//img.uscri.be/pth/473cfe10f341e832da21e96d099336913a5a2a7c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'envers d'une fusillade Fourmies, 1er mai 1891

De
207 pages
L'émotion qu'ont suscitée les terribles événements du 1er mai de Fourmies est inscrite dans la mémoire collective ; elle perdure dans les attitudes politiques près d'un siècle plus tard. Toute maturation sociale est affaire de longue durée et les deux mondes qui s'affrontent en 1891 ont été profondément transformés depuis trente ans. Ce livre cherche à éclairer "l'envers d'une fusillade" à travers le rôle joué par l'un des chefs de file tant industriel que politique du patronat textile du bassin fourmisien, François Boussus (1830 - 1899). Des sources de première main ont permis de retracer la trajectoire sociale, scolaire, idéologique et familiale de ce patron symbole. L'ouvrage interroge l'attitude patronale avant, pendant et après l'événement ; il restitue les rebonds du combat répressif en 1891-1892 puis la lente percée du socialisme dans la région. La tendance la plus structurée est ici la variante nordiste du marxisme : le guesdisme ; mais de Culine le guesdiste ralliant quelques années plus tard le blanquisme à quelques éléments liés à l'anarchisme, la palette est riche. Par-delà l'étude des relations sociales, l'auteur élargit l'analyse au mode d'ascension dans le patronat, à l'histoire des techniques, à l'évolution des patrimoines, aux conditions de vie et de travail, au cheminement des identités sociales et à la relation entre patronat et pouvoir politique. Toute l'histoire de l'entreprise au-delà de 1899 - 1928 n'est qu'une longue bataille en retraite et l'on passe en trois générations des sabots aux sabots.
Voir plus Voir moins

Collection Chemins de la mémoire
dirigée par Alain Forest
-Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939).
- Yves BEAUVOIS, Les re la tionsfran co-japona ises pendant la drôle de
guerre.
- Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régres-
sions.
- Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Langue-
doc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-XITIe
siècle). Tome 2 : La démocratie au village (XllIe-XIVe siècle).
- Jean-Yves BOURSIER, La politique du P. C.F., 1939-1945. Le parti
com1t!un iste français et la question nationale.
- Jean-Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la
France, 1942-1944. La 35ème..brigade F.T.P.-M.O.I.
- Yolande COHEN, Lesjeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des
mouvements de jeunes se en France.
- Colette COSNIER, Marie PAPE-CARPENTIER. De l'école maternelle
à l'école des filles.
- Jacques DALLOZ, Georges Bidault. Bibliographie politique.
- Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origi-
nes de la social-démocratie (1848-1864).
- Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs.
- Bismarck, démon ou génie?
- Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-
1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall
(OSS).
- Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolu-
tionnaires et culture politique des masses populaires de Paris ( 1840-
1851 ).
- Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse
occupée avec le sous-nzarin Casabianca (1942-1943).
- Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée manzelouke à l'ombre
des armées napoléoniennes.
- Anne-Emmanuelle KERVELLA, L'épopée hongroise. Un bilan: de
1945 à nos jours.
- Slava LISZEK, Marie Guillot, de l'émancipation desfemmes à celle du
syndicalisme.
- Anne-Denes MARTIN, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardiniè-
res du littoral breton.L'ENVERS D'UNE FUSILLADE.
er Illai 1891.FoufIllies, 1(suite de la collection Chemins de la mémoire)
- Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Le désastre de
Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires.
- Louis PEROUAS, Une religion des Limousins? Approches historiques.
- Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I : L'ombre de Charles
Quint -Tome II : L'Empire supplicié -Tome III : La guerre des Cardinaux.
- Christine POLETTO, Art et pouvoir à l'âge baroque.
- Alain ROUX, Le Shangaïouvrierdes années Trente, coolies, gangsters
et syndicalistes.
- Elisabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise,
1647-1649.
- Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XV///ème et X/Xème
siècles.
- Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous
l'Occupation en France.
- Michel PIGENET, Les «Fabiens » des barricades au front (Septembre
1944 - Mai 1945)
- Robert MECHERINI, Une entreprise de Marseille "sous gestion ou-
vrière", 1944-1948.
- Maurice LESCURE, Madame Hamelin. Merveilleux et turbulence
Fortunée (1776-1851).
- Véronique MOLINARI, Le vote des femmes et la première Guerre
mondiale en Angleterre.
-Rémi ADAM, Histoire des soldats russes en France (1915-1920 )-Les
damnés de la guerre-
-GuyTASSIN, Un village du Nord avant la mine. Chronique d'Edouard
P/ERCHON, curé d'Haveluy au X/Xe siècleCOLLECTION CHEMINS DE LA MÉMOIRE
dirigée par Alain Forest
,
Odette HARDY-HEMERY
L'ENVERS
D'UNE FUSILLADE.
er mai 1891.Fourmies, I
Un patron face à la grève.
Préface" de Marcel Gillet
Éditions L'Harmattan
5-7" rue de' l'École-Polytechnique
75005 PARISOuvrage publié avec le concours de l'DRA CNRS
Territoires, Marchés, Cultures du XVIe au XXIe siècle
@ L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4222-6PREFACE
Le 1e.rmai 1891 occupe une place importante dans
l'histoire sociale: la fusillade déclenchée par les soldats
du 145e Régiment d'Infanterie a provoqué .neuf morts et
36 blessés parmi une manifestation ouvrière qui s'en était
tenue à des cris et quelques jets de pierre. Bavure provo-
quée par le commandant Chapus perdant la tête? Odette
Hardy-Hémery rappelle avec précision et émotion aussi le
déroulement de la journée sanglante, qui, en mai 1991, a
fait l'objet d'un colloque international comparatif, sous la
présidence de Madeleine Rébérioux.
1ermai 1891Dans la ligne de ce colloque, l'histoire du
à Fourmies ne constitue pas cependant l'intérêt principal
du présent livre. Odette Hardy-Hémery a voulu étudier
l'envers du décor, à travers le rôle joué par un des princi-
paux industriels du bassin textile de Fourmies- Wignehies,
François Boussus (1830-1899), dont les usines atteignent
alors leur apogée. Elle souligne que François Boussus
concentre sur lui une double légende: pour les socialistes,
" il est un exploiteur, un affameur, légende renforcée dans
er mai 1891 ,. luiles mois consécutifs aux événements du 1
fait pendant une légende dorée, à laquelle Boussus lui-
même n'est pas étranger: un patron proche du peuple,
entrant en bourgeron dans ses ateliers, vivant au milieu
de ses ouvriers et mieux apte que ses confrères à défendre
leurs intérêts du fait de ses origines sociales et de son
choix politique" . L'itinéraire de François Boussus
explique en grande partie cette dichotomie des. représenta-
tions collectives.
5En experte, Odette Hardy-Hémery souligne l'impor-
tance de la trajectoire scolaire. Les parents de François
Boussus n'étaient" ni très riches ni très pauvres" : le père
était artisan-serrurier et la chance de son fils est d'obtenir, à
17 ans, de sa ville natale, Guise, une bourse pour pour-
suivre ses études à l'Ecole des Arts et Métiers de Châlons-
sur-Marne. Pendant trois ans comme interne, il peut acqué-
rir une formation qui entremêle" un apprentissage très
poussé de la mécanique, la pratique du travail manuel, la
familiarité et le goût des machines et qui fortifie l'esprit
plébéien" .
A sa sortie de l'Ecole en 1850, François Boussus com-
plète sa formation technique dans diverses usines de
Reims et de sa région puis se fait embaucher. comme
contremaître dans une filature de Fourmies. On sait l'im-
portance des stratégies matrimoniales dans les dynasties
textiles du XIXe siècle mais il s'agit ici d'un self-made
man. Odette Hardy-Hémery souligne cependant l'impor-
tance de ses mariages dans l'itinéraire de François Bous-
sus: celui de 1853 avec une jeune fille assez aisée de
Fourmies (mais qui meurt dès 1859) et le second mariage
de 1866 avec une fille d'industriel local.
Son premier mariage lui permet de s'associer à un
oncle par alliance pour créer à Wignehies, près de Four-
mies, une petite filature et un tissage de laine. En 1865,
les associés se séparent et François Boussus crée sa propre
filature, qu' il développe en partie grâce à la dot de sa
seconde épouse.
Odette Hardy-Hémery aeu la chance de pouvoir suivre
de très près l'évolution de la fortune de François Boussus
grâce aux archives notarialesqu 'elle a pu consulter.C' est
l'un des grands mérites du livre .qued'être sans cesse
appuyé par des sources de première main, qu'il s'agisse
des données économiques ou politiques.
Patron quelque peu atypique puisque dansun.e certaine
mesure fils d'ouvrier, François Boussus l"est aussi en poli-
tique puisqu'il s',est affirmé .comme un bon républicain.
Après. avoir été conseiller municipal de Wigoehies", il est
élu en 1880 (à cinquante ans) ,conseiller général du canton
de Trélon et réélu en 1886 comme candidat republicain.
,6En bonne historienne, Odette Hardy-Hémery s'efforce
de démêler, dans la longue durée, l'entrelacement des don-
nées économiques, sociales et politiques et elle suggère,
sans doute à juste titre, que l'engagement républicain de
François Boussus n'a pas été étranger à la présence mas-
sive de la troupe et de la gendarmerie à Fourmies le
er1 mai 1891. Une autre spécificité de Fourmies qu'elle
souligne, c'est la précocité de l'insertion politique socia-
liste, qui a été ici antérieure à la pénétration syndicale. A
Fourmies comme à Wignehies, des militants guesdistes du
Parti Ouvrier français ont pu recruter des adhérents qui
eront joué un rôle important le 1 mai 1891, dans une
région privilégiée pour des thèses se réclamant de la lutte
erdes classes. Après le 1 mai, le syndicalisme a pris le
relais et il a pu contribuer à la conquête des mairies de
Fourmies et de Wignehies au début du xxe siècle.
Odette Hardy-Hémery montre combien François Bous-
sus aurait aimé créer une dynastie. Elle souligne que l'in-
dustriel a acheté en 1884 le " château" de Beugnies, à
une quinzaine de kilomètres au nord de Fourmies, avec un
vaste domaine de 244 hectares de bois et de pâtures, qu'il
y a fait de grands travaux et s'est entouré d'une nom-
breuse domesticité. Le bourgeois récent se muait en châte-
lain.
François Boussus meurt en 1899 alors que l'industrie
textile du bassin de Fourmies donne déjà des signes de
faiblesse. Son fils aîné Emile puis son petit-fils Jean n'ont
pu que limiter les dégâts. Symboliquement, le château de
Beugnies et son domaine sont vendus entre 1919 et 1929
à peine au tiers de leur valeur d'achat.
On suit avec passion cette saga sur un fonds de décor
tragique. Notre ami Jean Bouvier se serait réjoui de la
parution de cet excellent livre. Puisse Odette Hardy-
Hémery, grâce à son accès à la recherche à temps plein,
nous donner l'occasion de lire de nouveaux ouvrages
d'une même veine que l'actuel.
Marcel GILLET
7INTRODUCTION
erDe nombreux ouvrages ont été consacrés au 1 mai
1891 de Fourmies, l'un des derniers en date étant celui
d'André Pierrard et de Jean-Louis Chappat I. Les actes du
colloque "4 jours pour un siècle2" organisé du 1er au
4 mai 1991 par l'Ecomusée de la région de Fourmies-Tré-
Ion pour le centenaire de la fusillade ont replacé la jour-
née au cœur des Premier Mai français et du mouvement
social en Europe du Nord-Ouest. Les devenirs ont été évo-
qués à travers l'analyse des constructions politiques et
ersymbo~iques du 1 Mai (Allemagne, Italie, Suisse, Brésil).
Autre thème fédérateur des communications: les dimen-
sions que donnent à l' événément les Internationales
ouvrières et les syndicats.
Ces travaux renouvellent à juste titre la problématique
du mouvement ouvrier, de ses formes et de ses prolonge-
ments. Les historiens ont moins porté le regard sur l'atti-
tude patronale avant, pendant et après l'événement. Il
s'agit d'éclairer "l'envers de la fusillade", l'histoire
méconnue encore du patronat laïc et républicain dans ces
années cruciales. Le drame est-il le seul fait de l'Etat? du
recours à l'armée perdant sÇ>nsang-froid? le fait de l'im-
prévu? L'on peut espérer, côté maintien de l'ordre, que les
travailleurs en présence de l'armée hésiteront à manifester,
1. A. PIERRARD et J.-L. CHAPPAT, La fusillade de Four-
mies , Editions Miroir, 1991, 344 p.
2.M. REBERIOUX (sous la direction de), Fourmies et les Pre-
mier Mai, Editions de l'AtelierlEditions Ouvrières, 1994, 460 p.
9voire que l'armée elle-même hésitera. Dans le premier
massacre occasionné par la fête du travail intervient un peu
de cette combinatoire mais l'enjeu est plus profond. Lors
de la répression de cette grève symbole, comment se noue
la relation si fondamentale entre volonté des entrepreneurs
et appareil d'Etat: ministère de l'Intérieur, sous-préfet,
relation qui continue à jouer après le massacre? Comment
démêler la volonté politique des entrepreneurs? Même si
les responsabilités sont difficiles à établir, l'historien doit
les rechercher.
Fourmies et Wignehies sont alors au cœur d'un bassin
textile de 25 000 ouvriers. Les salaires sont très bas en
regard de fortunes patronales rapidement amassées comme
l'atteste à l'époque le commissaire Walter3. A la
recherche de la classe dirigeante, nous ne pouvions man-
quer de rencontrer son leader économique et politique,
François Boussus, particulièrement représentatif d'un
patronat pléthorique et politiquement divisé mais qui
retrouve sa cohésion quand se rompt le lien social. Le per-
sonnage intrigue: une ascension sociale, une fortune, une
aura ne se laissent pas si aisément percer. Les archives
notariales privées que nous avons découvertes, croisées
avec l'état-civil, les archives municipales, départementales
et nationales, le concours de familles ayant approché le
personnage et sa descendance nous ont été précieux.
Boussus est tellement mêlé aux événements de 1891 que,
lors de ses obsèques le 26 août 1899, H. Sculfort, ami et
parent éloigné du défunt, président de la Chambre de
commerce d'Avesnes, ne peut s'empêcher cette allusion:
"... Boussus eut ses épreuves. Il fut atteint par celle
qu'il rencontra un jour de passion mauvaise conseillère,
quand ses sentiments, ses intentions, ses actes même
furent méconnus par ceux à qui il avait donné des gages
irrécusables 4" .
C'est peut-être la passion mauvaise conseillère que
3. Rapport Walter, Archives nationales, F7 12527.
4. L'Observateur, journal politique de l'arrondissement
d'Avesnes, 27 août 1899.
10Boussus rencontra mais étaient-ils donc si inconscients,
ces ouvriers qui entraient en grève en 1891 ?
Pour comprendre la transformation des deux mondes
s'affrontant en 1891, il faut considérer les choses dans le
long terme. Comment François Boussus, d'origine
modeste, a-t-il pu créer une firme indépendante qui
compte parmi les premières du bassin en 1880? se
construire dans le même temps une aura de patron républi-
cain?
Seconde interrogation: de 1884 à 1892, Boussus,
proche du monde du travail par de multiples liens, devient
un prototype patronal. Toujours, on le trouve en première
ligne: par la réussite économique., par l'engagement poli-
tique. N"est ce pas dans cette perspective que se comprend
son rôle en 1891et 1892? Dans ces années tournantes
montent la tension sociale et., côté ouvrier, la rancœur des
promesses non tenues par les patrons républicains dont
Boussus précisément est le chef de file. Dans le camp
d'en face, les entrepreneurs font respecter par les autorités
l'interdiction de faire grève le 1ermai 1891. Et c'est là que
le rôle de Boussus apporte au débat: son dévouement de
longue date aux intérêts de la République n' a-t-il pas à
voir, au moins pour partie, avec le concours de l'Etat
appuyant la volonté patronale? Le livre restitue les
rebonds du combat répressif en 1892 puis la lente percée
du socialisme dans la région.
Le déclin de l'entreprise Boussus après 1900 appelle
réflexion. Il doit être replacé dans la longue crise du textile
régional commencée en 1885. Quelle fut l'attitude des des-
cendants et celle des familles alliées face au lent effondre-
ment de la branche reporté pour un temps par le faible inter-
mède de la Société des filatures de laines peignées de la
région de Fourmies? Que représente le titre de PDG de la
5SFRF détenu par le petit-fils de Boussus au lendemain de
1945 ? Ceci revient à s'interroger sur les germes de la crise
textile de l' Avesnois et la faiblesse des réactions à son égard.
5. Abréviation de la Société des filatures de laines peignées
de la région de Fourmies.
IlLe texte qui suit n' aurait pu être présenté sans le
concours de plusieurs de nos étudiants: Philippe Fortin
qui, sous notre direction, réalisa en 1988-1989 une
enquête de licence dépouillant les premiers actes de la
Société Boussus de 1892 à 1904 aux Archives départe-
mentales du Nord; Laurent Vérin qui étudia en 1990-1991
la création des écoles de Wignehies à travers les délibéra-
tions du conseil municipal et les archives de la commune;
Papa Gadiaga et Pierre Madelain qui sélectionnèrent les
articles marquants pour la période 1884-1896 de La Tri-
bune du Nord, journal où s'exprime Boussus. Que tous
soient très vivement remerciés.
12Chapitre I
L'ITINERAIRE D'UN LEADER PATRONAL :
FRANCOIS BOUSSUS
Introduction: Un vainqueur et son époque.
François Boussus étonne et séduit. Son itinéraire
illustre comment, malgré une origine modeste, l'on peut
percer dans l'industrie au tournant du XIXesiècle et parve-
nir à l'un des premiers rangs du patronat lainier fourmi-
sien. La détermination, un sens aigü des situations, de la
novation technique et des affaires expliquent l'acquisition
d'une notoriété.
I. Un parcours inhabituel
1. Le fils prodige d'une famille industrieuse
François Boussus a coutume de dire et plus encore de
faire dire, lors de ses campagnes électorales, qu'il est fils
d'ouvrier et à ce titre bien placé pour défendre les intérêts
populaires. Lors de sa candidature à la députation en
1885, un manifeste des ouvriers républicains de
1Wignehies tiré à 5 000 exemplaires, déclare: " si Mon-
sieur Boussus, fils d'ouvrier, est aujourd'hui élevé au pre-
1. Commune d'implantation des usines Boussus et jouxtant
Fourmies.
13mier rang de l'échelle sociale, il le doit à son travail
assidu, à son intelligence et non à son rang de nais-
sance 2". L'assertion, négligeant les liens matrimoniaux
successifs, contient néanmoins une indéniable partie de
vérité.
François Joseph Boussus a pour vrai nom Bossus,
patronyme sous lequel il se marie à Fourmies en 1853.
Mais les premières associations avec des filateurs en 1855
et 1856 sont passées au nom de Boussus, nom repris dans
le dossier d'attribution de la Légion d'honneur en1878. Le
patronyme de Bossus est rectifié officiellement par juge-
ment du tribunal civil de Vervins le 6 novembre 18903.
Boussus ne provient pas d'un milieu intellectuel ni
capitaliste mais d'une industrieuse classe moyenne; il naît
le 22mai 1830 à La Groise près de Guise d'un père artisan
4serrurier-mécanicien : vraisemblablement un travailleur
indépendant ne possédant...qu'une machinerie bon marché.
Les parents ne sont ni très riches ni très pauvres. Si lors de
son premier mariage en 1853 la dotation en hoirie de Fran-
çois Boussus n'est pas énorme, elle est plus élevée lors de
son remariage en 1866, les parents ayant hérité de
quelques terres: une moyenne superficie de 22 hectares.
Boussus n'est donc pas vraiment un prolétaire par ses
2. Archives départementales du Nord, M 37/10. Ce manifeste
est signé de 96 noms soit 9 % de l'effectif des trois firmes ayant
appuyé Boussus lors des attaques des conservateurs. Même s'il
existe un comité républicain ouvrier, il est probable que des pres-
sions ont été exercées pour cette prise de position, comme le fait
le patron républicain Hiroux lors de sa campagne aux législatives
en 1889, J.D. Bourge et P. Darel, Les élections dans l'arrondisse-
ment d'Avesnes (1875-1914), mémoire de maîtrise, Lille, 1973,
21.,1. 1,171 p., 1. 2,125 p., pp. 313-315.
3. Preuve de cette rectification tardive, Boussus lors de son
second mariage en 1866 est encore désigné dans l'état-civil sous
le nom de Bossus. Source: état-civil de Wignehies, acte 152 de
1866. Un additif rectifie le patronyme en 1890.
4. Dossier d'attribution de la croix de chevalier de la Légion
d'honneur de François Boussus en 1878, Archives nationales,
F12 5096.
14ascendants: son origine sociale le situe à la charnière de la
classe ouvrière et de la petite classe moyenne.
2. Un idolâtre de la technique
Les parents sont ambitieux pour leur fils. A 17 ans,
celui-ci obtient une bourse de la ville de Guise pour entrer
à l'Ecole des Arts et Métiers de Châlons-sur-Marne. Les
,écoles d'Arts et Métiers doivent leur origine à l'établisse-
ment fondé par le duc de la Rochefoucauld-Liancourt en
1788 sur son domaine de Liancourt. L'école de Châlons
résulte du transfert en 1806 dans cette ville du premier
établissement créé à Compiègne en 1803. Quand Boussus
y entre en 1847, l'école est encore proche du début de son
fonctionnement, la France n'en comptant alors que trois:
la seconde fondée à Baupréau en 1804 a été transférée à
Angers en 1815, la troisième étant installée à Aix-en-Pro-
vence en 1843 5. Boussus va donc se prendre en mains
seul hors du milieu familial à la différence de ses descen-
dants. Cette volonté de s'assumer favorise l'esprit d' initia-
tive àun âge très jeune.
Le passage par les Arts et Métiers aide à comprendre
l'évolution politique ultérieure du personnage. Il existe
une idéologie propre à cette école: un peu technicienne,
non cléricale et moins élitiste que celle de Centrale ou de
Polytechnique. Charles R. Day montre que le régime de
l'internat est marqué par la lutte des élèves contre une
administration qui cherche à détruire leur culture
"ouvrière" et à les acculturer au mode de vie bourgeois.
En réplique, les élèves, d'origine modeste, élaborent une
culture spécifique reposant sur des chansons, des cou-
tumes et des rituels. Charles R. Day voit dans cette résis-
tance des élèves la source de l'esprit gadz' arts, esprit de
corps et de solidarité entretenu par la Société des Anciens
élèves. Les études que poursuivent les jeunes gens ne sont
ni longues ni prestigieuses mais forment incontestable-
5. Ch. R. DAY, Les écoles d'Arts et Métiers. L'enseignement
technique en France, XIXe-XXesiècles, traduit de l'anglais par
J.-P. Bardos, Paris, Belin, 1991, 429 p.
15ment des techniciens ayant le sens du concret. Une bou-
tade célèbre compare la construction d'un pont confié à
plusieurs ingénieurs: l'ouvrage édifié par le polytechni-
cien s'écroule mais le concepteur sait vous expliquer
pourquoi. A l'inverse, le gadz' art sait faire tenir l'édifice
mais ne peut rendre compte de son succès. L'apprentis-
sage très poussé de la mécanique, la pratique du travail
manuel, la familiarité et le goût des machines fortifient
l'esprit plébien. La technicité que Boussus acquiert àChâ-
Ions est alors exceptionnelle: très peu de filateurs ont
cette formation qui n'est pas encore entrée dans les
mœurs.
3. De Reims à Neuflize puis Fourmies: un contremaître
de filature recherché
Les débuts professionnels correspondent au type de
connaissances acquises et au cursus suivi en général par
les élèves promus. Charles R. Day, analysant les origines
sociales et les carrières de plus de 2 000 diplômés des
années 1820-1920, montre que les écoles d'Arts et Métiers
ont assuré la formation et aussi la promotion de jeunes
gens d'origine modeste. Une grande partie d'entre eux a
pu accéder à des situations bien supérieures à ce que pou-
vait laisser espérer leur origine sociale. 90 % des gadz'arts
sont parvenus à des postes d'encadrement et presque 50 %
à des fonctions directoriales. Mais, la plupart du temps,
ces carrières exigent le franchissement des différents éche-
lons de la hiérarchie, depuis celui d'ouvrier qualifié et de
technicien jusqu'au grade d'ingénieur et de directeur. En
sortant d'une école d'Arts et Métiers, le diplômé doit
débuter au bas de l'échelle avant de connaître la réussite.
François Boussus, sorti parmi les premiers de promo-
tion de l'école de Châlonsen 1850, parfait sa formation
par un passage en atelier: itinéraire.. classique des élèves
d'Arts et Métiers et qui ne fait pas de lui un prolétaire: le
jeune homme entre comme ajusteur dans la Maison Pier-
rard-Parpaite, constructeur à Reims. Avec les maisons
alsaciennes, telles que la Société Alsacienne de construc-
tions mécaniques ex-André Koechlin et Cie, Schlumberger
16Cie et J. Grün à Guebwiller, cette firme occupe le pre-et
mier rang pour la construction de machines de filature de
laine peignée utilisées en France et sur presque tout le
continent 6. La spécialisation technicienne ainsi renfor-
cée est un solide atout pour le succès ultérieur dans l'in-
dustrie.
A Reims, Boussus retrouve ses amis Dayen, Traizet,
Prengruebert, Lepouhelle qui, eux, sont chez Villeminot,
maison de tissus de laine 7. L'un de ses .camarades de pro-
motion, Lepouhelle, l'engage même pour aller diriger son
petit établissement de Neuflize dans les environs de
Rethel; François Boussus y est à la fois directeur, contre-
maître et mécanicien: occasion pour lui de s'initier à fond
au travail de la laine. A l'époque, aucune école ne forme
d'ingénieur qualifié pour le textile. Boussus ne reste que
peu de temps dans cette usine: en 1851, il est recruté
comme contremaître de--peignage chez Foucamprez et
Coquelet, filateurs à Fourmies. Ce poste correspond à
celui d'ingénieur de division dans une grande usine. Le
jeune homme a-t-il bénéficié de protection pour cet
emploi moins temporaire? A l'époque il ne sort qu'une
centaine de gadz'arts environ en France et les anciens sont
peu nombreux. C'est essentiellement pour sa formation
générale et sa spécialisation textile que François Boussus
est recherché.
Pourquoi venir à Fourmies? Les raisons économiques
jouent. La réussite des Legrand, eux aussi non fourmisiens
d'origine, a créé un noyau textile essaimant dans la ville
et dans ses environs. Ce foyer alimente en laine le marché
français et mondial jusqu'aux années 1870-1880. Boussus
n'est que l'un des multiples migrants attirés par Fourmies
mais il apporte, à la différence d'autres, un bagage techno-
logique assez rare. Il est naturel qu'il tente de le valoriser
6. Voir rapport sur les fils et tissus de laine peignée à l' Expo-
sition universelle de 1878 : ces constructeurs tiennent alors tou-
jours le premier rang.
7. L'entreprise Villeminot est prolongée par Fortel- Villeminot et
Ciedès 1865, fondée par émission d'actions, C. FOHLEN, L'indus-
trie textile au temps du Second Empire, Paris, 1956, 534 p., p. 448.
17dans une région proche de son milieu familial et animée
d'un dynamisme particulier en 1851. Dest vrai que chez
Foucamprez Boussus n'a qu'un appointement annuel de
1 200 francs 8, soit à peine deux fois plus qu'un ouvrier
tisseur et il gagnerait plus à être souffleur de verre. Dans
cet établissement, le jeune technicien perfectionne la pei-
gneuse avec son ami Victor Eliez et, rapidement, s' im-
plante familialementà Fourmies.
II. Dix ans d'association avant de devenir son maître
1. L'intégration au milieu régional par le mariage
Les alliances sont des séquences importantes dans l' as-
cension de François Boussus. Le 7 novembre 1853, à 23 ans,
il épouse Aglaé Elisa Camille Demanet, fille de Jean Nico-
las Demanet et d'Elise Bertrand. A cette époque également
il a acheté un remplaçant pour son service militaire, ce qui
représente une somme assez élevée, 500 à 600 francs, un
demi-mois de son salaire. Selon le contrat de mariage 9,
l'épouse apporte deux mille six cents francs, montant de ses
droits dans la succession de son père et trois mille trois cents
francs que lui donne sa mère en avancement d'hoirie. Les
quatre mille francs versés par les parents Boussus à leur fils
en acompte d'héritage évoquent une moyenne aisance. Il ne
s'agit en aucun cas d'un grand mariage mais plutôt d'une
union de petit cadre procurant des appuis familiaux: le
jeune contremaître entre dans une famille aisée de Wigne-
hies- Fourmies: les Bertrand. L'épouse a pour mère Une Ber-
trand et pour cousin Alfred Bertrand, alors âgé de 25 ans,
banquier à Guise d'où est natif le conjoint. Ce premier
8. Selon le dossier proposant François Boussus au grade de
chevalier de la Légion d'honneur, Archives Nationales, F 12
5096, doc. cil. ; dans la Société Demorgny-Carlier-Boussus fon-
dée en 1855, Boussus reçoit une somme annuelle de deux mille
huit cents francs.
9. Passé devant Maître Stoquelet, notaire à Wignehies, le
24 octobre 1855, Archives départementales du Nord, (ADN),
3 Q 540/60.
18mariage n'apporte à Boussus aucune fortune mais peut lui
faciliter des relations pour obtenir des prêts. Claude Fohlen
dans sa thèse a montré combien les conditions de crédit sont
difficiles dans le textile des années 1860 : les entrepreneurs
en sont alors fort demandeurs. Enfin, l'union rapproche
François Boussus d'Auguste JosephCarlier, époux d'une
Bertrand et oncle de sa femme: les deux hommes vont rapi-
dement s'associer pour créer des entreprises textiles.
2. Une décennie d'activité dans les affaires textiles
-Août 1855-août 1856 : une première société éphémère:
Demorgny, Boussus et Cie
Le 18 août 1855, Ernest Demorgny, Auguste Carlier et
François Boussus s'associent dans une société commer-
ciale en nom collectif pour exploiter une filature et un pei-
10. Ilsgnage de laine à Wignehies au lieu la passe Croisette
construisent cet établissement en commun sur un terrain
de 51 ares acheté le même jour. Il s'agit d'une .petite
société au fonds social de quatre vingt seize mille francs
correspondant à une cinquantaine d'ouvriers. Demorgny, à
l'époque maire de Wignehies, apporte I4/24e du capital soit
cinquante six mille francs, Carlier et Boussus chacun 5/24e
soit vingt mille francs. Cette mise représente pour Fran-
çois Boussus une assez grosse somme qui doit éponger
complètement ses économies: lors de leur mariage deux
ans plus tôt, la dotation commune des époux s'est stabili-
sée à dix mille francs. Il est probable que, pour réunir la
somme de vingt mille francs, Boussus a un peu emprunté.
Les pouvoirs des associés sont limités: aucun emprunt ne
peut être contracté sans l'accord commun, de même. pour
tout achat ou vente de plus de quinze mille francs. La ges-
tion de la Société est exclusivement confiée à Demorgny
pour la caisse, la correspondance et la comptabilité. Fran-
çois Boussus se voit attribuer la direction de la partie
mécanique. Le premier reçoit un appointement annuel de
quinze cents francs et le second de deux mille huit cents.
10. Acte passé devant Maître Stocquelet, Archives notariales
privées.
19