L'envers de l'épopée portugaise en Afrique (XVe-XXe siècles)

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Ce document retrace l'histoire de la présence coloniale des Portugais en Afrique qui, entamée au XVe siècle, s'acheva en 1974. L'auteur souligne tout le mérite et la portée des découvertes portugaises qui ont permis la création de peuplements métissés et l'introduction de nouvelles plantes industrielles. Toutefois, il porte un regard très critique sur l'épopée portugaise, en montrant le processus par lequel les portugais ont pu désorganiser les structures sociales africaines. L'esclavage est analysé ici sous plusieurs aspects.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336263045
Nombre de pages : 303
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L'envers de l'épopée portugaise en Afrique (XVe-XXe siècles)

À la mémoire du Professeur Mbaye Guéye du Département d’Histoire de L’UCAD.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-03275-0 EAN : 9782296032750

Abou HAYDARA

L'envers de l'épopée portugaise en Afrique (XVe-XXe siècles)

Préface de Joseph NDIAYE
Conservateur de la Maison des Esclaves de Gorée

L'Harmattan

Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Déjà parus Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Bwiti et christianisme, 2007. Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Imaginaire de la maladie au Gabon, 2007. Claude KOUDOU (sous la direction de), Côte d’Ivoire : Un plaidoyer pour une prise de conscience africaine, 2007. Antoine NGUIDJOL, Les systèmes éducatifs en Afrique noire. Analyses et perspectives, 2007. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille de Dieu, 2007. Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2007. Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaïwa, Boubou Hama-Un homme de culture nigérien, 2007. Marcel-Duclos EFOUDEBE, L’Afrique survivra aux afro-pessimistes, 2007. Valéry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso, 2007. Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone, 2007. Albert M’PAKA, Démocratie et société civile au Congo-Brazzaville, 2007. Anicet OLOA ZAMBO, L’affaire du Cameroun septentrional. Cameroun / RoyaumeUni, 2006. Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), Les Églises et la société congolaise aujourd’hui, 2006. Albert Vianney MUKENA KATAYI, Dialogue avec la religion traditionnelle africaine, 2006. Guy MVELLE, L’Union Africaine : fondements, organes, programmes et actions, 2006. Claude GARRIER, Forêt et institutions ivoiriennes, 2006 Nicolas MONTEILLET, Médecines et sociétés secrètes au Cameroun, 2006. Albert NGOU OVONO, Vague-à-l’âme, 2006. Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique : l’exemple du Sénégal, 2006. Toumany MENDY, Politique et puissance de l’argent au Sénégal, 2006. Claude GARRIER, L’exploitation coloniale des forêts de Côte d’Ivoire, 2006. Alioune SALL, Les mutations de l’intégration des Etats en Afrique de l’Ouest, 2006. Jean-Marc ÉLA, L’Afrique à l’ère du savoir : science, société et pouvoir, 2006. Djibril Kassomba CAMARA , Pour un tourisme guinéen de développement, 2006. Dominique BANGOURA, Emile FIDIECK A BIDIAS, L’Union Africaine et les acteurs sociaux dans la gestion des crises et des conflits armés, 2006. Maya LEROY, Gestion stratégique des écosystèmes du fleuve Sénégal, 2006. Omer MASSOUMOU (dir.), La marginalité en République du Congo, 2006.

Etudes Africaines

SOMMAIRE

Pages

PREFACE ......................................................................................................... 7 AVANT-PROPOS .......................................................................................... 13 INTRODUCTION .......................................................................................... 19 PARTIE I : L’EXPANSION MARITIME PORTUGAISE ....................... 29 CHAPITRE I : LES BIENFAITS DE L’EPOPEE PORTUGAISE ............................ 29 I.1. Le Portugal : pays à vocation expansionniste........................................ 29 I.2. L’introduction des plantes nouvelles..................................................... 33 I.3. L’apparition de nouvelles populations .................................................. 34 I.4. Phénomènes linguistiques et culturels : le cas du Brésil ....................... 37
CHAPITRE II : LE ROLE DE L’ATLANTIQUE DANS L’EPOPEE LUSITANIENNE ..... 48

II.1. Le Portugal première puissance mondiale ........................................... 48 II.2. La suprématie de l’Angleterre dans le second système mondial ......... 51 II.3. Le Portugal dans le système multipolaire, la construction du 3ème empire....................................................................................... 54 II.4. Le rôle stratégique des Açores sur l’échiquier international................ 55 PARTIE II : L’ESCLAVAGE PORTUGAIS .............................................. 61 CHAPITRE I : CONDITIONS D’EMERGENCE DE L’ESCLAVAGE ..................... 61 I.1. L’organisation des sociétés africaines avant le trafic négrier................ 61 I.2. Les circonstances historiques du trafic négrier...................................... 71 I.3. Rôle idéologique de l’Eglise Catholique ............................................... 75 I.4. Opposition des populations et responsabilités des chefferies locales.... 86 CHAPITRE II : PROCESSUS EVOLUTIONNEL DE L’ESCLAVAGE .................... 92 II.1.L’exploitation négrière.......................................................................... 92 II.2. Le supplice humain ............................................................................ 107 II.3. De l’insurrection à l’abolition ............................................................ 114

II.4. L’envers de l’épopée lusitanienne...................................................... 138 - Le regard critique des écrivains.......................................................... 138 - Luttes d’influence et conflits d’intérêts entre Arabes et Portugais..... 143 - La corruption des missionnaires religieux.......................................... 146 PARTIE III : LA COLONISATION PORTUGAISE............................... 159 CHAPITRE I : IMPLANTATION COLONIALE ET SEQUELLES ........................ 159 I.1.La formation de l’empire colonial ........................................................ 159 I.2. Le métissage biologique et l’acculturation.......................................... 179 I.3. Le système d’assimilation ................................................................... 184 I.4. Les clivages raciaux............................................................................. 189 CHAPITRE II : CONSEQUENCES DE LA POLITIQUE COLONIALE SUR L’EDUCATION ET SUR L’ECONOMIE .............................. 195 II.1.Le système éducatif colonial ............................................................... 195 - Le rôle de la mission catholique ......................................................... 195 II.2. L’éducation durant la guerre de libération ......................................... 211 II.3. Apports économiques et système d’administration des colonies ....... 213 II.4. Le développement inégal ................................................................... 236 CONCLUSION ............................................................................................. 245

PRÉFACE

C’est pour moi un grand honneur et un plaisir réel de faire la préface du livre de M. Abou HAYDARA, intitulé L’envers de l’épopée portugaise en Afrique : XVème – XXème siècles. Il y a en cela plusieurs raisons. C’est d’abord pour la qualité de l’homme que je connais bien, ainsi que du Chercheur, professeur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar où il est actuellement Maître de Conférences et, en même temps, Chef du Département de Langues et Civilisation Romanes. Mais ensuite du fait de la qualité et de l’importance de l’œuvre qu’il nous présente. Disons-le tout de suite, c’est un travail fondamental pour la connaissance du passé de notre continent puisqu’il rappelle la période la plus tragique que l’humanité ait jamais connue : l’esclavage et le trafic négrier. De surcroît, il est élaboré à partir du regard d’un africain de souche qui a pu remonter les sources les plus anciennes. Il répond ainsi parfaitement aux préoccupations de l’UNESCO sur cette question. Spécialiste de la langue portugaise qu’il enseigne à l’UCAD de Dakar depuis plusieurs années, le Professeur HAYDARA en a été amené à maîtriser parfaitement la civilisation portugaise, à tel enseigne qu’il finit même par faire œuvre d’historien émérite dans ce travail de recherches qui donne une vision rétrospective sur la présence des Portugais dans notre continent. Il porte donc sur les répercussions de la colonisation portugaise, non seulement en Afrique, mais encore dans la diaspora lusitano-africaine. M. HAYDARA présente, dans cet essai, la Colonisation portugaise dans ses aspects les plus sombres, comme sous l’esclavage dont il dépeint toutes les facettes de l’organisation dans les anciennes colonies lusophones; il nous éclaire du même coup sur les fondements coloniaux même de l’esclavage, déjà au Sénégal, à Gorée notamment. Il reste entendu, en effet, que les Portugais auront été les premiers à introduire au Sénégal le trafic négrier par voie maritime, pour avoir été les premiers à venir s’établir effectivement comme -7-

colons européens dans ce pays, avec comme possessions l’île de Gorée, alors Palma (l’île des palmes), ainsi que quelques autres Établissements aux comptoirs des côtes de la Sénégambie (Rio Fresco devenu Rufisque, Sali Portudal et Joal). Cette présence portugaise dans ce pays, dès 1444, qui les mettait pour la première fois en contact avec l’Afrique Noire (côte de Guinée), a été marquée par des métissages importants. En témoignage, la descendance lusoafricaine restée à Gorée, mais aussi à Saint-Louis du Sénégal, dont la gente féminine très prisée pour sa beauté tropicale est rendue illustre sous l’appellation de « Signare » (du portugais : senhora). Ces lusoafricains se sont fondus aujourd’hui en partie dans la population noire, cependant leurs traces biologiques sont perceptibles par certains noms en Afrique ; ils ont migré en grande partie vers les îles du Cap Vert ou vers la métropole lusophone. D’où l’intérêt, pour nous sénégalais mais aussi africains, de mieux connaître les fondements politiques, économique, social et culturel de la colonisation portugaise, ainsi que ses effets universellement connus, comme le fait esclavagiste. M. HAYDARA, dans son importante étude sur les vicissitudes de la présence coloniale portugaise, commence par faire d’abord la concession des quelques avantages, souvent occultés, que cette Épopée coloniale aura apportés en Afrique et ailleurs. C’est le cas notamment des grandes découvertes maritimes à l’origine de l’ouverture du monde, prémices de la mondialisation. Ces avantages s’expriment encore par l’introduction de plantes tropicales nouvelles, ainsi que par le métissage biologique et culturel. Sous ce dernier aspect, le Brésil constitue un exemple parfait de symbiose linguistique et culturelle. Effectivement, ces échanges culturels iront ainsi jusqu’à l’enrichissement de la langue, avec le créole parlé dans les plantations, et qui servira comme code de communication future entre les nègres marrons durant leurs révoltes ; sans laisser en compte le vaudou venu du Bénin qui joua un rôle important comme facteur de cohésion des esclaves noirs. Les religions brésiliennes comme le candomblé ou la fameuse danse de la samba sont -8-

d’influence africaine. L’on note donc que l’apport de l’Afrique fut déterminant dans le processus de formation de la société brésilienne. Les bienfaits de la colonisation portugaise une fois énumérés, M. HAYDARA nous en exposera ensuite proprement les méfaits, en insistant sur le fait cuisant de l’esclavage, à travers les conditions draconiennes qui seront les siennes sous la domination portugaise. Son mérite de chercheur perspicace aura été de repasser sur les causes de ce trafic, son organisation triangulaire, son procédé et sa méthode à travers différents sévices et supplices notés, tout en soulignant, au passage, l’implication africaine du fait même de l’attrait qu’exerçaient sur eux les marchandises européennes, source de monnaie d’échange. Toutefois, une distinction très claire nous est présentée dans cette étude par une comparaison qui établit la différence nette entre la douceur relative de l’esclavage domestique africain et la barbarie du trafic négrier. M. HAYDARA tentera, par ailleurs, d’expliquer la nécessité, pour les Portugais, d’aller rechercher une main d’œuvre jusqu’en Afrique, pour la culture des plantations au Brésil, alors qu’une population indienne autochtone y était déjà disponible. Ici, le facteur de la résistance physique pour les travaux des champs sous les tropiques, viendra expliquer la préférence donnée aux nègres dont la réputation de vitalité et de vigueur, avait fini par orienter le choix des Européens. Cet avantage contribuera à légitimer l’imposition de lourds sacrifices corporels, allant jusqu’aux supplices et tortures que décrit notre auteur avec force détails. Le but final étant d’en tirer le maximum de profits. Mais, en établissant les causes de l’introduction des Noirs aux Amériques et surtout pour déconstruire la légitimation de leur domination et sujétion, l’auteur insiste sur le côté idéologique de l’Eglise catholique, pour sa justification par une prétendue vision civilisatrice en Afrique, qui passerait par le baptême chrétien et la foi en Christ, seule salvatrice pour l’âme des Noirs. Après avoir fait la peinture de cette page sombre de l’histoire portugaise durant l’esclavage, l’auteur nous expose les raisons de son abolition universelle. Faisant fi du discours humaniste du Siècle des Lumières marqué par un tolérantisme coupable, M. HAYDARA nous en donne deux causes essentielles : la Révolution industrielle survenue en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle et l’indépendance des Noirs à Haïti. La première, pour avoir -9-

permis à la machine de relayer la main d’œuvre humaine, et par là même réduire les effectifs d’esclaves, sinon les affranchir ; la seconde, en ce qu’elle aura permis de faire de Saint Domingue un exemple précurseur de l’autodétermination des nègres affranchis, et prouver qu’ils étaient capables de s’assumer eux-mêmes et pouvoir se prendre librement en charge. Cependant, malgré l’abolition de l’esclavage, l’auteur nous démontre la survivance, sous la colonisation portugaise, d’une autre forme d’esclavage, moderne celle-ci ; c’est le système de fermage dans les plantations appelées "serviçais" en portugais, qui, introduit après l’abolition, se manifestera sous la forme d’une location de main d’œuvre nègre. Il s’effectuait à travers l’internationalisation des échanges coloniaux en Afrique, avec paiement de devises au contractant étranger ; il s’agissait de valeur monétaire déduite du salaire du travailleur nègre qui, ainsi spolié, ne pouvait au demeurant pratiquement plus rentrer dans son pays d’origine. Une fois transplanté dans une ferme étrangère et rendu prisonnier de son travail champêtre, il était pris alors dans une contrainte à la fois financière et coercitive. L’intérêt essentiel du travail de M. HAYDARA aura été surtout de nous démontrer ainsi, que longtemps, bien après l’abolition de l’esclavage, les conditions matérielles de la servitude humaine seront maintenues encore dans les colonies portugaises par la législation en vigueur, à travers le Code du travail indigène, qui, élaboré après la phase d’abolition, et sans pour autant imposer en droit le travail forcé, rétablissait en fait les conditions viscérales de l’esclavage sur l’affranchi. Celui-ci venait, sur la base d’un contrat ambigu, apporter sa force de travail dans une plantation détenue par un ancien maître blanc qui ne pouvait lui-même s’occuper de sa terre parce que ne disposant pas ou plus d’esclaves. Le contrat, passé alors entre le nouvel employeur et le patron pourvoyeur du travailleur noir, était tel que ce dernier, bien que payé pour le salaire de son travail–après déduction faite du paiement de devises – demeurait toujours dans les liens de la dépendance servile. Le manque d’autosuffisance financière le poussant à rester dans la plantation le plus longtemps possible, afin d’obtenir quelques liquidités, pour pouvoir un jour seulement espérer regagner chez lui.

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Au surplus, le contrat passé presque à son insu par ses deux patrons blancs, l’employeur et le pourvoyeur, dont les termes de signature lui étaient méconnus parce qu’illettré, lui interdisait de quitter la plantation pour toute la durée dudit contrat de travail. Et là, les conditions de travail très dures y étaient très proches de celles des temps de l’esclavage. Cet aspect de la servitude nouvelle, particulièrement expérimentée par la colonisation portugaise, était principalement vécue à Sao Tomé et Principé. M. HAYDARA ne s’en limite pas là, mais il ira jusqu’aux fondements même de la colonisation portugaise en en décrivant les méthodes utilisées, cela en vue de deux objectifs clés : l’acculturation et l’assimilation. Il ressort ainsi de son important travail que la manutention de colonie aura toujours été un fait d’importance pour tous les gouvernements portugais qui se sont succédés dans l’histoire depuis l’époque de son Royaume jusqu’à celle de la République. L’attachement aux colonies par l’autorité portugaise s’explique alors par un aspect politique vital qui est que, ce petit bout de terre du Portugal – démembrement de l’Espagne dont il fut une province –, considérait ses territoires colonisés comme le prolongement géographique de son propre territoire, ainsi que le complément naturel de son économie. Aussi, pour sa survie et la sauvegarde de ses intérêts, le Portugal aura toujours considéré comme vital le fait de maintenir de main ferme ses possessions coloniales. Cela s’est particulièrement vérifié durant la période de la dictature de Salazar et de Caetano, à tel point que le Portugal résista au mouvement des indépendances décidé à l’ONU en 1960. L’instrument de manutention n’en sera alors pas seulement coercitif et militaire mais aussi éducatif et culturel, en valorisant les valeurs de civilisation portugaise par un système d’enseignement approprié, aux fins de sauvegarder, déjà dans les esprits, ses intérêts coloniaux. Son but essentiel sera alors de former des cadres appropriés pour maintenir ses administrations locales. Dans ce processus de domination idéologique, l’Eglise du Portugal jouera un rôle déterminant : l’enseignement sera essentiellement diffusé par la Mission catholique. Mais, l’Éducation dans les colonies portugaises allait connaître plus tard une mutation sous les guerres de libération. Ainsi, des changements révolutionnaires dans l’enseignement, notamment dans les zones libérées, - 11 -

seront de plus en plus pour valoriser la culture et l’identité africaine. Cet enseignement nouveau, véhiculé par des mouvements de libération comme le PAIGC, le MPLA ou le FRELIMO, ainsi que nous l’explicite M. HAYDARA, aura un but essentiel : le retour à l’identité et à l’intégrité africaine, dans toute son âme et sa culture profonde. Ce retour aux sources semble de plus en plus nécessaire pour les anciennes colonies lusitaniennes, ayant accédé à l’indépendance, mais qui ont eu à subir dans le passé le dur régime de domination portugaise, en même temps que le magnétisme de son influence culturelle. Le retard économique s’explique essentiellement par la spoliation de leurs richesses matérielles et humaines sous cette domination. En effet, le commerce triangulaire à travers lequel l’Afrique exportait ses fils pour importer essentiellement de la pacotille, et où l’Europe et l’Amérique, principales partenaires de l’Afrique, en sortirent comme les véritables gagnants, posait les prémices de la détérioration des termes de l’échange que subit aujourd’hui l’Afrique sous la mondialisation. Le commerce triangulaire avait pu, déjà en son temps, favoriser le développement fulgurant des pays occidentaux au détriment de l’Afrique, qui ratait déjà le coche pour s’être vue extirpée ses richesses, dont ses principaux bras valides n’auront pas été des moindres. Il s’y ajoute que le partage du continent africain, décidé à Berlin, ne fut rien d’autre qu’une ruée vers ses matières premières, voire une simple opération de mise à sac de l’économie africaine. Cela fut encore un autre coup dur pour le développement du continent africain. Ainsi, de par cet éclairage, l’excellent travail de M. HAYDARA revêt une importance essentielle pour la compréhension de la situation du monde moderne, notamment à travers le commerce inégal et l’émigration massive que nous constatons de nos jours. Monsieur Joseph NDIAYE Conservateur de la Maison des Esclaves de Gorée - 12 -

AVANT-PROPOS Les documents portugais des XVème et XVIème siècles nous fournissent les informations les plus intéressantes sur les premiers contacts avec les Européens ; du moins en ce qui concerne l’Afrique portugaise. D’une certaine manière, ils font partie des sources fondatrices de l’historiographie de la colonisation. En tant que tel ils prennent la marque de l’idéologie officielle. Ils sont donc manifestement tendancieux et semblent apporter une justification à l’action colonisatrice quelle que soit d’ailleurs la forme que celle-ci a pu revêtir. Pour exemple, la Chronique de Guinée de Gomes Eanes de Zurara est le document le plus important sur l’histoire de la découverte de la côte occidentale africaine, à la fin du Moyen-Âge ; elle est datée de 1453. C’est une œuvre de glorification− voulue par le roi dom Afonso V− des actions du prince portugais, plus connu en Europe sous le nom de Henri le Navigateur. Jamais surnom ne fut plus mal porté puisque l’Infant dom Henri n’a en effet navigué que quatre fois, pour se rendre du Portugal au Maroc. Jamais il n’a mis pied dans ses possessions atlantiques, de Madère et des Açores, comme il aurait pu, selon la coutume, se targuer d’en être le seigneur. Il n’a pas été non plus dans ses possessions africaines. D'ailleurs, il ne porte jamais bien son titre de seigneur de Guinée. Ce surnom qui ne coïncide donc avec aucune réalité historique, est une invention de l’historiographie moderne ; le premier à le décerner à l’Infant est l’allemand J. E. Wappäus, en 1842. Pour rédiger cette chronique, Zurara avoue avoir largement utilisé un ouvrage aujourd’hui disparu, celui d’Afonso Cerveira, et qui relatait des faits allant jusqu’en 1446. Il ne semble donc pas être une voix faisant autorité à cet effet, puisqu’il n’en a pas été un témoin oculaire. Par ailleurs, il s’appuie sur des éléments empruntés à d’autres sources fournies par des voyageurs comme son compatriote João Fernandes, l’explorateur du Sahara occidental. Il a pu quand même assister au Portugal à l’embarquement des esclaves noirs vers l’Amérique. L’Afrique qu’il présente est une terre primitive où vivent des êtres à l’état sauvage, habitant sous des cases de paille et ignorant la - 13 -

religion des gens civilisés : celle du Christ. Il n’est donc pas étonnant de voir présenté comme des actes de bravoure ce qui n’était que de vulgaires coups de main ou de sanglantes razzias. On pourrait même rire du déploiement de la bannière prétendue de la croisade pour une simple opération de « nettoyage » de l’Ile de Tider ; car, c’est bien ainsi que ces hommes légitimaient leurs actions. João de Barros est un autre chroniqueur portugais du XVIème siècle. Pour écrire sa chronique sur la Première décade d’Asie, publiée en 1552, il a lui aussi utilisé l’œuvre de Zurara, tout comme Bartolomé de Las Casas l’a fait pour son Histoire des Indes composée entre 1552 et 1561. Barros s’apitoie sur le sort des Noirs, mais il justifie l’esclavage comme un moyen de sauver l’âme des infidèles. De la même façon, Luís de Camões, le grand poète du XVIème siècle, à travers les Lusiades, célèbre les grandes conquêtes portugaises. Il a voyagé avec Vasco de Gama aux Indes mais il puise quelques-unes de ses sources dans l’œuvre de João de Barros. Il déplore la brutalité et la cupidité des conquérants européens, mais partage les mêmes sentiments que ses compatriotes et décrit l’Afrique comme un continent inculte et sauvage où vivent des gens sans religion. Pourtant, il fait partie des grands humanistes de son siècle. Rappelons tout de même que Camões s’était profondément épris d’une esclave noire nommée Barbara. Il lui consacre un hommage très émouvant dans son œuvre lyrique. Il est remarquable de constater ici que Camões rompt avec les règles conventionnelles et s’adresse à sa fiancée comme si elle était une dame appartenant à la cour royale. Dans le théâtre de Gil Vicente, auteur considéré comme le plus grand dramaturge portugais du XVème siècle, les Africains apparaissent également sous des formes caricaturales. Les étranges sabirs des Nègres, des Maures et des Tziganes qu’il met en scène, permettent bien d’imaginer les figurations exotiques qui envahissent le Portugal à l’époque des Découvertes. Et dire que l’un des poètes les plus doués de l’école vicentine était un mulâtre nommé Afonso Alvarez. Même durant l’époque contemporaine, coïncidant précisément avec le règne de Salazar, l’Afrique continue d’être perçue comme un continent primitif où habitent des êtres inférieurs. Donc, jusqu’à une période relativement récente, l’Europe coloniale semblait ne pas tenir compte des - 14 -

spécificités culturelles. L’historiographie européenne de la colonisation présente inévitablement les peuples dominés à travers des images réductrices. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne l’Afrique. Les Noirs étaient très souvent considérés comme gens paresseux. Or on constate que dans presque toutes leurs colonies africaines les Portugais expropriaient les autochtones de leurs terres et les forçaient à y travailler comme main-d’œuvre. Aussi, par réaction, certains refusaient systématiquement cette mainmise et cette domination et préféraient chercher refuge loin des propriétés des Blancs. Vers 1910, ce fut particulièrement le cas à Sao-Tomé où les autochtones avaient ciblé les plantations et les habitations appartenant aux patrons blancs pour y commettre rapines et sabotages. Pour eux c’était une manière de récupérer un droit de propriété que les étrangers leur avaient usurpé. Par conséquent, les Européens les ont toujours traités en parias. C’est ce qui apparaît pratiquement dans la plupart des documents datant de cette époque et qui traitent du régime des plantations dans les colonies africaines. De la même façon, les Européens ont eu fort mal à appréhender les motivations profondes qui poussaient les Africains à abandonner leurs foyers et s’exiler pour de longues durées. Ils avaient instauré une série de mesures draconiennes dans le contrat de travail pour empêcher les travailleurs contractuels de quitter. Ce fut, par exemple, le cas en Afrique du Sud où les Africains qui travaillaient dans les mines du Transvaal venaient du Mozambique et étaient pour la plupart d’ethnie chopwe. Or, dans ce milieu les vertus de courage étaient de règle. Par conséquent, il ne saurait pour eux être question d’abandonner le travail, malgré des conditions extrêmement difficiles. De surcroît, il était impératif pour eux d’amasser une certaine somme d’argent pour leurs familles avant de pouvoir rentrer. Sans cette condition, le retour au village aurait été considéré comme déshonneur. C’est donc bien méconnaître cette réalité culturelle que de présenter ce phénomène dans des termes qui sont en parfait porte-à- faux avec la philosophie des contractuels africains. C’est pourtant ce qui s’est produit chez bon nombre d’historiens Européens, et même dans l’œuvre littéraire de certains métis, comme les écrivains mozambicains José Craveirinha ou Noémia de Sousa. Cela était certainement dû à la culture européenne qu’ils avaient reçue. Malgré tout, ils ont fait partie du groupe des - 15 -

intellectuels métis qui, sur le plan littéraire surtout, ont constitué l’avant-garde de la lutte de libération. Les mêmes raisons idéologiques ont également conduit les historiographes européens à pouvoir justifier le comportement atypique du clergé colonial. Dans l’application stricte des bonnes règles religieuses, on note une contradiction entre la vocation de chasteté et les tentations licencieuses de la vie mondaine. Il semble que les rigueurs du milieu et les nécessités démographiques aient expliqué ces entorses à la morale religieuse. L’on verra que les besoins de métissage racial ont constitué un des points clé du système de colonisation portugaise, encore qu’on doive émettre des réserves sur cette question : le mélange avec les Noirs, interdit à l’élite coloniale, concernait plutôt les colons de classe sociale modeste. Par ailleurs, vu les faibles résultats obtenus, la politique d’assimilation sur laquelle le pouvoir colonial misait était loin d’avoir produit les résultats escomptés. Toujours est-il que les missionnaires catholiques eurent pleinement participé à la formation démographique des colonies ; ce fut particulièrement le cas au Brésil ; et ce, au mépris de l’éthique religieuse. Ces formes d’unions furent d’ailleurs interprétées comme un moyen de gommer les disparités sociales puisque, en se liant avec des négresses ou des mulâtresses fieffées, les biens de ces prêtres passaient nécessairement entre les mains de leurs descendants mulâtres. C’est ainsi qu’au Brésil les plus grandes richesses sont devenues propriétés d’héritiers métis. Cependant, un discrédit racial pesait sur cette catégorie sociale car on estimait que les métis, étant de mauvaises mœurs du fait naturel de la mésalliance de leurs origines raciales, se trouvaient de ce fait même en incapacité morale de gérer les biens qui leur étaient légués. D’autre part, le fait pour un prêtre de pratiquer le commerce des esclaves ou d’exploiter de vastes propriétés agricoles, n’était point perçu comme activités viles, mais plutôt considéré comme une manière de contribuer au développement de la colonie. De ce point de vue, le manquement au code de déontologie religieuse était donc largement compensé par les vertus des activités patriarcales. Les prêtres étaient généralement issus de familles prestigieuses ; par conséquent, le fait de se mélanger avec les autres races offrait plus d’un avantage sur le plan génétique dans la mentalité de cette époque, au Brésil. Cela contribuait,

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pensait-on, à améliorer le niveau d’intelligence des individus vivant dans cette société. Eu égard à toutes ces considérations, il sied, nous semble-t-il, de prendre quelque peu de recul et d’essayer de présenter les faits, en tenant compte, autant que faire se peut, de la réalité historique.

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INTRODUCTION Dans cette étude, nous essayons de rappeler quelques faits historiques importants qui se sont produits durant la période coloniale en Afrique et au Brésil. C’est un simple aperçu sur la colonisation. Nous nous y intéresserons plus particulièrement à la colonisation portugaise. Il est vrai que ce sujet a été traité par d’éminents spécialistes, du moins en ce qui concerne les territoires français d’Outre-mer. L’Afrique portugaise est présente dans l’œuvre des chercheurs, mais l’accès aux documents écrits en portugais rend difficile la tâche quand on ne maîtrise pas cette langue. Or, pour connaître le passé africain, il est souhaitable de faire recours aux sources portugaises ; elles sont parmi les plus anciennes, du fait tout simple que les Portugais sont les premiers européens arrivés sur le continent. Les Archives Historiques d’Outre-mer, la Tour de Tombo, l’Institut de Géographie Tropicale, la Bibliothèque Nationale et le Centre Culturel Amilcar Cabral, tous situés à Lisbonne, regorgent de documents qui sont pratiquement les plus anciens sur l’Afrique, en tout cas pour ce qui touche le XIVème, le XVème et quelque peu le XVIème siècle. Ils constituent par ailleurs des sources précieuses pour l’histoire de l’Afrique portugaise, pour une longue période située entre le XVème et le XXème siècles. Nous avons donc voulu partager le fruit de notre investigation. C’est ce qui a justement inspiré ce modeste travail. Il s’agira dans un premier temps de souligner le rôle éminemment prestigieux que le Portugal a joué dans la formation de la civilisation Universelle. En effet, lorsque l’Infant Henri initiateur des « grandes découvertes » naquit en 1394, le monde connu était alors étroitement limité. Les cartes de l’époque étaient toutes centrées autour de la Méditerranée. De l’Atlantique, elles se bornaient à n’en donner que le tracé de la Côte est, depuis la Péninsule Ibérique jusqu’aux îles britanniques et en Scandinavie. Au-delà de ce monde en vase clos du Moyen-Age européen, ce que l’on pouvait percevoir d’ailleurs était peu de choses et provenait de légendes confuses sur de lointains et mystérieux pays d’Asie et d’Afrique. - 19 -

C’est l’Infant Henri qui le premier, entreprit la tâche immense de découvrir les chemins de la mer et le Portugal lui doit la place qu’il occupe aujourd’hui dans l’histoire universelle. Son œuvre devait profiter à tous les peuples, et toutes les puissances maritimes sont devenues par la suite tributaires de son entreprise de découverte. Celle-ci s’est voulue à la fois comme une œuvre scientifique et une œuvre de croisade. Entreprise scientifique, parce selon les disciplines de la science moderne elle présente déjà toutes les caractéristiques des recherches conduites par l’esprit humain. En s’entourant des hommes les plus compétents de son temps dans la Cartographie et l’art de la navigation, l’Infant fit de Sagres le grand centre des initiations maritimes qui devait conduire à la découverte totale du monde. Ce fut à force d’intelligence, d’études, de ténacité et de courage indomptable, que les navigateurs portugais et les étrangers illustres qui collaborèrent avec eux, réussirent à vaincre les mystères de la « Mer ténébreuse ». Mais, en plus d’une entreprise scientifique, cette œuvre eut également le caractère d’une croisade, la dernière du Moyen-Age et celle qui eut les conséquences les plus importantes. En effet, l’Europe qui, tout au long du XVème siècle s’était trouvée sous la menace d’une puissance musulmane progressant invinciblement vers la Méditerranée, se trouva, grâce à la découverte des routes maritimes, dans une situation complètement renversée : au lieu de se voir assujettie au Turc, elle allait être en mesure de porter la civilisation chrétienne au monde entier dans les sillages des caravelles portugaises. Bref, les conquêtes maritimes portugaises ont contribué à faire disparaître les barrières géographiques et humaines, entraînant des conséquences importantes sur l’économie du monde. Toutefois, nous n’avons pas eu la prétention de faire une étude exhaustive de la colonisation portugaise. Nous l’avons particulièrement axée sur d’anciennes colonies ciblées pour leur forte imprégnation de la culture portugaise, à savoir l’Angola, le Mozambique, la Guinée Bissau et le Cap-Vert. Nous parlerons surtout du Brésil en ce qui concerne le trafic négrier. La présence du Portugal s’est sans aucun doute manifestée dans ces territoires

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avec plus de force et de durée ; par conséquent, il y a laissé une influence profonde qui s’est pratiquement exercée dans tous les domaines. Rappelons que les Portugais sont arrivés sur les côtes africaines vers 1440 avec Dinis Dias et au Brésil en l’an 1500 avec Pedro Alvares Cabral. Le Brésil est devenu indépendant en 1822, mais les colonies portugaises d’Afrique furent libérées seulement en 1974, après 13 années de guerre. Ainsi, les Portugais sont restés en Afrique près de 500 ans, soit une présence effective d’un demi-millénaire. Cette étude ne se limitera pas exclusivement à la situation des anciens territoires portugais. Nous ferons référence, souvent quand c’est nécessaire, à d’autres espaces africains situés, par exemple, dans le domaine colonial français. Car, il est évident que la colonisation européenne dans son ensemble présente beaucoup de similitudes. C’est du moins la même idéologie qui est partagée par tous les pays européens colonisateurs. À quelques variantes près c’est aussi la même méthodologie. Ceci est encore plus manifeste dans le cas de l’Espagne et du Portugal puisque, entre 1580 et 1640, l’Espagne ayant annexé son voisin, les deux couronnes furent unifiées. Cela n’a pas manqué d’avoir des répercussions dans le domaine des conquêtes coloniales, dès lors que les Espagnols s’approprièrent les possessions portugaises et y appliquèrent leur propre système de colonisation. On peut retrouver facilement des ressemblances entre les colonies espagnoles et portugaises d’Amérique, surtout concernant les formes d’organisation de l’exploitation esclavagiste. D’autre part, dans les pays qui ont connu une longue présence portugaise, on constate l’émergence d’une bourgeoisie mercantile d’ascendance portugaise. C’est par exemple, le cas au Sénégal (à Saint-Louis ou Gorée). Cette classe n’y avait pas, certes, la même envergure sociale que les seigneurs et les signares du Mozambique mais a pu bénéficier d’une certaine notoriété ; l’appui et la protection des autorités seigneuriales locales lui étaient également assurés. Ce fut particulièrement le cas avec les rois du Saloum qui durant leur règne n’hésitaient pas à intervenir chaque fois que ce groupe était menacé, quand bien même si cette menace provenait de la Métropole portugaise. Ayant réussi à s’adapter, voire s’intégrer en milieu autochtone, les individus de cette classe, Portugais ou Lusoafricains, pouvaient se dégager - 21 -

ainsi de la tutelle de Lisbonne ; leurs intérêts étaient plus ou moins convergents avec ceux des autorités locales ; ils ont vécu jusqu’à la fin du XVIIIème siècle dans des villes comme Gorée, Rufisque, Saly Portudal et Joal. Sur le plan culturel, entre autres, ces deux groupes présentaient, au Mozambique comme au Sénégal, de fortes ressemblances. Beaucoup de régions d’Afrique touchées par l’expansion portugaise connurent ce phénomène. Pourtant, tout au long du processus de colonisation, le Portugal a toujours voulu marquer sa différence avec les autres puissances européennes, arguant que son projet obéissait mieux aux objectifs philanthropiques et religieux. Il reprochait à ces pays d’être plus portés vers les activités lucratives. Du reste, en vertu de sa formation raciale très composite, le Portugal semble avoir eu plus d’aisance à s’adapter sous les Tropiques. Ce fut un autre motif de différence avancé par les Portugais. Au début, le Portugal prétendait que l’Angola et le Mozambique, par exemple, étaient des colonies de peuplement et non point d’exploitation économique. De ce point de vue, le Brésil sera toujours cité avec orgueil par les Portugais comme un cas de réussite dans la formation d’une société multiraciale. Blancs, Noirs et Indiens se mélangèrent dans le même espace géographique pour donner souche à des types sociaux nouveaux : les Mulâtres. Ce point est à retenir puisqu’il servira comme argument force au Portugal pour justifier son profond attachement à ses colonies ; même au moment de la décolonisation, les liens affectifs seront mis au premier plan pour expliquer cette paternité patrimoniale. En l’an 2000, à titre d’exemple, quand l’Indonésie n’a pas voulu accorder l’autonomie à Timor, une très forte mobilisation a eu lieu au Portugal en guise de solidarité. À cette occasion, les Portugais ont rappelé, non sans émotion, les liens de sang qui les unissaient avec le peuple de Timor. Ce qui du reste est indéniable. Durant le régime fasciste plus particulièrement, des slogans comme « l’Angola nous appartient » ou « les colonies sont partie intégrante de la Nation », étaient devenus des idées récurrentes dans le discours idéologique de l’Estado Novo. Paradoxalement, dans la compétition coloniale, le Portugal se présentera comme la puissance la plus démunie. Cela va déteindre sur ses colonies et marquer considérablement son système de colonisation. Une simple

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comparaison du système éducatif français et portugais dans leurs colonies respectives d’Afrique, permettra de voir quelques différences à cet effet. Comme les autres puissances, le Portugal s’est heurté à des conflits sanglants dans les territoires africains conquis. Les guerres ont d’ailleurs marqué les relations entre Portugais et Africains, durant la période précoloniale comme durant la colonisation proprement dite. C’est pourquoi dès le XVème siècle, ils ont essayé d’adopter plusieurs stratégies pour avoir accès à l’intérieur des terres africaines. La population métisse, qui a pris souche avec l’arrivée des Blancs, a été un élément fondamental dans ce processus. Plus tard, elle sera une pièce maîtresse dans le système de colonisation ; sans elle, il aurait été difficile de peupler les vastes territoires africains conquis. Qui plus est, les Métis ont joué un rôle crucial dans les transactions commerciales afroportugaises, surtout dans le commerce des esclaves. Dans ce cadre précisément, nous aurons à évoquer l’importance stratégique des marchandises européennes dans les milieux africains. Car, les guerres seules ne pourraient expliquer la progression rapide des Portugais vers le sertan africain. L’on a pu constater que la période pré-coloniale a été marquée au début par le prosélytisme religieux, mais fut vite supplanté par le mercantilisme économique. Dans ce domaine, l’esclavage et le trafic négrier y occupèrent une place importante ; ils furent même au centre de toute l’économie mondiale jusqu’à la période d’abolition au XIXème siècle. Dans cette étude, nous essayerons donc de comprendre tous les tenants et aboutissants du phénomène esclavagiste, en insistant surtout sur les enjeux économiques qu’il a représentés pour les sociétés esclavagistes, en amont comme en aval. Nous rappellerons également les conditions dans lesquelles la traite se déroulait et les phénomènes de résistance qui ont marqué son processus, depuis les terres d’Afrique jusqu’à la lointaine Amérique. Par ailleurs, nous porterons un intérêt particulier aux effets produits sur le plan culturel par la rencontre des différentes races, ce qui nous amènera à rappeler, surtout, l’apport des Noirs dans la civilisation brésilienne. Il convient ici de rappeler que l’esclavage se faisait au nom de l’Empire, mais aussi sous le symbole de la Foi. Par conséquent, nous évoquerons le rôle prépondérant de l’Église catholique dans ce processus. - 23 -

Certains historiographes européens du XVème siècle ont estimé que l’esclavage est un phénomène très ancien en Afrique. Les Arabes l’avaient déjà pratiqué à travers le Sahara et sur les côtes de l’océan indien. Les Portugais et les Espagnols, les premiers européens sur ce terrain, n’ont fait que perpétuer une pratique séculaire. Cependant, la comparaison entre les conditions de servilité en milieu africain et l’esclavage colonial révèle d’énormes différences. L’abolition a eu lieu officiellement en 1848−tout au moins dans les colonies françaises− mais fut une phase très mouvementée. L’opinion européenne, longtemps indifférente, versa dans le tolérantisme. L’humanisme du Siècle des Lumières n’était pas parvenu à mettre un arrêt définitif au trafic négrier. Le libéralisme consacra l’avènement de la machine, et on se rendit compte qu’on pouvait se passer de la main-d’œuvre esclave. L’Angleterre fut championne dans ce domaine. C’est sous sa pression que le Portugal se vit obligé à son tour d’adhérer au mouvement abolitionniste. Mais l’analyse des conditions qui ont permis la cessation du trafic négrier, doit nécessairement conduire à l’évocation des mouvements de rébellions et de révoltes qui les ont précédées. Car la lutte pour l’émancipation, menée avec succès en 1793 par les esclaves noirs à Haïti, s’inscrit dans ce processus. Nous verrons plus amplement les conditions dans lesquelles cette révolution s’est déroulée. L’année 1885 constitue une autre date importante dans l’histoire de la colonisation. C’est la fameuse conférence de Berlin où les nations européennes, pour établir leurs zones d’influence respectives, décident du partage arbitraire des frontières africaines actuelles. Elle correspond au début officiel de la colonisation militaire vers l‘intérieur du continent. Pour justifier cette politique, les Européens ont souvent invoqué l’unité de l’espèce humaine, estimant légitime d’accorder à tous ses représentants les lumières de la religion chrétienne et les bienfaits de la civilisation industrielle européenne. Certains recommandaient même de les leur imposer par la force. Au nom de ce principe, les habitants placés sous dépendance européenne furent soumis par les colons dans le cadre étranger des lois occidentales, de leur morale, philosophie, et religion, aussi bien que dans le réseau de leurs habitudes matérielles et sociales, alors que ces premiers possédaient leur civilisation propre.

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Ces territoires et dépendances extérieures étaient par ailleurs considérés, par les colons européens, comme faisant partie intégrante de leur « sol national ». Cela particulièrement pour le cas du Portugal. Ceci conduisit à en uniformiser l’administration, à appliquer les lois et règlements de la Métropole à des pays dont les habitants n’étaient point aptes à les assimiler. C’était donc ignorer la remarque de Plutarque : « la chaussure prend la forme du pied et non le pied celle de la chaussure » ; et surtout négliger le sage avertissement du philosophe Montesquieu : « Les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites que c’est un très grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre ». Par conséquent, il n’était pas étonnant que les relations entre Européens et Africains fussent marquées par des heurts sanglants atteignant leur phase ultime sous les guerres de libération dès 1960. Ce fut ainsi durant la phase pré-coloniale comme dans l’ultime phase de conquête. Le système « Paternité-Puissance », devenu plus tard « Paternité-Tutelle » et appliqué par les puissances coloniales à l’endroit des territoires africains dominés, a fini par détériorer les rapports entre colonisateurs et colonisés. Mais, cette période fut particulièrement marquée par l’exploitation systématique des matières premières de l’Afrique ; on assista à l’implantation de structures politiques et à l’adoption d’une série de mesures administratives tendant à rendre plus efficace l’exploitation coloniale. L’Afrique était devenue véritablement le grenier de l’Europe. C’est dans ce cadre que le Portugal publia en 1899 le fameux Code du Travail Indigène ; celui-ci rendait le travail obligatoire pour les Africains. On constate ici que l’esclavage a disparu dans les colonies africaines mais continue bien sous d’autres formes : celle des corvées. En 1919, la SDN crée le régime des Mandats mettant les colonies sous la tutelle des pays européens chargés de les aider à s’émanciper. Il serait donc intéressant de voir jusque dans quelles mesures les recommandations de l’organe international ont-elles été respectées. Autrement dit, est-ce que les peuples colonisés ont pu réellement profiter de ce « droit sacré d’assistance » de la part de l’Europe. Nous tenterons d’apporter quelques éléments de réponse

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en examinant l’évolution économique et sociale des colonies, particulièrement durant cette phase. Auparavant, il faut signaler que de nombreuses guerres opposèrent, en 1895, Africains et Portugais concernant l’occupation effective des colonies. En réalité, les décisions prises à Berlin avaient provoqué une nouvelle redistribution de la carte du globe. Le Portugal perdait le droit d’antériorité sur le sol et voyait ses possessions territoriales réduites. La menace des autres puissances pesait constamment. L’ultimatum anglais de 1890 fut un moment d’extrême humiliation pour le Portugal. C’est pourquoi les victoires obtenues lors de ces fameuses « guerres de pacification » eurent des répercussions psychologiques importantes au pays. En revanche, durant cette période, le nationalisme africain se manifesta encore de façon plus intense un peu partout dans les territoires occupés. Le veto anglais, faisant obstacle aux ambitions expansionnistes du Portugal, eut des conséquences graves sur la politique intérieure du pays. L’on peut d’ailleurs noter que tous les régimes qui se sont succédé au Portugal depuis les premiers moments de l’occupation coloniale, feront les frais de la mauvaise gestion du problème colonial ; qu’ils soient monarchiques, républicains ou encore dictatoriaux. La volonté de conserver les colonies et de les gérer efficacement est demeurée une constante de la politique de tous ces gouvernements. On peut même affirmer qu’il y a toujours eu une sorte de consensus national autour de cette question. Mais, c’est précisément sous le régime de Salazar que cette question revêtira une ampleur exceptionnelle. Elle sera au cœur de l’action de l’Estado Novo. Les mesures appliquées jusqu’alors dans les colonies africaines seront rendues plus rigides. Aucun changement ne se produira avec Marcelo Caetano qui assura la succession en 1968. D’ailleurs, en examinant le processus par lequel Salazar est arrivé au pouvoir, on se rend compte que le facteur colonial n’en est pas absent. On constate donc que l’action du gouvernement fasciste tendra à créer un consensus autour de la question des colonies. Elle œuvrait, à travers la propagande, à forger une conscience coloniale, relayée par des structures officielles créées à cet effet. Dans les colonies, l’accent fut davantage mis sur - 26 -

le problème de l’assimilation. L’acculturation demeurait plus que jamais la base du système de colonisation appliqué par l’Estado Novo. Le mythe colonial fut poussé à un point tel que tous les citoyens portugais rêvaient de s’installer en Afrique. Nous essayerons donc de passer en revue les enjeux réels qui ont été à l’origine de ce profond engouement pour les colonies africaines. Créée en 1945, l’ONU, dans l’article 72 de sa charte, vota une loi sur l’autodétermination des colonies. En 1960, une bonne partie des colonies africaines sont libérées par l’ancienne puissance coloniale, sauf le Portugal qui résiste. Entre-temps, le nationalisme africain avait mûri ; les guerres de libération qui finirent en 1974 permirent à l’Angola, au Mozambique, à la Guinée Bissao, au Cap-Vert et à Sao-Tome de se libérer. Les luttes de libération africaine eurent presque l’effet d’un couteau à double tranchant, puisqu’elles provoquèrent aussi la chute du fascisme au Portugal. Et ce fut la révolution des œillets. Le colonialisme et le fascisme disparaissaient de façon simultanée. Dans cette étude, nous tenterons de fournir quelques détails sur les conditions qui ont permis au Portugal de braver pendant longtemps la communauté internationale. Il faut simplement rappeler que le Portugal représentait, d’une certaine manière, les intérêts des Occidentaux dans la lutte contre la pénétration du communisme en Afrique. Dans ce cadre, sa position géographique stratégique lui conférait beaucoup de faveurs au sein de l’OTAN. Il avait l’appui implicite des grandes puissances. Voilà une des raisons qui expliquent aussi pourquoi le Portugal a mis du temps pour décoloniser. Ainsi, l’analyse des multiples facteurs que nous venons d’évoquer permettra, nous le croyons, d’avoir une meilleure vue sur les effets de la colonisation en Afrique portugaise. Ainsi, il serait possible de mieux apprécier à quel point le projet colonial a répondu aux vœux des « Porteurs de civilisation » du XVème siècle, ou encore à ceux des législateurs de la SDN. Y a-t-il eu véritablement colonisation ou colonialisme ? Voilà une question fondamentale à laquelle on ne peut se soustraire quand on réfléchit sur les relations entre l’Afrique et l’Europe ; les déséquilibres structurels qui obstruent aujourd’hui encore le développement du continent africain, sont-ils l’effet des

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temps modernes ? Ou bien ont-ils des causes lointaines ? C’est une question que nous ne pouvons occulter pas dans cette étude.

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PARTIE I : L’EXPANSION MARITIME PORTUGAISE CHAPITRE I : LES BIENFAITS DE L’EPOPEE PORTUGAISE I.1. Le Portugal : pays à vocation expansionniste Le Portugal a été un des premiers pays européens à avoir eu des frontières précises depuis 1250. Après avoir consolidé son unité territoriale et s’être constitué en nation, il se lança, à partir du XVème siècle, dans les grandes aventures maritimes, empruntant la voie atlantique. Son histoire est essentiellement conditionnée par ses extensions géographiques répandues un peu partout dans les différentes zones du globe. L’aventure des navigateurs portugais détermina une mutation radicale dans la conception physique et mentale forgée durant le Moyen âge, car elle permit de découvrir le monde autrement, c’est-à-dire dans son universalité. En accédant aux autres parties de la terre grâce à leurs voyages maritimes, les Portugais contribuèrent à faire tomber certaines croyances tendant à faire croire que la surface du globe s’arrêtait aux limites du continent européen et qu’il n’existait d’autres races humaines que celle de l’homme blanc. Ils acquirent ainsi une place de choix dans l’histoire universelle de la navigation. Il s’y ajoute qu’en réalisant « la découverte du globe, contribuant de ce fait à la formation de la société capitaliste moderne et à la constitution progressive du marché mondial1 », les Portugais sont devenus l’un des rares peuples à avoir créé des faits de civilisation. Avec un peu plus d’un million d’habitants, le Portugal réussit l’exploit de découvrir les grandes routes maritimes du monde et d’être le premier empire à dimension planétaire ; c’est une performance exceptionnelle qui probablement ne trouve son équivalent historique qu’avec les peuples macédonien et romain du temps de leur apogée. La principale étape de ce long périple fut la conquête de Ceuta au Maroc (1415), important centre commercial et de communications. En concurrence avec le royaume de Castille, il initia aussitôt l’occupation des archipels des Açores (1419) et de Madére (1420). Postérieurement, sous les bons auspices de l’Infant Don Henri (1394-1460), les Portugais commencèrent les expéditions de reconnaissance vers les côtes africaines. Gil Eanes traversa - 29 -

le cap de Bojador (1434) et, en1487, Bartolomé Dias doubla le cap des Tourments appelé plus tard le cap de Bonne Espérance. Le chemin de l’Inde fut dès lors ouvert et Vasco de Gama arriva à Calicut en 1498, contrôlant ainsi la route des épices. Désormais, l’approvisionnement était assuré dans les marchés d’Europe. Du XVIème jusqu’aux environs du XVIIème siècle, les Portugais achevèrent l’occupation du détroit d’Ormuz et de Malaca (1515) ; ils y établirent le commerce avec l’Orient et ouvrirent les portes de la Chine et du Japon. Pour assurer le maintien de cette longue route maritime, il fut nécessaire d’installer une série d’enclaves et de comptoirs sur les côtes d’Afrique. Ils découvrirent et peuplèrent ainsi l’archipel du Cap-Vert (1460), encore inhabité, et celui de Sao-Tomé et Principe (1470), puis se fixèrent sur la côte de Guinée. Sur la côte atlantique africaine, la présence portugaise était motivée aussi par la recherche de métaux et la capture d’esclaves ; sur la côte orientale elle s’expliquait par le commerce avec l’Inde ; c’est pourquoi ils avaient construit des forteresses militaires pour protéger leurs convois. Dans le but de contrôler efficacement le trafic de l’Océan Indien, ils se fixèrent au Mozambique (1505) et aux Indes, précisément à Goa (1510) qui fut la capitale de l’empire portugais d’Orient. La nécessité de maintenir un commerce direct avec la Chine les amena à s’installer dans la péninsule de Macao (1557). La monarchie lusitanienne essaya également de remplacer la route de la soie par une voie maritime aboutissant à Lisbonne ; à cette fin, ils conquirent Malaca (1511) et par la même occasion ils occupèrent Timor (1514). Avec l’arrivée des Hollandais, des Anglais et des Français, l’empire oriental portugais s’affaiblissait progressivement et, en 1655, il ne se réduisait plus qu’aux enclaves de Goa à Damions, à Diu et à d’autres forteresses de moindre importance dans la péninsule de l’Indouistan, à Macao en Chine et à la moitié de l’île de Timor en Indonésie. L’administration portugaise s’y est maintenue jusqu’à la deuxième moitié du XXème siècle. Rappelons que Timor est devenu indépendant seulement en l’an 2000. En réalité, la présence du Portugal en Afrique servit à créer des revenus complémentaires au commerce qu’il entretenait déjà avec l’Orient ; c’est pourquoi avec le déclin de ce dernier, cette présence resta à peine circonscrite à quelques factoreries et à un certain nombre de forts bâtis sur la côte africaine. - 30 -

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