L'état réformateur, état conservateur

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Après la Commune de 1871, en France particulièrement, fut posée la question d'une réforme sociale. Avant même d'en envisager le contenu, les penseurs autorisés protestèrent du danger que présentait l'Etat, spécialement depuis la proclamation de la république. Les foules versatiles, les masses avides et les politiciens démagogues n'allaient-ils pas mettre en péril la société même ? Irresponsabilité et frénésie des envieux, fragilité et subordination du Pouvoir furent montrés comme un péril dont seules les Autorités sociales pouvaient préserver la conservation du patrimoine commun.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782296409545
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,

CEtat réfonnateur, , Etat conservateur
Autorités sociales, Altérité sociale

Du MÊME AUTEUR La Ballade du tempspassé. Guerreet insurrectiondeBabeuf à la Commune (Anthropos, 1978).
La Conjuration. Essai sur la conjuration pour l'égalité, dite de Babeuf (rHarmattan, « Philosophie en commun », 1994). Fourier et la civilisation marchande. Égarement du libéralisme

(rHarmattan, (rHarmattan,

«

Utopies », 1996, préface de René Schérer). Ouverture philosophique », 1997).

Tocqueville ou l'Intranquillité
«

La Pensée libre. Essai sur les écrits politiques de Simone Weil (rHarmattan, « Ouverture philosophique », 1998. Nouvelle édition revue et augmentée, 2004). Passion d'argent, raison spéculative (rHarmattan, « Ouverture philosophique », 2000).

L'Impatience du bonheur, apologie de Gracchus Babeuf (Payot, « Critique de la politique », 2001). « La Révolution sociale », in Le XIX siècle, Science, politique et tradition (Berger- Levrault, 1995).
«

Babeuf », in Dictionnaire critique des utopies (CNRS) sous la direction de Michèle Riot-Sarcey (Larousse, 2002).

L'Énigme du dix-neuvième siècle

(rHarmattan,

«

Ouverture philosophique »,2002).
», 2003).

Proudhon. La justice, contre le souverain (rHarmattan, « Ouverture philosophique Cerises de sang. Essai sur la Commune

(rHarmattan,
(rHarmattan,

«

Qpestions contemporaines », 2003).

L'Économie sociale de Charles Dupont-White (présentation critique)
«

À la recherchedes sciencessociales»,2003).
À la recherche des sciences sociales », 2003).
contre le parti des sciences sociales », 2004).

Mythe et violence, autour de Georges Sorel

(rHarmattan,
(rHarmattan,

«

Des socialistes révolutionnaires

« À la recherche

Un revers de la démocratie, 1848

(rHarmattan,

«

À la recherche des sciences sociales », 2005).
à Laurence Riviale et Xavier Legrand-Ferronnière

Remerciements

Philippe Riviale

,.

CEtat réfonnateur, ,. Etat conservateur
Autorités sociales, Altérité sociale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan ltalia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..rles Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

A la recherche des sciences sociales Collection dirigée par Philippe Riviale et Bruno Péquignot Cette collection veut faire connaître au lecteur d'aujourd'hui, étudiant, enseignant, chercheur, ou curieux des chemins divergents pris par cet ensemble, que nous nommons aujourd'hui sciences sociales, des ouvrages, et donc des auteurs méconnus. Que ces ouvrages soient méconnus ne veut pas dire qu'ils sont médiocres. Encore moins sont-ils dépassés. Car une discipline, science ou pas, se bâtit sur une succession de bifurcations. Elle laisse de côté des pensées, qui avaient fait sens dans un contexte socio-historique basculé depuis dans le bas-côté. Là, parmi les vestiges innombrables du passé, on peut reconstituer, à la façon de l'archéologue, des voies ébauchées, des espoirs perdus, des tentatives trop précoces pour leur temps, des cris de révolte au nom de principes, que jamais on n'aurait dû oublier. On trouvera aussi les précurseurs de la liberté du commerce, de l'apologie de la propriété, des apôtres de la différence sociale. Ceux-là avaient été mis au placard pour la gêne qu'ils auraient causée, parce qu'il est des choses qu'on fait, et qui ne sont pas à dire. Ces auteurs, ces pensées, ne s'inscrivent pas dans une histoire des idées, entreprise perdue d'avance par ses présupposés mêmes: qu'il y ait un sens et une continuité dans les idées, que l' histoire sociale résulte d'une accumulation intellectuelle, chaque contribution appelant la suivante. Des auteurs ont été en vérité retenus, parce qu'ils convenaient. On entendra par là que le savoir académique pouvait s'édifier sur ces piliers-là. Aussi ont-ils été métamorphosés en lieux de mémoire, en patrimoine commun, en convention. L'objectif de cette collection est de rappeler à nous les pensées écartées, les auteurs qu'on ne connaît que par leurs critiques, c'est-à-dire généralement leurs censeurs, qui les ont pesés et jetés à la fosse, trop légers pour la lourdeur du gros animal qu'est le social ou trop lourds pour être soutenus par la légèreté d'un temps insouciant, qui ne voulut pas porter son fardeau.

Philippe RIVIALE, Un revers de la démocratie, 1848, 2005. Philippe RIVIALE, Des socialistes révolutionnaires contre le parti, écrits sous les cendres, 2003. Philippe RIVIALE, Mythe et violence, 2003. Charles DUPOND-WlllTE, L'économie sociale, 2003. www.libraÎrieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr 2005 ISBN: 2-7475-9018-6 EAN : 9782747590181 @ L'Harmattan,

Ce gouvernement fera disparaître les bornes, les haies, les murs, les serrures aux portes, les disputes, lesprocès, les vols, les assassinats, tous les crimes; les tribunaux, les prisons, les gibets, les peines, le désespoir que causent toutes ces calamités, l'orgueil, la tromperie, la duplicité, enfin tous les vices; plus, le ver rongeur de l'inquiétude générale, particulière, perpétuelle de chacun de nous, sur notre sort du lendemain, du mois, de l'année suivante, de notre vieillesse, de nos enfants et de leurs enfants. Gracchus Babeuf.

Dans la brève existence d'Ellison, il me semble que je vois une réfutation du dogme qui prétend que dans la nature même de l'homme gît un principe mystérieux, ennemi du bonheu1: Un examen minutieux de sa carrière m'a fait comprendre que la misère de l'espèce humaine naît en général de la violation de quelques simples lois d'humanité; que nous avons en notre possession, en tant qu'espèce, des e1éments de contentement non encore mis en œuvre, et que même maintenant, dans les présentes ténèbres et l'état de1irant de la pensée humaine sur la grande question des conditions sociales, il ne serait pas impossible que l'homme, en tant qu'individu, pût être heureux dans certaines circonstances insolites et remarquablement fortuites.

Edgar Poe,

«

Le domaine d'Arnheim »,
traduit par Baudelaire.

Questionnement

l'État fut reposée, une fois enterrées les utopies qui, jusqu'à la Commune en France avaient entretenu l'idée d'une refonte ou refondation de la société que, par commodité, je dénomme société marchande 1. La question principale, posée à partir des années 1880 en France, principalement mais non pas uniquement, porta alors sur le partage du privé et du public dans la société, supposée

D

ans les vingt dernières années du xrxE SIÈCLE, la question de

désormais lancée de façon irréversible dans la voie du

«

progrès

économique et social ». Fallait-il réduire l'État à sa fonction régalienne et procédurale, ou attendre de lui un perfectionnement du social? Au plan strictement économique: la protection des
1. Dans mes précédents
Mythe et violence, autour

ouvrages, notamment

L'Énigme du dix-neuvième siècle,
révolutionnaires contre le parti,

de Georges Sorel et Des socialistes

parus chez L'Harmattan, j'ai développé l'idée d'une société marchande installée à l'insu de l'opinion aussi bien que des penseurs sociaux, et qui a progressivement

balayé les « anciennes hiérarchies », pour dire comme Schumpeter. L'économique,
sous les espèces du capitalisme d'initiative privée, de l'accumulation des profits à des fins productives, de la généralisation du salariat et de la sphère de l'échange monétaire, y a supplanté le politique, le religieux, la tradition et le voisinage sans les supprimer. Le capitalisme ne constitue pas, n'a jamais constitué un système. Il a été, il reste un prédateur social et oppose, non des hiérarchies multiples à la façon des Stiinde ou états de Max Weber, mais des classes antagoniques, c'est-àdire définies selon le rapport de production. Dans une telle société, la division en classes telle que Marx l'a posée a été tantôt proclamée, tantôt déniée; on y a vu un effet de nature, puis un mal inévitable, enfin une composition phénoménale

du social, destinée à s'estomper, puis à disparaître avec le « progrès économique
et social ». Il

Philippe Riviale

producteurs nationaux contre la concurrence, l'initiative dans les domaines industriel, scientifique, agricole, hygiénique, mais plus largement au plan du social, ce qui inclut la religion, les mœurs, les relations entre patrons et salariés, voire l'assistance aux démunis et l'instauration d'une protection sociale étaient entrés dans les faits sans théorie préalable. On connaît les invectives de Frédéric Bastiat contre le jeu faussé des Harmonies économiques, le plaidoyer de Charles Dupont-White en faveur d'une législation protégeant les travailleurs 2, le conflit déclaré entre les droits sociaux dont le droit au travail était la pierre d'angle, que Louis Blanc défendit, et que la bourgeoisie refusa, au milieu de ce xur siècle. L'alternative était loin d'être claire parce que, en ces temps reculés, la bonne conscience des groupes dominants et de leurs porteparole n'avait pas subi l'épreuve de l'effondrement du sens de l'honnête et du modéré qui s'abattit à compter d'août 1914 et que nous, du XXle siècle, n'avons récupéré que depuis peu, au prix d'un terrifiant lavage des esprits. Une fois les utopies refoulées, le bienfondé de la société bourgeoise semblait ne plus être discutable. Puissance de la nation, protection des biens et des personnes, affirmation des valeurs de la civilisation, telles étaient les tâches attendues de l'État. Les élites naturelles, philanthropes et évergétiques, se chargeaient de soulager la misère naturelle des inférieurs. JeanBaptiste Say, prince de la science, avait donné l'exemple et payé de sa personne les femmes et les enfants qu'il fit travailler dans la filature dont il fut propriétaire.

2. Voir Charles Dupont-White, L'Économie sociale ou les relations du travail et du capital, présentation de Philippe Riviale, Paris, L'Harmattan, « A la recherche des sciences sociales », 2003. Je reparle de Bastiat dans cet ouvrage. Pour le droit au
travail, voir Philippe Riviale, Un revers de la démocratie, Paris, L'Harmattan, «

A

la

recherche tes:

des sciences

sociales

», 2005. Dans son ouvrage

I.:État en France de 1789 entre économiset orienter l'action de

à nos jours, Paris, Seuil, 1990, Pierre Rosanvallon

parle de querelle

« L'objet de la querelle? Il est de savoir ce qui doit commander

l'État. Pour les économistes libéraux, l'économie politique seule peut indiquer la voie de l'in-

térêtgénéral.» (p. 218). C'est fort bien, mais qui donc fait l'économie politique?
Les Saint-simoniens ou Frédéric Bastiat? Rosanvallon cite en note Le Play pour dire que, ingénieur des Mines, celui-ci voit le rapport de l'État à la société comme celui du patron aux ouvriers. Certes, mais quelle sorte de patron?

12

L'État réformateur,

État conservateur

En réalité ni l'une ni l'autre des branches de l'alternative ne s'expliquent simplement, parce que chacune ne peut être comprise qu'au prix d'un examen approfondi de ce qu'est l'État, de ce que l'on croit qu'il est, de ce que l'on imagine qu'il peut réaliser. Encore sommes-nous loin d'être au bout du compte car, si vers 1880 on voit des penseurs du libéralisme, tels Herbert Spencer, John Stuart Mill ou en France Paul Leroy-Beaulieu si véhéments, c'est que la nature même de l'État est en cause et, partant, la nature sociale elle-

même3. Ce qui signifie que par « État minimal », on n'entend pas
seulement un État réduit aux tâches de police, mais bien plutôt veut-on signifier que le souverain a laissé la place ou doit la laisser; qu'il n'a que trop troublé le jeu naturel des relations sociales, qui ne prennent sens et efficacité que comme actions individuelles mues par des volontés libres et librement exprimées en privé. r;État oppresseur de l'Ancien Régime n'est que plus dangereux, de ce qu'il est fondé sur un Souverain imaginaire4. En 1884 paraît à Londres The Man versus the State où Herbert Spencer prononce une condamnation sans appel de l'étatisme. Sa préface où il évoque un article publié par lui dans la WestminsterReview d' avril 1860 en fait foi:
Reduced to its simplest expression, the thesis maintened was that, unless due precautions were taken, increase of freedom in form would be followed by decrease of freedom in fact. Nothing has occured to alter the belief I then expressed 5.

C'est toute l'élite sociale qui, selon Spencer, est perdue pour la libre entreprise, de moins en moins capable de résister aux réglementations; car l'élite est accaparée par l'État:
3. Je puis me permettre cette expression, Alfred Sauvy a intitulé l'un de ces ouvrages ainsi, pour monter précisément les absurdités de la « nature sociale» :
ainsi, l'impression fallacieuse de perte de pouvoir d'achat en période de dépréciation monétaire, ou la place exorbitante de l'automobile, qui occupait, déjà dans les années 1960, de l'espace et des investissements que l'on aurait plus utilement consacrés au logement ou aux transports collectifs. On voit que l'affaire n'a jamais disparu des préoccupations. 4. Le présent ouvrage fait suite à Un revers de la démocratie, 1848, Paris, L'Harmattan, 2005, même auteur, même collection. 5. Herbert Spencer, The Man versus the State, Londres, Watts & Co, 1940, p. XI. 13

Philippe Riviale

Not only does the power of resistance of the regulated part decrease in a geometrical ratio as the regulating part increases, but the private interests of many in the regulated part itself: make the change of ratio still more rapid. In every circle conversations show that now, when the passing of competitive examinations renders them eligible for the public service, youths are being educated in such ways that they may pass them and get employment under Government.

Pis encore, la recherche de la popularité engendrée par la compétition politique pousse à la surenchère du législateur: celui-ci sait que les lois qu'il vote sont mauvaises, contraires à la libre propriété, mais il le doit:
Meanwhile there goes on out-doors an active propaganda to which all these influences are ancillary. Communistic theories, partially indorsed by one Act of Parliament after anoter, and tacitly if not avowedly favoured by numerous public men seeking supporters, and being advocated more and more vociferously under one or other by popular leaders, and urged on by organized societies 6.

Parmi les mesures « communistes» viennent celles de la nationalisation des chemins de fer et de la terre qui, assure Spencer,

combleraient l'idéal des

«

socialistes ». Syndicats, coopératives

mènent, toujours selon Spencer à la tyrannie des organisations. ~i plus est, l'esclavage ne sera pas doux, car il tirera ses forces des

imperfections de la

«

nature humaine », que la « liberté» seule

oblige, pour le bien, à composer:
The machinery of Communism, like existing social machinery, has to be framed out of existing human nature; and the defects of existing human nature will generate in the one the same evils as in the other. The love of power, the selfishness, the injustice, the untruthfulness, which often in comparatively short times bring private organizations to disaster, will inevitabily, where their effects accumulate from generation, work evils far greater and less remediable 7.
6. Ibid., p. 38, « The coming Slavery ». The tyranny of organization, p. 48. On voit que F. Hayek n'a rien inventé. 7. Ibid., p. 50.

14

L'État réformateur,

État conservateur

Enfin, sous le titre « The Sins ofLegislators », Spencer accuse l'État de conserver une éthique de temps de guerre et, par son incompétence d'accroître les difficultés des hommes en société. La question pourrait sembler surannée, délicieusement obsolète. Il n'en est rien, car les années 1980 ont vu refleurir le même bouquet, à la fois feu d'artifice et parterre fleuri. Mais un bouquet composé selon l'usage dans les sciences sociales, charmante amnésie 8 qui fait que l'on est toujours devant un problème neuf: avec des outils neufs inventés à l'instant et dénommés « théories» - avec cette simplicité qui fait les grands hommes. Lesquelles théories consistent généralement en astuces, bouts de ficelles et jeux d'esprit: le passager clandestin, la frustration relative, les conflits d'autorité, l'inflation d'origine monétaire, les anticipations rationnelles, la rationalité limitée et autres merveilles de la science. QIe signifie cette entrée en matière? Rien d'autre que ceci: sous l'apparence du neuf, de l'histoire qui ne se répète pas, des nouveaux instruments d'analyse, paradigmes, modèles heuristiques et changement aléatoire 9, nous avons retrouvé la même confrontation, après une période de flou dissimulé sous la prégnance de ce que l'on nomme keynésianisme et, plus souvent et à tort, État-providence. Le keynésianisme, ou quelque nom qu'on lui donne - « capitalisme monopoliste d'État» par exemple - portait remède à une face du problème: la dérégulation économique. Elle-même résultait de
8. Amnésie déjà mise en évidence par Pitirim Sorokin dans Tendances et déboires de la sociologieaméricaine, trad. Paris, Aubier Montaigne, 1959. 9. On pense évidemment aux travaux de Raymond Boudon, en particulier à Effetspervers et ordresocial ou à La Placedu désordre.L'annonce faite aux hommes que la philosophie de l'histoire n'était qu'une erreur d'appréciation et la grande misère de l'historisme, ou historicisme comme l'on dit plus volontiers, a soulevé le couvercle; à présent, nous ne pensons plus subir une marche au hasard, comme Charles Fourier - dont il sera question bientôt - le déplorait, nous croyons que mieux vaut n'agir que localement et symptomatiquement, car, au royaume de l'empirie, les théories ne sont plus que conditionnellement valables, la Théoriegénérale de Keynes n'était applicable qu'en une occurrence singulière et, même, on peut se demander s'il n'aurait pas mieux valu pour tout le monde qu'il se contente de faire des blagues et de boire du champagne. Pourtant, nous avions rejeté l'historisme; évidemment, de plus habiles arrivent à concilier tout cela: l'historisme est une tentation et non une théorie.
15

Philippe Riviale

l'autre face: l'impossibilité du maintien d'une régulation privée des relations économiques et sociales. L'État providence volait au secours d'un édifice reposant tout entier sur la propriété privée: il visait à arrêter le désespoir des « masses» dont étaient sorties les horreurs « communiste» et « fasciste », réputées ex post et ex cathedra œuvres démoniaques, irrationnelles, vengeance des vaincus

incapables et par là même « antidémocratiques

10

». Vint une phase

historique où les dominants ne savaient plus dominer et, mis en face de la Force laissée sans maître, ils avaient accepté une sorte de partage (congés payés et accès à la propriété), d'arbitrage public (ce qui n'a rien à voir avec l'étatisme d'ailleurs), et surtout un discours unificateur sur le thème: la société pour tous. Puis le capitalisme retrouva une dynamique: les droits de propriété sont sortis des poubelles de l'histoire. Les prophéties de Marx se réalisent, l'aliénation de la sphère privée devient le juste et le vrai et les réformes publiques, c'est-à-dire contraintes sont de nouveau rejetées comme ruineuses, déstabi1isatrices et vouées à l'échec par les comportements irresponsables qu'elles induisent. Vers 1880, les penseurs du libéralisme semblaient devoir l'emporter, en dépit le plus souvent des faits les plus évidents. Herbert Spencer après John Stuart Mill, Paul Leroy-Beaulieu après Frédéric Bastiat annonçaient le triomphe du naturel, déjà confondu avec l'ordre spontané ou catallactique, comme le nomme Hayek, c'est-à-dire la résultante des tractations pacifiques individuelles d'où émane le mieux-être, sous réserve de l'optimum de Pareto: l'équilibre atteint spontanément ne peut être amélioré pour les uns sans nuire à des avantages obtenus par d'autres. Aussi bien le problème qui nous occupe ne concerne-t-il pas la critique de
10. Dès 1938, George OlWell écrivait: « Malheureusement, la menaçante ascension

de Hitler fait qu'il est désormais très difficile de considérer la situation avec objectivité. Les matraques en caoutchouc et l'huile de ricin ont dfrayé les gens les plus divers au point de leur faire oublier quefascisme et capitalisme sontfondamentalement la même chose. D'où le Front populaire, alliance impie entre les voleurs et les volés. En Angleterre, le Front populaire n'est encore qu'une idée, mais il a dé.fàfourni le répugnant spectacle d'évêques, communistes, magnats du cacao, éditeurs, duchesses et parlementaires travaillistes défilant au coude à coude sur l'air de Rule Britannia et prenant leur soujjle pour courir aux abris au cas où leur politique porterait sesfruits ». New English Wéek{y, 17 février 1938, in George OlWell, Essais, articles, lettres, volume 1, 1920-1940, Paris, Ivréa, 1995, p. 384-385.

16

L'État rfjormateu1; État conservateur

l'économie

politique, moins encore celle de l'ordre social fondé

sur la propriété privée et sur les droits y afférents 11. À ce sujet il est
utile de rappeler les termes du Code Napoléon et en particulier le Titre Second de la Propriété, tel qu'il résulte du décret du 27 janvier 1804 promulgué le 6 février suivant:
544. La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. 545. Nul ne peut être contraint de céder sa propriété si ce n'est pour cause d'utilité publique, et moyennant une juste et préalable indemnité 12. 546. La propriété d'une chose, soit mobilière soit immobilière donne droit sur tout ce qu'elle produit, et sur tout ce qui s'y unit accessoirement, soit naturellement, soit artificiellement. Ce droit s'appelle Droit d'accesSIon. [...] 570. Si un artisan ou une personne quelconque a employé une matière qui ne lui appartenait pas à former une chose d'une nouvelle espèce, soit que la matière puisse ou non reprendre sa première forme, celui qui en était le propriétaire a le droit de réclamer la chose qui en a été formée, en remboursant le prix de la main-d'œuvre. (Peut-on mieux exposerla différencede lapropriétéet du travail?)

Le titre huitième enfin, qui porte sur le contrat de louage, décrété le 7 mars 1804 et promulgué le 17 du même mois, énonce:
Il. On appréciera à sa juste valeur la « théorie des droits de propriété », renouvelée par MM. William Coase, Douglas North & alii; si les économistes, au lieu de parler d'échange, puis de transactions, enfin de coûts de transactions liés au marché, lieu d'incertitude et non transparent, - ce qui certes apporta à chaque changement de vitesse l'attribution d'un prix Nobel pour ces découvertes successives - avaient dès le départ considéré les tractations comme processus élémentaire de tout échange, nous n'en serions pas là. Charles Fourier, dont il sera question, ne serait-ce que par les considérations dédaigneuses de Paul Leroy-Beaulieu à son sujet, avait plus de discernement et avait bien vu dans ces tractations l'un des ressortsde composition despassions. 12. On notera l'absence de toute référence à un texte constitutionnel supérieur aux lois. Ce qui signifie le règne de la loi, ici entre les mains de l'auteur des décrets instituants. Si rien n'est au-dessus de la loi, ce n'est assurément pas au nom du principe démocratique, à moins d'arguties dont aucun casuiste n'aurait honte. Le fait de l'indemnisation montre à suffisance que seul l'État peut l'emporter sur le propriétaire privé, ce qui est survivance régalienne et implique l'intérêt supérieur du souverain.

17

Philippe Riviale

1708. Il Ya deux sortes de contrats de louage: Celui des choses, Et celui d'ouvrage. [...] 1780. On ne peut engager ses services qu'à temps ou pour une entreprise déterminée. 1781. Le maître est cru sur son affirmation, pour la quotité des gages, Pour le paiement du salaire de l'année échue, Et pour les à-comptes donnés pour l'année courante.

On le voit, ce n'est pas tant la parole du maître supérieure à celle de l'ouvrier, qui établit le lien social, mais l'évidence du louage de services, donné pour équivalent au louage de choses. Ce dont il s'agit n'est donc pas de disputer si l'État doit être investi d'une mission de transformation radicale de la législation, car, comme l'ont bien vu Georges Sorel et Marx lui-même, le droit est constitutif et instituant, et non superposé à un ordre déjà installé par le fait. Cela est hors du débat, et celui-ci est d'autant plus à la croisée des destins qu'il est actuel, car il fut renouvelé dans les années 1980 : l'État est-il conservateur de l'ordre émergent, ou bien faut-il user de l'autorité politique, ce qui revient à dire de la puissance publique pour réaménager et stabiliser un ordre social, que l'économique ne peut ni n'entend prendre en charge? Autrement dit: l'État, instrument et non être suprême, at-il mission de réformer, donc de consolider une société menacée par l'excès d'individualisme, ou bien la puissance publique est-elle là seulement pour faire respecter les droits individuels acquis par constructions successives? C'est l'essentiel de la controverse qui, vers 1880, oppose Paul Leroy-Beaulieu, champion de l'ordre libéral et les disciples de Frédéric Le Play, qui pensent nécessaire l'instauration d'une Cité morale. Encore cette controverse est-elle compliquée par la peur du Souverain identifié aux masses: agir sur le social, mais sans l'État. On voit qu'au fond c'est encore la question posée par Tocqueville dès la Démocratie en Amérique: le citoyen peut-il impunément s'effacer derrière l'individu? La « nouvelle aristocratie» qui refuse le patronage en usage dans l'ancienne société est-elle capable d'établir sa domination, sans risquer la désagrégation du social, par la perte d'un ordre moral? Ce sont les mêmes questions que 18

L'État rfjOrmateul; État conservateur

soulèvera Émile Durkheim dans sa thèse sur la division du travail social: comment fonder la solidarité organique? D'où la nécessité de l'intervention de la science sociale et le rôle primordial de l'éducation de tous au plan national. Les termes de la controverse sont fournis par Tocqueville lui-même, lorsqu'il traite des associations et de la participation des citoyens à la vie des collectivités

locales. Si en France la tradition jacobine 13 - qui a bon dos - fait
que les initiatives émanent de l'instance centrale et donc d'une autorité instituée agissant par voie réglementaire uniforme, l'autre tradition, qui fut exprimée le mieux par Edmund Burke, dans ses Considérations sur la Révolution française, traduites précisément par Tocqueville, repose sur l'élimination successive des initiatives qui n'ont pu faire leurs preuves. Celles-ci, d'origine privée, sont proposées et doivent se faire une place dans la complexité des connexions déjà établies: leur persistance vaut preuve de leur efficacité. Cette thèse comme on le sait, a été reprise par Friedrich Hayek. Toutefois, il faut aller au fond du problème: le jeu des associations n'est pas identique à l'initiative privée. Il contient bien autre chose, la collusion des intérêts, ce qui signifie que la défiance à l'égard de l'État est d'autant plus vive que les groupes d'intérêts sont constitués, capables de maintenir un désordre assez solide pour y dominer paisiblement, que le socle même de leur domination - quelques effets destructeurs qu'ils produisent - reste à l'abri du débat public et soit considéré d'évidence « naturel », ou fatal selon les représentations, au point de n'être pas mis en doute. L'argument fort des libéraux penseurs ou praticiens, est que ces groupes sont à même, ainsi que l'écrivait déjà Tocqueville, de faire prospérer la société par la multiplication des tractations et l'apprentissage conséquent de la négociation locale 14. Ce qui soulève une
13. Les émigrés après la Restauration, demnités, étaient-ils dans la tradition triels et propriétaires gés de la concurrence demandaient qu'on qui réclamèrent jacobine? Même de l'État un milliard d'inquestion pour les indus-

fonciers qui réclamèrent à grands cris le tarif pour être proté« étrangère» au xur SIÈCLE. Ceux qui, tel Paul-Louis Courier, laisse les villageois danser tranquilles étaient les libéraux vrais,

ceux qui jugeaient la société capable de s'organiser et de se défendre sans parasite politique, sans mangeurs de budget et pour comble, sans morale imposée. 14. On pense à Robert l'étrange amnésie Dahl et la polyarchie. Ce qui montre s'il le fallait encore, de la social science.

19

Philippe Riviale

difficulté, qui résulte de l'immixtion dans le jeu des tractations de groupes qui ne sont pas les bienvenus, soit qu'ils manifestent des

exigences 15 excessives, de nature à rendre ingouvernable le
« système» par surcharge, soit qu'ils refusent les règles. Ainsi jugea-

t-on lorsqu'apparurent les

«

partis ouvriers », que le compromis

politique libéral était en danger parce que de nouvelles questions, d'ordre privé, étaient mises en scène publiquement. Les faits

montrèrent au contraire une revitalisation du « jeu politique» qui
tendit à l'assoupissement. En France en 1936, les groupes dirigeants qui ne savaient plus comment gouverner, faute de pouvoir assurer leur domination pratique dans le champ économique, furent soulagés de l'existence de la social-démocratie. Le keynésianisme et l'État providence sont choses distinctes: réguler l'activité économique, ce qui présuppose le primat de la production, de la distribution des revenus en découlant et de l'accumulation du capital, d'une part, c'est greffer au marché un tuteur qui le maintient florissant. Assurer à tous le moyen de survivre et de croire en la bienveillance d'un système social, c'est le moyen de pacifier un rapport social où le salariat doit être un état viable, en dépit des risques encourus. Ce ne sont pas deux faces d'une même volonté d'intervention de la puissance publique, même si cet État dédoublé remplit le rôle de l'entrepreneur et du philanthrope. Le jugement rendu par l'air du temps, à moins que ce ne soit par l'expertise des comptables et des journalistes, porte sur le souhaitable et le faisable: l'État est-il responsable des échecs, qu'il s'agisse d'inflation, de chômage, d'échec scolaire, de désocialisation, de désaffiliation? La multitude des groupes organisés at-elle demandé plus qu'il ne pouvait faire, a-t-il été surchargé de tâches contradictoires et dispendieuses, comme on l'écrivait dans les années 1970, ou bien seraient-ce que les puissants, ceux qui individuellement estiment leurs chances personnelles bridées par les correctifs, les contraintes publiques ne veulent plus être limités

15. Sans refaire chaque fois une recension un peu fastidieuse, je me réfère ici

au modèle du

«

système politique» de David Easton. Les intercesseurs, entre

groupes et système politique, « réduisent» et retraduisent en termes acceptables les exigences. Ainsi en va-t-il des syndicats, des partis, des associations à vocation éthique, communautaire, etc. 20

L'État réftrmateur, État conservateur

dans leur soif de domination, d'enrichissement, de pouvoir? Fautil supposer un cycle, non un impossible retour des techniques, mais une alternance miraculeuse de paix et de guerre, un progrès non linéaire des conflits, tantôt pacifiques par l'effet d'un rapport de forces favorable aux dépossédés, tantôt belliqueux, par suite de la fermeture des négociations lorsque la contrainte n'est plus consentie par les dominés? Faut-il voir dans cette marche chaotique la découverte de nouveaux trésors, qui permettent aux heureux du monde de rejeter les habits consensuels, revêtus par mortification de cette ère maudite aujourd'hui, pendant laquelle, pour s'enrichir, il fallait produire pour les masses, et supporter, par-dessus le marché, d'écouter patiemment leurs plaintes? Comment rendre compte de ce renversement des perspectives, sans faire appel à l'histoire, non pas l'histoire des idées, qui n'existe que dans les manuels scolaires, mais l'histoire sociale, le sociohistorique, par lequel nous pouvons retrouver les clés de ce balancement entre réformisme et libéralisme, ce recours à l'État, tantôt consenti, tantôt rejeté? Un dernier point est nécessaire pour cadrer précisément le présent ouvrage. A l'arrière-plan, mais le plus souvent de façon implicite, voire sous la forme de l'impensé, la lancinante menace du collectivisme gauchit les approches: le collectivisme, que l'on

assimile au

«

communisme

16 »

est le mal absolu. L'école autri-

chienne d'alors, Bëhm-Bawerk puis Von Mises en démontrent l'impraticable, l'irrationnel, le liberticide sous l'appellation générique de socialisme. Ce que l'on nomme alors socialisme d'État, en France ou en Allemagne, n'a rien de commun avec les projets
16. Le mot « communisme»
«

a servi et sert encore pour désigner l'enfer ici-bas.
», « l'échec des États communistes », et autres labels

Les crimes du communisme

de fantaisie effraient les âmes simples. Au vrai, nous devons distinguer le communisme communautaire, imposé par un être de raison, la communauté, à des membres réduits du rôle de sujet autonome à celui d'assujettis: ici est le domaine délirant, de Dom Deschamps à Eugène Cabet, dont j'ai parlé ailleurs, et d'autre part le communisme au sens de Marx, c'est-à-dire la phase ultime de l'histoire ou plutôt de la préhistoire: ici le communisme désigne le début de l'humanité, l'élimination de la contrainte, de l'état de nécessité et, partant, la disparition de l'État, quelque réalité que l'on veuille désigner sous ce terme. Celui qui refuse l'idée d'une quelconque perfection ici-bas ne peut à bon droit employer ce mot sans contradiction dans les termes. 21

Philippe Riviale

de Louis Blanc ou d'autres théoriciens des droits sociaux, tel Charles Dupont-White: on entend par-là un État prenant en charge l'industrialisation, la transformation des structures sociales, le crédit et l'éducation, l'orientation des capitaux et des travailleurs. Le socialisme d'État en 1880 est plus proche des conceptions bismarckiennes, elles-mêmes inspirées des théories de Friedrich List et de façon générale guidées par la recherche de la puissance de la nation, en contradiction avec le schème supposé dominant de l'économie de marché dénuée d'instance centrale d'autorité, garante, par son fonctionnement même, de l'équilibre en même

temps que de la meilleure affectation possible des ressources 17
disponibles, par la seule recherche individuelle de l'intérêt bien compris. Historiquement, les exemples de l'Allemagne, du Japon et même des États-Unis supposés champions de la libre entreprise et de l'initiative individuelle, montrent suffisamment que le dessein de puissance de la nation n'a pas disparu avec le mercantilisme ; d'ailleurs, le protectionnisme français témoigne, lui aussi, de l'appel à l'État protecteur des intérêts nationaux. Comme il arrive souvent, l'exception fait office de règle et de braves gens s'imaginent qu'il est légitime de tirer de l'exception une loi universelle: ainsi W.W. Rostow avec ses Étapes de la croissance,qui, il est vrai, devaient constituer un rempart théorique contre le marxisme en 1960. Combien de lecteurs ont cru y trouver la Loi et les Prophètes est une autre affaire. Dans quel ordre présenter la controverse? L'ordre chronologique a ses avantages: on sait qui répond, qui a le dernier mot. C'est utile surtout pour les révisions en vue d'un examen ou concours, ce n'est guère probant ni logique. Il est souvent préférable soit de
17. Les économistes nomment intrants (inputs) les facteurs coûteux nécessaires à tout processus productif. Il est usuel, mais non pas indiscutable, de distinguer travail et capital, w et K, l'un et l'autre supposés substituables à des degrés divers selon leur coût respectifs: taux de salaires, prix des machines, taux d'intérêt en vigueur, etc. Joan Robinson et Piero Sraffa en particulier ont voulu montrer l'inconsistance de ce schéma. On lira d'eux respectivement Hérésies économiques et Production de marchandises par des marchandises. Nicholas Kaldor a grandement contribué à démonter la thèse dominante du taux d'investissement et du taux de profit qui se règleraient mutuel1ement jusqu'à une croissance équilibrée de la production. 22

L'État réformateur, État conservateur

commencer par la fin, soit plus justement de prendre les arguments dans l'ordre qu'impose la compréhension par nous du problème: les contemporains voyaient tout autrement, bien sûr, mais ils sont morts. C'est pourquoi je commencerai par analyser textes à l'appui -les critiques de l'État, d'abord celles du moraliste qui déplore l'absolutisme renforcé des modernes, depuis que le peuple souverain empêche que l'intérêt général au sens aristotélicien puisse être servi par un État dévoyé par la démocratie; puis celles de l'économiste qui se fonde sur l'efficace, garantie de prospérité et d'initiative. Après quoi nous pourrons exposer le vaste projet de réforme inspiré par Le Play, et nous le passerons au crible de la critique. Car une fois éliminé l'absurde, c'est-à-dire le rejet de l'État oppresseur, ruineux, protecteur des criminels et destructeur des élites, profanateur de la civilisation occidentale remplacée par l'anarchie, ce qui est proprement la profession de foi de

Gustave Le Bon; une fois écartés le tout-marché, le

«

libre jeu»

des champions de la concurrence, les forces vives de la divine individualité, le gouvernement à bon marché, ce qui est le bréviaire de Paul Leroy-Beaulieu, il ne reste plus, si l'on tient absolument à la société marchande sans le dire, ce qui pourrait être le titre d'une comédie, qu'à rechercher les remèdes à la maladie des temps modernes, rechercher le réformateur social guérisseur des âmes, qui ne touche pas à l'argent en refondant un patrimoine commun à tous, riches et dépossédés, gagnants et perdants devenus les personnages de la crèche, la Cité morale de Le Play et de ses disciples. Dans une troisième partie, nous exposerons les thèses de ceux qui crurent que, la société étant un artifice, on pouvait par

l'État corriger l'artifice. La place des femmes 18 dans cette société
18. Je prie le lecteur de ne pas songer qu'il est politiquement correct d'ajouter un chapitre sur les femmes, et que tout auteur respectable doit y sacrifier: je ne suis pas un auteur respectable, je me fiche du politiquement correct et il n'a jamais

existé de

«

question féminine» que dans la tête d'idiots qui croient qu'il y a
«

une « réponse féminine », ce qui veut dire fournie par la société comme elle est.

Posée àpart, la « question des femmes» appelle des réponses du type:
la
«

condition
avait

féminine ». On le verra ici, rimpiété de la femme ouvrière tenait à la dissolution de
vie de famille », c'est-à-dire des ménages malheureux où Charles Fourier

montré l'absurde et abjecte mise en servage des filles et des épouses. C'est pourquoi Fourier est indispensable pour comprendre sur quoi était réellement bâtie la 23

Philippe Riviale

de patronage éclaire ce propos: un livre d'une femme, Caroline Milhaud, de 1907, permet d'en juger. La vision socialiste démocratique nous sera exposée par Léon Blum. L'épilogue nous reconduit aux nouvelles autorités sociales.

civilisation marchande. La sainteté de lafemme dont parle encore Jules Verne est l'équivalent trent de sa valeur marchande. à merveille Des auteurs qu'est aussi immondes La Femme que Paul Bourget illuscette monstruosité en bourgeoisie.

Énonciation du problème: Sur la liberté

Les uns, donc, ayant rêvé que l'homme était libre, sans pouvoir dire au juste ce qu'ils entendaient par ces mots, les autres, aussitôt, imaginèrent et soutinrent qu'il ne l'était pas. Ils parlèrent defatalité, de nécessité, et, beaucoup plus tard, de déterminisme; mais tous ces termes sont exactement au même degré de précision que celui auquel ils s'opposent. Ils n'importent rien dans l'affaire qui la retire de ce vague où tout est vrai 1.

T

âchons d'y voir plus clair, le propos de Valéry semble irréprochable, n'y a-t-il donc rien que de vague et de confus à dire sur le sujet? Commençons par un exemple: j'ai agi, j'avais un choix à faire. Qy'y a-t-il de liberté dans la pensée du retour sur soi après l'acte irréversible accompli? Cette pensée peut être masquée - je

peux empêcher son énonciation - par un acte de volonté:

«

il est

trop tard. Si j'avais su les conséquences je n'aurais pas agi ainsi ». Mais en agissant, je n'ignorais pas qu'il y aurait des conséquences et je me faisais illusion sur la maîtrise que j'aurais sur ces conséquences. Or celles-ci, pour advenir, rendaient nécessaires - ne pouvaient advenir sans - des actions accomplies par autrui. Si j'étais libre d'agir autrement, sachant qu'il y aurait des conséquences et hébété par l'idée, dont j'ignore la provenance, que je saurais les maîtriser, alors les autres, impliqués dans la situation passée subissaient les mêmes illusions et croyaient maîtriser les mêmes conséquences que, de nécessité, ils percevaient autrement que moi. Second exemple: un prisonnier est extrait de son cachot. On lui dit qu'il est libre: libre de quoi? On voit que la question est
1. Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Gallimard, 1945, p. 44.

27

Philippe Riviale

double, est-il redevenu libre en son for intérieur - a-t-il retrouvé son libre arbitre - ou bien est-il libéré et désormais autorisé à vivre comme le font les hommes libres? En posant le problème, on aperçoit que l'un est inséparable de l'autre. Un homme dans un cachot peut bien garder ses convictions, mais s'il imagine que son âme est libre et son corps seulement, captif, il est fou. Ensuite, un homme libéré n'est pas un homme libre. Il lui manque d'avoir été libre. C'est ainsi que, lorsque Stuart Mill, dont je vais reparler dans un moment, commence son livre De la Liberté en écrivant qu'il ne traite pas du libre-arbitre mais de la liberté civile ou sociale, il admet l'étroite limite de sa réflexion: Supposons les hommes libres, comment préserver cette liberté? Un esclave peut-il se juger libre? S'il oublie le regard porté sur lui par les autres peut-être. Ainsi François d'Assise était-il pauvre? Mais il faut une extrême confiance, pour négliger le regard des autres. D'où provient cette confiance sinon de la foi en un juge d'au-delà? Gracchus Babeuf condamné à mort souffrit affreusement dans la cellule où il attendit la mort, il l'a écrit; autant que l'on puisse comprendre à travers les mots, il resta libre et sans regret. Son juge, il le trouva dans la postérité, qui n'est pas la gloire ni le seul souvenir, mais l'action en vue d'un idéal, ineffaçable sans même avoir été gravée 2 et qui survit à l'être en vie. La « liberté» des libéraux repose sur l'abandon d'une liberté fondamentale, sur l'acceptation de contraintes en vue de libertés qu'il se représente supérieures, pour ce que vaut la vie. Dès lors le moi est haïssable s'il surgit à travers la barrière des contraintes sur lesquelles j'ai bâti ma personne (de persona qui signifie masque). Le fou a oublié sa personne: «Je ne suis pas moi. » La méfiance à l'égard de la faculté de vouloir est conçue par les Grecs comme l'autre versant du destin: la libertésignifie alors la paix et non le vouloir. Cette méfiance résulte aussi d'un commandement moral: je ne suis pas digne de vouloir. Dans ce second sens, le statut de sujet - sujet de sa propre vie - est refusé à la créature.
2. Voir Philippe Riviale, J;Impatience du bonheur, apologie de Gracchus Babeuf, Paris, Payot, « Critique de la politique », 2001. Deux précisions: j'emploie action au sens que lui donne Hannah Arendt, par différence avec travail et œuvre. La stèle placée là où furent guillotinés Babeuf et Darthé, à Vendôme, a été volée.

28

L'État réformateur, État conservateur

On trouve ce sens très fortement chez les moralistes, économistes ou penseurs politiques du XIXesiècle, les Doctrinaires tel RoyerCoUard ou encore Frédéric Bastiat et Monsieur Thiers en sont de parfaits exemples. Décider de sa vie revient à transgresser un ordre supérieur, tracé par le véritable sujet. Sortir de la voie tracée aboutit à la monstruosité de la créature sans maître et sans destinée. Furtif, M. Thiers y parvint: d'où sa hantise d'être imité par plusieurs. Les figures de Edmund Burke et de Hegel s'imposent: le premier dénonce la prétention de faire tablerase au nom de la Raison et enseigne l'obligation de se fier aux voies tracées par l'expérience, non parce qu'eUes constituent des valeurs sacrées, mais parce qu'eUes ont fait leurs preuves: eUes constituent le meilleur cadre possible de la liberté humaine. QIant au second, il nous apprend que la Raison en marche use de notre déraison pour nous mener là où nous ne savons pas aller. La liberté selon Hegel est un prédicat dont le sujet est l'État futur et les oppositions entre volontés humaines la condition de sa réalisation. Au XIXe siècle précisément, la volonté devient absolue: je fais de moi ce que je veux. SchiUer énonce: « Es gibt in dem Menschen keine andere Macht aIs seinem Willen3, Schopenhauer voit dans la volonté la choseen soi kantienne, dont le monde objectif est « l'extérieur ». Après avoir consacré le Tome II de son maître ouvrage Le Monde comme volonté et comme représentation\ à critiquer Kant, l'auteur développe l'idée selon laqueUe la volonté est la choseen soi:
Rappelons-nous maintenant une vérité, dont la démonstration détaillée et complète se trouve dans mon mémoire sur La Libertédela volonté: c'est qu'en vertu de la valeur absolue de la loi de causalité, les actions ou les effets de tous les êtres en ce monde sont toujours rigoureusement nécessitées par les causes qui les provoquent à chaque coup. Et, à cet égard, peu

3. Il n'y a en l'homme aucune autre puissance que son vouloir (C'est moi qui traduis.) Je me réfère pour ce passage à Hannah Arendt, La Vie de l'esprit, II, Le vouloir, Paris, PUF, 1983. Les positions de Schiller, Schopenhauer, Schelling, p. 3435. 4. Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818. Paris, Alcan, 1896, deuxième édition. Les citations que je donne sont tirées de la

traduction de A. Burdeau,tome III, chapitrexxv,« Considérations transcendantes sur la volonté comme chose en soi », p. 131 sq. 29

Philippe Riviale

importe qu'une telle action soit due à des causes, au sens le plus étroit du mot, ou à de simples excitations, ou enfin à des motifs, toutes différences relatives seulement au degré de réceptivité des différents êtres. [...] En conséquence, à tout moment donné, l'ensemble de l'état des choses est déterminé strictement et sans retour par l'état immédiatement antérieur; et il en est ainsi, qu'on remonte ou qu'on descende à l'infini dans le cours du temps. [...] On n'a donc, à vrai dire, qu'à choisir entre deux choses: voir dans le monde une pure machine, animée d'un mouvement nécessaire, ou en reconnaîtrecommel'essence ropre une volonté libre, dont la manip festation directe n'est pas l'activité, mais tout d'abord l'existence et l'essence des choses. Cettelibertéestpar suite transcendantale coexisteavecla et nécessitéempirique, aussi bien que l'idéa1ité transcendantale des phénomènes avec leur réalité empirique.

Selon Schopenhauer donc, il n'est pas de liberté dans l'operariJ mais pas de nécessité dans l'esse.Tout être agit avec une « rigoureuse nécessité », mais il existe et il est en vertu de sa liberté. Schelling
pose, lui: « En dernière et suprême instanceJ il n y a dJautre être que le
»

vouloirs.
« moi»

Encore faut-il dire que, selon Schelling, l'activité du
humaine qui en résulte est caractérisée

et donc l'activité

par un conflit entre affirmation et réflexion. Le « moi» se conquiert
lui-même, accède au libre-arbitre en « sJarrachant à l'aveugle poésie de la représentation synthétiqueJ pour se situer à IJindépassable carrefour

où il éprouve cettesynthèse» Le dualisme est irréductible entre « existence » et « liberté ». r..: xistence est « l'autre» car actualisant la e puissance qui est en lui, le sujet « tombesouslepouvoir exclusifde celle-ci . » 6 Où nous mène l'aporie de l'idéalisme transcendantal? À ce succédané de transcendance qu'est le social. Les hommes sont des êtres sociaux et faute de connaître ou même d'interroger, au-delà de la personne, chacun s'en remet au degré de liberté dont il pense disposer au sein du social, mis en balance avec le péril de mort que lui fait courir l'incertitude du lendemain. C'est pourquoi la question de la liberté ne prend sens que dans ce cadre imposé:
5. Cité par Hannah Arendt, Op. cit., p. 35, d'après la traduction çois Courtine Œuvres métaphysiques, Paris, 1980, p. 137. 6. Jean-François Marquet, article salis, corpus, t. 20, p. 626-627. Friedrich Von Schelling, de Jean-Franuniver-

Encyclopaedia

30

L'État

réfOrmateur,

État conservateur

préféré-je pouvoir faire acte de volonté, sachant que cette volonté que je m'attribue n'est que volonté à l'égard de situations sociales, ou bien choisirai-je de renoncer à cette volonté illusoire, puisque je ne puis m'empêcher d'être moi, ni les autres, autres et demanderai-je la tutelle collective? Ainsi parvenons-nous à John Stuart Mill, lorsqu'il écrit: « Notre
existence interne nous dit que nous avons un pouvoir, et l'expérience externe
»

de l'humanité

tout entière nous dit que nous n'en faisons jamais usage.

Cependant, Stuart Mill se préoccupe en pratique de la recherche de la limite entre indépendance individuelle et contrôle social7. C'est qu'il reprend à son compte la « tyrannie de la majorité », qui devient chez lui « tyrannie de la société ». La société tyrannique est celle « qui applique les décisions qu'elle prend ». La question qu'il soulève n'est donc pas: comment échapper à la tyrannie du magistrat (ou du despote), mais comment échapper à la tyrannie du collectif? Il existe, selon Stuart Mill, un domaine propre à la liberté individuelle: la liberté de conscience, c'est-à-dire de penser, de sentir, d'avoir une opinion propre. On voit la difficulté de cette séparation: d'où vient cette exigence, conçue comme compatible avec le « contrôle social» sur ce qui concerne nos relations avec autrui? Sa réponse tient à la difficulté de flXer, non des moyens licites, mais un but à atteindre. Est-ce le « libredéveloppement e l'individ dualité comme l'un desprincipes essentielsdu bien être8»? La majorité, écrit-il, s'en soucie peu, et il cite à l'appui de sa thèse Wilhelm von Humboldt, qui écrit dans De la Sphère et des devoirs du Gouvernement : « La fin de l'homme, non pas telleque la suggèrentde vagues et
fugitifs désirs, mais telle que la prescrivent les décrets éternels ou immuables de la raison, est le développement le plus large et le plus harmonieux de toutes sesfacultés en un tout complet et cohérent ». Jusque-là, rien que de très raisonnable, à condition évidemment de croire aux décrets éternels, etc. La suite est plus problématique, car ce à quoi doit tendre l'humain, spécialement celui qui a ambition d'influencer ses semblables, est l'individualité de la puissance et du développement,
7. John Stuart Mill, De la liberté, Paris, Gallimard Bouretz, p. 67. 8. Ibid., p. 147. 1990, présenté par Pierre

31

Philippe Riviale

ce qui suppose « la libertéet la variété des situations 9 ». De là, Stuart Mill se lance dans des considérations fortement empiriques: tous n'ont pas le même caractère; il vaut mieux suivre intelligemment la coutume, quitte à en dévier s'il le faut; les désirs des hommes sont forts et leurs consciences faibles. Bref, on en arrive à la

conclusion

que le pire inconvénient

de

«

l'intervention du public
il y a fort à

dans la conduite personnelle, c'est que lorsqu'il intervient,

parier que ce soit à tort et à travers 10 ». Comme ce double argumentaire a été repris mille fois, soyons clairs: il y a des leadersnaturels; la masse est inapte à savoir ce qui fait progresser la liberté humaine. Sur ces piliers est bâtie la théorie de l'État au siècle du progrès, de la société marchande, du libre contrat et de l'accumulation du capital. Ce qui nous éloigne beaucoup de Schopenhauer, spécialement lorsqu'il écrit:
L'homme a reçu l'existence et l'être soit avec sa volonté, c'est-à-dire son consentement, soit contre son gré: dans ce dernier cas une telle existence, aigrie par les douleurs multiples et inévitables, serait une criante injustice. Les anciens, les stoïciens notamment, et avec eux les péripatéticiens et les académiciens, s'efforçaient vainement de démontrer que la vertu suffit à rendre la vie heureuse; l'expérience proclamait hautement le contraire. Au fond, la raison des tentatives de ces philosophes, quoiqu'ils n'en eussent pas une conscience expresse, était l'hypothèse qu'ils avaient pour eux la justice: l'homme innocent devrait être aussi libre de toute souffrance, et par suite heureux
Il.

Schopenhauer rappelle l'identique du christianisme, du bouddhisme et du brahmanisme: l'homme est chargé d'une lourde culpabilité du fait même de son existence. Une différence toute-

fois: le « mythe chrétien» ne place la culpabilité qu'après la faute.
C'est, dit-il, cette « difficulté si violemment surmontée» qui amène le

rationalisme à s'opposer aux « mystères chrétiens ».
Mais Schopenhauer ne dit pas que cela. Il est un vouloir-vivre, qui est le moi véritable. Seulement, ce vouloir-vivre peut revêtir
9. Ibid., p. 148. Stuart Mill cite Humboldt. 10. Ibid., p. 190. Il. A. Schopenhauer, Op. cil., tome III, « Théorie de la négation du vouloir vivre» p. 415 et 418.

32

L'État réformateur, État conservateur

deux visages, celui qui, « lisant au travers du principe d'individuation », est à la recherche des vertus morales, de la justice et de la charité, et l'autre tout entier dans l'illusion, et qui s'affirme dans

l'injustice, la cruauté, la méchanceté. Le premier

«

consiste propre-

ment en ce qu'au lieu de faire retomber sur d'autres, à l'exemple de l'in-

juste, par ruse ou par violence, leschargeset lesdouleurs que la vie entraîne
avec SOl~ lejuste porte en lui-même sa part,. il consent à assumer tout entier

lefardeau du mal qui pèse sur la vie humaine. La justice sert ainsi aux propres de la négation du vouloir-vivre, puisqu'elle a pour conséquencesle besoin et la souffrance, véritable destinée de la vie humaine, qui nous portent à leur tour à la résignation». Il n'est nul besoin de conclure à la négation du vouloir-vivre, en dépit de cette désillusion, mais on n'oubliera ni Babeuf, ni Félicité de Lamennais, ni Simone Weil, pour comprendre ce que signifie la liberté des Modernes. D'évidence elle tient dans ce second visage du vouloir-vivre, enfariné de préférence, qui repousse la masse des autres, souffrante et besogneuse, jetée dans le besoin et la contrainte. Les Modernes, pour qui plaide Constant, répugnent à l'État en ce qu'il agit au nom du collectif: les contraint, eux les possédants et pourrait, qui sait, les obliger à la vertu tandis qu'ils se sont acquittés en versant leur argent en salaires, en placements. Il ne faudrait pas qu'on les contraigne à partager encore, sans limite: mais les hommes diffèrent, les uns font confiance à l'État réformateur et moralisateur des masses; les autres le craignent car qui sait de quoi les masses sont capables?

A cette

question

répond

Spinoza.

On n'en sera pas étonné,

je

pense, car qui sinon lui en eût été capable? Traitant de la liberté, il écri e2 :
Proposition 10 : Aussi longtemps que nous ne sommes pas en proie à des états affectifs contraires à notre nature, nous avons le pouvoir d'ordonner et d'enchaîner nos sensations selon les normes de l'intellect. Démonstration: Les états affectifs qui sont contraires à notre nature, c'est-à-dire qui sont mauvais, ils sont mauvais dans la mesure où ils nous empêchent de comprendre. Aussi longtemps donc que nous ne sommes pas dominés par les états affectifs contraires à notre nature, la puissance
12. Spinoza, Éthique, Paris, Éditions du Rocher, 1974. Cinquième
la liberté humaine ou de la puissance de l'intellect », p. 279 sq.

partie:

«

De

33

Philippe Riviale

du penser par où il s'efforce de comprendre n'en est pas empêchée et donc, nous avons aussi le pouvoir de former des idées claires et distinctes et de les déduire les unes des autres et pouvons aussi ordonner et enchaîner nos sensations selon les normes de l'intellect.

Ceci requiert explication; en voici: les états affectifs contraires à notre nature ont été analysés dans la quatrième partie, « De la servitude de l'homme ou la force de l'affectivité ». Spinoza énonce à la proposition 30, que nous appelons mal « ce qui est cause de tristesse », c'est-à-dire entrave notre puissance d'agir. Une chose qui nous est mauvaise, disons un acte, ne peut être de notre

nature, puisqu'elle « pourrait diminuer ou entraver ce qu'elle a de commun avec nous ». Qyant à « comprendre », il s'en est expliqué à la proposition 27 de la quatrième partie: « Il n'est rien que
nous sachions avec certitude être un bien ou un mal, sinon ce qui nous fait réellement comprendre, ou ce qui peut nous en empêcher. » Ce qui signifie que nous comprenons ce qui fait obstacle à notre accès à l'intellect. Or nous éprouvons un sentiment plus fort envers ce qui nous apparaît, ni comme contingent, ni comme possible seulement ou comme obligatoire. Où nous mènent ces considérations? À ceci, que, tout en ignorant ce qu'est notre nature, puisqu'elle n'est pas advenue, empêchée d'apparaître par l'effet de causes contingentes, seulement possibles ou obligatoires, nous pouvons percevoir clairement que nous ne sommes pas libres. Est-ce là l'oppression dont traite Simone Weil? Oui au sens où nul homme ne vit sans être soumis à des autorités humaines, qui s'arrogent le droit d'intercéder entre

nous et les

«

forces occultes ». Ces autorités peuvent bien être

théologiques, politiques ou les deux à la fois. Elles peuvent enfin découler de la brèche ouverte par l'affaiblissement de ces autorités, nous parlons alors de domination, et celle-ci est d'abord économique en ce qu'elle repose sur l'appropriation des ressources rares qui sont la condition de la survie, puis de l'accroissement du bien-être. Or ces autorités initiales posent des règles au nom du sacré, leur transgression est blasphématoire. Les puissances dominantes, elles, se répartissent, non sans conflits permanents d'ailleurs, le pouvoir sur les humains et sur les ressources rares dont ils ont besoin. Ne discutons pas de savoir de quoi les humains ont 34

LJÉtat réftrmateur, État conservateur

besoin, c'est une question stupide à laquelle les économistes ont

mille fois répondu

13. Seulement,

pour maintenir leur domination,

ces hommes de pouvoir ont besoin d'hébéter ceux qu'ils dominent : c'est pourquoi la liberté en actes, telle que la montre Spinoza, est rendue inaccessible aux masses, parce que les humains sont divisés en puissants, qui rendent haine pour haine, et les dominés qui s'ignorent eux-mêmes et ne peuvent « imaginer tout simplement », c'est-à-dire concevoir au-delà de l'oppression.

13. Voyez, si vous y tenez, Le Grand espoir du XX siècle de Jean Fourastié ou Les Étapes de la croissance de W.W. Rostow, mais je crains que vous n'en soyez pas plus avancés.

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