapes, dont les premières sont les mêmes pour les uns et les
autres, jusqu'à ce que l'enfant s'écarte de cette route en
1. François Parot. L'Homme qui rêve. Ed. Presses Universitaires de
France.
22 commun pour s'engager sur ses propres voies. Les mécanismes
mis en branle quand il entreprend son second parcours qui lui
permettra d'accéder à l'âge adulte devraient nous éclairer sur le
propre de l'intelligence humaine, encore que les humains aient
en commun avec les animaux certaines formes de l'intelligence :
l'intelligence mimétique conservée non seulement par les petits
d'homme mais par les adultes, l'intelligence intuitive, procédant
par aperception, par constats qui peuvent être très fugitifs mais
qui sont mémorisés. Bien que le mot "intuition" soit obscur, je
m'en contente puisque ce mode est commun aux hommes et
aux animaux, et que je voudrais saisir ce qui différencie
l'intelligence humaine.
permet de mieux le préciser La psychologie des enfants
quand elle établit que, pour franchir toutes les étapes de
l'ontogénèse, les enfants ne copient pas simplement les modèles
adultes de leur entourage. Ils doivent s'approprier les
mécanismes mêmes de la structuration intelligente. "Les deux
grandes leçons que nous donne l'enfant, écrit Jean Piaget', sont
que l'univers n'est organisé qu'à la condition d'avoir réinventé
pas à pas cette organisation, en structurant les objets, l'espace,
le temps et la causalité tout en constituant une logique (...) le
développement est une construction (...), une construction des
structures et non pas une accumulation additive d'acquisitions
isolées".
Ce serait donc l'aptitude à construire les structures mêmes
de la pensée qui définirait la spécificité de l'intelligence
humaine, intelligence qu'on peut appeler réflexive, qui permet
de s'emparer des constats perçus "intuitivement", de les
préciser et surtout d'établir entre eux des corrélations selon une
combinatoire extrêmement complexe, ou pour mieux dire, qui
complexifie quasi indéfiniment la complexité. L'aptitude à
constituer une symbolique et, corrélativement, à abstraire dans
un jeu qui n'arrête jamais et qui rappelle celui qui organise le
1. Jean Piaget. Epistémologie des sciences de l'homme. Idées.
Gallimard.
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