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L'enlèvement d'Europe

De
347 pages
L'idéologie nationale-socialiste mettait en péril l'héritage culturel européen. Face à un tel danger, l'ensemble des écrivains et publicistes antinazis allemands se mobilisa. Avec le soutien d'intellectuels français, un formidable élan pour la défense de la culture vit le jour. Pour illustrer ce mouvement et cette période, l'auteur suit pas à pas des artistes et écrivains ayant fui l'Allemagne sous la menace hitlérienne, dès 1933. C'est l'expérience de la perte qui est interrogée ici et la place qu'elle laisse à l'écriture.
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La haine nationale est quelque chose de singulier. Vous la trouverez toujours plus forte et plus ardente aux degrés inférieurs de la culture. Or il est un degré où elle disparaît complètement, où l’on est en quelque sorte au-dessus des nations, et où l’on sent le bonheur et le malheur de la nation voisine comme si c’était les nôtres. Ce degré de culture, je m’y suis solidement fixé. Goethe

AVANT PROPOS

1938. L’Europe largue les amarres, les valeurs et les repères volent en éclat, et tout ce qui tient lieu de sentiment de sécurité, de dignité et d’intégrité dans ce que l’homme a réussi à élaborer au titre de la civilisation est en faillite. Si nombre d’écrivains et scientifiques dans les pays libres lancent d’alarmants appels pour la sauvegarde de la culture, les plasticiens de façon générale réagissent peu à la montée du fascisme. Guernica de Pablo Picasso est un cri d’effroi devant l’inimaginable, une déchirure dans la chair de l’artiste à laquelle il a fallu immédiatement donner forme. Mais, a posteriori. Le sculpteur Jacques Lipchitz1, lui, anticipe le danger: The Rape of Europa s’inscrit dans la thématique nouvelle mythologique et biblique de son auteur et le tournant baroque de son art. A partir des années 30 en effet, Lipchitz plonge dans le lointain passé de l’humanité pour y puiser autant de figures intemporelles, signes récurrents d’un langage hors du temps, réécriture de la tragédie antique pour les épreuves à venir. Le deuil, la maladie2, l’amour, Jacques Lipchitz explore tous ces petits évènements à échelle humaine qu’on nomme simplement « la vie » et qui, s’inscrivant dans le séisme européen, rajoutent aux blessures d’autres blessures. L’artiste est engagé dans une aventure solitaire dont il n’ignore pas le risque. Est-il parfois tenté de s’incliner ? De renoncer à ce qu’il peut supposer de dérisoire dans son art au regard de l’immensité du drame? Le mythe est là comme relais entre le collectif et le singulier, entre le patrimoine commun et l’expérience propre. Ce qui se joue de l’histoire de l’humanité fait écho à d’autres plaies, plus intimes, que le temps semblait avoir reléguées dans l’oubli. Cela n’aurait-il pas suffi, l’ombre portée des origines obscurcit encore la scène, quand de vieux démons se réveillent en 1937 contre Lipchitz le Juif.3

Il était une fois Europe, fille d’Agénor, roi de Tyr. Un jour qu’elle jouait sur la plage avec ses compagnes, Zeus, attiré par sa beauté, se mêla au troupeau royal sous l’apparence d’un taureau à la robe couleur de neige, au cou puissant pourvu de grands fanons, aux petites cornes plus diaphanes qu’une gemme d’eau pure. La beauté et la douceur de la bête apparurent telles à la jeune fille que, s’étant approchée pour suspendre des guirlandes de fleurs à ses cornes, elle grimpa sur son dos. Bientôt le taureau se dressa et entraîna Europe vers le large. Il la conduisit ainsi sur l’île de Crête, où, reprenant forme humaine, il passa à l’acte… Puis, il l’abandonna, non sans lui avoir laissé trois présents (la lance qui ne rate jamais sa cible, le chien qui ne laisse jamais échapper sa proie et Talos, l’homme de bronze qui chaque jour fait le tour de l’île et tue les étrangers) et trois fils nés de leur union, Minos, Rhadamanthe et Sarpédon. Après que le taureau à robe blanche s’en fût allé former la constellation du même nom, Europe épousa le roi de Crête, Astérion, dont elle eut une fille, puis Astérion adopta les fils mâles de Zeus et fit de Minos son héritier. Ainsi parle le mythe … Depuis l’antiquité, l’iconographie de l’Enlèvement d’Europe a connu de multiples variations qui sont autant de reflets du contexte d’époque, depuis la statuette de la Béotie (550-500 av. J. -C.) visible au Musée du Louvre, jusqu’à la monnaie frappée par la Grèce pour saluer son entrée dans la zone euro en 2002, en passant par la sculpture sur pierre ( 510-500 av. J.-C.) dont le fragment trouvé dans l’acropole de Sélinonte est conservé au musée de Palerme, les vases attiques, les pièces ou céramiques romaines, les enluminures et décorations de coffres de mariage médiévaux, et les nombreuses gravures, eaux fortes, dessins, aquarelles et huiles, depuis la Renaissance jusqu’aux œuvres les plus contemporaines. Trois moments bien distincts composent L’Enlèvement : la scène de la séduction, l’enlèvement proprement dit, parfois appelé La nage, et l’arrivée en Crête où est perpétré l’acte sexuel. C’est le poème d’Ovide, privilégiant la phase de la séduction qui par sa force visuelle va fixer pour la postérité un certain nombre d’éléments scéniques. 10

«… [Zeus] Prend l’aspect d’un taureau et, mêlé au troupeau, Mugit, se pavane, splendide sur l’herbe tendre. Car il a la couleur de la neige qu’un pied grossier n’a pas marquée De son empreinte, que n’a pas désagrégée l’humide Auster. On voit les muscles de son cou, son fanon pend depuis son encolure, Ses cornes sont petites mais on pourrait les dire faites à la main Et plus diaphanes qu’une perle d’eau pure. Nulle menace sur son front, nul regard terrifiant : Son visage exprime la paix. La fille d’Agénor s’étonne D’une telle beauté, d’une telle absence d’agressivité Et, malgré sa douceur, hésite à le toucher au début. Mais vite elle s’approche et offre des fleurs à son mufle blanc. L’amoureux est en joie et, dans l’attente des voluptés qu’il espère, Lui baise les mains ; il a du mal, bien du mal à différer le reste. Tantôt il folâtre, batifole sur l’herbe verdoyante, Tantôt il se couche sur le flanc, d’un blanc de neige sur le sable doré, Et, peu à peu, toute crainte écartée, présente tour à tour A la jeune fille son poitrail pour que sa main le flatte ou ses cornes Pour qu’elle y attache des fleurs fraîches. La jeune princesse ose même, Sans savoir qui la porte, s’asseoir sur le dos du taureau ; Alors le dieu, s’éloignant insensiblement de la terre ferme et du rivage, Effleure traîtreusement du pied le bord de l’eau, De là s’en va plus loin vers le large où il emporte Sa proie. Effrayée de cet enlèvement, elle se retourne vers la plage Abandonnée, sa main droite tenant une corne, l’autre Posée sur son dos ; ses vêtements s’agitent, ondulent sous la brise.4 »

Au Moyen-âge, les illustrations des Métamorphoses donnent lieu à des représentations conventionnelles compatibles avec une vision chrétienne. La scène épurée de tout paganisme baigne dans une lumière mystique tandis que la passion amoureuse s’assagit dans le code du mariage. Le panneau de Liberale da Verona (environ 1470) qui fait partie des collections du Musée du Louvre représente les trois phases de l’Enlèvement dans une composition linéaire, lisible de droite à gauche. Cette peinture ayant servi de décoration à un coffre de mariage faisait vraisemblablement pendant à un autre meuble qui se trouve actuellement au Musée du Petit Palais à Avignon, représentant l’enlèvement d’Hélène et attestant par-là de la fréquente contamination des figures mythiques féminines, Europe, Hélène, Flore et même parfois Athéna, dans les arts plastiques. C’est avec le peintre graveur allemand Albrecht Dürer que le poème d’Ovide commence à adopter un contour nettement érotique, avec une Europe aux seins dénudés chevauchant fougueusement la bête. On retrouve ces accents passionnels chez Le Tintoret, Rubens, et dans le célèbre tableau de Véronèse où la transparence du vêtement d’une Europe lascive étendue sur le taureau ne semble être là que pour mieux ré11

véler son intimité, avec plus de mystère érotique encore chez Jacob Jordaens, pour revenir à plus de sérénité avec Le Lorrain ou Poussin. Rembrandt privilégie la traversée des eaux d’Europe sous les yeux de compagnes plus surprises que réellement effarouchées. Le XVIIIe siècle, avec Bouchet, en célèbre le côté libertin dans le genre fêtes galantes. Au siècle suivant, Gustave Moreau dans une petite huile visible au Musée d’Orsay en donne l’interprétation plus classique d’une fugue amoureuse, tandis que le XXe siècle élargit encore l’éventail d’inspiration avec des artistes comme Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Max Ernst, Max Beckmann, Salvator Dali, Matisse et Jacques Lipchitz, selon des représentations du mythe5 qui ne respirent plus en rien la légèreté complice des siècles passés. Une telle récurrence témoigne du pouvoir que le mythe en tout temps a exercé sur l’artiste dans les domaines des arts plastiques, de la musique6 , de la littérature et de la poésie7. Pour avoir accompagné pendant quelques deux mille cinq cents ans l’évolution de la pensée de l’Europe et connaître aujourd’hui8 un regain de succès, l’Enlèvement d’Europe pourrait-il alors être considéré comme un des mythes fondateurs d’une entité qui se cherche? Il est signifiant que l’aventure ait conduit la jeune fille en Crête, croisement des mondes innommés: Midi, Septentrion, Orient, Occident, ce dernier portant désormais son nom: Europe! Dans ce bout de continent au climat tempéré, à la végétation variée, au relief contrasté où de puissants cours d’eau ont creusé de vastes plaines alluviales hospitalières, les grands flux migratoires se sont arrêtés et les populations fixées. Les invasions successives ont eu pour effet de modifier les modèles des unes et des autres et de mixer les langues dont on s’accorde aujourd’hui à reconnaître les affinités avec, à la base, un groupe largement majoritaire des langues dites indo-européennes réunissant les langues latines, le groupe germano-saxon et les langues slaves. Un tel brassage a conduit à une mosaïque linguistique et culturelle qui semble avoir trouvé une unité suffisamment forte pour résister aux heurts de l’histoire, autour du modèle humanitaire que le christianisme et la philosophie des Lumières ont apporté. Unité et diversité: n’est-ce pas là le paradoxe du modèle européen qui, sans altérer fondamentalement les identités communautaires, met l’homme au cœur de l’éthique de la civilisation, suivant les principes de liberté individuelle et d’égalité, comme part d’un héritage religieux et philosophique? 12

Que se passe-t-il dans l’enlèvement d’Europe? La première phase qui semble s’éterniser en jeux érotiques contient tout l’élément dramatique à venir. L’iconographie dans son ensemble est là pour témoigner du caractère peu farouche d’Europe qui prend une part active à son enlèvement. Elle est séduite, certes, sans doute même fascinée, prise d’effroi peut-être, mais dupée, non! Europe ne s’en laisse pas conter. Elle a conscience du « monstrueux », selon le terme de Nietzsche, et c’est sa volonté propre qu’elle lui oppose. Le logos socratique n’est pas loin. Europe veut savoir. Aller jusqu’au bout de son expérience. Connaître ce qui l’attend. Or, ce qui l’attend, c’est que se révèle à elle depuis les zones les plus refoulées de sa conscience, le fantasme de séduction par le père représenté ici par le dieu des dieux, Zeus, pour, en même temps, le dépasser, quand Zeus, en bonne figure paternelle, la donne luimême en mariage au roi de Crête. Le rapt avait longtemps été une tradition des tribus exogames. En créant ainsi des rapports de métissage, il ne s’agissait pour ces peuples primitifs ni plus ni moins que de fixer les tabous de l’inceste à la base de la structuration de la société, ainsi qu’en témoignent les travaux de Claude Lévi-Strauss. C’est donc dans un parcours à valeur d’initiation que se lance Europe, au terme duquel, élue mère et reine, et reine-mère, elle apportera la civilisation à l’occident. Or Europe sait mieux que tout autre que la civilisation est d’autant nécessaire que le « monstrueux » fascine et la barbarie toujours prête à refaire surface. Le terme Rape dans le titre américain de la sculpture de Lipchitz est d’une acception plus large et sans doute mieux adaptée à la polysémie du mythe que la traduction française d’« enlèvement » qui ne manque pas de renvoyer à l’idée de séduction fort en usage dans les lettres classiques – on pense par exemple à l’enlèvement de Manon Lescaut par le chevalier Des Grieux – et qui, dans la ligne du poème d’Ovide, restreint le mythe à la première phase de la séduction. « Rape »: enlèvement, rapt, ravissement, viol. Viol: acte perpétré dans la transgression, machination de l’ombre d’un prédateur qui ne laissera rien au hasard afin que s’opère en lui le renversement de la civilisation en bestialité pure. Tout, dans la poussée érotique qui traverse l’œuvre, dans l’enroulement des courbes, dans l’emprise sur le corps de l’autre, ventre à ventre, peau à peau, tout participe d’une formidable présence charnelle 13

qui glisse impérativement vers l’idée de violence pulsionnelle, laquelle relève de la beauté de l’art de Lipchitz. Dans les moulages ultérieurs réalisés aux Etats-Unis à partir de 1941, on pourra suivre l’évolution dramatique de la statuaire au fur et à mesure que le joug nazi s’abat sur l’Europe. Dans ces dernières figures, Europe se trouvera écrasée sous la puissance de son agresseur, et, agrippée à lui, lui plantera un glaive dans le corps. La représentation du taureau, debout, comme une figure de Minotaure, mi-animal, mi-homme, renvoie à la dimension monstrueuse de l’acte, la bête étant en voie de remporter le combat. Dans sa dimension politique, qu’on ne peut plus ignorer, The Rape of Europa subsume toute l’étendue du crime de sang et de sol qui attend son heure, de l’emprise de Hitler sur l’Europe, et pourrait d’ores et déjà être dédiée « à la mémoire de » tous ceux qui allaient naître … et mourir de ce viol. Dans le même temps, un poète (« faiseur de vers »)9 inconnu et sans doute aujourd’hui oublié, un certain Wielfried Bade, représentant de l’art nazi et chef de service au ministère de la propagande publiait une version de L’enlèvement d’Europe « alignée » sur le fantasme mégalomaniaque hitlérien de la « forteresse Europe » et épurée de son potentiel créatif : «…Tu es à la fois/Mère, amante et fille également/Dans le grand mystère, /Dont on ne peut avoir idée/…/ Cependant dans l’éclat /Des épées tout est simple, et rien, / Ne demeure une énigme/…/…» « L’éclat des épées » déchire le voile. C’en est fait du grand mystère d’Europe tel qu’il était parvenu jusque-là. Attiré dès le début du siècle par l’aura de Paris en matière d’arts plastiques, Jacques Lipchitz décide de s’y fixer, avant d’être naturalisé français en 1924. Quand les troupes hitlériennes franchissent la frontière belge, le 10 mai 40, l’auteur de David et Goliath ne se fait pas d’illusion. Il sait que le vainqueur mettra tout en œuvre pour parvenir à une Europe judenrein. De plus, il est un artiste contemporain, un aventurier dans la recherche de nouvelles lignes de la sculpture et un antinazi notoire. Il anticipe à nouveau sur le destin qu’allaient connaître des milliers de ses semblables et il décide de quitter la France. Replié à Marseille, se mêlant 14

au flux toujours croissant des créateurs bannis et de tous les Juifs d’Europe fuyant devant la menace hitlérienne, il réussira l’année suivante à gagner les Etats-Unis avec l’aide du Comité de Secours Américain de Varian Fry, dont il restera un des plus fidèles amis.

Je me prends à rêver d’un Rape of Europa commémoratif ou pourquoi pas de La fuite - autre sculpture que Jacques Lipchitz emporte dans son bagage d’exilé - en ce carrefour même où l’Europe s’est défaite de ses intellectuels et de ses artistes en 1940, tout à côté, par exemple, de cette dalle du Vieux-Port de Marseille rappelant que « c’est ici que débarquèrent vers l’an 600 av. J.-C. les premiers Grecs [que] c’est à partir d’ici que la civilisation rayonna sur l’Occident tout entier ».

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PRELUDE

I. LE TEMPS D’UN SOURIRE

Gardez-vous de demander du temps; le malheur n’en accorde jamais. Mirabeau

Ce n’est pas un hasard si l’un des sourires les plus énigmatiques au monde reste aussi le plus contemplé. Les siècles n’émoussent pas son magnétisme, au contraire, et la Joconde n’en finit pas de nous opposer son mystère. L’œuvre est là qui nous attend, depuis des années, des siècles, des millénaires parfois, et qui, contrairement à la Vénus d’Ille, regarde avec bienveillance comme pour une alliance toujours renouvelée, ces tentatives que nous faisons, sinon pour la comprendre, du moins pour l’approcher et prétendre à notre part d’héritage. Car il nous en revient légitimement quelque chose, un « plus » qui suffit à élargir notre vision du monde: cela s’appelle tout simplement la culture. Acte prométhéen, défi de la création à la Création, autant d’œuvres, autant de gageures. Après Cézanne une pomme est-elle encore une pomme? L’art est une rencontre, subjective, dans laquelle chacun garde son secret définitivement scellé à l’épreuve du fantasme. Si cela vous demeure étranger, peut-être n’y êtes-vous pas prêt. Laissez seulement la porte légèrement entrouverte et attendez votre heure. Votre part est là qui vous attend. 1933. « Ne sois pas conciliant, ferme les portes, bâtis l’Etat10.» Une grande part du patrimoine de l’Allemagne est dilapidée et des centaines d’écrivains et d’artistes se trouvent contraints à fuir. Sacrifiant au « goût » dominant, « Culture judéo-bolchevique », « Art dégénéré », « Littérature de l’asphalte » et « Musique nègre », en résumé, tout ce

qui est « non allemand », est radié du paysage culturel. Les potentats de l’Allemagne nazie comptent régner en maître sur l’éternité.

Bien des années plus tôt, commençait la singulière histoire de deux amis, Franz Hessel et Henri-Pierre Roché. Franz Hessel est écrivain. Il est passionné de culture antique, et, grand admirateur des Lettres françaises, il traduit Baudelaire, Jules Renard, Romain Rolland, et Marcel Proust qu’il fera connaître en Allemagne. Il est né à Stettin en 1880 dans une vieille famille de la bourgeoisie juive éclairée allemande et il vit à Berlin jusqu’à la fin de ses études secondaires. Etudiant naïf et rêveur, c’est dans la vie débridée des artistes de Schwabing11 à Munich, que commence pour lui, comme pour son double romanesque, Gustav Behrendt dans Le Bazar du bonheur, le parcours initiatique dans toute la tradition de Wilhelm Meister12. Mais, c’est en France - sa seconde patrie -, où il choisit de vivre en 1906, que Franz Hessel trouve la véritable dimension de son talent. Henri-Pierre Roché est français. De son côté, il traduit des œuvres germaniques, mais aussi anglaises, qu’il s’emploie à faire connaître en France. Il écrit également, essentiellement de courts récits dans une revue littéraire L’Ermitage à laquelle collabore André Gide et qui publie également des poètes comme Francis Jammes, Emile Verhaeren ou Paul Claudel. Ces nouvelles pourtant prometteuses ne révèlent pas un grand écrivain, l’intérêt de Roché en matière de culture apparaissant finalement par trop éclectique et noyé dans une vie de dilettante. Il devra attendre ses 74 ans pour publier un récit autobiographique, petit roman à l’humour jouissif sur fond de guerre et déchirements intimes, Jules et Jim. Au début du siècle, il est encore et surtout un grand amateur d’art. Connaisseur avisé, il collectionne lui-même des œuvres de la Nouvelle école de Paris, des Picasso, des Braque, des Marcel Duchamp dont il est l’ami et fait office de conseiller à titre onéreux dans les transactions d’œuvres d’art. Henri-Pierre Roché aime la vie, l’art et les femmes. Grand séducteur, il a de multiples liaisons simultanées, qu’il tente de maintenir cloisonnées, ce qui complique comme on s’en doute un tant soit peu son quotidien. Franz et Henri-Pierre partageront le goût de l’art, ils cultiveront celui de l’amitié et du libertinage. 20

En 1911, tout amoureux d’art poursuit le rêve antique. Les deux amis embarquent pour la Grèce. Dans la petite ville de Chalcis, dans l’île d’Eubée sur la mer Egée, ils découvrent une statue qu’ils connaissaient pour en avoir vu une photo à Paris: il s’agit d’une figure combinée: le rapt d’une très jeune fille par un satyre. Pour Franz Hessel et Pierre Roché, c’est la sidération. La plastique particulière des lèvres de la jeune fille dessinant un sourire archaïque13 a frappé leur esprit de façon si définitive qu’elle scellera leur destin. Les expositions d’art nous donnent souvent l’exemple de commentaires convenus – « grandiose », « fort », « puissant » …, – qui sont autant de façons de ne pas sonder plus avant sa propre pensée, car l’admirateur perçoit bien évidemment que l’œuvre en exigerait encore plus, et qu’à s’y hasarder, il risquerait de perdre pied. Pour l’heure, et pour Pierre et Franz, aucun langage ne saurait traduire l’émotion esthétique qui les envahit. Ils sont des artistes, des écrivains. Ils connaissent le poids des mots. Alors ils se taisent. Toute tentation de mettre un nom sur un tel sentiment résonnerait comme un son fêlé et romprait le charme. Le silence seul continue à graviter autour du mystère. Le Paris des artistes début de siècle se déplace progressivement de Montmartre à Montparnasse où la bohème se retrouve dans les cafés. Les artistes allemands fréquentent plutôt le Dôme. C’est là que, de retour de Grèce, Franz Hessel rencontre Helen pour la première fois: Helen: Quel trait aimez-vous le plus dans le visage de votre bien-aimée? Franz: Le sourire archaïque. La jeune femme a en effet quelque chose de l’expression archaïque des lèvres de la statue grecque, point précis où s’accroche le fantasme. Franz tombe amoureux d’Helen. Cette fois, il ne désire pas partager. Il met en garde le séducteur Roché: « Non Pierre, pas cellelà! » Pourtant, il ne forcera pas le destin qui aujourd’hui, seul, jouera pour lui. Helen, aurait tout autant donné sa préférence à Henri-Pierre Roché; or, ce soir-là, Pierre est en retard au rendez-vous. Franz peut se déclarer: « Je ne suis pas possessif, si tu m’épouses, ça accroîtra ta liberté. Epouse-moi. » Elle l’épouse. 21

1914 redistribue les cartes. Pour l’Allemand Franz Hessel et le Français Henri-Pierre Roché, c’est la séparation: la guerre « a interrompu notre dialogue », consigne dans ses cahiers le narrateur de Romance Parisienne. Franz part pour le front Est, Pierre, après quelques mois d’incarcération pour suspicion d’intelligence avec l’ennemi, en mission diplomatique aux Etats-Unis. Au moins les deux amis ne se retrouveront-ils pas face à face les armes à la main. 1918 et c’est l’armistice ! Quelques mois plus tard, Franz et Helen invitent Pierre à Berlin où ils résident avec leurs deux enfants, Ulrich et Stéphane. Il ne faudra pas longtemps pour que la romance commence. Rythme hésitant, qui s’enhardit, virevoltant, effréné, dangereux, la partition se jouera à trois, voire plus, libertinage qui n’est peut-être que prudence, sage précaution contre les lois de l’amour. Car la vie est un songe: « L’unité bienheureuse, dont chacun rêve avec nostalgie, n’est à la fin qu’un doux mensonge, et celui qui en offre l’illusion rend heureux celui qui en jouit et le trompe14. » Franz, comme il l’a annoncé à Helen dans son étrange demande en mariage, n’est pas possessif, au sens dirons-nous des droits d’un époux, car il veut ignorer les pièges d’une rivalité amoureuse qui de toute façon n’est qu’illusion. Et si cette aventure à trois, si cette utopie libertine, était alors et avant tout une histoire de mots? Et si Franz, qui encourage Helen à écrire le journal de cette folle passion adultère, posait les règles d’un nouveau jeu amoureux passant par l’écriture ? Franz, Helen et HenriPierre sont des écrivains et évoluent dans un milieu d’artistes qui dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres se cherche une morale nouvelle. Franz lit le journal d’Helen, le commente, comme de son côté Pierre en prend connaissance et l’annote. L’écriture est bien là en tiers. Les protagonistes écrivent- ils le livre qu’ils sont en train de vivre, vivent-ils leur vie comme une matière à écrire? Ceci sur fond d’histoire francoallemande, histoire des maux d’une Europe qui se refuse, alors que chacun rêve de cette « future patrie que [nous voulions] construire, [nous] pauvres naïfs pour réparer la faute à tout jamais impardonnable des héritiers de Charlemagne15». Comme Hessel aime la France, Roché, aime l’Allemagne. Il a depuis longtemps noué de véritables amitiés, établi des ponts littéraires avec l’Allemagne, mais il voudrait faire plus. Avoir un enfant avec Helen. Un enfant allemand et français. Ecrire un livre: « Je pense à un roman français et allemand sur Franz, sur moi, mais stylisé », note-t-il dans ses Carnets en décembre 33. Stylisé: l’esthétique est le souci pre22

mier de Roché. La vraie vie, c’est pour lui l’art d’aimer: aimer l’amour, l’amitié, le rêve franco-allemand et l’écriture qui est la vie. Henri-Pierre Roché a voulu vivre en esthète, penser, aimer en esthète. Nouveau roman à vivre ou nouvelle romance à écrire: les retournements en sont brutaux, les chutes vertigineuses; les querelles se fondent dans les réconciliations, les cris dans les larmes, l’acmé de la haine dans celui de l’amour. Les adieux dans les retrouvailles, le divorce dans un remariage; promesses, vengeance, les infidélités se succèdent, les partenaires s’échangent encore. Et les évènements s’enchaînent. Drame qui a la légèreté enchanteresse d’un entre-deux, la douceur amère de l’éphémère, du bonheur perdu: on rentre dans une sphère autre où « le vécu doit redevenir fantasmes de l’imagination »16. C’est là que le voyage commence, voyage en apesanteur, le « tourbillon de la vie » 17 suivant le titre de la chanson du film de François Truffaut18, adaptation du roman Jules et Jim de Henri-Pierre Roché, car Franz, Pierre et Helen ce sont Jules, Jim et Kathe19, dont le rôle est merveilleusement interprété à l’écran par Jeanne Moreau.
C’est au lendemain du bal des quatre’z’arts que l’Allemand Jules et le Français Jim nouent les premiers liens d’une amitié qui s’avèrera assez forte pour résister à la dure épreuve de la vie. Désormais « le petit et rond » Jules et « le grand et mince » Jim se verront tous les jours, partageant le même intérêt pour la culture et les femmes. En même temps qu’il l’introduit dans les cercles littéraires parisiens, Jim présente Jules à ses amies. Jules aussi a eu ses heures auprès des femmes, en Allemagne. Jim veut les voir toutes. A Munich où ils se rendent, tandis qu’elle continue à régner en idéal inaccessible sur l’âme de Jules, Lucie se rapproche de Jim, et la soif d’absolu n’exclue pas pour Jules une fois revenu à Paris, quelques nouvelles aventures. Amours éphémères qu’un vent contraire retourne aussitôt. Alors Jim est là : « « Magda, vous voulez vous venger de Jules et vous le regretterez. - Jamais, dit-elle. Et plutôt vous qu’un autre.» « C’est vrai, pensa Jim, ce sera moins grave avec moi. » Car dans cette fable autobiographique, le libertinage a sa morale propre, et la morale, ses équations. On reste entre soi et la complicité se prolonge jusque dans les confidences intimes comme si les actes ne trouvaient réalité que dans les récits qu’on s’en fait. Dans une île du Péloponnèse, Jules et Jim découvrent une statuette antique d’une déesse enlevée par un héros. A la vue du sourire archaïque, c’est le ravissement. L’émotion est telle que les deux amis ne peuvent en parler avant le lendemain. A leur retour à Paris, la berlinoise Kathe a le sourire archaïque de la statue grecque. « Pas celle-là, n’est-ce pas, Jim ? » implore Jules. Car Jules,

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cette fois, est amoureux. Kathe voudrait bien un conseil de Jim, mais elle arrive trop tard à leur rendez-vous et Jim est déjà parti. Kathe épouse Jules. Prodigieuse Kathe qui pour attirer l’attention plonge dans la Seine ou défie le danger d’un train en marche, excentricités qui angoissent Jules au plus haut point. Jim, lui, encouragerait plutôt ses fantaisies. Quand, après la guerre, Jim visite le couple, des nuages assombrissent déjà la vie commune. Une force irrésistible attire Kathe et Jim l’un vers l’autre. C’est l’idylle. Avec la bénédiction de Jules qui sait déjà Kathe perdue pour lui. Alors, autant que ce soit au bénéfice de Jim. Mais Jim est volage. Kathe, exclusive. Elle a des principes: à trahison, trahison égale. C’est la loi du Talion. Albert l’helléniste ou Harold le sportman sont là pour l’aider à rétablir l’équilibre, vengeances nécessaires pour repartir chaque fois à zéro. Alors seulement, dans l’harmonie du couple ainsi retrouvée, Kathe peut envisager de divorcer de Jules, d’épouser Jim, et céder au grand désir d’enfant qui les submerge. Mais l’enfant se refuse. Pour Kathe et Jim, c’est la première grande séparation et pour Kathe et Jules, le remariage. Cet amour libre et passionnel ne peut s’assouvir que dans l’alternance. De bons et beaux moments les attendent dans des récréations, des vacances de la vie, qui sont de grands moments d’ivresse en harmonie avec la nature, et qu’ils goûtent à satiété, au bord de la mer souvent, tandis que Jules garde les enfants à Paris, entouré de ses livres et de ses traductions. En marge, Jim garde une liaison ancienne, Gilberte, qu’il ne veut pas blesser par un abandon d’ailleurs injustifié à ses yeux. Pour lui, Gilberte = Jules. Kathe, elle, ne l’entend pas ainsi. Contre Gilberte, il faut faire valoir la loi du Talion, c’est-à-dire punir Jim par une nouvelle infidélité qui rétablira l’équilibre. Pris entre deux femmes, Jim, impuissant, se tourne vers une troisième. Pour Kathe, la douleur est telle, qu’elle s’apprête à tuer Jim. Celui-ci réussit à la désarmer. Qu’importe? Kathe a le temps. Elle sait qu’il travaille pour elle. Elle choisira elle-même l’heure, le lieu et le moyen de mettre fin à une longue histoire d’amour.

Tout cela a un goût de solitude, d’échec, de mort. La fin tragique de Jules et Jim – l’accident de voiture – n’appartient pas à la biographie des protagonistes, mais elle reflète la réalité de l’histoire en ce qu’elle symbolise d’expérience de la perte dans une Europe en train de vendre son âme, ou plus banalement, elle est la traduction d’une histoire peu banale qui tourne court : la séparation des deux amis imposée par Helen à la découverte des mensonges de Pierre. Pour l’écrivain Franz Hessel, vivre en France avait été un choix. Les meilleures années parisiennes avaient prêté le pavé de la ville aux rêveries du promeneur solitaire, offert son passé, son histoire, ses vieilles pierres teintées de nostalgie. C’était là la France aimée, la France élue. 24

La France de l’exil n’est pas pour lui. En 1933, alors que la vague des fugitifs déferle sur le pays, Franz Hessel retourne à Berlin. Cette histoire à rebours ne finira qu’en 1938, quand, sur l’insistance d’Helen Hessel, il regagnera la France, d’abord pour Paris, puis pour Sanary-sur-Mer. Franz Hessel sera un des rares intellectuels allemands antinazis exilés à être inhumé en terre française, dans le petit cimetière de Sanarysur-Mer, sur la côte varoise20. Ce poète ami de la France aurait peut-être pu écrire une dernière strophe : Gewähr mir, Bruder, eine Bitt: Wenn ich jetzt sterben werde, So nimm meine Leiche nach Frankreich mit, Begrab mich in Frankreichs Erde.21

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II. L’AMI RETROUVE

Le poète va vers le poète. Stéphane Hessel

Une semaine ne s’était pas écoulée depuis l’armistice quand tomba entre les mains de Thomas Mann un manifeste d’intellectuels allemands à l’adresse d’autres intellectuels des anciens pays belligérants. « Ce projet qui est totalement apolitique et ne vise qu’à une réconciliation des cultures et à une bonne volonté cosmopolite, m’a été très sympathique, nous en avons parlé, nous avons établi une liste de noms, et nous avons décidé de la proposer à la « société de défense » », note-t-il dans son Journal.22 Si la chose dans son aspect apolitique a de quoi gagner la sympathie de l’auteur des Considérations23, il faudra attendre janvier 1922 pour que Thomas Mann éclaircisse sa vision des rapports culturels24 entre les deux pays. C’est par une habile circonlocution, toutefois, qu’il introduit la question, car s’il apporte sa contribution à l’édifice francoallemand, ce n’est pas sans réserves. C’est un oui ! mais un oui mais… Prenant appui sur l’article de Ernst Robert Curtius25 et les commentaires d’André Gide26 lui faisant écho, Thomas Mann déclare : « Mais comme j’ai rarement lu un texte qui fût d’avantage selon mon cœur que l’article du professeur de Marburg, les rapports franco-allemands devaient me paraître merveilleux, dès l’instant où j’appris par André Gide qu’il partageait mon contentement. » Qu’ont donc pour le séduire les analyses de ces deux intellectuels, l’un allemand et l’autre français ? Eh bien, l’idée, qui correspond tout à fait à ses vues actuelles, selon laquelle les rapports intellectuels ne sauraient se construire sans la dépolitisation de l’élite intellectuelle française. Pour Thomas Mann, en effet, le modèle français, à savoir la seule

alternative entre nationalisme et internationalisme appartenant à la sphère de M. Poincaré, devrait sortir du champ de la littérature et rester dans le domaine politique, arguments que l’on retrouve, à la grande satisfaction de Thomas Mann, en terme de « séparation du travail social et du travail intellectuel », chez un autre grand intellectuel français, l’européiste Albert Thibaudet. Ces préalables étant posés, et bien que Thomas Mann ne renonce pas encore aux différences selon lui entre une sensibilité allemande tournée vers l’Orient et le ratio occidental, rien ne s’oppose plus à la reprise de rapports entre intellectuels, et, même s’il s’agit d’une Europe chancelante, c’est bien en terme d’Europe qu’il s’exprime, une Europe ayant reçu en partage l’ensemble des responsabilités de sa catastrophe, lesquelles ne sauraient être imputées aux seuls Allemands : « La faute ? L’Europe est plongée dans la faute jusque pardessus les oreilles, jusque par-dessus la tête. Pourtant quand elle se souvient, lorsqu’elle regarde en arrière, elle se sent aussi, à nouveau, libre de toute faute. Elle a fait de son mieux. Elle a suivi son chemin comme elle croyait le devoir, la pauvre Europe, et elle le prenait pour un chemin excellent, le seul bon, alors qu’il aboutissait à un bourbier sanglant et à un désarroi moral absolu27 . » Si de nombreux obstacles ont jalonné le chemin d’Europe, on peut se réjouir quand même de ce que l’élite ait pu quelquefois en déjouer les pièges. Fallait-il en passer par là pourtant quand on sait que Voltaire a toujours son bureau au Château de Postdam, que d’Alembert, courtisé par Frédéric II, fut élu à son corps défendant à l’Académie de Prusse, que Madame de Staël n’avait de mots assez élogieux pour parler de l’Allemagne et que Goethe a rougi de plaisir à entendre Napoléon lui confier avoir lu sept fois son Werther ? Et Heine, et Schiller ? Et, plus près de nous, Rainer Maria Rilke ? Ou Giraudoux, ou les grands humanistes encore que furent Romain Rolland, Albert Thibaudet, André Gide, Paul Valéry ou Denis de Rougemont qui réfléchissait à Tristan comme à un grand mythe occidental, et bien d’autres encore… De solides liens entre intellectuels s’étaient en effet tissés, et l’année 1919 fut le temps retrouvé des vieilles amitiés, des échanges épistolaires, des séjours à l’étranger, et d’un espoir, surtout, immense, pour la paix. L’activisme - celui que réprouve Thomas Mann - connaît un nouveau départ. Leonhard Frank édite son Manifeste pacifiste à Zürich ; Heinrich Mann salue Le Feu, d’Henri Barbusse, pour qui la réconciliation est la concrétisation du rêve de toujours : la synthèse des 28

cultures française et allemande. En 1916, Annette Kolb, allemande par son père et française par sa mère, et dont la vie ne fut qu’un long engagement en faveur de la paix en Europe, publie 13 lettres d’une Francoallemande. Forts de l’enseignement d’un cataclysme qui a secoué la planète, ceux qui en réchappèrent savaient bien que rien ne serait plus comme avant. Dépassant les nationalismes menaçants, les écrivains se prennent alors à penser l’Europe. Un rôle important dans ce renouveau échoie à la région Alsace-Lorraine que sa tragique histoire destinait légitimement à occuper une position de passerelle. René Schickele, Alsacien, éminent représentant de ces architectes du rapprochement franco-allemand que l’on a appelés les médiateurs, est directeur de la revue Die Weisse Blätter à Zurich et fondateur de la revue Europe, et il occupera avec Ernst Robert Curtius également natif d’Alsace une place centrale dans l’idée d’unité. L’imagerie populaire jadis exacerbée de part et d’autre de la frontière par les campagnes de propagande trouve enfin à s’ouvrir à une dimension européenne. De nouveaux axes culturels se dessinent entre les métropoles dynamiques que deviennent non seulement Paris et Berlin, mais aussi Zurich et Barcelone. Curtius publie « Les Précurseurs littéraires de la nouvelle France » faisant une large part à l’œuvre encore méconnue en Allemagne d’André Gide. La Kunstblatt consacre deux de ses numéros de 1922 à l’art français, tandis que la revue surréaliste de Philippe Soupault publie des traductions d’œuvres allemandes. C’est en effet l’ère des traductions, celle où de grands noms de la littérature traduisent d’autres grands noms, celle où les traducteurs se font un nom : (Louise Servicen traductrice de Thomas Mann, Alexandre Vialatte et Marthe Robert, traducteurs de Kafka…) Dans les maisons d’édition, des départements spécialisés nouvellement créés s’intéressent aux œuvres étrangères. Les ouvrages pacifistes de Ludwig Renn, d’Erich Maria Remarque trouvent un écho auprès du public français, de même que les grands auteurs allemands, Thomas Mann et Lion Feuchtwanger. Gott in Frankreich de Friedrich Sieburg est traduit à peine un an après sa sortie sous le titre Dieu est-il français ? Des ouvrages généraux qui embrassent la culture européenne dans son ensemble voient le jour. Carl Einstein, critique d’art germanique, grand amateur d’art moderne et admirateur de l’Ecole de Paris (Braque, Juan Gris, Picasso..), outre un vaste panorama des tendances actuelles en matière d’art plastique, d’architecture, de littérature et de théâtre, de musique, de cinéma et de mode, paru dans la revue 29

Europe, publie son ouvrage majeur, l’Art du XXe siècle. L’Europe ellemême devient objet littéraire ou matière à nourrir la fiction, avec l’essai critique de Thibaudet de 1924, Les Princes lorrains, hostile à la politique de Raymond Poincaré, celui de Curtius sur la culture européenne ou le roman La Montagne magique de Thomas Mann. On assiste aussi à des tentatives de définition de l’Europe, lesquelles, en voulant en trop cerner les contours, aboutissent parfois à des exclusions, comme le livre de Coudenhove-Kalergi28, Pan Europa, publié en 1923 qui met au ban de l’Europe aussi bien l’Angleterre considérée comme une puissance hégémonique, que la Russie dont le modèle politique constitue un danger pour les démocraties. Ce n’est plus en termes d’espace, mais d’influences que donne à réfléchir Paul Valéry dans sa tentative de définition de l’Européen, lors de sa conférence de 1922 à l’Université de Zurich29. Valéry considère comme européens tous les peuples soumis à un triple héritage : celui de la Grèce, de Rome et du Christianisme. L’empire romain a laissé son empreinte juridique, le droit romain qui permet aux institutions de fonctionner. Le Christianisme qui à peu de chose près s’est étendu dans les sphères d’influence de l’Empire, apporte, lui, un code moral, enfin à la Grèce, l’Européen doit la « discipline de l’esprit, l’exemple extraordinaire de la perfection dans tous les ordres », le sens de l’harmonie. Ces tentatives de cerner une identité européenne, aussi imparfaites qu’elles puissent paraître aujourd’hui, ont au moins l’avantage d’un souci de penser l’Europe, derrière quoi se dessine dans ces annéeslà une volonté unanime de paix. 1925 est la période où culmine la médiation culturelle. C’est aussi l’année où Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, et son homologue allemand, Gustav Stresemann, signent, avec les Accords de Locarno, la reprise des rapports officiels franco-allemands, et l’Allemagne fait son entrée dans la Société des Nations en 1926. Faisant pendant à ce rapprochement politique et économique, Heinrich Mann en appelle à intensifier encore les liens au plan culturel avec le « Locarno de l’esprit ». Des structures culturelles internationales se mettent en place dans l’euphorie d’un patrimoine élargi à une Europe considérée maintenant dans sa totalité, de l’Oural à la Castille. On se rencontre aux Décades de Pontigny30, aux conférences du Pen Club. Ce sont de telles manifestations à caractère cosmopolite qui serviront de base à une union pour la défense de la culture quand la menace nazie se précisera. 30

En marge des accords officiels, un allemand dont la francophilie ne peut être mise en doute, joue dès cette époque un rôle important au niveau d’échanges culturels entre jeunes de différentes couches sociales dans les deux pays. Il s’agit d’Otto Abetz31. Misant sur la jeunesse comme promesse d’avenir, il est à l’initiative de séjours dans des lieux hautement symboliques du passé. Les premières rencontres se déroulent dans le magnifique site de la Forêt Noire, sur le Solhberg, comme un regard porté au loin sur deux siècles de drame franco-allemand, depuis l’occupation napoléonienne jusqu’aux tragédies les plus récentes, du Wurtemberg à l’Alsace. Du côté français, les organisateurs sont des intellectuels de gauche, écrivains ou engagés politiques comme Pierre Brossolette ou Pierre Mendès France, regroupés autour de Jean Luchaire et de la revue Notre Temps. D’autres rencontres de jeunes Allemands et Français suivront, jusqu’à ce que la prise de pouvoir de Hitler y mette un terme. L’ascension politique d’Otto Abetz, elle, ne s’arrêtera pas là, au contraire, ses nombreuses relations à Paris lui vaudront une promotion rapide au sein du système nazi, comme faisant partie du plan de mainmise sur la vie culturelle française. Quant à Jean Luchaire, il mettra lui aussi à profit ses relations pendant l’Occupation. Directeur du journal collaborationniste Le Nouveau Temps, puis président de la corporation de la presse française à partir de juin 1941, il sera jugé à la Libération, condamné à mort et exécuté.

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PREMIERE PARTIE
D’une préhistoire à l’histoire d’un crime.