L'Europe des révolutions nationales

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Voilà l'histoire de l'Europe latine de 1940 à 1942, des similitudes et des similitudes et des différences entre ces Etats mais aussi du rôle qu'ils entendaient jouer et de la place qu'ils pensaient occuper dans l'Europe de l'après-guerre.

Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296161665
Nombre de pages : 448
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L'EUROPE DES RÉVOLUTIONS NATIONALES
1940-1942 L'impossible Union latine

\VWW .librairiehaImattan.

COIn

diffus ion.hanllattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

~L'Hannattan,2006 ISBN: 2-296-01988-9 EAN: 9782296019881

David MATAIX

L'EUROPE

DES RÉVOLUTIONS
1940-1942

NATIONALES

L'impossible Union latine

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique ~75005 Paris FRANCE
L'Hannatt.'1n Hongrie

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- RDC

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de I'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus

Paul TIRAND, Émile DIGEON singulier d'un communard, 2006.
fr

(1822 - 1894). L'itinéraire
fr

Hugues MOUCKAGA , La Rome ancienne,

siècle avoJ.-C. -

s. ap. J.-C., 2006.

Jean-Pierre GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l'outremer, 2006. Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère de la France, 2006. Cécile BERL Y, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006. Antonin GUY ADER, La revue Idées, 1941-1944. Des nonconformistes en Révolution nationale, 2006. Jacques LELONG, Le Bocage bourbonnais sous l'Ancien Régime, 2006. Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006. Frédérique VALENTIN-McLEAN, Dissidents du parti communiste français, 2006. Jacques DUVAL, Moulins à papier de Bretagne du XVIe au XIXe siècle, 2006. Charles MERCIER, La Société de Saint- Vincent-de-Paul. Une mémoire des origines en mouvement (1833-1914), 2006. Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART, Anthropologie historique
du corps, 2005 Bernard LUTUN, 1814-1817 ou L'épuration dans la marine, 2005. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de Bonnard. 1744 -1784, 2005.

C'est naturellement à Monsieur Jandot, mon directeur de recherches et sous l'autorité de qui je travaille depuis maintenant six ans, que s'adressent mes remerciements pour sa gentillesse et sa disponibilité. Je tenais aussi à remercier l'Ecole Française de Rome, son directeur Monsieur Vauchez, Madame Brigitte Marin, responsable des études modernes et contemporaines, et Madame Lucienne Lotringer, bibliothécaire, pour m'avoir accueilli par deux fois au sein de leur institution. Ce fut un plaisir de bénéficier des avantages qu'offre ce lieu de savoir et de recherche pour les historiens. Ma reconnaissance à tous les personnels de la Bibliothèque Nationale de Madrid, de la Bibliothèque Municipale de Montpellier, celle d'histoire contemporaine de Rome et de la Bibliothèque Nationale de Rome ainsi que la BDIC, les personnels des BU de Montpellier, Salamanque et Madrid. Un grand merci aussi pour leur sympathie, leur bonne humeur et leur disponibilité à tous ceux des archives des ministères des Affaires étrangères à Madrid, Paris et Rome. Merci enfin à Ludivine, Florian et Nathalie pour leur aide.

Je dédie cette étude à tous ceux que j'ai rencontrés sur ma route

d'étudiant

-

érasmus durant mes trois années de recherches à

Salamanque, Madrid et Rome et qui ont fait de ces années une période inoubliable de ma vie. Trop nombreux pour être tous cités, ils se reconnaîtront car tous ont participé de près ou de loin à ce mémoire. Je les en remercie.

A mes parents et à mes frères.

Chronologie

de la Seconde Guerre 1939

mondiale

23 août
er 1 septembre

Signature du pacte de non-agression entre l'Allemagne et la Russie. Invasion de la Pologne. Mobilisation générale en France. L'Italie se

déclarenon - belligérante.
3 septembre 5 septembre 17 septembre 23 septembre 28 septembre 29 septembre 20 novembre 16 décembre Déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne. L'Espagne se déclare neutre. Le Portugal se déclare neutre. Entrées des troupes soviétiques en Pologne. Discours de Mussolini appelant à la localisation du conflit. Rencontre Ribbentrop - Staline à Moscou. Nouveau pacte secret. Chute de Varsovie. Attaque de la Finlande par l'URSS. Discours de Ciano dans lequel il critique l'Allemagne.

1940
3 janvier 12 mars 17 mars 21 mars 9avril 10 avril 10 mai 16 mai 19 mai 28 mai 3 juin 7 juin 10 juin 14 juin 16 juin 17 juin 18 juin Lettre de Mussolini à Hitler: « Il faut arrêter la guerre ». Fin de la guerre en Finlande, occupée par la Russie. Signature d'un concordat au Portugal. Paul Reynaud remplace Édouard Daladier à la présidence du Conseil. Hitler informe Mussolini de la prochaine attaque en Europe du Nord. Début de l'Attaque allemande du Danemark et de la Norvège. Hitler informe Mussolini de l'attaque de la Belgique et des Pays Bas. Le gouvernement belge se réfugie à Ostende; la reine Guillermine des Pays-Bas se réfugie à Londres. Rappel de Pétain de Madrid. Capitulation de la Belgique. Lettre de félicitations de Franco à Hitler. Le roi de Norvège s'embarque pour l'Angleterre. Déclaration de guerre de l'Italie à la France et à la Grande Bretagne. Le gouvernement français quitte Paris. Entrée des Allemands à Paris. L'Espagne se déclare non belligérante. Entrée des troupes franquistes à Tanger. Le ministre Vigon informe Hitler que l'Espagne entend occuper Gibraltar et le Maroc. Pétain est nommé chef du gouvernement. Pétain demande l'armistice à la l'Allemagne et à l'Italie. Entrevue Hitler - Mussolini à Munich. Hitler annonce que les deux États doivent signer des armistices différents avec la France. Début des attaques italiennes contre la France. Appel de Gaulle à Londres. Signature à Rethondes de l'armistice franco-allemand. Pierre Laval est nommé vice-président du Conseil. Signature de l'armistice franco-italien à Rome. Attaque anglaise contre les forces françaises à Mers El-Kebir. L'Assemblée Nationale accorde les pleins pouvoirs à Pétain.

22 juin 23 juin 24 juin 3 juillet 10 juillet

8 7-10 juillet 15 juillet 18 juillet 19 juillet 26-28 juillet 29 juillet 2 août 3 août 6 août 10 août 29 août 16 septembre 19 septembre 23 septembre 26 septembre 27 septembre Ciano rencontre Hitler et visite le Nord de la France et la Belgique. Demandes allemandes de bases au Maroc. Pétain rejette les demandes allemandes. Discours d'Hitler offrant la paix à la Grande Bretagne. Ultimatum de l'URSS à la Roumanie qui cède. Nouveau traité d'amitié et de non-agression hispano - portugais. Le Japon exige des bases en Indochine. Les Pays baltes sont rattachés à l'URSS. Annexion du Luxembourg à l'Allemagne. Mémorandum allemand sur la situation espagnole: les Espagnols ne peuvent rien apporter à la guerre de l'Axe. La Roumanie cède à la Hongrie la Transylvanie. SUDerà Berlin. Entrevues avec Hitler et Ribbentrop. Proposition espagnole de participer à la guerre. Ribbentrop à Rome. Attaque des forces anglo-gaullistes à Dakar. Ciano à Berlin pour la signature du Pacte Tripartite. Les Japonais débarquent au Tonkin. Signature à Berlin du pacte Tripartite.

1er octobre
3 octobre Il octobre

Serrano SUDer Rome à

Annexion de la Bessarabie à l'URSS. Pétain annonce que la France va se «se libérer» de ses alliances traditionnelles ». 12 octobre Hitler reporte le débarquement en Angleterre. 18 octobre Serrano SUDerministre des Affaires étrangères. 22 octobre Entrevue Hitler - Laval. 23 octobre Entrevue d'Hendaye. 24 octobre Entrevue Pétain - Hitler à Montoire. 28 octobre Entrevue Hitler - Mussolini à Florence. L'Italie attaque la Grèce. 30 octobre Lettre de Franco à Hitler. Franco demande des garanties à la participation espagnole. Pétain annonce la collaboration. 5 novembre Roosevelt est réélu. 12-28 novembre Expulsion de 120 000 Alsaciens et Lorrains. 18 novembre SUDerà Berlin pour la participation de l'Espagne à la guerre. 20 novembre Présentation du plan Félix à Franco. 20-24 novembre Adhésion de la Hongrie, de la Roumanie et de la Slovaquie au pacte tripartite. 7 décembre Franco présente à Canaris les difficultés espagnoles à participer à la guerre sans garanties allemandes. 13 décembre Renvoi de Laval. Le 25 décembre, Darlan rencontre Hitler. 16 décembre Roosevelt annonce le prêt-bail.

1941
5 janvier Arrivée de l'ambassadeur des États-unis Leahy, reçu par Pétain le 8.

18janvier 18-21janvier

RencontrePétain - Laval. EntrevueMussolini - Hitler à Munich: Les Allemandsprennentle
commandement en Égypte et dans les Balkans.

9 Mussolini doit faire pression sur Franco pour intervenir dans la guerre. Fin de la guerre parallèle italienne. 20 janvier 26 janvier 29 janvier 2 février 10 février Il février 13 février 20 février 26 février Il mars 13 avril 23 avril 10 mai Il mai 20 mai 27 mai 1erjuin 6 juin 8 juin 19 juin 22 juin 24 juin

EntrevueFranco - Von Stohrer.L'Espagne reçoit les premiers
convois alimentaires américains. Rommel commence les opérations en Égypte. Envoi de tous les ministres italiens sur le front albanais. Discours d'Hitler: «Avertissement à l'Amérique ». Darlan nommé chef du gouvernement et dauphin du régime. Franco et Mussolini à Bordighera. Franco croit à la victoire de l'Axe.

RencontrePétain - Franco.
Salazar souhaiterait rencontrer Franco. Refus de Serrano Suner. Accord Murphy - Weygand sur le ravitaillement de l'Afrique du Nord. Loi du prêt-bail américain. Les armées allemandes entrent à Belgrade. La Grèce capitule. Discours de Salazar qui justifie la neutralité de son pays. Entrevue Darlan - Hitler à Berchtesgaden. Début de la politique du « donnant - donnant». Remaniement ministériel en Espagne. Rééquilibrage entre l'armée et la Phalange. Signature des Protocoles de Paris. Entrevue du Brenner. Mussolini - Hitler. Weygand au Conseil des ministres s'oppose aux Protocoles de Paris. Attaque anglo-gaulliste en Syrie. Accord germano-turc. L'Allemagne attaque l'URSS. Mussolini décide l'envoi d'hommes sur Ie front de l' Est. Les États - Unis et la Grande Bretagne offrent d'aider l'URSS. Rupture des relations France - URSS. L'Espagne décide l'envoi de La Division Azul, division de volontaires sur le front de l'Est. Les États-unis installent des troupes en Islande. En France, la Légion des Volontaires Français pour lutter contre le bolchevisme est créée. Le Portugal mobilise ses troupes dans les Açores. Le général Dentz, chef des troupes françaises en Syrie demande l'armistice aux anglo-gaullistes. Discours de Franco: Il souhaite la victoire de l'Axe. Discours de Pétain« Le vent mauvais ». Premier attentat à Paris contre des Allemands à la station Barbes. Les Allemands entrent à Kiev. Première exécution d'otages en France. Début de la bataille de Moscou. Weygand, sur demandes des Allemands, est remplacé par le maréchal Juin. Rencontre Pétain - Goering. Les Japonais attaquent à Pearl Harbor. L'Allemagne, L'Italie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie déclarent la guerre aux États-unis. Occupation du Timor (colonie portugaise) par les Japonais. Entretien Juin - Goering. L'Espagne réaffmne la « non-belligérance ».

1er juillet
7 juillet Il juillet 14 juillet

18 juillet 12 août 21 août 19 septembre 22 octobre 16 novembre 18 novembre 1er décembre
7 décembre

17 décembre 20 décembre

10 28 décembre Occupation de Saint Pierre et Miquelon.

1942
Le Brésil et la majorité des autres États américains rompent leurs relations avec les forces de l'Axe. Goering à Rome pour une entrevue avec Mussolini. 28 janvier 20 février Entrevue de Séville. Franco - Salazar. 28 mars Premières manifestations en Italie contre la guerre. 18 avril Laval revient au gouvernement à Vichy. L'ambassadeur états-unien annonce qu'en conséquence, il quitte la France. 28 avril - 2 mai Entrevue Hitler - Mussolini à Salzbourg. Mai 1942 Fin de la guerre-éclair en Asie. Les Japonais sont maîtres de l'Asie du sud-est. 5mai Débarquement des Anglais à Diego Suarez. 6mai Les Japonais envahissent les Philippines. 29 mai Les Allemands imposent le port de l'étoile jaune aux Juifs en zone occupée. Juin 1942 Offensive allemande sur le front de l'Est. Conquête de la Crimée. 1erjuin Les Allemands réclament 250 000 personnes à la France 15-25 juin Serrano Suner à Rome. «Plus rien à dire selon Ciano ». 18 juin Début des simulations d'attaques au Portugal. 22 juin Laval déclare à la radio: «Je souhaite la victoire de l'Allemagne ». 30 juin Rommel parvient à El- Alamein, à moins de 100 Km du Caire. 29 juin -19 juillet Mussolini en Libye pour faire son entrée au Caire. Échec. 16 juillet Rafle du vel d'hiv. 13 000 juifs sont arrêtés. 16 août Incident de Begona. 28 août Accord commercial États-unis - Portugal. 3 septembre Remaniement en Espagne. Jordana remplace Serrano Suner. 4 septembre Loi instituant le Service du Travail Obligatoire en France. 20 septembre Première déclaration de Jordana. L'Espagne réoriente sa 4 octobre 23 octobre 28 octobre 3 novembre 5 novembre 8 novembre 9 novembre 10 novembre Il novembre 19 novembre 26 novembre 27 novembre 2 décembre 19 décembre 20 décembre 24 décembre 20 janvier

diplomatievers les nations latino - américaineset les États neutres.
Début de la bataille de Stalingrad. Début de la contre-offensive de Montgomery à El-Alamein Les vingt ans du fascisme. Les troupes de Rommel battent en retraite en Libye. Madagascar capitule face aux Alliés. Débarquement anglo-américain en Afrique du Nord. Intervention italienne en Tunisie. Ciano à Munich.

RencontreHitler - Laval à Munich.
Les Allemands occupent la zone libre, l'Italie Nice et la Corse. L'Espagne mobilise. Laval obtient la totalité des pouvoirs législatifs. La flotte se saborde à Toulon. Mussolini réafflmle la solidarité de son pays avec l'Allemagne. Rencontre Pétain - Goering. Jordana à Lisbonne. Naissance du Bloc Ibérique. Assassinat de Darlan.

Avant-propos
L'histoire de la Seconde Guerre mondiale a déjà été longuement étudiée et cette nouvelle étude n'a pas pour but de remettre en question les faits et les événements déjà connus de ce conflit. L'histoire de la guerre, de l'occupation en France, la domination de l'Europe par les nazis, l'Axe Rome - Berlin, le pacte de non-agression germano-russe, puis sa rupture, les combats, l'attaque des États-unis puis leur intervention et la libération du continent du nazisme sont des évènements maintenant bien connus. Nombre d'études ont en effet été publiées et nous avons l'impression que l'essentiel a été dit à ce sujet. Pourtant, certains historiens ont mis en avant que beaucoup avaient écrit l'histoire bien souvent à partir des seules archives allemandes. En effet, il apparaît, lorsque nous consultons la bibliographie de cette période, que l'ensemble des travaux porte sur ou autour de l'Allemagne: ses chefs, ses guerres, sa domination du continent, sa politique intérieure ou encore ses relations avec les autres États. Toujours après consultation de la bibliographie, nous observons également que les études sur les autres États européens - et en particulier celles concernant l'Espagne, l'Italie, la France de Vichy et le Portugal qui nous intéressent- se limitaient souvent à une simple présentation des régimes en place, des forces en présence et de leurs positions pendant le conflit. Ainsi, nous avons pu constater que beaucoup d'études 'sur l'Italie fasciste concernaient ses rapports avec le Reich, sa place et son rôle dans la Seconde Guerre mondiale ou sa politique depuis 1922 dans le cadre d'une étude plus large sur le fascisme. De même au sujet de l'Espagne, seul son régime autoritaire était mis en avant alors que pour la France, si le pouvoir mis en place au lendemain de la défaite a suscité l'intérêt de nombre d'historiens, seules les questions concernant la résistance ou la collaboration ont fait l'objet de travaux. Enfin, il faut avouer que nous n'avons trouvé que très peu d'ouvrages traitant de la question du Portugal salazariste, voire du Portugal au XXe siècle. Très peu d'études également portent sur leur politique extérieure, comme si ces dernières n'avaient tourné qu'autour des rapports avec le Reich ou si elles n'avaient pas existées. Nous avons donc voulu étudier un point qui n'a pas été pris en compte jusqu'à présent - ou très peu - par les historiens: il s'agit de la diplomatie des États latins durant ce conflit. Toute l'étude de l'histoire des relations internationales de cette époque a, en effet, toujours été étudiée du point de vue allemand, en ce sens que bien souvent, nous avons le sentiment que la diplomatie de Vichy ou celle de l'Italie fasciste ne tourna qu'autour des rapports franco-allemands ou germano-italiens. Pourtant quels rapports maintinrent ces deux États entre eux par exemple, ou encore comment défmir la diplomatie franquiste, celle qui proposa l'intervention de l'Espagne dans le conflit mondial au mois d'octobre 1940 et celle qui permit pourtant à la dictature de se

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maintenir jusqu'au milieu des années soixante-dix. Et que dire de celle du Portugal?

Un seul ouvrage porte sur les relations de l'Italie avec la France de
Vichy, trois sur les rapports hispano-italiens (essentiellement sur les relations de ces deux pays durant la guerre civile) et un seul sur ceux avec le Portugal qui ne va pas plus loin que les similitudes entre les deux régimes. Concernant l'Espagne, aucune étude ne porte sur ses rapports avec le Portugal et deux sur ceux avec Vichy sur lesquelles nous allons revenir. Alors quelle fut la politique extérieure de tous ces Etats ? Voici quelle fut notre première question. Nous avons constaté que beaucoup d'études étaient orientées ou faussées car elles n'étaient que des plaidoyers pour des régimes autoritaires ou alors influencées par une certaine historiographie tentant de réhabiliter ces régimes. Deux exemples sont récurrents: Franco a résisté aux Allemands à Hendaye et a rendu impossible l'intervention de son pays dans la guerre, et Mussolini était anti-allemand. Voici deux points que nous avons souvent retrouvés et qui montrent comment certains travaux publiés peuvent parfois être mensongers. Car si Franco et Mussolini furent déçus par la politique des Allemands, jamais, nous le verrons tout au long de ce mémoire, ils ne tentèrent de s'opposer aux nazis. Ce qui a motivé ce travail, ce sont les interrogations qui ont suivi la lecture d'un ouvrage sur les relations franco-espagnoles pendant la Seconde Guerre mondiale1 et dont l'auteur semblait convaincu d'une alliance entre les deux chefs d'État, prémices à la mise en place d'une Union latine. Nos recherches se sont donc orientées vers ce projet d'alliance entre les États latins, espace limité et réactionnaire dans cette Europe dominée par les nazis. Nous nous sommes alors demandé pourquoi ces deux chefs auraient-ils eu besoin de mettre une telle alliance en place. Ne s'entendaient-ils pas déjà? Et une alliance pour quoi faire? Telles furent nos premières questions. Nous avons ensuite élargi la question aux autres États évoqués dans le cadre de cette entente latine: l'Italie et le Portugal. Là aussi, les mêmes interrogations nous vinrent à l'esprit. Et puis pourquoi n'y avait-il pas l'Allemagne? Pourquoi l'Italie aurait-elle dû s'éloigner de Berlin alors que l'Axe triomphait dans toute l'Europe et en

Afrique. Et puis quel intérêt de s'entendre avec Salazar? Et que savons nous au
juste de cette dictature? Nous arrêtons là l'énumération des nombreuses questions qui surgirent, pour commencer réellement notre investigation. Notre point de départ fut la recherche de documents concernant l'Union latine. Cela ne fut pas chose aisée car Mathieu Séguéla s'appuie dans son livre d'études sur les mémoires de Ramon Serrano Suner, ministre des Affaires étrangères espagnol de 1940 à 1942. Or nous savons aujourd'hui que tout ce qu'a raconté cet homme au lendemain de la guerre est faux, et que dans les ouvrages qu'il a écrits, il en arrive parfois à se contredire.

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Mathieu Séguéla, Pétain - Franco, les secrets d'une alliance.

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Nous avons ensuite trouvé dans le journal de Galeazzo Ciano, le ministre italien des Affaires étrangères, un proj et de bloc de neutres évoqué dès le début du conflit mondial, idée à laquelle il ne donna lui-même jamais suite. Voici donc pour deux points essentiels qui ne nous pennirent pas de suivre les thèses auparavant avancées, même si au cours de nos recherches, nous trouvâmes à plusieurs reprises le terme d'Union latine dans de nombreux documents. Nous décidâmes alors de reprendre toute l'étude des politiques extérieures de ces régimes en étudiant, dans un premier temps, les sources diplomatiques à disposition dans les archives des ministères (Quai d'Orsay à Paris, Palacio Santa Cruz à Madrid et la Farnesina à Rome) ainsi que les documents diplomatiques publiés allemands (Document on German Foreign policy), anglais (Foreign office) italiens (Documenti Diplomatici Italiani) et français (Documents Diplomatiques Français). Ces archives furent d'une importance certaine et nous ont pennis de voir certains faits différemment car force est de constater que bon nombre de points relatifs à cette période n'ont jamais fait l'objet d'aucune étude: c'est le cas de tout ce qui touche aux rapports de ces États avec le Portugal, mais également de ceux entre la France et l'Espagne ou encore ceux que maintinrent Vichy et Rome. Enfm, étudier certains événements au travers de sources étrangères permet de confronter les propos de certains hommes, notamment lorsque ceux -ci sont forts douteux. Les exemples sont nombreux, comme ceux des propos de Pétain, Laval, Ciano ou Serrano Suner confiés à certains étrangers à des moments détenninés et qui sont parfois bien plus révélateurs sur les personnages ou leur politique que les longues biographies qui leur ont été consacrées. Les presses nationales, régionales ou spécialisées de l'époque ont également été des supports importants, celles françaises, espagnoles, italiennes mais aussi et surtout portugaises car elles nous ont pennis de voir et comprendre l'état d'esprit des dirigeants de ce pays. Par ailleurs, pour palier le manque de sources portugaises, il nous a bien souvent fallu croiser celles disponibles dans d'autres pays. Ainsi, l'opinion de Salazar sur la guerre ou ses plans pour l'après-guerre nous est connue par les propositions qu'il a faites et qui apparaissent dans nombre de rapports et de documents disponibles dans les archives étrangères à son pays. Enfm, une dernière source fut importante pour nos recherches: il s'agit des journaux ou mémoires que tinrent les ministres, ambassadeurs, journalistes ou hommes politiques proches des pouvoirs et qui sont des sources fort importantes pour comprendre l'état d'esprit et l'intérêt de certaines décisions prises à des moments-clés de l'histoire. Certains ont été corrigés mais la plupart constituent un apport considérable pour l'historien. Concernant les difficultés que nous avons rencontrées sur notre parcours, la première fut, comme nous pouvions nous y attendre, de faire un tri panni toutes les sources et toutes les études faites jusqu'à nos jours: certaines,

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nous l'avons déjà dit, ne sont pas toujours véridiques et d'autres ont été corrigées. En Espagne, quarante ans de franquisme, cela laisse des traces sommesnous tentés de dire. En effet, nombre de documents ont disparu, en particulier au ministère des Mfaires étrangères. Serrano Suner en aurait emporté chez lui, et d'autres se trouveraient à la Fondation Franco qui, par deux fois, n'a pas répondu à nos sollicitations. Nous avons eu beaucoup moins de difficultés en revanche du côté italien où l'ensemble des documents diplomatiques a pour la plupart était publié et où les historiens ont largement étudié la question de la politique extérieure italienne durant la période du fascisme afm de montrer les problèmes de l'alliance de ce pays avec l'Allemagne, alliance à laquelle Mussolini ne mit jamais fm. Le travail des historiens de l'autre côté des Alpes est tel que nous pouvons dire aujourd'hui qu'il semble bien que l'Italie ait «digéré» cette période: l'essentiel est su, analysé, critiqué sans véritablement suscité de polémiques. Beaucoup d'études ont été publiées et, élément qui nous a beaucoup aidé, nombre de ministres ont tenu durant cette période des journaux. Enfm en France, l'ensemble des documents relatifs à cette époque est également à disposition, et nombre de personnalités importantes ont fait connaître leurs impressions au travers de leurs mémoires publiés après la guerre. Il ne nous restait donc qu'à étudier, avant de croiser toutes ces histoires nationales, certains points qui constituent encore des zones d'ombre sur cette période. Nous avons alors dû revenir sur certains faits déjà connus pour mieux expliquer et comprendre les décisions et les évènements survenus en Europe entre 1940 et 1942. Des faits déjà connus mais qui méritaient d'être introduits dans notre étude afm de pennettre au lecteur d'avoir une vision complète des problèmes qui se sont posés à Salazar, aux franquistes, aux fascistes italiens et au gouvernement de Vichy dès 1940. Nous les avons réintroduits en essayant de montrer à chaque fois les conséquences que chaque décision prise avaient dans les pays voisins. Enfm, à travers l'étude des régimes en place en Allemagne, en Espagne, en Italie et au Portugal, il nous a paru important de voir si tous ces États constituaient à eux tous un ensemble cohérent et solidaire dans cette Europe des années trente et si la France de Vichy avait sa place dans ce bloc des régimes d'extrême droite au lendemain de la défaite de ce pays. Ceci nous permit d'expliquer pourquoi Pétain choisit de s'engager dans la collaboration, politique qui a déjà était étudiée, mais rarement dans les causes qui l'ont motivée. Pour cela, de nouveaux élément durent être pris en compte: l'importance de l'économie, le choix des chefs au pouvoir, les programmes politiques de toutes ces forces qui parvinrent un jour au pouvoir en Espagne, en France, en Italie et au Portugal pour les engager sur le chemin de la révolution nationale, l'importance de certains diplomates en poste et enfin l'état de l'opinion dans ces quatre États. En effet, les hommes et les partis qui accédèrent aux plus hautes sphères avaient des plans, des ambitions et des projets qui

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répondaient dans la plupart des cas à de situations nationales. Des proj ets pour lutter contre ce que certains qualifiaient de «décadence », pour s'opposer au régime républicain, parer au «danger communiste », doter le pays d'un empire Tous ces régimes se retrouvèrent alors rassemblés dans un groupe, celui des États dirigés par une extrême droite au pouvoir, et dans lequel se trouvait aussi l'Allemagne nazie. Une Allemagne qui n'avait pas du tout le même programme mais seulement des traits communs (régime antirépublicain, anticommuniste, nationaliste...) et qui avait aussi et surtout des ambitions plus grandes: remodelage des frontières en Europe, pangermanisme, théorie de l'espace vital et domination du monde par la race allemande. Alors, comment allaient pouvoir s'affirmer les autres États dans une Europe dominée par le :ur Reich? Voici une question qui intrigua nombre des dirigeants en place et leurs proches dans ces États latins dès juin 1940 et à laquelle nous allons tenter de répondre dans ce mémoire. Avant d'étudier pourquoi une alliance entre tous les États latins fut impossible, il nous fallait donc dans un premier temps présenter tous ces régimes, leurs attentes, leurs ressemblances et leurs différences ainsi que leurs positions sur la scène européenne avant et en 1940, et leur évolution pendant le conflit. Trois grandes parties rythment donc notre étude: d'abord l'installation des régimes, depuis le premier en 1922 jusqu'à la défaite de la France en 1940 où nous allons présenter ces hommes qui prirent le pouvoir, leurs programmes et leurs aspirations pour faire la lumière sur les problèmes qui apparurent bien avant le début de la guerre et voir quels rapports ces régimes maintenaient entre eux. Dans une seconde partie, nous étudierons leurs politiques à partir de 1940, après la fm de la guerre sur le continent et alors que leur ami allemand dominait. Il s'agit en fait ici de montrer comment il devint de plus en plus difficile pour ces hommes de composer avec le régime nazi et ses aspirations alors que beaucoup n'étaient pas prêts, ni n'avaient inscrit dans leur programme une lutte contre la Grande-Bretagne ou contre l'URSS. Enfm dans un dernier temps, nous allons voir comment certains proposèrent une sortie de la guerre pour les pays qui s'y trouvaient mêlés et comment d'autres parvinrent à maintenir le-leur dans une neutralité effective. Cette dernière partie couvre la période qui s'étend de la fin de l'année 1941, époque de la mondialisation du conflit, jusqu'au débarquement des Alliés en Afrique du Nord au mois de novembre 1942, évènement qui eut des conséquences directes et immédiates dans l'histoire de ces régimes.

De l'impossible Internationale fasciste à la défaite de la France

L'entre-deux-guerres

: révolution nationale ordre européen?

ou nouvel

L'Italie au lendemain de la guerre:

victoire mutilée et troubles intérieurs

L'Italie, qui sortit de la Première Guerre mondiale dans le camp des vainqueurs et à laquelle elle versa un lourd tribut, connut durant les années d'après-guerre une crise politique. Avec 670.000 tués et un million de blessés, des destructions matérielles considérables, une industrie en mal de capitaux et de matières premières et une agriculture qui souffrit du manque d'hommes et de machines, l'Italie sortit victorieuse de cette guerre mais profondément transformée. En effet, sortir le pays d'une économie de guerre et redonner du travail aux mobilisés ne s'avéra pas des plus faciles. Les premières élections de l'après-guerre furent remportées par le parti socialiste italien en 1919 et l'année 1920 fut marquée par une radicalisation qui vit le pays gagné par de longs et violents troubles sociaux. C'est alors que naquit le phénomène du squadrisme - milices armées au service des possédants pour empêcher les actes révolutionnaires et rétablir l'ordre. C'était une alliance entre la bourgeoisie et les possédants contre leurs adversaires communs socialistes et communistes. Dans les campagnes, les propriétaires fonciers décidèrent d'employer des personnes non occupées, souvent des démobilisés de la Grande Guerre qui eurent du mal à se réinsérer dans la société et se constituèrent en faisceaux pour mener des expéditions punitives contre les syndicats. Certains politiques italiens se faisaient également les relais de ces tensions et lors de la venue du roi au Parlement, après les élections en décembre 1919, 156 députés quittèrent la Chambre aux cris de « Vive la république socialiste» et, témoin de cette radicalisation, des étudiants et des officiers monarchistes firent la chasse aux députés marxistes pendant plusieurs heures dans Rome en guise de représailles. Parallèlement aux troubles sociaux et politiques, l'Italie souffrait d'un autre mal, celui de la frustration engendrée par les traités ayant suivi la fin de la Première Guerre mondiale. Versailles avait en effet consacré le principe des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes, selon le discours en quatorze points prononcé par Wilson. Or, l'Italie espérait ramener quelques territoires à son royaume en récompense de sa participation au conflit mondial. Si certains de ces objectifs se trouvaient effectivement en territoire italien, comme le Trentin, Trieste et Gorizia, ce n'était pas le cas du sud-tyrol, terre germanophone, ni de la Dalmatie ou de la Vénétie julienne, peuplées par des Slaves. Du coup, selon les principes mis en avant, les Italiens, ne pouvant obtenir certaines terres qu'ils considéraient comme italiennes, en réclamèrent de nouvelles comme le port de Fiume. À Versailles, les vainqueurs se mirent d'accord pour accorder aux

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Italiens les territoires du Brenner et déclarer Fiume « port ouvert », mais refusèrent de donner la Dalmatie ou l'Istrie orientale, territoires du nouvel État yougoslave. Ceci provoqua une grave crise politique en Italie et Orlando, le président du Conseil, fut renversé par le Parlement et remplacé par Nitti le 19 juin 1919. Toute la presse et la classe politique s'emparèrent du thème de la «victoire mutilée », du sacrifice de centaines de milliers de morts inutiles et une poussée nationaliste gagna tout le pays qui dénonçait le non-respect du traité de Londres passé avec les Alliés le 26 avril 1915, dans lequel étaient reconnus les droits et les ambitions de l'Italie en Adriatique. Le 12 septembre 1919, D'Annunziol entra dans la ville de Fiume accompagné de 20.000 hommes et quelques navires et prit le contrôle de la ville au nom du royaume d'Italie avec le soutien de toute la classe politique hormis celui du parti socialiste italien. C'était la première manifestation du nationalisme transalpin, du révisionnisme et des méthodes à employer pour arriver à ses fins. C'est en effet une véritable dictature qui fut mise en place dans la ville, avec établissement de la peine de mort pour qui s'opposerait au pouvoir en place. Dans cet esprit, des élections furent organisées à la fin du mois d'octobre et sur 7.000 votants, 6.999 s'exprimèrent en faveur de la liste d'Unité nationale du poète qui s'attribua alors les pleins pouvoirs. Nous voyons donc bien que dès le lendemain de la paix de Versailles, un esprit de contestation différent de celui d'extrême gauche apparut, nourri non pas de revanche comme ce fut le cas quelques années plus tard en Allemagne, mais de nationalisme et de réaction contre les menées révolutionnaires d'une frange de la population, mais aussi contre les traités de paix à peine signés. L'Italie, dès 1919, s'inscrivait - et le faisait savoir - dans le groupe des nations insatisfaites par le traité de Versailles. Le fascisme put alors se développer avec l'appui d'une part de la bourgeoisie et de la classe possédante, en réaction à la poussée contestataire des travailleurs en zone rurale comme en milieu ouvrier, mais aussi avec tous ceux qui avaient subi les conséquences de la guerre et qui avaient toujours autant de mal, deux ou trois ans après, à se réinsérer dans la vie active. Il s'agissait en particulier les professions libérales, des petits propriétaires, des cadres de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire des classes moyennes qui avaient fourni une part importante des mobilisés et qui, la fin de la guerre venue, se retrouvèrent ruinés du fait de l'abandon de leurs terres pendant plusieurs années, de la perte de leur emploi en raison de la crise due à la reconversion de l'économie italienne et à la concurrence des « embusqués» qui avaient réussi à ne pas partir au front et à récupérer les emplois et les clientèles de ceux
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D'Annunzio Gabriele: Ecrivain et homme politique italien partisan de l'impérialisme

et du nationalisme qui proclama en 1912, alors qu'il soutenait les expéditions ita1iennes en Libye: « Le paradis est à l'ombre des épées ». Proche de Mussolini, avec qui il se prononça dès 1914 en faveur de l'intervention de son pays dans le conflit contre l'Autriche - Hongrie, il se porta volontaire et survola Vienne le 9 août 1918. Héros national, il fut l'un des premiers à dénoncer l'injustice des traités de paix.

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mobilisés. Du fait de la forte inflation, les économies de ces démobilisés furent réduites à néant et la réinsertion s'avéra donc difficile. À cela s'ajoutait le fort courant antimilitariste de l'après-guerre qui les soumettait parfois à une certaine humiliation. De-là se répandit au sein de ces populations une hostilité et une rancœur face aux institutions, au parlementarisme, à l'État libéral et surtout au Parti socialiste alors au pouvoir, à qui beaucoup reprochaient de ne pas les aider dans leur réinsertion. Aux élections législatives du 15 mai 1921, les fascistes qui participaient à la coalition du Bloc national menée par le libéral Giolitti, obtinrent 35 sièges dans les 75 circonscriptions dans lesquelles ils s'étaient présentés avec un programme de politique étrangère revendicateur, antisocialiste, anticlérical et pour la propriété rurale et la liberté d'enseignement. Mussolini fut élu dans les deux fiefs où il se présenta: celui de Milan et celui de Bologne.. Dès le lendemain de l'entrée au Parlement des fascistes, des troubles éclatèrent entre des fascistes et certaines organisations de gauche (partis politiques et syndicats). Le 12 mai 1922, un des chefs locaux du fascisme de Ferrare, Italo Balbo, envahit la ville avec 40.000 chemises noires et fit libérer un de ses amis emprisonnés. De nombreuses actions comme celles-ci se produisirent dans tout le pays et, à la fin de l'été 1922, toutes les villes de l'Italie du Nord étaient passées sous le contrôle des fascistes, hormis Turin et Parme. Le gouvernement n'avait rien fait pour contrer ces actions car elles le servaient bien parfois, en particulier lorsqu'il s'agissait de contrer celles des syndicats qui occupaient les lieux de production et paralysaient l'activité économique. En 1922, d'une manière générale, c'est la faiblesse du gouvernement et des institutions qui fut le fait marquant et décisif de l'arrivée des fascistes au pouvoir. Lorsque au mois de juillet, les syndicats regroupés en Alliance du Travail décidèrent une grève générale pour montrer au patronat et à la classe dirigeante que le peuple était une force avec laquelle il fallait compter, ce fut un échec total et l'alibi fut trouvé par les fascistes pour prendre le contrôle des dernières grandes métropoles industrielles et se substituer à l'État pour maintenir l'ordre. Les hommes de Mussolini envahirent les villes, incendièrent les Bourses du Travail et les sièges des syndicats et obligèrent les grévistes à reprendre le travail. Le 27 octobre 1922, les dernières grandes villes passèrent sous le contrôle des chemises noires qui prirent d'assaut les postes clés des métropoles (postes de police, gares, centraux téléphoniques, préfectures...) et 26.000 hommes défilèrent dans la capitale italienne: ce fut la Marche sur Rome qui porta Mussolini au pouvoir. Face aux milliers d'hommes médiocrement armés que les fascistes mobilisèrent pour rentrer dans la ville éternelle, le chef de la police de la cité disposait de 28.000 hommes correctement équipés et entraînés. Un seul ordre aurait tout pu faire arrêter, mais de l'avis général et depuis plusieurs mois, Mussolini était le seul à pouvoir apporter un changement souhaité aussi bien par la classe possédante que par les milieux populaires contestataires mais non révolutionnaires, l'armée ou les classes moyennes. Le fait était d'autant plus facile et entendu que personne en

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face ne semblait pouvoir s'opposer au parti fasciste alors que nombreux étaient ceux qui attaquaient le régime parlementaire. Le gouvernement était souvent débordé (par les milices comme par les syndicats) et après l'échec des grèves de l'été 1922, il faut bien voir qu'il y avait véritablement un vide politique que les fascistes se proposaient de combler. Il n'y eut d'arrière aucun affrontement et le parti fasciste ne remporta en octobre 1922 aucune victoire. Élément important aussi: pour beaucoup, ce n'était pas la fin de la démocratie, mais bel et bien une transition jusqu'aux prochaines élections.
Mussolini, chef du gouvernement italien

Benito Mussolini devint alors le deuxième personnage de l'État italien, juste derrière le roi Victor Emmanuel III qui lui confia le pouvoir après cette « parade» dans la ville éternelle. À 39 ans, ce romagnol issu d'une famille très modeste qui fut un temps dans le rang des révolutionnaires marxistes qu'il fréquenta lorsqu'il travailla à Genève comme maçon, était donc appelé à former un gouvernement. Ancien professeur de français, journaliste, directeur du quotidien l'Avanti à partir de 1912 qu'il quitta rapidement - de même que le Parti socialiste - pour fonder il Popolo d'Italia, son parcours politique est aussi varié que son parcours professionnel: agitateur et meneur d'une grève alors qu'il travaillait en Suisse, il en fut « expulsé à vie ». Passé à Trente alors en Autriche, il mena une activité nationaliste et socialiste avant d'être chassé du territoire par la police autrichienne. Il mena ensuite des combats politiques contre les guerres colonialistes de 1912 en Libye qui le menèrent en prison. D'abord opposé à l'intervention dans la guerre, il décida dès le mois d'octobre 1914 de prêcher l'intervention contre l'Autriche - Hongrie et fut mobilisé pendant le conflit. Après la guerre, il fonda le parti fasciste, mouvement inspiré de nationalisme et de socialisme républicain. Le premier programme du Parti en 1919 proposait entre autres mesures la journée de huit heures, l'autonomie communale, l'abolition de la noblesse, du Sénat, la liberté de la presse, de conscience, de religion, l'impôt sur le capital et le service militaire obligatoire. Au milieu des désordres dans lesquels se débattait l'Italie de l'après-guerre, Mussolini et ses hommes surent profiter de la situation et alimenter les troubles pour parvenir à leurs fins, c'est-à-dire au pouvoir. En trois ans, ce fut chose faite. Pour l'ensemble de la population, il ne s'agissait pourtant pas de l'établissement d'une dictature. Certes, Mussolini n'était arrivé au pouvoir qu'après le défilé de quelques milliers de fascistes et il fut appelé au gouvernement par le roi, soit d'une façon tout à fait légale. En 1922, il n'y avait donc pas de dérive totalitaire. Cette nomination ne devait être que temporaire, comme elle l'était toujours en régime parlementaire, le temps de rétablir l'ordre et de démanteler les grandes organisations syndicales. Du fait du petit nombre de fascistes au Parlement (trente-cinq), et soucieux de respecter les institutions, Mussolini confia certains portefeuilles aux nationalistes qui occupèrent le ministère des Colonies, ceux de la Guerre et de la Marine furent attribués à des

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monarchistes, les démocrates sociaux et les populaires en reçurent également et les fascistes n'en obtinrent que trois: la Justice, les Finances et les Terres libérées. Mussolini cumulait l'Intérieur et les Affaires étrangères par intérim. Italo Balbo occupait le poste de commandant de la milice et De Bon02 celui de la police. Ce gouvernement obtint tout de suite l'appui de la presse et de la grande majorité des Italiens et le Parlement lui vota sa confiance par 306 voix contre 116. Un mois plus tard, le 15 novembre 1922, se tint le premier grand conseil du fascisme: en étaient membres les ministres fascistes, les sous-secrétaires d'État à la Présidence et à l'Intérieur, les membres de la direction du Parti, le directeur général de la Police, le secrétaire de la confédération des corporations syndicales fascistes et les dirigeants de la milice. Cette nouvelle institution avait pour but de coordonner l'action du gouvernement et du parti et de décider des mesures à prendre, sans toutefois être un réel lieu de débat. Les chefs et les ministres exposaient leur programme et la base devait exécuter. Ce n'était donc pas non plus un lieu de discussion dans la mesure où il n'y avait de toute façon pas d'opposition représentée. En janvier 1923, le régime se dota d'une milice armée: ce fut l'institutionnalisation de la milice volontaire pour la sûreté nationale, ne prêtant pas serment au roi et qui devint le bras musclé du régime en charge de la défense de l'État et de ses intérêts. L'année suivante, après le vote d'une réforme électorale qui octroyait les deux tiers des sièges à la liste ayant obtenu au moins 250/0 des voix et répartissant le reste à la proportionnelle entre les autres listes, se tinrent le 6 avril 1924, les premières élections législatives depuis la nomination de Mussolini. Avec le soutien des milieux financiers et les nombreuses menées terroristes des fascistes, la liste du gouvernement à laquelle participaient nombre d'intellectuels, d'universitaires, d'anciens dirigeants comme Salandra3 ou Orlando ainsi que quelques libéraux arriva en tête avec 66% des suffrages soit 4.305.000 voix et obtint 375 sièges, dont 275 pour les fascistes qui à eux seuls obtenaient la majorité absolue. Les autres listes se partageaient les sièges restants mais recueillaient tout de même au total trois millions de voix. Le 30 mai, le député socialiste Matteotti prononça au Parlement un discours dans lequel il dénonça les actions menées par les chemises noires durant ces élections. Dix jours, plus tard, celui-ci fut enlevé et assassiné. Ceci souleva une réelle émotion dans le pays et les parlementaires antifascistes se rassemblèrent en une opposition contre le régime, quittèrent le Parlement et constituèrent un groupe baptisé l'Aventin, en référence au nom d'un groupe de plébéiens qui fit session avec le Sénat en 494 avant JC. La presse et l'opinion publique soutinrent ce mouvement d'opposition et Mussolini dut se séparer de tous les hommes qui étaient plus ou moins liés à cet enlèvement et confia alors

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Ancien président de la République durant la Première Guerre mondiale.

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le ministère de l'Intérieur, qu'il occupait jusqu'alors, au nationaliste FederzonÏ. Il obtint le soutien du roi, du Sénat et de la Chambre par 337 voix contre 17. Mais les tensions demeurèrent et des combats apparurent entre chemises noires et forces d'opposition durant l'été et jusqu'à la fin de l'année, accentuant l'opposition entre les extrémistes. Le gouvernement trouva alors le prétexte pour interdire toutes les organisations opposées au régime et, sous l'action du secrétaire général du parti fasciste Farinacci, une remise en ordre du parti fut entreprise pour en faire une organisation représentative du gouvernement, à ses ordres et outil de propagande du régime. Seul le Duce et le grand conseil fasciste désormais décidaient et le parti exécutait ou faisait exécuter les décisions gouvernementales. Tous les courants étaient supprimés et les principes démocratiques qui disparaissent dans le pays n'avaient plus lieu d'être à l'intérieur du parti. Celui-ci ne devait être qu'un exécutant de la politique du régime et n'avait plus vocation à réfléchir ou proposer mais devait constituer une réserve d'hommes qui pourrait un jour servir le pays. Les secrétaires généraux étaient désignés par le secrétaire général, et ainsi de suite, toujours du sommet vers la base. Ce fut la mise en place du système hiérarchique. En 1925, après l'interdiction des organisations opposées au régime et après la tentative d'attentat contre Mussolini la décision de contrôler la presse fut prise à la fin de l'année avec l'institution d'un ordre de journalistes et l'application de l'accusation « d' ac~ivités en contradiction avec les intérêts de la nation ». Un mois auparavant, l'interdiction des syndicats avait été décidée en accordant l'exclusivité de la représentation des salariés aux syndicats fascistes. Le 24 décembre 1925, Mussolini fut reconnu par le grand Conseil comme «chef du gouvernement et Duce (guide) du fascisme », ne devant rendre des comptes que devant le roi. Le 6 novembre 1926, tous les députés ayant participé au front de l' Aventin furent déchus de leur mandat pour avoir mené « l'agitation» dans le pays. Le Parlement voyait son rôle limité face à un gouvernement qui décidait seul. Après quatre tentatives d'attentat contre Mussolini, dont trois en 1926, le gouvernement adopta le dernier grand train de mesures amenant l'Italie vers la dictature: suppression des journaux antifascistes, dissolution des partis, création d'une police politique. Le Sénat et le Parlement étaient maintenus, mais ceux-ci n'avaient plus aucun pouvoir réel. Les élections législatives n'étaient plus que des plébiscites où le peuple devait désormais se prononcer pour ou contre la liste que le gouvernement présentait. Les préfets et les s<?us-préfets étaient directement désignés par le ministre de l'Intérieur et exerçaient dans les provinces une autorité sans partage pour faire appliquer les ordres du gouvernement. Ce fut donc l'instauration d'un ordre dictatorial et qui ne tarda pas à trouver un nombre important d'adeptes dans toute l'Europe, ainsi que sur d'autres continents. Les principes démocratiques qui triomphaient en Europe depuis plus d'un siècle furent donc remis en cause en Italie d'abord, puis dans d'autres États européens séduits par l'expérience fasciste italienne. Comment ces pays furent-ils attirés par ce phénomène? Quels furent les critères qui

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séduisirent des hommes politiques puis des populations entières sur tout le vieux continent? Avant d'examiner la situation pays par pays, il nous faut d'abord examiner l'image de l'Italie et du régime fasciste hors de ses frontières pour essayer de comprendre la propagation des idées fascistes et les tentatives d'imitation.
La première révolution nationale en Europe

Le Duce affirma dès les années vingt que le fascisme était un phénomène proprement romain et non un article d'exportation. Pourtant, il encouragea la formation de faisceaux à l'étranger pour contrer la propagande des Italiens exilés qui avaient fuit le régime mais aussi pour donner l'image d'un État fort et moderne qui avait réussi à dépasser les troubles sociaux. Enfin, il s'agissait aussi de montrer que l'Italie entendait bien apparaître comme un pays qui comptait et donc faire entendre sa voix, notamment au sujet des conséquences de la paix de Versailles qui n'avait pas satisfait toutes les revendications italiennes. Il faut noter cependant que ce furent les résultats obtenus dans le domaine économique et social qui furent la meilleure propagande du régime à l'étranger mais aussi à l'intérieur même des frontières italiennes. En effet, les succès influèrent sur le ralliement de nombre d'Italiens au régime: entre 1921 et 1924 les salaires augmentèrent de 10% et le nombre de chômeurs diminua de 541.000 à 122.000. Le commerce extérieur bénéficia de la politique douanière d'ouverture (accord avec la France en novembre 1922, l'Autriche 1923 et Allemagne 1925) et le budget fut rééquilibré en ] 925. Du fait de l'augmentation des salaires, la consommation repartit, ce qui permit à l'économie de redémarrer4. Pourtant, ceci n'était vrai que pour les grandes métropoles industrielles car l'essentiel de l'Italie vivait encore en zone rurale, dans des circuits économiques fermés, bien souvent limités au village. La politique économique adoptée par le régime dès ses débuts, tournée vers l'autarcie, permit au pays de mieux se protéger lorsque la crise de 1929 se déchaîna. Cette politique volontariste n'avait été mise en place que dans le but de défendre la monnaie et de réduire les importations, notamment pour les besoins vitaux de l'Italie: le blé. Cette bataille fut un grand succès et il fut donc envisagé de faire de même pour les autres cultures (maïs, seigle, oléagineux, élevage) afin de ne plus dépendre de l'extérieur et de préserver la lire. La première époque du fascisme correspondit donc à celle du retour aux valeurs et à une mise en avant d'un modèle italien, celui du paysan italien qui continuait de travailler sa terre avec ses mains, n'avait pas succombé aux sirènes de la ville et était resté au village et continuait de faire des enfants. Car le nouveau régime associait décadence à dénatalité. Il entendait aussi lutter contre la décadence morale, les principes démocratiques, l'industrialisation et la
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Pierre Milza, Mussolini, p. 385.

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culture bourgeoise et tout ce qui pouvait rappeler l'héritage de la Révolution française pour précisément remplacer l'ancienne élite bourgeoise par une nouvelle plus moderne qui conserverait nombre de valeurs traditionnelles italiennes. Il s'agissait donc d'un retour à la tradition, le paysan et les familles nombreuses furent mis en avant dans la presse, des décorations étaient distribuées, accompagnées d'exonérations d'impôts à ces « vitrines» du régime. Les régions les plus arriérées du Mezzogiorno, comme la Basilicate, furent prises en exemple pour le maintien d'un fort taux de natalité et la survie des valeurs de toujours: travail de la terre, famille, respect de la nation et de l'ordre, travail dur et pénible en contradiction avec les ouvriers des grandes métropoles qui cessaient le travail pour des avantages matériels et financiers. La reprise de la natalité et les succès économiques du pays furent des points d'appui à la propagande étrangère du fascisme à partir de 1929, alors que l'Europe commençait à peine à ressentir et à s'inquiéter des conséquences du jeudi noir à WaIJ Street et que les premiers rapports alarmants sur la natalité dans nombre de pays étaient publiés. La paix sociale revint aussi dans le pays: le patronat discutait avec le seul syndicat reconnu et autorisé, la classe ouvrière qui avait perdu de toute façon le droit de grève bénéficiait d'avantages non négligeables comme les pensions ouvrières ou les allocations familiales. Les taux de l'assurance vieillesse et de l'assurance invalidité furent modifiés et des garanties contre les accidents de travail apparurent. Le régime mit en place des assurances obligatoires contre la tuberculose et contre les maladies professionnelles, financées par les cotisations des travailleurs. Le travail de nuit devint réglementé, la semaine de travail limitée d'abord à 48 heures et de sévères mesures d'hygiène furent adoptées. Mais c'est surtout dans la création du dopolavoro que le fascisme innova. Cette organisation chargée de l'assistance sociale sanitaire, de l'éducation physique, de la formation culturelle et artistique et de l'organisation des loisirs populaires pour tous les Italiens et qui leur faisait bénéficier de tarifs réduits pour le cinéma, le théâtre, les abonnements de journaux, les concerts et les manifestations sportives apparut, au début des années trente, comme la première organisation de loisirs populaires de la planète. Même l'URSS, écrit Pierre Milza dans une biographie sur Mussolini, ne pouvait se vanter d'avoir mis en place une telle structure pour les loisirs et l'éducation du peuples. André Brissaud, autre biographe de Mussolini, écrit qu'à cette époque, « aucun pays au monde n'était aussi socialiste» 6. Dans le même souci de contrôler les masses et de s'assurer de leur soutien, et dans le cadre de la loi sur les quarante heures de durée hebdomadaire de travail adoptée en 1935, fut instauré « le samedi fasciste» afin de permettre la participation de tous aux organisations fascistes (éducation politique, entraînement paramilitaire, réunions...) et l'enrôlement de la jeunesse. Depuis
5 Pierre Milza, Mussolini, p. 605. 6 André Brissaud, Mussolini, vol I. La Montée dufascisme,

pp. 337 et 338.

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1932, les Italiens bénéficiaient des « trains populaires» qui leur permettaient d'obtenir une réduction de 70% sur les billets de train et qui se traduisait tous les dimanches par une affluence record dans les gares. Aussi, comme l'a montré Pierre Milza, les Italiens ne vivaient pas trop mal au début des années trente, après déjà près de dix années de fascisme et alors que l'Europe était secouée par les conséquences de la crise économique mondiale. Les Italiens n'avaient pas le pouvoir d'achat de leurs voisins européens mais cela était compensé par les nombreux avantages sociaux que leur avait consentis le régime. Mais surtout, les idéaux démocratiques étaient faiblement implantés dans ce pays qui avait en 1922 connu tout juste un demi-siècle de démocratie. De plus, le régime libéral et les crises institutionnelles et sociales qu'il avait engendrées ne laissaient aucun regret dans l'esprit des Italiens qui n'avaient de toute façon jamais eu richesse et abondance durant cette époque. Les rapports avec l'Église permirent d'asseoir semble-t-i] définitivement le régime car cela correspond chronologiquement au dernier grand ral1iement de la population à celui-ci. Nous verrons que les rapports entre ]e fascisme et l'Église furent tout au long de l'histoire de ce régime assez compliqués. Cependant, Mussolini et ses hommes qui avaient conscience de l'influence de l'Église sur les Italiens, décidèrent de s'entendre avec l'institution romaine. L'aumônerie fut rétablie dans les casernes, les crucifix réapparurent dans les établissements scolaires, des subventions furent accordées par l'État pour ]a reconstruction des édifices religieux détruits pendant la guerre et l'instruction religieuse fut rendue obligatoire dans les écoles. Les accords de Latran furent signés le Il février 1929 par Mussolini et par le cardinal secrétaire d'État monseigneur Gasparri. Le Saint-siège retrouvait la pleine propriété et souveraineté sur la cité du Vatican et sur les édifices religieux de la ville sainte et le pape reconnaissait la souveraineté de la maison de Savoie sur le royaume d'Italie. La religion catholique devenait la seule religion de l'État italien, les autres religions n'étant que tolérées. Le mariage religieux obtenait une valeur civile et l'enseignement religieux entrait dans le cursus scolaire. De fait, Mussolini acceptait la confessionnalisation de l'Italie. Pour bon nombre d'Italiens, mais aussi de catholiques dans le monde entier, le Duce devint l'homme qui avait réussi là où tous les autres avaient échoué, même les plus grands hommes politiques de l'époque libérale. Les catholiques se rallièrent en masse et le pape deux jours plus tard avoua devant des étudiants de l'université du Sacré-cœur: « Peut-être fallait-il un homme comme celui que la prudence nous a fait rencontrer7» pour régler la question romaine qui empoisonnait les relations entre l'Italie et le Vatican depuis 1870, année de l'annexion de la ville sainte par la monarchie piémontaise. Les années vingt correspondirent donc en Italie à celles d'un changement institutionnel et du renforcement du pouvoir politique qui dériva vers un régime dictatorial. Lorsqu'en 1922, le pays lassé et fatigué des troubles qui duraient
7 Pierre Milza, Mussolini, p. 400. Denis Mack Smith, Mussolini, p. 206.

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depuis trois ans et demi (depuis la fin de la guerre) accepta de confier le pouvoir « au plus fort », il n'était question que d'une transition, le temps d'une remise en ordre. Or, moins de huit ans après, la grande majorité du peuple italien s'était ralliée au régime ou se rangeait dans la majorité silencieuse celle, nous l'avons vu, qui acceptait car ce n'était pas pire qu'avant, et d'autant qu'il n'y avait plus d'autre choix possible, l'opposition était interdite et les opposants exilés pour la plupart. Il nous faut maintenant voir, pour terminer l'explication sur le modèle que constituait l'Italie fasciste en Europe à cette époque, quelle fut la position de ce pays sur la scène internationale au lendemain de la paix de Versailles, à l'heure du désarmement et de la SDN, sur un continent rassemblant autant de nations frustrées par les traités.
L'Italie, entre révisionnisme et statu quo

Dès son arrivée au pouvoir, Mussolini, qui occupa aussi le portefeuille des Affaires étrangères, avait annoncé que désormais, les autres nations devraient considérer l'Italie comme une sœur et non comme « une servante ». Toutefois, l'arrivée au pouvoir en France du Cartel des gauches, avec des hommes comme Paul Boncourt qui avait traité le chef italien de «César de carnaval» et la mauvaise impression causée en Europe par l'assassinat de Matteotti ne permirent pas à Mussolini de se présenter comme l'homme d'une grande nation, tel que lui l'envisageait. Ses constantes références à l'Empire romain n'impressionnaient pas plus que cela les États qui possédaient un empire: la France et la Grande-Bretagne en premier lieu, mais également ceux plus petits en Europe - sortis eux aussi dans le camp des vainqueurs en 1918 et dont les superficies faisaient pâlir d'envie: la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal. Le premier acte diplomatique de l'Italie fasciste fut de régler le cas du port du Fiume lors d'un accord avec la Yougoslavie le 22 février 1924 qui reconnut officiellement l'annexion du port. La première victoire du fascisme à l'extérieur des frontières italiennes se fit donc pacifiquement. Le même mois, le gouvernement italien fut l'un des premiers avec celui de Grande-Bretagne à reconnaître officiellement l'URSS. Si nous trouvons des propos révisionnistes dès les premiers jours du régime et des références à la grandeur romaine, en particulier autour de la Méditerranée, la première décennie du régime fut pourtant consacrée, en matière de politique extérieure, à la pacification et à l'affirmation de la souveraineté dans les colonies que l'Italie possédait et dont les liens s'étaient plus ou moins distendus durant le conflit mondial. La Cyrénaïque, la Tripolitaine, la Somalie, l'Érythrée furent pacifiées entre 1922 et 1928 et le 8 avril 1926, un traité fut signé avec un autre régime dictatorial, l'Espagne de Primo de Rivera, afin de concéder à l'Italie de nouveaux droits sur la ville de Tanger, ville au statut international que se partageaient l'Espagne, la Grande-

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Bretagne et la France. En ce qui concerne le révisionnisme européen, Mussolini entama à partir de la fin des années vingt, un rapprochement avec d'autres nations insatisfaites à Versailles (notamment la Hongrie) alors que la France signait des traités d'alliance avec les « satisfaits» (Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie). Devant les premiers signes de résurgence du pangermanisme qui se manifestait au sein de la droite nationaliste autrichienne mais dont l'idée apparut également dans un ouvrage intitulé Mein Kampf, le régime adopta en février 1926 dans le Brenner, des mesures dites d'italianisation et interdit l'usage de l'allemand dans les manifestations publiques, les administrations, les écoles, les patronymes et les noms de lieux. Jusqu'à l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il est admis que la politique extérieure de l'Italie fasciste s'inscrivait pleinement dans le jeu du concert des nations, dans le respect des règles internationales fixées par la Société des Nations et par une politique d'entente et d'amitié avec les autres États européens. Les discours et déclarations impérialistes ou révisionnistes n'avaient un effet que limité et ne menaçaient réellement personne. Les discours sur le lac romain que constituait la Méditerranée ne désignaient et n'inquiétaient aucune des grandes puissances et « la place au soleil» que méritait l'Italie (mais sans vraiment désigner de territoires à conquérir car l'Afrique n'était plus à partager) la menait finalement dans une impasse. Tout au plus, Mussolini se faisait-il le champion du révisionnisme mais sans attaquer réellement personne, plutôt en dénonçant les traités et leurs injustices. Cela apparaît clairement dans le discours que celui-ci prononça le 13 avril 1933 au lendemain de la constitution de la Petite Entente.
« Le groupement politique des trois États danubiens

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balkaniques, Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie, était connu dans le monde diplomatique depuis des années, sous le nom de Petite Entente. Tandis que les rapports entre les trois États se bornaient à une attitude commune devant certains problèmes se résumant en un seul, la conservation du butin de la Grande Guerre, ils ne dépassaient pratiquement pas la limite des rapports de bon voisinage car des questions territoriales, politiques et économiques divisent profondément les trois États. Un beau jour, la Petite Entente changea d'État civil et dans un protocole, se définit elle-même une « unité internationale supérieure» pourvue d'un « organe directif pour la politique commune». La petite entente s'éclipse et la cinquième grande puissance d'Europe entre en scène, tapageusement, avec accompagnement parisien à grand orchestre. Nous sommes en présence d'un événement qu'il faut examiner sans idées préconçues et devant une « inflation» qui peut tomber dans le grotesque. Le pacte politique entre trois États ne suffit pas à créer une grande puissance. Ces trois États n'ont rien en commun: ni la race - puisqu'ils se composent de Saves et de Latins - ni la langue, ni I'histoire, ni la religion, ni les intérêts économiques (. ..) Lorsque la Petite Entente se proclame la « cinquième grande puissance », elle ne peut éviter de se soumettre à l'examen du monde: cet

30 examen donne les résultats que je viens d'indiquer. (...) La « cinquième grande puissance européenne» n'existe donc que comme un protocole ou comme une tendance po}jtico-littéraire. Vue de près, elle n'est que la petite entente de jadis, montée sur une table au tapis vert pour augmenter sa taille. (...) Quels sont donc les raisons et les buts du nouveau pacte? Les uns et les autres sont les mêmes: il s'agit de maintenir le statu quo et de s'opposer à toutes tentatives de révision des traités. La Hongrie doit rester mutilée et humi}jée. Des millions de Magyars doivent continuer à vivre arrachés à leur patrie. C'est la Hongrie qui a fourni le grand butin territorial de ces trois États, dont l'un est issu de la guerre et les deux autres ont été gonflés jusqu'à l'absurde par les traités. (...) Devant la vague révisionniste qui déferle toujours davantage en Europe et dans le monde entier, la Petite Entente a voulu prendre une position nettement contraire et elle a essayé de resserrer les }jens entre ce que l'on pourrait appeler « les nouveaux riches» de la zone danubienne. Or l'idée révisionniste est en marche et ce n'est pas la ffêle barrière d'un protocole qui pourra l'arrêter. Elle est en marche car le monde veut la paix, veut une longue période de paix, et il sent que son immense désir restera stérile si la paix n'est pas accompagnée de justice. ..»8.

Le thème de la « victoire mutilée» était fortement repris par les fascistes et soutenu par la grande majorité de la population italienne qui n'avait pas vu les retombées de sa participation à la Grande Guerre. Comme nous l'avons déjà vu, c'est toute l'Italie qui avait soutenu l'entreprise de d'Annunzio en 1920 dans la conquête de Fiume. Mais face à ce problème des traités, il est important de noter que le révisionnisme italien ne ressemblait en rien à celui que revendiquaient les Allemands, au pouvoir depuis deux mois. Pas d'agressivité, juste la dénonciation d'une injustice qui faisait souffrir plusieurs pays qui s'étaient bien battus durant la guerre, comme la Hongrie. Mais Mussolini ne citait pas l'Italie. En fait, il faut bien voir que derrière le problème des frontières en Europe et des traités se cachait un autre plus grand qui occupait de plus en plus l'esprit des fascistes: celui des zones d'influence. La Petite Entente était certes critiquée car elle n'était qu'une association d'États dits « satisfaits» et s'opposait donc au révisionnisme italien, d'autant plus gu' au sein de cette alliance figurait le jeune État yougoslave qui possédait certains territoires revendiqués par Rome. Mais c'était l'alliance avec Paris qui était ici dénoncée: la France se présentait comme la puissance protectrice des autres gouvernements qui avaient vu leurs frontières révisées favorablement à Versailles. En faisant cela, elle s'immisçait dans les affaires balkaniques, zone où l'Italie voulait étendre son influence. Deux points ressortent donc de ce discours: d'une part le révisionnisme que Mussolini défendait, pour son pays mais aussi pour les autres États « victimes de ces injustices », et d'autre part la concurrence avec la France dans la recherche de domaines d'influence. Il n'y
8 Éditions définitives 161. des œuvres et discours de Benito Mussolini, année 1932, pp. 158-

31 avait aucune menace dans ce discours (Mussolini parle de paix), et c'est à la reconnaissance d'une juste cause que le Duce en appelait. Nous sommes très loin des discours agressifs que commençaient à faire entendre les nazis dans toute l'Europe. L'arrivée d'Hitler au pouvoir en janvier 1933 fut saluée par Mussolini comme un signe que sa politique et son idéologie triomphaient et intéressaient les autres nations européennes. Cependant, et malgré de nombreuses similitudes avec le fascisme, les concepts raciaux et l'idée de supériorité nordique de la race aryenne ainsi que le pangermanisme et les souhaits d'expansion allemande en Europe danubienne inquiétaient aussi les fascistes, autant que l'entente entre les États balkaniques et la France. Devant les menaces et les inquiétudes suscitées par l'avènement du nazisme en AJJemagne, un projet de « Pacte à quatre» entre l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et l'Italie fut alors envisagé mais ne put aboutir en 1933 en raison du révisionnisme de Berlin et de Rome. Au mois d'octobre 1933, l'AJJemagne quitta la Société des Nations et Mussolini décida de mettre en route sa grande politique danubienne. En mars 1934, il réunit à Rome le chancelier autrichien Dollfuss et le Premier ministre hongrois Gombos pour signer un protocole qui prévoyait une aide réciproque pour le respect des droits de ces trois États et de leur indépendance. Cela permettait d'une part de contrer les menées nazies en Autriche en lui garantissant son indépendance, mais également d'encercler la Yougoslavie voisine, alliée de la France et sur laquelle l'Italie voulait exercer une sorte de protectorat ou de domaine réservé. En choisissant d'inviter ces deux États à Rome, la diplomatie mussolinienne révélait bien ses intentions: défendre sa zone d'influence face aux nombreuses interventions des autres puissances européennes: la France mais surtout à partir de 1934, 1'Allemagne. Le 14 juin à Venise, Mussolini rencontra le chancelier allemand venu faire une visite au chef italien mais aussi à son maître, son modèle, celui qui avait su relever l'Italie au rang de puissance européenne respectée. L'Allemand avait déjà dans son salon un buste du guide italien. Hitler lui exposa sa doctrine et lui parla de la supériorité des Nordiques et de leurs droits (en tant que race supérieure) sur le destin d'une partie de l'Europe. Il exigeait en outre la démission du chancelier autrichien et la constitution par les nazis autrichiens d'un nouveau gouvernement, mettant à mal la politique que Mussolini avait mis en place depuis quelques mois de garantir l'indépendance de cet État qui avait une frontière commune avec l'Italie. La rencontre, de l'avis de tous les témoins présents sur les lieux, fut un désastre. Hitler apparut très en retrait et beaucoup mois sûr de lui que ne le paraissait Mussolini qui occupait toute la scène. Il était arrivé habillé d'un trench-coat et d'un veston avec un chapeau en velours, alors que Mussolini portait son unifonne et ses bottes, comme un vrai chef militaire. L'Italien fit impression sur l'Allemand qui apparut aux yeux de Mussolini comme un représentant de commerce. Les deux dictateurs parlèrent de leurs programmes, plus Hitler que Mussolini qui lui récita Mein Kampf, selon les dires du Latin. Le Duce avait déjà trouvé l'ouvrage ennuyeux et n'avait pas

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réussi à le terminer9. Dix jours plus tard, alors que l'Allemagne connaissait l'épisode sanglant de la nuit des longs couteaux, Mussolini fut conforté dans son idée qu'il n'avait rien à attendre de l'Allemagne nazie et qu'elle était dirigée par un « fou raciste ». Lorsqu'un mois plus tard, le 25 juillet 1934, les nazis tentèrent un coup de force en Autriche en essayant de renverser le régime et en assassinant le chancelier Dollfuss, Mussolini prit cela comme un affront et mobilisa quatre divisions sur la frontière du Brenner au cas où le coup d'État réussirait. Hitler dut reculer devant Mussolini qui lui rappela qu'il y avait déjà à Rome une civilisation vieille de plusieurs siècles quand on ne trouvait encore à Berlin que des marécages où se vautraient les sanglierslO. À la fin de l'année, Pierre Laval, ministre français des Affaires étrangères se rendit à Rome pour s'entendre avec le Duce. Un accord portant sur la reconnaissance et l'importance de l'indépendance de l'Autriche et sur la nécessité de se consulter dans le cas d'un réarmement allemand fut signé. Devant les garanties données par Mussolini quant au statu quo en Europe et au respect des traités, la France consentit à renoncer à ses intérêts économiques en Éthiopie, à abandonner une partie des actions du chemin de fer Djibouti Addis-Abeba (2 500 sur les 3 500 existantes) et à céder 114 000 km2 de territoire désertique au sud de la Libye, de la Tunisie, du Tchad et de l'Érythrée dont 200 Km de côtes face au détroit de Bâb el-Mandeb ainsi que l'îlot stratégique de Doumeirah. Les accords furent signés le 7 janvier 1935 à Rome. Lors des conversations, la question de l'Éthiopie fut discutée, mais aucun témoin n'y assista ce qui réduit les sources pour comprendre l'affaire « des mains libres» que la France laissait à l'Italie dans ce pays, le seul indépendant sur le continent africain avec le Liberia et membre de la Société des Nations. Laval parlait de liberté aux Italiens en se référant aux questions économiques, se justifia-t-il plus tard, alors que Mussolini comprit qu'il avait gagné toute liberté en Éthiopie pour y asseoir son autorité et donner à l'Italie un véritable empire car les concessions françaises lui apparaissaient bien peu; Mussolini expliqua même à Laval: « J'ai fait photographier par mes aviateurs la collection de déserts que vous me donnez. On dirait une carte de la lune...l1». Il existe donc deux versions de cet événement et nous connaissons les conséquences qu'elles ont eues sur les relations internationales dans les années qui suivirent la conquête par l'Italie de l'Éthiopie. Néanmoins, il est à noter deux points essentiels sur la situation de l'Italie en 1935 : après douze années de discours revendicateurs dont l'importance avait été crescendo, l'Italie était le seul État à ne pas avoir de vastes territoires constitutifs d'un empire qu'elle voulait se donner. Il faut bien voir qu'à cette époque, l'Italie reconnaissait le droit international et les grandes organisations et que lorsqu'elle s'engageait dans une bataille coloniale, elle le faisait contre l'un des deux seuls États indépendants
9

]0 ]] André François-Poncet, Souvenirs d'une ambassade à Berlin, p. 294. Fred Kupferman, Laval, p. 131.

Mack Smith, Mussolini, p. 285.

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d'Afrique et non contre un État colonial qu'elle viendrait déposséder d'une partie de ses terres. Enfin, pour ce qui est de la position de la France, elle s'exprima ou se fit peut-être mal comprendre, mais le fait est que l'Italie attaqua la seule partie de l'Afrique où cette puissance n'avait pas d'intérêts coloniaux importants. Ceci sème le trouble dans l'esprit des historiens italiens et est beaucoup moins évoqué en France, mais la question mérite, nous pensons, d'être posée. Comme le montre Quatararo Rosaria, il était aisé pour la France de laisser « les mains libres» et surtout de prononcer une formule aussi vague à un dictateur qui avait depuis plusieurs années fait connaître ses intentions au sujet d'un territoire éloigné où Paris n'avait aucun intérêt et où Londres était la seule puissance à avoir des positionsl2. En mars 1935, alors que l'Allemagne faisait savoir qu'elle réarmait, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie se retrouvèrent à Stresa, énorme coup médiatique où Mussolini arriva en pilotant lui-même son avion, pour s'entendre et trouver une position commune pour condamner cet acte. Ce fut le sommet des occasions perdues où Mussolini se rendit essentiellement pour s'assurer du soutien de Londres et de Paris dans ses préparatifs de conquêtes africaines contre la promesse du statu quo en Europe, l'indépendance de l'Autriche et la condamnation du réarmement allemand. Rien ne fut vraiment décidé et les dirigeants se prononcèrent pour la formule du « maintien de la paix» que le Duce compléta par « en Europe ». De toute façon, concernant le réarmement allemand, Londres s'entendit avec Berlin quelques mois plus tard sur une limitation à 35% de la flotte de guerre allemande par rapport à celle britannique (alors qu'à Versailles, il avait été interdit à l'Allemagne de réarmer). Pour ce qui est de l'Italie, Mussolini réussit tout de même à faire, en moins de dix ans, revenir son pays au cœur du système européen et à s'imposer comme l'arbitre de l'Europe et l'homme que tous recherchaient pour maintenir la paix. Même les relations de l'Italie avec l'URSS de Staline se normalisèrent. Des accords commerciaux furent signés régulièrement durant les années trente. La première moitié du régime fasciste, soit de 1922 jusqu'à la fin de 1935, fut donc celle de l'amitié internationale et de la détente, aucun signe d'agressivité vis-à-vis de l'extérieur, reconnaissance des institutions internationales, amitié avec tous les régimes et gouvernements (URSS et l'Allemagne nazie compris) et défense, forcée, du statu quo en Europe. En effet, en se rendant à Stresa et en se positionnant contre l'expansionnisme allemand, Mussolini n'avait eu en fait d'autre choix que de se ranger avec les autres États opposés à Berlin et donc de s'engager à défendre, tout en les dénonçant, des traités qu'il présentait comme injustes.

12 Quatararo Rosaria, ltalia

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URSS, J9 J 7 - J94 J, i rapporti politici, p. 179.

34 Le Portugal au temps de la République

L'Italie ne fut pas le seul État européen à vivre dès les années vingt sous un régime dictatorial. En effet, quatre ans après l'accession au pouvoir des fascistes, c'est le Portugal qui mit fin, lors d'un coup d'État militaire, à dix-sept ans de démocratie. Si nous avons déjà évoqué le faible enracinement de la démocratie en Italie, il s' explique d'autant mieux au Portugal où ]a constitution et le régime ne dataient que du 5 octobre 1910 lorsqu'ils furent mis en place après l'assassinat du roi Carlos et de son héritier le 1er février 1908. Nous disposons de peu de sources en langue française sur I'histoire du Portugal si ce n'est quelques biographies de l'homme qui dirigea ce pays pendant de nombreuses années: Antonio Oliveira de Salazar. Lors de la proclamation de la République, il se trouvait à Coimbra où il étudiait le droit et fut scandalisé lorsque les révolutionnaires investirent l'Université de théologie saccagèrent les lieux et lacérèrent les portraits des rois dans la salle des Capelos Il devint, après de brillantes études, professeur en 1914 à Coimbra à l'université de Lettres (l'ancienne faculté de Théologie qui changea de nom après l'adoption de la loi de séparation de J'Église et de l'État en 1911) et l'homme écrivit quelques articles pour le journal de Porto Libertade. Il fut membre de la CADC (Centre académique de démocratie chrétienne) et en ] 919 il fut accusé par le gouvernement républicain de faire de la propagande monarchiste. Indigné, il rédigea une réponse qu'il publia quelques jours plus tard: «A Minha resposta» (Ma réponse) dans laquelle i] affirmait n'avoir jamais pris part à la politique.
« Je n'ai jamais été condamné, ni jugé, ni J'objet d'une enquête, ni prisonnier, ce qui est réel1ement un bon point exceptionnel, étant donné
que, en l'espace de quelques années, 500/0 de la population portugaise

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monarchistes, catholiques, démocrates, évolutionnistes, partisans de Carmancho, syndicalistes, socialistes, partisans de Sidonio Pais 13 et autres- sont passés successivement, alternativement et parfois conjointement dans les citadelles et établissements pénitentiaires de la RépubliqueI4». Quant à ses positions politiques, il reconnaissait avoir voté une fois pour des députés et sénateurs républicains. Il fut alors réintégré dans ses fonctions. Nous voyons donc bien, à travers la courte biographie dont nous disposons quelle était la situation d'insurrection permanente de ce pays où un universitaire pouvait être inquiété pour être monarchiste. À travers sa réponse, i] apparaît que successivement et selon les gouvernements, faits et défaits au rythme des coups d'État, s'en suivait une période de règlement de comptes qui finit par lasser très vite l'ensemble de la population portugaise. En 1919, le rétablissement de la
13 Président de la République en ] 9] 7 après le coup d'État du 5 décembre] 14 Paul Servant, Salazar et son temps, p. 18. 9] 7.

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monarchie fut proclamé dans le nord du Portugal et quelques mois plus tard, des syndicalistes assassinèrent le président du Conseil Machado Santos (le fondateur de la République). Trois ans auparavant déjà avait eu lieu « la révolution de la patate », contre la vie trop chère, car la situation internationale et le conflit mondial affectaient le Portugal qui était entré en guerre contre l'Allemagne le 9 mars 1916. Le pays n'obtint que très peu de résultats à sa participation malgré 15 000 morts en Europe et 25 000 en Afrique et de larges crédits consentis aux Alliés. Il ne reçut que le territoire allemand du Kionga sur la frontière Mozambique alors que la France, la Grande-Bretagne et la Belgique se partageaient tous les restes de l'ancien empire germanique. Entre 1910 et 1926, 45 gouvernements, 8 présidents de la République et 7 parlements -dont 5 dissous- se succédèrent avec à chaque changement, des pronunciamientos et des attentats politiques. Rien que pour l'année 1920, 7 gouvernements furent constitués et on ne dénombra pas moins de 325 attentats entre 1920 et 192515. Beaucoup commencèrent alors à regarder ce qui se passait dans d'autres pays où la démocratie n'était plus présente, comme dans l'Italie de Mussolini ou l'Espagne de Primo de Rivera, jusqu'au mois de mai 1926, lorsque les militaires se soulevèrent pour renverser la jeune République. Pourtant, avant de voir l'installation de la dictature, il nous faut présenter l' œuvre de cette République et certains des partis au pouvoir pour tenter de comprendre pourquoi elle disparut quelques années à peine après sa proclamation sans que la population ne résiste. L'année 1910 fut véritablement celle d'une rupture avec la monarchie avec l'adoption d'un nouveau drapeau, d'une nouvelle monnaie et d'un nouvel hymne afin de bien rompre avec tout ce qui aurait pu rappeler l'époque antérieure. Le suffrage universel- certes limité aux hommes chefs de famille, alphabètes et de plus de 21 ans- fut adopté avec beaucoup de restrictions afin de limiter l'influence du clergé. La société fut laïcisée avec la promulgation du mariage civil, la suppression du serment et de l'enseignement religieux, l'autorisation de divorcer et la loi de séparation de l'Église et de l'État votée le 20 avril 1911. Les républicains décidèrent d'instruire les jeunes citoyens et en 1913, fut créé le ministère de l'Instruction publique. L'école devint obligatoire en 1911 pour tous les enfants de 7 à Il ans et en 1919 jusqu'à 12 ans. Des universités libres furent ouvertes à Lisbonne et Porto pour former une nouvelle élite capable d'intégrer la haute administration mais aussi et surtout pour briser le monopole de la très conservatrice université de Coimbra. Malgré un nombre d'avancées et de progrès certains, les différents gouvernements ne purent rien contre la crise alimentaire qui frappa le pays durant toute la période. La seule mesure importante prise fut celle du rétablissement du protectionnisme pour favoriser la production de céréales. Mais le manque d'espace et de rendement fit que les prix d'un certain nombre de produits augmentèrent considérablement d'autant que la mesure fut adoptée
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Robert Durand, Histoire du Portugal, pp. 199-202.

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en pleine guerre, ce qui ne permit plus d'importer d'autres pays les ressources qui manquaient au Portugal. Ce fut l'époque de nombreuses émeutes qui amenèrent Sidono Pais à mettre en place sa dictature. L'homme, germanophile, décida de rappeler les hommes qui se battaient sur le front, et l'armée, qui avait déjà perdu 10 000 hommes, se sentit trahie et commença à s'éloigner du système républicain. L'autre élément qui explique la réussite du coup d'État de 1926 tient au fait que nombre des partisans du régime se séparèrent dès la proclamation de celui-ci. Quatre grands partis apparurent: le parti démocratique de centregauche, un parti conservateur de droite, le parti libéral républicain et le parti nationaliste républicain de Sidono Pais. En 1926, on comptait six grands partis issus du mouvement de 1910... Contre la République se retrouvèrent le parti catholique fondé en 1917, deux partis monarchistes, le parti socialiste et le parti communiste. Le puissant syndicat CGT de tendance anarchiste manifestait continuellement son insatisfaction devant l'absence de mesures significatives qu'il appelait de ses vœux, et cela malgré les très nombreuses mesures adoptées par la République (journée de repos hebdomadaire, durée de travail de 7 heures, 10 heures ou 12 heures selon les emplois...). La surenchère que jouait le syndicat aboutit le 19 octobre 1921 à la nuit sanglante où le président du Conseil Antonio Granjo et deux fondateurs de la République Machado Santos et Carlos de Maia furent assassinés. Ce qu'il manqua à la jeune république portugaise fut donc une union de tous ses soutiens pour la défendre face à des opposants rassemblés pour la combattre et qui n'avaient en fait jamais abandonné l'idée d'abolir le système établi en 1910. C'est justement la jonction de nombre de ces opposants que nous présentons juste après qui permis aux forces hostiles à la République de se soulever alors que les partisans de la République étaient beaucoup trop divisés pour s'entendre à sa défense. Pour voir et comprendre qui furent ceux qui se mobilisèrent au mois de mai 1926, nous reprenons l'étude de Antonio Costa Pinto qui dénombre trois grands groupes qui soutinrent dès les premiers instants le soulèvement militaire: Les conservateurs qui voulaient réformer la constitution de 1911 par un système plus présidentiel qui limiterait le parlementarisme et donc les querelles de partis. Ils furent rejoints par les partisans de l'autoritarisme et les antilibéraux. Tous ceux hostiles à la République: les catholiques opposés aux lois laïcisantes, les corporatistes, les technocrates ainsi que les monarchistes. Enfin l'extrême droite nationaliste qui souhaitait une rupture radicale avec le système et s'inspirait de l'Italie fasciste et de l'Espagne primorivériste.

37 Salazar, dictateur réactionnaire

Jusqu'aux années 1920, le seul engagement connu du futur dictateur fut celui pour la défense des intérêts de l'Église. Le parti auquel il appartenait était à cette époque divisé entre deux tendances: celle des monarchistes, nostalgiques de l'Ancien Régime, et celIe des républicains. Salazar se rallia au courant des démocrates et accepta de reconnaître les institutions, comme le demandait Benoît XV à tous les catholiques. Aux élections de 1921, il se présenta sur la liste catholique et fut l'un des trois élus de ce parti. Il ne se rendit qu'une seule fois au Parlement. Salazar qui s'était formé dans l'une des plus prestigieuses universités du Portugal appartenait au courant de la droite nationaliste, mais surtout catholique et autoritaire. Ses idées tournaient autour des valeurs telles que la religion, la famille, le travail, la corporation, le village et la nation. Il fut marqué par les désordres politiques qu'il attribua au parlementarisme. De la chambre parlementaire, il ne garda que le souvenir des « discussions stériles, commérages démocratiques, détestable habitude de l'enquête publique, négation de l'intérêt national, accaparement de l'État, dont les dépouilles étaient pal1agées entre les partis, ces grandes agences de placement... ». Son idée de l'État était celle d'un État fort qui devait se faire entendre et respecter. C'était un partisan de l'ordre. Le 17 décembre 1923, au congrès des associations comlllunales à Lisbonne, il s'exprima pour un renouveau de la classe politique portugaise: «Depuis longtemps, j'ai conseillé de faire intervenir dans la discussion des problèmes nationaux ces hommes nouveaux qui travaillent dans le silence de leur bureau, intelligents et savants, plein de patriotisme et de foi et qui joueront à n'en pas douter, un rôle très brillant pour le salut de la patrie16». Le tninistre des Finances, Cunha Leal se prononça dans le même sens et condamna à la même époque le régime décadent, fit l'éloge de Mussolini et lança un appel au sauvetage du pays par des « politiciens honnêtes ». C'est dire l'image dont jouissaient les hommes politiques dans ce pays, critiqués publiquement par tous, même par un ministre. Le lendemain, Salazar faisait la première page du quotidien Novidades comme une réponse et une solution de remplacement. Le 4 juillet 1924, lors du premier congrès eucharistique national, Salazar prononça un discours contre les masses ouvrières qui combattaient l'Église, - autrement dit les forces révolutionnaires de gauche - et développa sa théorie d'un renouveau, axée autour de trois concepts fondamentaux: le travail, la richesse et le pouvoir. Il s'opposait à l'idée que seul l'ouvrier travaillait et que les autres composantes de la société vivaient en parasites sur lui. En se démarquant des idées de la gauche qui lançait des appels à la révolution marxiste, il exposait sa théorie de la hiérarchie du travail: travail d'invention, travail d'organisation, travail de direction et travail d'exécution.
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Jacques Ploncard d'Assac, Salazar, p. 35.

38 « L 'homme d'État, le juge, l'avocat, le médecin, le peintre, l'artiste, le professeur, le savant ne sont pas des éléments décoratifs de la civilisation du mensonge. (...) Le christianisme oppose à l'esprit de révolte celui d'obéissance, à la haine l'amour, à l'ambition le renoncement (...). Les voilà les bases morales de notre révolution sociale! Ne pas aspirer au pouvoir comme à un droit, mais l'accepter et l'exercer comme un devoir; considérer l'État comme le ministère de Dieu pour le bien commun et obéir de tout son cœur à tout ce qui est investi de l'autorité. Ne pas oublier, si l'on commande, au nom de quelle justice on le fait, et ne pas oublier, si l'on obéit, la vertu sacrée de celui qui commande. (...) C'est-là le pouvoir débarrassé de toutes avidités ambitieuses, des obstacles importuns, des révolutions périlleuses. C'est la libre autorité et le sujet respecté. C'est la loi humaine anobHe par la justice, le pouvoir limité par la loi de Dieu et par les droits de la conscience, c'est l'ordre assuré par l'obéissance des âmes]7».

C'est donc un homme connu pour son combat pour l'Église et contre les dérives révolutionnaires qui se présentait comme disponible dès le début des années vingt dans un Portugal en proie à des difficultés institutionnelles, économiques et sociales. Après avoir gagné le patronat à qui il avait déjà fait connaître son programme, avec le soutien des catholiques dont il était une figure du mouvement et manifestant son goût pour l'ordre, c'est naturellement à lui, que les militaires confièrent, après le coup d'État du 26 mai 1926, le portefeuille des Finances. Il ne semble pas que Salazar ait pris part à ce soulèvement qui n'avait de toute façon pas de but politique défini si ce n'est qu'il rassemblait l'ensemble des conservateurs, monarchistes, catholiques et militaires qui s'inquiétaient de la forte pénétration du courant révolutionnaire marxiste. Ce fut surtout un souci de ramener l'ordre qui motiva ce putsch. Salazar, très certainement a soutenu les idées et les motivations de ces hommes qui se soulevèrent, mais il n'est pas sûr qu'il ait été informé à l'avance de ce pronunciamiento. Antonio Oliveira de Salazar devint ainsi ministre le 26 mai 1926, poste qu'il occupa cinq jours car il demandait les pleins pouvoirs pour rétablir la situation financière du pays, condition que lui refusèrent les militaires. Le gouvernement était alors divisé entre la tendance libérale du maréchal Gomes da Costa (militaire qui s'était illustré durant la Première Guerre mondiale dans la bataille des Flandres) et celle autoritaire de Carmona. Ce dernier, qui l'emporta finalement, le rappela deux ans plus tard au mois d'avril 1928 et lui confia le même portefeuille en lui accordant un droit de regard sur tous les budgets des autres ministères ainsi que droit de veto sur leurs dépenses. Certains de ses biographes lui prêtent ces propos: « Je sais exactement ce que je veux et où je vais. (H') Je donnerai au pays tous les éléments nécessaires pour apprécier au fur et à mesure la situation. Que le pays discute, que le pays étudie, que le pays fasse des représentations, mais que le pays obéisse lorsque j'ordonnerai ».
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Jacques Ploncard d'Assac, Salazar, p. 45.

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Le professeur d'université qui n'avait pas participé au soulèvement se révélait être un fin politicien et calculateur. En moins de deux ans, le simple ministre avait désonnais un regard et un pouvoir de veto sur toutes les décisions des autres ministères. Nous avons déjà vu que les traités de paix avaient quelque peu laissé de côté les revendications portugaises au lendemain du conflit mondial. II ne semble pas que cela ait soulevé la même émotion qu'en Italie, même si ce sentiment ait pu être lourdement ressenti par certaines catégories de la population, notamment certains militaires. Cependant, ce fut une autre conséquence de la Première Guerre mondiale qui vint peser lourdement sur le Portugal et sur ses finances. Le pays avait en effet consenti quelques crédits aux puissances européennes alors en guerre, notamment à la Grande-Bretagne et à la France. Or en 1926, les Alliés et l'Allemagne se mirent d'accord sur un moratoire accordé aux AIIelnands pour échelonner leur dette devant une situation économique devenue impossible. Les Anglais qui remboursaient la leur par rapport aux remboursements allemands cessèrent alors leurs paiements, ce qui rendit la situation budgétaire difficile au Portugal. En 1928, la banque du Portugal devait 1.5 millions d'escudos. Les bons du trésor en circulation étaient passés en dix ans de 33 à 1 milliard 245 millions et la dette flottante de l'étranger de 27 millions à 147 millions. Salazar équilibra le budget dans l'année grâce à un emprunt qu'il fit émettre. L'année suivante, en 1929, fort de son succès dans le domaine des Finances, il démissionna à deux reprises, d'abord lorsque le gouvernement envisagea d'annuler une circulaire sur les processions et sur les sonneries des cloches des églises (circulaire jugée trop favorable aux catholiques) ensuite, cinq mois plus tard, lorsqu'il décida la suppression d'une subvention à l'Angola (colonie sous-développée) et s'opposa à Cunha Leal, alors ministre des Colonies. De cette seconde crise, il sortit renforcé et cumulait désonnais les postes de ministre des Finances et des Colonies. Une nouvelle crise en 1932 concernant le projet de constitution le porta à la tête du gouvernement le 25 juin. Il avait donc désonnais les mains libres pour faire adopter les mesures qu'il voulait. C'est véritablement un pouvoir personnel qui fut mis en place malgré la présence d'un président élu, constitutionnenement au-dessus de lui mais avec finalement très peu de pouvoirs. De chaque crise que Salazar provoqua, il en sortit renforcé et en quatre ans, il passa du statut de simple ministre d'un gouvernement issu d'un soulèvement militaire auquel il n'avait pas pris part, à celui de chef d'un gouvernement d'une dictature personnelle. Sa première mesure fut cene de supprimer tous les partis politiques ainsi que les associations pour ne tolérer que J'Union nationale. Le 19 mars 1933, son projet de constitution fut adopté par un plébiscite organisé dans tout le pays. Le chef de l'État était élu pour sept ans, mandat renouvelable indéfiniment. Le chef du gouvernement était désigné par le chef de l'État et n'était responsable que devant lui. Le Parlement n'était pas aboli, mais ses membres, élus tous les quatre ans au suffrage direct, étaient

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recrutés en dehors du cadre des partis qui n'avaient plus droit d'exister. La dictature qu'il instaura fut en réalité une réponse hostile à la civilisation du progrès, aux idéaux des révolutions française et industrielle. Salazar fut le parfait représentant d'une population à qui l'on avait fait tant croire et espérer au progrès et pour qui rien n'était venu sinon le très visible désordre social et politique. Le Portugal avait connu le régime parlementaire et cela s'était traduit par une instabilité suivie de violences quasi-continuelles pendant seize ans. Quant au progrès économique, il n'avait en fait concerné qu'une large minorité au sein d'une population restée essentiellement rurale. Les mesures prises par le régime salazariste n'eurent donc qu'un mot d'ordre: réaction. Lorsque le gouvernement chercha des capitaux pour investir, il le fit dans le but de permettre à la machine économique de tourner, mais jamais dans une optique de développement. Salazar le dit lui-même, lorsqu'il parlait du bonheur, il s'agissait d'y accéder par le renoncement: « Il me paraît plus facile de parvenir au bonheur par le renoncement que par la recherche et la satisfaction de besoins chaque jour plus nombreux18 ». De même, et c'est une différence avec les régimes allemand et italien, il n'y avait aucune politique de conquête envisagée et le mot d'ordre se limitait plutôt à préserver tout ce que le pays possédait. C'est donc un régime basé sur le passé et les valeurs d'autrefois, celles qui avaient fait et forgé l'identité du Portugal, qui fut mis en place. Comme ce fut le cas durant l'entre-deux-guerres en Europe, les militaires se rapprochèrent de la classe possédante et des libéraux pour renverser les institutions démocratiques et imposer un ordre autoritaire. Nous verrons dans le chapitre suivant quel fut leur rôle dans le Portugal de Salazar. Mais ce qui peut ressortir de cette étude du Portugal des années vingt, c'est que la démocratie et l'entente avec les autres États démocratiques n'avaient pas vraiment apporté ce que certains avaient promis ou espéré; pas même la participation à la guerre du côté des vainqueurs. Londres, Paris et Bruxelles avaient étendu leurs empires, alors que le Portugal n'avait obtenu que quelques miettes en Afrique et surtout voyait ses créances renégociées par d'autres gouvernements. Tout le pays tourna alors autour de nouvelles notions imposées par le régime: Paternalisme, famille, travaiL La religion était présente dans la plupart des textes et des actes du gouvernement, des institutions et de l'administration ainsi que dans la constitution, les déclarations de principes des corporations et les organisations paramilitaires. L'empire était également au centre de l'idéologie salazariste. À partir des années trente, une série d'expositions coloniales fut organisée afin de renforcer le nationalisme portugais et l'empire devint la clé de la politique étrangère de la dictature portugaise, alors que d'autres États européens s'engageaient dans le révisionnisme et la remise en question des traités et de la répartition du monde.

18Jacques Georgel, Le Salazarisme,

p. 36.

41 L'impossible Internationale fasciste

En 1933, après la victoire du Parti nazi aux élections législatives allemandes, c'est autre grand État européen qui passa dans le camp des révisionnistes. Le programme du dictateur allemand était déjà connu de tous: nationalisme exacerbé, pangermanisme, constitution d'un grand État aryen regroupant toutes les populations de langue allemande, antisémitisme, anticommunisme, anticléricalisme, révision des traités et des frontières, parti unique, utilisation de l'armée... Un programme qui présentait certes des similitudes - nombreuses - avec des régimes déjà présents en Europe, mais qui ne faisait pas l'unanimité, même dans les rangs des partis d'extrême droite européens, comme nous avons déjà pu l'observer lors de l'entrevue entre le Duce et le Führer en 1934 à Venise. Il ne s'agit pas ici d'étudier l'Allemagne nazie, ni le programme de ce régime, mais de voir à travers les différences qui se révélèrent dès la fin de la première moitié des années trente, comment il était difficilement envisageable de voir un jour se nouer une alliance entre tous les régimes de l'ordre nouveau. Comme le montre Stanley G. Payne dans son étude sur les régimes d'extrême droite, le nazisme et le fascisme avaient beaucoup de points communs: nationalisme, dictature du parti unique, volonté de former un homme nouveau, militarisme, encadrement de la jeunesse, culte du chef. La différence essentielle résidait dans la mise en avant de la race, ce racisme mystique nordique qui était le point central du programme nazi. De plus, la religion constituait un point essentiel de la différence entre les deux idéologies. La liberté religieuse était maintenue en Italie alors qu'elle était de plus en plus menacée dans le Reich dès les premières années. Ceci était en fait un vrai point de désaccord entre ces régimes. Salazar le fit remarquer dans un discours le 26 mai 1934, à l'occasion de l'anniversaire du soulèvement:
« L'État qui subordonnerait tout sans exception à l'idée de la nation ou de la race par lui représentée, en morale, en droit, en politique et en économie se présenterait comme un être omnipotent, principe et fin de lui-même, auquel devraient être assujetties toutes les manifestations individuelles ou collectives. Il pourrait donner naissance à un absolutisme pire que celui auquel les régimes libéraux avaient succédé. Un État pareil serait essentiellement païen, incompatible par sa nature avec le génie de notre civilisation chrétienne et nous mènerait tôt ou tard à des révolutions semblables à celles qui affligèrent les vieux régimes historiques et à de nouvelles guerres religieuses plus graves que les anciennes. La constitution nouvelle a commencé par établir la morale et le droit comme limite à sa propre souveraineté. (...) Elle assure la liberté et l'individualité des croyances religieuses. (...) Elle reconnaît l'Église avec les organisations qui lui sont propres et la laisse libre d'exercer son action spirituelle ]9».
]9 W onnser Olivier, Les Origines doctrinales de Vichy, p. 161.

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Enfin l'antisémitisme était un élément omniprésent et une condition nécessaire à la grandeur du troisième Reich allemand, alors qu'il n'y avait pas

de problèmejuif en Italie - même si un important courant antisémite traversait
toute l'Europe à cette époque - et aucune disposition ne fut prise à leur encontre dans les premiers régimes totalitaires, honnis en Allemagne. Déjà, deux ans avant l'arrivée des nazis au pouvoir, Mussolini avait affirmé à propos de la race et de l'antisémitisme:
« Naturellement il n'existe pas une race pure, même pas celle juive. Mais on observe d'heureux mélanges d'où dérivent la force et la beauté d'une nation. La race: ceci est un sentiment, mais pas une réalité; (oo.)Je ne crois pas que l'on puisse prouver biologiquement qu'une race soit plus ou moins pure. Ce qui rend noble la race germanique, c'est le fruit des combinaisons non germaniques. (...) L'antisémitisme n'existe pas en Italie. Les juifs italiens se sont toujours bien comportés comme citoyens, et comme soldats, ils se sont battus courageusement. Ceux-ci occupent des postes élevés dans les universités, dans l'armée et dans les banques20 ». Au simple état de racisme qu'avançaient Hitler et les nazis, le Duce les voyait individuellement comme des citoyens obéissants et participant aux efforts de la nation (ceux du temps de guerre comme ceux de la révolution nationale). Peut-être sa liaison avec Margherita Sarfati, maîtresse officielle du Duce, peut expliquer sa réticence à l'antisémitisme, Inais c'est surtout une indifférence de la part de la population italienne devant un problème qui n'existait pas. Il n'y avait pas de problème juif en Italie. Enfin, les programmes et les ambitions de l'Italie fasciste et du Portugal de Salazar étaient orientés vers un renforcement du pouvoir et une renaissance du pays, un retour sur la scène internationale, la reconnaissance et le respect de la part des autres puissances, mais il n'y avait pas un programme concret avec des objectifs désignés - au moins jusqu'en 1935 - et le révisionnisme, lorsqu'il avait lieu d'être, était relativement modéré. D'ailleurs, à partir de 1934, il apparut un nombre important de publications fascistes relevant l'opposition idéologique entre le nationalsocialisme et les lois du régime romain21. D'autre part, en Allemagne, les nazis
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Mussolinià Ewil Ludwig, Colloqui con Mussolini,publié en 1950mais écrit en 1931.

Cet extrait est tiré de l'ouvrage de Fabio Andrioa. Mussolini7 secreto nemico di Hitler, étude qui avait pour but de montrer qu'en réalité, MussoJini était opposé aux idées du führer aIIemand. Or, pour justifier cela, l'auteur s'appuie sur les discours et les publications du Duce d'avant 1936, date à laquelle s'opéra le rapprochement entre les deux dictatures. Mussolini n'a jamais été l'ennemi secret d'Hitler, mais il est vrai que dans les premières années, nombre de différences apparurent, aussi bien sur la question du racisme, de l'antisémitisme, que sur la question autrichienne... Différences qui s'estompèrent quelques années plus tard. L'auteur oublie dans son livre de le préciser. Pierre Milza, Mussolini, p. 751. 21 Les publications qui apparurent en Italie à cette époque sont révélatrices de cet état

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eux-mêmes accusaient les fascistes d'être trop catholiques, trop socialistes et Hitler se moquait et plaignait Mussolini de n'être que le second personnage de l'État, derrière le roi. Giuseppe Bottai, l'un des grands penseurs du fascisme, écrivait dans un article en mai 1934 dans la revue Gerarchia que le nazisme s'opposait « hier à la civilisation chrétienne, aujourd'hui à la civilisation latine et demain à la civilisation du monde entier22». Devant ces dérives idéologiques, les fascistes décidèrent en 1934 de créer un comité de propagande, le CAUR (Comité d'Action pour l'Universalité de Rome) pour fédérer tous les partis fascistes européens et conforter l'image et le programme du guide italien qui devait rester le maître à imiter de la pensée réactionnaire. La première réunion de l'Internationale fasciste se tint en Suisse, à Montreux, les 16 et 17 décembre 1934. Y participèrent pour la Belgique, Paul Hounnaeret, chef de la Légion nationale, pour la Roumanie, Ion Motza représentant de la Garde de fer, Heiwher représentait l'Autriche, Wouter Loutkie le Front noir hollandais, Fritz Clausen l'extrême droite danoise, le suisse Fonjallez, l'irlandais ü'Duffy du parti des Chemises bleues, le français Paul Bucard ainsi que des représentants du Portugal, le phalangiste Gimenez Caballero et Quisling du Nasjonal samling norvégien. Les nazis ne furent pas invités (c'était pourtant les seuls, dans le tableau de l'extrême droite européenne, à être parvenus au pouvoir légalement) et furent présentés comme des hérétiques païens, partisans d'un expansionnisme jugé par tous beaucoup trop dangereux. Il y fut évoqué la question de l'antisémitisme et la position commune à adopter. Devant la diversité des cas et des prises de position (de la proposition roumaine d'envoyer tous les Juifs en Palestine, à celle du Danois qui proposait de les combattre), il fut décidé que la solution ne pouvait être que nationale, mais ce fut surtout un refus de faire entrer l'antisémitisme dans l'idéologie commune fasciste qui fut manifesté par tous. Le principe de la hiérarchie et de l'ordre fut défini et reconnu comme base de la culture politique du fascisme. Une Internationale fasciste fut alors instaurée. La deuxième réunion se tint à Paris un mois plus tard, en janvier 1935, où
d'esprit: Conrad Pavolini écrivit en 1931 Germania sbagliata (L'Allemagne dans l'erreur), ouvrage dans lequel il étudiait la question de l'antisémitisme et avançait quelques propositions comme celle de l'intégration. La même année, Giuseppe Piazza publia La Germania tra l'Europa e l'antieuropa (L'Allemagne, entre l'Europe et l'antiEurope). En 1932, Enrico Lelli écrivit L'ombra di Brenno (L'ombre du Brenner) évoquant la région gennanophone italienne et l'année suivante, Ettore Tolomei, Ritorna drusa, Ritorna Roma (Le Retour de la géode, le retour de Rome), Asvero Gravelli, lnchiesta su Hitler (Enquête sur Hitler), Franco Ciarlantini Hitler e ilfascismo, Franco Francisco et Saverio Giovannucci La Germania di Hitler e l'ltalia (L'Allemagne d'Hitler et l'Italie), Guidi Bortolotto Fascismo e Nazionalsocialismo et en 1934 Giovannucci Il problema austriaco e l'ItaUa (Le Problème autrichien et l 'ltaUe). Nous voyons donc bien que le nouveau régime allemand n'était pas sans intriguer les fascistes italiens et les titres choisis ne laissent aucun doute sur le fond de la pensée de ces hommes. 22Stanley.G.Payne, Historia dei Fascismo, p. 294.

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un appel fut lancé à toute la jeunesse européenne pour lutter contre le matérialisme et le paganisme. Le nazisme apparut ainsi comme véritablement extérieur à l'idéologie réactionnaire européenne. Un an plus tôt, dans le journal italien Universale fascista, en mai 1934, il avait été présenté la différence essentielle entre la doctrine fasciste et la pensée nazie: « Dans chaque pays, le fascisme a des caractéristiques et des styles propres, qui sont des éléments circonstanciels et locaux. (...) L'hitlérisme a quelques principes essentiels qui coïncident avec les nôtres, mais il a des caractéristiques germaniques et luthériennes qui évidemment ne cadrent pas avec l'idée romaine d'universalité ni avec celles espagnoles, et ces principes se résument dans la parole
«racisme »23». Le 1 avril 1935, à Ostende, se tint la dernière réunion de cette
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récente Internationale durant laquelle furent réaffirmées certaines valeurs du fascisme et une nouvelle condamnation des idéologies matérialistes qui exaltaient la domination d'une race sur l'autre. Pour bien marquer et comprendre cette différence entre les deux régimes que nous venons d'étudier, nous citons les propos de Ferro (le ministre portugais de la Propagande) qui publiait en 1934 une biographie de Salazar en français, Salazar, notre chef:
« Notre dictature se rapproche évidemment de la dictature fasciste par le renforcement de l'autorité, la guerre déclarée à certains principes de la démocratie, par son caractère nationaliste, sa préoccupation de l'ordre social. Elle s'en éloigne cependant par ses procédés de rénovation. La dictature fasciste tend vers un césarisme païen, vers un État nouveau qui ne connaît pas de limites d'ordre juridique ou moral, qui marche à son but, sans rencontrer ni embarras, ni obstacle. Mussolini, comme vous le savez, est un admirable opportuniste de l'action: tantôt il va à droite, tantôt il va à gauche; aujourd'hui il combat l'Église, mais peu après, c'est lui-même qui fait le traité de Latran pour faire dissoudre, quelques mois plus tard, les associations catholiques. Je le sens constamment tiraillé entre l'élite qu'il a su former, qui le sert avec tant d'intelligence, et la rue, à qui il est de temps en temps obligé de plaire. Nous n'oublions pas que Mussolini est un Italien descendant des Condottieri du Moyen Age, et nous n'oublions pas non plus ses origines, sa formation socialiste, presque communiste. Son cas est donc un cas admirable, unique, mais un cas national. Il le dit lui-même: « Le fascisme est un produit typique italien comme le bolchevisme est un produit russe. Ni l'un ni l'autre ne peut se transplanter ni vivre en dehors de leur pays d'origine »24.

Nous en arrivons donc à la conclusion que les fascismes étaient essentiellement nationaux jusqu'en 1936, date à laquelle, du fait de la radicalisation de certains régimes et de l'évolution des relations internationales, les idéologies se rapprochèrent. Il y avait une solidarité tout juste exprimée, une
23 Michael Arthur Ledeen, L 'Intern az ion ale fascista, p. 147. 24 Antonio Ferro, Salazar, Le Portugal et son chef, pp. 147 - 148.

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