L'Etat démiurge, le cas algérien

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EAN13 : 9782296400788
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L'ÉTAT

DÉMIURGE

Le cas algérien

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes Dans le cadre de cette nouvelle collection, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Ouvrages parus dans la coUection : - O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens.

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tes de la Tunisie coloniale (1929-1956). Juliette Bessis, La Libye contemporaine. Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre, (juin 1985), sous dir. J. Guérin. Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire Iveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. Famille et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Égypte-Algérie). Geneviève Dermenjian, La Crise anti-juive oranaise (1895-1905): L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. Christiane Souriau, libye: l'économie des femmes. Benjamin Stora, Messali Hadj (réédition). Claude Tapia, Les Juifs sépharades en France (1965-1985).

Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalis-

Ouvrages à paraître - Antonio Benenati, Les pavés de l'enfer, Italie et question méridionale, préface de L.-V. Thomas. - Caroline Brae de La Perrière, Les Employées de maison musulmanes en service chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). - Claude Chiclet, Le Parti communiste en Grèce (1941-1948). - Monique Gadant, Contribution à la lecture d'El Moudjahid, organe central du FLN (1956-1962). - Seyfettin Gürsel, L'Empire ottoman face au capitalisme. - Kamel Harouche, Les transports urbains dans J'agglomération d'Alger. - Danièle Jemaa-Gouzon, Logiques traditionnellesd'occupation dans l'Aurès : le cas de Beni-Souik. - Ahmed Khaneboubi, Les Premiers sultans mérinides : histoire politique et
sociale (1269-1331).

- Ahmed Koulakssis, Le Parti socialiste SFIOet l'Afrique du Nord: de Jaurès au Front populaire. - Gilbert Meynier et Ahmed Koulakssis, l'Émir Khaled, premier zaün ? Identité algérienne et colonialisme français. - Daniel Rivet, Lyautey et l'institution du protectorat français au Maroc (2 volumes). - Brahin Zerouki, L'Imamat de Tabar: premier État musulman du Maghreb. Pour tous renseignements au sujet de cette nouvelle collection et pour recevoir le dernier catalogue des Éditions L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytechnique, 75005 Paris. écrire à l'adresse suivante:

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Gauthier de Villers

L'ÉTAT

DÉMIURGE
Le cas algérien

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1987

ISBN:

2-85802-852-4

Introduction

L'objet de cette étude est le mode d'action de l'État algérien dans son entreprise d'industrialisation et de réforme agraire. En mettant ainsi l'accent sur l'étatique, nous ne faisons pas l'hypothèse que la société algérienne serait complètement dominée par l'État. L'État se veut démiurge, mais la société n'est pas d'argile et le démiurge est un apprenti sorcier. Notre enquête se trouve par là circonscrite : portant sur la logique de fonctionnement du pouvoir d'état, elle ne prétend pas rendre compte de l'évolution d'ensemble de la société. L'étude est centrée sur la période de la présidence de Boumedienne (1965-1978), et plus précisément sur les années 1970-1977 qui correspondent à l'application de deux plans de développement et de la révolution agraire. Cette courte période historique a bouleversé le visage de l'Algérie. Un processus brutal d'industrialisation a provoqué ou accéléré des changements sociaux, économiques, écologiques, sans doute largement irréversibles. La mort du pré~ident Boumedienne, survenue en décembre 1978, a entraîné un complet remaniement de l'équipe dirigeante. Très vite, le nouveau régime, celui de Chadli Bendjedid, dressera un bilan sévère de la décennie écoulée et tentera de redéfinir ou de redresser les orientations politiques. Certes, dès avant la disparition de Houari Boumedienne, le constat de déséquilibres fondamentaux dans l'évolution du pays avait conduit à la recherche de mesures correctives, mais, avec la succession, la remise en cause se fera plus radicale. Cependant, la complexité objective des problèmes, les répercussions des choix faits antérieurement, le caractère instable des rapports de force au sommet de l'État, le développement d'une contestation multiforme (à caractère religieux, ethnico-culturel, social)..., rendent la démar7

che du nouveau pouvoir hésitante et ambiguë. Depuis huit ans, l'Algérie est dans une période de transition. Une tendance à la libéralisation économique s'affirme nettement, mais on ne peut dire encore jusqu'où elle se développera et quelles en seront les implications générales.
... ... ...

Un grand nombre d'écrits ont été consacrés au régime Boumedienne. Un trait domine: la plupart analysent le système sociopolitique algérien en fonction d'une idée-force. Des auteurs mettront ainsi l'accent sur le rôle d'une « bourgeoisie bureaucratique» développant une forme de « capitalisme d'État », ou sur la montée au pouvoir d'une petite bourgeoisie engageant le pays dans une « voie non capitaliste de développement », ou encore sur l'ascension d'élites francisées imposant un projet de modernisation de type « européocentriste »... Mais l'État algérien n'a pas une nature simple. Il n'est pas, même « en dernière instance », l'expression d'un groupe social ou d'une tendance culturelle. Produit de l'évolution globale de la société, il est porteur de différentes forces et aspirations sociales; dimension spécifique du processus de changement social, il est l'agent de nouvelles structurations, la matrice de nouveaux rapports sociaux.. L'entreprise d'industrialisation et de réforme agraire impulsée et dirigée par cet État ne manifestera donc pas une logique unique (logique de classe, logique bureaucratique, logique d'un système de pouvoir patrimonial...). Il s'agit d'un processus complexe, à différents égards incohérent ou contradictoire, dont on ne peut rendre compte qu'en combinant différentes dimensions d'analyse. On nous reprochera cependant peut-être d'avoir accordé peu de place à l'une de ces dimensions, celle du culturel et, en particulier, de l'islam. Et, de fait, pour expliquer Jes orientations de la politique économique du régime Boumedienne, le mode de mise en œuvre de cette politique et le type de performances qu'elle réalise, nous mettons surtout l'accent sur des facteurs socio-économiques et sociopolitiques, tels que: le développement des aspirations populaires et le processus de radicalisation politique dans le contexte de la guerre de libération nationale; la disponibilité d'importantes ressources en devises grâce à la. valorisation d'une richesse naturelle, les hydrocarbures; la déliquescence des mouvements sociaux cristallisés et organisés qui accompagne l'affirmation de l'État. Nous montrerons que cette démarche est éclairante. Mais d'autres études cerneront mieux
. Ces brèves observations générales sur l'État algérien sont sans doute valables pour tout type d'État. 8

la part qui revient aux facteurs culturels. en analysant, par exemple, le rôle de l'islam dans la formation intellectuelle et morale de Boumedienne ou encore en mettant en évidence l'importance que revêt, dans l'évolution sociale et politique, le phénomène que P. Bourdieu et A. Sayad ont appelé le « dédoublement », cette forme de dualité dans les modèles culturels qui exprime la coexistence d'un processus d'acculturation, parfois mimétique, à la société moderne de type occidental et d'attitudes de repli sur des normes et des valeurs traditionnelles perpétuées sous des formes durcies, en partie dénaL'analyse des transformations sodo-économiques dans l'Algérie indépendante révèle de profonds écarts et discordances entre le projet du pouvoir et les résultats de son action. Elle constitue une illustration exemplaire de cette proposition de Weber, à laquelle celui-ci conférait valeur de loi historique: « Il est une chose incontestable, et c'est même un fait fondamental de l'histoire... : le résultat final de l'activité politique répond rarement à l'intention primitive de l'acteur. On peut même affirmer qu'en règle générale il n'y répond jamais et que très souvent le rapport entre le résultat final et l'intention originelle est tout simplement paradoxaJ2. » De nombreux auteurs (et c'est singulièrement vrai dans le champ des écrits concernant l'Algérie) cherchent à rendre compte de ce phénomène en recourant à l'une ou l'autre forme d'une sociologie « du complot» : le résultat, en apparence paradoxal, serait en fait la réalisation d'un projet inavoué ou non-conscient. Nous adopterons une tout autre problématique. Pour expliquer les effets « pervers» de l'activité politique en Algérie, il faut, d'une analyser les contradictions qui caractérisent la démarche de celui-ci. Ces contradictions découlent notamment de ces simples faits, si souvent oubliés ou sous-estimés, que la catégorie des agents de l'État ne constitue pas un groupe homogène et que les dirigeants d'un pays à l'instar du commun des mortels - n'ont pas un système d'attitude et de comportement cohérent, mais sont influencés par des idéologies et des cultures différentes et sont souvent confrontés à l'opposition de leurs options idéologiques et de leurs intérêts, matériels et symboliques.
part, prendre en considération les contraintes - imprévues ou plus fortes que prévues - que rencontre le pouvoir. Il faut, d'autre part,

turées 1.

-

. Ce type d'étude fait singulièrement défaut aujourd'hui. 9

NOTES
I

P. Bourdieu et A. Sayad, Le déracinement (La crise de l'agriculture tradition-

nelle en Algérie), Paris, Éd. de Minuit, 1964; en particulier. pp. 68-69, 164-165. G. Meynier a montré, en historien, le rôle capital du phénomène de « dédoublement» culturel dans l'évolution de la société algérienne colonisée: L'Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du xx' siècle, Genève, Librairie Droz, 1981 ; notamment, pp. 684-685, 745-746.
2 M.

Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Librairie Plon, 1959, p. 180.

10

Première partie

LA CONSTRUCTION DE L'ÉTAT INDÉPENDANT

Les caractéiistiques et les orientations de l'État algérien indépendant ne sont intelligibles qu'à la lumière de la lutte de libération nationale. Nous ferons débuter notre analyse à la périodè de la guerre d'indépendance (1954-1962), mais nous tiendrons compte du fait que cette guerre est l'aboutissement d'un long processus historique, celui du développement - à partir surtout des années vingt -- du nationalisme algérien.

12

Chapitre I

Guerre d'indépendance ,

et formation

de l'Etat national

1- 1. La structure sociale de l'Algérie au début des années cinquante
L'Algérie française est une colonie de peuplement. demeurée sous la domination politique directe de la métropole. Son système économique est de type à la fois colonial et impérialiste: il fonctionne au profit conjoint du capital métropolitain et d'une puissante bourgeoisie européenne locale. Nous n'avons pas à caractériser ici le mode d'insertion de cette bourgeoisie coloniale dans le capitalisme

. L'algérie comptait en 1954 près d'un million d'« Européens» ou « pieds-noirs» et 8,4 millions d'« Algériens ». Nous adopterons pour la période coloniale la convention qui consiste à appeler « Algériens» les seuls Algériens de statut musulman en leur opposant les « Européens» d'Algérie. Cette terminologie est la plus usuelle, mais elle est incorrecte: d'abord, parce que les « pieds-noirs» étaient devenus des Algériens (les nationalistes leur adresseront d'ailleurs des appels à ce titre) ; ensuite, parce que la population dite «européenne» comprenait une forte proportion de Juifs qui étaient des Algériens de souche. Naturalisés français en 1870, les Juifs algériens ont été assimilés (en tout cas sur un plan comme celui de la statistique) aux Européens d'Algérie (populations d'origine française, mais aussi italienne, espagnole, maltaise...). Notons que les documents officiels de la période coloniale distinguaient entre « musulmans )) et « non musulmans )). Nous utiliserons parfois nousmêmes ces termes. 13

français I. Mais nous montrerons, par quelques brèves indications, la position prépondérante qu'elle occupe dans la société algérienne. D'après le recensement agricole de 1950-1951, quelque 22000 exploitants européens, soit 3 070du total des exploitants, détiennent 29 0J0de la superficie agricole utile. L'agriculture coloniale est ellemême très concentrée: 6400 colons (moins du tiers de l'ensemble) exploitent 87 0J0des terres de colonisation. Possédant les meilleures terres et les exploitant avec beaucoup plus de moyens mécaniques et de moyens d'intensification que les agriculteurs autochtones, les colons s'approprient une part encore bien plus importante des richesses en termes de revenus qu'en termes de capital foncier. Selon les statistiques officielles, le revenu net du secteur agricole colonial représentait, en 1957, 58 0J0 du revenu net total de l'agriculture algérienne2. Dans les autres secteurs d'activité, la domination coloniale est encore plus forte. 15000 sociétés européennes assurent les trois quarts de la contribution du secteur économique non agricole à la formation du produit national. 150000 petites entreprises, dont les deux tiers sont « musulmanes », se partagent le reste3. En outre, la majorité écrasante des fonctions d'encadrement administratif et économique sont exercées par des Européens; dans les années cinquante, 82 0J0des techniciens et agents de maîtrise sont européens, 86 0J0des cadres de la fonction publique, 93 0J0des cadres supérieurs en général4. Cette domination économique et sociale est redoublée et consolidée par le système politique. Ce n'est qu'avec la Seconde Guerre mondiale, par une ordonnance de 1944 et une loi de 1947 (loi dite « du statut algérien»), que les Algériens «musulmans» acquerront la citoyenneté française. Mais il s'agit d'une citoyenneté tronquée. Ces réformes législatives instaurent, en effet, un système de représentation électorale spécifique aux départements algériens (le système du double collège) par lequel continue à être assurée une incontestable prépondérance de la minorité européenne dans la direction du pays. La contradiction sociale principale, celle qui oppose la grande masse des Algériens à la bourgeoisie coloniale, ne doit cependant pas masquer les différenciations internes à la société colonisée. S'il est vrai que les rapports d'exploitation directs, de forme salariale, lient beaucoup plus souvent les travailleurs algériens à des Européens qu'à d'autres Algériens (surtout dans les secteurs non agricoles). et que
. Selon des chiffres rapportés par A. Benachenhou, plus de 90 % de l'emploi industriel était, en 1954, procuré par les entreprises françaises (320 000 salariés sur
350 OOO)S.

Dans le secteur agricole, la situation est assez différente. R. Barbé estime, sur base du recensement agricole de 1950-1951, que les colons utilisaient l'équivalent de 196000 ouvriers permanents (Barbé convertit les journaliers en permanents en fonction du nombre de journées de travail qu'ils accomplissent) tandis que les agriculteurs algériens embauchaient l'équivalent de 116 000 salariés permanents et quelque 150000 métayers au quint (les khammès)6. 14

cela contribue à expliquer un certain refoulement des luttes de classes par le mouvement nationaliste, il ne nous parait pas légitime de parler pour autant d'une «unité infrastructurelle» de la société

algérienne7.

Il faut surtout relever ici l'importance de la concentration foncière dans le secteur agraire non colonial. Dans ce secteur, en 1950, les exploitants ayant au moins 50 ha forment 4 0,10 exploitants des et détiennent 38 0,10es terres. La superficie de ces grandes exploitad tions algériennes excède légèrement celle des exploitations coloniales de la même strate (2,8 millions d'ha contre 2,6). Mais ces dernières, du fait de la qualité de leur patrimoine foncier et de sa mise en valeur, étaient bien plus productives. Leur revenu brut était trois fois supérieur à celui de la grande agriculture algériennes. C'est pourquoi il reste justifié de dire que la question agraire était dominée par la question coloniale. Cette importante propriété foncière algérienne était le fait de trois catégories sociales9. En premier lieu, de puissantes familles aux traits semi-féodaux, issues de la noblesse militaire ou religieuse de la société pré-coloniale, se sont maintenues, parfois renforcées, à travers la colonisation; elles combinent souvent la possession de terres et de troupeaux, exploités de manière traditionnelle, avec une position d'agent politique de la colonisation (caïd, agha, bachagha) ou de fonctionnaire d'autorité. On peut identifier, en second lieu, une bourgeoisie agraire plus moderne, plus capitaliste. Elle présente dans une large mesure les traits d'une bourgeoisie citadine, c'est-à-dire qu'il s'agit de propriétaires qui, fréquemment, résident dans des villes et cumulent l'activité agricole et des activités non agricoles de type urbain (fonction publique, gros commerce...). Enfin, en troisième lieu, une petite bourgeoisie rurale (souvent à la fois agraire et commerçante) a, dans certaines régions, conquis une position solide. Ces différentes catégories d'exploitants agricoles aisés se sont renforcées dans les dernières décennies de la colonisation, particulièrement à partir de
la Seconde Guerre mondiale
10.

Cependant, au total, la bourgeoisie autochtone est peu nombreuse et peu puissante. Les quelques 25 000 grands propriétaires algériens (plus de 50 ha) recensés en 1950 sont le plus souvent des exploitants traditionnels, recourant aux formes anciennes de métayage plutôt qu'au salariat et retirant de l'exploitation extensive de leurs terres, une rente relativement peu élevée. La bourgeoisie citadine de souche précoloniale (bourgeoisie de rentiers, d'artisans, de commerçants, souvent en même temps lettrés et hommes de religion), qui se maintient dans des villes comme Constantine, Nédroma ou Tlemcen, a vu ses activités péricliter du fait de la concurrence du capital et des produits français 11. La bourgeoisie économique moderne, peu développée, est surtout commerçante, la bourgeoisie industrielle restant embryonnaire. Des catégories moyennes ont pris plus de poids. Les agriculteurs, 15

que l'on peut juger d'une relative aisance parce qu'il leur reste un certain surplus après qu'ils ont assuré la consommation de leur famille, soit très approximativement les propriétaires qui exploitent entre 10 et 50 ha, sont 167000 en 1950, ce qui représente - Européens exclus - 26 % des exploitants et environ 10 % de la population active agricole (masculine). Il est impossible de cerner avec précision les classes moyennes non-agricoles. Le recensement de la population de 1954 dénombre, parmi les actifs « musulmans », 89000 artisans et petits commerçants, 12000 commerçants dont l'importance de l'activité n'a pu être précisée (<< commerçants sans autre indication »), 28 000 cadres moyens, employés, militaires et policiers, 38 000 ouvriers professionnels. Ces catégories hétérogènes, mais dans l'ensemble favorisées, regroupent donc 167000 personnes, soit moins d'un tiers de la population active non agricole et 8 % de la population active totale (population active « musulmane» masculine). Sans que l'on puisse mesurer ce phénomène, on peut avancer que l'appartenance aux classes moyennes citadines est fortement corrélée à la possession d'un certain niveau d'instruction en français. Un capital scolaire de type occidental, même médiocre, donne accès, dans une société qui reste peu modernisée et est massivement analphabète (le taux de scolarisation n'est que de 15 % en 1954), à des valeurs, des connaissances, des techniques, prestigieuses et socialement efficaces. Une petite intelligentsia francophone et plus ou moins francisée, faite d'instituteurs, de fonctionnaires, etc. se renforce d'ailleurs. La catégorie supérieure de l'intelligentsia francophone (membres des professions libérales, cadres supérieurs, enseignants des niveaux secondaire et universitaire), elle, est vite circonscrite. C.-R. Ageron la dénombre: moins de 300 individus en 1950 (mais déjà 737 à la fin de 1954)12.L'intelligentsia doit, pour une part, son poids social à sa position d'intermédiaire entre les sociétés européenne et indigène et de médiatrice entre la « modernité» et la « tradition ». déclin des classes dominantes de la société précoloniale (noblesse religieuse, familles « de grande tente », bourgeoisie citadine13), constitué plutôt un facteur de nivellement de la société algérienne, y a progressivement introduit une nouvelle dynamique de différenciation sociale, de nouvelles voies de promotion sociale. Mais ce processus était lent et ne constitue pas la caractéristique majeure de l'évolution. Le fait principal est le rétrécissement et la dégradation des activités des petits producteurs indépendants (agriculteurs, éleveurs, artisans) par le jeu de la dépossession foncière, du refoulement des populations rurales vers des terres agricoles ou de parcours de plus en et métropolitaine... La révolution démographique, en cours depuis les années trente, accroît les déséquilibres. Cette évolution se traduit par la marginalisation économique et sociale de la grande masse des Algériens. Dans le secteur rural, où 16
. Ainsi,

la domination coloniale, après avoir, en provoquant le

plus pauvres et soumises à l'érosion 14, de la concurrence coloniale

vivent, encore en 1954, plus de 80 % de ceux-ci, la majorité de la population active est formée de paysans pauvres et sans terre qui recherchent des activités salariées occasionnelles. Il est impossible de dénombrer de manière précise ces catégories. Sans entrer dans une discussion de chiffres, retenons les évaluations proposées dans un rapport officiel datant de 1955, le rapport Delavignette1s.
TABLEAU 1 ACTIVITÉS DE LA POPULATION AGRICOLE «MUSULMANE» DANS LES ANNÉES CINQUANTE Effectifs 0/0

Inemployés et sous-employés (aides-familiaux, salariés temporaires) 650 000 35 Salariés réguliers (plus de 180 jours de travail par an) 170 000 9 Khammès 170 000 9 Pasteurs (éleveurs et bergers) 230 000 13 Propriétaires de moins de 10 ha 438 000 24 Propriétaires de 10 à 50 ha 167 000 9 Propriétaires de plus de 50 ha 25 000 1 Total 1 850 000 100

Ce tableau, construit principalement à partir du recensement agricole de 1950-1951, donne une image seulement approchée de la réalité dans la mesure où, enregistrant les activités et non les individus, il ne tient pas compte des cumuls de statuts (un individu peut, par exemple, être à la fois petit propriétaire, khammès et journalier; il apparaît dans ce cas, théoriquement, trois fois dans le tableau). On peut cependant admettre qu'il établit la prédominance écrasante au sein de la population agricole de catégories se livrant à de petites activités, précaires et dégageant de très faibles revenus (aidesfamiliaux, salariés irréguliers, khammès, petits propriétaires, bergers). Le phénomène de l'exode rural se développe dès les années trente. Entre 1936 et 1954, la population urbaine « musulmane »double (passant de 0,7 à 1,4 million de personnes) tandis que la population rurale s'accroît de 33 % (4,8 et puis 6,4 millions de personnes). Du fait de la faiblesse de l'industrialisation, les nouveaux citadins sont surtout des faux occupés ou des mal occupés d'un secteur d'activités qu'on peut appeler sous-tertiaire (coiffeurs de rue, cireurs de chaussures, vendeurs à la sauvette...) et des manœuvres du bâtiment et des travaux publics, à l'emploi instableJ6. Parallèlement, le mouvement d'émigration vers la Métropole prend de l'ampleur. Les statistiques disponibles consistant en décomptes des 17

passagers (des départs pour la France, des retours en Algérie), opérés aux ports et aéroports, il est impossible de déterminer le nombre d'individus qui dans une période donnée ont connu l'expérience de l'émigration *. Les chiffres donnent cependant une idée de l'ampleur du mouvement et de sa brutale accélération dans les années qui précèdent la guerre d'indépendance.
TABLEAU MOUVEMENTS
2

DES TRAVAILLEURS Départs

ALGÉRIENS

17

Retours 330 206 106 621 400 800 500 300

1920-1929 1930-1939 1940-1948 1949-1954

390 250 219 763

600 600 600 500

Les mouvements migratoires, ceux internes à l'Algérie et ceux qui se produisent entre l'Algérie et la France, revêtent, on va le souligner, une importance décisive dans le développement du nationalisme.

I - 2. Les caractéristiques du mouvement nationaliste
Le nationalisme algérien s'est nourri des apports de différents courants politiques. Cependant, si l'on cherche, non pas à reconstituer le mouvement historique dans toute sa complexité, mais à saisir les aspects de l'évolution politique qui ont le plus influencé la genèse et la construction de l'État national, on peut prendre pour axe d'analyse le processus de développement du courant nationaliste radical, ce processus qui conduit - par des transformations successives au sein d'une même tendance - à la création de l'Étoile nordafricaine en 1926, du Parti du peuple algérien en 1937, du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en 1947 et enfin du Front de libération nationale en 1954. La première organisation politique nationaliste, l'Étoile nordafricaine (ENA), naît à Paris, en 1926, dans les milieux d'une émigration à l'époque essentiellement kabyle. Pour comprendre le rôle politique joué par cette émigration et la nature de la profonde influence qu'elle exercera sur les orienta* 'Un même individu sera en effet compté plusieurs fois s'il fait différents allers et retours. Précisons que les statistiques permettent de distinguer entre les Algériens qui déclarent se rendre en France pour y travailler et ceux qui se déplacent pour un autre motif.

18

tions du nationalisme algérien, il est nécessaire de caractériser briè-

vement la position sociale des émigrés18.
Ceux-ci sont dans leur masse des ouvriers non qualifiés. Cependant, c'est dans une catégorie de petits commerçants (de boutiquiers) que se recrutent nombre de militants et surtout de leaders de l'ENA. La très mince couche privilégiée de la population algérienne installée en France (étudiants, membres des professions libérales, gros commerçants) serait restée en dehors du mouvemenC. Comme le suggère la comparaison entre les « départs» et les « retours» dans le tableau ci-dessus, les émigrés algériens constituent dans toute la période que nous considérons une population très mouvante. Leurs séjours en France sont généralement courts, les membres d'une même famille se succédant dans l'émigration selon le système dit «de la noria». Les émigrés forment une population ouvrière qui reste étroitement liée à son milieu d'origine, paysan ou villageois dans la plupart des cas. Le mode de « socialisation politique» des migrants s'expliquerait par cette position sociale singulière, par cette articulation au niveau des individus et des familles de l'expérience d'une société moderne et industrielle de type occidental et de celle d'une société traditionnelle colonisée, de la condition ouvrière en France et de la condition paysanne en Algérie. Comme l'écrit E. Wolf, à propos non seulement de l'Algérie mais aussi des cinq autres exemples de « guerres paysannes» du xx' siècle qu'il analyse: « Il est probable que c'est moins le développement du prolétariat ouvrier en tant que tel qui engendre l'activité révolutionnaire que l'apparition d'une main-d'œuvre industrielle encore étroitement associée à la vie du village »20. Créant une distanciation, non une rupture, par rapport à leur société d'origine, la forme d'émigration que vivent les travailleurs algériens leur fait prendre conscience de la misère et de l'injustice qui règnent en Algérie. En même temps, leur déracinement, les dures conditions de leur vie en France, le racisme ambiant avivent le besoin d'affirmation d'une identité culturelle. Le nationalisme algérien est pénétré des idéaux de démocratie et de justice sociale, m~s a aussi une forte coloration religieuse et se réclame des valeurs d'une société traditionnelle idéalisée. Il faut encore ajouter qu'il est, dès l'origine, influencé par les formes d'organisation et l'idéologie du mouvement ouvrier français (de sa composante communiste particulièrement)-que les émigrés côtoient et dans lequel, parfois, ils s'intègrent.
. Messali Hadj, qui sera presque constamment le premier responsable de l'ENA,
écrit

n'était venu nous offrir sa plume et son savoir. Ni les étudiants, ni les bourgeois, ni les commerçants n'avaient osé frapper à notre porte »19. .. L'ENA se situe à l'origiDe dans la mouvance du Parti communiste français. A sa fondation, une grande partie de ses dirigeants sont des militants communistes. Les liens entre les deux organisations se détériorent progressivement, mais persisteront plusieurs années. 19

-

parlant des premières années de l'organisation:

« Aucun étudiant algérien

pagne dans la cité» 22.

A l'ENA, dissoute par les autorités françaises, succède en avril 1937 le Parti du peuple algérien (le PPA). Avec la création de celuici, le mouvement nationaliste s'implante en Algérie. Il prendra alors progressivement, comme l'écrit Mohammed Harbi, le caractère d'un « mouvement interclassiste à prépondérance plébéienne »21. Le PPA et son continuateur, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), qui domineront la scène politique nationaliste de 1937 à 1954, constituent des organisations à prédominance citadine, dans lesquelles les classes moyennes (petite bourgeoisie économique, petite intelligentsia) exercent une influence croissante, mais dont la base sociale présente un caractère surtout « plébéien ». Nous désignons par ce dernier terme ces catégories déclassées formées de petits producteurs appauvris ou ruinés en voie de prolétarisation et d'urbanisation qui représentent, selon l'expression de Harbi, « la camUn petit groupe de militants (ils sont 33 selon le décompte de Harbi) déclenche l'insurrection armée le 1ernovembre 1954 et fonde le Front de libération nationale (FLN). Ce sont pour la plupart des

cadres des structures clandestines du MTLD. En engageant la lutte
armée, ils s'opposent d'une part au point de vue légaliste de la direction du parti, alors dominée par le groupe des « centralistes », d'autre part à la position de Messali Hadj et de ses partisans qui jugent l'insurrection prématurée. La lutte armée va modifier la physionomie du nationalisme algérien. Le centre de gravité du mouvement se déplace vers les campagnes. Mais peut-on parler pour autant d'une « guerre paysanne» ? Il faut préciser. Les régions où l'implantation des maquis est la plus forte et restera la plus durable, sont des régions montagneuses telles que la Grande Kabylie, le massif des Aurès, le massif du Trara à l'ouest d'Oran. Les facteurs d'ordre géographique (habitat relativement dense et configuration accidentée du terrain) jouent bien entendu un grand rôle dans cette localisation. Mais un autre type de facteur a dû avoir une forte incidence: l'importance des mouvements migratoires dans ces régions. Les massifs montagneux que nous avons mentionnés sont en effet des régions de petite agriculture de subsistance où l'exode rural vers les villes algériennes et l'émigration vers la métropole ont pris une grande ampleur.' Ces mouvements, en particulier le second, ont dû profondément marquer l'évolution sociale et politique des zones où se développe l'insurrection. Mais on ne dispose pas, à notre connaissance, d'études qui permettraient d'établir un lien direct entre l'émigration et la formation des maquis, qui mesureraient le poids des anciens émigrés au sein des groupes de combattants. On n'a d'ailleurs, de façon générale, guère de données sur la composition sociale de l'Armée de libération nationale (ALN). C'est sur des témoignages de participants ou d'observateurs, et sur un raisonnement déductif 20

prenant pour prémisses les caractéristiques sociales des populations des régions d'implantation des maquis, que repose l'affIrmation courante que les combattants de l'ALN sont dans leur masse des paysans pauvres. On possède, par contre, des indications biographiques plus ou moins précises sur les dirigeants de l'insurrection23. Elles établissent que ceux-ci sont en général issus de(milieux relativement aisés et instruits de la société rurale ou de petits centres urbains. Beaucoup d'observateurs en ont conclu au caractère «petitbourgeois» du leadership de la révolution anticoloniale algérienne. En fait, cette notion n'a ici que peu de valeur explicative. Les cadres
nationalistes,

1954 - dans la lutte militante clandestine, ne sont pas ou ne sont plus sensibles aux aspirations et revendications particulières de la petite bourgeoisie. Leur distanciation par rapport à ces aspirations et revendications sera d'autant plus grande que le contexte de la guerre
entraîne le progressif étiolement

engagés pleinement

-

et souvent

déjà bien avant

-

au profIt du seul combat natio-

naliste et du seul FLN- des formes de luttes politiques et sociales diversifIées qu'avait connues l'Algérie dans les décennies précédentes. Les petites élites qui se mettent à la tête des maquis vont être amenées, dans les conditions de la guerre, au contact des paysans pauvres, prolétarisés, qui forment la grande masse de la paysannerie, à développer une idéologie de type populiste et à se radicaliser. L'idéologie populiste du nationalisme algérien peut être caractérisée par trois grands traits.. Premièrement, elle lie le thème de l'indépendance à celui de l'unité du peuple. « La libération de l'Algérie sera l'œuvre de tous les Algériens », proclame la plate-forme adop-

tée par le FLN lors du congrès tenu en août 1956dans la vallée de
la Soummam. Et le texte ajoute: « L'union psycho-politique du peuple algérien forgée et consolidée dans la lutte armée est aujourd'hui une réalité historique ». Pour les idéologuesdu FLN, il résulte de ce processus d'unifIcation, de fusion des individus dans la nation en armes, restaurée par la lutte, que l'expression politique du peuple

. Notre caractérisation de cette idéologie se fonde sur l'analyse des principaux textes diffusés par le FLNpendant la guerre, soit la Proclamation du 1ernovembre 1954, la Plate-forme de la Soummam (20 août 1956) et le Projet de programme pour la réalisation de la révolution démocratique populaire, appelé Programme de Tripoli Guin 1962)24.L'idéologie exprimée par ces textes a un caractère théorique et officiel. L'idéologie spontanée des militants du FLNs'y retrouve déformée du fait de l'influence d'un petit groupe d'intellectuels et du fait de l'intervention de préoccupations de légitimation et de propagande politique (par exemple, le souci d'obte. nir le soutien à la révolution algérienne des mouvements progressistes occidentaux conduira les rédacteurs à ne pas insister sur la dimension religieuse du combat nationaliste). Il n'en reste pas moins qu'on peut à notre sens, et comme le montre G. Duprat25, dégager à partir de la confrontation de ces textes (en les lisant à la lumière de l'histoire réelle) un certain fond commun idéologique du mouvement national algérien.
21

algérien devra elle aussi être unifiée, que le pluralisme politique est banni: le FLN, dit la plate-forme, est le « guide unique de la Révolution Algérienne ». Second trait, cette idéologie affirme la nécessité d'une forme de direction politique qui, grâce au principe de collégialité et aux vertus morales des dirigeants., plutôt que par la mise en place d'institutions représentatives, sera capable d'exprimer la volonté populaire. Les textes fondamentaux de la révolution nationale algérienne attachent peu d'importance aux institutions et aux procédures, mais insistent sur le rôle d'une avant-garde censée entretenir une relation directe et intime avec les masses populaires. Enfin, troisième trait, ce populisme n'en appelle pas de manière indifférenciée à toutes les catégories de la population, mais entend « s'appuyer d'une façon plus particulière sur les couches sociales les plus nombreuses, les plus pauvres, les plus révolutionnaires, fellahs, ouvriers agricoles» (plate-forme de la Soummam). Le « paysannisme » sera une expression du populisme algérien. Frantz Fanon, un médecin antillais engagé aux côtés du FLN, formulera avec vigueur et lyrisme dans Les damnés de la terre la thèse selon laquelle la paysannerie est, dans un pays comme l'Algérie, la vraie force révolutionnaire27.

I - J. Les prémices de l'État indépendant
En 1957,devant le renforcement et l'efficacité croissante de la répression, la direction du FLNs'installe à Tunis. C'est le début du processus de construction d'un appareil d'État à l'extérieur du pays. Une armée des frontières est constituée en Tunisie et au Maroc qui comprendra bientôt les forces les plus nombreuses et les mieux équipées de l'ALN. Les maquis vont progressivement s'affaiblir. Selon une estimation, ils ne comprennent en 1961-1962que quelque 15000 hommes mal armés et dispersés qui font face à une armée française d'environ 450000 hommes, tandis que les effectifs de l'ALN des frontières atteignent 30 à 35 000

. La

première raison des victoires politiques remportées

par le FLN est, selon

la Plate-forme, qu'il a réalisé « le bannissement du pouvoir personnel» et qu'il a instauré une direction collective « composée d'hommes propres, honnêtes, imperméables à la corruption, courageux, insensibles au danger, à la prison ou à la peur de la mort». Mohammed Harbi explicite bien le non-dit de cette exaltation du principe de la collégialité quand il note que celui-ci s'imposait aux dirigeants du FLNparce que nul d'entre eux n'était en mesure de faire prévaloir son autorité, parce que le pouvoir au sein du mouvement nationaliste se révélait, dès l'origine, « émietté ». Le principe collégial, c'est ici la sublimation d'une forme de pouvoir qui est « l'expression d'un rapport de forces brut entre les chefs »26. 22

hommes2h. L'établissement de barrages électrifiés par l'armée française rend extrêmement difficiles et meurtrières les communications entre 1'« intérieur» et 1'« extérieur ». Un gouvernement provisoire de la république algérienne (le GPRA) est constitué en septembre 1958. Un état-major général est créé à la fin 1959 dirigé par le colonel Boumedienne. Une administration se met en place. Ainsi commence, avant même l'indépendance, le processus d'édification de l'État algérien dans des conditions qui le marqueront profondément et durablement. L'affaiblissement des maquis et le développement d'une armée aux traits plus classiques, le déplacement à l'extérieur du pays des organes dirigeants et la mise en place d'une déjà lourde administration.., la primauté que prend l'action politique et diplomatique sur la lutte armée et la mobilisation populaire (même si, en particulier en 1960, de grandes manifestations urbaines viennent rappeler, dans une Algérie dont l'armée française a presque entièrement repris le contrôle, l'inéluctabilité de l'indépendance), autant de facteurs qui favorisent une forte autonomisation du système étatique en formation par rapport au corps social. L'État tend à se réduire à un appareil gouvernemental et militaire. Le parti unique, le FLN, n'acquiert pas une identité propre et ne développe pas une capacité d'action autonome. Comme l'observe le programme que son organe suprême, le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA),adopte à Tripoli en juin 1962 : « L'amalgame des institutions étatiques et des instances du FLN a réduit ce dernier à ne plus être qu'un appareil administratif de gestion. A l'intérieur (c'est-à-dire à l'intérieur de l'Algérie, note de l'A.), cet amalgame a eu pour effet de dessaisir le FLN de ses responsabilités au
profit de l'ALN et, la guerre aidant, de l'annihiler pratiquement ». Le poids politique de l'armée, de l'armée de l'extérieur surtout, s'accroît, alors même que le rôle qu'elle joue sur le plan militaire perd en importance dans le processus qui conduit à l'indépendance. Même si le régime politique algérien ne sera jamais un régime militaire (un régime où l'armée en tant que telle, en tant que corps, exerce le pouvoir) ce sont désormais ceux qui contrôlent l'armée qui, depuis les coulisses, trancheront lors de chaque affrontement politique majeur. Les élites politiques et militaires de cet embryon d'État ne sont plus que très partiellement celles qui ont déclenché la lutte armée et dirigé sa première phase. Tandis que le petit groupe des militants
. Faisons observer que les Algériens qui combattent dans les rangs de l'armée française sont plus nombreux à cette époque que les militaires et maquisards nationalistes: il y a du côté français, selon la même source (voir note 28), 50 à 60 000 appelés ou engagés et 60 000 supplétifs (les harkis principalement) algériens. .. Le seul ministère de l'Armement et des Liaisons Générales employait, selon S. Chikh, environ 1 400 personnes29. 23

activistes de 1954est décimé par la guerre., le FLN rallie progressivement, à partir de 1955-1956, de nombreux dirigeants politiques et militants des différentes organisations nationalistes légales qui existaient au moment de sa naissance. Le seul mouvement qui continue

à s'opposer à lui, et l'exceptionest d'importance, est le MNA de Messali Hadj...Avec ce regroupement, trois grands types de sensibilité et d'orientation politique vont coexister au sein du Front, mais il faut bien voir que ces tendances resteront inorganisées et se cristalliseront peu (l'idéologie des dirigeants et militants nationalistes combine en fait des traits relevant de diverses traditions culturelles et politiques, avec souvent des différences d'accentuation selon les individus et les groupes ou clans plutôt que de nets clivages). 1 - La première tendance politique qu'on doit distinguer est la tendance populiste que nous avons déjà caractérisée. L'élimination physique (par l'armée française ou par suite des règlements de compte au sein du FLN) d'une grande partie du noyau originel du Front a affaibli cette tendance, mais le populisme reste dans une certaine mesure l'idéologie officielle du mouvement, son langage obligé. Ce sont surtout les cadres de l'ALN qui s'en/réclament, ceux du maquis mais aussi ceux de l'armée des frontières. Cepe!).(tant, chez ces derniers, le populisme se retrouve sous une forme/affadie et est associé à un autre type d'idéologie politique (valorisant l'institution étatique et la rationalité technicienne, soucieuse d'efficacité). 2 - Il y a d'autre part une tendance que l'on peut appeler « libérale ». La fraction de l'élite politique qui adhère peu ou prou à cette orientation reconnaît certes le rôle qu'aura à jouer l'État dans la construction de l'Algérie indépendante, mais entend maintenir un certain pluralisme économique sinon politique. La tendance libérale peut être aussi caractérisée par le souci d'établir une coopération économique et culturelle assez étroite avec la France après l'accession à l'indépendance. Cette tendance sera fortement représentée, de 1958 à 1962, dans les goyvernements provisoires successifs. Elle est le fait de politiciens d'origine plutôt bourgeoise, souvent issus du milieu très restreint des professions libérales. Avant 1954, ces politiciens se retrouvaient dans l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), parti nationaliste modéré créé en 1946 par Ferhat Abbas, et aussi

. « The extraordinary rise and fall of this group is perhaps the most distinctive feature of Algeria's political development », écrit W.B, QuandPo. Sur 48 responsables.identifiés par cet auteur, qui ont joué un rôle important dans la préparation et le déclenchement de la guerre de libération, 30 mourront avec l'indépendance. .. Messali Hadj, qui, de 1928 à 1954, a été à la tête des partis qui ont successivement représenté le nationalisme radical (l'Étoile nord-africaine, ensuite le Parti du peuple algérien, enfin le Mouvement pour le triomphe des Libertés démocratiques), refusera de se rallier au FLN. Il créera à la fm de 1954 le Mouvement national algérien qui, après une impitoyable guerre fratricide, sera vaincu par la FLNet éliminé de la scène politique.
24

dans la tendance dite « centraliste » du MTLD de Messali Hadj, tendance qui dans les années 1945 à 1954 a dominé la scène politique nationaliste. 3 - Enfin, on peut reconnaître dans le Front une tendance socialiste plus ou moins influencée par le marxisme.

Deux aspects de révolution politique vont affaiblir cette tendance : d'une part, l'élimination du mouvement messaliste au sein duquel les éléments ouvriers étaient fortement représentés; d'autre part, la position dans le mouvement nationaliste du Parti communiste algérien. Le PCA, du fait de "origine européenne de nombre de ses militants, de ses liens avec le PCF, de ses positions nationalistes hésitantes, de son attitude réservée par rapport à l'arabisme et à l'islam, n'est pas considéré par le FLN comme une organisation pleinement algérienne. En outre, quand il décidera en 1956 de rejoindre le Front, il devra renoncer à en constituer une composante autonome; il sera contraint

d'accepter l'intégration individuellede ses militants au sein du FLN.
Le courant politico-idéologique qui se réclame du mouvement ouvrier reste néanmoins présent et influent. Cette influence s'exerce

particulièrement à travers la Fédération de France du FLN et à travers le syndicat nationaliste fondé en 1956, l'Union générale des travailleurs algériens (VGTA).Ajoutons que des intellectuels tiennent une grande place dans l'expression et la diffusion des idées socialistes et marxistes. On reviendra sur le rôle qu'ils ont joué.

I - 4. La situation sociale et politique au tournant de l'indépendance
a) Le Programme de Tripoli A l'approche de l'indépendance, les conflits de clans et de personnes, qui ne s'expliquent que partiellement par les origines partisanes diverses des dirigeants du FLN et par les oppositions idéologiques que nous avons décrites, s'exacerbent. L'appareil d'État est fragmenté. Des individualités ou des clans se sont taillés des fiefs (l'armée, la diplomatie, les finances...) et s'affrontent pour le pouvoir3!. Pourtant, l'organe suprême du FLN, le CNRA,réuni à Tripoli en mai et juin 1962, adoptera à l'unanimité le document intitulé Projet de programme pour la révolution démocratique populaire, communément appelé le Programme de Tripoli. Ce texte reproduit, en les enrobant dans une terminologie marxiste et en les « gauchissant », les orientations populistes de la plate-forme de la Soummam. En particulier: le thème de l'unité nationale est repris avec insistance, mais la volonté de donner à la révolution un 25

contenu populaire est exprimée avec plus de netteté. Si le Programme n'exclut du regroupement national que les « féodaux administratifs notoires» (caïds, aghas...) et les « traîtres qui ont pris fait et cause pour le colonialisme », c'est en ajoutant que l'unité nationale devra se faire autour des couches les plus opprimées du peuple, en tête desquelles il place la paysannerie. La « bourgeoisie» aura sa place dans le processus de construction nationale, mais en tant que composante subordonnée; il s'agira de veiller à ce qu'elle ne puisse « diriger les destinées du pays ». Mais la nouveauté du Programme réside surtout dans le fait qu'il trace les lignes de force d'une politique économique et qu'il inscrit celle-ci dans une « perspective socialiste». Le document met au centre la question agraire. Il voit dans la réalisation d'une « révolution agraire» la tâche primordiale de la « révolution démocratique populaire ». Les mesures de limitation de la grande propriété, tant coloniale qu'algérienne, devront être basées sur le principe « La terre à ceux qui la travaillent ». Les terres récupérées seront soit attribuées (<< sans parcellisation ») à des paysans sans terre ou insuffisamment pourvus, soit exploitées dans le cadre de fermes d'État dont les ouvriers seront associés à la gestion et aux bénéfices. Les paysans seront organisés de manière démocratique en coopératives de production. Le Programme de Tripoli préconise, parallèlement, une industrialisation axée sur l'initiative publique et planifiée. Il insiste sur l'importance des industries de base (citant l'industrie pétrolière et la pétrochimie) en soulignant leur rôle dans la modernisation de l'agriculture. Quelle est la place du secteur privé dans ce programme? La nationalisation du crédit et du commerce extérieur est définie comme une tâche à accomplir « dans des délais rapprochés» tandis que celle des richesses minérales et énergétiques est fixée comme un « but à long terme ». L'État se réserve la mise en place de l'industrie de base. Dans les autres domaines, il est dit que « l'initiative privée peut être encouragée », mais qu'elle doit être « orientée dans le cadre c,luplan général d'industrialisation ». Ce qui nous paraît le plus significatif dans le Programme de Tripoli, c'est son silence en ce qui concerne le rôle de la petite bourgeoisie, ou, en termes plus généraux, des classes moyennes, dans la construction de l'Algérie indépendante32. Ce silence est particulièrement frappant quand le Programme analyse la question paysanne. Déjà, dans l'énumération des composantes du peuple algérien, le document « oublie» les couches de la petite et moyenne paysannerie pour retenir seulement d'une part les paysans pauvres (ouvriers agricoles, khammès) auxquels sont assimilés les « tout petits propriétaires », d'autre part les gros propriétaires fonciers. De même, les mesures de réforme agraire préconisées ne concernent que ces deux pôles de la paysannerie. La place des catégories intermédiaires dans 26

le processus de transformation des structures agraires et de modernisation de l'agriculture n'est pas définie. Le Programme révèle par contre l'existence de la petite bourgeoisie des secteurs non agricoles (<< artisans, petits et moyens employés, fonctionnaires, petits commerçants et certains membres des professions libérales ») dans le tableau des classes sociales qu'il esquisse, mais il n'est pas beaucoup plus explicite en ce qui concerne le rôle futur de celle-ci. Il traite, dans les termes généraux que nous avons dits, de la place de l'initiative privée et de la bourgeoisie, mais il ne prévoit pas (contrairement aux programmes nationalistes antérieurs à 1954) de dispositions particulières en faveur des petits indépep.dants.. Comment analyser le Programme de Tripoli? Comment expliquer en particulier qu'il prenne si peu en considération le point de vue et les intérêts spécifiques des classes moyennes alors que, on l'a souligné, une petite bourgeoisie économique et une petite bourgeoisie intellectuelle et « de fonction» (instituteurs, employés, etc.) avaient pris du poids dans l'Algérie colonisée et joué un rôle important dans le développement du nationalisme" ? Pour expliquer le contenu du document, il faut d'abord tenir compte des conditions de son élaboration. Il a été rédigé, dans une grande liberté, par une petite équipe de sept personnes présidée par Ahmed Ben Bella. Au sein de cette équipe, trois intellectuels, imprégnés à des degrés divers de culture marxiste, auraient joué un rôle majeur (M. Lacheraf, R. Malek et M. Harbi)33. Le Programme sera adopté sans amendements et à l'unanimité par le CNRAparce que les leaders de la révolution algérienne (en cette veille d'indépendance où la seule question est: qui l'emportera dans l'affrontement final pour le pouvoir) attachent peu d'attention et d'importance au contenu d'un tel document. Selon M. Lebjaoui, le texte n'a même pas été lu par la plupart des délégués 34. Mais, malgré les conditions de sa rédaction et de son adoption, le Programme de Tripoli nous semble revêtir une grande signification politique. Son quasi-silence à propos du rôle et de la place de la petite bourgeoisie montre à notre sens que, dans le contexte de la révolution anticoloniale algérienne, les intérêts particuliers ne peuvent plus s'exprimer et être représentés. Les leaders nationalistes, en lutte pour .

Il est seulement

souligné,

brièvement

et en termes très imprécis,

que l'État

devra

« orienter ses efforts vers le perfectionnement de l'artisanat et l'installation de petites industries locales ou régionales ». .. Le Programme rappelle d'ailleurs ce rôle. Il souligne que la petite bourgeoisie « a participé souvent activement à la lutte de libération en lui donnant des cadres politiques ». Mais il s'agit là d'un éloge empoisonné. Le Programme dénonce. ailleurs (dans ses développements de type plus politique que nous n'analysons pas ici) la contamination du FLN, en même temps que par la « mentalité féodale », par « l'esprit petit-bourgeois ». 27

le pouvoir, ne peuvent chercher une légitimité que dans la réaffirmation d'orientations fondamentales, liées à la nature historique et aux caractéristiques sociales de la lutte de libération. Ils ne peuvent se revendiquer que de ce qui forme le fond idéologique de la révolution algérienne. Libération nationale, unité du peuple, forme de pouvoir populaire, réalisation de réformes économiques et sociales profondes au profit de ces masses déshérités dans lesquelles s'incarne une communauté nationale dépossédée de sa culture et de ses richesses par la colonisation, constituent désormais des thèmes obligés. Expression radicalisée du populisme de la Soummam, le Programme de Tripoli est révélateur de la tendance à 1'« emballement» de l'évolution idéologique et politique qui, nous allons le voir, caractérise l'histoire de l'Algérie indépendante et il constitue une première manifestation du rôle que joueront des intellectuels dans ce processus. b) La crise de j'été 1962 L'unanimité de Tripoli était de façade. Les opposants à un programme populiste radicalisé ne pouvaient se battre sous leur propre drapeau. Le masque de l'unité tombe dès que le CNRAaborde la question du pouvoir, discute en particulier de la composition du Bureau politique du FLN. Une crise politique éclate qui conduira aux sanglants affrontements des premiers jours de l'indépendance. Nous n'allons pas décrire les péripéties de cette crise, mais essayer d'en dégager la signification générale. La crise oppose des coalitions de forces politiques et de personnalités qui ne présentent aucune homogénéité. On a, d'un côté, le groupe dit « de Tlemcen» où se retrouvent les membres du Bureau politique (parmi eux: Ben Bella et Mohammed Khider) désignés à Tripoli dans des conditions contestées, l'État-major général de l'ALN contrôlant l'armée des frontières, les représentants du mouvement ouléma (mouvement réformiste religieux qui est socialement conservateur), des personnalités de la bourgeoisie libérale comme Ferhat Abbas et Ahmed Francis. On a, de l'autre côté, le groupe dit « de Tizi-Ouzou ». Ce dernier comprend lui aussi des leaders aux profils politiques très différents, comme Belkacem Krim, un traditionnaliste, et Boudiaf, un révolutionnaire marxisant. Le groupe de Tizi-Ouzou est soutenu par le maquis kabyle et dispose également de forts appuis dans les maquis de l'Algérois et du Nord-Constantinois. Combattu par le groupe de Tlemcen, sans autorité sur le groupe de Tizi-Ouzou, le OPRA présidé par Ben Khedda s'est installé à Alger. L'VOTA se veut au-dessus de la mêlée, mais les sympathies de l'équipe dirigeante du syndicat iraient plutôt à Ben Khedda. La crise de l'été 1962 a été le plus souvent décrite comme une lutte aveugle pour le pouvoir attisée par des conflits de clans et de personnes. Et de fait, par exemple, si Ferhat Abbas a rejoint le 28

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