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L'épopée hongroise

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 75
EAN13 : 9782296275676
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L'ÉPOPÉE HONGROISE Un bilan: de 1945 à nos jours,

.

Anne-Emmanuelle

KERVELLA

,

,

L'EPOPEE HONGROISE
Un bilan: de 1945 à nos jours

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection

CHEMINS DE LA MÉMOIRE

Yves BEAUVOIS,Les relations franco-polonaises pendant la drôle de guerre. Monique BOURDIN-DERRUAU,Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (xe-XIve siècle). Tome 1 Du château au village (xe-XIIIe siècle). Tome 2 La démocratie au village (XIIIe-XIVe siècle). Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). Maurice EZRAN,L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (O.S.S.). Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-43). Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mame/ouke à l'ombre des armées napoléoniennes. Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Henri SACCHI, La Guerre de Trente ans. Tome 1 L'ombre de Charles Quint. Tome 2 L'empire supplicié. Tome 3 La guerre des Cardinaux. Çhristine POLETTI, Art et pouvoir à l'âge baroque. Elizabeth TUTTLE,Religion et idéologie dans la révolution anglaise 1647-1649. Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XVIIIe et XIxe siècles. Sabine ZEITOUN,L'œuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1796-5

ISSN: 0990-3682.

SOMMAIRE

Présentation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Rhapsodie hongroise............................

7 11 14 17 37 69 79 121 135

Plan de Budapest...............................
Chapitre I: La soupe noire Chapitre II: Le petit garçon

..................
derrière le corbillard. nous...

Chapitre III: Ceux qui ne sont pas contre Chapitre IV: Des airs de printemps.............. Chapitre V: Les années Chapitre VI: Solidarités des pays frères samizdats

Chapitre VII: Le dogme

. . . . .. . . . . . ..

147 153 163

Chapitre VIII: Autres lieux de contestation. Chapitre IX: Gestation des partis choisit-on politiques son parti?

Chapitre X: Comment

. . . . ..

191 201 235

Ceci n'est pas une conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Index des témoins interviewés

Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . 237
Carte de Hongrie avec l'aimable autorisation de l'agence IBUSZ-France 118

PRÉSENTATION

.

Nous nous sommes tous passionnés pour les révolutions à l'est: enfin, pour celles qui faisaient du bruit, du spectacle. Nous avons suivi les péripéties des héros ou des antihéros qui menaient la danse: Walesa était un saint et Ceaucescu un démon, mettez l'un sur le trône et envoyez l'autre ad patres, vous aurez une démocratie. Pourquoi le résultat n'est-il pas à la hauteur de la recette? Le pape montrait son anti-communisme du fond de sa jeep blindée; Reagan se campait devant les barbelés de Berlin et sommait Gorbatchev d'abattre le mur: tiri-tara, sonnez trompettes de Jéricho, la dictature marxiste-léniniste a chu, merci Reagan, merci Pape. On vous en attribue tout le mérite. Mais la recette est-elle à la hauteur des résultats? Je soupçonne les dictatures de tomber et les démocraties d'émerger grâce au combat intérieur de ceux qui refusent la fatalité. Comme dit mon curé de campagne hongrois favori: «Dieu ne fait pas ce que nous ratons.» Depuis seize ans maintenant que je fréquente les Hongrois, ils m'enchantent. J'ai voyagé dans presque toute l'Europe centrale et orientale, à l'époque du rideau de fer. Mais chaque fois que je retournais à Budapest, même à six mois d'intervalle, les Hongrois avaient exploré un peu plus avant le maniement des failles bureaucratiques et des libertés, le bon usage des traditions culturelles et de la circulation des idées nouvelles. Je suis devenue rapidement si fière de connaître ce pays et ce peuple, qu'on me demande souvent: vous êtes sans doute d'origine hongroise? Pas du tout. Mais j'ai laissé un bon morceau de mon cœur dans la boucle du Danube, vue du Mont Pilis que nous avons si souvent gravi en bande; dans les forêts du nord et dans la Puszta du sud, où nous avons randonné; dans les «rétes », feuilletés fourrés de noix ou de pavot, que pâtisse 7

la grand'mère de mon amie Monika; dans les «palinka », alcools de fruit (cerise, abricot, prune, poire...) des jours de fête; dans la splendeur des maisons baroques et des villesmusées où des gens aimés me racontaient la fin de l'occupation turque comme s'ils l'avaient vécue; dans les rues trépidantes de la capitale, aux façades encore mal cicatrisées de l'insurrection de 56 - et dans les petits «eszpreszo» noirs et fumants dans les tasses autour desquelles on refait le monde, en plus démocratique. Et pendant toutes ces années, les dissidents continuaient leur travail de sape constructive. J'avais toujours juré que je serais en Hongrie pour les premières élections libres. C'était en mars 1990. j'ai vécu la campagne de l'intérieur : j'habitais chez les D..., et les discussions politiques nous partageaient en nous rapprochant. Mon amie Cecilia et son mari s'apprêtaient à voter Fidesz (Jeunes Démocrates) ; la mère de Cecilia, Erzsébet D..., que je considère un peu comme ma seconde mère, hésitait encore entre le Forum et les Démocrates Chrétiens: ce qui m'attendrissait, car c'est bien entre ces deux choix que le cœur de ma vraie mère eût balancé. Pour ma part, je vouais une grande admiration à certaines personnalités du Forum, et j'avais un petit faible pour les Démocrates Libres, où se trouvaient des candidats dont je suivais le parcours depuis longtemps... Quand je suis retournée en France, en avril, peu de gens savaient qui avait été élu en Hongrie. Mes confrères journalistes écrivaient, sincères: «les partis politiques hongrois se ressemblent comme deux gouttes d'eau ». Si j'évoquais la Hongrie, mes compatriotes me répondaient naïvement: «c'est exactement comme en u.R.S.S., (ou comme en Pologne), je connais quelqu'un qui en revient...» J'ai pensé qu'au lieu de me fâcher, de me moquer ou de donner des cours magistraux sur « nos ancêtres les Magyars », il valait mieux demander aux Hongrois eux-mêmes de raconter comment ils avaient vécu ces quarante-six dernières années; j'y ai ajouté quelques commentaires personnels, pour sous-titrer parfois le point de vue local d'un regard français. la génération de ceux qui J'ai interviewé principalement sont nés à peu près en même temps que le régime communiste de leur pays, et qui ont grandi à mesure qu'il évoluait lui-même. Plus, un ou deux témoins plus âgés, et un ou deux autres plus jeunes: pour l'échelle, comme disent les photographes. Avec encore un autre critère: ces hommes et ces 8

femmes ont tous un engagement politique, social ou religieux, dans la Hongrie démocratique. j'ai surtout gardé mes réflexions pour la fin, une fois les éléments du récit exposés: pour ne pas en rester au stade de la narration, mais que nous puissions nous approprier, utiliser pour notre compte ces itinéraires en quête d'idéal. Car vous entendrez beaucoup dire que les dérapages de ces nouveaux régimes ont quelque peu refroidi l'enthousiasme qui a présidé à leur naissance. j'aimerais qu'on apprenne à regarder ces pays un par un, et non en bloc. De même que le Danemark et la Grèce se ressemblent très peu, quoiqu'appartenant ensemble au Marché Commun, la partie du vieux continent qui s'étend de la Baltique à la mer Noire ne connaît pas, d'un bout à l'autre, les mêmes peuples et les mêmes civilisations, les mêmes qualités et les mêmes défauts, les mêmes réussites et les mêmes erreurs, les mêmes aspirations aux mêmes cori~ ditions d'une même république. Et il me semble que l'expérience particulière des Hongrois, ainsi que leur découverte d'une conquête si neuve, si fragile, après tant d'années de persévérance, peuvent rajeunir nos propres convictions républicaines - tant soit peu rouillées. Je n'ai pas voulu mettre de notes au bas des pages, pour ne pas casser le rythme: j'ai tout intégré au texte, y compris Sandor Petôfi et le petit Moric, que je n'ai pas interviewés personnellement. Et pour cause.

9

RHAPSODIE HONGROISE:

PRINTEMPS 1990

Budapest,

15 mars, jour

de fête nationale

Ma foi, le beau Danube est presque bleu aujourd'hui, vu sous l'angle de l'allégresse. Car c'est bien une allégresse générale qui emplit la rive gauche du fleuve, accompagnée d'une rumeur joyeuse, de petits drapeaux vert-blanc-rouge qu'on agite, de badges qu'on arbore, et de cornets de glaces qu'on lappe. Dans treize jours, on vote, librement, volontairement, pour le député de son choix. Voilà le Fidesz, parti des Jeunes Démocrates, qui se lance dans la rue de l'Académie: il est suivi avec ferveur par les moins de trente ans, cheveux au vent, jeans, basketts et rigolades. Au passage, ils regardent pour la dix millième fois leur affiche électorale: deux photos superposées - l'une est l'immortelle image de Brejnev apposant un baiser à la russe sur la bouche prussienne de Honecker, l'autre représente un jeune couple occupé à la même activité amoureuse; le sous-titre en est sobre: CHOISISSEZ.La Hongrie a apprécié l'insolence. Le long du Corso, la promenade entre le bord de l'eau et les terrasses de restaurants, des délégués de toutes les communes de province se retrouvent. Ils brandissent des pancartes qui proclament à la face du monde le nom de leur bourg ou de leur village, et dont l'orthographe ébaubit journalistes étrangers et touristes exotiques: Szentkiralyszabadja, Hajduszoboszl6, Piliszentlélek, TôrôkszentmikI6s... Ils sont venus soutenir le Magyar Demokrata Forum, Forum Démocratique Hongrois, première formation politique à avoir pris le départ, et qui a beaucoup évolué depuis sa création. Sa meilleure affiche a été reproduite partout dans la presse internationale: elle représente la nuque d'un officier soviétique (rien n'y manque, ni la casquette plate verdâtre, ni les plis grassouillets du cou rose porcelet, ni la verrue) barrée en russe d'un définitif ADIEU TOVARITCH.
11

A la périphérie du Forum, des partis plus petits, qui savent déjà qu'il faudra faire alliance; alors ils dansent d'un pied sur l'autre, ne savent pas s'il faut fraterniser dès maintenant ou garder quelque réserve jusqu'aux résultats de dimanche. Ces bonnes bouilles un peu rougeaudes, c'est le Parti des Petits Propriétaires, qui espèrent bien que tout va redevenir pour eux comme en 47. Ils ont beaucoup de mal à comprendre que le monde a bougé. Ils ont repris leur slogan d'antan: «Dieu, Famille, Patrie.» Et puis les Démocrates Chrétiens, qui se manifestent peu. Le cortège qui passe là-bas, place de la Redoute, c'est le Szabad Demokratak Sz6vetsege, Alliance des Démocrates Libres. Il rassemble les dissidents et les protestataires des années 70 et 80, des partisans de la laïcité (chrétiens ou non), des économistes aux théories avancées. Leur image de campagne, ce sont trois colombes de paix tricolores - ils ont repris le dessin du Bicentenaire de la Révolution française - qui survolent la carte de la Hongrie, le tout légendé de la phrase parodique : CERTAINSL'AIMENTLIBRE. Remarquables absents: le Parti Communiste orthodoxe; le nouveau Parti Socialiste fondé par des communistes réformistes; le Parti Social-Démocrate. Ceux-là ont préféré d'ultimes réunions dans l'intimité. Budapest est en marche, sous ce magnifique soleil printanier qui se réverbère sur les pierres blanches de la Maison de la Télévision, place de la Liberté. Le groupe Fidesz (Jeunes Démocrates) s'est arrêté sur le trottoir d'en face, devant l'ambassade américaine, et attend tranquillement les Démocrates Libres. Soyons réalistes: il faudra probablement faire front ensemble au lendemain des premiers résultats. Les Démocrates Libres, justement, entourent la tribune de l'orateur, installée à l'épicentre de la place. Miklos TamasGaspar y monte. Il est petit, presque fluet; il a bien une tête de prof, avec son collier de barbe noire et ses lunettes de corne. Mais sa présence est chaleureuse: « Mes amis!» s'écrie-t-il en ouvrant largement les bras. Une ovation spontanée lui répond. Il rappelle le programme politique des Démocrates Libres: libéralisme économique, égalité pour tous devant la loi, solidarité avec les plus démunis de la société, antiracisme. Il ne crie pas, il parle, simplement, sans notes, d'un ton vibrant. Les applaudissements et les acclamations l'interrom12

pent de temps en temps: il laisse place à l'enthousiasme de la foule, mais ne perd pas le fil de ce qu'il a à dire. Quand il descend de la tribune, les groupes se remettent en marche en bavardant. Beaucoup de familles avec enfants, beaucoup de jeunes couples. Les candidats à la députation sont mêlés aux militants et aux supporters. C'est le moment de tailler une bavette avec Miklos Tamas-Gaspar, qui parle couramment cinq langues, dont un français élégant et fluide. Mais il faut tourner à gauche en direction de la place Lajos-Kossuth, si l'on veut savoir ce que sont devenus les partis conservateurs. Leurs orateurs parlent du haut du parvis du Parlement. Ils lisent leur papier. Inévitablement, leur discours commence par: « Magyarok !» (Hongrois I). Ce qui ressort surtout de leurs interventions, c'est que des Magyars vivent en dehors des frontières depuis le Traité de Trianon, et que les Hongrois doivent se rappeler qu'ils ont un bon tiers de compatriotes en Slovaquie, en Union Soviétique, en Roumanie, en Yougoslavie. La conclusion n'est pas clairement tirée, mais des stands près du ministère de l'Agriculture, de l'autre côté de la place, vendent des cartes de la Grande Hongrie, avec son ancien tracé d'avant 1920. Le second tour des élections les résultats suivants: a lieu le 8 avril. Il donne

Forum Démocratique Hongrois: 43 %. Alliance des Démocrates Libres: 24 %. Parti des Petits Propriétaires: Il %. Parti Socialiste: 9 %. Alliance des Jeunes Démocrates: 8 %. Démocrates Chrétiens: 5 %. Les communistes traditionnels et les sociaux-démocrates sont laminés.
En murmures doux commença son récit L'ancêtre Danube. Il dit combien est vraie La malédiction par nous tous pressentie. Bien vraie, car depuis qu'en la plaine il déferle Il n'a jamais vu le bonheur d'aucun peuple. (oo.) C'est là que d'eux tous on a coupé les ailes, C'est là que les soirs ont des senteurs de mort. 13

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Le poème d'Endre Ady garde sa splendeur. Mais il faut le classer monument historique. Au printemps 90, les Hongrois ont pris leur bonheur en maIn. Il est vrai qu'ils revenaient de loin.

16

CHAPITRE

l

LA SOUPE NOIRE

«

Mais à la fin vient la soupe noire », regrettaient
invités aux plantureux déjeu-

les notables hongrois ners du pacha.

(Georges Aranyossy)

Le 18 mars 1944 fut une mauvaise journée pour l'amiral Miklos Horthy, régent de Hongrie, et fervent admirateur de Mussolini. Ce jour-là en effet, à Klessheim, après un entretien orageux avec Hitler, le dictateur magyar est passé sous les fourches caudines du dictateur germanique: les troupes nazies entreront donc en Hongrie le lendemain.

* *

*

Lajos Für, membre du Forum Démocratique, est le ministre hongrois de la Défense depuis juillet 1990. Ce fils de paysan au visage aimable et rubicond se rappelle qu'au printemps 1944, la guerre a surgi dans son village de Râdoc, proche de la frontière ouest, avec l'invasion allemande. Lajos a quatorze ans à l'époque, il fréquente un lycée protestant:
«Les élèves se sont postés à l'entrée de l'établissement et ont agité de petits drapeaux hongrois. Nous détestions cordialement les Allemands, en général: parce que les Allemands avaient occupé et fait souffrir la Pologne, un pays traditionnellement ami de la Hongrie.» 17

La « Honvéd» (armée nationale) ne bronche pas devant la marée vert-de-gris, puisque selon les ordres, les occupants doivent être accueillis en amis. Les déportations se succèdent: chefs du mouvement ouvrier, anti-horthystes parce qu'ils sont anti-nazis, horthystes parce qu'ils sont nationalistes et que certains froncent le nez devant une intervention étrangère. Le gouvernement hongrois est confié à des ministres proallemands, sous la direction de Horthy qui se fait une raison. En mai 1944, grâce à la collaboration de l'administration et de la gendarmerie nationales, les Juifs de province sont enfermés dans des ghettos, prêts à la déportation pour l'été suivant. Or, si les lois raciales étaient appliquées depuis les années trente, la solution finale n'avait pas été déclenchée: et la Hongrie avait vu affiuer des réfugiés juifs de toute l'Europe centrale. Quatre cent mille Juifs (Hongrois et étrangers), cent mille Tziganes partent à la boucherie: c'est une estimation, car dans cette pagaille apocalyptique, les registres des départs en convois plombés et ceux des camps ne sont pas tenus. Entre-temps, depuis avril, les aviations britannique et américaine bombardent le pays. A l'est, le 23 août, l'armée soviétique franchit la frontière.

* * * La famille d'Ârpad Fasang habite alors Szarvas, une petite ville proche de la Transylvanie, où Monsieur ,Fasang enseigne la musique dans un collège protestant. Arpad n'a que deux ou trois ans à cette époque; il trottine d'une pièce à l'autre, il croise sur son passage des bonshommes énormes, chamarrés de décorations et qui déambulent (parfois en titubant) chez lui. Ce sont des officiers russes qui occupent la moitié de l'appartement. De cette époque amère, survivent chez les Fasang quelques anecdotes, souvent ressassées en famille, qui révèlent le tragi-comique des situations:
«

Un officier soviétique a trouvé très pratique un miroir de

poche posé dans la salle de bain de mes parents, et s'en est emparé en prévision de la prochaine campagne de Transdanubie. Mais pour nous dédommager, et aussi parce qu'il était russe 18

et que les Russes ont le sens du cadeau, il apportait triomphalement le lendemain à la maison un de ces immenses miroirs baroques, encadrés de bois sculpté doré, qu'il avait piqué dans un petit château hongrois!"

Â.rpâd Fasang est aujourd'hui un pianiste réputé, concertiste et enseignant à l'Académie de Musique de Budapest. Il est aussi membre du Forum, et président de la Commission d'éthique. L'impression qui lui reste de l'invasion soviétique de 1944-45, c'est la haine de cette époque. La «Honvéd» observait une attitude passive; et la population civile était impuissante.
«

Il n'y a pas eu de combats:
et le silence hostile",

seulement l'horreur

peinte sur

les visages,

raconte

Â.rpad.

* * * Le 15 octobre 1944, Radio-Budapest diffuse un discours de Horthy qui proclame l'armistice avec l'U.R.S.S., et la rupture du pacte du 18 mars avec Hitler. Les troupes allemandes occupent aussitôt tous les points stratégiques de la capitale, tous les édifices importants - y compris le Palais Royal, juché sur sa colline et se mirant dans le Danube. Les locataires du château, le régent et sa famille, sont arrêtés et internés en Allemagne. Le pouvoir se trouve désormais entre les mains des Croix-Fléchées, les nazis hongrois. Mais l'armée soviétique poursuit son avancée. Le jour de Noël, l'étau se referme sur Budapest: la bataille va durer sept semaines. Quand, après la résistance opiniâtre de la Wehrmacht et sa déroute, le silence des armes se fait, les Budapestois s'extraient de leurs caves, transis, affamés. Ils e~ambent les cadavres gelés dans la neige. Autour d'eux, un champ de ruines: la capitale est détruite à 70 %. * * * 19

Istvan Csurka a dix ans lors du cataclysme: il a passé un bon bout de son enfance dans l'est de la Hongrie, à Békés dont les Csurka sont originaires. Puis ils se sont installés à Budapest. Le père est écrivain. Il est aussi membre du Parti National Paysan, et rédacteur au journal de ce parti.
«Quand les Russes sont entrés en Hongrie,

affirme aujourd'hui aveugle. »

Istvan Csurka la main sur le cœur,
sur un cheval blanc

nous nous sommes enfuis en Allemagne

Précisons que depuis, à la suite de son père, Istvan Csurka est devenu écrivain populiste; il est en outre diplômé du Conservatoire d'Art Dramatique. Voilà probablement l'explication du «cheval blanc aveugle».
« Mon père a été interné quelques ricain, puis nous sommes retournés mois dans un camp à Budapest.» amé-

Istvan Csurka n'a pas de chance: théoricien nationalpopuliste du Forum Démocratique, chantre des valeurs chrétiennes occidentales (bien qu'il soit athée) et de l'antisémitisme, il a malheureusement pour lui le physique de l'emploi. Grand, mais aussi gros et gras, il parle les yeux clos ou baissés, d'une voix étouffée qu'il semble avoir du mal à exhumer de sa face blême et bouffie. Des cheveux grisâtres et filasses rejetés en arrière, un sourire de traviole qui s'affiche parfois au-dessus de son vaste double menton, n'ajoutent rien d'affriolant au tableau. On sent à son débit qu'il surveille ses paroles: ses injures raciales et ses calomnies à l'encontre de ses adversaires politiques ont suffisamment fait scandale au-delà des médias hongrois. Il a ordre de ménager ses propos, au moins avec les journalistes étrangers. Après-guerre, le jeune Istvan Csurka s'aperçoit bien que la situation financière de son père se dégrade: c'est le plus grand changement apparent. Il se gausse, rétrospectivement, de ceux qui ont pu croire à l'idéal communiste: des imbéciles, ou «des opportunistes qui ont cru pouvoir en tirer profit. » Peut-être existe-t-il d'autres explications? 20

Les parents de Janos Kis - qui deviendra en 1990 le chef de file des Démocrates Libres - ont été tous deux membres du Parti Communiste, illégal jusqu'en 1945, et farouches résistants anti-nazis. Ils appartiennent à la génération, politique du moins, de Laszlo et Julia Rajk, d'Imre Nagy, de Gyargy Lukacs... On ne peut pas dire qu'il s'agisse d'une floppée d'imbéciles. Ni de profiteurs, à l'époque où cette appartenance pouvait vous coûter la vie. Ivan Peta, quarante-six ans, est porte-parole des Démocrates Libres. Sous sa mèche de cheveux châtains ébouriffée à la Rimbaud, l'œil est bleu-gris. Il raconte avec émotion, et beaucoup d'humour pudique par-dessus. Ses parents étaient ouvriers: la. mère couturière, le père menuisier. Il est essentiel de préciser qu'ils sont juifs, ce qui détermine en soi un milieu social en Hongrie. Parce qu'il existe dans ce pays, comme dans toute l'Europe centrale, une ancienne tradition d'antisémitisme. Et que le groupe ethnique (magyar, allemand, serbe, juif...) était signalé à l'état civil et sur les cartes d'identité, au temps de la Monarchie et de la Régence.
«

Etre juif en Hongrie, commente Ivan Peta, ça n'a jamais

été un avantage. Juif et riche, on vous trouvait des excuses: il existait même une grande bourgeoisie et une aristocratie juives très brillantes. Mais juif, pauvre et ouvrier, c'était trop...»

Les prolétaires juifs rejoignaient donc avec ferveur les organisations ouvrières ou politiques qui promettaient l'égalité de tous. Le communisme était interdit sous Horthy, les sociauxdémocrates constituant le seul parti de gauche toléré (à condition toutefois de ne jamais critiquer la régence elle-même). Mais dans les grandes villes, le Parti Communiste existait officieusement, grâce à des partisans qui s'étaient refusé à émigrer, comme Laszlo et Julia Rajk. Et le père d'Ivan Petô était membre d'une cellule clandestine. Le soir ou le week-end, il fréquentait une association sportive, beaucoup plus politisée que sa raison sociale ne le laissait deviner.
«

Il faut savoir aussi, précise Ivan, que jusqu'après-guerre, les

Juifs n'étaient pas des soldats comme les autres: ils n'avaient pas le droit de porter les armes, parce qu'on les soupçonnait 21

de multiples fidélités; ils accomplissaient ce qu'on appelait sans état d'âme superflu les travaux forcés, c'est-à-dire les corvées et les tâches lourdes, jusque sur le champ de bataille. Les conditions de vie étaient intolérables: ils étaient traités comme des

chiens. On les punissait d'être juifs.

»

Le père d'Ivân Peta a survécu à la guerre; mais ç'a été pour lui une expérience déterminante. Son frère, surpris en train d'imprimer un journal clandestin, a été exécuté par les CroixFléchées. Leur sœur a été déportée - on n'a jamais su où. Elle a disparu. La famille maternelle d'Ivân a été décimée. Tout cela pour dire qu'il est absolument logique que les parents d'Ivân s'enrôlent au Parti Communiste après-guerre. Aujourd'hui, Ivân pense qu'ils ont été abusés cyniquement. Le régime a littéralement victimisé des gens qui ne demandaient, au fond, qu'à tourner la page, au moins pour eux-mêmes; il a exacerbé leurs rancœurs. Ils ont cru qu'ils pouvaient troquer leur identité juive, dont on leur faisait sentir le poids de souffrance, contre la glorieuse étiquette de communiste. Et que cette judaïcité, fardeau incompréhensible pour des incroyants, élevés sans culture juive, allait enfin s'effacer. Des parents se croyaient même obligés, souvent, de cacher leur identité juive à leurs enfants. Comme ouvriers aussi, on les a bernés: on a confié de petites responsabilités à tous ces néophytes qui n'avaient aucune formation: on leur a fait croire qu'un ouvri~r pouvait être aussi compétent qu'un diplômé, de chic. Evidemment, ils sont devenus des inconditionnels du nouveau régime. Cela dit, ils n'ont bien sûr jamais pu devenir cadres du Parti. On n'était pas très riche, chez les Peta, mais ce n'était pas la misère non plus: le prolétariat moyen, enfin. Miklos Haraszti est né en 1945, à Jérusalem, où ses parents s'étaient réfugiés en 1939. C'est parce qu'ils ont cru que le spectre de l'antisémitisme était vaincu, grâce aux lendemains socialistes qui chantent, qu'ils sont revenus à Budapest en 1948. Naturellement, ils étaient tous les deux communistes convaincus, et membres du Parti. Le père de Miklos est horloger, sa mère traductrice technique dans une entreprise. Lâszlo Sândor est depuis 1988 secrétaire national du syndicat communiste, le S.Z.O.T. aujourd'hui rebaptisé S.Z.O.S.Z. 22

pour faire plus réformiste. Pas très grand, brun, le visage rasé de près, toujours souriant, Liszl6 Sandor a le côté boyscout du militant sincère qui ne. comprend pas bien pourquoi la réalité donne tort à l'idéologie. Il est né le Il juin 1949, dans une famille modeste: son père et son grand-père étaient cheminots, et son père est devenu assez jeune chef de gare. Il fut nommé en Transylvanie, où il rencontra sa femme. Après la guerre, il a fallu céder la Transylvanie à la Roumanie, et la famille de Laszl6 Sandor est revenue en Hongrie intérieure. «En 1946, mon père a été mis sur une liste noire:
la

rumeur

disait qu'un chef de gare promu si jeune avait dû utiliser des appuis politiques louches.»

Le père Sandor est rétrogradé, muté dans le nord de la Hongrie, à Salg6tarjan: une région de mines de charbon, exploitées depuis cent ans, où l'on a développé la verrerie et la métallurgie. Sandor adhère au Parti. Oh! Ce n'est pas un fanatique: le seul journal qu'il lise fidèlement, c'est le Népsport (le Sport du Peuple). Auparavant, la famille était vaguement d'esprit social-démocrate. Mais évidemment, le coup de la rumeur et ses conséquences ne lui ont pas fait regretter l'ancien régime. Au contraire: pour un prolétaire, vive le pouvoir des prolétaires. Il reste àSalg6tarjan, mais redevient chef de gare avec le nouveau régime. La vie des Sandor s'écoule désormais paisiblement.

* * * Il serait faux cependant de croire que les seules victimes du système habsbourgeois, ou pseudo-habsbourgeois sous Horthy, ont appelé de leurs vœux un régime radicalement opposé, et que l'esprit de revanche explique l'audience du communisme dans cette partie du monde. La longue survivance du féodalisme monarchique, puis de ses séquelles même après-guerre, suscitait parmi des intellectuels et des privilégiés hongrois nombre de critiques sociales et morales. Le philosophe Gyôrgy Lukacs était né en 1885 dans un milieu de grands bourgeois capitalistes: son père était ban23

quier. Ses parents habitaient avenue ,Andrassy, l'équivalent de l'avenue Victor-Hugo parisienne. Ecœuré par les idéologies et les institutions européennes du début du siècle, monstrueuses responsables de la Première Guerre mondiale, Gyôrgy Lukacs s'est enthousiasmé pour Lénine et la Révolution de 1917. De sa vie, il n'en a démordu, quelles que soient les avanies qu'il récoltera de la part du Parti Ouvrier hongrois. Jusqu'à son dernier souffle, en 1971, il réaffirmera encore et toujours qu'une lutte efficace contre l'extrêmedroite n'était possible que grâce au communisme. On a du mal à se représenter aujourd'hui ce qu'était la Hongrie jusqu'en 1945: sous prétexte de catholicisme national, elle imposait une religion d'Etat, avec en$eignement religieux obligatoire dans les écoles et lycées publics où l'on, contrôlait étroitement la pratiqu«; dominicale des élèves. L'Eglise dirigeait les ministères de l'Education et celui de la Santé; elle était en outre le plus gros propriétaire immobilier et terrien du royaume. Tous les évêques siégeaient de droit au Parlement. Le cléricalisme tenait lieu de système social. Le cardinal Mindszenty peut écrire dans ses Mémoires:
«Le 1erJévrier 1917, je suis nommé professeur de religion au lycée d'Etat de Zalaegerszeg... Je devins membre de la direction des coopératives de crédit, membre du conseil municipal et rédacteur à l'hebdomadaire du Comitat de Zala... Notre jeunesse était organisée en Association Nationale de la Jeunesse Catholique et en Mouvement de la Jeunesse Ouvrière. On leur inculquait un enseignement religieux et pa-

triotique.

»

Comment nous fera-t-on croire que cette collusion entre des pouvoirs temporels et spirituels, voire obscurantistes; cette imbrication forcenée des valeurs pédago-religioso-patriotiques, au mépris de toute liberté de pensée; ce couvercle pesant sur un régime féodal ainsi justifié par la volonté divine et l'ordre naturel, n'ont été honnis que par des marginaux, pauvres ouvriers ou paysans illettrés? Ce qui est plus contestable, ce sont les moyens par lesquels ces invraisemblables archaïsmes ont été rejetés.

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