L'Europe est née en Grèce

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Le mot Europe est apparu pour désigner un territoire au VIe siècle avant J.-C., en Grèce. Mais y avait-il, pour les Grecs, un lien entre ce territoire et l'Europe enlevée par Zeus ? Quelle était l'étendue de ce continent dans le monde tel qu'ils se le représentaient ? Cet ouvrage nous montre le lien que les représentations de notre territoire ont entretenu avec les mythes et avec les violences de l'Histoire ; on voit naître une idée européenne qui n'est sans doute pas exactement la nôtre, mais qui en est bien la source et l'inspiratrice.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296245990
Nombre de pages : 330
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AvAnt-propos

Pour nous, Français du début du troisième millénaire, l’Europe fait désormais partie de notre vie. Nous connaissons ses contours et les pays qui la composent – même s’ils sont encore l’objet de discussions. Nous nous interrogeons périodiquement pour savoir si nous nous sentons plutôt Français ou plutôt Européens. Nous nous méfions de l’Europe quand ses règlements menacent notre camembert ou notre muscadet, mais nous la défendons âprement quand d’autres continents plus puissants prétendent lui imposer leur loi. Nous serions volontiers portés à croire que l’idée d’Europe est une idée neuve, ou à tout le moins une idée récente. La plupart des manuels d’histoire nous invitent à corriger cette opinion : selon eux, c’est au Moyen Âge que l’on commence à parler de l’Europe. Mais n’est-ce pas encore adopter une lunette à trop courte vue ? Son nom apparaît en fait bien plus tôt dans l’histoire du monde occidental, puisqu’il est attesté, et bien attesté, dans la littérature grecque antique. Quelques historiens modernes de l’Europe évoquent discrètement dans leurs préfaces cette lointaine référence ; mais pour eux, en général, l’Europe des Grecs n’est qu’un personnage de légende, cette jeune princesse tyrienne nommée justement Europe que Zeus amoureux enleva sous la forme d’un taureau. Après ce bref hommage érudit et galant, nos historiens sautent plusieurs siècles pour en arriver enfin aux choses sérieuses. Mais pour les Grecs, en était-il de même ? Quand ils parlaient d’Europe, songeaient-ils uniquement à l’Europe mythologique ? Et quand ils donnaient à ce terme une valeur géographique, l’associaient-ils nécessairement à la légende d’Europe ? Il faudra sans doute renoncer à cette assimilation plaisante
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certes, mais réductrice, qui irritait déjà Hérodote au ve siècle avant notre ère, pour constater une évidence trop souvent occultée : l’Europe, pour les contemporains de Périclès et de Platon, n’était pas seulement une figure de légende ; c’était aussi une entité géographique déjà familière, et peut-être même déjà une idée mobilisatrice. Évidemment, plusieurs questions viennent immédiatement à l’esprit du lecteur : cette entité géographique, que recouvrait-elle exactement au temps des Grecs ? Que pouvaient-ils connaître de ce que nous appelons aujourd’hui l’Europe ? Et surtout, l’« idée de l’Europe » allait-elle jusqu’à ce que nous appelons une « idée européenne », c’est-à-dire le sentiment d’une identité culturelle les opposant à d’autres communautés géographiques ? Ici toutefois s’impose une mise au point. Ce livre n’est pas une histoire de l’Europe, une histoire de son peuplement (par exemple à partir des invasions indo-européennes), ou une histoire, à partir d’un lointain âge de pierre, de l’émergence de diverses Europes bien compartimentées, une Europe du Nord, une Europe danubienne, une Europe méridionale, etc. Ces approches sont périodiquement l’objet d’ouvrages ou de colloques savants apportant leur pierre à cet édifice ; on aura à s’y référer à divers moments, mais ce n’est pas l’objet de ce livre. Ce qu’on recherche ici, c’est l’apparition de l’idée d’Europe dans les représentations mentales ; et cette idée, on ne peut l’approcher qu’à partir des textes qui nous sont parvenus. Or, pour ce qui concerne l’Occident, c’est en Grèce, avec Homère au viiie siècle, qu’apparaissent les premières formes conservées d’une littérature écrite. C’est donc la littérature grecque qu’il faudra interroger, c’est là qu’il faudra suivre l’apparition et l’histoire du mot Europe – sans négliger, bien sûr, l’apport de l’archéologie. Le terme Europe est abondamment attesté dans la littérature grecque du ve siècle avant notre ère, et beaucoup moins dans les siècles qui précèdent. Il ne faut pourtant pas en tirer des conclusions immédiates sur la date d’apparition du mot : sa rareté ou son absence peuvent s’expliquer par des causes externes. Dans les siècles antérieurs (la période dite archaïque), les témoignages littéraires ayant survécu aux naufrages du temps sont beaucoup plus rares qu’au ve siècle ; et quand il en reste (souvent sous forme fragmentaire), il s’agit presque exclusivement de textes poétiques, moins susceptibles peut-être de considérations géographiques. Mais il est des rapprochements éclairants. Ainsi, pour cerner l’apparition de l’Europe, prenons deux auteurs à deux moments-clés de la littérature grecque, plus précisément l’un au viiie siècle, lors de l’apparition des premiers
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textes littéraires, et l’autre au ve siècle, lors de leur expansion glorieuse ; deux auteurs qui constituent deux pôles particulièrement instructifs : Homère et Hérodote. Le premier est un poète, auquel la tradition attribue la paternité de l’Iliade et de l’Odyssée, deux poèmes épiques généralement datés du viiie siècle. Le second est un historien, le plus ancien grand prosateur de langue grecque dont nous ayons conservé l’œuvre intégrale, et qui a rédigé au ve siècle des Histoires (ou Enquêtes), réparties plus tard en neuf livres portant le nom des neuf Muses. Pourquoi les rapprocher ? Parce qu’ils ont fait tous deux le récit de conflits militaires qui ne sont pas sans analogies pour qui s’intéresse à l’Europe. Homère en effet raconte dans l’Iliade un conflit (qui n’est sans doute pas seulement mythique) ayant opposé quatre siècles avant lui les Grecs et les Troyens (appuyés par leurs alliés), c’est-à-dire ceux qu’on appellera plus tard les Européens et les Asiatiques. Hérodote, lui, a écrit dans la deuxième moitié du ve siècle l’histoire des guerres médiques, ce conflit décisif qui venait d’opposer à peu près les mêmes belligérants cinquante ans plus tôt. Que constate-t-on dans ces récits si propices aux rapprochements ? Dans l’Iliade, Homère ne parle pas une seule fois de l’Europe ; au contraire, on assiste chez Hérodote à une véritable explosion du terme. Bien sûr, il faudra examiner les textes de plus près : le silence d’Homère sur le nom de l’Europe implique-t-il l’absence de tout signe de son existence ? Que recouvre exactement l’emploi abondant du mot chez Hérodote ? Mais on ne peut nier que l’Europe, inexistante au huitième siècle, apparaît comme une notion familière au cinquième. Entre ce néant et cette pléthore, entre le viiie et le ve siècle, est-ce le désert ? Pas exactement. Bien que les œuvres conservées soient rares et souvent fragmentaires, on y trouve parfois le mot Europe. Sans doute, il s’agit surtout d’une Europe mythologique – ou de plusieurs Europe, car la jeune princesse Tyrienne n’est pas seule à porter ce nom. Cependant, l’Europe géographique n’est pas totalement absente de cette période. On ne peut d’ailleurs imaginer qu’elle soit née ex nihilo au ve siècle, et de fait certains signes laissent apparaître son existence en filigrane. L’un de ces signes, c’est la présence de l’Asie. Cette Asie, qui tendra de plus en plus à être représentée comme symétrique et antagoniste de l’Europe, et qui, chez Hérodote, aidera à imaginer les contours de l’Europe et à définir l’« idée européenne », est bien présente dans la poésie archaïque. Alors, faut-il en conclure que le monde grec archaïque regardait plutôt vers l’Asie et l’Orient que vers l’Europe et l’Occident ? Et faut-il imaginer l’émergence
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progressive de l’Europe comme un changement de direction des regards analogue au retournement des prisonniers dans la caverne de Platon ? Un autre de ces signes est à chercher dans l’évolution de la littérature grecque, avec l’avènement de la littérature scientifique. Les écrits en prose sont en effet apparus bien après les œuvres poétiques ; il faut attendre le vie siècle pour trouver les premières traces importantes d’une telle littérature, liée à l’essor du mouvement philosophique et scientifique apparu en particulier en Asie Mineure, dans la capitale intellectuelle d’alors, la ville de Milet. De ces premiers philosophes, mathématiciens et historiens dont elle fut le berceau, nous restent des fragments importants, où l’on peut suivre à la trace l’apparition de l’Europe. De fait, l’émergence du nom et de la notion même d’Europe, durant ces quatre siècles, semble bien s’être faite de façon très lente, non pas à partir du sentiment d’une cohésion, mais avec la prise de conscience d’une différence, d’une partition, de part et d’autre d’un axe d’abord approximativement vertical, entre le monde de l’est et le monde de l’ouest. La notion a progressé en même temps que se développait la connaissance du monde de l’ouest, que les théoriciens commençaient à s’intéresser à la géographie terrestre, que les poètes enfin et les premiers prosateurs reflétaient et vulgarisaient cette nouvelle image du monde. Mais l’étape décisive pour la naissance de l’Europe a sans nul doute été l’épreuve des guerres médiques, au début du ve siècle : même si, sur le moment, les principaux acteurs ne les ont pas nécessairement perçues comme telles, elles ont été, dans la conscience de leurs descendants (tant Perses que Grecs, si l’on en croit Hérodote), l’affrontement de deux civilisations, de deux continents, pour tout dire de l’Europe et de l’Asie. Avant les guerres médiques, le « monde grec » apparaît centré autour du bassin oriental de la Méditerranée, et ceux qui vivent sur ses rives occidentales, les Grecs au sens moderne du terme, ne se sentent guère différents des riverains de l’est, Grecs d’Asie et Phéniciens, ou, plus au sud, des Crétois ou des Égyptiens ; ou s’ils éprouvent le sentiment d’une différence, celle-ci irait plutôt dans le sens d’une infériorité de la Grèce proprement dite par rapport à ses brillants voisins. Après les guerres médiques, au contraire, qui coïncident avec la vulgarisation d’une réflexion sur la configuration de la Terre et la diffusion des premières cartes du monde, la cassure apparaît nettement entre l’Europe et l’Asie, accompagnée du sentiment de plus en plus évident d’une supériorité de l’Europe sur l’Asie. D’Homère aux guerres médiques, la découverte de l’Europe se fait d’une certaine façon aux dépens de l’Asie. L’exploration des
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mystérieux pays du couchant, émergeant peu à peu des « brumes » qui, pour les Grecs, caractérisent l’ouest, s’accompagne de l’élaboration de récits merveilleux dont la mythologie a gardé la trace ; et parallèlement, la supériorité que les Grecs croient peu à peu découvrir dans leurs régimes politiques et leurs mœurs par rapport à ceux des Asiatiques, les conforte dans leur conception d’une certaine idée de l’Europe. Ainsi s’élabore peu à peu un véritable mythe de l’Europe, bien vivant à l’époque classique, dont on trouve des traces aussi bien dans la littérature poétique que dans des écrits scientifiques comme la Collection hippocratique. Cela ne signifie pourtant pas que le monde ne se compose, pour les Grecs du ve siècle, que de deux continents, l’Europe et l’Asie. Hérodote nous permet de percevoir l’écho de discussions passionnées sur la question de savoir s’il faut partager le monde en deux ou trois continents, dont le troisième serait la Libye, c’est-à-dire l’Afrique. Mais ce troisième continent, même s’il a indubitablement une existence et des légendes propres dès l’époque archaïque, n’a sans doute pas occupé dans l’imaginaire grec une place comparable à celles de l’Europe et de l’Asie. De plus, il semble bien que l’esprit systématique des Grecs, amoureux de la symétrie, ait trouvé plus de satisfactions à partager le monde en deux parties plutôt qu’en trois ; mais, effet inattendu de cet amour de la symétrie, la ligne de partage des continents, qui au début était indiscutablement verticale, divisant le monde entre peuples du couchant et peuples du levant, va peu à peu basculer et devenir presque horizontale, l’Europe occupant la moitié nord et l’Asie la moitié sud du disque de la Terre. Témoignent en tout cas de ce désir d’obtenir un monde symétrique de part et d’autre de cet axe horizontal les efforts des uns et des autres pour intégrer la Libye soit à l’Asie, soit, ce qui est plus original (et plus tardif) à l’Europe… rétablissant ainsi un axe vertical séparant le monde de l’ouest de celui de l’est – axe évidemment plus politique que géographique. Après les guerres médiques, un nouveau tournant sera marqué, un siècle et demi plus tard, par le règne d’Alexandre le Grand. D’abord, sa grande expédition vers l’est, qui le mènera jusqu’à l’Indus, et qui sera abondamment relatée et commentée par les savants, historiens et géographes, qui l’ont accompagné, va de nouveau renverser les perspectives, et redonner à l’Asie ses lettres de noblesse en la présentant comme une terre de découvertes1. En outre, c’est à cette époque que les penseurs grecs, avec Aristote, admettent définitivement que la Terre est une sphère et non pas un disque plat (bordé ou non par le « fleuve » Océan), ce qui remet en cause bien des certitudes. Après Alexandre,
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la conquête romaine viendra encore modifier l’image de l’Europe, et la vider en partie de son sens ; mais on n’abordera pas ici ces nouveaux avatars, qui dépasseraient le cadre de cette étude. Un continent qui émerge peu à peu des contours flous de l’occident brumeux et des récits merveilleux de la mythologie et de l’histoire, puis qui s’impose à l’époque classique comme un modèle idéal tant par sa structure géographique que par son idéologie et ses valeurs : voilà la gestation de l’idée d’Europe dans la pensée grecque, gestation dont on va suivre maintenant les diverses étapes2.

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PREMIÈRE PARTIE

EN FINIR AVEC LE MYTHE D’EUROPE ?

Dès que l’on parle de l’Europe dans l’Antiquité, le public cultivé – et les historiens non-spécialistes – évoquent immédiatement l’aimable figure mythologique d’Europe. Tout le monde connaît la légende de cette jeune mortelle fille d’un roi de Tyr (au Liban actuel) dont Zeus s’éprit alors qu’elle jouait dans une prairie avec ses compagnes ; il s’approcha d’elle sous la forme d’un taureau blanc, et lorsqu’elle fut assez rassurée pour jouer avec lui et monter sur son dos, il l’emporta vers la mer toute proche qu’il traversa à la nage avec sa proie avant d’arriver dans l’île de Crète. L’habitude générale est de voir en elle l’héroïne qui aurait donné son nom à l’Europe. Cette « idée reçue » a-t-elle un fondement solide ? Les Grecs eux-mêmes liaient-ils le nom de leur continent à celui de la jeune princesse tyrienne ? L’assimilation entre les deux dénominations remonte certainement assez loin, peut-être au ve siècle avant J.-C., puisque Hérodote, dans ses Histoires écrites dans la seconde moitié de ce siècle, semble s’irriter contre ceux qui voudraient, contre toute logique, que cette jeune fille originaire de Phénicie et transportée en Crète ait donné son nom à un continent où elle n’a jamais mis les pieds (Iv, 45) :
Je n’ai pu savoir les noms de ceux qui ont établi ces frontières entre les continents, ni d’où ils ont tiré leurs noms. […] Pour l’Europe, on ne sait clairement ni d’où elle a tiré son nom, ni qui le lui a donné, à moins de dire que la région a reçu le nom de la Tyrienne Europè […]. Mais il est clair que cette Europè était originaire d’Asie, et qu’elle n’est pas venue dans ce pays que les Grecs appellent Europe : elle alla seulement de Phénicie en Crète, et de Crète en Lycie.

Pour Hérodote, « il est clair » (phainetai), semble-t-il, qu’il n’existe aucun lien entre les deux noms, et il affirme haut et fort qu’on ignore l’origine du nom du continent. Mais le ton polémique de sa remarque semble impliquer que certains, à son époque déjà, liaient le nom de l’Europe à celui de la jeune princesse phénicienne.

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Doit-on donc continuer à voir dans l’Europe phénicienne la « marraine » de l’Europe géographique ? Pour répondre à cette question, il faudra confronter les dates d’apparition des mentions de l’une (l’Europe mythologique) et de l’autre (l’Europe géographique) dans la littérature grecque, et chercher si, dans ces allusions à l’une (ou aux unes, car on va rencontrer plusieurs Europe mythologiques) et à l’autre, figurent des indications laissant entendre que leurs auteurs voyaient un lien entre elles. Enfin, bien que Hérodote fasse état d’une ignorance générale sur l’origine du mot, il sera intéressant de se demander si l’étymologie de ce nom d’« Europe » commun au continent et à la jeune Tyrienne jette quelque éclairage sur le lien qui pourrait les unir.

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CHAPITRE I

L’AppArItIon DU MYtHE D’EUropE DAns LA LIttÉrAtUrE GrECQUE

Le lien que semble dénoncer Hérodote entre Europe géographique et Europe mythologique était sans doute à son époque, s’il existait déjà, une idée récente. Il est vrai toutefois que l’héroïne mythologique est évoquée dans la littérature bien avant le continent : elle est déjà présente dans le témoignage le plus ancien que nous possédions, c’est-à-dire chez Homère, au viiie siècle, tandis que la première mention géographique n’apparaît qu’au début du vie siècle. Mais aucun auteur, dans les premières références à une héroïne mythique, ne souligne un éventuel lien avec le nom du continent. Ce qui est même plus surprenant, c’est qu’on trouve mentionnées d’autres figures féminines nommées elles aussi Europe, qui auraient pu plus légitimement prétendre au titre d’héroïne éponyme du continent ; mais là encore, aucun texte ne suggère un tel rapprochement, comme on va le voir en reprenant les apparitions d’Europe dans ce qu’on appelle la littérature grecque archaïque, qui couvre la période allant depuis le viiie siècle (avec la première œuvre littéraire connue, celle d’Homère) jusqu’à la fin du vie siècle. Europe chez Homère Les aventures de la jeune princesse Europe sont évoquées dès la naissance de la littérature grecque. Certes, les deux épopées de l’Iliade et de l’Odyssée
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ne sont plus considérées, comme elles l’étaient naguère, comme un commencement absolu ; on sait désormais qu’elles sont elles-mêmes l’aboutissement, et en même temps le relais, de traditions qui leur sont antérieures, voire de modèles littéraires que nous ne possédons plus, mais que nous pouvons plus ou moins reconstituer. On s’accorde depuis longtemps à penser que l’Odyssée est l’œuvre d’un poète qui a « cousu » ensemble (c’est le sens même du mot rhapsode) plusieurs récits différents : la recherche de son père par Télémaque, les voyages d’Ulysse, et sa reconquête du trône à Ithaque. On ajoute aujourd’hui que l’épopée homérique s’insérait sans doute parmi d’autres récits de « retours » des héros grecs dans leurs foyers après la prise de Troie, transmis oralement1 ; on trouve dans l’Odyssée elle-même une allusion à un retour de Ménélas, lorsque celui-ci évoque devant Télémaque, venu chez lui enquêter sur le sort de son père Ulysse, les voyages involontaires qu’il a dû accomplir avant de rentrer (chant Iv, v. 351 et suivants). De même, mais depuis moins longtemps (un peu plus d’un demi-siècle), on a cru reconnaître derrière l’Iliade l’existence d’une demi-douzaine d’épopées perdues qui ont dû lui servir de modèles2. Mais en l’absence de ces témoins disparus, l’Iliade et l’Odyssée sont les œuvres les plus anciennes dont nous disposons. L’Europe géographique n’est évoquée ni dans l’Iliade ni dans l’Odyssée. La jeune princesse tyrienne est également absente de l’Odyssée. Mais on en trouve une mention dans l’Iliade, en Xv, 32, dans le célèbre passage où Zeus succombe aux charmes d’Héra, qui a perfidement décidé de l’endormir pour l’empêcher de suivre le combat entre les Grecs et les Troyens ; bien qu’ici Europe ne soit désignée par aucun nom, c’est bien d’elle qu’il s’agit. Pour mieux parvenir à ses fins, Héra a emprunté à Aphrodite un ruban à l’influence duquel il est impossible de résister. Zeus, donc, ne résiste pas, mais s’étonne de la puissance du désir amoureux qu’il éprouve. « Jamais désir pareil n’a inondé mon cœur », avoue-t-il à son épouse, « pas même quand… », et – avec un manque de tact évident ! – il énumère à Héra les diverses infidélités qu’il lui a faites. Huit femmes sont ainsi citées ; six le sont par leur nom, et deux restent anonymes, dont « la fille de l’illustre Phœnix, qui [lui] donna pour fils Minos et Rhadamanthe égal aux dieux. »3 On retrouvera assez souvent la fille de Phœnix pour savoir qu’il s’agit d’Europe. Elle est ici fille de Phœnix et mère de deux fils, Minos et Rhadamanthe ; elle sera dans la littérature postérieure fille tantôt de Phœnix, tantôt d’Agénor, et mère d’un troisième fils, Sarpédon. Ce dernier figure bien déjà dans l’Iliade, mais il est dit partout fils de Zeus et de Laodamie, et non pas d’Europe. Ce personnage de Sarpédon est par ailleurs souvent cité comme preuve des limites
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L’APPARITION DU MyTHE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

du pouvoir de Zeus chez Homère : celui-ci, en dépit de son affection paternelle, ne peut s’opposer à la mort de Sarpédon au combat. Mais on trouve aussi, en Iliade XII, 292, une scholie4 au nom de Sarpédon justement qui lui donne Europe pour mère et explique de façon détaillée toute l’aventure d’Europe, en précisant que cette version des faits se trouve chez Hésiode et Bacchylide, un poète lyrique de la fin du vie siècle. En voici le détail :
Zeus, ayant aperçu Europe, fille de Phœnix, qui cueillait des fleurs dans une prairie avec des jeunes filles, en tomba amoureux et, descendu sur terre, se changea en un taureau; sa bouche respirait le safran. Ayant ainsi trompé Europe, il franchit la mer avec elle jusqu’en Crète, et là, s’unit à elle. Ensuite, il la maria à Astérion, roi des Crétois; devenue enceinte, elle mit au monde trois enfants, Minos, Sarpédon et Rhadamanthe. L’histoire se trouve chez Hésiode et Bacchylide.

Une deuxième scholie au même vers précise également à propos de Sarpédon : « Hésiode le dit fils d’Europe et de Zeus ». Ces scholies, difficiles à dater avec précision, peuvent remonter à l’époque alexandrine (iiie-iie s. avant notre ère) ; elles témoignent que, même à une date ancienne, les lecteurs d’Homère avaient parfois besoin qu’on leur précise les variantes biographiques de la légende d’Europe. Les deux Europe d’Hésiode Hésiode est donc désigné par les deux scholies comme le premier auteur à avoir explicitement mentionné la légende de la jeune Tyrienne. Comme on le sait, il s’agit d’un poète béotien contemporain de la date traditionnellement attribuée à l’Odyssée (seconde moitié du viiie siècle) ou légèrement plus tardif, qui a laissé lui aussi une œuvre importante, quoique très différente de celle d’Homère : une Théogonie qui relate la création du monde et la naissance des dieux, et un poème didactique consacré essentiellement à l’agriculture, Les Travaux et les Jours. La tradition lui attribue aussi des fragments de poèmes, postérieurs en fait d’un siècle environ. C’est effectivement chez Hésiode qu’on trouve pour la première fois en littérature le nom d’Europe – une Europe mythologique –, ce qui semble confirmer la remarque de la scholie. Europe apparaît même deux fois. Mais, ô surprise, il ne s’agit pas chaque fois de la même figure féminine. y aurait-il donc plusieurs Europe ? L’un de ces deux passages renvoie bien à l’Europe tyrienne déjà évoquée par Homère ; mais c’est aussi le passage le moins intéressant, puisqu’il
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appartient à ces Fragmenta Hesiodea qui ne sont sans doute pas de la main d’Hésiode. En outre, il est extrêmement mutilé. On peut essayer de le traduire ainsi : « À la fille de l’aimable Agénor […] Europe aux fines chevilles […] le père des dieux et des hommes […]. Celle-ci donna des fils au puissant Cronide, des chefs de nombreux hommes : le vaillant Minos, Rhadamanthe le juste et le divin Sarpédon puissant et sans reproche »5. Ce fragment appartient sans doute au Catalogue des Femmes, qui a toutes chances d’être postérieur à Hésiode d’un siècle environ6. En tout cas, il s’agit bien de la même Europe phénicienne que chez Homère, née cette fois d’Agénor7 et mère également de Sarpédon ; et c’est certainement à ce passage que font référence les deux scholies citées plus haut. L’absence de tout contexte empêche d’aller plus loin ; mais on peut penser, d’après ce passage, que la variante qui lie Sarpédon à Europe est apparue au viie siècle. Cette version n’est d’ailleurs pas restée sans postérité : la mort d’un Sarpédon fils d’Europe a figuré très tôt sur certains vases, et a même sans doute inspiré à Eschyle l’une de ses tragédies perdues, comme le rappelle Thomas H. Carpenter dans Les mythes dans l’art grec.8 L’autre attestation du nom d’Europe est plus surprenante – et plus intéressante à tous points de vue. Il faut probablement l’attribuer à Hésiode lui-même, puisqu’elle figure dans sa Théogonie (v. 357) ; mais elle désigne une tout autre héroïne, une divinité cette fois. Sa généalogie est présentée par Hésiode à peu près de la façon suivante : au début, il y eut Abîme, et ensuite Terre, qui à elle seule enfanta Ciel et Flot Marin9. Puis Terre conçoit des embrassements de son fils Ciel « qui s’étend sur elle et la couvre tout entière » de nombreux enfants, dont le premier fut « Océan aux flots profonds »10, et dont l’une des filles fut « l’aimable Téthys » (à ne pas confondre avec Thétis, la mère d’Achille). De l’union de Téthys avec son frère Océan naquirent les Océanines et leurs frères les Fleuves.
Elles sont trois mille, les Océanines aux fines chevilles, qui, en d’innombrables lieux, partout également, surveillent la Terre et les abîmes marins, radieuses enfants des Déesses. Et il est tout autant de Fleuves au cours retentissant, fils d’Océan, mis au jour par l’auguste Téthys. Dire les noms de tous est malaisé à un mortel, mais les peuples les savent, qui vivent sur leurs bords (v. 363-370).

Il serait également malaisé à Hésiode de dire les noms des trois mille Océanines ; cependant il en cite tout de même quarante-et-une ; et c’est là que figure, parmi ses compagnes, une Océanine nommée Europe. Cette première Europe mythique, la plus anciennement nommée, n’est donc pas celle qu’on attendait. Est-elle pour autant négligeable ? Certainement pas. D’abord du fait de la proximité d’une autre Océanine appelée Asie, citée deux vers plus loin
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(v. 359). On aura l’occasion de revenir plus loin sur l’existence du continent asiatique ; car même si l’Asie n’est pas citée en tant qu’entité géographique dans la littérature grecque avant le siècle suivant, elle a sans doute existé comme telle dans l’imaginaire grec bien avant l’Europe. On est donc tenté de voir dans l’Asie citée ici une héroïne éponyme du continent. Dès lors, pourquoi ne pas voir dans cette première Europe une figure symétrique, éponyme du continent européen ? La tentation est d’autant plus grande que le rôle des Océanines est de « surveiller la terre et les abîmes marins » : pourquoi l’Océanine Europe ne serait-elle pas préposée à la surveillance d’un territoire nommé Europe ? Mais ce serait sans doute aller un peu vite. Car les noms des trente-neuf autres Océanines citées (à part Styx, peut-être) n’ont aucune connotation géographique : Ploutô, Clymène, Callirhoé, etc., n’évoquent aucune région terrestre ; les noms d’Europe et d’Asie eux-mêmes ne sont accompagnés d’aucune épithète éclairante. On ne peut donc suivre sans hésitation Paul Mazon lorsqu’il commente ce passage en disant : « Les noms des Océanines rappellent soit le fleuve paternel (Callirhoé, Amphirrhô, Oxyrhoé), soit les contrées qu’il baigne (Europe, Asie)… » ; on peut tout juste conclure prudemment que cette Europe divine rend peut-être plausible l’existence d’un territoire ainsi nommé dès l’époque d’Hésiode : comme on le sait, beaucoup de mythes sont étiologiques, c’est-à-dire forgés a posteriori pour expliquer l’existence d’un élément réel. Cette Europe divine a pu être inventée pour expliquer le nom du continent ; mais, on le verra bientôt, rien, absolument rien, ne permet de dire qu’il ait existé au viiie siècle une région portant déjà ce nom. Ce qui est certain, c’est que, s’il faut vraiment chercher une figure éponyme du continent Europe, cette Océanine serait infiniment plus satisfaisante que son homonyme phénicienne. Mais sa fortune littéraire et artistique a été beaucoup moins grande. Aucun des auteurs anciens ne l’a expressément mentionnée comme ayant donné son nom à l’Europe (même si certains textes, on le verra, peuvent peut-être l’évoquer en filigrane), et Hérodote – qui connaissait certainement Hésiode – ne mentionne comme éponyme éventuelle que l’autre Europe, qui, elle, n’a cessé d’inspirer les artistes et les poètes. Europe chez les poètes épiques et lyriques des viie et vie siècles Avec le viie et le vie siècle, on entre dans une ère beaucoup plus féconde pour la littérature. C’est l’époque des grands poètes dits lyriques (même si ce terme collectif est impropre aux yeux des spécialistes) ; mais c’est une ère frustrante aussi, car beaucoup des auteurs de cette période, qui furent connus
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et admirés des générations suivantes, ne sont pour nous guère plus que des noms, et parfois des fragments plus ou moins étendus qui permettent d’entrevoir l’importance de ce qui a disparu. On ne peut que constater que, si l’Europe mythologique commence à inspirer les poètes, aucun d’entre eux, du moins dans les minces extraits qui nous en restent, ne songe à la rattacher clairement au continent qui portera le même nom. Indiscutablement, la légende d’Europe semble s’étoffer. Il existe des témoignages laissant penser que certains de ces poètes ont écrit des œuvres – d’ailleurs plutôt épiques que lyriques – entièrement consacrées à Europe. Un poète assez mal connu, Eumélos de Corinthe11, qui (s’il a bien existé, ce dont doutent certains) a dû vivre au viiie ou au début du viie siècle, écrivit, d’après une scholie à l’Iliade, une Européia ou Europia, dont nous n’avons que le nom12. Sans doute s’agissait-il de l’histoire de l’héroïne légendaire. Chez un autre poète épique de date incertaine, nommé Asios (date-t-il de la fin du viie siècle ? ou du début du vie ? La chose est de peu d’importance, vu la minceur du témoignage), figurait au moins une brève allusion à l’Europe tyrienne, car Pausanias, ce grand géographe-voyageur du iie siècle de notre ère, écrit : « Asios le Samien, fils d’Archiptolémos, a écrit dans son poème épique que “de Phœnix et Périmédée, fille d’Énée, naquirent Astypalaia et Europé” »13. Il s’agit bien de l’Europe mythologique aimée de Zeus ; ici, elle est redevenue fille de Phœnix et dotée d’une sœur, mais il est impossible d’en dire plus. Beaucoup plus connu, Stésichore fut sans doute lui aussi l’auteur d’une Européia14. Ce poète, qui écrivit en Sicile un certain nombre d’Hymnes, se rendit surtout célèbre par sa Palinodie : frappé de cécité, dit la légende, pour avoir calomnié dans ses poèmes Hélène, l’héroïne de la guerre de Troie, il revint sur ses affirmations et composa une « Palinodie » (littéralement « Chant inverse ») où il s’accusait de mensonge et soutenait qu’Hélène n’était jamais allée à Troie, et que par conséquent sa vertu était intacte… et il recouvra la vue. Or, si l’on en croit une scholie aux Phéniciennes d’Euripide, v. 670 (comme on le voit, les scholies sont précieuses), « Stésichore dit dans l’Européia qu’Athéna a semé les dents du dragon. »15 Stésichore aurait donc composé lui aussi une Européia, inconnue par ailleurs ; mais les indications données par la scholie montrent qu’il s’agit bien de l’histoire de la jeune Tyrienne, sous une forme plus étoffée que ce qu’on en avait vu jusque là. Elle s’est enrichie de détails qui pourraient rattacher indirectement sa légende à la Grèce : on sait en effet par d’autres sources que le frère d’Europe, Cadmos, parti à la recherche de sa sœur après l’enlèvement de cette dernière, arriva sur le continent grec (et lui enseigna l’écriture phénicienne à cette occasion) ; parvenu en
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Béotie, il tua un dragon, sur l’injonction d’un oracle de Delphes, et en sema les dents derrière lui. De ces dents semées naquirent des guerriers tout armés, les Spartes (littéralement « les Semés »), qui commencèrent par s’entretuer ; avec les survivants, Cadmos fonda la ville de Thèbes16. C’est apparemment à cet épisode final du périple de Cadmos que fait allusion la citation de la scholie, en précisant que ce serait Athéna (venue sans doute aider Cadmos) qui a semé les dents du dragon. C’est en tout cas la première attestation littéraire de cette variante de la légende d’Europe qui pourrait la rattacher à l’Europe ; mais selon cette même légende, Cadmos a en même temps, sur l’ordre de l’oracle, renoncé à chercher sa sœur en Grèce17 ! Comme on le voit, Europe ne semble toujours pas, à cette date, avoir abordé en Europe. On ne trouve aucune Europe chez les poètes « lyriques » du viie siècle les plus connus, comme Archiloque, Tyrtée, puis Alcée, Sappho, et d’autres encore – poètes dont l’œuvre conservée est très réduite. On n’en découvre pas davantage chez les poètes du vie siècle, Hipponax d’Éphèse, Théognis de Mégare, Phocylide de Milet, Solon d’Athènes, Anacréon de Téos. Avec le poète Simonide, (qui vécut à la fin du siècle et au début du suivant)18, le corpus s’enrichit toutefois d’une allusion intéressante. Un fragment conservé signale que : « Simonide, dans l’Europe, appelle le taureau tantôt taureau, tantôt mèlon (mouton), tantôt probaton (petit bétail). »19 Il semble donc que Simonide ait écrit lui aussi une Europe, certainement consacrée à la légende de l’Europe phénicienne, comme le montre l’allusion au taureau. Mais cette allusion n’apporte aucune précision supplémentaire sur sa légende. Enfin, on a vu que la scholie de l’Iliade disait que le nom d’Europe était mentionné par le poète Bacchylide (contemporain et peut-être neveu de Simonide) qui, comme Pindare, a composé des odes pour célébrer des vainqueurs de concours gymniques. On trouve effectivement chez lui plusieurs allusions à Europe. Dans l’Ode I, antistrophe 6, il parle du roi de Cnossos, « fils d’Europe » ; et dans l’Ode 17, antistrophe 1, le jeune Thésée, arrivé en Crète, affronte Minos dont il se dit l’égal en évoquant leurs pères divins respectifs : si Minos est né d’Europe et de Zeus, lui-même est fils de Poséidon. « Sans doute, lui dit-il, la noble fille de Phœnix à l’aimable nom est entrée dans le lit de Zeus au pied de l’Ida sourcilleux, et t’a mis au monde, toi, le plus noble des mortels, mais moi aussi je suis né de la fille du riche Pitthée, qui m’a mis au monde après s’être unie à Poséidon, le dieu de la mer » ; à quoi Minos répond en demandant à Zeus, « si vraiment la jeune Phénicienne aux bras blancs [l’]a enfanté [lui, Minos] pour lui [Zeus] », d’envoyer un éclair pour marquer son soutien ; et il défie Thésée de plonger au fond de la mer chercher
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l’anneau qu’il vient d’y jeter, « si vraiment Poséidon est son père ». Les deux pères s’exécutent complaisamment, l’un en envoyant l’éclair, l’autre en recevant dans son palais sous-marin son fils qui n’a pas hésité à plonger. Europe est donc effectivement présente chez Bacchylide, mais très brièvement, et seulement comme mère de Minos. Comme on le voit, l’Europe mythologique existe bien dans les œuvres grecques dites archaïques ; même si les traces littéraires qu’elle a laissées sont encore assez rares à la fin du vie siècle, sa place est sans doute déjà réelle dans l’imaginaire grec, comme en témoignent aussi, dès la fin du viie siècle, un certain nombre de représentations figurées renvoyant à son enlèvement par Zeus, l’épisode de sa biographie qui semble le plus connu. Selon Thomas H. Carpenter,
Zeus en taureau emporte Europe sur son dos, traversant la mer jusqu’en Crète, déjà durant la seconde moitié du viie siècle sur un fragment d’amphores à reliefs. Une scène similaire apparaît sur les métopes du milieu du vie siècle de Delphes et de Sélinonte, sur des hydries de Caeré, sur quelques vases attiques à figures noires de la fin du vie siècle, sur des gemmes ainsi que sur de nombreux vases attiques de l’Italie méridionale à figures rouges jusqu’au ive siècle.20

Certains commentateurs cependant invitent à la prudence : sans mention de nom, cette représentation peut renvoyer à d’autres figures de « déesse au taureau ».21 Une troisième Europe ? Mais revenons sur la variante de la légende qui amène Cadmos en Béotie à la recherche d’Europe. Elle peut paraître décevante, dans la mesure où, sur l’ordre de l’oracle, Cadmos renonce à chercher sa sœur dès son arrivée en Grèce, se figeant pour l’éternité dans son rôle de fondateur de Thèbes ; cette version aurait pu laisser supposer au contraire qu’Europe était bien venue en Europe, et qu’on pouvait en trouver des traces. Or – anticipons un peu – on trouvera effectivement au ve siècle une Europe « européenne » chez Pindare, un poète béotien de la première moitié du ve siècle, dans sa 4e Pythique. Mais cette Europe-là n’est ni l’Europe phénicienne, ni l’Océanine d’Hésiode ! Pindare, né près de Thèbes en 518, a composé des Odes triomphales en l’honneur de différents vainqueurs des Jeux antiques (0lympiques, Pythiques, Isthmiques ou Néméens). La quatrième Ode Pythique est consacrée à Arcésilas Iv, roi de Cyrène en Libye. Celui-ci descend de ces colons partis jadis de Santorin, vers 630 avant J.-C., pour fonder dans l’actuelle Libye,
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à l’ouest de l’Égypte, la prospère cité de Cyrène. Il fut vainqueur aux Jeux Pythiques en 462 (puis aux Jeux Olympiques en 460) ; l’ode de Pindare fut donc composée à cette date. Comme il le fait habituellement, Pindare commence par célébrer les origines mythiques de la famille du vainqueur. Arcésilas descend d’Euphémos (ou Euphamos), l’un des Argonautes compagnons de Jason. Cet Euphémos reçut du dieu Triton une motte de terre qui lui donnait symboliquement la souveraineté de la Libye ; mais comme il la fit imprudemment tomber en mer au large de Santorin (Théra), ses descendants furent obligés de se fixer dans cette île jusqu’à ce que la Pythie leur indique que les temps étaient accomplis et qu’ils pouvaient partir pour la Libye. voici en quels termes Pindare évoque l’incident malencontreux de la perte de la motte de terre :
Et voici que s’est versée en cette île l’immortelle semence de la vaste Libye, avant l’heure ; car si, de retour à la sainte ville de Ténare, Euphamos, le fils princier de Poséidon dieu des chevaux que la fille de Tityos, Europe, mit au monde sur les bords du Céphise, l’avait jeté dans la bouche souterraine de l’Hadès, sa race, à la quatrième génération, aurait pris possession de ce vaste continent (eureian apeiron) avec les Danaens…22

voilà donc une troisième Europe, qui, comme celle d’Hésiode, a nettement une origine divine (pour l’Europe phénicienne, fille du roi Phœnix, rien ne dit qu’elle ait été autre chose qu’une mortelle ; c’est dans la tradition postérieure que son père, devenu Agénor, sera un descendant direct de Zeus). L’Europe de Pindare, elle, non seulement est aimée de Poséidon, mais elle est elle-même fille de Tityos, qui fut l’un des Géants. Homère mentionne ce Tityos au chant XI de l’Odyssée (v. 576 et suivants) : c’est l’un de ces grands coupables qu’Ulysse découvre aux Enfers, condamnés à un châtiment éternel. Quel était son crime ? La même Pythique de Pindare y fait allusion (v. 90 et suivants) : « Il a péri frappé de la flèche rapide qu’Artémis avait tirée de son carquois invincible, pour apprendre à tous qu’il ne faut prétendre qu’aux amours permises. » La tradition postérieure sera plus explicite : Héra, jalouse de Létô, avait envoyé à celle-ci le « monstrueux Tityos » qui essaya d’abuser d’elle ; mais, selon deux traditions différentes, ou bien il fut foudroyé par Zeus et relégué aux Enfers où deux serpents, ou deux aigles, dévorent son foie (c’est la version de l’Odyssée) ; ou bien il fut tué par les deux enfants de Létô (Apollon et Artémis) à coups de flèches, et son corps resta cloué au sol où il couvrait neuf hectares (c’est-à-cette version que se rattache le récit de Pindare).
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Que faut-il penser de cette Europe ? Elle est certainement la moins connue des trois Europe, mais pas nécessairement la moins intéressante. Elle a mis son fils au monde « sur les bords du Céphise », un fleuve béotien. Or, Pindare est Béotien, Cadmos, le frère d’Europe, s’est fixé en Béotie, et selon Pausanias, une Déméter-Europe était honorée à Lébadée en Béotie. Certains mythographes tardifs n’hésitent donc pas à affirmer que c’est en Béotie et non en Crète que Zeus aurait amené Europe23. Elle deviendrait alors une héroïne éponyme très acceptable. Mais il faut bien voir d’abord que ce qui pourrait passer pour trois avatars de la même Europe (la fille de Phœnix princesse de Tyr, la fille de Tityos mentionnée par Pindare, et la divinité Déméter-Europe de Lébadée) recouvre probablement deux légendes différentes, et deux seulement : la Déméter-Europe est sans doute née par syncrétisme entre l’Europe enlevée par Zeus, que cherchait Cadmos, et Perséphone enlevée par Hadès, que cherchait sa mère Déméter24 ; confusion d’autant plus aisée que l’Europe phénicienne est probablement devenue en Crète une déesse de la terre. Quant à l’Europe de Pindare, on est tenté d’y voir un bourgeon isolé d’une légende différente, mais peu connue. Ce qui est frappant en tout cas, c’est que les mentions de ces Europe béotiennes apparaissent assez tardivement25, comme si les auteurs cherchaient sans le dire à suggérer l’existence d’une héroïne éponyme du continent – peut-être pour concurrencer la jeune Phénicienne. Comme on le voit, il est bien difficile de dire que c’est une Europe mythologique qui a donné son nom au continent. Parmi les candidates à ce titre26, les Europe béotiennes sont attestées bien tardivement ; l’Océanine d’Hésiode serait plus convaincante, mais elle est pour le moment perdue parmi ses nombreuses sœurs et a eu peu ou pas de postérité27 ; celle qui a été unanimement retenue, la jeune Phénicienne, semble n’avoir aucun droit au titre, même si par la suite de nombreux écrivains et poètes, grecs ou romains, verront en elle la marraine du continent. Mais ce continent, justement, à partir de quand son nom est-il attesté ? Il serait intéressant de confronter les dates des premières mentions de l’Europe mythologique et de l’Europe géographique. On verra plus loin, dans la seconde partie de ce livre, l’émergence du continent dans l’imaginaire des Grecs et dans la réalité de leurs connaissances, mais il vaut la peine de chercher dès maintenant à quel moment apparaît pour la première fois la mention d’un territoire nommé Europe dans la littérature grecque… et de constater que cette mention ne comporte aucune référence mythologique à une quelconque « marraine ».

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CHAPITRE II

L’AppArItIon DU noM GÉoGrApHIQUE D’EUropE DAns LA LIttÉrAtUrE GrECQUE

L’existence d’une Europe mythologique est attestée, on l’a vu, dès Homère, c’est-à-dire au viiie s. avant J.-C. La première mention d’une Europe géographique n’apparaît qu’un siècle et demi plus tard environ, au tout début du vie s., semble-t-il, dans un Hymne homérique qui semble bien dater de 590 avant J.-C. L’Europe de l’Hymne à Apollon Les Hymnes homériques ont été longtemps attribués à Homère ; en fait, ils lui sont nettement postérieurs, mais on leur a laissé ce nom parce qu’ils utilisent le vers épique d’Homère, l’hexamètre dactylique. Parmi ces Hymnes, celui qui est dédié à Apollon est sans doute l’un des plus anciens et des plus beaux. Mais il est en fait composé de deux parties distinctes, bel exemple de deux poèmes composés vraisemblablement sur commande de chacun des deux sanctuaires du dieu, et rattachés par la suite. La première partie (v. 1-181), appelée communément l’Hymne Délien, chante la naissance du dieu à Délos. La fin de l’hymne (v. 182-546) oublie complètement Délos pour célébrer seulement l’installation d’Apollon à Delphes et le culte qu’il y a instauré ; cette Suite Delphique, probablement l’œuvre d’un poète béotien, doit dater des
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années 590-58028, tandis que l’Hymne Délien, dû sans doute à un poète « asiatique », est vraisemblablement plus ancien d’un siècle environ. C’est dans la Suite Delphique, donc au début du vie s., que l’on trouve pour la première fois la mention d’une Europe géographique. On la trouve même deux fois (aux v. 251 et 291), et chaque fois dans une séquence de deux vers identiques. Apollon, qui de l’île de Délos est passé sur le continent grec, parcourt celui-ci à la recherche d’un endroit propice à la fondation de son sanctuaire. Il s’arrête d’abord près de la source Telphouse, dont le site l’a charmé, et il demande à sa Nymphe de le laisser s’y installer ; il lui promet qu’elle aura sa part des riches offrandes qu’on ne manquera pas de lui apporter. Mais la Nymphe de la source préfère ne pas voir s’installer chez elle une divinité concurrente, et le détourne de ce projet. Apollon poursuit donc son chemin jusqu’à la source Crisa. Il tient à sa Nymphe exactement le même discours, qui cette fois sera agréé. À l’une et à l’autre Nymphe, donc, Apollon promet de « parfaites hécatombes », qui seront apportées par « tous ceux qui habitent le gras Péloponnèse, et tous ceux [qui habitent] l’Europe et les îles ceintes de flots. » voilà donc la première mention d’une Europe géographique. Pourquoi le poète n’a-t-il pas employé le terme plus attendu de « Grèce » ? La première réponse est que le mot Hellada (la Grèce, à l’accusatif) aurait faussé le rythme de l’hexamètre dactylique, auquel s’adaptait au contraire très bien Europen (à l’accusatif). Toutefois, ce raisonnement de bon sens n’explique pas tout, et le poète a sans doute employé le nom d’Europe intentionnellement. Mais que plaçait-il exactement sous cette appellation ? On voit d’abord qu’ici le terme Europè semble désigner un territoire assez limité, et non la Grèce entière. Si Apollon, comme il apparaît au premier abord, évoque seulement les fidèles grecs qui viendront rendre hommage à la source, il partage très visiblement la Grèce en trois zones : les îles, la presqu’île du Péloponnèse, et la Grèce continentale, qu’il nomme Europe. L’Europe seraitelle alors seulement une partie de ce que nous appelons la Grèce ? Ce n’est pas impossible, mais on peut envisager une autre perspective. Le propos du poète est manifestement de suggérer l’afflux vers Delphes de pèlerins venus de tous les horizons. Or, par rapport à Delphes, les visiteurs venus du sud (si l’on s’arrête à la barrière de la mer) ne peuvent venir que du Péloponnèse, ceux de l’est des îles voisines ; mais pour le nord et le nordouest, où il n’y a pas de barrière maritime, ils peuvent venir de la Grèce continentale, mais aussi, ses limites nord étant très floues dans l’esprit des Grecs eux-mêmes, de pays limitrophes. Le mot « Europe » peut avoir été employé
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L’APPARITION DU NOM GÉOGRAPHIQUE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

ici pour désigner sans exclusive les territoires (grecs, mais peut-être aussi non grecs) situés au nord de Delphes. Peut-être, en outre, n’est-il pas impossible de voir dans ce premier emploi du terme au sens géographique la marque d’une certaine nouveauté. La poésie épique n’emploie presque jamais un nom propre sans l’accompagner d’un adjectif dit de qualité ; or ici, le mot « Europe » apparaît bien nu à côté du « gras Péloponnèse » et des « îles ceintes de flots ». On verra plus loin que l’Asie est dotée d’épithètes significatives dès les fragments hésiodiques (« Asie fertile en blé »), et chez le poète Archiloque (« Asie nourricière de brebis »). L’absence d’adjectif qualifiant ici l’Europe serait-elle l’indice qu’il s’agit d’une notion nouvelle, qui n’a pas encore trouvé son épithète de nature ? On remarquera enfin que les deux vers de la Suite Delphique où figure le mot Europe peuvent être rapprochés de deux vers du début de l’Hymne (c’est-à-dire figurant dans la partie la plus ancienne). On a déjà relevé depuis longtemps que l’auteur de la Suite Delphique s’efforce d’imiter certains thèmes et certains tours de l’auteur de la première partie, l’Hymne Délien. Or, aux vers 20-21 de cet Hymne, le poète déclare : « En tous lieux, l’usage est établi, Phoibos, de te dédier des chants, sur le continent nourricier de génisses (epeiron portitrophon) et à travers les îles ». On ne peut qu’être sensible à la ressemblance entre ce dernier vers et les vers 251 et 291, ceux où figure le mot Europe (« sur l’Europe et les îles ceintes de flots ») : même contexte d’offrandes, même association du continent et des îles ; mais ici epeiron (le continent) est employé à la place de Europen, et il est accompagné d’une épithète de qualité (« nourricier de génisses ») tandis que les îles en sont dépourvues. On peut évidemment penser que cela prouve tout juste que l’accompagnement d’un adjectif est aléatoire. Mais on peut aussi se dire que le poète delphique, par souci à la fois d’imiter et d’innover, a remplacé le continent par l’Europe, et déplacé l’épithète de qualité vers les îles, peut-être, comme on le disait plus haut, parce qu’il n’y avait pas encore de tradition établie pour qualifier l’Europe. En tout cas cette comparaison semble au moins montrer que le mot Europe pouvait être compris comme un mot désignant la terre ferme par opposition aux îles (et à la presqu’île du Péloponnèse), et à peu près synonyme du terme epeiros employé communément en ce sens.29 On reviendra bien sûr sur les problèmes soulevés par l’apparition d’une Europe géographique et sur l’extension supposée de son territoire. Pour le moment, on se bornera à souligner que rien, dans cette première mention, n’invite à rattacher le nom de l’Europe à celui d’une Europe mythique : qu’on parte de l’Europe mythologique ou qu’on parte du continent, on ne voit aucun
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rapprochement entre eux. Aucun auteur archaïque n’a, en parlant de l’Europe mythologique, souligné ses liens avec un continent portant le même nom ; et lorsque apparaît pour la première fois la mention d’une Europe géographique, son auteur ne signale aucun lien avec une éventuelle héroïne éponyme. On a bien l’impression, jusqu’ici, de se trouver devant deux réalités distinctes, l’une relevant de la mythologie, l’autre de la géographie, et portant le même nom. Est-ce la coïncidence de ces deux noms, effet d’un simple hasard, qui a poussé plus tard certains à faire de l’une l’éponyme de l’autre ? Peut-être l’étymologie de ce nom permettrait-elle d’y voir plus clair. Ce nom d’Europe, d’où vient-il ? L’origine du nom d’Europe Là encore, on ne peut manquer d’être frappé par les incertitudes et les contradictions qui existent chez tous les linguistes qui ont évoqué ce problème30. Le savant grammairien A. Meillet signalait déjà en 1903 combien il est chimérique de rechercher l’étymologie d’un nom propre31. De même, les principaux dictionnaires étymologiques ou encyclopédies (Frisk, Chantraine, Pauly-Wissowa) s’accordent d’abord pour déclarer incertaine l’étymologie d’Europe ; après quoi ils se risquent tout de même à proposer des explications variées qui, si l’on y ajoute les suggestions formulées par d’autres auteurs, peuvent se ramener à trois grandes hypothèses. On notera toutefois que ces propositions s’appliquent surtout à l’Europe géographique. Première hypothèse : un nom d’origine non-grecque. La plupart des auteurs envisagent comme très possible une origine sémitique. Le nom viendrait du mot sémite ereb signifiant « le couchant, le soir ». L’Europe signifierait alors « la terre du couchant, la terre des ténèbres » (on rapprochera d’ailleurs le mot Érèbe, désignant en grec les profondeurs obscures des Enfers). Tous citent à l’appui de cette thèse la glose du lexicographe Hésychius au mot Europè : « terre du couchant, ou ténébreuse »32. Certains adoptent la même hypothèse pour expliquer le nom de la jeune Phénicienne : elle serait « celle du couchant » par opposition à son frère Cadmos dont le nom désignerait au contraire l’Orient33. Deuxième hypothèse : un nom d’origine grecque. Il est vrai qu’on peut être amené à se demander si l’usage de ce terme d’« Europe » était réservé aux Grecs, quand on voit Hérodote parler de « cette terre que les Grecs appellent Europe » (tèn gèn tautèn hétis hupo Hellénôn Eurôpé kaléetai). Mais même là, les savants ne s’accordent pas entre eux et proposent plusieurs étymologies.
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L’APPARITION DU NOM GÉOGRAPHIQUE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

Pierre Chantraine déclare : « On pourrait se demander si les deux termes [le nom de la jeune fille et celui du continent] ne sont pas indépendants l’un de l’autre, et si le nom du continent n’est pas issu de l’adjectif eurôpos. voir sous eurus »34. Cet adjectif eurôpos (« large, vaste ») serait donc composé de l’adjectif eurus (de sens identique) et de ops, « la vue ». Le dictionnaire grecfrançais d’A. Bailly présente la même étymologie, à la fois pour l’adjectif eurôpos et pour le nom Eurôpè35. Un érudit du siècle dernier, dans un ouvrage qui constitue toujours une mine de renseignements sur le mythe d’Europe, utilise cette étymologie pour affirmer qu’Europe est en Crète une déesse lunaire, car son nom signifierait « [la lune] aux larges yeux »36 ! L’encyclopédie PaulyWissowa, à côté de cette étymologie, en propose une variante, en rapprochant le mot de l’adjectif euruopa, « à la grande voix » (composé de l’adjectif eurus et d’un autre mot ops signifiant « la voix »)37. Quelques savants se veulent plus précis… et peut-être plus audacieux : Eberling, dans son Lexicon Homericum de 1885 suggère trois possibilités, qui associent l’Europe géographique et l’Europe mythologique : 1. L’Europe pourrait tirer son nom de l’adverbe euru « parce qu’elle s’étend largement (euru) de la Thrace jusqu’au Péloponnèse ». 2. On pourrait rattacher le nom d’Europe à l’adjectif euroeis, « moisi » (qui est une épithète fréquente du domaine de l’Hadès, des Enfers) : « in sacris vero esse Cererem, deam Orci » (« dans les cérémonies sacrées, elle est Cérès, la déesse des Enfers ») ; mais cette hypothèse repose sur une assimilation entre Déméter (Cérès) et Europe qui n’apparaît que tardivement, comme on l’a vu à propos de Pindare. 3. Eberling propose enfin une troisième possibilité : faire dériver Eurôpè de aéropé ; l’Europe signifierait alors « la brumeuse ». L’idée est intéressante, mais ne peut guère se justifier linguistiquement.38 Reste une troisième catégorie d’hypothèses pour expliquer le nom du continent : ce pourrait être une dénomination extensive à partir d’un nom de ville. Europos est en effet un toponyme assez fréquent qui, avec des variantes dans la place de l’accent tonique, peut désigner deux villes de Macédoine, une ville et un fleuve de Thessalie (selon l’encyclopédie Pauly-Wissowa). Cette hypothèse semble avoir été avancée pour la première fois au xve siècle dans l’Etymologicum magnum, 347, 45 : « Europè d’après Europos ; il existe précisément une ville de Macédoine Europos »39. Cette idée est assez séduisante, car ce type de dénomination extensive n’est pas rare. S’il a bien existé une ville Asis ou Asos (comme on le verra plus loin), elle pourrait être elle aussi à l’origine du nom de l’Asie. L’Hellade également, selon l’historien
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EN FINIR AvEC LE MyTHE D’EUROPE ?

Dicéarque (seconde moitié du ive s. avant J.-C.), aurait tiré son nom d’une ville de Thessalie40 ; et les Grecs eux-mêmes perdirent dans le monde romain leur doux nom d’Hellènes pour celui, beaucoup plus rocailleux, de Grecs (tandis que l’Hellade devenait la Grèce) ; or Graei, ou Graeci, était le nom des habitants d’une région située dans le sud de la Thessalie. On a suggéré – mais sans preuves particulières – que ces Graei avaient participé à la création de l’ancienne colonie de Cumes, en Italie du Sud, et que c’est de là que se serait répandue l’équivalence Graeci/Hellènes ; en tout cas, on ne peut que constater que la partie a servi à désigner le tout. Peut-être en a-t-il été de même pour l’Europe – dont on vient de voir qu’elle se confondait sans doute dans sa première mention avec la Grèce continentale ; la Macédoine comme la Thessalie (où l’on trouve des Europos) sont situées dans le nord de la Grèce, et on peut imaginer que des envahisseurs venus du Nord aient étendu à l’ensemble du pays le nom d’un lieu qu’ils avaient découvert en y entrant. Cela ferait remonter alors la désignation d’une Europe géographique à une date très haute (la première moitié du IIe millénaire) – et rien, il faut bien le reconnaître, ne vient étayer cette idée. L’attitude la plus raisonnable, semble-t-il, consiste à penser, comme P. Chantraine, que le nom de la jeune fille et celui du continent sont sans doute indépendants l’un de l’autre. Celui de la jeune princesse Tyrienne a des chances d’être d’origine sémite (sans qu’on puisse en dire plus). Pour celui du continent, on pourra hésiter entre la première et la troisième hypothèse suggérées plus haut, également séduisantes ; et l’on remarquera que ces deux hypothèses ne sont pas sans lien avec l’histoire même de ce continent. Si l’on voit en l’Europe une « terre du couchant », cela veut dire une terre vue depuis le continent asiatique, ce qui renvoie peut-être à la période de la domination phénicienne (on en parlera plus loin). Si l’on voit dans le mot une dénomination extensive, cela veut dire un territoire vu depuis le Nord, et suppose une progression étrangère d’envahisseurs ou de colons venus des régions septentrionales… et cela ne fait que poser à nouveau un problème d’étymologie : d’où cette ville ou ce fleuve Europos, qu’ils soient macédoniens ou thessaliens, tiraient-ils leur nom ? Il était sans doute nécessaire d’évoquer un problème auquel tant de savants éminents se sont déjà confrontés, mais on n’essaiera pas d’y apporter ici une réponse de plus, tout aussi hypothétique que les autres. Ce qui est sûr cependant, c’est que, si l’on adopte la solution de deux noms d’origine différente pour la princesse tyrienne et pour le continent, on n’en sera que plus convaincu de l’inutilité de continuer à évoquer la première dès qu’on parle du second.
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L’APPARITION DU NOM GÉOGRAPHIQUE D’EUROPE DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE

Quand le lien entre Europe et l’Europe est-il apparu pour la première fois ? On a déjà vu que la critique formulée implicitement par Hérodote contre certains de ses contemporains peut laisser supposer que ce lien était suggéré déjà de son temps, mais on n’en a pas d’attestation explicite. On pourrait avancer qu’on trouve déjà, quelques décennies plus tôt, chez le poète tragique Eschyle un rapprochement implicite entre le continent et une figure mythique d’Europe dans la pièce des Perses (en 472) ; et la surprise est de constater qu’il s’agit là, non pas de la jeune Phénicienne, mais peut-être de l’Océanine d’Hésiode sous les traits d’une figure féminine mythique anonyme. Xerxès, le roi des Perses (et de l’Asie) est parti conquérir la Grèce (et l’Europe), et sa mère, la reine Atossa, est sans nouvelles de l’expédition. Au début de la pièce, elle entre en scène troublée par un songe qu’elle a eu, qu’elle devine effrayant, et dont elle voudrait une exégèse :
Il m’a semblé que deux femmes de belle apparence, parées l’une de la robe perse, l’autre de vêtements doriens, se présentaient à ma vue, toutes deux surpassant de beaucoup les femmes d’aujourd’hui par leur taille autant que par leur beauté irréprochable, et sœurs de même race. Mais pour ce qui est de la patrie, elles habitaient l’une la Grèce, que le sort lui avait attribuée, l’autre la terre barbare. Entre elles deux, à ce qu’il me semblait voir, régnait une discorde ; mon fils, s’en étant aperçu, cherchait à les contenir et à les calmer – et voilà qu’il les attelle toutes deux à un char et leur met le harnais sur le cou. L’une alors était toute fière de cet équipement et offrait aux rênes une bouche docile, mais l’autre se débattait, et voilà que de ses mains elle met en pièces le harnais qui la lie au char, l’arrache violemment en se libérant du mors, et brise enfin le joug en son milieu. Mon fils tombe… (Les Perses, v. 181-197)41

L’explication du songe n’est pas difficile. Xerxès, dans ce rêve d’Atossa, a voulu mettre sous le même joug non pas deux animaux, mais deux continents, symbolisés par deux femmes ; par leurs costumes l’une est grecque, l’autre perse. Pourquoi ne s’agirait-il pas des deux Océanines d’Hésiode, Europe et Asie ? Ces deux femmes ont tous les attributs des déesses : elles sont plus grandes et plus belles que les femmes ordinaires, et « sœurs de même race ». On peut penser qu’Eschyle a songé là, sans les nommer, aux filles d’Océan et de Téthys, « sœurs de même race » – qu’Atossa la barbare ne pouvait connaître, mais que le public athénien identifiait sans doute. Mais comme Eschyle ne les a pas nommées, il est aventuré de lui attribuer l’intention de désigner là une héroïne éponyme du continent : disons simplement que ces deux femmes
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