L'Escadron Médicis

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1557.
Alors que le royaume de France est gangrené par la montée du Protestantisme, la Cour du roi Henri II et de Catherine de Médicis vit au rythme fastueux de la Renaissance.
Écartée du pouvoir par Diane de Poitiers, maîtresse de son royal époux, la Médicis veille dans l’ombre et charge la jeune comtesse Marie de Soissy d’être son espionne et de lui rapporter les moindres rumeurs concernant les affaires d’État. Mais les intrigues de la Cour peuvent parfois conduire au pire, et la jeune femme va devoir passer par de terribles épreuves pour servir sa souveraine.


Publié le : mercredi 16 septembre 2015
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EAN13 : 9782332978622
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ISBN numérique : 978-2-332-97860-8

 

© Edilivre, 2015

Prologue
24 avril 1558
Paris

Haletante, Marie courait aussi vite qu’elle le pouvait. Les pans de sa robe rendaient sa progression difficile. Son corps tremblait de tous ses membres. Elle sentait la sueur couler le long de son dos. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Elle en ressentait une violente douleur qui la transperçait. Mais elle devait faire vite. Il n’y avait pas de temps à perdre. Elle essaya de faire taire la douleur en se concentrant sur ce qu’elle avait à faire. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Depuis le début, il avait été là, sous ses yeux. Il avait vécu parmi les courtisans. Et elle n’avait rien vu venir. Aujourd’hui, son erreur pourrait entraîner des conséquences dramatiques pour le royaume. Si elle arrivait trop tard, elle ne se le pardonnerait jamais.

– Quelle idiote, bon sang, se sermonna-t-elle.

Elle avançait à toute vitesse, mais une foule compacte de courtisans commençait à se rassembler dans la cour du Louvre pour assister au mariage du Dauphin. Bientôt, ils quitteraient le château pour rejoindre la cathédrale, où devait avoir lieu la cérémonie. Marie dut jouer des coudes pour rejoindre sa destination. Elle entendit au passage quelques injures alors qu’elle bousculait un petit groupe de gentilshommes. Elle était à bout de souffle. Elle serra entre ses doigts le manche de son poignard, qu’elle tenait fermement caché dans les plis de sa robe. Cette fois, il ne lui échapperait pas. Quoi qu’il se passe, elle lui ferait payer. Elle avait foi en elle. Même si elle devait y perdre la vie, elle ferait triompher la justice. Elle arriva enfin à la hauteur de la chapelle royale. Elle jeta un regard ébahi à l’édifice. Il n’y avait personne à l’extérieur. Elle scruta les alentours en quête d’une idée. Elle devait agir, vite. Mais, comment parviendrait-elle à l’empêcher de nuire ? La tâche s’avérait ardue. Elle réfléchissait, quand deux mains puissantes l’attrapèrent par les épaules, manquant la faire tomber.

– Tu ne devrais pas être ici ! éructa l’homme.

Avril 1557
Blois

1.

– C’est intolérable, intolérable ! Vous m’entendez Montmorency ?

Le connétable, Anne de Montmorency, acquiesça poliment. Il avait rarement vu le roi dans un tel état. Il fulminait de rage. Son visage, d’ordinaire si séduisant, était déformé par la colère.

– Comment osent-ils, comment osent-ils, ces maudits hérétiques ! C’est incompréhensible enfin. Depuis combien de temps nous battons-nous pour remettre ces damnés dans le droit chemin, combien ?

– Depuis des années, Sire.

Le connétable sentit la sueur perler sur son front. Parler des hérétiques était un sujet qu’il abhorrait. Plus encore lorsque son interlocuteur était le roi.

– C’est insupportable, cette provocation ! Insupportable !

– Malheureusement, Votre Majesté.

Le roi, dans un accès de rage, froissa brutalement la missive qu’il tenait dans la main, et la jeta en travers de la pièce. Il haletait tel une bête sauvage. Piétinant de long en large, tournant et retournant dans son cabinet du château de Blois. Montmorency contempla le morceau de parchemin tombé au sol. Comment une si petite chose pouvait-elle avoir de si lourdes conséquences ? se demanda-t-il. Depuis des décennies qu’il servait le roi de France, jamais il n’avait eu à affronter pareil ennemi. Pourtant, il avait combattu en Italie aux côtés du roi François. Il avait dirigé des armées. Il avait défendu des villes, commandé des hommes, versé lui-même son sang pour la gloire du royaume. Il avait négocié avec les plus grands hommes d’Europe, avec l’empereur Charles Quint, avec le pape Paul III. C’était pour cela qu’il avait acquis sa position au sein de la Cour. C’était la raison pour laquelle le roi Henri, son cher Henri, lui faisait confiance. Mais, à présent, il se sentait démuni face au problème protestant et cela le mettait hors de lui.

– Des immondices, de la diffamation, de la trahison, voilà ce que c’est !

Le connétable releva la tête. Il lui fallait attendre que la tempête passe. Le roi Henri était un homme sage, comme son père, cultivé et intelligent. Seulement, depuis quelque temps, sa patience semblait s’affaiblir. Avec l’âge, il devenait coléreux et d’humeur changeante.

– N’est-il pas suffisant que je m’épuise à combattre nos ennemis extérieurs ? Car nous sommes seuls, mon compère, seuls face à nos ennemis. Ce maudit Philippe d’Espagne a les mêmes ambitions que son père. Cela est pire encore depuis qu’il a épousé Marie Tudor. Il a maintenant des appuis en Angleterre. Nos ennemis nous encerclent. Mais cela, ces maudits huguenots n’en ont cure.

Le visage du roi était à présent écarlate. Il semblait porter le poids de sa charge avec de plus en plus de peine. La situation de la France était critique. Philippe II d’Espagne avait succédé quelques mois plus tôt à son père, le grand Charles Quint. En plus de l’Espagne, il régnait sur tout le Saint Empire Germanique. En 1554, il avait épousé Marie Tudor, fille d’Henry VIII et reine d’Angleterre. Henri se trouvait donc isolé, encerclé par ses ennemis. Comme son père, il avait toujours, en lui, ce rêve irréalisable de récupérer les possessions italiennes qui auraient dû lui revenir. Mais s’opposer à l’empereur n’était pas une sinécure. Il en avait fait les frais à plusieurs reprises. Trente ans auparavant, il avait même été, avec son frère, le prisonnier de Charles Quint. Quelques semaines plus tôt, il avait passé un accord secret avec le Pape, Paul IV, et venait d’envoyer le duc de Guise prendre Naples aux Espagnols. Cette nouvelle campagne d’Italie était coûteuse et Henri en connaissait l’enjeu. La tension qu’il ressentait était donc extrême. Et puis, il y avait eu cet incident en plein milieu de Blois, alors que le roi et sa Cour s’y trouvaient. Le connétable s’avança dans la pièce pour récupérer le feuillet de papier traînant sur le sol. Il le défroissa et le relut encore. Deux jours plus tôt, un homme arrivé de Meaux avait distribué dans une auberge un pamphlet dont le destinataire n’était autre que le roi. Le message avait été imprimé sur du papier. On y comparait le roi aux empereurs de Rome. On l’accusait de martyriser les luthériens comme les premiers empereurs romains avaient martyrisé les chrétiens. On le comparait à un tyran, lui promettant la damnation éternelle. Quelle ignominie, pensa Montmorency. Fort heureusement, on avait été prévenu à temps.

– Le coupable a été puni, Votre Majesté. J’ai fait le nécessaire pour que chaque copie de cet abject message soit récupérée et détruite.

– Et vous avez bien fait, comme à l’accoutumée, mon cher. Mais sera-ce suffisant ? Inutile de répondre, Montmorency. La réponse est non. Bien sûr ! Combien déjà ont été passés par le feu ? J’ai rédigé des édits. J’ai donné aux parlements toutes les prérogatives nécessaires pour lutter contre ces mal-sentants. La chambre ardente de Paris n’a-t-elle pas rendu des centaines d’arrêts ? Non ! Quoi que l’on fasse, mon ami, ces maudits hérétiques émergent de partout. Comment pourrait-il en être autrement ! On murmure que certains ont été contaminés par cette infection au sein même de la Cour !

Le roi avait appuyé volontairement cette dernière phrase, à la plus grande horreur du connétable. Malgré leur discrétion, certains nobles semblaient adhérer aux idées de la Réforme. Un mouvement de sympathie pour les hérétiques s’élevait, jusque dans l’entourage le plus proche du roi. Montmorency le savait bien. Mieux que personne. Ses propres neveux avaient à plusieurs reprises exprimé leur penchant pour cette nouvelle foi. Si le souverain feignait d’ignorer la vérité, le connétable savait qu’il n’en était rien. Pour le moment, il faisait preuve d’indulgence. Il fermait les yeux sur cette situation inédite. Mais qu’adviendrait-il si un jour ce n’était plus le cas. Si, poussé à bout, le souverain ordonnait à tous de jurer fidélité et allégeance à Rome et au roi de France. Tous les nobles s’y résigneraient-ils ? Le connétable en doutait. Certains, même s’ils se faisaient discrets, semblaient déjà tout acquis à la cause protestante. Leur fidélité au roi transcenderait-elle leurs croyances les plus profondes ?

*
*       *

La trappe de bois se referma sur la scène, laissant le roi à ses tourments. Marie en avait assez entendu. Elle sortit de sa cachette. Ses muscles étaient endoloris par l’heure qu’elle venait de passer accroupie. Elle s’étira et épousseta machinalement sa robe. La position était inconfortable. Mais c’était l’unique moyen pour elle d’avoir un aperçu précis de la pièce et de ses occupants. L’étroit couloir dans lequel se trouvait Marie était froid et humide. L’austérité du lieu n’était que trop explicite. Peu de gens passaient par là. Comme presque toutes les grandes demeures royales, le château de Blois avait ses passages secrets. Peu nombreux étaient les rares initiés qui en connaissaient les recoins. Un œil avisé aurait certainement pu remarquer que le château ne présentait pas tout à fait les mêmes dimensions à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais était-ce bien là les préoccupations des chanceux fréquentant la Cour ? Bien sûr, on était familier des cachettes et autres portes dérobées. Mais, la Cour étant un lieu de vie public, on n’ignorait rien des faits et gestes de la famille royale. Nul besoin d’aller chercher l’indiscrétion, c’était elle qui venait à vous. Marie, elle-même, ne s’en était guère préoccupée. Jusqu’au jour où la reine l’avait initiée à ce dédale de couloirs parcourant le palais du côté des loggias. Catherine de Médicis était une femme avisée, intelligente. Elle était hautement investie de ses devoirs de souveraine. L’intérêt de la France, disait-elle, transcende de loin l’ambition, aussi grande soit-elle, des pauvres âmes que nous sommes. Elle avait pris conscience que sa propre vie s’était effacée au profit de celle du royaume. Aussi prenait-elle à cœur d’en connaître tous les échos. La prédominance de Diane de Poitiers était une entrave insupportable pour la reine, que l’on tenait éloignée des affaires du royaume. Comme on lui avait expliqué au début de son règne, elle n’était qu’un ventre fertile dont le devoir était de faire perdurer la lignée des Valois. Mais la ruse et l’habileté de la Médicis, cachées derrière une feinte candeur, en faisaient une personne bien plus avisée que la Sénéchale. Elle observait, elle analysait, elle raisonnait. Elle donnait sa confiance avec parcimonie. Catherine avait goûté avec allégresse la régence qu’elle avait exercée en 1552, alors que le roi faisait la guerre à l’empereur. Elle avait assumé cette charge avec zèle et en avait retiré un goût prononcé pour le pouvoir. Depuis lors, elle s’évertuait à garder un œil, parfois à distance, sur les affaires de l’État. Elle avait d’abord fait de sa proche amie, la comtesse d’Urfé, ses yeux et ses oreilles à la Cour. Puis elle avait confié cette tâche à Marie, jeune comtesse de Soissy, qui vivait dans son entourage depuis plusieurs années. Être une femme était un avantage considérable. Comment aurait-on pu la soupçonner d’indiscrétion, alors que l’on pensait communément la femme comme l’inférieur de l’homme. La femme était séduisante, amusante, instruite, galante. Parfois, elle se révélait dupe, fallacieuse et influencée par ses humeurs. Mais n’avait-on jamais vu de femme assez impassible, assez pondérée, assez capable pour maîtriser les arts de la politique aussi bien qu’un homme ? Ce lieu commun était un avantage indéniable.

Marie parcourut l’étroit couloir de pierre et arriva devant un tortueux escalier en colimaçon. Le passage était rendu plus ardu par la proéminence de sa robe. Fort heureusement, l’escalier ne comptait que seize marches. Arrivé en bas, on se trouvait pris au piège, face à un mur. Marie tâtonna de son pied le bas du mur. Ce geste, elle l’avait répété des centaines de fois. L’obscurité ne ralentissait donc pas ses gestes, qu’elle faisait machinalement. Elle sentit une proéminence sous sa chaussure. Un épais morceau de bois dépassait du mur sur environ quinze centimètres. Marie appuya dessus de toutes ses forces et poussa le mur avec ses deux mains. Un léger déclic se fit entendre et le mur coulissa vers la droite. Un sinueux passage venait de s’ouvrir devant la jeune femme. Elle s’y faufila et prit soin de bien repousser le mur derrière elle, ne laissant plus apparaître qu’un panneau de bois tapissant le mur. Marie balaya du regard la petite pièce dans laquelle elle venait de pénétrer. Un sourire se dessina sur ses lèvres.

– Un passage secret au beau milieu des latrines, une bien curieuse idée ! pensa-t-elle.

Elle n’eut que quelques pas à faire pour faire face à la porte qui permettait l’accès aux commodités. On y avait fait installer un loquet de fer pour plus de confort. Marie souleva le loquet et sortit d’un air nonchalant. Elle croisa un groupe de jeunes femmes, nouvelles à la Cour et leur sourit poliment.

2.

Madeleine de Pierrelaye rendit son sourire à Marie de Soissy. Elle était accompagnée des autres nouvelles demoiselles d’honneur de la reine. Arrivées un mois auparavant à Blois, Catherine avait décidé de les présenter officiellement à la Cour. Les seize jeunes femmes seraient mises à l’honneur lors d’un ballet où chacune représenterait une des seize régions du royaume. Chaque après-midi, elles s’entraînaient avec un maître de danse.

– Ma robe est presque terminée, s’enthousiasma Louise de Vitry.

La jeune femme qui devait représenter la Provence avait choisi une robe de couleurs vives. Elle y avait fait coudre des pierres précieuses représentant des citrons et des oranges. Madeleine écouta chacune décrire sa tenue pour le ballet. Catherine de Cypierre avait choisi la Bourgogne et pris pour symbole la vigne et le raisin. Jeanne de Bourdeille préparait une superbe tenue d’amazone, en hommage à la Guyenne, terre des hommes de guerre. Madeleine, elle, voulait représenter sa Normandie natale. Depuis plusieurs jours déjà, elle s’affairait à terminer une superbe robe bleue avec des reflets brodés verts. Elle y avait ajouté de fins voiles teints aux couleurs du ciel. Elle voulait symboliser la mer. Bientôt, ses pensées la menèrent vers le domaine de sa famille, à Pierrelaye, en Normandie, non loin de Caen. Elle songeait aux prairies, aux rivières, aux champs de blé. Tout dans sa terre natale lui manquait. Elle songeait à ses parents. À tout juste quinze ans, Madeleine avait vécu sa vie entière en Normandie. Sa mère lui avait parlé de plusieurs séjours à la cour lorsqu’elle était encore enfant mais elle n’en avait que de vagues souvenirs. Elle ne pouvait imaginer quitter ce lieu si cher à son cœur. Sur ce point, elle ressemblait beaucoup à son père. Gentilhomme normand, François de Pierrelaye aimait la simplicité de la vie provinciale. Sa mère, en revanche, s’était mal accommodée de cette vie. Italienne de naissance, Julia Renata de Pierrelaye faisait partie des dames de compagnie qui avaient accompagné la reine Catherine de Médicis en France. Elle avait été une amie proche de la souveraine. Du même âge, elles s’étaient rencontrées à Florence où elles étaient nées toutes deux. Julia était la fille d’un noble italien possédant un important domaine en Toscane. Elles s’étaient vite liées d’amitié et Julia se souvenait parfaitement de ses nombreuses visites à son amie au Palazzo Medici. De la peur que lui inspirait la tante de cette dernière, Clarice Strozzi. Elles avaient été séparées quand son père avait décidé de partir vivre sur ses terres de Toscane, pour se protéger du désordre que créaient les adeptes de Savonarole et les mercenaires de l’empereur, Charles Quint. Julia était alors âgée de onze ans. Elles ne s’étaient retrouvées que quatre ans plus tard, lorsque son père fut appelé à Rome par le Pape Clément VII, le propre cousin de Catherine. C’est tout naturellement que Julia avait été invitée à la suivre, quand elle quitta Florence, le 1er septembre 1533, pour épouser Henri duc d’Orléans, second fils du roi François Ier. Julia avait alors vécu à la cour de France. Puis, son mariage avec le seigneur de Pierrelaye l’en avait éloigné. Julia aimait profondément son époux mais Madeleine savait que la vie de cour lui manquait. Elle s’ennuyait profondément dans la campagne normande. C’était Julia qui avait personnellement demandé à la souveraine de prendre sa fille comme demoiselle de compagnie. La nouvelle était parvenue à Pierrelaye alors que l’hiver s’annonçait. Pendant des jours, le manoir familial, symbole de la puissance passée des Pierrelaye, avait été envahi par les artisans et les marchands. Julia avait pris soin de préparer un trousseau digne de sa fille. La mère de la jeune femme avait été dans un véritable état d’euphorie. Elle avait pris soin d’éduquer sa fille aux usages de la Cour. Madeleine était une jeune femme cultivée et raffinée. De plus, c’était une excellente cavalière. Assurément, Julia était persuadée que sa fille plairait à la reine de France. Son père, François de Pierrelaye, avait semblé moins enthousiaste. Madeleine était son seul enfant et il regrettait de la voir partir loin de lui. Il éprouvait une réelle affection pour cette fille qui lui ressemblait tant. Pourtant, il le savait, elle avait également beaucoup de points communs avec sa mère. Malgré la peur qui l’avait tenaillé en la laissant partir dans ce monde impitoyable, et par trop dangereux pour les jeunes filles, qu’était la Cour, il n’avait pas douté qu’elle y brillerait comme elle brillait à Pierrelaye. Mais, la séparation avait été une déchirure pour lui. Madeleine ressentit une immense tristesse alors qu’elle pensait à ses parents. Même si elle avait été plus qu’enthousiaste de rejoindre l’entourage de la reine, sa famille lui manquait terriblement. Elle passa sa main autour de son cou et caressa des doigts le magnifique pomander ciselé en or et orné d’émaux que lui avait offert sa mère. Dessus était gravé un M enlaçant un P et, en dessous, on avait taillé une petite rose, symbole des femmes de Pierrelaye. La petite cage sphérique ne contenait pas moins de cinq parties. Chacune d’elle portait le nom de la poudre parfumée qu’elle contenait : ambre, anis, jasmin, cannelle. Le dernier compartiment était le plus étonnant. Il contenait une pâte à la vanille. La vanille était une épice que les Espagnols avaient ramenée des Amériques à peine quelques années plus tôt. Elle était encore très rare sous forme de pâte parfumée, et surtout très chère. Madeleine avait été séduite par cette fragrance nouvelle qu’elle n’avait sentie qu’une seule fois, chez un parfumeur renommé de Rouen. Madeleine ouvrit discrètement le bijou qu’elle portait et huma un instant la suave odeur de vanille qui lui rappelait sa famille. Cela la rasséréna.

– Madeleine, Madeleine…

Les mots de Diane de Brissac tirèrent Madeleine de sa rêverie. Elle referma le pomander et sourit à son amie.

– Eh bien, à quoi penses-tu ?

– Euh… à rien, rien du tout, répondit Madeleine penaude.

Diane lui lança un regard dépité et reprit sa conversation, alors qu’elles se promenaient dans les couloirs du château royal de Blois.

3.

Girolamo Strozzi se tenait immobile sur le pont d’une des galères qui l’amenait en France. Le regard fixant l’horizon, il contemplait l’océan. Il n’avait pas l’âme d’un marin. Les premiers jours en mer furent pour lui un supplice. La mer, pourtant peu agitée, lui avait causé de vilaines nausées. Vomissant tout son soûl, il avait dû rester alité près de deux jours avant qu’enfin son corps ne fût habitué aux remous incessants des vagues. Cette faible résistance lui attira les moqueries de son oncle, Piero Strozzi, maréchal de France.

– Eh bien, mio nepote, la mer t’aurait-elle vaincu ?

– Je dois avouer, avait répondu Girolamo en hoquetant, qu’elle s’avère être une ennemie redoutable.

– Comme tout ce qui est de sexe féminin, je le crains.

Girolamo avait esquissé un sourire. Piero s’appuya sur le bastingage, le regard dans le vague. Girolamo posa son regard sur cet homme qu’il respectait. Grand, de belle prestance, Piero Strozzi affichait une forme remarquable pour un homme de quarante-sept ans. Ses traits étaient avenants. Il avait un beau visage qui faisait des ravages auprès de la gent féminine. De prime abord, sa bonhomie mettait en confiance. Pourtant, Piero était toujours un redoutable guerrier. Il était l’exemple même de ces superbes condottieri italiens qui s’étaient mis au service de la France d’Henri II. Girolamo était fier de posséder une telle ascendance. La famille Strozzi, cousine de celle de la reine Catherine de Médicis, avait un pouvoir et un rayonnement importants en France et en Italie. Roberto, un autre de ses oncles, était un très riche banquier dont la fortune, disait-on, surpassait celle des Médicis. Girolamo était le fils illégitime de Léon Strozzi, le frère cadet de Piero. Il avait vécu dans la famille de sa mère, une jeune noble florentine qu’on avait enfermée au couvent après la naissance de son fils bâtard. En 1554, il avait fui cette famille qu’il détestait et s’était engagé auprès de son père et de ses oncles dans les guerres d’Italie qui opposaient la France et l’Empire. Malheureusement, son père avait trouvé la mort quelques mois plus tard à Piombino. Piero avait alors pris sous son aile protectrice ce neveu qu’il aimait bien et qui ressemblait beaucoup au jeune homme que lui-même avait été. Il avait appris au jeune homme les arts de la guerre et avait obtenu du Pape, en février 1556, la reconnaissance de sa filiation. Girolamo avait donc enfin pu porter le nom de son père et être reconnu comme membre à part entière d’une famille illustre. C’est ainsi, qu’en ce jour de juin 1557, il voguait en compagnie de son oncle vers la France, où il avait décidé de s’établir.

Piero tourna la tête vers son neveu et, voyant son air pensif, lui demanda :

– À qui penses-tu donc ?

– À la France, mio tio. J’ai hâte de fouler le sol de ce grand royaume.

– C’est un pays magnifique, c’est vrai. Le roi et la reine sont des souverains extraordinaires. Nous leur devons beaucoup.

– Je sais, mon oncle.

– C’est la raison pour laquelle, nous devons, quoi qu’il puisse advenir, leur rester fidèle.

Girolamo acquiesça et scruta à nouveau l’horizon. Bientôt, il pourrait apercevoir les rivages de ce pays, symbole d’espoir et de gloire pour lui, qui n’avait connu que l’humiliation réservée aux enfants illégitimes.

*
*       *

Enfin, arriva pour Girolamo le jour tant attendu où il posa le pied sur le sol de France. Les galères du Maréchal Strozzi avaient accosté à Marseille dans un climat d’allégresse. Le condottiere amenait avec lui deux otages importants : le marquis de Cavi et Pietro Carafa, les deux petits-neveux du Pape. Le roi Henri était las des éternelles traîtrises du souverain pontife. La guerre avec Philippe II n’en finissait pas et cela faisait des années qu’Henri essayait tant bien que mal de récupérer les possessions italiennes auxquelles il avait droit. Une nouvelle trahison politique du Pape l’avait convaincu d’agir fortement. Il avait fait parvenir une missive à Strozzi, lui commandant de s’en retourner à la Cour de France avec les deux précieux otages. Ainsi, la pression exercée sur le Pape le convaincrait sûrement de choisir plus judicieusement son camp. Le maréchal avait donc affrété de somptueuses galères et avait quitté l’Italie. Strozzi et sa suite restèrent quelques jours à Marseille avant de se mettre en route pour la Cour où les souverains l’attendaient avec impatience. La fabuleuse suite avait en chemin fait une halte à Lyon, où résidait actuellement Roberto Strozzi. Girolamo mit à profit ce séjour pour se familiariser avec cet autre oncle qu’il ne connaissait que de réputation. Piero, quant à lui, s’enquit auprès de son frère de l’état de ses placements financiers dans la banque familiale. Puis, ils se mirent en route pour Blois. Leur voyage fut moins agréable. Le temps était orageux. Ils traversèrent la vallée de la Loire sous une pluie battante. Les chemins boueux étaient de vrais bourbiers pour leurs chevaux. Ceux-ci peinaient à avancer, rendant la progression vers Blois plus lente que prévue. Les épaisses gouttes de pluie traversaient allégrement les vêtements et Girolamo se lassa vite d’être constamment trempé. Finalement, ils arrivèrent à destination après plusieurs jours d’un inconfortable périple. Le roi et le connétable de Montmorency, qui ne pouvaient attendre plus longtemps, vinrent à leur rencontre à peine eurent-ils passé les portes de la ville royale de Blois. Ce fut là la première rencontre de Girolamo avec le roi de France. Celle-ci se révéla fort surprenante. Piero lui avait parlé des magnifiques entrées royales et de la fatuité du souverain français. Le Maréchal n’avait pas de mots assez forts pour décrire la prestance du roi. Aussi, Girolamo fut-il incroyablement surpris quand il aperçut, venant vers eux, une dizaine de cavaliers dans le plus simple apparat. Henri II et Anne de Montmorency étaient vêtus de simples pourpoints brodés, dont le col, mal fermé, laissait entrevoir leur chemise blanche. Le roi avait la tête nue et ses cheveux et sa barbe étaient en désordre d’avoir chevauché à vive allure sous la pluie. Arrivé à leur hauteur, Henri sauta de cheval. Piero l’imita et les deux compagnons se donnèrent l’accolade.

– Mon bon Pierre. Vous voici enfin de retour, s’enthousiasma Henri.

– Majesté, s’inclina Piero respectueusement.

– Votre voyage fut-il bon ?

– Il le fut, merci Votre Majesté. J’aurais néanmoins aimé être de retour avec de meilleures nouvelles.

– Ne vous reprochez rien, mon bon ami. Ce faquin de Philippe s’est encore joué de nous. Cela devient une habitude usante, avouerais-je. Mais, cessons de nous tourmenter, bientôt, la chance va tourner, mes astrologues me l’ont affirmé. Où sont donc nos deux invités ? demanda le roi en relevant la tête par-dessus celle du Maréchal.

Piero fit un signe à Girolamo qui s’avança en compagnie de Cavi et Carafa. Ils descendirent tous trois de cheval et s’inclinèrent devant le roi. Piero s’approcha et désigna de la tête les deux neveux de l’évêque de Rome. Henri s’approcha et les examina avec attention. Il les invita à se relever.

– Sachez, Messeigneurs, que vous serez traités en notre Cour comme nos hôtes. Vos appartements et vos personnes seront gardés en permanence pour assurer votre sécurité. C’est notre vœu le plus cher que votre oncle, Sa Sainteté, accède rapidement à notre demande concernant le royaume de Naples et de Florence. Ces provinces reviennent à la France par héritage et il est insupportable qu’elles nous soient spoliées par un étranger espagnol.

Les deux hommes se regardèrent, ne sachant pas quelle position adopter. Ils s’inclinèrent à nouveau et remercièrent en italien le roi pour sa prévenance à leur égard. Henri adressa un clin d’œil à Piero, qui sourit en retour. Alors qu’il remontait en selle, Piero héla le roi.

– Il y a une personne que j’aimerais présenter à Votre Majesté, si vous nous le permettez.

Henri fit un signe de la main. Piero invita son neveu à s’avancer.

– Voici Girolamo Strozzi, mon neveu, le fils de notre regretté frère Léon. J’ai décidé de l’associer à mes affaires. Il possède de nombreuses vertus qui me seront utiles.

Girolamo se pencha en avant et salua le roi.

– Nous vous accueillons avec joie à notre Cour, jeune Strozzi.

Cela dit, il éperonna son cheval et s’en retourna vers le château. Piero fit un signe de contentement à son neveu et ils se remirent en route à la suite du roi.

4.

– Hummmm…

Les gémissements de la belle firent monter l’excitation de Jean. Depuis plusieurs jours, une des filles de la taverne dans laquelle il se rendait dans la ville basse lui lançait des regards forts de sous-entendus. Elle devait avoir passé la vingtaine et présentait des atouts charmants à l’œil. Elle aidait son père à servir les clients de l’auberge. Mais, Jean la soupçonnait de pratiquer un autre genre de service. Un soir, l’esprit embrumé par le vin, il lui avait glissé quelques mots à l’oreille alors qu’elle servait son voisin de table. Elle l’avait alors invité à monter à l’étage dans sa chambre. À peine avait-elle passé la porte que Jean la plaqua vigoureusement sur le lit. Il l’embrassa goulûment, laissant monter en lui l’excitation. Elle le repoussa en riant. Elle dénoua sa robe, qui glissa lentement le long de son corps, pour finir par tomber à ses pieds. Jean découvrit, à la lueur des chandelles, un corps des plus exquis. Sa peau était laiteuse et ses longs cheveux blonds tombaient harmonieusement jusqu’au creux de ses reins. Jean l’attira à lui. Il caressa abondamment chaque partie de son corps. La belle émit de petits cris lorsqu’il lui mordilla les seins. S’ensuivit une véritable joute sexuelle. Jean comprit aussitôt que la jeune femme n’en était pas à son premier amant. Elle glissa ses mains expertes jusqu’au bas-ventre de Jean. Là, elle empoigna son sexe et répéta avec ardeur un même mouvement qui l’amena au bord de l’extase. N’y tenant plus, Jean renversa la demoiselle sur le dos et la pénétra violemment. Puis, leurs reins se mirent à balancer en cadence. C’est ainsi que Jean passa une bonne partie de la nuit à se rassasier des plaisirs de la chair.

Lorsqu’il s’éveilla au petit matin, la belle avait filé en le délestant, au passage, de quelques deniers. Les rayons du soleil, qui filtraient par un pan de bois qui tenait lieu de fenêtre, l’aveuglèrent. Jean s’étira longuement puis se résigna à se lever. Une légère odeur nauséabonde parvenait de la rue. Le soleil n’était pas encore haut dans le ciel que déjà la ville s’emplissait de badauds. On entendait des bruits de sabots claquer sur les pavés et le cri strident des roues d’une charrette. Jean sentit son estomac gargouiller. Il pensa aux menues pièces qui restaient dans sa bourse. Assurément, cela lui permettrait de se payer un bon déjeuner. Il fit quelques pas dans l’étroite pièce où il avait dormi et se pencha pour attraper ses vêtements qu’il avait laissés tomber sur le sol la nuit précédente. Il passa sa chemise, ses chausses et, enfin, son vieux pourpoint marron, tenu à la taille par une ceinture de cuir. Fin prêt, il se dirigea vers la porte. C’est à ce moment-là qu’un détail retint son attention. Il avisa quelque chose devant la porte. Il se pencha et s’en saisit. C’était un morceau de parchemin plié, qu’on avait dû glisser sous la porte alors qu’il dormait. Le parchemin ne portait aucun sceau. Jean le déplia et en lut le contenu. Un sourire illumina son visage.

– Enfin ! pensa-t-il.

*
*       *

Cela faisait près d’un mois que Jean attendait avec impatience une nouvelle rencontre avec ses coreligionnaires. Ses fonctions l’empêchaient de pouvoir être disponible aussi souvent qu’il le souhaitait. Aussi, fut-il satisfait quand il lut le message qu’il venait de recevoir. La date de leur prochaine rencontre y était inscrite. Il n’avait jamais pensé qu’un jour il renierait la foi de ses ancêtres. Mais les aléas du destin l’avaient fait embrasser la cause des protestants. Lui, celui dont on s’était moqué depuis son enfance, avait enfin trouvé le réconfort grâce aux douces paroles de Luther et de Calvin. Parfois, il repensait à sa vie. Il était le sixième fils d’un charron auvergnat. Sa mère, qui avait eu la fâcheuse tendance de trop materner cet enfant fluet et peu débrouillard, avait involontairement amené les autres enfants à concentrer leurs brimades sur Jean. Les dix premières années de sa vie avaient ainsi été essentiellement composées de vexations et d’humiliations, marquant profondément le jeune garçon. Puis, au cours de sa dixième année, une épidémie frappa la France, du Béarn au Dauphiné. Ses parents furent emportés tout comme une partie de ses frères et sœurs. Ce fut sa sœur aînée qui le recueillit. Elle était jeune mariée et attendait un enfant. Son époux avait de maigres revenus et accusait continuellement Jean de le dépouiller de son argent. Quand ce dernier avait atteint ses quatorze ans, une violente dispute l’avait opposé à son beau-frère. Ils avaient failli s’entre-tuer. N’étant plus le bienvenu sous le toit de sa sœur, Jean avait erré de ville en ville, cherchant par-ci par-là de maigres travaux à faire, en échange du gîte et du couvert. Un jour qu’il errait dans Paris, il avait appris que le palais recherchait des serviteurs. Il s’était présenté et avait été engagé comme valet de cuisine. Il avait pour tâche d’aider au service des repas et d’éteindre les chandelles quand tout le monde était couché. Cela lui assurait un petit revenu et, surtout, il était nourri et logé à la Cour. On lui avait aussi fourni des vêtements propres, plus adaptés à la fréquentation des nobles. Les années n’avaient cependant pas permis à Jean d’oublier les souffrances que l’on lui avait causées. Il était devenu acariâtre et mauvais.

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