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L'épopée des soldats de Mussolini en Abyssinie 1936-1938

De
216 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 1994
Lecture(s) : 198
EAN13 : 9782296287075
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L'EPOPEE DES SOLDATS DE MUSSOLINI EN ABYSSINIE
1936-1938

Collection«

Racines du Présent », dirigée par Alain Forest

Philippe DEWITIE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939. Raphaël NZABAKOMADA-YAKOMA, L'Afrique centrale insurgée: la guerre du Kongo-Wara, 1928-1931. Francine GONIN,Bénin 1972-1982. La l08ique de l'Etat africain. Jean-Pierre TARDIEU, Le destin des Norrs aux Indes de Castille, XYIo-XYIIIo siècles. Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Alain" FOREST,Herbert WEISS (eds.), Rébellions-Révolution au Zaire, 1963-1965,2 vols. Marc PIAULT, La colonisation: rupture ou parenthèse? Jean-Louis TRIAUD, Tchad 1900-1902. Une guerre franco-lybienne oubliée. Boubacar BARRY,La Sénégambie du XYo au XIXo siècle. Jean-Paul ROTHIOT, L'ascension d'un chef africain au début de la colonisation: Aouta le conquérant (Niger). Jean-Claude ZELTNER, Les pays du Tchad dans la tourmente,
1880-1903.

André PERRIER,Gabon: un réveil religieux en 1935-1937. Ruben UMNYODE,Ecrits sous maquis. Abdoulaye BATHILY,Les portes de l'or. Le royaume de Galam de l'ère musulmane au temps des négriers. Daniel GREVOZ,Sahara 1830-1881. Jacques et Gabriel BRITSCH,La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Fram;ais au Tchad. Carnet de route du lieutenant Gabriel Britsch. Jean-Claude et Françoise ABADIE,Sahara-Tchad 1898-1900. Carnet de route de Prosper Haller, médecin de la mission Foureau-Lamy. Iba DER THIAM, Histoire du mouvement syndical africain, 17901929. Madina LY-TALL, Un islam militant en Afrique de l'Ouest: la Tijaniyya de Saiku Umar Futiyu contre les pouvoirs
traditionnels et la puissance coloniale. NIAMKEY-KODJO, Fin de siècle en Côte d'Ivoire. 1895 : la ville de Kong et Samori d'après le journal du Fram;ais Georges Bailly. Laurence MARFAING, L'évolution du commerce au Sénégal, Georges 1894inédit 1820-

1930. Daniel GREVOZ, Les canonnières de Tombouctou: les Français à la conquête de la cité mythique (1870-1894). Jean RUMIYA,Le Rwanda sous le régime du mandat belge (19161931).

En couverture: nationale.

Le conflit italo-éthiopien,

11/11/1935, Paris, Bibliothèque

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2407-4

Fabienne LE HOUEROU

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L'EPOPEE DES SOLDATS DE MUSSOLINI EN ABYSSINIE 1936-1938
Les « Ensablés»
Préface de Pierre Milza

Ouvrage publié avec le concours du CNRS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

A Alba Maria Chiara

REMERCIEMENTS
Mes remerciements les plus sincères vont tout naturellement - En premier lieu à Pierre MILZA, Professeur à l'Institut d'Études Politiques de Paris et Directeur du Centre d'Histoire de l'Europe du Vingtième Siècle, qui a dirigé, pendant de nombreuses années, ces travaux de recherche dans le cadre d'un doctorat, qui m'a encouragé et éclairé de ses conseils.

- Ensuite à tous ceux qu} m'ont aidée de mille manières. A Paris, R~me
ou Addis Abeba. - l'Ecole Française

de Rome. Les Archives d'Etat italiennes. L'ORSTOM : Martin VERLET et Bertrand GÉRARD. l'Ambassade de France en Éthiopie: Monsieur et Madame BETON, Michel WILSON. L'Université d'Addis Abeba : Dr. Bahru ZAWEDE, le Dr BERHANOU Abbébé - le Professeur Tadéssé TAMRAT ainsi que tous les enseignants du département d'Histoire pour leur accueil chaleureux et leur précieux concours.

Les "Éthiopisants", Chercheurs, Universitaires, diplomates, amis de l'Éthiopie: Jacques MERCIER (CNRS), Éric GODET (Mission Archéologique Française en Éthiopie), Michel PERRET (INALCO), Denis GÉRARD (ami des Afars et photographe), Francis ANFRA Y (Directeur de la Mjssjon Archéologique Française en Éthiopie), Anne SAUItA T (Muséographe), Claude LE PAGE (Président de la Société pour les Études Éthiopiennes et Directeur d'Études à L'E.P.H.E.) et Jean LECLANT (Secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres). Les membres du Laboratoire sur l'Afrique Orientale (CNRS) : Ginette AUMASSIP et Jean POLET. Ainsi que le Rédacteur en Chef des Dossiers de l'Histoire: Jean-Yves OUSSEDICK.

Et tous ceux qui ont eu la patience de procéder aux corrections: Henri NOËL LE HOUÉROU, mon père, Micheline LE HOUÉROU,ma mère et mes amies Pascale BICHETet Marie Thérèse AVERNA. Je tiens à leur exprimer ma très profonde gratitude.

SOMMAIRE
Préface
Introduction.

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. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . .11

Chapitre 1
Du mythe à l'aventure. . . . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . .19

Chapitre 2 L'aventure juridique et administrative Chapitre 3 Graziani l'aventurier Petit-Bourgeois
Chapitre 4 L'engrenage de la terreur Chapitre 5 Racisme à l'italienne Chapitre 6 Une colonie de peuplement Chapitre 7 Vers une colonie fasciste? Chapitre 8 L'aventure économique ...

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Conclusion
Bibliographie

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167

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Préface
~artie à la recherche de la "grande histoire", celle de l'aventure fasciste en Ethiopie, illustrée notamment par la brutale vice-royauté du maréchal Graziani, Fabienne Le Houérou a rencontré sur son chemin quelques dizaines de survivants d'une population étrange qui a fourni à ce livre son titre et son fil conducteur. Les insabbiati - les ensablés - ce sont les sujets de la dictature fasciste qui ont pris à partir de 1936 le chemin de l'Afrique orientale et qui ont fait souche en terre éthiopienne, les uns enrôlés de gré ou de force dans l'entreprise guerrière programmée de longue date par le régime, les autres migrants originaires des provinces les plus déshéritées de la péninsule. La plupart sont le produit d'une double amertume sociale: d'une part celle qui a poussé les volontaires - militaires ou civils - à s'expatrier dans l'espoir d'une vie meilleure, d'un statut social supérieur à celui qu'ils occupaient dans la métropole, et, d'autre part, celle qui a succédé à l'effondrement du rêve impérial fasciste et à leur propre marginalisation. Ce voyage dans la mémoire des ensablés, Fabienne Le Houérou ne l'a pas entrepris sans s'être assurée au préalable d'une connaissance approfondie du paysage historique qui en formait la toile de fond. L'histoire de ces "oubliés de l'Histoire", rescapés chargés d'ans et de rancœurs d'une épopée coloniale brisée dans l'œuf, ne peut en effet se comprendre que replacée dans son contexte. L'examen de celui-ci constitue une partie importante du livre. Pour l'éclairer, l'auteur s'est appliqué à tirer parti d'un immense corpus documentaire comprenant à la fois les archives italiennes et éthiopiennes, les ressources de l'audio-visuel et les témoignages des survivants, comblant les vides d'une historiographie restée jusqu'à présent trè~ lacunaire. Fabienne Le Houérou nous offre ainsi de l'''épopée'' fasciste en Ethiopie une lecture qui nous permet non seulement de mieux connaître ce que fut en réalité l'entreprise impérialiste dans ce pays - le dernier état non colonisé du continent noir -, une entreprise particulièrement meurtrière et répressive, mais également de comprendre le lien qui relie la politique coloniale du régime avec sa volonté de détourner des flux migratoires qu'il n'a pas réussi à complètement maîtriser vers les ter~itoires d'outre-mer, ainsi que la "politique de la race", expérimentée en Ethiopie à l'égard d'une population de couleur, avant d'être ciblée en Italie-même sur la communauté juive. Nous apprenons donc à la lecture de ce livre be,!ucoup de choses concernant la façon dont s'est opérée la conquête d'un Etat membre de la SDN par un autre sous le regard froid de la Communauté internationale, sur l'ampleur des massacres perpétrés par les soldats du Duce (on a largement eu recours à l'arme chimique), sur la férocité de Graziani, petit-bourgeois porté par le fascisme au statut de maréchal d'Empire et de vice-roi, sur l'impréparation et la corruption de l'administration coloniale, etc. Mais surtout, c'est le destin tourmenté et passablement tragique des "ensablés" qui

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retient notre attention et constitue la partie la plus originale et la plus attachante de l'ouvrage de Fabienne Le Houérou. Pour les découvrir, quelque part sur les Hauts-Plateaux éthiopiens, puis dans ces cafés d'Addis Abeba où ils n'en finissent pas de noyer leur désespérance, pour les tirer de leur silence, pour leur faire dire à la fois leur rancune à l'égard d'un pays qui les a poussés à l'exil, et qui pour cela les a délibérément trompés sur la réalité de la colonisation, mais aussi leur nostalgie d'une époque où, utilisés par le fascisme pour incarner le retour à la romanité conquérante et "civilisatrice", ils étaient les maîtres - padroncino ou goytana -, il fallait autre chose que les qualités de l'historien ordinaire, rompu à l'examen des archives et à la critique des textes. Il fallait le regard et la patience de l'anthropologue, cette curiosité appliquée au singulier ou au petit groupe enfoui dans quelque recoin de la planète où personne ne s'était aventuré à tirer de lui ce qu'il avait à nous apprendre: sur lui-même et sur nous, Européens du XXe siècle qui n'avons pas seulement inventé l'humanisme et les droits de l'Homme, mais aussi, l'impérialisme, le fascisme et les moyens de la destruction de masse.

Pierre MILZA

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Introduction
L'Éthiopie est un des rares pays africains qui, en 1936, n'avait jamais été colonisé par une puissance européenne. Cette position de citadelle inexpugnable, qui avait toujours été jusque là celle de l'Abyssinie, a été ébranlée lors de la conquête fasciste. Au cours d'un premier séjour, dans les années 70, j'avais pu constater que l'aventure italienne de 1936 demeurait impalpable, presque totalement effacée par le temps. Les seules .traces perceptibles étaient les routes italiennes, qui traversent encore le pays de part en part, quelques rares monuments, sans grand intérêt architectural, et de vieux colons enlisés dans la brousse, ex-soldats du Duce, que l'on appelle là-bas, avec une pointe d'ironie: des "ensablés" (Oli insabbiati). Quelques ensablés et des routes construites par ces mêIl)es ensablés, voilà un bien maigre héritage qui m'a donné le sentiment que l'Ethiopie avait été à peine effleurée par l'expérience coloniale italienne. C'est en tant que boursière de l'Orstom et étu~iante en thèse d'Histoire du XXe siècle que je suis retournée, en 1986, en Ethiopie afin d'entreprendre des études sur le terrain. A Addis Abeba et à Asmara j'ai effectué des enquêtes orales et des recherches dans les bibliothèques. Lors de ce second séjour j'ai été convaincue que l'affaire éthiopienne se résumait, pour ses protagonistes (les ensablés), à une immense duperie sociale. Ces témoins ont ainsi constitué la matière première de ce travail mais en ont aussi nourri la problématique. Leurs témoignages sont au cœur de la question sur l'émigration italienne à l'époque du fascisme et nous éclairent surtout sur l'histoire sociale des colonies. La propagande mussolinienne leur avait fait miroiter monts et merveilles en Abyssinie afin de les inciter à émigrer. Installés sur le haut plateau abyssin ils ont vécu chichement puis se sont enracinés dans la terre éthiopienne. Cette hypothèse (la duperie) s'est renforcée au fur et à mesure que le corpus documentaire s'enrichissait. Les témoignages oraux ont confirmé une intuition de départ qui était née au contact des archives italiennes en 1983, 1984 et 1985 lors des différents voyages d'études à l'Ecole Française de Rome. Les sources orales et écrites m'ont également conduite vers la même conclusion. Celle d'un fiasco social et économique éclatant. La conquête n'a répondu à aucun des espoirs mis ~n elle. Or l'historiographie italienne a longtemps considéré l'affaire d'Ethiopie comme le "chef d'œuvre de Mussolini". Les historiens estimaient que la conquête avait été globalement positive pour l'Italie. Ce sentiment qui se dégage des études antérieures aux années 70 s'explique peut-être par la portée psychologique de la prise d'Addis Abeba. L'opinion publique avait vécu le désastre d'Adwa comme 11

une plaie faite à l'amour-propre de la Nation et la prise d'Addis Abeba, venait, un siècle plus tard, réparer cette blessure. Adwa avait créé une sorte de complexe, une forme d'Alsace-Lorraine italienne (selon Max Gallo). La prise d'Addis Abeba peut ainsi, à certains égards, apparaître comme la délivrance d'un vieux mal national. Car il est vrai que depuis la retentissante défaite de 1896 l'Italie rêvait de prendre sa revanche sur l'Abyssinie. Les archives cinématographiques sur la proclamation de l'Empire par Mussolini témoignent, de manière spectaculaire, de ce moment de consensus et d'euphorie populaires. La victoire donnait l'illusion d'appartenir à une grande puissance ou du moins à une puissance victorieuse enterrant défitinivement la petite Italie, "l'Italietta" . L'historiographie italienne a dû attendre que la plaie fasciste soit cicatrisée pour progresser et renouveler le débat sur le thème du fascisme. Occultant la réflexion sur le fascisme les historiens "ensablaient", par voie de conséquence, les études coloniales. Ce sont des historiens tels que A. DeI Boca, A. Sbacchi, G. Rochat, R. Rainero qui ont commencé à remettre en question l'aventure éthiopienne en faisant la lumière sur un passé particulièrement violent qui restait dans l'ombre. En France, Pierre Milza a réuni au sein du GRIC (Groupe de Recherches sur l'Italie Contemporaine) une équipe de chercheurs qui ont analysé de nombreuses facettes du fascisme dans des études minutieuses (régionales, économiques, sociales, politiques) d'une grande diversité qui a largement contribué à faire rebondir la réflexi9n sur le phénomène du fascisme. La colonisation italienne de l'Ethiopie a été divisée en deux temps la période d'administration du maréchal Graziani (1936-1938) et celle d'AIJ1édée d'Aoste (1938-1941). A mon sens la véritable expérience fasciste en Ethiopie est marquée, pendant les deux premières années d'occupation, par la personnalité de Rodolfo Graziani, deuxième vice-roi après le départ de Badoglio. Les débuts de l'Impero sont imprégnés par l'esprit de la conquête et relèvent d'une mentalité fasciste. Aussi a-t-on qualifié "d'aventure fasciste" les "péripéties" coloniales de cet aventurier petitbourgeois que fut Graziani. Cette interprétation des deux premières années de colonisation italienne a été largerpent inspirée par la lecture du fonds Graziani des Archives centrales de l'Etat italien d'une part, et, d'autre part, par les témoignages recueillis auprès des ensablés. Une première approche des documents de Graziani ses lettres, ses rapports et télégrammes, souligne l'autorité absolue du maréchal d'Italie et son extrême violence. Ce fonds d'archives a été un atout précieux et le présent travail y fait continûment référence. Il est d'une très grande diversité et détient toute la correspondance entre le Gouvernement Général de l'Afrique Orientale (dont le siège est Addis Abeba, capitale de l'Impero de Mussolini) et le ministère de l'Afrique Italienne à Rome. Ces télégrammes font en moyenne quatre pages et suivent, jour après jour, l'évolution de la situation politique, militaire et économique de l'lmpero. Ils constituent en quelque sorte le cœur du fonds Graziani. D'autres fonds d'archives ont été un atout complémentaire, notamment ceux du Parti National Fasciste, de la Segretaria Particolare deI Duce ainsi que toute la documentation se trouvant à l'Istituto Gramsci. 12

D'autres témoignages ont enrichi le corpus documentaire: la radio, le cinéma, la photo et la bande dessinée. Les documentaires cinématographiques ont été d'une grande utilité. Ces films ~vaient pour objectif de proposer une vision idyllique de la colonisation. L'Ethiopie était présentée aux spectateurs tel un paradis latin qui résoudrait tous les maux de la Nation, une solution miraculeuse pour l'économie et l'émigration. Ces documents, qu'il me fut permis de visionner, provoquaient véritablement le désir de partir en Abyssinie: ils mettaient en scène un mirage savamment construit à l'intention des déshérités de la société italienne. Dans la présentation bibliographique nous pouvons remarquer l'abondance de ces sources (pourtant largement négligées par les historiens du colonialisme italien) ; parmi la centaine de films qui se trouve à l'Istituto Luce de Cinecittà je n'ai pu en examiner qu'une dizaine. J'ai choisi les plus longs métrages (15 minutes ou 30 minutes) sur les thèmes qui m'ont semblé les plus intéressants: ouverture de chantiers de routes, scènes de travail en Afrique Orientale Italienne, cours d'alphabétisation organisés par le Parti National Fasciste, présentation de villes éthiopiennes et de cérémonies politiques. Les autres sujets traitent le plus souvent des défilés de soldats et soulignent la puissance de la présence militaire italienne. Des problèmes techniques se sont posés pour utiliser ce type de sources. L'Istituto Luce doit mettre à la disposition des chercheurs un technicien chargé de projeter et de copier les films ce qui pose des problèmes très concrets de disponibilité et d'achat. Aussi n'ai-je pu accomplir une étude aussi exhaustive que je l'aurais souhaitée. Mais, il faut bien l'avouer, la source la plus précieuse a été les ensablés eux-mêmes. Le tçrme désigne d'anciens soldats ou civils qui ont participé à la conquête de l'Ethiopie en 1936 et qui n'en sont jamais repartis. Au cours des entretiens nous nous sommes efforcés de traduire la réalité sociale que revêt le concept d'ensablé. L'ensablement est un processus socio-historique qui concerne toute une classe de déshérités (sous-prolétariat et classe moyenne) émigrés en Abyssinie par choix personnel ou en raison de la guerre. Ce sont les pauvres et les éléments les plus modestes des classes moyennes, issus d'une même génération, celle de 1911-1913, qui se sont ensablés en Abyssinie. Les Italiens du même âge que les ensablés mais de niveau social supérieur sont appelés en langage courant "des Italiens noirs" ou "Italiens d'Afrique". Ces derniers ne sont en aucun cas confondus avec les ensablés. Les émigrés les plus nombreux ont été ouvriers ou padroncini (petits patrons), ce sont eux qui ont majoritairement peuplé la colonie italienne en Afrique Orientale. Bien que d'origine modeste ces padroncini auront connu une certaine réussite sociale en Abyssinie avant d'entamer le processus d'ensablement qui s'apparente à une lente paupérisation. , Ces padroncini ont eu un rôle essentiel dans l'aventure italienne en Ethiopie. Cette hypothèse de travail m'a permis d'établir une première ébauche de la composition sociale de ce colonialisme aventureux. Le destin de ces aventuriers est intimement lié au fascisme et à ses choix politiques. Le phénomène d'ensablement qui les frappe dépasse le cadre géographique de l'Abyssinie et le cadre historique du fascisme. Il concerne toute une catégorie de "petits blancs" que l'on retrouve dans les anciennes
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colonies des puissances o,ccidentales (Côte d'Ivoire, Madagascar, Sénégal etc..) et les ensablés d'Ethiopie présentent des caractéristiques socioculturelles qui rappellent celles des "bougnoulisés" de l'Afrique du nord, des "japanisés", et des "hongkongisés" déracinés de l'Asie, et autres vestiges humains du colonialisme. Les ensablés présentent un intérêt sociologique évident car l'ensablement est avant tout un phénomène social et psychologique. L'ensablement est la résultante d'un exil social qui a de graves conséquences psychologiques car il implique l'isolement, le repli, la coupure avec le reste du monde. J'ai cependant limité l'utilisation des témoignages à notre problématique historique sur l'Afrique Orientale Italienne (AO!) sans toutefois ignorer l'impact des éléments sociopsychologiques et en soulignant le rôle que peut jouer un moment historique sur toute une classe d'âge. Le récit de ces laissés-pour-compte est inédit car il émane d'hommes qui ne s'étaient jamais exprimés et qui, par leur situation marginale, n'intéressaient personne. Ils sont pauvres, vieux et perdus sur le haut plateau abyssin. Faire parler des analphabètes - qui représentent aux yeux des historiens des "quantités trop négligeables" (puisque marginales) - relevait d'une démarche très inspirée par l'ethnologie ou l'ethno-histoire. Le défi était de faire recouvrer une mémoire à des hommes qui avaient décidé de se faire oublier ("ensabler") et bien entendu je me suis heurtée au cours de l'enquête à de nombreuses résistances. La mémoire coloniale présentait des aspects trop douloureux pour être réactivée, notamment lorsque le passé n'était pas assumé par le sujet. La première des difficultés a été de retrouver des hommes qui vivent cachés et exclus du reste de la communauté italienne. Car c'est bien parce qu'ils étaient victimes d'une exclusion manifeste de la part des autres ressortissants italiens, qu'il a été particulièrement délicat de les rencontrer, les dénombrer et les interviewer. L'Ambassade d'Italie calculait, en 1987, qu'il y avait en Abyssinie 56 ressortissants italiens de plus de 63 ans (23 femmes et 33 hommes). Or j'ai interviewé 30 ensablés ayant largement dépassé cet âge. La confusion était telle que j'ai été contrainte de me contenter des estimations faites par les ensablés ou les "Italiens noirs" euxmêmes. Sur les 300 000 Italiens qui résidaient en Afrique Orientale Italienne de 1936-1941 il ne reste - approximativement - que 200 personnes dont environ 150 ensablés et 50 Italiens noirs. Ce flou concernant cette population ne s'explique pas uniquement en raison des négligences consulaires mais aussi en partie par la volonté des ensablés d'être oubliés. Un grand nombre d'entre eux n'ont jamais souhaité se faire enregistrer à leur Consulat. Ils sont perdus à l'intérieur du pays, dans des lieux où n'habite aucun Européen, imboscati ("embroussés") et ne sont connus des autres ensablés que pour avoir été aperçus accidentellement. On les croise parfois à Addis Abeba lorsqu'ils s'y rendent pour recevoir des soins médicaux. Interviewer ces ensablés ruraux, de passage dans la capitale, comporte un vif intérêt anthropologique (j'ai eu l'occasion d'en rencontrer quatre) notamment pour l'observation des phénomènes d'acculturation de certains éléments. Plus le niveau d'éducation des ensablés était faible plus ils semblaient déculturés

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(ou déstructurés culturellement) ayant oublié leur langue maternelle sans pour autant avoir appris la langue de leur culture d'accueil. Ces embroussés sont des marginaux (au point limite de l'ensablement) au sein d'un groupe social déjà. très marginal (en marge du reste de la communauté italienne) et posent de manière aiguë le problème du niveau d'ensablement et de ses critères. L'enquête s'est limitée aux ensablés urbains dans les deux villes qui les abritent en majorité: Addis Abeba et Asmara. Il y aurait une ~oixantaine d'ensablés à Addis Abeba et au Sawa, une centaine à Asmara en Erythrée. A Addis Abeba, les entretiens ont été facilités grâce au concours d'un avocat éthiopien spécialisé dans les litiges de droit pénal entre les ensablés et les autorités éthiopiennes. Sans son aide l'introduction d'un élément étranger dans leur monde clos aurait été certainement plus longue et peutêtre même impossible. Les ensablés sont méfiants et redoutent d'exprimer une vision du monde qu'ils savent périmée. Leur avocat m'a fait découvrir un monde parallèle inaccessible aux non-initiés. Les ensablés se retrouvent dans un bar d'apparence délabré (Le Baobab Hôtel) qui appartenait à l'un des leurs et que tient désormais sa veuve éthiopienne. Un autre groupe, plus aisé, que nous appellerons "supérieurs", un terme choisi afin de faciliter l'analyse et qui ne correspond à aucun jugement de valeur, se retrouve dans un autre quartier ancien de la ville, dans une guinguette qui jouxte le chemin de fer (Le Buffet de la Gare) qui devient un bal musette le dimanche soir où le patron, un ensablé de 82 ans, joue de l'accordéon. Ainsi les ensablés ne forment pas un ensemble homogène mais se scindent en deux groupes selon leur position socio-économique. Cette subdivision établie entre ensablés supérieurs et ensablés inférieurs n'est pas gratuite; elle s'est imposée d'elle-même par la nature de leur espace public respectif: le "Buffet de la Gare" demeure un local plus élégant que le "Baobab Hôtel". Les ensablés supérieurs ont bénéficié d'une scolarité approfondie, en revanche, les ensablés inférieurs, sont, pour la plupart, pratiquement analphabètes. Les deux catégories d'ensablés ne se représentent pas le monde de la même manière, n'adoptent pas les mêmes comportements et en définitive expriment des opinions politiques très différentes. Aucune étude de la colonisation italienne n'avait été inspirée par des témoignages d'acteurs de moindre importance, aussi les outils méthodologiques utilisés sont-ils imparfaits (le plus souvent empruntés à l'ethnologie et à la sociologie) et sans cesse adaptés à la singularité de la situation. Les ensablés ont véritablement joué le rôle "d'archives vivantes" et nous ont éclairés sur un moment social important, celle d'une émigration de pauvres à l'époque du fascisme. Un~ émigration restée dans l'ombre parce que vécue comme une disgrâce. En Ethiopie la communauté italienne avait honte des ensablés. Leur extrême pauvreté conjuguée à leur passé en font des vestiges peu glorieux que l'on préfère ignorer. Les ensablés ont aussi été "enterrés" par leurs compatriotes. Il existe ainsi une réciprocité de l'oubli. Le passé colonial demeure un sujet "tabou" car l'affaire éthiopienne (nous le verrons) présente tant de crimes et de massacres qu'elle demeure une histoire éprouvante à raconter. 15

Contrairement aux sources écrites, les témoignages oraux sont déconcertants et déroutants. L'oral échappe, le discours fluide se perd et il dissimule parfois le locuteur beaucoup plus qu'il ne le révèle. Lors des enquêtes, j'ai été continuellement confrontée au problème de la vérité historique. Force nous est d'admettre que bien souvent les ensablés mentaient sans vergogne ou maquillaient la vérité (l'embellissaient le plus souvent). Le seul recours du chercheur se résume à obtenir le plus grand nombre d'entretiens possible afin de permettre le recoupement des témoignages. Dans la tentative de rappeler cette époque, les mensonges des ensablés ont parfois permis de faire apparaître des vérités cachées. Les mensonges les plus fréquents concernent le métier exercé ou les origines familiales et sociales et font émerger, de manière aiguë, la frustration sociale, les complexes de classe et la honte de soi.
Les rivalités qui se sont faites jour entre les ensablés au moment des enquêtes les ont peu à peu amenés à se trouver en situation de sincérité forcée. Lorsqu'un ensablé prenait des libertés avec la vérité historique, ses acolytes se chargeaient de rétablir la lumière sur les événements.Aussi la méthode adoptée a été celle de l'entretien collectif (ou individuel) non directif. L'interview trop dirigée bloquait les rebondissements et les digressions qui m'ont permis d'obtenir les plus riches informations. Il serait prétentieux de considérer seul le discours du témoin comme incontrôlable, l'enquêteur le mieux averti est sujet aux mêmes pièges de l'oral. Lors de ma première enquête (1986-1987) j'avais commis l'erreur de laisser paraître, à çertains moments, un jugement de valeur en face de mes interlocuteurs. Un vague signe d'approbation de l'interviewer peut entraîner l'enquêté à recomposer son discours et à l'orienter dans un sens qui convienne (ou soit supposé convenir) à l'interrogateur. Les ensablés proposent à l'historiographie une vision "périphérique", car elle est la vision d'acteurs mineurs. Les témoignages recueillis jusqu'à présent, se limitaient, il faut bien l'avouer, à des entretiens qualitatifs avec des hommes qui eurent un quelconque pouvoir pendant la période. L'historien Albèrto Sbacchi a interviewé le ministre des Colonies Lessona et Angelo deI Boca a recueilli les témoignages de leaders de la résistance éthiopienne à l'occupation. Bien que très utile pour la connaissance de cette période, notamment sur les questions de stratégie militaire et de décisions politiques, ce type d'entretiens ne permet pas de donner la dimension d'un mouvement social et de sa force. Cette mémoire retrouvée par les ensablés, lors de leurs entretiens, fait ressortir la puissance d'un rêve qui a été celui de toute une génération d'émigrants. Force m'a été de constater que les recueils de souvenirs sur l'expérience coloniale italienne émanent, le plus souvent, des milieux militaires. Ceux du général Tracchia sont un modèle du genre. A l'époque chaque général revenait d'Abyssinie avec un carnet de souvenirs. Les colons qui ont été

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moins aptes à étaler leurs états d'âme sur la campagne d'Afrique n'ont, quant à eux, laissé aucune trace écrite. C'est la raison pour laquelle j'ai insisté sur l'intérêt que comporte cette mémoire ensablée des colons italiens enlisés sur le plateau abyssin.

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CHAPITRE

I

Du mythe à l'aventure

Propagande

et romanité

Pendant les années qui précèdent la conquête, le désastre d'Adwa est encore très fortement inscrit dans les esprits: les revues coloniales et nationalistes des années 20 et 30 (Oltre Mare, Oriente Moderno) y font fréquemment référence, réitérant la formule de G. D'annunzio "Adua la vergognosa ferita" (Adwa la honteuse blessure). Max Gallo considère cette plaie de l'amour-propre de la jeune Nation comme une Alsace-Lorraine italienne sur le plan de sa valeur psychologique I. Il est vrai que cette défaite
militaire

- et

précédemment

celle de Dogali (1887)

- est

la première

débâcle

d'une armée européenne infligée par des Africains, ce qui atteint l'Italie dans sa dignité de grande puissance. La bataille de Dogali qui prélude à un projet de plus vaste conquête rappelle à quel point l'entreprise de 1936 est enracinée dans un rêve colonial italien. Depuis 1887 l'Italie rêve d'Éthiopie. L'Abyssinie est perçue comme aboutissement légitime de l'expansion coloniale italienne, une pr9longation naturelle de la colonia Etritrea, la plus vieille colonie italienne. L'Ethiopie se présente alors depuis la fin du XIXe siècle comme une composante essentielle du rêve des nationalistes et impérialistes tel que pouvait l'exprimer Remigio Zena, considéré comme le "poète colonial" de cette époque, gémissant ses regrets sur les sables rouges de Dogali en espérant une prochaine revanche 2. Adwa, en 1896, ne fait qu'entretenir une bl~ssure d'amour-propre national plus ancienne, et renforce le mythe d'une Ethiopie imprenable, une tour d'ivoire inabordable. En 1936, la victoire éthiopienne apparaît comme une victoire longtemps attendue et qui devait faire oublier les affronts antérieurs. Ce climat psychologique explique, en partie, le consensus, en Italie, autour de la guerre et surtout l'enthousiasme populaire suscité par la proclamation de

R. De Felice, Mussolini, Il Duce, Gli anni deI consenso 1929-1936, Einaudi, Turin, I 974, 949 p. cit., p. 611. 2. R. Zena, Le Pellegrine, Milan, 1894.Annali del A.I, nOI,Anno /I.

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l'Empire; un moment qu'il n'est pas inutile de revivre à travers certaines images afin de comprendre l'hystérie collective dont il fut l'objet. Les différents documentaires relatifs à cet épisode sont des mises en scènes élaborées avec le concours du Parti National Fasciste et du ministère de la Propagande qui ont tenté de présenter et de réunir autour de la proclamation tous les symboles de l'Empire romain. Ces images captent le délire d'une foule qui, le 9 mai 1936, se presse du Corso au Colisée afin d'entendre le Duce depuis le balcon de la place de Venise. Au milieu d'un brouhaha général la voix de Mussolini impose le silence et proclame:
"Avec les décisions que dans peu d'instants vous connaîtrez et qui furent acclamés par le Grand Conseil du Fascisme, un grand événement s'accomplit: le destin de l'Éthiopie vient d être scellé, aujourd'hui 9 mai 1936, quartozième année de l'ère fasciste. Tous les nœuds furent tranchés par notre épée étincelante et la victoire africaine reste dans l'histoire de la Patrie intègre et pure, comme les légionnaires tombés et survivants la rêvaient et la voulaient. L'Italie a finalement son Empire."

Le film témoigne d'une ardeur délirante et les paroles du Duce provoquent de véritables hurlements. L'attitude spectaculaire de Mussolini fait directement référence à la Rome antique, autre élément important qui entoure le mythe africain. Le spectacle de la proclamation de l'Empire a-t-il pour objet de donner à la foule l'illusion de revivre l'Histoire? Comme en témoigne F. Pierroti dans ses mémoires de vecchio coloniale:
"Cette entreprise nous fit vivre un moment de joyeuse exubérance, nous fit entrevoir le spectre de notre séculaire pauvreté, fit remonter notre prestige dans le monde comme cela n'était plus arrivé depuis des siècles et des siècles 1."

La foule avait la sensation d'un prestige retrouvé, d'un retour au passé glorieux grâce aux conquêtes du fascisme; Cette illusion créée et entretenue par le régime, à tra~ers toute une parodie romaine, est encore vivante parmi certains ensablés d'Ethiopie qui ont parfois gardé une véritable fixation de la romanité. Pour recourir à un exemple anecdotique mais néanmoins significatif, un ensablé inférieur admettait n'avoir lu qu'un livre dans sa vie, il s'agissait d'une Histoire Générale de Rome. Le fascisme a largement fait vibrer cette fibre romaine et dans tous les documentaires qui commentaient les informations sur l'Impero le générique s'inspirait toujours d'un symbole romain (une statue romaine présentait le journal). Les chants fascistes véhiculent des clichés analogues sur le thème de la romanité comme dans la Marche des légions (hymne officiel depuis 1927) qui exalte ainsi l'Empire: "Rome revendique l'Empire. L'heure des aigles a sonné. Les sonneries de trompettes saluent leur vol du Capitole au Quirinal."

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F.Pierotti, Vita in Etiopia J940- J94 J, Capelli, Di Rocca San Casciano, Forli, 1959, cu., P.IS.

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Les chants militaires de cette époque associent le thème de la "Rome éternelle" avec le "soleil". Le chant des giovannifascisti exalte les "antiques héros...qui étincellent au soleil". L'hymne de l'armée de l'air, celui des étudiants fascistes ainsi que Faccetta nera, utilisent les mêmes symboles et les mêmes métaphores:
" Nous te conduirons à Rome libérée Par notre soleil, tu seras embrassée".

Bien sûr il est délicat d'étudier l'impact de ces chants sur la société mais il convient de rappeler que ceux-ci étaient continuellement diffusés à la radio et chantés pendant les défilés et que nous ne pouvons rigoureusement pas évaluer l'influence de certains mots et images, les traces qu'ils peuvent laisser dans l'imaginaire et le subconscient. Ce que nous pouvons souligner en revanche, c'est l'osmose entre le message du chant fasciste et celui des documentaires cinématographiques. Ils font appel à un optimisme à toute épreuve symbolisé par le soleil et le message d'éternité de Rome qui renaît de ses cendres grâce aux "Césars et à la destinée". R. de Felice démontre à ce propos, dans sa biographie du Duce, que Mussolini tend, par tous les moyens, à se présenter comme une figure historique dont la mission est de rendre "Rome imt1)ortelle" I, il semble que le Duce a joué son destin de César dans la guerre d'Ethiopie. D'après cet historien, l'aventure éthiopienne correspond à l'apogée politique du Duce, l'entreprise grâce à laquelle il obtient le plus grand succès populaire 2. Cette aventure est en outre le chef-d'œuvre de la propagande qui a admirablement manipulé les masses afin de les faire participer à l'aventure en organisant des journées populaires telle que la giornata della fede (18 décembre 1935) : toutes les femmes d'Italie échangèrent leur alliance en or contre un anneau de fer afin de participer à l'effort de guerre. La reine Hélène fut la première à offrir son alliance. Loin de provoquer l'agacement, ces journées habiles donnaient aux épouses des soldats partis pour l'Abyssinie l'illusion de contribuer au sacrifice de la Nation en se séparant de leur alliance. Force nous est de constater que le régime a utilisé des symboles historiques, ou familiaux, pour créer autour de la guerre un consensus populaire. Le rêve romain infiltré dans le domaine culturel par un langage simple et direct devient une référence constante. Dès qu'il s'agit d'Ethiopie, les clins d'œil à la romanité deviennent presque systématiques. Graziani ne prononce pas un discours sans citer les auteurs latins et ne cesse de rappeler que l'lmpero est la résurrection de l'Empire Romain. Lorsque le rêve devient réalité et que l'Italie obtient "finalement" son empire, l'engouement pour l'Abyssinie ne doit pas retomber, cette conquête est un enjeu socio-économique pour un fascisme soucieux d'installer un
R. de Felice, Mussolini, 11Duce gli an ni deI consenso 1929-1936, Einaudi, Turin, 1974, 949 p., cit., p.597 et p. 642. 2. R. de Felice, Mussolini, 11Duce, op., ciL ,p. 642. I.

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