L'Etat-major en 1914 et la 7e division du 4e corps

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Dix ans après les faits, le général de Trentinian livre ses conclusions dans L'Etat major en 1914. Son exposé lumineux et impartial des raisons profondes des échecs français pendant les premiers mois de guerre et de l'élimination de nombreux professionnels est illustré par l'examen serein et documenté de ce que subit en conséquence la division qu'il commandait alors.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358208
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exe_Trentinian 11/09/14 17:15 Page 1
L’ÉTAT-MAJOR EN 1914 Général de Trentinian
e eet la 7 division du 4 corps
Membre de l’extraordinaire expédition de
Francis Garnier au Tonkin, pacificateur du L’État-major en 1914
Soudan français et considéré aujourd’hui par
les Maliens comme un de leurs grands hommes, e eet la 7 division du 4 corpscelui dont Lyautey disait avoir été élevé dans
l’admiration de sa personne et de son œuvre
fut soudainement écarté du front après deux 10 août-22 septembre 1914
mois de guerre et après avoir contribué avec
ses hommes à la victoire de la Marne.
Travaillant en historien, Edgard de Trentinian
(1851-1942) voulut comprendre, la paix revenue,
les raisons des échecs français des premiers mois de la guerre et de
l’élimination de tant de professionnels.
Ayant analysé l’organisation suprême de l’armée et la préparation de
ses cadres supérieurs à la veille du conflit, il se pencha alors sur ce
qu’avaient écrit avant lui les meilleurs spécialistes français et étrangers
en matière d’organisation et de conduite des opérations militaires. Dix
ans s’étant écoulés, il put livrer ses conclusions sur « l’État-major en 1914 ».
Cet exposé lumineux et impartial des raisons profondes de nos premiers
échecs est illustré par l’examen serein et documenté de ce que subit en
conséquence la division que commandait alors le général de Trentinian.
Son ouvrage était devenu introuvable. Il est d’une évidente actualité.
Jacques de Trentinian, historien et petit-fils du général, retrace en avant-
propos l’exceptionnelle carrière militaire outre-mer de l’auteur et détaille
comment ce dernier mena en plein conflit un courageux combat pour
l’honneur et la vérité, consacré en janvier 1916 par la dignité de grand-
croix de la Légion d’honneur.
Né un 11 novembre, Jacques de Trentinian, qui fut ingénieur
et chef d’entreprise, a consacré ces quinze dernières années
à l’étude des interventions françaises outre-mer, de
l’Amérique du Nord à l’Afrique sub-saharienne et en
Extrême-Orient. Il est vice-président général pour l’Europe
des Fils de la Révolution Américaine.
Kronos 79
ISSN : 1148-7933
SPM Éditions S.P.M.ISBN : 978-2-917232-26-2 Prix : 38 €9 782917 232262
Général
L’État-major en 1914
de Trentinian01_TRENTINIAN.indd 1 19/09/14 15:10:4501_TRENTINIAN.indd 2 19/09/14 15:10:45L’État-major en 1914
et la
e e7 division du 4 corps
01_TRENTINIAN.indd 3 19/09/14 15:10:45Illustration de couverture :
Au bois de Boulogne en 1913 (Delton, coll. part.)
01_TRENTINIAN.indd 4 19/09/14 15:10:45Général de Trentinian
L’État-major en 1914
et la
e e7 division du 4 corps
10 août-22 septembre 1914
Avec une biographie de l’auteur en avant-propos
par Jacques de Trentinian
Ce volume est le soixante-dix-neuvième de la collection Kronos
fondée et dirigée par Eric Ledru
SPM
2014
01_TRENTINIAN.indd 5 19/09/14 15:10:45Couverture de l’édition originale publiée à Paris, chez L. Fournier en 1927
© SPM, 2014
Kronos n° 79
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-26-2
Editions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris
Tél. : 01 44 52 54 80
courriel : Lettrage@free.fr - site : www.editions-spm.fr
DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
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– site : www.harmattan.fr
01_TRENTINIAN.indd 6 19/09/14 15:10:46Au général de Trentinian
Général Archinard
« Je vous envoie aussi mes remerciements pour avoir sauvé du naufrage le Soudan et vous
être attaché comme vous l’avez fait à cette belle et bonne œuvre. » (31 décembre 1896)
Maréchal Lyautey
« Depuis mon apprentissage colonial, il y a dix ans, j’ai été élevé dans l’admiration de votre
personne et de votre œuvre et j’ai toujours présents le souvenir et l’intérêt passionné avec lesquels
le général Gallieni suivait de Tananarive votre œuvre au Soudan et les termes dans lesquels il
m’en parlait. Depuis, Gouraud et tant d’autres ayant servi sous vos ordres m’ont donné un
regret croissant de ne pas vous avoir rencontré encore » (15 décembre 1903)
Maréchal Gallieni
« J’ai été très heureux de pouvoir insister pour que l’on vous donne une récompense que
vous méritez si bien. Je n’oublie pas vos magnifiques services aux colonies et je vous reste très
reconnaissant de la collaboration si énergique que vous m’avez donnée alors que vous exerciez
ele commandement de la 7 division, sous mes ordres, pour la bataille de l’Ourcq. » (16 janvier
1916, grand croix de la Légion d’honneur)
Général Lanrezac
« Le général Lanrezac, actuellement souffrant, a manifesté le désir qu’à son retour à Paris,
vous lui remettiez les insignes de sa dignité de grand officier de la Légion d’honneur à laquelle
il vient d’être élevé » (Le chef de cabinet du ministre de la Guerre, 20 juillet 1917)
Général Mangin
« Au général de Trentinian, mon ancien chef au Soudan, toujours respecté, admiré et aimé. »
er(1 décembre 1923)
Maréchal Franchet d’Esperey
« J’ai une estime tout à fait particulière pour le général de Trentinian. Je vous serais recon-
naissant de dire à notre vénéré doyen l’estime particulière dans laquelle je le tiens. Ses exploits au
Tonkin n’ont pas été égalés, il a marqué sa place dans la conquête du Soudan et, dans la Grande
erGuerre, il n’a pas eu la place qui lui revenait … » (1 mai 1936)
Général Gouraud
« À vous, mon Général, ces vieux souvenirs Au Soudan vous diront le souvenir fidèle et
reconnaissant que vous gardent ceux que leur bonne étoile a placé sous vos ordres ». (1939)
01_TRENTINIAN.indd 7 19/09/14 15:10:468 L’État-major en 1914
Général Audibert
« Je voudrais, mon Général, le jour où je paraîtrai devant le Dieu des Armées, avoir été le
ecommandant de la 7 Division à la bataille d’Ethe. » (22 août 1937)
Pierre Messmer
« … Pour avoir servi moi-même en AOF pendant la décennie 1950-1960, je peux vous dire
que le souvenir de “l’organisateur du Soudan français” était encore très vivant, surtout à Bamako
dont il a été le véritable fondateur. » (19 juin 1995)
01_TRENTINIAN.indd 8 19/09/14 15:10:46Avant-Propos
Un grand Français méconnu :
biographie de l’auteur
1par Jacques de Trentinian
UN PARCOURS TOUT À FAIT EXCEPTIONNEL
Quels furent les services assez éminents pour valoir à Edgard de Trentinian
(1851-1942) une si grande estime de tant de ses contemporains ?
Le meilleur historien du Soudan, Jacques Méniaud, campe ainsi notre
grand soldat :
« Ce patricien gallo-romain de la Narbonnaise, blond aux yeux verts,
au regard pétillant et courtois, le verbe net et clair, de taille petite, mais
si alerte et vivant qu’il comble tout l’espace où il se trouve – et dont
Baudry a sculpté un buste digne de la salle IV du Musée capitolin – fut,
2me dit-il souvent, immédiatement séduit par l’Administration. »
Tel Faidherbe, Archinard, Gallieni, Lyautey, Vollenhoven, Trentinian
fut en effet à la fois un organisateur habile et puissant, – et cela dès
vingt-deux ans, au Tonkin, comme Seigneur de Haï-Dzuong – et un
soldat intrépide. « On est soldat, disait-il, quand on s’étonne, le soir, après
la bataille, d’être vivant. »
Cet avant-propos a un double objet :
- présenter l’exceptionnelle carrière militaire d’Edgard de
Trentinian ;
e e- compléter son étude sur L’État major en 1914 et la 7 division du 4
corps par l’examen du combat mené par l’auteur pour l’honneur et pour
la vérité.
Voici donc, parcourue au pas de charge, la randonnée héroïque que
fut la vie du général de Trentinian.
1. Petit-fils du Général.
2. Jacques Méniaud, Sikasso, 1935.
01_TRENTINIAN.indd 9 19/09/14 15:10:4610 L’État-major en 1914
Portrait par Nadar 1898-1947 (coll. part.)
01_TRENTINIAN.indd 10 19/09/14 15:10:49Un grand Français méconnu 11
DE L’ENGAGEMENT VOLONTAIRE À LA CONQUÊTE DE L’INDOCHINE
1851 Naissance le 25 août à Brest, fils d’un futur général
1870 Engagé volontaire, sous-lieutenant, blessé
1871 Légion d’honneur; Saint-Cyr, promotion « La Revanche »
1873 Indochine, expédition Francis Garnier
1884 Mariage avec Aline Raynouard (1862-1891)
1891 Décès d’Aline à Thuan An (Annam)
1894 Colonel ; commandant supérieur des troupes du Sénégal
1895 Lieutenant-gouverneur du Soudan français
1897 Mariage avec Jeanne Lemière (1866-1950)
1897 Le plus jeune officier général des armées françaises
1905 À Madagascar avec Gallieni, puis intérim
1908 Fait divisionnaire par Picquart (affaire Dreyfus)
1914 Combat victorieux à Ethe (Bataille des frontières)
1916 Grand croix de la Légion d’honneur
1917 Mort pour la France de son fils René
1927 Publication de L’État-major en 1914
1942 Décès à Paris.
3Une belle lignée d’ancêtres le pousse en avant ! D’abord un Camisard
noté comme « spécialement dangereux » ; son aïeul, colonel des chasseurs
bretons, lutte en Amérique aux côtés de Lauzun ; son grand-père, de l’ar-
mée de Condé, participe à toutes les campagnes de l’Empire, reçoit les
félicitations de Murat à la Moskowa et fait partie de l’escadron sacré.
Son père, Arthur, fils de Casimir et Saint-Cyrien, choisit de servir
outremer, comme son grand-père. Edgard en évoque le souvenir :
« C’est en effet au merveilleux pays des Antilles françaises que se sont
4ouverts mes yeux d’enfant . Je vois encore Fort-de-France, ma maison,
la promenade au bord de mer où on allait entendre la musique, je vois
5 6Les Pitons et sa station thermale et sa belle cascade et je n’ai pas oublié
la négresse qui me soignait avec tant de tendresse et de dévouement.
Ce sont mes premiers séjours à la Martinique, à la Guadeloupe, avec
mes parents – mon père était officier d’infanterie de marine – qui ont
décidé de ma vocation coloniale.
En 1870 je me suis engagé dans l’infanterie de marine. Après la guerre,
rappelé à Saint Cyr encore intact, j’ai choisi la même arme. »
3. Cf. annexe 1.
4. Il est né le 25 août 1851 à Brest. Son père, alors sous-lieutenant d’infanterie de Marine,
est affecté à la Guadeloupe fin 1851 et reste aux Petites Antilles jusqu’en 1858 ; séjour
interrompu seulement par la campagne de la Baltique. Ensuite, il est basé à Cherbourg
(1858-66), puis Brest, avec de longs séjours seul en Extrême-Orient.
5. Volcan éteint dominant l’île de la Martinique.
6. Ancienne station d’Absalon, à 20 km nord de Fort-de-France.
01_TRENTINIAN.indd 11 19/09/14 15:10:4912 L’État-major en 1914
Arthur de Trentinian (1822-1885) (L. Cassin, coll. part.)
01_TRENTINIAN.indd 12 19/09/14 15:10:50Un grand Français méconnu 13
En 1870-1871, le père et le fils vont combattre ensemble : le premier, le
colonel d’infanterie de marine Arthur-Ernest, comte de Trentinian, plus
tard général, alors âgé de quarante-huit ans, est chef d’état-major général
du général de Vassoigne, qui commande une division de Marsouins.
Cette unité d’élite avait été formée en vue d’opérations en mer du Nord
et même jusque dans la Baltique, sous la protection de nos bâtiments
de guerre. L’invasion bouscula tout ; la « division bleue » fut dirigée
sur Chalons, puis sur Bazeilles et Montvilliers. On sait le reste : journée
erdu 1 septembre à Sedan, « la maison des dernières cartouches » – le
“Cameron” de l’Infanterie de Marine. Le colonel est promu commandeur
de la Légion d’honneur.
Edgard, lui, bien que reçu à St-Cyr, s’engage à dix-neuf ans dans
el’armée de la Loire : compagnie L du 10 bataillon. Il devient rapidement
sous-lieutenant à titre temporaire, participe brillamment, le 21 novembre
1870, à la défense de la gare de Bretoncelles. Un mois après, il se distin-
gue à nouveau à Beaugency. Il est blessé à Marchenoir le 10 décembre
71870 . En janvier 1871, il se bat autour du Mans et s’attend à rejoindre
l’École, mais il doit marcher contre la Commune. Il est à l’attaque de
Courbevoie, du Pont de Neuilly, à la prise du Père-Lachaise, dans cette
journée du 27 avril 1871 où le régiment du colonel de Trentinian, après
avoir libéré les otages de La Roquette, joue un rôle décisif. Le jeune
homme est nommé sous-lieutenant à titre définitif et chevalier de la
Légion d’honneur, le 10 juin 1871. Tels sont les débuts militaires de
Louis-Edgard de Trentinian.
Au soir d’une vie consacrée tout entière au service de la France et
de son Empire, il écrira : « La guerre de 1870 a durci et muri notre
génération, mais au lieu de nous confiner en stériles regrets et vaines
espérances, nous avons vu plus haut, plus loin et plus large. Le monde
s’ouvrait à nous et nous l’avons voulu d’un âpre désir ».
Trois ans se passent. La France prend sa revanche – et quelle magni-
fique revanche ! – en se créant un nouvel Empire colonial. Le colonel et
le sous-lieutenant de Trentinian se retrouvent en Indochine ; le premier,
commandant supérieur des troupes de Cochinchine, sous les ordres de
8l’amiral Dupré à partir de 1873.
Edgard raconte cette initiation :
« C’est en Indochine que j’ai commencé ma carrière coloniale. Mon
premier voyage fut une surprise et un enchantement : le canal de Suez,
7. Gisant au lycée de Vendôme, il est sauvé d’une capture certaine par la survenue de
son camarade Bujac.
8. Dans les année 1920, le général a souligné le rôle capital de l’amiral Dupré alors
gouverneur de Cochinchine dans l’acquisition du Tonkin (cf. notamment préface à la
biographie de l’amiral par Mahaut Dutreb, 1924)
01_TRENTINIAN.indd 13 19/09/14 15:10:5014 L’État-major en 1914
9la pointe de Galles , une rade et un môle bordé de cocotiers, Singapour,
le magnifique fleuve qui me conduisit à Saïgon. Saïgon-Cholon avec ses
populations chinoises.
J’ai tout de suite sympathisé avec les petits Annamites et me suis
intéressé à cette civilisation dont ce peuple est imprégné. J’ai appris le
10Tam-Te-Kin , ce catéchisme, ce manuel de morale si remarquable que
tous les enfants apprennent d’un bout à l’autre de la Chine et du royaume
d’Annam. Après l’avoir quelque peu abandonné, on y revient.
Enfin j’ai pris part avec Francis Garnier à ma première expédition
coloniale, à une aventure plus extraordinaire que tout ce que j’aurais
pu rêver. »
Francis Garnier débarque à Saïgon le 27 août 1873 pour partir à la
conquête du Tonkin avec cent quatre-vingt-cinq hommes, chefs et offi-
ciers compris. Cette petite troupe compte trente soldats d’infanterie de
marine, que le colonel de Trentinian trie sur le volet. Il place à leur tête
son propre fils. Le capitaine de frégate Esmez attache, de son côté, son
fils à cette mission périlleuse.
L’épopée d’un mois commence.
Le sous-lieutenant de Trentinian en sera l’un des acteurs
principaux.
« Notre départ [de Saïgon] eut lieu en octobre. J’embarquai sur le
11 12D’Estrées »
Pour attaquer Hanoï, Francis Garnier avait donné les ordres
suivants :
« Une première colonne, forte de trente marins, attaquera la porte
sud-ouest. L’infanterie de marine et le reste des marins, sous les ordres
de Francis Garnier, avec le sous-lieutenant de Trentinian et l’enseigne
Esmez, se chargeront de l’attaque principale.
Une réserve de… dix hommes, commandée par l’ingénieur hydro-
graphe Pouillet, se tiendra prête comme renfort ».
L’élan des soldats, le feu foudroyant de la préparation d’artillerie et
l’incroyable prestige des Français leur donnèrent une prompte victoire :
dix minutes après le commencement de l’attaque, ils étaient maîtres de
la citadelle.
Tandis que Garnier veille au grain à Hanoï, il apprend que les
mandarins annamites construisent des barrages sur le bas-fleuve pour
9. Port au sud de l’île de Ceylan (Sri Lanka), escale des paquebots allant vers l’Indochine
eau XIX siècle.
10. Le Tao-Te-Kin de Lao Tseu. C’est le pinceau à la main qu’il l’étudie.
11. Aviso à hélice de 1869, Cherbourg, 1300 tonnes, 152 hommes, dont le futur amiral Boué
de Lapeyrère.
12. Mémoire inédit sur « L’expédition Garnier au Tonkin » et sur ses acteurs.
01_TRENTINIAN.indd 14 19/09/14 15:10:50Un grand Français méconnu 15
couper Hanoï de la mer ; aussitôt il renvoie la canonnière l’Espingole,
sous les ordres de l’enseigne Balny d’Avricourt, en mission à Hung-Yen.
Trentinian, le docteur Harmand, quinze marsouins montent à bord, et
tout rentre dans l’ordre.
Le 26 novembre 1873, l’Espingole, poursuivant son audacieuse randon-
née, paraît en vue de Phu-Ly. Sommation est faite à la citadelle de se
rendre. La décision traîne. « Trentinian, ayant pu se hausser jusqu’à
la grille qui termine le haut de la porte, aperçut les mandarins et leur
suite s’enfuyant à l’envi… À la tête de ses soldats, il escalade le parapet
de gauche… Le parapet de droite est de même enlevé par Balny et ses
marins ; Balny d’un côté, Trentinian de l’autre font le tour des remparts.
Ils n’ont aucun feu à essuyer; toutefois, les Annamites ne quittent leur
poste qu’à leur approche… Trente Français venaient d’enlever en dix
minutes une forteresse de 2 kilomètres de développement, défendue
13par un millier d’hommes. »
Le 2 décembre, l’Espingole quitte Phu-Ly et, à 9 heures, la voici en
vue de Haï-Dzuong. Mais la marée basse l’empêche de s’approcher
à bonne portée de la citadelle. Fait autrement sérieux : la canonnière
s’échoue. Trentinian, avec quatre hommes, sur une yole à vapeur, se
présente au gouverneur de la place. Il lui demande de manifester ses
intentions amicales en venant lui-même à bord saluer le chef de l’expé-
dition. L’interlocuteur tergiverse.
« Pensez-vous, demande Balny à Trentinian et au docteur Harmand,
que, sous peine de voir ébranler notre autorité et notre prestige, nous
devions agir ? – Oui, répondirent-ils, sans aucun doute, quoique la partie
soit sérieuse. »
Or, le lendemain, la passe est dégagée ; l’Espingole la franchit et vient
s’embosser à 250 mètres d’un petit fort. Sur la rive droite, Trentinian
débarque ses hommes avec deux jonques ; le fort tire sans arrêt sur lui.
Finalement, notre jeune sous-lieutenant, combattant à découvert, force
le passage. Alors, c’est l’assaut de la citadelle. Le docteur Harmand fait
sauter au revolver un des barreaux de bois qui surmontaient la porte ; il
franchit le porche, deux des soldats le rejoignent ; Trentinian fait balayer
les remparts et passer les hommes un à un. À 10 heures, l’opération est
terminée.
Garnier vient de prendre Nam-Dinh, une bande de Pavillons noirs le
menace ; le docteur Harmand, Balny, vont le rejoindre ; Trentinian reste
seul à Haï-Dzuong avec ses quinze marsouins.
« Pensez-vous pouvoir tenir ainsi ? » lui demande Garnier. – « Je
garderai non seulement la citadelle, mais encore… la province ! »
13. F. Romanet du Caillaud, La France au Tong-King, 1874.
01_TRENTINIAN.indd 15 19/09/14 15:10:5016 L’État-major en 1914
Immédiatement, il fait construire
sur le parapet de la citadelle un petit
ouvrage imprenable où il accumule
du riz, du bois, de l’eau et des sapè-
14ques . Les bâtiments, où logent les
soldats, à proximité, sont entou-
rés d’un large fossé rempli d’eau.
« Dans ces conditions, je tiendrai,
déclare Trentinian, un ou deux
mois. » Puis, immédiatement, il a
l’audace de constituer un corps de
deux cents miliciens annamites. Il
prend son bien où il le trouve et
porte progressivement à six cents
hommes l’effectif des troupes auxi-
liaires logées dans la citadelle. Enfin,
il fait armer en guerre les jonques de
l’État qui parcourent, menaçantes,
15de long en large tous les arroyos
du voisinage.
Trentinian est « heureux comme
un roi ». À vingt-deux ans, le voilà
Trentinian sous-lieutenant d'infanterie commandant de place, chef de
de marine au Tonkin, 1874 (M. Mahut), corps, chef du génie, intendant,
Musée de l’Armée
amiral d’une flotte de guerre.
Les mandarins, peu à peu, devant
ce jeune audacieux, abandonnent
leur poste… avec l’espoir d’obtenir leur maintien. Trentinian convoque
les notables, leur demande de désigner de nouveaux chefs auxquels il
ordonne de lui remettre leurs fils comme otages. Toute la province est
soumise.
Mais Francis Garnier est tué lors d’une sortie à Hanoï ainsi que
Balny. À ces nouvelles, l’émoi est grand en France. La décision est prise
d’abandonner l’opération et par cela même les populations qui nous
soutenaient. Quand on évoquait plus tard ces décisions et leurs tris-
tes conséquences avec Trentinian, qui en avait cruellement souffert, il
détournait la tête. « C’est le bois mort de l’histoire », disait-il.
e14. Plus petite pièce de monnaie utilisée jusqu’au début du XX siècle en Chine et en
Indochine.
15. Cours d’eau temporaire qui se remplit lorsqu’il pleut.
01_TRENTINIAN.indd 16 19/09/14 15:10:52Un grand Français méconnu 17
Pendant son séjour en France, il conquiert en 1875 le premier prix
d’ensemble des officiers de l’École régionale de tir de Chalons. Promu
16capitaine en 1877, il est admis à l’École de Guerre , puis appelé auprès
du général de Trentinian, son père, comme aide de camp :
« De retour en France je n’ai plus songé qu’à retourner en Indochine.
17À mon deuxième séjour, j’ai vu le Cambodge , les monuments khmers,
Norodom et ses danseurs. »
Il retourne à Saïgon en 1879 et y séjourne deux ans, accomplissant
notamment une importante mission à Hué en octobre 1881.

Revenu à Paris en 1882, il est breveté d’État-major par l’École de
Guerre en novembre.
C’est à cette époque que son confesseur
lui fait connaître une charmante orpheline
(le père Henri Raynouard, remarié, a deux
autres filles, dont Henriette qui deviendra
Madame Caillaux et tuera le directeur du
Figaro en 1914).
Chef de bataillon depuis 1883 et ayant
accompli ses stages d’état-major à Marseille,
ede cavalerie au 10 Cuir à Versailles, puis
d’artillerie, Edgard épouse Aline le 30 août
1884.
Fidèle à sa carrière coloniale, il repart l’an-
née suivante, emmenant sa femme. Basés à Aline Raynouard (1862-1891),
ère1 épouse (1884) Bac Ninh, où leur naît une fille, ils y font la
d’Edgard de T. (coll. part.)connaissance du commandant Picquart, le
futur héros de l’affaire Dreyfus.
Trentinian prend part à l’achèvement
des opérations au Tonkin, notamment à celles de la colonne de Moncay,
dirigée par le colonel Dugenne, où il se distingue, à la tête d’un bataillon
de tirailleurs tonkinois, par son sang-froid et son intrépidité.
16. Une promotion qui comporte Bujac et Lanrezac parmi les plus brillants et également
Castelnau.
17. Il est nommé officier de l’ordre royal du Cambodge en novembre 1880. L’an suivant, il
apporte à son père, alors gouverneur par intérim de l’Indochine, la grand-croix de cet
er ordre accompagnée d’un message du roi Norodom I élogieux pour le récipiendaire
et reconnaissant pour la protection reçue de la France. (Message et décoration, dépo-
sés au Palais de Salm ; sont présentés parmi les collections du Musée de la Grande
Chancellerie.)
01_TRENTINIAN.indd 17 19/09/14 15:10:5218 L’État-major en 1914
18 19« À mon troisième séjour , en faisant l’expédition de PakLung j’ai
vu cette admirable baie d’Along, celle si étrange et fantastique du Fai
Tsi-Long. »
Cette enclave de l’Empire d’Annam en Chine est reprise, mais elle
sera cédée à la Chine par l’accord de délimitation du 26 juin 1887.
Il apprend tristement, à son retour de
mission, que l’enfant de dix-huit mois vient
d’expirer à Hanoï d’une méningite.
Lieutenant-colonel en 1888, nous le
retrouvons en Annam de juin 1890 à avril
1892, où il commande remarquablement le
e10 régiment d’infanterie de marine, mais où
Aline décède (à Thuan An, en aval de Hué,
le 23 avril 1891, âgée de vingt-neuf ans).
« À mon quatrième séjour, j’ai passé mes
deux ans en Annam. J’ai connu les palais de
20Hué, la cour et le petit roi . C’est vous dire
que j’ai vu naître l’IndoChine et que j’en ai
Germaine de Trentinian, née à toujours suivi depuis l’évolution en mesu-
Bac-Ninh en 1886 (coll. part.)
rant son puissant potentiel économique ».
Officier de la Légion d’honneur depuis le
10 juillet 1890, il est promu colonel en 1893.
AU SOUDAN FRANÇAIS : LE GRAND ŒUVRE
Maintenant, le voici en Afrique.
« Je m’apprêtais à faire un cinquième séjour en Indochine lorsqu’on
m’a arraché à tout ce que j’aimais pour m’envoyer en Afrique. Je dois
dire que très vite j’ai aimé les Sénégalais, les Soudanais, si braves gens,
admirables soldats. J’ai été pendant quatre ans gouverneur du Soudan
avec des collaborateurs qui s’appelaient Gouraud, Mangin, Girodon,
Bernardy, Aubertin. J’ai vu tout mon Soudan à cheval. J’ai galopé jusqu’à
21Tombouctou avec Mangin pour faire la paix avec le chef des Touaregs,
18. Tonkin, 1885-1887.
19. La colonne du colonel Dugenne avait été, sur certains morceaux du parcours, trans-
portée par les navires du futur amiral de Beaumont à qui l’on devra l’annexion en 1898
de Kouang Tchéou Wan.
20. Than Taï, alors âgé de douze ans, fut proclamé empereur en 1889 ; déposé pour démence
en 1907 et exilé à la Réunion, il put rentrer au Sud Vietnam en 1947 et y mourut en
mars 1954.
21. Celui qui avait massacré la colonne Bonnier.
01_TRENTINIAN.indd 18 19/09/14 15:10:53Un grand Français méconnu 19
puis jusqu’à Timbo en Guinée. Ces quatre années comptent parmi celles
où j’ai déployé sans doute le plus d’activité. »
er Le colonel de Trentinian est gouverneur du Soudan depuis le 1 juillet
1895.
À quarante-quatre ans, il remplace Albert Grodet, premier gouver-
neur civil de la jeune colonie, lequel a succédé, en 1893, au colonel
Archinard. Grodet, peu à peu, a détruit l’œuvre de son grand prédéces-
22seur. Cet administrateur ne cherche point à brider Samory ni Ba-Bemba,
mais les militaires ; il laisse 2 millions de déficit dans le budget de la
colonie.
Les Français tiennent le cours du Niger, depuis Kouroussa jusqu’à
Tombouctou, mais, sur la rive nord du fleuve, les Touaregs ne cessent
de nous menacer. Au sud-ouest, au Fouta-Djallon, les seigneurs musul-
mans manifestent d’inquiétantes velléités d’indépendance ; à l’intérieur
de la boucle du Niger, Samory prépare de nouvelles attaques, reçoit
des chevaux du nord, des fusils, de la poudre et des munitions des
commerçants britanniques du Sierra Leone. À l’est, Ba-Bemba a renforcé
la défense de Sikasso. Au Mossi, le capitaine Destenave, chargé de faire
23renouveler le traité conclu par Monteil, n’a pas été reçu par le naba
d’Ouagadougou. Aucune coopération concertée entre le Soudan et nos
autres colonies de l’Afrique occidentale. Chacun fait cavalier seul.
Dès son arrivée à la colonie, Trentinian prend les dispositions
suivantes :
Les Touaregs frappent nos postes, razzient les tribus soumises,
puis prennent la fuite : il faut les attaquer chez eux. Il donne l’ordre au
commandant Réjou, secondé notamment par le lieutenant Gouraud,
de se lancer à leur poursuite. Dès le début de 1896, Trentinian reçoit à
Tombouctou même de nombreuses soumissions.
Le lieutenant-gouverneur déclare : « Décidé à en finir avec Cheboum,
je laisse toute liberté au commandant Réjou de porter ses attaques aussi
loin qu’il le jugera nécessaire.
« Dès février, Réjou est maître des rives du lac Faguibine, privant
ainsi les Touaregs de l’eau nécessaire à leurs troupeaux. La situation
de Cheboum devient alors si critique qu’il offre sa soumission ; mais
les officiers ne peuvent admettre que l’on fasse grâce à un chef qui,
après avoir pris part au massacre de Tacoubao (colonel Bonnier), les a
combattus si ardemment. Mis au courant par Réjou, et d’accord avec
lui, je juge ma présence dans la région du Nord indispensable.
22. D’origine guinéenne, ce subtil chef de guerre s’est peu à peu taillé un empire en terro-
risant les populations.
23. (Moogo) Naaba est le titre porté par les rois du royaume Mossi de Ouagadougou, au
Burkina Faso.
01_TRENTINIAN.indd 19 19/09/14 15:10:5320 L’État-major en 1914
En 1894, nommé cdt supérieur des troupes au Sénégal (Nadar, coll. part.)
01_TRENTINIAN.indd 20 19/09/14 15:10:53Un grand Français méconnu 21
Ne pouvant faire qu’une courte absence de mon gouvernement, je
renonce à descendre le fleuve en chaland. C’est à cheval que je rejoindrai
le commandant Réjou. C’est au capitaine Mangin que je m’adresserai
pour préparer ma rapide randonnée. Un facteur essentiel de succès de
Mangin, à toutes les étapes de sa magnifique carrière, fût le soin qu’il
apportait à la préparation de toute tâche qui lui était confiée. »
En février 1896, le gouverneur,
suivi de Mangin, chevauche sous
le plus écrasant soleil de Bamako à
Tombouctou (1 356 km aller-retour
à la moyenne de 71,4 km par jour)
« Ce voyage constitue un record de
vitesse sur un long parcours qui n’a
24pas été dépassé au Soudan. »
Le chef Touareg fait sa soumis-
sion et Trentinian décide :
25« Cheboum (Sobo), amenokal des
Tengueriguiff, exercera son autorité
sous la protection de la France. »
« À partir de ce jour, Cheboum
nous rendit tant de services qu’en
1927 le Gouvernement le récom-
pensa en le faisant chevalier de la
Légion d’honneur. »
Afin de tenir solidement et
sans trop de frais les régions nord
du Niger, Trentinian crée en 1896
plusieurs compagnies de gardes-
frontières, cherchant, comme il Le colonel en tournée au Soudan en 1895
l’avait fait à Haï-Dzuong, des auxi- (coll. part.)
liaires dans le pays même. Alors, il
devient possible de progresser le
long du Niger pour atteindre Gao, Say, Boussa, Assaba.
Le naba d’Ouagadougou est déposé, remplacé par son frère qui signe
un traité de protectorat. 4000 kilomètres d’itinéraires nouveaux sont
levés. Barrage au nord, barrage au sud.
Contre Samory, ce cruel chef de guerre qui terrorise les populations,
Trentinian entend se protéger solidement ; mais d’abord il faut connaître
le pays ; le lieutenant Blondiaux, dans une région couverte de forêts,
24. Mordac, Les Spahis soudanais, 1912.
25. L’amenokal est un chef de guerre élu par les sages.
01_TRENTINIAN.indd 21 19/09/14 15:10:5322 L’État-major en 1914
coupée de nombreux cours d’eau, au milieu de populations sauvages,
débrouille l’hydrographie compliquée du Cavally et de la Sassandra, et
dresse les premières cartes de la région où allait se jouer le dernier acte
du long drame de notre lutte contre Samory.
En même temps, et sans désemparer, Trentinian aménage ces vastes
régions encore toutes chaudes des derniers combats. Sous la tente, le
soir, il précise sa stratégie. Il divise son budget en deux : le service local,
alimenté par les impôts en nature, le service colonial qui perçoit les
espèces. Douze cents porteurs assurent le service de Kayes à Bamako.
Il fait venir des pileuses de mil. Il crée des jardins d’essais.
« Notre politique dans le Sahel doit être d’arrêter toute incursion de
pillards chez les populations qui nous sont soumises et de permettre
aux caravanes de circuler paisiblement de Tombouctou à Médine. Le
but est atteint et il ne reste plus qu’à consolider les résultats obtenus.
La sécurité dont vont jouir les habitants des cercles du Nord et du Sahel
vous les attachera rapidement et vous facilitera votre attitude défen-
sive… Le commerce avec le Soudan est une question vitale pour toutes
26les tribus du Sahel. »
Dès 1895, Trentinian recommande le recensement systématique des
« coutumiers » indigènes, afin de servir de base solide et concrète à la
27juridiction des tribunaux de droit civil .
Trentinian codifie en un règlement – dont Jules Brévié, gouverneur
général de l’AOF, indiquait en 1935 que l’essentiel servait encore de
guide à ses collaborateurs – les règles de conduite de ses résidents : admi-
nistration, justice, devoirs, soutien à la production, visites aux villages
28pour les connaître et se faire connaître…
« Pour faciliter la surveillance et l’administration, j’ai regroupé les
Cercles en 4 régions »… « En organisant ces régions – passant outre à la
législation de l’époque – j’ai donné pouvoir entier aux commandants de
région sur tous les services. Le chef de service de l’intendance m’ayant
dit que je n’en avais pas le droit, je lui ai répondu : “plaignez-vous au
Ministre et envoyez-lui copie de la décision que j’ai prise. En attendant,
il en sera ainsi.” C’était indispensable pour mettre fin à tous les conflits
entre les divers services. »
Certaines des consignes adressées de Dakar, le 20 mai 1899, au colo-
nel Vimard qui doit assurer son intérim, confirment l’esprit qui a animé
Trentinian aux différentes étapes de sa carrière :
26. Trentinian, Lettre au Capitaine de Lartigue, 30 juillet 1896.
27. Raoul Girardet, L’idée coloniale en France, La Table Ronde, 1972, et témoignage de
Raymond Ranjeva, vice-président de la Cour internationale de Justice de La Haye.
28. Trentinian, Instructions aux commandants de Cercles, Paris, Imprimerie nationale, 1897.
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« … Nous ne sommes pas responsables, raison de plus pour se mettre
en quatre…
… Je vous recommande de laisser la plus large initiative à vos
Commandants de régions et, au contraire, d’en laisser fort peu à vos
services. Les premiers sont vos représentants, les autres sont vos propres
organes…
… N’hésitez jamais à violer une législation qui le plus souvent n’a
pas été conçue pour des colonies qui sortent à peine de la période de
conquête. L’intérêt de l’État en pareil cas sera votre meilleur guide et,
au besoin, il vaut mieux renoncer à sa situation que de ne pas dispo-
ser de l’autorité suffisante pour briser les résistances de ceux qui vous
opposeraient la lettre des règlements.
Au lendemain de nos succès, l’Armée a toujours la charge de la garde
et de la défense des immenses territoires conquis ; qu’elle maintienne la
paix en se faisant autant aimer que respecter par ses nobles sentiments
de générosité. D’ailleurs qu’elle se rassure sur l’emploi de son activité,
car la victoire n’est que la première étape des conquêtes coloniales ; il
reste encore à utiliser les conquêtes. Si elle ne colonisait pas, le temps
ternirait bien vite l’éclat de sa renommée. »
Trentinian vante les avantages d’un enseignement donné dans les
langues locales transcrites en caractères latins, comme le font les mission-
naires ; préconise la publication de livres en bambara. Le 24 novembre
1898, il appuiera auprès de Binger – qui le consulte – la demande d’aide
supplémentaire des Pères blancs. Il insiste sur leurs œuvres de charité,
d’éducateurs tenant intelligemment compte de l’environnement musul-
man de leurs élèves.
« L’indépendance religieuse la plus absolue devra être laissée aux
élèves qui fréquentent l’école des pères ».
Il anticipe ainsi sur la politique qui sera édictée quelques années plus
tard en application des lois de séparation de l’Église et de l’État.
Conquête de la «boucle» du Niger (1896-1897)
Au printemps 1896, apparition des troupes anglaises sur les confins
des Achantis. Il était clair qu’ils allaient occuper les points les plus impor-
tants de la Boucle du Niger, si, de notre côté, une initiative immédiate ne
nous conduisait pas avant eux dans ces vastes régions qui, après tant de
sacrifices accomplis, constituaient l’héritage naturel de la France dans
29cette partie du continent Africain.
29. Auguste Gatelet, Histoire de la conquête du Soudan français, Paris, 1901.
01_TRENTINIAN.indd 23 19/09/14 15:10:5424 L’État-major en 1914
Accroissement des régions sous contrôle français (coll. part.)
Le colonel de Trentinian, n’ayant pu convaincre ni le gouverneur
général Chaudié, ni le commandant supérieur des troupes, le général
Boilève, du danger qui menaçait les positions françaises, n’hésita pas à
prendre l’entière responsabilité de la marche en avant. Faute de troupes régu-
lières qu’on lui refusa, il réunit un corps d’auxiliaires tirés des réserves
du Macina et les plaça sous les ordres d’un officier énergique auquel il
prescrivit de s’emparer immédiatement de Ouagadougou et de pousser
jusqu’à Bouna.
« Je n’ai jamais eu d’instruction du Ministre ou de M. Binger à cet
égard (occupation du Mossi et des rives de la Volta). Je déjeunais à la
table du Ministre, à mon séjour en France en 1897, lorsque M. Vilain,
du Temps, vint à parler de la boucle du Niger. À l’oreille de M. Lebon,
je lui fis l’aveu suivant : “J’ai fait occuper le Mossi à mes risques et
périls”. Il me répondit : “très bien” et ce fut là mes seules instructions.
30M. Chaudié qui était à notre table n’entendit pas et, à notre retour à
31Dakar, fut stupéfait d’apprendre l’occupation de Ouagadougou. »
30. Gouverneur général de l’AOF.
31. Trentinian, Lettre à Auguste Terrier du 22 septembre 1910.
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Le général Archinard, président du comité technique militaire, écrit à
Trentinian : « je vous envoie aussi mes remerciements pour avoir sauvé
du naufrage le Soudan et vous être attaché comme vous l’avez fait à
cette belle et bonne œuvre. » (31 décembre 1896.)
Que nous disent les gouvernants ?
32Dans une lettre au ministre de la Marine, le ministre des Colonies
André Lebon résume en 1898, avant même la capture de Samory, l’œuvre
de Trentinian en Afrique :
« … Laissez-moi vous rappeler d’abord très brièvement les opéra-
tions militaires qui ont eu lieu sous sa direction, et que par une réelle
abnégation on s’est attaché à laisser dans l’ombre pour ne jamais gêner
le Gouvernement de la République.
C’était en 1895, nous étions sur le qui-vive aux quatre coins du
Soudan ; la région Nord était un foyer incandescent d’où les Touaregs
pouvaient nous assaillir à tout instant et nous causer les plus grands
désastres. Par de sages dispositions militaires, les tribus vainqueurs du
malheureux Bonnier furent réduites à l’obéissance. Le brillant combat
de Farash, l’occupation de Sumpi, la victoire d’Akenken, le 18 mars
1896, sont les principales étapes de cette pacification qui devait donner
à la France la jouissance effective des riches contrées dont le Faguibine
est le centre.
En 1896, la révolte du Macina est comprimée après une série de
brillants combats livrés autour de Bandiagara.
Enfin, un bond gigantesque est opéré en 1896-97, il cause le plus grand
étonnement chez la vigilante Angleterre : silencieusement, le drapeau
français est transporté du Macina à Say et de Wagadougou à Oua…
Vous admirerez certainement avec moi, Monsieur le Ministre et cher
Collègue, la valeur déployée dans ces opérations et vous estimerez aussi
que si, par un sentiment de profonde abnégation et de dévouement
envers le Gouvernement, leur éclat n’a pas été proclamé, nous avons
maintenant le devoir de le récompenser.
Mais il y a plus : Tandis que cette œuvre purement militaire s’accom-
plissait, une autre qui, pour être moins glorieuse n’en fut pas moins
difficile, s’élaborait avec un succès sans précédent : c’était la mise en
valeur du pays.
… le colonel de Trentinian se montre organisateur incomparable. Ses
instructions aux Commandants de Cercle résument une sage administra-
32. Lebon est le premier ministre des Colonies indépendant de la Marine ; Trentinian est
donc en détachement.
01_TRENTINIAN.indd 25 19/09/14 15:10:5426 L’État-major en 1914
tion. La confiance que son Gouvernement inspire nous permet d’obtenir
les moyens d’achever le chemin de fer du Sénégal au Niger à bref délai.
Le ravitaillement, cette opération militaire et administrative si délicate,
est organisée et exécutée d’une façon si précise que les voyageurs qui
l’ont vue sur place n’ont pu s’empêcher de l’admirer.
Bref, tandis que l’importance des territoires s’accroît, les dépenses
de la métropole s’abaissent, de 12 millions qu’elles étaient en 1895, à 6
millions 180 000 en 1898 ; 600 000 f sont même rendus en 1897 sur les
crédits alloués par la loi de Finances. Les recettes du budget local gran-
dissent sans cesse et les produits du pays : caoutchouc, coton, riz, blé,
bétail, etc. apparaissent désormais tellement séduisants aux industriels
et commerçants français que, chaque jour, nombre d’entr’eux deman-
dent des concessions dans le pays et que beaucoup déjà y ont envoyé
de très autorisés représentants. »
André Lebon fut, en effet, pendant son ministère (mai 1896-1898),
un constant et confiant soutien pour l’action du colonel de Trentinian
au Soudan. Il appréciait ce comportement : « Le ministre avait vu qu’il
n’y avait rien de plus dangereux, en matière d’expérience coloniale, que
les gens qui, comme M. L., acceptent tous les ordres qu’on leur donne
33”sans jamais crier gare ” »
« André Lebon, en prenant d’audacieuses initiatives, en approuvant,
encourageant celles des gouverneurs, des officiers, des administrateurs,
34fut un des meilleurs ouvriers de notre Empire colonial. »
Lorsque, en fin mai 1897, il vient prendre son premier congé en
France, la surface des territoires à lui confiés a été agrandie de près de
600 000 kilomètres carrés. Pas un soldat n’a été demandé à la France ou
au Sénégal. Le moral de nos officiers, déprimé par Grodet, s’est magnifi-
quement relevé ; ils se plaisent maintenant à s’appeler des Sahariens. La
métropole n’a pas eu 1000 francs à débourser. Bien plus, non seulement
le déficit de 2 millions est comblé, mais il y a 500 000 francs en caisse !
Le chemin de fer qui doit relier le Soudan au Sénégal, artère vivante
de la colonie nouvelle, interrompu par les gabegies habituelles, doté
maintenant de nouveaux crédits par le Parlement, a été repris et le
Colonel a inauguré, le 24 juin 1896, le pont de 400 mètres qui franchit
le Bafing.
Trentinian avait attendu son congé pour être malade. Il le fut bien.
En juin l897, dès qu’il eut pris le chaland qui descendait le Sénégal, il
subit l’assaut des maladies coloniales. Il débarqua à Bordeaux sur un
brancard.
33. Guillaume Grandidier, 40 ans de l’histoire de Madagascar, Paris, 1923.
34. Général de Trentinian, La Grande France, juin 1938.
01_TRENTINIAN.indd 26 19/09/14 15:10:54Un grand Français méconnu 27
C’est lors de ce séjour qu’il épouse
à l’été 1897 la très chère cousine
d’Aline, Jeanne Lemière, devenue
veuve Dupont, dont il est parrain du
cinquième fils. À ce second mariage
les témoins du marié sont le colonel
et célèbre explorateur Louis Parfait
Monteil et le commandant Charles
Lanrezac, professeur à l’École de
eGuerre (le futur chef de la V Armée
en 1914). Le voyage de noces les
amène en Algérie, d’où il adresse
ses directives au sujet de Samory.
Un premier fils, René, naît le 30 mai
1898.
Les exactions de Samory terro-
risent les populations. Trentinian
qui, de Paris, reste le responsable
Jeanne Lemière (1866-1950), de la politique à suivre au Soudan,
seconde épouse (1897)35pousse à l’action : (Nadar, coll. part.)
« …Quinze ans de lutte contre
nous ont fait de lui notre ennemi
irréductible. Le voulût-il lui même,
il ne saurait imposer la paix à ses bandes bien armées, solidement orga-
nisées qui depuis 20 ans ne vivent que de rapines et de pillages, et ont
fait de Samory le grand pourvoyeur d’esclaves qui a jeté plus de cent
mille captifs sur les différents marchés du Soudan et qui a transformé
en déserts de vastes régions riches et peuplées.
En voulant devancer les Anglais qui marchaient rapidement dans
leurs hinterlands, nous avons pris le contact avec Samory, et la nécessité
de prendre une décision s’impose aujourd’hui impérieusement. Il me
paraît du devoir et de l’honneur de la France de débarrasser d’un pareil
fléau la partie de l’Afrique qui s’est soumise à nos lois.
Je me crois d’autant plus autorisé à demander un effort décisif contre
lui que la politique que j’ai suivie au Soudan pendant mes deux années
de gouvernement a été entièrement pacifique. »
Le 27 octobre 1898, Trentinian est promu général. Il est le plus jeune
officier général des armées françaises.
35. Rapport du colonel de Trentinian, Président du Comité Technique et Militaire du Ministère
des Colonies, au directeur, M. Binger, (6 juillet 1898).
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