L'engagement des intellectuels à l'Est

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296293755
Nombre de pages : 160
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L'ENGAGEMENT
DES INTELLECTUELS À L'EST

Du même auteur

La Roumanie de Ceausescu, Ed. Epand, 1988. Une mort roumaine, Ed. Epand, 1988. Révolution à lafrançaise ou à la russe: Polonais, Roumains et Russes au XIXème siècle, Ed. P.U.F., 1989. Nicolae Ceausescu : vérités et mensonges d'un roi communiste, Ed. Albin Michel, 1990.

Déjà parus en coédition avec l'Institut Français de Bucarest: France-Roumanie, Environnement et Cadre de vie, Gilles Carasso et Norbert Dodille (ed.), 1992. L'état des lieux en sciences sociales, textes réunis par Alexandre Dutu et Norbert Dodille (ed.), 1993.

@ L'HARMAITAN, ISBN:

1994 2-7384-2758-8

Institut

Français

de Bucarest

L'ENGAGEMENT DES INTELLECTUELS À L'EST
Mémoires de Roumanie et analyses et de Hongrie

Textes réunis par Catherine Durandin

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Les textes proposés sont extraits des communications données à l'occasion du Colloque: "Intellectuels, éducation, engagements et carrières 1945-1992". Les journées d'études se sont déroulées les 30 septembre-3 octobre 1992 à Paris, sous les auspices de l' INALCO/IMSECO/Ministère des Affaires Etrangères. Direction.des journées: C. Durandin (INALCO) avec la collaboration de C. Karnoouh (IMSECO) et de A. Marès (INALCO). Cet ouvrage a été publié grâce à l'aide de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) et du Ministère des Affaires Etrangères.

SOMMAIRE
Catherine Durandin : Introduction

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Première partie Le temps du communisme et les intellectuels Attila Melegh (Budapest) : Le modèle occidental. (Traduction C. Karnoouh) .. .. . Dorin Perie (Amsterdam) : La classe intellectuelle roumaine entre professionnalisme et engagement.

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. . . . . . . . 25

Irina Badescu (Bucarest) : Une dérive de l'Histoire: les intellectuels roumains et le dégel Bela Borsi-Kalman (Budapest) : Histoire d'une vie ou quelques idées sur les conditions de formation des intellectuels hongrois originaires de Roumanie à l'époque de Kadar, 1962-1989 Pierre Kende (Paris) : Les avatars de l'intelligentsia de
gauche hongroise de 1945 à nos jours.

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71

. . . . . . . . . . . . . . .. 81

Deuxième partie Les difficiles "que faire" de l'après 1989 Dan C. Mihailescu (Bucarest) : L'intellectuel roumain de 1950 à nos jours. (Traduction Marie-Odile Robert)

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Alexandre Zub (Iasi) : "L'après communisme roumain" : illusions, blocages et désarrois de
Clio. . . . . . . . . .. . . . . . . .. . . . . . . .. . . .. .. . . . .. . . .. . . .. . . .. . . . . . .115

Antonela Capelle-Pogacean (Bucarest) : Les écrivains roumains et la politique après décembre 1989. A la recherche de l'innocence perdue

.127

Introduction

Catherine Durandin

Le séminaire "L'engagement des intellectuels à l'Est 1956-1992" a réuni à Paris en septembre 1992 plusieurs personnalités, historiens et philosophes venus de Hongrie et de Roumanie. Deux générations sont représentées, l'une a vécu une jeunesse des années 1950 et s'est trouvée confrontée à la mobilisation de 1956 en Hongrie comme en Roumanie, l'autre représente la jeunesse de 1968 et s'est trouvée, en Roumanie, engagée dans une histoire de participation sous condition. Les uns et les autres, intellectuels hongrois et roumains sont emportés dans le vécu d'une transition qui les amène à osciller entre le tourment, l'euphorie et la démission. Les premières orientations du débat qui s'instaure à Paris sont claires: de par leurs origines sociales bourgeoises, de par une tradition humaniste libérale, ces intellectuels se trouvent naturellement opposés à un système communiste qui poursuit leur groupe social d'origine à la fois, leur culture et leur idéologie. L'engagement de 1956 contre une répression armée décidée par l'URSS au nom des idéaux reformulés lors de la formation du pacte de Varsovie en 1955 est comme naturel et lisible: le modèle de la résistance est le modèle libéral démocratique occidental et le recours cherché ou attendu se trouve à l'Ouest. Il y aurait d'un côté les propagandistes du stalinisme au service de sa pédagogie, de l'autre les occidentalistes démocrates. La guerre froide simplifie les schémas d'adhésion et de lutte. Tout se complique déjà pourtant: sur la solidarité transnationale roumano-hongroise de 1956, qui se traduit par les manifestations de quelques étudiants de Roumanie contre l'ordre soviétique, se greffe une conscience spécifique d'appartenance patriotique: la résistance anti-soviétique est une résistance anti-rosse. Les troupes soviétiques occupent encore 7

la Roumanie en 1956. Août 1968 brouille ainsi radicalement les pistes en Roumanie: Ceausescu prend position contre l'intervention de l'URSS en Tchécoslovaquie, il le fait sans quitter le pacte de Varsovie, mais dans un langage populiste qui est entendu comme un appel à la résistance anti-soviétique. La génération de 1968 se rallie dans son ensemble, ralliement d'autant plus aisé que l'Ouest propose de la Roumanie une image positive: le développement et l'industrialisation accélérée semblent assurés, la justice sociale est au centre du discours idéologique des Congrès du parti en 1965, comme en 1969. Les intellectuels ne sont sauvés que s'ils participent à l' œuvre globale de construction du socialisme, mais les modalités de cette participation peuvent être interprétées de manière ambiguë: si l'on reste à une définition de l'intellectuel comme cadre compétent et si la compétence peut aller jusqu'à l'assimilation des modes de création des avant-gardes occidentales, l'espace de création est ouvert. Dan C. Mihailescu, responsable en 1992 de la page littéraire du journal "Cotidianul", évoque avec une ironie violente les illusions ou l'auto-aveuglement de ces belles années soixante, qui offraient la liberté de l'écriture, la sécurité et jusqu'aux privilèges de l'emploi d'écrivain. Il faut que Ceausescu émette lors de la réunion de juillet 1971 des thèses qui n'avaient rien de nouveau et qui reprenaient les indications des congrès de 1965 et de 1969, pour que l'on s'insurge contre ce qui fut bientôt qualifié de révolution culturelle à la chinoise, avec une nuance :il ne s'agissait que d'une mini-révolution culturelle. Ces thèses ont eu un effet clarificateur : ou l'on restait à l'argument compétence et l'on se repliait vers des domaines considérés comme moins directement engagés dans la propagande de masse, ou l'on négociait un espace de liberté avec une censure sophistiquée, ou l'on décidait de rompre avec l'enfermement négocié pour choisir l'exil. L'isolement des dernières années Ceausescu amena un autre mode de ressourcement par le retour à une philosophie tragique, par le défi d'une spiritualité qui se posait dans un ailleurs essentiel de la roumanité, et proposait une forme d'évasion hors des oppressions de la banalité du mal contemporain qu'il fût de l'Est ou de l'Occident. Cette double forme d'évasion explique, en Roumanie, l'absence d'écho au geste de dissidence de Paul Goma : celui-ci se déclarant solidaire de la Charte 77, se situait dans un militantisme 8

"Droits de l'Homme" d'inspiration occidentale; d'autre part, en publiant des romans de facture narrative qui ne prétendaient pas à l'avant-garde, Goma était passible de la condamnation pour non ou moindre compétence. 1989 et les années qui suivent ouvrent un débat sur Goma : l'exilc'est-à-dire la décision de rupture radicale - est "oublié" et la valorisation des conduites d'évasion verticales dans une roumanité sublime se fait omniprésente. Les ruptures de 1989 et le consensus d'apparence sur l'avenir inéluctable et nécessaire de démocratisation qui soustend logiquement et implicitement une condamnation et une réprobation anti-totalitaire, posent la question convenue du rôle et des responsabilités des intellectuels: ils se trouvent face à un questionnement qui porte sur l'avant et sur l'après, immergés dans la problématique de la relation de l'Intellectuel au Politique. Face à cette question, il est une réponse qui puise dans la tradition du populisme d'Europe Centrale et de Russie depuis le milieu du XIXème siècle: l'Intellectuel est dans l'Ethique hors du Politique. Cette réponse rebondit sur une continuité dans l'après 89 : l'Intellectuel s'exprime dans l'Ethique et œuvre pour la catharsis des anti-totalitarismes. Cette manière de redéfinition a des limites: rejeter l'Ethique contre le Politique revient à se dégager de l'avant totalitaire et de l'après de la transition, à construire une protection qui ne résiste ni à la relecture du passé ni à la pression des rapports de pouvoir dans l'actualité. Une autocritique radicale amène à repenser l'intellectuel dans les catégories d'une simple citoyenneté: et la relecture du passé se réduit à un schéma très simple. Comme les autres citoyens, les intellectuels ont profité, subi ou se sont compromis. Quelques-uns ont résisté: ils ont payé, par la prison, la censure, le blocage des carrières ou l'exil... Comme les autres citoyens, les intellectuels de l'après 89 sont engagés dans des luttes politiques ou se trouvent, par choix conscient ou tempérament propre, spectateurs de ces luttes. La question est élargie: il ne s'agit plus de savoir ce que font ou non des producteurs de savoir et d'art, mais comment des individus s'impliquent dans des systèmes totalitaires ou démocratiques. Un énorme malaise fait d'une opacité prégnante subsiste : il est peut-être le fait d'une culture de longue durée qui attribua aux responsables de la Mémoire et du Savoir une 9

fonction spécifique, dont on ne sait plus aujourd'hui ce qu'elle est: politique ou culturelle, éthique ou esthétique? Ce malaise a diverses origines, il est caractéristique d'une situation contemporaine postcommuniste à l'Est et il plonge bien au delà. La gêne vient d'une non-épuration à l'Est qui laisse se côtoyer et poursuivre leurs carrières les "innocents" comme les "coupables". La fracture entre la dissidence intérieure et le compromis s'efface puisque la dissidence est trop faible, trop incertaine de sa propre identité et surtout trop fragile dans la conception de son rapport d'aujourd'hui au Politique, pour prendre une position claire: la dissidence se range dans la banalisation des formes démocratiques. Le malaise est encore produit par le basculement dans une économie de marché qui balaie les protections et les contraintes auxquelles les intellectuels appelés à servir le régime, ou du moins à ne pas le déranger, étaient accoutumés: il n'est plus question de savoir ce que demande" le pouvoir, mais ce que demande le public. S'interroger sur le public est une manière de s'interroger sur soi-même, un soi-même intégré dans une société. L'évasion est devenue difficile, les frontières de l'interdit sont abolies, reste le défi personnel d'un "que faire" assumé, douloureux et épuisant. Et l'intellectuel ne sait plus s'il doit faire ou dire, ou encore faire en disant. Les intellectuels sont fatigués: la liberté d'expression les renvoie aux chemins hasardeux et parfois vécus dans le tragique de leurs prédécesseurs qui, libres de leur propos, maîtres de leurs œuvres, s'interrogeaient sur la culture, sur les petites cultures. Cette interrogation sur l'identité des intellectuels dans le champ de petites cultures est demeurée non dite, lors du séminaire de septembre 1992 : l'obsession de la clarification entre innocence et culpabilité l'emportait, impliquant le recours à des instruments diachroniques. Il fallut séparer les époques de l'héroïsme, celles de la compromission, il fut tentant d'en revenir à des phases plus heureuses d'engagement innocent quand certains crurent à la spiritualité de l'Est, associée au socialisme à visage humain, et l'on s'efforça d'oublier le temps long des questions demeurées sans réponse portant sur la solitude d'une création sans portée gratifiante, parce que manquaient l'audience, la puissance, le public qui faisaient défaut en 1950 et n'existent toujours pas en 1992. Le 10

nationalisme a été abordé comme refuge et non perçu comme entrave. Peut-être, découvrit-on, sans vouloir se confronter à cette découvene, qu'il n'y avait plus de culture spécifique de l'Autre Europe aujourd'hui, mais seulement une spécificité historique qui disparaît et à laquelle conservatismes et nostalgies s'attachent. Le thème de l'impuissance des intellectuels, la formule de Dan C. Mihailescu "les intellectuels sont comme les soldats russes, ils sont rentrés à la maison", ont dominé le débat. Cette impuissance d'aujourd'hui n'est que le signe d'une déroute plus générale. Ce sont deux traditions qui s'effacent pour laisser l'intellectuel devant le champ modeste de la citoyenneté démocratique: celle de la résistance dissidente là où elle a existé, celle du romantisme populiste qui a nourri la culture centre-est-européenne depuis plus d'un siècle et inspiré, en partie, l'expression de la résistance à l'oppression.

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Première

partie

Le temps des communistes intellectuels

et des

Le modèle occidental*
Attila Melegh
Collège Széchenyi (Faculté des Sciences Économiques) Budapest

La mutation politique engendrée par la chute du socialisme se présente comme la dernière "révolution originale" hongroise du XXème siècle. Au cours de ces changements, il n'y a eu ni idées ni événements neufs, et tout semble montrer que le choix d'un groupe de politiciens visait à recommencer une "vie normale". L'aile droite (quoiqu'un tel qualificatif s'accorde mal à la situation hongroise) des intellectuels engagés dans la vie politique voulait simplement faire repartir une histoire hongroise "gelée" durant la période communiste avec l'énergie du nouveau mouvement. Au même moment, l'aile gauche, composée des intellectuels libéraux, faisait ses adieux aux vieux rêves et offrait simplement "un modèle existant", "le modèle occidental", aux consommateurs hongrois gavés d'utopie et impatients d'acheter de "vraies" marchandises occidentales. Ces intellectuels paraissent avoir renoncé à créer une nouvelle idéologie et, en harmonie avec nos temps "postmodernes", ils offrent seulement une réinterprétation d'idées et de méthodes sociales "déjà mises en œuvre". Chaque jour ou presque, on fait appel soit aux "traditions millénaires hongroises" soit aux "expériences des démocraties occidentales", celles du "libéralisme de type occidental" ou de la "social-démocratie", comme preuves ultimes attribuées aux arguments interprétant ce phénomène social et politique. Aussi, n'est-il pas sans intérêt d'analyser, ou mieux d'interpréter, cette vocation imitative - imitative parce que la visée de ces discours relève de quelque chose de déjà mis à exécution ailleurs et depuis longtemps, mais non ici et récemment. Réfléchir sur ce tournant imitatif peut nous 15

apprendre quelque chose sur les attitudes des intellectuels au cours des années quatre-vingt et sur leur transformation en politiciens au début des années quatre-vingt-dix. Plus encore, cette réflexion peut nous offrir une clef supplémentaire pour comprendre les événements politiques hongrois les plus récents. Et, si ces événements ne sont pas propres à la politique hongroise contemporaine, s'ils apparaissent dans toute l'Europe de l'Est, il n'empêche, je construirai mon analyse sur l'exemple hongrois laissant au débat le soin d'en préciser l'ampleur, les diversités, les ressemblances, les limites. En un premier lieu je traiterai de l'imitation de I'''Occident'' abandonnant l'imitation du passé. Aucune raison politique ne repose derrière ce choix, je l'ai fait en fonction de mes connaissances. {(ExOccidente Lux" écrivait Matei Càlinescu en parlant de l'intelligentsia roumaine qui, selon ses dires, "ressent depuis la fin du XVIIlème siècle un irrépressible besoin d'interpréter sa culture dans des termes et selon des critères occidentaux. Exemple d'où les intellectuels roumains puisaient des valeurs positives ou négatives"l. En forgeant son concept de compétition mimétique sur la volonté de l'intelligentsia roumaine de rejoindre l'Ouest ou de s'en détourner, Càlinescu souligne ainsi un paradoxe intellectuel à deux facettes. Càlinescu aurait pu tenir de semblables propos à l'encontre de l'intelligentsia hongroise qui, depuis le tournant du siècle, a attribué un sens positif ou négatif à l'idée de l'Ouest comme moment initial de ses analyses. A cette époque, un groupe d'intellectuels se forma autour de la revue Nyugat (Occident) et, au même moment, un mouvement s'autoproclamant "bourgeois radicaux" rédigea pour la première fois une série d'analyses sociales et politiques où la situation hongroise était comparée à un modèle général occidental décrit comme quelque chose de désirable. Outre des mouvements politiques clairement définis, des chercheurs en sciences sociales se référèrent à ce modèle tel Lajos Léopold en publiant un remarquable essai sur le "prétendu capitalisme"2. Pendant les années trente apparut un mouvement de type narodnick (populiste) et, pour la première fois, un concept précis de l'Est était formulé en même temps qu'une double tentative de dépassement, celui de l'Ouest et celui de l'Est. C'est là la formulation de la "troisième voie" dont le sens 16

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