L'EUROPE ET LA PALESTINE : DES CROISADES A NOS JOURS

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Cet ouvrage est une contribution importante à la compréhension de la place de la Palestine dans les consciences et les stratégies des peuples et des États européens depuis les croisades à nos jours. C'est une fresque historique sur la longue durée, et c'est ce qui en fait son originalité.

Publié le : mardi 1 février 2000
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EAN13 : 9782296402317
Nombre de pages : 578
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L'EUROPE ET LA PALESTINE : DES CROISADES À NOS JOURS

@ Belgique, 1999 2-87209-571-3 @L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7609-6

Bichara KHADER

L'EUROPE ET LA PALESTINE : DES CROISADES À NOS JOURS

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Bmylant-Academia GrandeP1ace29 1348 Louvain-La-Neuve

CGRI

Fides et Labor 1, rue Beaureganl CH-1204 Genève

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

CoUection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dernières parutions

Joseph KHOURY, Le désordre libanais, 1998. Jacques BENDELAC, L'économie palestinienne, 1998 Ephrem-Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999. Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999. Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban, 1999. Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de 1979, 1999.

Préface

Le nom Europe renvoie à une belle légende (1). En effet, Europe aurait été la fille du Roi phénicien Agénor et de sa femme Téléphassa. Un jour, Zeus le Grec aperçut la jeune fille jouant avec ses compagnes au bord de la mer et tomba amoureux d'elle. Prenant la forme d'un taureau blanc, il se mêla aux jeunes filles et se coucha. Europe le trouva si doux qu'elle finit par s'asseoir sur son dos; aussitôt le taureau se leva et s'élança vers la mer. Europe fut transportée en Crête. Zeus lui révéla alors son identité. Puis, il s'unit à elle sous un platane qui, depuis lors, resta toujours vert. Europe lui donna trois fils: Minos, Radamanthe et Sarpédon. Astérios, le Roi de Crête, épousa Europe par la suite. Ils eurent une fille: Crété; Astérios adopta les fils d'Europe et fit de Minos son héritier. Le père d'Europe, Agénor, tenait absolument au retour de sa fille, et il envoya à sa recherche ses fils Cilix, Phoenix et Cadmos. Sa femme partit avec eux et il ne revit aucun d'eux. L'un des fils d'Agénor, Cadmos dont le nom signifie Orient, arriva en Boétie, en Grèce continentale; il y porta l'alphabet et devint le premier roi de Thèbes. Europe, fille venue de la terre de Canaan, donna son nom au continent européen. N'y a-t-il pas là un premier signe fondateur, s'interroge le grand poète arabe Adonis, indiquant à travers cette légendaire rencontre entre l'Orient et l'Occident que l'Autre était une des dimensions du Moi? Surtout si l'on pense que ce Moi (la Phénicie, la terre de Canaan, la Palestine) donna à l'Europe non seulement son nom, mais aussi l'un des éléments les plus profonds de son identité, à savoir, .
l'alphabet (2).

Et pourtant, les enfants d'Agénor, le Phénicien, partis à la recherche d'Europe, leur sœur, ne revinrent jamais. On sait que Cadmos (Orient) devint roi de Thèbes. Mais les autres? Furent-ils engloutis par les eaux? Tués par les dieux grecs? Ou simplement auraient-ils élu résidence dans une petite île de la Mer Égée, laissant

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Édith Hamilton, La mythologie, Marabout, Verviers, 1978, pp. 146-147. Adonis,« La méditerranée : cet infini commun », in Rives, 1996, p. 122.

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Préface

leur père se morfondre dans sa solitude? La légende nous laisse sur notre faim. Mais, peu importe. Elle illustre bien le propos central de ce livre. Si Europe de la légende est orientale, tel un aimant, la Palestine a toujours attiré l'Europe. Terre de prophètes, berceau de religions, la Palestine n'est -elle pas ce territoire sacré de la conscience européenne? Comment expliquer autrement que cette petite géographie - au cœur de l'Orient - ait pu voir défiler tant d'histoire ? Mais que le lecteur se rassure. Ce livre ne cherche pas à « broder» sur la soidisant parenté entre l'Europe et la Palestine. L'échange entre l'Europe et la Palestine, depuis les Croisades (1099) jusqu'à la fin du Mandat britannique (1948), a été souvent un échange guerrier, violent. Terre convoitée par excellence, en raison de sa centralité géographique, religieuse et symbolique, la Palestine a été, depuis les Croisades, point de mire de tous les conquérants et lieu de toutes les rivalités, avant d'être transformée, dans sa majeure partie et grâce au Mandat britannique, en État juif (1948). Comme on le sait, la partie restante a été par la suite annexée au Royaume Hachémite de Trans-Jordanie. L'exil forcé de plus de la moitié de la population palestinienne a aiguisé son identité nationale et nourri sa résistance. Mais, aux Nations Unies, la question de la Palestine s'est vue transformée en un problème de réfugiés. Les États européens se sont accommodés de ce glissement de langage. Ce n'est que récemment, avec le lancement du dialogue euro-arabe (1974-1975) que l'Europe communautaire a reconnu le fait national palestinien et a soutenu activement le processus de paix israélo-arabe lancé à Madrid (1991), confirmé à Oslo (1993) et à Taba (1995), avant sa mise en hibernation suite à l'arrivée au pouvoir, en Israël, du parti du Likoud et de l'extrême-droite religieuse (mai 1996). Ce livre constitue ainsi une grande fresque historique des relations entre l'Europe et la Palestine depuis les Croisades à nos jours. Il comporte trois grandes parties: l'Europe impériale et la Palestine (1099-1920), le Mandat britannique et la Palestine (1920-1948) et l'Europe pré-communautaire et communautaire et la Palestine (1948-1999). Quels enseignements pourrait-on tirer de cette longue recherche? Une multitude. l'en épinglerai trois: 11 Depuis les croisades jusqu'à l'aube du XX. siècle, le destin de la Palestine a été lié à celui de l'Europe. Tout comme le destin de l'Orient. La Palestine a été rêvée, chantée, visitée, convoitée, conquise, reconquise. Terre maintes fois promise, la Palestine a été l'un des endroits du monde où les rivalités des puissances ont été les plus intenses. Pour s'en rendre compte, il suffit de rappeler l'expédition de Napoléon en Égypte et en Palestine (1798-1799) et la défaite de l'armée française à Saint Jean d'Acre par une coalition angloturque, la rivalité des consulats européens en Palestine entre 1830 et 1850, la guerre de Crimée (1854-1856) qui a permis aux Français et aux Britanniques de freiner les conquêtes balkaniques de la Russie et, par ricochet, son entrée dans les eaux chaudes de la Méditerranée, et enfin la Question d'Orient (xIX" siècle) qui s'était traduite par des interférences européennes dans

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La Palestine et l'Europe:

des Croisades à nos jours

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l'économie et la politique de l'Empire Ottoman dont la Palestine avait été, jusqu'en 1917, partie intégrante. 21 Durant la période 1915-1917, les États européens se sont disputés le mandat sur la Palestine. La France le revendiquait en tant que fille aînée de l'Église et puissance catholique. L'Angleterre le revendiquait en raison de contraintes géopolitiques, notamment la protection du Canal de Suez. Mais ce que beaucoup d'historiens ignorent, c'est le projet d'un mandat belge sur la Palestine (1915-1917). On connaît la suite: l'Angleterre a pris tout le monde de vitesse par la Déclaration Balfour (novembre 1917). Et c'est à elle que la Société des Nations a confié le mandat. Mais au lieu de conduire la Palestine à l'indépendance, l'Angleterre y a favorisé l'implantation du Yishouv qui, à la fin de la deuxième guerre mondiale et à la faveur de l'émotion suscitée par l'horreur nazie, est devenu l'État d'Israël (1948). Ainsi, sans le mandat britannique sur la Palestine et sans les crimes perpétrés par les Nazis en Europe, l'État d'Israël n'aurait probablement pas vu le jour. 3/ La guerre froide et le système bi-polaire, né après la seconde guerre mondiale, ont conduit à l'éviction de l'Europe des affaires du Proche-Orient et réduit son rôle en Palestine. La fin de l'Empire soviétique a consacré l'hégémonie américaine et, accessoirement, la marginalisation de l'Europe communautaire. Or, en Palestine, il y a, dans les années nonante, comme un désir d'Europe, ne fût-ce que pour faire contrepoids à l'alliance indéfectible israélo-américaine. À cette attente, l'Europe répond par une aide financière (chapitre sur l'aide européenne), par une reconnaissance des droits politiques des Palestiniens (chapitres sur le dialogue euro-arabe et l'Europe et le processus de paix). Mais, malheureusement, l'Europe n'agit pas de concert, pas plus en Palestine qu'ailleurs, faute d'une Politique Étrangère et de Sécurité Commune (PESC) cohérente et crédible. L'absence de consensus interne, en matière de politique étrangère, dérive naturellement de la fragmentation des approches, des objectifs et des priorités. L'Europe s'est souvent présentée en ordre dispersé, ce qui a contribué à semer la confusion chez les interlocuteurs orientaux qui avaient en face d'eux, non pas une politique européenne, mais une addition de politiques extérieures nationales. À cette confusion s'est ajoutée une vive compétition entre les États européens, soit pour s'approprier un mérite, soit pour se tailler un rôle spécifique dans les affaires du Proche-Orient. C'est pour cela que, sur la question de Palestine, et en dépit des recommandations du Comité Économique et Social et des résolutions du Parlement Européen (chapitre sur le Parlement Européen et la Palestine), la voix de l'Europe est restée quasi inaudible et son rôle dans les négociations israélo-arabes confiné au soutien financier, comme si la finance pouvait tenir lieu de politique. À partir de 1995-1996, l'Europe a pris la mesure du risque que représente, pour elle, une marginalisation diplomatique durable dans les affaires du Proche-Orient et, au sommet extraordinaire du Conseil Européen, réuni en Irlande (5 octobre 1996), il a été décidé de nommer un envoyé spécial européen au Proche-Orient;

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Préface

ce sera le diplomate espagnol, Miguel-Angel Moratinos, un fin connaisseur de la région. La démarche est modeste car, pour l'heure, Israéliens et Américains sont d'accord pour opposer un refus obstiné de concéder à l'Europe davantage qu'un rôle de bailleur de fond. Mais l'Europe ne se laisse pas décourager car elle sait pertinemment qu'à terme, sa marginalisation est intenable. La crédibilité de l'Europe se joue aujourd'hui en Méditerranée et en Palestine, comme, hier, elle se jouait en Bosnie. Il y va de son rôle dans le monde, de son image, de son crédit, de sa sécurité. *** J'avoue que j'ai longtemps hésité avant d'écrire ce livre. J'avais le sentiment que sur la Palestine, la question palestinienne et le conflit israélo-arabe, tout ou presque a été dit. Ce qui m'a finalement décidé à m'embarquer dans cette aventure, c'est le propos un peu abrupt que m'a tenu, un jour, un fonctionnaire des Communautés Européennes: «Monsieur, cela fait cinquante ans qu'on parle du problème palestinien; j'y perds mon latin. C'est quoi au juste? Et pourquoi l'Europe doit-elle s'y investir? N'y a-t-il pas des centaines d'autres problèmes de par le monde? ». Ce livre se veut une réponse à cette interpellation: un livre de synthèse, sur la longue durée retraçant, à grands traits, l'histoire de la Palestine et surtout le rôle européen en Palestine depuis neuf cents ans. En l'écrivant, j'ai surtout pensé à mes nombreux étudiants de l'Université catholique de Louvain et de l'Université des Aînés, aux journalistes de Belgique et d'Europe, aux parlementaires européens, aux fonctionnaires de la Commission Européenne, du Conseil et du Comité Économique et Social, aux très nombreux clubs, organisations, fondations et associations (comme Connaissance et Vie) qui m'ont souvent fait l'honneur de m'inviter à leur tribune, mais aussi à mes amis belges d'Oxfam, de l'Association belgo-palestinienne, de la Fondation Naïm Khader, du Commissariat Général aux Relations Internationales, du Ministère belge aux Affaires étrangères, de la Banque Nationale, de la Faculté ESPO à l'DCL, des Départements SPED et ESPO et de l'Institut d'Études du Développement. Tous, à des degrés divers, par leurs encouragements et leur soutien, m'ont mis le pied à l'étrier. Je tiens à les remercier tous. Un tout grand merci surtout pour Marie-Thérèse Dupas, ma collaboratrice, qui a dactylographié le manuscrit. Quand je revois certaines de mes pages manuscrites, quasi indéchiffrables, tant les ratures sont nombreuses, je ne puis qu'être admiratif de sa patience et son efficacité. ***

La Palestine et l'Europe:

des Croisades à nos jours

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Après avoir écrit plusieurs ouvrages de synthèse sur l'Europe, la Méditerranée et le Monde arabe (1), cet ouvrage sur l'Europe et la Palestine se veut surtout une contribution à la compréhension de la place de la Palestine dans les consciences et les stratégies des peuples et des États européens de 1099 à 1999. Le lecteur comprendra, dès les premiers chapitres, que je ne cherche ni à projeter une vision moralisatrice sur l' histoire, faite de récriminations et d'anathèmes, ni à faire une histoire-plaidoyer pro-domo, ni à reconstruire une histoire sur les décombres d'un rêve blessé. J'ai voulu tout simplement rappeler à l'Europe son devoir de mémoire, face à un problème qu'elle a largement contribué à créer. Au demeurant, la réaffirmation de la centralité de la question palestinienne, par les États européens et les instances de la Communauté Européenne, depuis vingt-cinq ans, plus qu'une exigence, est une révolte contre l'usure de la mémoire. Mais au-delà de l'analyse historique et documentaire, ce livre est aussi un appel du pied pour un rôle accru de l'Europe en Méditerranée et en Palestine, rompant avec la logique d'affrontement et de puissance et fondé davantage sur la communauté de destin. C'est la seule manière de cicatriser les blessures de l'histoire et d'éviter, comme le rappelle Amin Maalouf (2), que les identités des uns et des autres ne se construisent sur des sentiments d'amertume et de rancœur. Ce livre, mis en chantier en 1994, a nécessité cinq années de recherche et d'écriture. Des centaines d'ouvrages, de documents et d'articles ont été dépouillés. Beaucoup de collègues et d'amis ont pu lire une partie ou la totalité du manuscrit et m'ont fait part de leurs observations. Je ne pourrais les citer tous, mais je voudrais, ici, leur exprimer ma profonde gratitude. Cet ouvrage ne peut être lu d'une traite, comme un roman. Mais le lecteur peut butiner à l'aise dans chacune des parties qui le composent. En dépit des détails historiques dont l'ouvrage fourmille, j'ai toujours veillé à rendre le style alerte, le langage sobre et l'idée transparente. J'espère y avoir réussi. D'aucuns trouveront quelques lacunes dans une recherche qui couvre une aussi longue période. Je suis le premier à l'admettre. S'aventurer sur les sentiers étroits de l'écriture historique, surtout quand on ne fait pas partie de l' aéropage des historiens, n'est jamais dépourvu de risque. Mais, comme dit le proverbe oriental: « Celui qui est étalé au sol se préserve de la chute. »

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Le Grand Maghreb et l'Europe, enjeux et perspectives, PubIisud-Quorum-Cermac, Paris, Ottignies-Louvain-la-Neuve, 1992. L'Europe et le Monde arabe, cousins, voisins, Publisud-Quorum-Cermac, Paris, OttigniesLouvain-la-Neuve, 1992. L'Europe et les pays arabes du Golfe, des partenaires distants, Publisud-Quorum-Cermac, Paris, Ottignies-Louvain-la-Neuve, 1994. L'Europe et la Méditerranée, géopolitique de la proximité, L'Harmattan, Paris, 1994. Le partenariat euro-méditerranéen, après la conférence de Barcelone, L'Harmattan, Paris, 1997. Amin Maalouf, Identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998.

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Préface

Reste un dernier avertissement. Cet ouvrage ne peut être réduit à l'exercice d'une autopsie systématique et impersonnelle des relations entre l'Europe et la Palestine. Je tiens à garder à la narration historique un parfum de subjectivité. Georges Duby, l'historien français, n'avait-il pas coutume de dire: «Qu'est-ce que le discours historique, sinon l'expression d'une réaction personnelle de l'historien devant les vestiges éparpillés de son émotion? » (1). Bichara Khader Université catholique de Louvain Louvain-la-Neuve (Belgique)
1 novembre
cr

1999

1 Cité par Jean-Marie Rouart dans son discours d'entrée à \' Académie française (le 12 novembre 1998), in Le Monde, 18 novembre 1998.

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des Croisades à nos jours

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Après avoir écrit plusieurs ouvrages de synthèse sur l'Europe, la Méditerranée et le Monde arabe (1), cet ouvrage sur l'Europe et la Palestine se veut surtout une contribution à la compréhension de la place de la Palestine dans les consciences et les stratégies des peuples et des États européens de 1099 à 1999. Le lecteur comprendra, dès les premiers chapitres, que je ne cherche ni à projeter une vision moralisatrice sur l' histoire, faite de récriminations et d'anathèmes, ni à faire une histoire-plaidoyer pro-domo, ni à reconstruire une histoire sur les décombres d'un rêve blessé. J'ai voulu tout simplement rappeler à l'Europe son devoir de mémoire, face à un problème qu'elle a largement contribué à créer. Au demeurant, la réaffirmation de la centralité de la question palestinienne, par les États européens et les instances de la Communauté Européenne, depuis vingt-cinq ans, plus qu'une exigence, est une révolte contre l'usure de la mémoire. Mais au-delà de l'analyse historique et documentaire, ce livre est aussi un appel du pied pour un rôle accru de l'Europe en Méditerranée et en Palestine, rompant avec la logique d'affrontement et de puissance et fondé davantage sur la communauté de destin. C'est la seule manière de cicatriser les blessures de l'histoire et d'éviter, comme le rappelle Amin Maalouf (2), que les identités des uns et des autres ne se construisent sur des sentiments d'amertume et de rancœur. Ce livre, mis en chantier en 1994, a nécessité cinq années de recherche et d'écriture. Des centaines d'ouvrages, de documents et d'articles ont été dépouillés. Beaucoup de collègues et d'amis ont pu lire une partie ou la totalité du manuscrit et m'ont fait part de leurs observations. Je ne pourrais les citer tous, mais je voudrais, ici, leur exprimer ma profonde gratitude. Cet ouvrage ne peut être lu d'une traite, comme un roman. Mais le lecteur peut butiner à l'aise dans chacune des parties qui le composent. En dépit des détails historiques dont l'ouvrage fourmille, j'ai toujours veillé à rendre le style alerte, le langage sobre et l'idée transparente. J'espère y avoir réussi. D'aucuns trouveront quelques lacunes dans une recherche qui couvre une aussi longue période. Je suis le premier à l'admettre. S'aventurer sur les sentiers étroits de l'écriture historique, surtout quand on ne fait pas partie de l' aéropage des historiens, n'est jamais dépourvu de risque. Mais, comme dit le proverbe oriental: « Celui qui est étalé au sol se préserve de la chute. »

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Le Grand Maghreb et l'Europe, enjeux et perspectives, Publisud-Quorum-Cermac, Paris, Ottignies-Louvain-la-Neuve, 1992. L'Europe et le Monde arabe, cousins, voisins, Publisud-Quorum-Cermac, Paris, OttigniesLouvain-la-Neuve, 1992. L'Europe et les pays arabes du Golfe, des partenaires distants, Publisud-Quorum-Cermac, Paris, Ottignies-Louvain-la-Neuve, 1994. L'Europe et la Méditerranée, géopolitique de la proximité, L'Harmattan, Paris, 1994. Le partenariat euro-méditerranéen, après la conférence de Barcelone, L'Harmattan, Paris, 1997. Amin Maalouf, Identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998.

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Préface

Reste un dernier avertissement. Cet ouvrage ne peut être réduit à l'exercice d'une autopsie systématique et impersonnelle des relations entre l'Europe et la Palestine. Je tiens à garder à la narration historique un parfum de subjectivité. Georges Duby, l'historien français, n'avait-il pas coutume de dire: «Qu'est-ce que le discours historique, sinon l'expression d'une réaction personnelle de l'historien devant les vestiges éparpillés de son émotion? » (1). Bichara Khader Université catholique de Louvain Louvain-la-Neuve (Belgique)
1 novembre
cr

1999

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Cité par Jean-Marie Rouart dans son discours d'entrée à l'Académie française (le 12 novembre 1998), in Le Monde, 18 novembre 1998.

Première partie
L'Europe impériale et la Palestine: Des croisades à la tin de la première guerre mondiale

Introduction

Comme tous les chercheurs, j'ai été confronté d'emblée à la contrainte de la périodisation. À partir de quand s'ouvre le chapitre des relations euro-palestiniennes? Avec la conquête de l'Orient Méditerranéen (et de la Palestine) par Alexandre le Grand de 334 à 324 avant Jésus-Christ? Avec la conquête de la Palestine par les armées romaines et le développement de l'Empire romain d'Orient au premier siècle avant Jésus-Christ? Avec la diffusion du christianisme dans l'Empire romain, surtout à partir de l'édit de Milan (310 après Jésus-Christ) ? Ou avec l'Empire byzantin qui se construit sur les décombres de l'Empire romain d'Orient? Cette partie ne traite rien de tout cela. Elle débute avec l'épopée des Croisades. Pour trois raisons: 11 les Croisades ont eu un impact considérable sur la Palestine; 2/ un grand nombre de rois et de seigneurs d'Occident y ont pris part ; 3/ les Croisades continuent, jusqu'à nos jours, neuf cents ans après leur déclenchement, à alimenter phobies, ressentiments et peurs tant en Occident que dans le monde arabo-musulman. Je rappelle les contextes oriental et occidental au début des Croisades, relate fidèlement mais synthétiquement, dans le premier chapitre, le déroulement des huit Croisades officielles pour en venir à l'idée-maîtresse du chapitre, à savoir l'utilisation des Croisades en tant que mythe politique contemporain et le danger que recèle, pour la paix en Méditerranée, l'instrumentalisation des Croisades dans une stratégie d'opposition entre musulmans et occidentaux. Fait marquant dans les relations Europe-Palestine, le Royaume latin d'Orient prend fin, une première fois, sous l'assaut de l'armée de Saladin en 1187 et une seconde fois, et de manière définitive, sous l'assaut de l'armée de Baibars en 1290. Suit alors une période de cinq siècles où les États européens sont davantage attirés par d'autres horizons (la conquête des Amériques) ou empêtrés dans des guerres intestines et des querelles de clocher. En effet, entre le XIII"siècle et la fin du XVII! siècle, l'Europe est le théâtre de bouleversements considérables. On assiste tour à tour à l'effacement des puissances traditionnelles: le Saint Empire en Allemagne et la Papauté en Italie, à la prise de Constantinople en 1453 par les Turcs et à la chute du dernier émirat arabe de Grenade en 1492.

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L'Europe impériale et la Palestine: Des croisades à la fin de la première guerre mondiale

L'Angleterre et la France sortent de la Guerre de cent ans, meurtries, mais avec un sentiment national consolidé. Au Sud, l'Espagne maîtrise le bassin occidental de la Méditerranée face à l'Empire Ottoman qui domine le bassin oriental. Avec les XV-XVI" siècles débutent les grandes découvertes suscitées par le prosélytisme religieux, la curiosité scientifique et surtout l'appât de l'or et du commerce fructueux, tandis que souffle à la même époque l'esprit de la Renaissance et de la Réforme. Cela n'empêche pas les conflits intra-européens tels que notamment la Guerre de trente ans et ses prolongements (1618-1660) entre la France de Richelieu et l'Empereur Ferdinand II d'Allemagne qui débouche sur les traités de Westphalie (1648) et la paix du Nord (1660), ou encore la Guerre de Sept ans (1756-1763) qui partage l'Europe en deux camps: la Prusse et l'Angleterre contre la France, l'Autriche et la Russie. Mais, rapidement, l'ascension de la bourgeoisie, la poussée des idées libérales, le mécontentement populaire déclenchent en France une révolution. C'est la révolution de 1789. Bonaparte repart à la conquête de l'Europe et, en 1798, il lance une expédition en Égypte qui se termine par une débâcle de l'armée française à Saint Jean d'Acre en Palestine en 1799. Le chapitre II de cette partie décrit les péripéties de cette expédition. Le XIX"siècle marque définitivement le retour des États européens en Orient. C'est le siècle du grignotage de l'Empire Ottoman, du début de la balkanisation de l'Orient, de l'éclatement de la Question d'Orient, de la Guerre des Consulats, des premiers projets d'établissement d'un État juif en Palestine, du développement de l'idéologie sioniste avec la publication, en 1896, du livre de Théodore Herzl et la tenue en 1897, à Bâle en Suisse, du premier congrès sioniste mondial. Cette partie se clôt avec les promesses contradictoires de l'Occident aux Arabes, à la veille de la première guerre mondiale (1915), les accords secrets entre les Alliés, notamment les Accords Sykes-Picot (1916), la fameuse Déclaration Balfour (1917) faite par l'Angleterre et promettant aux juifs un foyer national en Palestine. À partir de la Déclaration Balfour, la Palestine, convoitée par plus d'un État européen, entre dans le giron britannique.

Chapitre 1 Les croisades (1095-1290) : l'événement et le mythe

Dans les relations mouvementées entre l'Orient et l'Occident, deux dates constituent des moments charnières: 711 marque le début de l'expansion musulmane en Andalousie, tandis que 1099 voit l'établissement, après l'entrée des croisés francs à Jérusalem, du Royaume Latin d'Orient. Des guerres de reconquête ont mis fin aussi bien au Royaume latin de Jérusalem et aux principautés croisées en Orient (en 1187 et en 1290) qu'au dernier émirat arabe de Grenade (en 1492). Mais ces deux événements continuent, jusqu'à nos jours, de façonner l'imaginaire collectif des Arabes et des Européens, alimentant chez les uns et les autres de dangereuses phobies (la peur de l'autre) et un sentiment toujours actuel de rejet, voire de revanche. Certes, l'entrée des Arabes en Espagne ne s'était pas accompagnée des mêmes exactions que celles perpétrées par les croisés. Il n'en reste pas moins que, dans certains milieux espagnols, et pas seulement de droite, on a la fâcheuse tendance à parler - non sans une certaine inquiétude - du retour des Maures (el retorno de los Moros). Ailleurs, dans les autres pays européens, on met en exergue le danger d'islamisation de l'Europe en faisant référence aux nouvelles vagues d'immigration d'origine maghrébine. En outre, l'entrée en scène de l'Islam radical depuis une vingtaine d'années participe à la construction d'un puissant imaginaire occidental sur l'Islam et les pays musulmans, nourri par la peur. On comprend, dans ce contexte, l'insolente fortune et l'immense circulation, dans différents milieux occidentaux, de l'article de Samuel Huntington sur le choc des civilisations (I) présentant l'Islam comme la nouvelle menace pour l'Occident. Certes les thèses de Samuel Huntington ont été, en général, contestées en raison de leurs simplifications, de leur découpage vertical et extrêmement grossier des frontières culturelles et de l'appel de l'auteur à un sursaut politique et militaire de l'Occident pour résister en particulier à
Samuel Huntington, «The clash of civilisations? », in Foreign Affairs, vol. 72, n° 3, 1993.

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L'Europe impériale et la Palestine: Des croisades à la fin de la première guerre mondiale

l'Islam et à son allié naturel: le confucianisme (1). Il n'empêche que les thèses de Huntington ont été largement utilisées afin de définir les nouvelles conceptions stratégiques pour faire face à l'Islam, en particulier, et au Sud en général (2). À l'opposé, le souvenir des Croisades reste si vivace chez les Arabes et les Musulmans que tout acte hostile de l'Occident est lu à travers le prisme déformant des invasions franques. Ainsi, après avoir blessé le pape le 13 mai 1981, le Turc Mehemet Ali Agça explique dans une lettre: «j'ai décidé de tuer Jean-Paul Il, commandant suprême des Croisés ». La création même de l'État d'Israël sur la terre palestinienne est souvent mise en parallèle avec l'établissement du Royaume Croisé en 1099. Tandis que la guerre déclenchée contre l'Irak (en 1991) par une coalition de vingt-huit États, chapeautée par les États-Unis, a été souvent décrite par les Irakiens comme une nouvelle Croisade (3). Plus près de nous, en Algérie, les Pères Blancs assassinés, probablement par le GIA, en 1994, sont qualifiés de croisés. À l'évidence, les Croisades continuent donc à exercer sur les esprits arabes et musulmans une influence si insidieuse que l'on ne peut douter, comme le fait remarquer Amin Maalouf (4), que «la cassure entre ces deux mondes (l'Occident et l'Orient) date des Croisades, ressenties par les Arabes, aujourd'hui encore, comme un viol. ». Première rencontre guerrière entre l'Europe et l'Orient, la Croisade a fait, pendant trop longtemps en Occident, l'objet d'une abondante littérature apologétique et d'une objectivité plus que douteuse, prenant appui sur les récits des chroniqueurs ou sur les chansons de geste où, à la fascination d'un Orient somptueux, s'attache le cliché de l'adversaire à abattre (s). Toutefois, les écrits les plus récents sur les Croisades nous offrent des analyses décapantes qui renouent avec la grande tradition de l'historiographie classique, et n'occultent plus, comme par le passé, les excès perpétrés par les soldats de Dieu en Palestine et en Orient. Ne cherchant pas à faire œuvre d'historien, je voudrais dans ce texte simplement rappeler les principaux événements qui ont émaillé l'histoire de la Palestine dans ses rapports avec l'Europe entre le Xr et le XIV' siècle, afin d'essayer d'en dégager quelques enseignements pour notre temps.

1 Cf. Fouad Ajami, in Foreign Affairs, vol. 72, n° 4, 1993. 2 Cf. l'article de Mariano Aguirre, «Guerres de civilisations? », in Le Monde Diplomatique. décembre 1994. 3 Ahmad Bagig, Irak and the crusaders, Magnus books, Kuala Lumpur, 1991,312 p. 4 Amin Maalouf, Les Croisades vues par les Arabes, Lattès, Paris, 1983, p. 304. 5 Le lecteur peut trouver une excellente compilation des récits, chroniques et voyages en Terre Sainte aux xuCoxvt siècles dans l'ouvrage Croisades et Pélerinages publié par R. Laffont, Paris, 1997, 1483 p.

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Le contexte oriental Rappelons, à grands traits, les grandes étapes de l'expansion musulmane. Les quatre califes sages (AI-Rashidoûn) qui succèdent au Prophète Mahomet, mort en 632, restent à Médine (632-661). C'est donc essentiellement durant le règne de la première dynastie Ommeyyade, dont la capitale est Damas (661-750), que l'empire musulman s'étend, comme une traînée de poudre, jusqu'en Espagne avec la traversée du détroit devenu Gibraltar (du nom de l'officier arabe Tarek qui débarque en Andalousie en 711). Mais Constantinople résiste au siège musulman en 717 tandis que l'avancée de l'armée musulmane est bloquée à Poitiers en 732. La Palestine et la Syrie avaient été conquises entre 634 et 636. L'empereur byzantin, Héraclius, fut défait à Yarmouk en 636 et Jérusalem prise en 638. L'historiographie arabe rappelle la magnanimité du calife Omar qui a donné ordre à ses troupes qu'aucun mal ne soit fait aux chrétiens et à leurs Lieux Saints, notamment le Saint-Sépulcre (construit en 335). En 691, les Musulmans érigent le Dôme du Rocher et, en 705-715, la Mosquée d'AI-Aqsa sur les lieux du Temple. Jérusalem est désormais appelée par les Musulmans AI-Quds (la ville sainte), troisième lieu saint de l'Islam après La Mecque et Médine. Jérusalem et la Palestine connaissent alors une période de paix, voire même de prospérité. Les rois francs sont pleins de sollicitude pour les chrétiens palestiniens, surtout Charlemagne (768-814) qui entretient alors de cordiales relations avec le calife abbasside Haroun AI-Raschid (786-809). Quant aux empereurs de Byzance, ils n'ont toujours pas digéré leur éviction de Palestine et rêvent de la reconquérir. Nicéphore Phocas (963-969) réussit à reprendre la Crête (961), Chypre (965) et Antioche en Syrie du Nord (969). Son successeur, Jean Tzimiscès (969-976), ne parvient pas à libérer les Lieux Saints. Basile II (976-1025) jouit d'un prétexte en or pour se lancer à la reconquête de la Palestine où, pour la première fois, le calife du Caire Al-Hakim (996-1021) commence à persécuter les chrétiens et détruit le Saint-Sépulcre en 1009. Mais l'empereur byzantin est davantage préoccupé par la consolidation de ce qui est déjà reconquis au nord de la Syrie. Sur le plan administratif, la capitale de la Palestine est d'abord Ludd (Lydda), puis Rarnleh, fondée sous le calife Walid t'en 716. Et, au dire de l'historien arabe Yaqût, Jérusalem aurait, plus tard, été choisie. Formellement, ce sont les califes abbassides (749-1258) de Bagdad qui étendent leur autorité sur tout le Moyen-Orient. Mais les Toulounides (868-905) parviennent à libérer l'Égypte de leur autorité. Ils sont suivis par les Fatimides (973-1171). Ce sorit alors les nouveaux maîtres d'Égypte qui dominent la scène politique palestinienne. L'avènement des Croisades a lieu précisément dans ce contexte particulier marqué par le rejet par Le Caire de la tutelle du calife de Bagdad.

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Le monde arabo-musulman

à la veille des Croisades

À la veille des Croisades, un monde musulman s'était constitué mais, comme le souligne Albert Rourani, ce monde ne s'incarnait plus dans une entité politique unique. Trois monarques revendiquaient le titre de Calife: à Bagdad (les Abbassides), à Cordoue (les Ommeyyades) et au Caire (les Fatimides), et de nombreux princes avaient érigé des États souverains de fait. À l'intérieur de chaque zone dominée par un calife, des luttes intestines faisaient rage; et souvent les califes eux-mêmes étaient dépassés par les événements. Cela était surtout vrai pour le Moyen-Orient où les Seljoukides, une dynastie turque, adhérant à l'Islam sunnite, prirent Bagdad en 1055 en tant que souverains de fait sous la suzeraineté des Abbassides, enlevèrent des régions de l'Anatolie à l'empire de Byzance (10381194) et parvinrent même à arracher Jérusalem aux Fatimides d'Égypte en 1070 et Antioche (1084) aux Byzantins. Au lendemain de la mort de leur sultan, Malik Shâh (1092), commence un processus de décomposition qui, en particulier dans les zones extérieures comme la Syrie-Palestine qu'allait toucher la Croisade, aboutit à un «morcellement semianarchique» (1). L'empire se répartit en un grand nombre de principautés indépendantes luttant constamment entre elles, dans des guerres fratricides qui rappellent les luchas de taifas des princes arabes d'Espagne. En Égypte, après une période de calme (1074-1094), le califat du Caire fut de nouveau le théâtre d'affrontements politiques. La crise de succession de 1094 causa l'exil des chiites néo-ismaéliens qui jugeaient les Fatimides, pourtant chiites eux-mêmes, trop laxistes. Ayant consolidé leur autorité en Égypte, les Fatimides « tâchaient de surenchérir en zèle religieux sur les Seljoukides sunnites» (2). Cette confrontation se vérifiait sur Jérusalem, rétrocédée aux Fatimides en 1098, au grand dam des communautés chrétiennes davantage habituées à la tolérance religieuse des Arabes du nord et des Seljoukides. En effet, dans tous les pays intégrés à l'empire seljoukide, la situation des chrétiens était normalisée. Atziz, le conquérant de Jérusalem en 1070, installa un chrétien jacobite au commandement de la ville et même le patriarche grec Syméon fut autorisé à demeurer à Jérusalem, avant d'être exilé avec d'autres dignitaires melkites en 1099 par les Fatimides d'Égypte qui reprirent possession de la ville, comme on l'a vu, en 1098.

1 2

Georges Peyronnet;. L'Islam et la civilisation islamique vIt-xII siècles, Armand Colin, Paris, . 1992,p.I72. Claude Cahen, Orient et Occident au temps des Croisades, Aubier, Paris, 1983, p. 23.

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L'Occident à la veille des Croisades Nous devons à Claude Cahen une magistrale étude sur L'Orient et ['Occident au temps des Croisades qui nous permet de planter la toile de fond sur laquelle va s'inscrire toute l'épopée des Croisés. Au début du Xl siècle, la situation de l'Europe occidentale n'était guère brillante. Dans l'ensemble du monde germano-latin, le niveau culturel et économique était bas. L'Église, malgré ses possessions en Italie du centre, connaissait une profonde décadence. Hors d'elle, la principale puissance de l'Occident était le Saint-empire qui, avec l'Allemagne, exerçait une domination plus ou moins effective sur l'Italie du nord et du centre, jusque la rupture complète entre la Papauté et l'Empire dans la seconde moitié du Xl siècle. À côté de l'Empire, la France était un agrégat de grandes seigneuries parmi lesquelles émergent les duchés et comtés de Normandie, de Flandre, d'Acquitaine, de Toulouse-Provence et quelques autres. Les Normands, surtout, se faisaient remarquer par leur esprit d'entreprise, en conquérant l'Angleterre en 1066 ainsi que l'Italie méridionale. Ainsi l'Italie était l'objet de toutes les convoitises, germaniques au nord et au centre, et normandes au sud. Mais ses ports, souvent rivaux, étaient d'une grande vitalité et entretenaient, depuis longtemps, des relations commerciales régulières avec Byzance et le monde musulman. Certains ports italiens étaient d'ailleurs sous la dépendance théorique de l'empire byzantin, tel était le cas de Bari, Naples, Amalfi et surtout Venise qui bénéficiait d'une relation privilégiée depuis 1082. Mais il y avait aussi Gênes et Pise qui « tirèrent profit de l'éclipse d'Amalfi et de Bari à partir du moment où ces villes (1071 dans un cas, 1077 dans l'autre) passèrent sous le contrôle des Normands, ennemis mortels de Byzance» (1). De manière générale, tous ces ports italiens vont bénéficier des Croisades; mais il serait erroné de croire qu'ils les auraient appelées de leurs vœux, ou d'imaginer que le commerce occidental avec le Levant ait commencé avec la Croisade. Quels étaient les rapports de l'Europe occidentale avec Byzance? Depuis 1054, le schisme était consommé entre la partie occidentale de la chrétienté, dirigée par Rome, et la partie orientale, dirigée par Constantinople. Or, en cette moitié du xr siècle, Byzance se trouvait menacée sur deux fronts: en Italie, elle perdit les ports de Bari et d'Amalfi, ainsi que ses possessions en Italie méridionale au profit des Normands et, en Asie mineure, en 1071, les Turcs seljoulddes écrasèrent ses troupes à Mantzikert et prirent possession de presque toute l'Asie Mineure.

I

Henri Pradelle, Les Croisades, Desclée, Bruxelles, 1994, p. 30.

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C'est sans doute cette poussée seljoukide qui allait amener l'empereur Michel VII, en 1073, à demander au pape Grégoire VII de venir au secours des chrétiens d'Orient. Le pape s'était montré sensible à l'appel à l'aide mais sa querelle avec l'empire germanique amena l'abandon d'un projet de Croisade. Les négociations entre Constantinople et Rome reprirent en 1089 entre le pape Urbain II et Alexis t', empereur de Byzance (1081-1118), qui cherchaient à
« s'assurer chacun l'appui de l'autre, le premier contre l'empereur Henri VI, le

second contre les Normands» (1). Au Concile de Plaisance (1095), une délégation byzantine vint à nouveau requérir l'aide militaire de l'Occident pour la défense de l'empire d'Orient contre les empiètements incessants des Seljoukides turcs. Mais il ne s'agissait aucunement, aux yeux des Byzantins, de déclencher une guerre sainte contre les Turcs ou les Arabes, dont l'aboutissement serait la prise de Jérusalem. L'empereur Alexis de Constantinople demandait du secours pour endiguer l'avance des Seljoukides et rétablir l'intégrité du territoire impérial, comme le rappelle fort justement Jacques Heers dans un excellent ouvrage sur la première Croisade2. Or, comme le souligne ironiquement Claude Cahen «l'Occident lui envoya une armée pour conquérir la Terre Sainte », car « seul ce but pouvait émouvoir la chrétienté latine» (3). Ainsi, la Croisade qui s'organisait, à l'appel du pape Urbain II, était une substitution d'objectif, le but ultime en étant non pas, comme l'affirme le Grand Larousse Encyclopédique, de venir au secours de l'empire byzantin assailli (4), mais de recréer en Orient un royaume chrétien d'allégeance papale et, par ricochet, de développer le commerce avec l'Orient par-delà l'emprise des musulmans sur la Méditerranée. Parler de Croisades byzantines pour qualifier les tentatives de Basileus de Constantinople pour reconquérir les terres perdues, dont la Palestine, entre 963 et 976, n'a pas de sens. D'une part, le Basileus n'est pas un chef religieux et, d'autre part, l'idée de guerre sainte n'a jamais pu s'implanter dans les esprits byzantins (5).

1 Cécile Morrison, Les Croisades, Que sais-je ?, Paris, 1969, p. 18. 2 « Si les Francs furent priés d'aider Byzance et d'envoyer des troupes en Orient, ce ne fut pas le fait d'une entente entre les Églises, ni non plus pour répondre à une attente des chrétiens. Les démarches essentiellement de nature politique et militaire sont venues de l'Empereur» qui cherchait à «défendre sa ville de Constantinople et ce qui lui restait de territoires en Asie ». Jacques Heers, Libérer Jérusalem: la première Croisade, 1095-1107, Perrin, Paris, 1995, p. 56. 3 Ibidem, p. 60. 4 Grand Dictionnaire Larousse Encyclopédique, Paris, 1962, art. Croisade. 5 Jacques Ruelland, Histoire de la Guerre Sainte, Presses Universitaires de France, Paris, 1993, p.88.

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La première Croisade La Croisade a été un fait occidental, surtout franc, et une affaire du pape. Rien de surprenant, dès lors, à ce que, rapidement, des heurts se produisirent, en divers endroits, entre Latins et Byzantins et que la quatrième Croisade ait été déviée contre les Byzantins. Le projet de Croisade s'est cristallisé, après l'affermissement de l'autorité papale face à l'empereur Henri IV, lors du Concile de Plaisance (1095) et surtout lors du Concile de Clermont (novembre 1095). On ne dispose pas du discours de clôture prononcé par le pape Urbain II le 27 novembre, mais il est certain qu'il y appela les fidèles d'Occident à «secourir les chrétiens d'Orient, à délivrer Jérusalem» et à faire le vœu de «prendre la croix ». Ceux qui répondirent à l'appel furent appelés Cruce segnati (les croisés) ou milites Christi (les soldats de Dieu). Dès le 1erdécembre 1095, la Croisade fut assurée du concours de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et de Provence, puis plus tard, de celui de Godefroy de Bouillon, duc de Basse Lotharingie et de son frère Baudouin de Boulogne, ainsi que de Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe tr, et Bohémond de Tarente. Urbain II avait fixé au 15 août 1096 la date du départ de l'expédition guerrière dont il avait désigné le chef: Adémar, l'évêque de Puy. Mais bien avant cette date, une Croisade populaire, dirigée par Pierre l'Ermite cr était déjà arrivée à Constantinople (1 août 1096), après avoir sévi en cours de route contre les juifs d'Europe, «ennemis de la foi chrétienne », et commis les pires pillages. Après avoir traversé le Bosphore, les croisés de Pierre l'Ermite furent exterminés par les Turcs (21 octobre 1096) à la grande jubilation du Basileus de Constantinople qui trouvait ces croisés pauvres bien encombrants et portés au pillage. La Croisade des Princes s'est ébranlée en octobre 1096, en armées distinctes et empruntant des itinéraires uniquement terrestres. Échaudé par la mauvaise expérience de la Croisade populaire, l'empereur byzantin, Alexis, va tendre vers un seul but: «obtenir de ces princes, au fur et à mesure de leur arrivée à Constantinople, un serment de fidélité destiné à préserver les intérêts de l'empire» (I). C'est ce que firent Hugues de Vermandois, Godefroy de Bouillon (après un refus initial), Bohémond le Normand, et les autres princes. En mai 1097, les croisés étaient donc en Asie Mineure. Le 19 juin, la garnison turque rendit Nicée aux Byzantins. Mais désormais les croisés vont agir pour leur propre compte, et non en tant que mercenaires de l'empereur. C'est ainsi que Baudouin de Boulogne établit à Edesse le premier comté croisé (1098) tandis que Bohémond se rendit maître d'Antioche après avoir remporté une victoire militaire
I Jean Flori, lA première Croisade: l'Occident chrétien contre l'Islam, Complexe, Bruxelles, 1992.

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sur Kerbogha (le 28 juin 1098), suscitant la jalousie de Raymond de Toulouse qui invoquait le respect des droits de l'empereur byzantin. Ainsi, s'étant rapidement rendus maîtres de Nicée, Edesse et Antioche, les croisés arrivèrent en Syrie où ils se trouvèrent en présence de populations très enracinées dans le territoire, musulmanes en majorité, mais cohabitant en bonne intelligence avec de grosses minorités chrétiennes de rite oriental. Pour les croisés latins, ces chrétiens étaient d'allégeance byzantine ou appartenaient aux Églises hérétiques et, de surcroît, parlaient souvent la même langue que les musulmans. Et les croisés n'avaient nullement l'intention de les traiter beaucoup mieux que les musulmans. À part les Arméniens (qui voyaient dans les Francs un nouveau rempart contre les Turcs) et les maronites du Liban qui firent aux croisés un bon accueil, les autres chrétiens eurent beaucoup à souffrir. Les Jacobites, en particulier, se virent dépouillés de leurs églises et de leurs terres. Ce traitement amène Claude Cahen à faire ce commentaire acerbe: «Si les Francs étaient venus au secours de la chrétienté in abstracto, il ne s'ensuivait pas qu'ils étaient venus indifféremment au secours de n'importe quels chrétiens, a fortiori des gens de rite grec, influents dans les grandes villes du Nord et à Jérusalem: car ces "Grecs" leur étaient suspects de complicité avec Byzance, même s'ils auraient souhaité avoir dans les questions religieuses une attitude plus réservée» (1). Cette méfiance à l'égard des chrétiens d'Orient explique d'ailleurs la grande réticence de ceux-ci à apporter leur concours aux croisés, comme lors du siège d'Antioche où il a fallu sept mois pour en venir à bout. C'est seulement le 13 janvier 1099 que l'armée croisée prit enfin la route de Jérusalem, but avoué de la Croisade, remontant d'abord l'Oronte et rejoignant ensuite la côte au niveau de Marac1ée puis de Tortose (Tartousse). Quittant Tripoli le 16 mai 1099, les croisés arrivèrent le 19 à Sidon, le 25 à Césarée, le 3 juin à Ramleh où ils installèrent un évêque latin, Robert de Rouen. Le 6 juin, un détachement de l'armée croisée poussa une pointe jusqu'à Bethléem pendant que l'essentiel des troupes commençait, le 7 juin, le siège de Jérusalem qui devait être prise d'assaut, le 15 juillet 1099. L'assaut fut suivi d'un horrible massacre rapporté avec horreur par les chroniqueurs chrétiens eux-mêmes (2). Une Histoire Anonyme de la Première Croisade citée par C. Morrisson, raconte l'entrée des croisés à Jérusalem: «Entrés dans la ville, les pèlerins poursuivaient, massacraient les Sarrasins jusqu'au Temple de Salomon [...] OÙ il y a un tel carnage que les nôtres marchaient dans le sang jusqu'aux chevilles [...] Les croisés coururent bientôt par toute la ville, raflant l'or et l'argent, les chevaux et les mulets et pillant les maisons qui regorgeaient de richesses. Puis, tout heureux et pleurant de joie, les

1 Claude Caben, op. cit., p. 73.
2 Guillaume de Tyr, Historia Orientalis, trad. fro de Guizot sous le titre Histoire de France, 1. XVI, 1824, pp. 454-455. des Croisades, collection de mémoires relatifs à l'Histoire

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nôtres allèrent adorer le Sépulcre de Notre Sauveur Jésus-Christ et s'acquittèrent de leur dette envers lui» (1). Ces massacres sont confirmés par les chroniqueurs musulmans. Ainsi Ibn AIAthir rapporte que « la population de la ville sainte fut passée au fil de l'épée, et les Franj massacrèrent les musulmans pendant une semaine. Dans la mosquée d'AI-Aqsa, ils tuèrent plus de soixante-dix mille personnes ». Ibn AI-Qalanissi ajoute cette précision: «les juifs furent rassemblés dans leur synagogue et les Franj les y brulèrent vifs. Ils détruisirent aussi les monuments des Saints et le tombeau d'Abraham -la paix soit sur lui» (2). Jérusalem prise, les chefs croisés élirent Godefroy de Bouillon. Il se contenta donc du titre d'« avoué du Saint-Sépulcre» (3). Installé dans sa nouvelle fonction, Godefroy repartit immédiatement à la rencontre de l'armée égyptienne arrivant du Caire, le 12 août 1099, et la repoussa à Ascalon. Mais il mourut un an après, le 18 juillet 1100, lors du siège de la ville d'Acre, atteint par une flèche, relate Ibn AI-Qalanissi, ou frappé par une épidémie, selon d'autres sources. À la mort inopinée de Godefroy, son frère, Baudouin de Boulogne (1100-1118), recueillit la succession, prit le titre de roi et se fit sacrer le jour de NoëlllOO dans la basilique de Bethléem. Le nouveau roi réussit à conquérir la plus grande partie du littoral palestinien. Entre-temps, Bohémond s'était installé à Antioche, faisant de la principauté une puissance régionale. Tandis que Saint -Gilles s'était installé dès 1103 aux abords de Tripoli où il fit construire une forteresse (Qalaat Saint-Gilles), incendiée en 1104 par les hommes du qadi de la ville, Fakhr El Moulk. Amin Maalouf raconte que Saint-Gilles fut gravement brûlé lors de cet incendie et mourut cinq mois après (4). En définitive, il y eut en Orient, non plus un seul Orient latin, mais quatre États: le Comté d'Edesse constitué par Baudouin, la Principauté d'Antioche de Bohémond (qui mourut en 1111), le petit Comté de Tripoli de Saint-Gilles et le Royaume de Jérusalem« auquel la Ville Sainte conférait un prestige particulier ». C'est sur la destinée de ce royaume que présida Baudouin de Boulogne de 1100 à 1118. Baudouin t' fit venir en Palestine toutes les communautés de chrétiens indigènes, tant syriaques que grecques, dispersées à travers la Syrie musulmane et la Transjordanie. Ainsi, commente René Gousset: «se créa dans les villes et aussi dans les campagnes un peuplement chrétien de langue arabe dans lequel les cadres politiques et militaires francs trouvèrent leur point d'appui» (5).
1 2 3 C. Morrisson, op. eit., p. 32. Amin Maalouf, op. eit., p. 69. René Gousset, L'épopée des Croisades, Perrin, Paris, 1995, p.46. Godefroy ne prit pas le titre royaL TIse refusa, dit la tradition, à ceindre une couronne d'or, là où le Christ n'avait porté qu'une couronne d'épines. Amin Maalouf, op. cit., p. 96. Op. cit., p. 87.

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Progressivement, les conquérants francs prenaient goût à la vie orientale et se levantinisaient. Le chapelain de Baudouin r', le chroniqueur Foucher de Chartres l'avoue: « Occidentaux, nous voilà transformés en habitants de l'Orient, l'Italien ou le Français d'hier est devenu, transplanté, un Galiléen ou un Palestinien [...]. Nous nous servons tour à tour des diverses langues du pays. Le colon est devenu un indigène; l'immigré s'assimile à l'habitant. Chaque jour des parents et des amis viennent d'Occident pour nous rejoindre. Ils n'hésitent pas à abandonner làbas tout ce qu'ils possédaient. En effet, celui qui, là-bas, était pauvre, atteint ici l'opulence» (1). Baudouin II (1118-1131) continua la conquête de la côte palestinienne, assura lui-même la régence d'Antioche au moment de la capture de son titulaire et nomma à Edesse un de ses partisans. À sa mort, en 1131, le pouvoir royal échut au comte Foulques d'Anjou (1131-1143). Celui-ci avait récemment débarqué en Palestine (printemps 1129) et épousé la fille de Baudouin Mélissad, le comte d'Anjoul, le 2 juin 1120. Mais, commente le chroniqueur arabe Ibn AI-Qalanissi, il « n'était pas sûr dans son jugement ni efficace dans son administration si bien que la perte de Baudouin plongea les Franj dans le trouble et le désordre» (2). Malgré ce jugement sévère, les spécialistes lui reconnaissent l'habileté d'avoir adopté une politique favorable à l'émir de Damas pour le soutenir contre son puissant rival, l'émir Zengi de Mossoul.
La riposte musulmane

Les succès remportés par les croisés, que les arabes ont surtout qualifiés de Franj (Francs), étaient davantage liés à la totale désunion du monde musulman d'alors. Cette désunion, issue de rivalités d'ordres ethnique et religieux dressaient les Sunnites contre les Chiites, les Turcs contre les Arabes, et même les Turcs entre eux et les Arabes entre eux. Il n'était d'ailleurs pas rare de voir des princes, des émirs ou des gouverneurs arabes ou turcs trouver des alliances auprès des croisés, dans leurs luttes fratricides. Mais, vingt-sept ans après l'établissement du Royaume Latin de Jérusalem, prenait naissance en Syrie du nord une nouvelle dynastie musulmane qui allait changer le cours des événements: c'était la dynastie des Zengides (1127-1174). Tout commença avec la nomination par le sultan Seljoukide de Bagdad, en 1127, de l'atabeg (tuteur) de son fils, émir de Mossoul. Rapidement cet émir, Zengi, se rendit maître d'Alep et étendit son pouvoir à Homs, Hama, Baalbek et surtout Edesse (1144), le comté croisé dont il expulsa les Latins et les Arméniens mais non les Jacobites qu'il « eut l'habileté de protéger» (3).
1 2 3 Cité par R. Gousset, p. 87. Amin Maalouf, op. cil., p. 139. Georges Peyronnet, op. cir., p. 177.

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Lorsque Zengi mourut le 14 septembre 1046, assassiné par ses esclaves, son héritage fut partagé entre ses deux fils: l'aîné reçut les territoires du Sud en Mésopotamie avec Mossoul pour capitale; le cadet Nour El Din (Lumière de la foi) obtint la Syrie et résida à Alep. C'est à cet émir qu'incombait la tâche de faire face aux nouvelles Croisades qui partaient pour l'Orient. En effet, commente Flori, «les conquêtes latines, pour subsister, exigeaient donc toujours plus d'hommes, toujours plus de finances, constituant pour l'Occident chrétien un véritable abcès de fixation» (1). Chronologie des autres Croisades Dans de très nombreux ouvrages consacrés aux Croisades, on donne une liste standard de huit Croisades. Nous avons suivi le déroulement de la première Croisade (1095-1099), avec la prise de Jérusalem (1099) et la fondation des quatre États latins. Il convient ici de passer en revue, de manière fort succincte, les sept autres. La deuxième Croisade (1146-1149) Elle fut provoquée par la chute d'Edesse aux mains de Zengi en 1144. La nouvelle de la reconquête d'Edesse fut saluée dans la joie par le monde musulman; le calife de Bagdad s'était même empressé de conférer à Zengi les titres prestigieux de Al-Malek AI-Mansour (le roi victorieux) et Zain el Islam (ornement de l'Islam). En revanche, la reconquête d'Edesse plongea l'Occident dans la consternation. Le pape Eugène III publia une bulle appelant à la Croisade (1145) et la prédication en fut confiée à Saint Bernard de Clairvaux. Le roi de France, Louis VII prit la croix à Vezelay, l'empereur Conrad III à Spire. Mais la traversée de l'Asie Mineure fut pour les deux armées un échec cuisant. L'armée de Conrad III fut écrasée par les Turcs à Dorylée (le 25 octobre 1147) mais le roi Conrad III parvint à Jérusalem, tandis que celle de Louis VII, à l'instigation de la reine mère Mélissandre qui exerçait à Jérusalem la régence au nom de son jeune fils, Baudouin III (1144-1162), préféra à la reconquête d'Edesse une expédition sur Damas (24 juillet 1148), le seul émirat qui fut disposé à collaborer avec les Franj. Toute l'entreprise finit dans la débandade. La victoire musulmane était due, sans doute, à l'habileté guerrière de Nour El Din. Mais celui-ci ne parvint à soumettre la ville de Damas que bien plus tard, le dimanche 25 avril 1154, à la grande satisfaction d'une population lasse de tant d'années de guerre. En Palestine, le Royaume Latin eut un nouveau roi à partir de février 1163 : Amaury (1163-1174), deuxième fils de Foulque, frère de Baudouin II et né,
1 Jean Flori, op. cil., p. 239.

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comme ce dernier, en Palestine. Plus audacieux que sage, le nouveau roi, enhardi par la prise d'Ascalon en 1153 par les chevaliers occidentaux, crut que le pays du Nil était à sa portée. Son armée prit donc le chemin de l'Égypte mais l'invasion tourna court et Amaury dut rebrousser chemin. Il réitéra l'expérience plusieurs fois (entre 1163 et 1169) mais toujours sans succès. Toutefois, maigre consolation, Amaury avait réussi à établir un protectorat franc sur l'Égypte, en échange de son soutien aux Égyptiens face à leurs rivaux syriens, ce qui lui assurait un tribut annuel de cent mille pièces d'or. Saladin et la fin du premier Royaume de Jérusalem En Égypte même, un envoyé de Nour El Din de Syrie, Charkouk, devint le vizir du calife en 1169. Et quand Charkouk disparut, il fut remplacé par son neveu Saladin (1138-1193). À la mort du jeune calife fatimide AI-Adid, Saladin s'empara du pouvoir et se fixa un double objectif: la restauration du sunnisme en Égypte et la destruction du royaume franc de Palestine. À la mort de Nour El Din (1174), Saladin se déclara indépendant, enleva la Syrie (1174-1183) encerclant de la sorte le Royaume de Jérusalem auquel avait succédé, à la mort de Amaury (1174), son fils Baudouin IV (1174-1185). Atteint par la lèpre (1), Baudouin IV mourut le 16 mars 1185. Le trône revint, par mariage, à Guy de Lusignan, époux de la sœur du roi et donc héritière du trône. À l'assaut final de Saladin sur le royaume franc, ne manquait que l'occasion. Celle-ci lui fut offerte par les actes de brigandage de Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, mais aussi, par mariage, seigneur d'Outre-Jourdain et maître des citadelles de Kérak et de Montréal. Ce prince pillard avait, déjà en 1182, attaqué une caravane se rendant à La Mecque et en 1183, envoyé ses chevaliers piller les côtes du Hedjaz; au début de 1187, il détroussa une caravane se rendant à Damas. C'en était trop. Saladin décida d'en découdre avec le Royaume latin et le Prince Amât (Renaud de Châtillon). Le 4 juillet 1187, les forces croisées furent écrasées à Hittin en Palestine. La vie de Guy de Lusignan fut épargnée mais Saladin exécuta lui-même, comme il l'avait juré, Renaud de Châtillon, seigneur d'AIKarak (2). L'armée musulmane reconquit tous les ports palestiniens. Le 2 octobre 1187, la ville de Jérusalem se rendit. Il n'y eut pas de massacre (mais les habitants ont dû racheter leur liberté) et le Saint-Sépulcre ne fut pas détruit, ce qui tout naturellement contribua à la réputation de magnanimité de ce héros devenu légendaire en Occident.

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P. Aubé, Baudouin IVde Jérusalem: le roi lépreux, Tallandier, Paris, 1981. Voir le récit de son exécution par Imad Ad-dine (1125-1201), secrétaire de Saladin, dans Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des Croisades, Sindbad, Paris, 1977, pp. 160-161.

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La troisième Croisade, 1189-1192 «Après la chute de Jérusalem, raconte le chroniqueur arabe Ibn al-Athir, les Franj se sont habillés en noir, et ils sont partis au-delà des mers, afin de demander aide et secours dans toutes les contrées, notamment à Rome la Grande. Pour inciter les gens à la vengeance, ils portaient un dessin représentant le Messie, la paix soit sur lui, tout ensanglanté, avec un Arabe qui le rouait de coups» (1). De fait, dès que la nouvelle de la reconquête de Jérusalem fut parvenue en Europe, le pape appela à la Croisade, en confia la prédication à Guillaume, archevêque de Tyr. En 1188, les rois Philippe Auguste, de France, et Richard Cœur de Lion, d'Angleterre, prirent la mer et l'empereur Frédéric î Barberousse la voie de terre. Au cours de sa traversée de l'Asie Mineure (1190), l'empereur allemand se noya (le 10 juin 1190) en traversant le Salef (Cilière), un cours d'eau, raconte Ibn AI-Athir, « où l'eau arrive à peine à la hanche ». Déjà éprouvée par les harcèlements, son armée se dispersa. Une partie des soldats rejoignit les rangs de Guy de Lusignan pour assiéger Saint-Jean-d'Acre en Palestine. Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion prirent la mer à Messine en Sicile au printemps 1191. Le roi de France partit le premier, le 30 mars; le 20 avril 1191, il débarqua dans le voisinage d'Acre, suivi, début juin, par le roi d'Angleterre. Acre fut reprise le 12 juillet 1191 et le roi de France repartit chez lui. À la tête d'une puissante armée, stationnée sur la côte, Richard a préféré négocier avec Saladin le sort de Jérusalem. S'engagea alors une de ces shuttle diplomacy (navettes diplomatiques) entre les émissaires de Saladin et de Richard qui, compte-tenu de l'actualité toujours brûlante du problème de Jérusalem, demeure riche d'enseignements. «S'agissant de Jérusalem, insista Richard dans un message qu'il fit envoyer à Saladin par l'entremise du frère de celui-ci, AI-Adel, c'est notre lieu de culte et nous n'accepterons jamais d'y renoncer, même si nous devions nous battre jusqu'au dernier. » La réponse de Saladin fut cinglante: «La ville sainte est autant à nous qu'à vous; elle est même plus importante pour nous, car c'est vers elle que notre prophète a accompli son miraculeux voyage nocturne et c'est là que notre communauté sera réunie le jour du jugement dernier. Il est donc exclu pour nous que nous l'abandonnions. Jamais les musulmans ne l'admettraient» (2). Les négociations traînèrent en longueur et, au début de 1192, une paix fut signée pour cinq ans, en vertu de laquelle les Franj conservaient la zone côtière allant de Tyr à Jaffa et reconnaissaient l'autorité de Saladin sur le reste du pays, y

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Cité par Amin Maalouf. op. cit., p. 236. Amin Maalouf, op. cit., p. 243.

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compris Jérusalem. Quelques mois plus tard, le 4 mars 1193, Saladin mourait à Damas. La troisième Croisade n'avait pas réussi à reprendre Jérusalem mais le Royaume d'Acre fut installé à Chypre, dont Richard Cœur de Lion avait chassé les byzantins. La quatrième Croisade (1202.1204) Quand AI-Adel prit la succession de Saladin, il respecta la trêve signée avec les Franj, malgré une nouvelle expédition, envoyée en Orient par l'empereur allemand Henri VI, vers Constantinople et déviée vers Jérusalem sans qu'elle ait pu l'atteindre, du fait de la mort de l'empereur. Le r' juillet 1198, une nouvelle trêve fut signée pour une durée de cinCJans et huit mois. AI-Adel la mit à profit pour s'entendre avec les marchands italiens, surtout les Vénitiens, pour les convaincre de ne plus assurer de transport de corps expéditionnaire croisé vers l'Égypte ou la Syrie, en échange d'avantages commerciaux. Il confia l'engagement de pourparlers avec la République de Venise à son fils AI-Kamel, vice-roi d'Égypte. Entre-temps, le pape Innocent III appelait à une nouvelle Croisade et en confiait la direction à Baudouin IX, comte de Flandre, à Boniface de Montferrat et au doge Dandolo. Arrivés à Venise, les croisés durent s'acquitter d'un droit de passage. «En guise de paiement, écrit Jacques Ruelland, ils conquirent, pour le compte des Vénitiens, la ville hongroise de Zara. Après quoi, la Croisade se laissa dévier vers Constantinople afin de secourir l'empereur byzantin Isaac II Ange, que venait de détrôner son frère Alexis III et qui appelait les croisés à son secours» (1). L'histoire raconte qu'en juin 1203, la flotte vénitienne arriva devant Constantinople. Isaac II fut rétabli sur le trône mais mourut rapidement. Les croisés dévastèrent Constantinople, partagèrent le butin avec les Vénitiens et fondèrent, en 1204, l'empire latin de Constantinople dont Baudouin de Flandre devint le souverain. Ainsi, cette Croisade déviée fut appelée Croisade de l'intérêt (2) car, en se dirigeant vers Constantinople où la terre grecque offrait de meilleures perspectives à ces nombreux chevaliers venus chercher fortune en Orient, elle a privé les Franj de Syrie-Palestine des bénéfices espérés et les a contraints à demander au sultan, en 1204, la reconduction de la trêve. En 1210, le royaume d'Acre échût, à la faveur d'un mariage, à Jean de Brienne, arrivé récemment d'Occident. L'empire latin de Constantinople qui dura de 1204 à 1261 aboutit à l'affaiblissement de l'empire byzantin. À partir de cette date, commente Raymond Stambouli, «la haine des Orthodoxes pour les Latins est devenue un élément
1 1. Ruelland, op. cil., p. 80. 2 Henri Platelle, op. cit., p. 79.

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primordial de la conscience nationale byzantine, inséparable de l'orthodoxie ellemême» (1). Et F. Braudel d'ajouter: «[...] Plutôt que de se soumettre au culte catholique, les Grecs préférèrent se donner aux Turcs. Pourquoi? Parce que les Turcs ont été d'ordinaire tolérants, qu'ils n'ont jamais cherché à faire du prosélytisme, qu'ils n'ont jamais gêné l'exercice du culte orthodoxe. Régulièrement, le clergé grec s'est trouvé ainsi au rang des adversaires les plus obstinés de Venise et

des Occidentaux en général [...] » (2).
La cinquième Croisade (1217-1219) Appelée la Croisade hongroise, la cinquième Croisade avait été voulue par les papes Innocent III et Honorius III et confiée au roi André de Hongrie et au duc d'Autriche qui débarquèrent à Acre en septembre 1217, mais ne réussirent pas à défaire l'armée musulmane en Palestine. Le roi André, malade, regagna son pays en 1218. Mais Jean de Brienne, roi d'Acre et roi nominal de Jérusalem, décida d'utiliser les nouveaux renforts pour attaquer DaIniette en Égypte, dans l'espoir de l'échanger contre Jérusalem. Après un long siège, Damiette est effectivement occupée. Le sultan Malik-al Kamil, un neveu de Saladin, proposa au roi Jean de Brienne de lui rétrocéder Jérusalem contre l'abandon de l'Égypte. Celui-ci était enclin à accepter cet échange mais il en fut dissuadé par le légat Pélage, un cardinal espagnol et partisan de la guerre à outrance, qui voulait marcher sur Le Caire au moment des crues du Nil (juillet 1221). Cernée par les eaux, l'armée croisée accepta la retraite contre l'abandon de Damiette. Cette Croisade est souvent mentionnée dans les livres historiques pour illustrer la stupidité et l'entêtement des croisés fraîchement arrivés en Orient et qui, par ignorance des subtilités de la politique orientale, ont été la risée des croisés installés et souvent levantinisés. Tel fut le cas du cardinal Pélage. Mais cette Croisade est devenue célèbre par la rencontre de Saint-François d'Assise et du sultan AI-Kamel (1219) au cours de laquelle Saint François, qui était opposé à la guerre, a tenté vainement de convertir le sultan au christianisme (3). La sixième Croisade (1228-1229) Après le mariage de l'héritière du royaume de Jérusalem, la fille de Jean de Brienne, avec l'empereur Frédéric II en 1225, celui-ci devenait «roi de Jérusa-

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Raymond Stambouli, Les Clefs de Jérusalem: deux Croisades françaises en Égypte. 1200-1250, L'Harmattan, Paris, 1991, p. 22. F. Braudel, lA Méditerranée au temps de Philippe Il, Armand Colin, Paris, éd. 1990, pp. 497-498. Stambouli, op. cil., pp. 80-89.

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lem» (1) et avait comme un devoir de Croisade. Or cet empereur, élevé à Palerme, pétri de culture islamique, maîtrisant parfaitement la langue arabe, n'avait nullement envie de se lancer dans une telle aventure. Excommunié par le pape pour ses teq~iversations, Frédéric II fut approché par l'émissaire du sultan AI-Kamel d'Egypte qui lui proposait de reprendre possession de Jérusalem sans devoir livrer bataille. Brouillé avec son frère AI-Moazzam de Damas, AI-Kamel ne voyait pas d'un mauvais œil la création d'un État tampon franc entre la Syrie et l'Égypte qui mettrait celle-ci à l'abri des entreprises guerrières de celle-là. Ainsi lorsque, après de longs atermoiements, Frédéric II débarqua à Acre en septembre 1228 avec une petite armée, il crut pouvoir rentrer à Jérusalem et en prendre fièrement possession. D'autant que, depuis son mariage (9 novembre 1225) avec Isabelle, fille de la Reine de Jérusalem, Marie de Montferrat et de Jean de Brienne, il avait droit au titre prestigieux de Roi de Jérusalem. Entre-temps, la mort d'AI-Moazzam, en novembre 1227, avait rendu caduque la proposition d'AI-Kamel à Frédéric II. En effet, le successeur d'AI-Moazzam à Damas était son jeune fils Al-Nasser qui ne représentait plus aucun danger pour l'Égypte. Bien plus, le sultan du Caire ne put s'empêcher de songer à s'emparer lui-même de Damas et de la Palestine. AI-Kamel se trouvait face à un terrible dilemme. D'une part, il se sentait moralement engagé à l'égard de Frédéric II qui ne pouvait pas souffrir un échec qui l'aurait déshonoré. D'ailleurs l'Empereur suppliait le Sultan de lui sauver la face: «Je suis ton ami, écrivait-il à El Kâmil. Tu n'ignores pas combien je suis au-dessus des princes d'Occident. C'est toi qui m'as engagé à venir ici. Les rois et le Pape sont instruits de mon voyage. Si je m'en retournais sans avoir rien obtenu, je perdrais toute considération à leurs yeux» (2). Mais, d'autre part, Al Kamel ne pouvait offrir Jérusalem sur un plateau d'argent, ce qui aurait amené les musulmans à l'accuser de trahison. Aussi, après un combat davantage fictif que réel, les deux princes signèrent le traité de Jaffa (11 février 1229) en vertu duquel Bethléem, Jérusalem et Nazareth, ainsi qu'un corridor reliant la côte à la capitale, furent rendus aux chrétiens. Le 17 mars 1229, l'empereur excommunié faisait une entrée solennelle à Jérusalem et se faisait couronner roi de Jérusalem au Saint Sépulcre, en l'absence du patriarche Gérold, parti pour Saint Jean d'Acre en un geste d'opposition à l'empereur excommunié. Seuls les chevaliers teutoniques défilèrent devant le roi. Dégoûté par l'attitude du clergé latin et des barons francs de Syrie qui obéissaient aux directives du pape, Frédéric II rembarque le 1ermai 1929 pour l'Italie où le pape Grégoire venait de faire envahir par les Guelfes ses possessions napolitaines.
1 Jean de Brienne avait exercé le pouvoir en tant que prince consort de sa femme Isabelle de Montferrat, héritière légitime; après la mort de celle-ci en 1212, il l'avait conservé en tant que tuteur de sa fille. Mais celle-ci, âgée de quatorze ans en 1225, devenait majeure du fait de son mariage et donc l'héritière du Royaume de Jérusalem qui passe à Frédéric If. Lettre rapportée par le chroniqueur arabe, Dhahabi et citée par René Gousset, op. cil., p. 261.

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Dès que la nouvelle de la livraison de la Ville sainte fut connue, « une véritable tempête secoua les pays d'Islam », raconte un chroniqueur arabe. Le roi Al-Nasser de Damas dénonça la trahison du maître d'Égypte mais, dans l'affrontement qui s'ensuivit, c'est l'Égypte qui sortit victorieuse. Al-Nasser abandonna Damas et se réfugia dans la forteresse d'Al-Karak, à l'est du Jourdain. Anticipant sur la fin de la trêve de dix ans, prévue par le traité de Jaffa (1229), une véritable Croisade, non reprise dans les listes traditionnelles, a conduit en Palestine Thibaut IV, roi de Navarre et comte de Champagne, le duc de Bourgogne, Hugues IV, et Richard de Cornouailles, frère du roi d'Angleterre et beau-frère de Frédéric II. Thibaut de Champagne reprit Jérusalem occupée par l'Égypte à l'expiration de la trêve. Quant à Richard, il parvint à obtenir du sultan égyptien, AI-Saleh Ayyoub (1240-1249) la restitution aux chrétiens de toute la Galilée avec la ville de Tibériade. Après son départ, ses barons se tournèrent vers Damas pour obtenir davantage de concessions. Ce renversement d'alliance n'était pas du goût des Égyptiens qui firent appel aux troupes khwarezmiennes refoulées de Mésopotamie par l'avance mongole, reprirent Jérusalem et anéantirent l'armée franco-damasquine à Gaza le 17 octobre 1244. Le sultan d'Égypte entreprit alors de reprendre la Palestine du centre et du nord ainsi que la vallée du Jourdain et d'imposer son autorité. Entre-temps, le fils de Frédéric Il, Conrad IV était devenu roi de Jérusalem (1243), royauté devenue théorique après la reprise de Jérusalem en 1244. Les autres territoires ne constituaient plus des États croisés mais des établissements isolés dont la rivalité accroissait l'impuissance (1). La septième Croisade (1248-1254) L'anéantissement de l'armée du royaume latin suscita une vive émotion au Concile de Lyon réuni par le pape Innocent IV en 1245 et renforça la décision du roi Louis IX qui avait miraculeusement vaincu la maladie en 1244 de partir au secours de l'Orient latin. Parti d'Aigues-Mortes et de Marseille (le 25 août 1248), la flotte française prit la direction de Chypre où régnaient les Lusignans, de souche vendéenne. Après de longs préparatifs, l'armée croisée s'empara de Damiette en Égypte et, réitérant ensuite l'erreur de la cinquième Croisade, marcha sur Le Caire, refusant l'offre du sultan de rendre Jérusalem, Ascalon et la Galilé~ orientale en échange du départ des croisés. C'est Robert d'Artois, frère du roi Louis IX qui se chargea de faire repousser cette proposition: «Pourquoi, dit-il, traiter avec un infidèle, de plus vaincu et moribond? ».
I Cécile Morrison, op. cit., p. 70.

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Ainsi, commente R. Stambouli: «L'ivresse de la force, de la victoire miraculeuse, l'emporte sur toute sagesse politique» (1). Et le 20 novembre 1249, la marche sur Le Caire commençait. Le 23 novembre, le sultan d'Égypte, AI-Saleh Ayyoub, mourait à la suite d'un ulcère, alors que les croisés se dirigeaient vers Mansourah. Très habilement, la femme du sultan, Sagar Al Dur (l'arbre des perles), cacha la nouvelle de la mort du sultan au peuple égyptien pour ne pas démoraliser les troupes. L'armée croisée fut donc défaite à Al-Mansourah et dut capituler (6 avril 1250). Louis IX obtint sa libération personnelle contre la restitution de Damiette et partit le 8 mai 1250 pour la Palestine. Durant sa captivité en Égypte, le Roi Louis IX fut le témoin du régicide de Touran Shah, fils d'AI-Saleh Ayyoub, exilé par son père à Caïffa en Mésopotamie, et revenu au Caire quelques mois après la mort de son père pour en assurer la succession. Ecervelé et frivole, il fut tué par Baibars et les Mamelouks, des soldats esclaves qui mirent fin en mai 1250 à la dynastie des Ayyoubides en Égypte après quatre-vingt-un ans de règne et huit sultans. Mais, chose exceptionnelle, une femme, Sagar Al Dur, fut élue par les Mamelouks comme sultane d'Égypte, même si théoriquement elle dut passer le titre à son mari, Aybak El Salihi, à la demande du calife de Bagdad. Après moultes péripéties, Aybak et, plus tard, sa femme Sagar, furent tués à leur tour. Baibars, le chef Mamelouk exilé, revint en Égypte. C'est lui qui, le 3 septembre 1260, défit les Mongols à Aïn Jalout en Palestine et les chassa ensuite de toute la Syrie. Mais c'est lui aussi qui, jusqu'à sa mort survenue le 30 juin 1277, reprit aux Franj la plupart des places fortes de Palestine et de Syrie. La huitième Croisade: 1270

Après un séjour de quatre ans en Palestine, le roi Louis IX reprit la mer le 24 avril 1254 et regagna Paris le 4 septembre. En Orient, les rivalités entre princes croisés et commerçants italiens, notamment vénitiens et génois, reprirent de plus belle. En même temps, la mort de Conrad III (1268), roi titulaire de Jérusalem, ranima les querelles dynastiques. Au cours de la même année, Antioche tomba aux mains des musulmans. Le roi Louis IX décida de repartir en Croisade. Mais, au lieu d'aller en Palestine, le roi se dirigea vers Tunis où il espérait convertir l'émir au christianisme. Il mourut à Tunis le 25 août 1270, emporté par la peste. Cette huitième Croisade de diversion prit donc fin en Afrique du nord. Il y eut, depuis lors, maintes tentatives pour ranimer l'esprit de Croisade, mais aucune n'a vraiment abouti. Aussi les Mamelouks, craignant une alliance entre les Franj et les Mongols, entreprirent-ils de reconquérir toute la côte syropalestinienne. En 1289, Tripoli fut reconquise, suivie deux ans plus tard, en 1291,

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Raymond Stambouli, op. cit., p. 212.

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par Acre et Tyr. Chypre est restée la seule base franque en Orient (jusqu'en 1571, date où elle fut conquise par les Turcs). Le rêve de relancer les Croisades a néanmoins inspiré la création de nombreux ordres de chevalerie qui sont venus s'ajouter aux ordres existants, tels que l'ordre des Templiers, fondé en 1115 à Jérusalem, l'ordre des Hospitaliers, ou Ordre de Saint Jean de Jérusalem, fondé en 1070, et l'Ordre des Chevaliers teutoniques fondé durant le siège de Saint Jean d'Acre en 1189/1190 (1). Parmi les nouveaux ordres de chevalerie, nés après l'échec de la huitième Croisade, il y eut l'Ordre de l'Épée fondé par Pierre de Lusignan, l'Ordre de la Passion par Philippe de Mézières et la Toison d'or, bref une prolifération d'ordres qui ont essayé de maintenir vivace l'esprit de la Croisade. Mais seuls les Hospitaliers, installés à Rhodes puis à Malte purent tenir tête aux Turcs jusqu'au XVIII. siècle. Bilan Au terme de ce voyage dans le temps, il convient maintenant de dégager quelques éléments de réflexion: 11 les Croisades ont, surtout, été des initiatives de l'Église. Ce furent les papes qui appelèrent aux Croisades, soit lors d'un concile, soit sous la forme d'une bulle de Croisade. Bien sûr, il y eut des débordements (Croisades populaires), des excès de zèle chez certains monarques européens, même excommuniés comme ce fut le cas de Frédéric II, mais généralement la conquête de l'Orient fut menée officiellement «pour la cause de l'Église». En appelant à la Croisade, les papes cherchaient à raffermir leur autorité par rapport aux empereurs germaniques et peut-être même à faire reconnaître la primauté romaine par l'ensemble des chrétiens orientaux; 2/ de très nombreux rois européens ont pris part aux Croisades. Mais cela n'autorise pas à affirmer que les Croisades ont cimenté ['unité de l'Occident. Au contraire, le déroulement des Croisades, le choix des itinéraires et les rivalités surgies en Orient entre les seigneurs d'Occident, ont démontré, à satiété, que la délivrance du tombeau du Christ n'était qu'un enjeu mineur et que ce qui comptait pour beaucoup de croisés, c'était de se tailler des fiefs et de s'assurer une hégémonie commerciale. Les luttes intestines entre princes d'Antioche, d'Edesse, de Tripoli et d'Acre ont bien attesté le manque d'unité et de cohésion.

1

On en trouve une bonne description dans quelques livres récents: Alain Demurger, Vie et mort de l'Ordre du Temple, Le Seuil, Paris, 3' éd. 1993; Jo Gérard, Les Templiers et leur révolution, lM. Collet, Bruxelles, 1992; Christian de Mondange, Histoire et passions des Templiers, éd. Edimages, Fribourg, 1993.

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Ainsi, écrit Maxime Rodinson, « les Croisades sont un bel exemple d'actes politiques à motivation idéologique [...] Au niveau social, collectif et non plus individuel, l'initiative des expéditions est prise à des dates déterminées, en fonction de projets, de plans et de calculs qui tiennent compte de facteurs extra-religieux» (I) ; les échanges commerciaux entre les deux rives de la Méditerranée ne datent pas des Croisades. Mais il ne fait aucun doute que les villes maritimes d'Italie ont tiré un grand profit du transport des croisés, des pélerins et des denrées vivrières. Les Génois, les Vénitiens et les Pisans, en particulier, s'étaient constitué des comptoirs autonomes dans les villes conquises et étaient même parvenus à obtenir des concessions allant jusqu'au tiers des villes conquises (2). Des quartiers italiens s'étaient ainsi établis dans les villes d'Orient, bénéficiant souvent d'un statut d'extraterritorialité; Jérusalem a été un objectif de substitution à Constantinople, parce que plus mobilisateur. Les chrétiens d'Orient ne demandaient pas à l'Europe de venir à leur secours. De fait, ils ont eu beaucoup à souffrir des massacres et des pillages commis. Cela vaut pour les chrétiens de Byzance, considérés comme schismatiques par l'Église latine, et pour les chrétiens orientaux, considérés comme hérétiques. Tous les historiens des Croisades ont relaté, avec force détails, les exactions commises par les croisés à l'encontre des chrétiens autochtones; les Croisades ont prouvé la manipulation, à des fins politiques, des notions de la guerre sainte, de la guerre sacrée et de la guerre juste. Les atrocités commises par les croisés envers les juifs, les grecs, les jacobites et à fortiori les musulmans, avaient déjà, en leur temps, suscité de vives oppositions de religieux, de poètes et des théoriciens politiques qui contestaient la puissance temporelle de l'Église; initiées pour défendre l'empereur byzantin menacé par les Seljoukides, les Croisades ont été, dans l'ensemble, contraires aux intérêts de l'empire byzantin. Non seulement Constantinople fut souvent pillée, mais même un

royaume latin y fut installé en 1204. « Politiquement, les Croisades du
XIIesiècle, écrit C. Morrison, ne sont qu'une manifestation de l'hostilité des Latins à l'égard de l'empire, et leur but religieux, une façade» (3). D'ailleurs les Croisades ont, pendant longtemps, crispé les relations entre catholiques et orthodoxes; 71 la ferveur religieuse des croisés débouche sur une intolérance contre tout ce qui est étranger à l'idéal de la chrétienté. Ainsi, aux communautés juives d'Europe Centrale et d'Allemagne, les croisés imposent l'apostasie ou la mort. Cécile Morrison rapporte que les croisés interdirent aux juifs de
I 2 3 Maxime Rodinson, Islam et Capitalisme, Le Seuil, Paris, 1966, p. 216. Jean Richard, Histoire des Croisades, Fayard. Paris, 1996, p. 109. C. Morrison, op. cit., p. Il8.

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s'installer à Jérusalem, où «seul Saladin, qui reprend la ville en 1187, leur permettra de rentrer» (1) ; les buts de la Croisade tels qu'ils apparaissent aussi bien dans l'œuvre littéraire que dans les chroniques sont clairs: la délivrance du Saint Sépulcre et la conquête de la terre sur les infidèles. Mais les causes du départ en Croisade sont d'une autre nature. D'abord, l'essor démographique qui agite les contrées et la mobilité des populations; «la classe chevaleresque peut à peine contenir ceux qui prétendent à des droits sur des terres» (2). De son côté, George Duby ajoute: «Dans le lignage noble, on ne marie qu'un seul garçon et les autres sont lancés à l'aventure. Ils deviennent sans attache, pris dans les expéditions militaires. Il y a toute une masse de jeunes adultes célibataires à la recherche de profits, qui constitue la puissance d'agression de l'Occident à ce moment-là. Les Croisades tourneront vers la Terre sainte les ardeurs pillardes et les soucis du Salut éternel» (3). Le Pape Urbain II, dans son discours de Clermont, utilise cet argument: «Sur cette terre, on peut à peine nourrir les habitants. Voilà pourquoi vous épuisez vos ressources et vous vous faites des guerres continuelles» (4). Ensuite, les années qui ont précédé l'appel aux Croisades avaient été très difficiles. Les inondations et les épidémies de peste de 1094 avaient été suivies par la sécheresse et la famine de 1095. Enfin les invasions barbares et les raids des Vikings avaient rendu la vie de la paysannerie dure et peu sûre. On voit donc qu'outre la dévotion chrétienne et l'idéal de sacrifice, c'est bien le souci de se tailler un fief ou d'échapper à la misère qui poussaient les croisés, jeunes seigneurs et petit peuple, sur le chemin de Jérusalem; les Croisades ont fait découvrir une société musulmane médiévale beaucoup plus tolérante qu'on ne le pensait en Occident. Non seulement cette société n'imposait pas la conversion aux gens du Livre, mais ceux-ci, Juifs et chrétiens, pouvaient pratiquer leur culte en toute liberté pourvu qu'ils reconnaissent l'autorité établie. Les Croisades sont venues perturber ce fait accompli, faisant suspecter les communautés chrétiennes de connivence avec leurs co-religionnaires venus d'Outre-mer (5). Ainsi, on peut dire que les Croisades ont fragilisé la situation des chrétiens d'Orient et troublé, dans l'Orient latin et durant les siècles suivants, les relations entre Grecs et Latins, entre Melkites et Latins;

Cécile Morrison, « L'heure des bilans », in Les Col/ections de l'Histoire (le temps des
2 3 4 5 Croisades), n° 4, février 1999. Introduction de Danielle Régnier-Bohler in Croisades et pélerinages, op. cit., p. XVIII. Cité par Jean-Marie Ronart, art. cit. D'après Robert le Moine, cité par Steven Runeiman, Histoire des Croisades: la première Croisade et lafondation du royaume de Jérusalem, éd. Dagomo, Paris, éd. française 1998, p. 146. Marc Bergé, Les Arabes, Éditions Lidis, Paris, 1978, p. 158.

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10/ assez paradoxalement, les Croisades n'ont pas permis, contrairement à une idée fort répandue, mais fausse, de cimenter l'unité de la Oumma musulmane. S'il est exagéré d'affirmer, comme le fait Bernard Lewis, que «le monde musulman montra une remarquable indifférence à l'égard de l'arrivée et des conquêtes des croisés, même lors de la perte de Jérusalem» (1), il n'empêche que ses rivalités internes (comme dans le cas des Ayyoubides de Damas et du Caire) et ses luttes fratricides facilitèrent la tâche des envahisseurs qui établirent une suite de principautés féodales à Edesse, Antioche, Tripoli et finalement Jérusalem. Ainsi, si l'on considère l'attitude de l'Islam durant toute cette période, il faut bien constater qu'il ne s'est trouvé «ni massivement uni dans la riposte, ni même parfaitement unanime dans l'hostilité» (2). Le poids de la guerre retomba presque entièrement sur l'Égypte et surtout la Syrie (3), qui d'ailleurs ne manquaient pas de se faire la guerre, facilitant de la sorte les victoires franques et l'implantation du royaume latin. Ce n'est que lorsque Baibars, le Mamelouk, parvint à unifier ces deux pays que la reconquête se trouva à portée de la main; 11/ deux siècles en terre d'Islam auraient pu amener les croisés à mieux connaître ce monde et sa religion. Assez paradoxalement, de tous les monarques, c'était Frédéric II, l'empereur germanique, qui connaissait le mieux la culture islamique et la langue arabe; mais cette connaissance avait été acquise en Sicile et non en Palestine. Pour ce qui est des chevaliers francs, il faut dire qu'« ils n'avaient occupé aucun des grands centres culturels de l'Orient» (comme Bagdad, Damas, Alexandrie ou Le Caire), et «quand ils avaient occupé une localité ayant une certaine tradition culturelle, ils en avaient détruit les bibliothèques, réduit des savants à l'émigration» (4) ; 12/ les Croisades ont démontré à quel point la Palestine était le « territoire sacré de la conscience européenne ». Terre mythique, «sanctuaire de Dieu », elle galvanisait les foules, mobilisait les princes. Placée au cœur de l'Orient, elle était devenue objet de convoitise. Rarement dans l'histoire, une géographie si étroite a vu défiler tant de pélerins, de chevaliers, de têtes couronnées. Pendant deux siècles, la Palestine a été intimement mêlée à l'histoire de l'Europe. Mais elle a toujours réussi à échapper à l'étreinte trop exclusive des Franj. Aussi la présence franque en Orient, née d'une victoire militaire, ne put survivre à une défaite militaire; 13/ les Croisades survivent jusqu'à nos jours dans l'imaginaire collectif des uns et des autres. Lorsqu'elle était déclenchée, la Croisade «était l'étendard idéologique sous lequel les hommes mouraient et sous lequel on pouvait
1 Bernard Lewis, Les Arabes dans l'Histoire, Aubier, Paris, 1993, p. 184. 2 André Miquel, L'Islam et sa civilisation, VII'-xx' siècle, Armand Colin, Paris, 1977, p. 194. 3 Les musulmans d'Iran, d'Irak et de l'Inde y sont restés étrangers dans l'ensemble, tandis que les Émirs musulmans d'Espagne devaient surtout faire face à la reconquista. 4 Claude Cahen, op. cit., p. 216.

La Palestine et l'Europe:

des Croisades à nos jours

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toujours compter que les hommes mourraient» (1). Aujourd'hui, elle survit comme un mythe politique. La Croisade comme « mythe politique» : une réflexion pour notre temps

Ainsi, au début de l'ère des colonisations, au XIx" siècle, les tenants de l'expansion coloniale n'hésitaient pas à faire des Croisades le premier temps de la «présence européenne au Levant et en Afrique du Nord ». René Grousset, dont L'Histoire des Croisades paraissait, pour la première édition, en 1930, décrivait la Croisade de Frédéric II comme une sorte de rivalité franco-allemande. Emmanuel Sivan rapporte que lorsque, en 1918, le Général britannique Allenby fit son entrée à Jérusalem par la porte de Jaffa, il déclara devant les notables locaux qu'il est venu restaurer l'antique gloire de Richard Cœur de Lion. Tandis que, de son côté, le Général français, Gouraud, après la prise de Damas en 1920, visita la tombe de Saladin et lança publiquement: «Nous voici de retour en Orient, Monsieur le Sultan» (2). Ces réactions du Général Allenby et du Général Gouraud font apparaître clairement la fonction de mythe jouée par les Croisades et l'image que les colonisateurs projetaient d'eux-mêmes. Dans un autre registre, les personnages qui avaient conduit les Croisades sont devenus de véritables mythes nationaux. Il suffit, pour s'en rendre compte, de lire l'ouvrage monumental que l'historien le Goff consacre à Saint-Louis (3) et qui fut, selon René Grousset, « un des hommes de son temps qui eurent le plus d'espace dans le regard, le plus d'universalité dans les conceptions, le plus d'avenir dans l'esprit» (4). D'ailleurs, il est piquant de constater comment la Belgique s'est emparée de Godefroy de Bouillon, né à Boulogne en France, pour en faire un de ces grands mythes identitaires. Dans un article sur Godefroy de Bouillon, Isabelle Wanson rapporte les discours prononcés lors de l'inauguration de la statue de Godefroy sur la Place Royale, à Bruxelles, le 15 août 1848. «Que le Panthéon national s'ouvre donc pour recevoir un nouvel hôte. Place à Godefroy de Bouillon! Que le héros se

montre! » s'était exclamé Charles Rogier, ministre de l'intérieur. L'inauguration
permit au comte Félix de Mérode de lancer: « Associons donc devant les yeux du peuple et des étrangers nos hommes illustres à notre indépendance. Pour la fixer

1 2 3 4

John L. La Monte, «Crusade and Jihad », in N.A. Faris (éd.), The Arab Heritage, réimpression N.Y, Russell and Russell, 1963, p. 197. Emmanuel Sivan, Mythes Politiques Arabes, Fayard, Paris, 1995, p. 31. Jacques le Goff, Saint-Louis, Flammarion, Paris, 1996. L'épopée des Croisades, éd. de 1995, op. cit., p. 321.

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L'Europe impériale et la Palestine: Des croisades à la fin de la première guerre mondiale

sur une base profonde, il faut que notre présent s'unisse au passé et y trouve un

glorieux appui [...] » (1).
Ainsi en 1843, la Belgique, « saisie de la frénésie d'illustrer ses gloires passées », confie au sculpteur, Eugène Simonis, la charge de réaliser une statue équestre du grand croisé, dont on dit qu'il était né à Baisy en Wallonie. De la même façon, la Belgique va s'approprier Pierre l'Ermite, le prédicateur de la première Croisade. Une phrase pêchée dans une revue publiée par l'Office du tourisme de Huy dit ceci: «Nous voudrions rappeler le souvenir d'une figure que tous les petits belges ont appris à connaître et à admirer à l'école primaire, Pierre l'Ermite, le moine de Huy qui prêcha la première Croisade» (2). Or il semble que Pierre l'Ermite fût né plutôt à Amiens ou du moins en Picardie et qu'il ne fût pas un héros au-dessus de tout soupçon. Enfin, il n'est pas inutile de rappeler un épisode de l'histoire de la Belgique que peu de personnes connaissent: c'est la.revendication de la diplomatie belge (entre 1915 et 1917) d'un mandat de la Belgique sur les Lieux saints de Palestine. L'argument utilisé à l'époque ne manque pas de saveur. Dans une note concernant les ambitions belges en Asie mineure et rédigée en janvier 1915 par le Comte de Bircy et remise au Ministère des Affaires étrangères et au Cardinal Mercier, on lit ceci : «Quels douloureux ressentiments dans le monde catholique si Jérusalem, devenue comme Constantinople, après la capitulation de 1453, possession païenne, passait d'une façon définitive, au moment de son affranchissement, en des mains schismatiques! Quel tressaillement d'allégresse, au contraire, si le traité qui mettra fin à la guerre plaçait les Lieux Saints sous l'égide d'une petite nation qui ne porte ombrage à personne et est la plus religieuse de l'univers, renouant ainsi avec les souvenirs historiques de Godefroy de Bouillon et Baudouin de Constantinople, Comte de Flandre, et ouvrant en même temps la perspective d'un rapprochement possible des églises grecques et latines» (3). Reprenant l'essentiel de ces propositions, A. de Bassompierre, attaché à la direction politique du Ministère des Affaires étrangères écrit dans une note du 25 janvier 1915: «La Terre Sainte pourrait nous être offerte en souvenir de

Godefroyde Bouillon [...] » (4).
On ne peut être plus explicite. Dans le monde arabe, les Croisades furent - et sont encore - considérées comme «le premier moment de l'impérialisme européen, l'acte fondateur des
1 Indépendance Belge du 16 août 1848, pp.97-98, citée par Isabelle Wanson, « Godefroid de Bouillon» in Anne Morelli (sous la dir.), Les grands mythes de l'histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, Vie Ouvrière, Bruxelles, 1995, p. 47. 2 Miroir de Huy, t. XVIII,1974, p. 23, cité par Hélène Wallenbom, « Pierre l'Ermite ou un Belge apportant la civilisation à l'Europe », in Anne Morelli, op. cil., p. 55. 3 Archives de l'Archevêché de Malines, Fonds Mercier, carton 44 (Questions juives). 4 Archives du Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles, dossier 10-135/1 (Question d'Orient).

La Palestine et l'Europe;

des Croisades à nos jours

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agressions

futures» (1): l'expédition

française en Égypte, la conquête de

l'Algérie et d'Aden, la « Question d'Orient» au XIX. siècle, la balkanisation du
monde arabe et l'implantation de l'État d'Israël. Rien d'étonnant, dès lors, que dans la conscience musulmane au Moyen-Orient comme au Maghreb, les Croisades servirent, et servent encore, à «cristalliser l'hostilité contre l'Occident conquérant» et à la légitimer. Et puisque le dénouement des guerres franques en Terre d'Islam fut à l'avantage des musulmans, Arabes et Musulmans y trouvent une sorte de promesse pour un futur meilleur. Ainsi, comme le souligne E. Sivan, le mythe des Croisades « sert de compensation à un présent déprimant» (2). Rien qu'à évoquer les Croisades, Saladin et la victoire de Hittin (1187), les Arabo-musulmans se mettent à rêver d'un nouveau Saladin qui rétablirait l'équilibre entre l'Orient et l'Occident et restaurerait la confiance des Arabes en eux-mêmes. Comme mythe politique, l'épopée des Croisades devient ainsi un «réservoir de leçons» pour les temps présents. Journalistes, publicistes, historiens et militants nationalistes ou islamistes vont user de cet événement passé pour souligner l'importance de l'unité de l'Oumma arabe ou de l' Oumma musulmane, pour mettre en exergue la centralité de l'Égypte ou de la Syrie dans la paix et la guerre, et enfin pour rassurer une opinion publique déprimée en proclamant que la victoire des Arabes et des Musulmans sur leurs adversaires est inscrite dans une sorte de « nécessité historique objective ». Il suffit de rappeler quelques titres parus en langue arabe pour se rendre compte de la force du mythe: «Saladin, héros du nationalisme arabe» (3), « Saladin, le héros vainqueur de l'Occident» (4). Il s'agit souvent de récits historiques embellis mais à usage précis; mobiliser le moral des peuples arabes et musulmans en les amenant à puiser dans les leçons d'un passé glorieux de nouvelles raisons d'espérer. Ce recours à l'histoireplaidoyer n'est pas propre au monde arabe. Tous les peuples ont tendance à transformer les souvenirs en héritage, à sublimer une défaite nationale en un acte d'héroïsme, et à s'inventer des «mythes politiques ». On a bien vu comment la Belgique, nouvellement constituée, s'était appropriée la figure de Godefroy de Bouillon comme mythe fondateur. Plus tard, les dirigeants sionistes useront et abuseront de leurs propres mythes historiques (le Peuple Élu, la Terre Promise, etc.) dans leur souci de légitimer l'implantation (qualifié de rétablissement) d'Eretz Israël sur la terre palestinienne. D'ailleurs, comme le souligne Michel Balard dans sa préface au bel Atlas des Croisades (5), «les dernières décennies voient dans les trois grandes religions monothéistes - christianisme, judaïsme,

1 2 3 4 5

E. Sivan, op. cit., pp. 28-29. Ibid., p. 35. A. Id, Le Caire, 1961. M.D. Abu Hadid, Le Caire, 1959. Jonathan Riley-Smith, Atlas des Croisades, Autrement, Paris, 1996, p. 7.

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islam - se répandre la justification de la violence positive, qui est au cœur des Croisades» . Cela est surtout vrai, aujourd'hui, en ce qui concerne l'Orient musulman où les

Croisades ont contribué à créer ce que Maxime Rodinson appelle une « mentalité
de forteresse assiégée, faisant l'objet d'une perpétuelle attaque injustifiée de l'Occident contre l'Islam» (1). Transmis par l'école, le thème de la Croisade demeure la première matrice de l'expansionnisme occidental. Les Croisades ont représenté un moment de la lutte entre l'Islam et l'Occident pour le contrôle de la Méditerranée. Mais elles ont également représenté un moment des rivalités entre l'Église et le Saint-Empire, entre Rome et Constantinople, entre la chrétienté d'Occident et celle d'Orient. Il serait dès lors erronné de n'y voir que le premier temps d'une agression impérialiste occidentale contre un monde musulman pacifique et monolithique. Les Croisades ont constitué une étape charnière des relations Europe-Palestine. Du fait de leur durée, les Croisades ont modifié durablement la composition démographique de la population palestinienne (2). Elles ont permis le renforcement des liens commerciaux entre ports palestiniens et italiens et elles ont contribué à modifier, en son temps, les images réciproques, y compris par le truchement des faits guerriers. Aujourd'hui, les Croisades sont utilisées pour donner un sens aux événements contemporains. Elles ont donc une fonction instrumentale permettant aux uns et aux autres de sélectionner dans les lieux de la mémoire et dans cette longue période d'affrontement (1099-1290) «les images mobilisatrices, les moments prestigieux, les héros conquérants, pour galvaniser les énergies nationales, grossir les traits distinctifs de génie de chaque peuple en se servant des ennemis comme faire-valoir apologétique» (3). C'est dire l'urgence, en plaçant l'événement des Croisades dans le contexte historique, de déconstruire le mythe politique qu'elles ont produit. C'est la seule façon de dépasser toutes les errances, tous les dogmatismes, les exclusions passionnelles, les amalgames et les clivages destructeurs: Orient/Occident, Islam/Chrétienté, Nous et Eux.

1 Entretien avec Maxime Rodinson, in Les Collections de l'Histoire, Le temps des Croisades, février 1999, p. 98. 2 Un grand nombre de soldats et de princes croisés ont contracté des mariages avec des orientales, comme l'attestent les noms de certaines familles arabes du Liban et de Palestine: Albina, Seniora, Frangié (des Francs), Douaihy (de Douai), Bardawil (de Baudouin). 3 Mohammed Arkoun, «L'Islam dans l'attente de l'Europe », in Le Monde Diplomatique, décembre 1994, p. 24.

La Palestine et l'Europe:

des Croisades à nos jours

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Synthèse chronologique Rois de Jérusalem (1099-1286) Godefroy de Bouillon (avoué du Saint-Sépulcre) Baudouin de Boulogne (Baudouin I) Baudouin de Bourg (Baudouin II) Foulques d'Anjou (accède à la couronne par mariage héritière du royaume de Jérusalem) Baudouin III Amaury I 1174 - Baudouin IV (le Lépreux) Baudouin V (l'enfant) 1186 - Guy de Lusignan (époux de Sybille) Conrad de Montferrat (époux Isabelle trc) 1192 - Henri II de Champagne (époux Isabelle trI:) Amaury de Lusignan (époux Isabelle I~rc) 1210 - Jean de Brienne (époux Marie de Montferrat) 1225 - Frédéric II de Hohenstauffen (époux Isabelle II) 1243 - Conrad IV Conradin 1269 - Hugues III, roi de Chypre Charles d'Anjou
Les Croisades

avec Mélisende,

Première Croisade (1096) Godefroy de Bouillon, Robert de Normandie, Raymond de Toulouse, Bohémond de Tarente Deuxième Croisade (1147) Conrad III, Louis VII Troisième Croisade (1189) Frédéric Barberousse, Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion Quatrième Croisade (1202) Baudouin IX, Boniface de Montferrat, le doge Dandolo Cinquième Croisade (1217) André II de Hongrie, Jean de Brienne Sixième Croisade (1228) Frédéric II (Croisade diplomatique) Septième Croisade (1248) Saint Louis Huitième Croisade (1270) Saint Louis et Édouard d'Angleterre

Chapitre 2 La Palestine: de Louis IX à Napoléon

Depuis 1260, la Palestine, comme l'Égypte et toute la Syrie, est sous le joug des Mamelouks, un «groupe s'autoperpétuant de soldats recrutés et entraînés en tant qu'esclaves, convertis à l'Islam et affranchis» (1). En mai 1291, Saint Jean d'Acre (ou Akka en arabe) est prise d'assaut par le Mamelouk Baibars et le royaume franc est démantelé. Celui-ci aura duré moins de deux siècles: de 1099 à 1291. Avec les Mamelouks, la Syrie-Palestine et l'Égypte changent de maîtres mais guère de régime: les masses sont exploitées par une aristocratie militaire, le sunnisme est préservé et encouragé mais il n' y a pas de signes flagrants d'intolérance à l'égard des foyers chiites libanais. Toutefois, les Mamelouks se montrent parfois intolérants à l'égard des minorités, notamment juives et coptes. Mais en Palestine, les chrétiens n'ont pas à souffrir de leurs exactions. Bien qu'étrangers aux pays que désormais ils contrôlent, les Mamelouks conservent, à l'Égypte et la Syrie-Palestine, une unité et une relative régularité d'administration que bien des États voisins pouvaient leur envier. La dynastie sunnite des Mamelouks règne durant plus de deux siècles et demi, de 1250 à 1517, sur l'Égypte et la Syrie-Palestine, en préservant dans sa capitale, Le Caire, l' autoritécalifale abbasside détruite à Bagdad par les Mongols, en 1258 (2). Plus au nord, en Anatolie, surgissent de nouveaux conquérants d'origine nomade: les Ottomans (ou les Osmanlis). Ils tirent leur nom d'un de leurs chefs, Othmân, mort dans le premier quart du XIV. siècle. Après avoir conquis toute l'Asie mineure, les Ottomans prirent Constantinople aux Byzantins en 1453 pour
1 2 Albert Hourani, Histoire des peuples arabes, Le Seuil, Paris, 1993, p. 165. Baibars fit proclamer calife au Caire, en 1261, Al-Mustansir (oncle du dernier calife abbasside de Bagdad assassiné en 1258). Vingt califes vont lui succéder jusqu'à la disparition en 1517 de la dynastie Mamelouk et, avec elle, du califat abbasside.

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en faire leur nouvelle capitale, Istanbul. Fort des succès militaires de ses armées, le sultan Sélim t' (1512-1520) pousse son avantage au sud en occupant la SyriePalestine, l'Égypte et l'Arabie occidentale de 1515 à 1517, avant de mettre en échec l'expansion espagnole en Méditerranée du sud, placée sous contrôle ottoman jusqu'aux portes du Maroc. Cette expansion rapide, tous azimuts, illustre bien un processus si courant dans l'histoire des peuples musulmans: « le renversement des dynasties établies par une force militaire essentiellement issue de peuples nomades» (1). Fait capital: dès 1517 la domination de l'Islam turc sur l'Islam arabe est dorénavant un fait accompli. Et c'est désormais autour d'Istanbul, et non à Damas, Bagdad ou au Caire (villes califales), que se décide le sort de la Palestine. On assiste donc à une turquisation rapide de l'Islam. L'administration turque se montre libérale dans les pays conquis. Mais elle est inopérante, excepté dans le maintien de l'ordre et le prélèvement de l'impôt. Peut-être la seule institution

efficace de tout le système administratif turc est la rouznamah CI' administration des impôts). Que l'impôt, et donc l'ordre, soient assurés et « les Turcs touchent le
moins possible aux structures politiques et confessionnelles préexistantes» (2). Ainsi, juifs et chrétiens peuvent-ils être recrutés dans les administrations turques et même bénéficier d'avantages fonciers, et les princes locaux peuvent-ils conserver leurs privilèges avec la seule obligation de faire allégeance au sultan et de participer à la collecte des impôts. Cette attitude libérale à l'égard des minorités contraste fortement avec le comportement des rois catholiques d'Espagne qui, après la chute de Grenade en 1492, instaurent le régime inquisitorial, pourchassant, tout à la fois, les juifs, les espagnols convertis et les musulmans. Sur le plan administratif, la Syrie-Palestine fut partagée en trois provinces (eyalats: Alep, Damas et Tripoli) gouvernées par des pachas ottomans et subdivisées en sandjaks, gouvernés par des Caïrnmaqâms. Au début du XVIII"siècle, les trois eyalats de Syrie sont transformés en cinq pachaliks: Damas, Alep, Sidon, Tripoli et Palestine. Celle-ci est subdivisée en trois sandjaks: celui d'Acre, de Naplouse et le sandjak autonome de Jérusalem. Ces informations pourraient lasser le lecteur, elles sont néanmoins utiles car, à la tête des veyalats, sandjaks et autres subdivisions administratives, pachas, gouverneurs et émirs font régner l'ordre avec beaucoup de poigne, ne lésinant sur rien et n'hésitant pas, pour collecter les impôts, à se présenter aux villages à la tête d'une petite armée, intimidant les paysans et tuant dans l'œuf toute velléité de résistance ou de refus d'obtempérer. Écrasées par les impôts, les campagnes palestiniennes sont exsangues et s'appauvrissent. Les villes ne sont pas mieux loties. Avec les découvertes

1 2

A. Rourani, op. cit., p. 291. André Miquel, op. cit., p. 244.

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portugaises de la route du Cap (Vasco de Gama) et le déplacement des routes commerciales de la Méditerranée et de l'Orient arabe vers l'Atlantique et l'Océan indien, le transfert du centre de gravité du commerce de la Méditerranée orientale à l'Atlantique et à la Méditerranée occidentale, finit par anémier les ports palestiniens (Gaza, Jaffa, Haïfa, Acre) et transforme des villes, jadis florissantes, en centres prédateurs des campagnes, et simples sièges des bureaux administratifs. Les Européens, chassés de Palestine une première fois par l'ayyoubide Saladin (1187) et une deuxième fois par le Mamelouk Baibars (1291), préparent leur revanche. Politiquement, les rois catholiques reprennent Grenade (1492), dernier émirat arabe d'Espagne. Et économiquement, ils préparent leur ruée sur l'Empire Ottoman alors que celui-ci est au faîte de sa gloire. Suleiman le Magnifique inaugure l'ère des capitulations, en signant, en 1535, les premiers traités du genre avec François tr (1). Munis ainsi de privilèges particuliers, les marchands français, puis européens (2), acquièrent une place importante dans le commerce de l'Orient. Le contrôle des marchands sur la vie économique de l'empire, dont la Palestine fait partie, s'amplifie au fur et à mesure du déclin de la Sublime Porte, pour en arriver en fin de compte au stade où les colonies de négociants européens (les comptoirs) constituent un État dans l'État, disposant de leurs propres tribunaux. Le régime capitulaire se transforme de la sorte, à partir du XVII"siècle, en un véritable pacte colonial imposé à l'Empire Ottoman. Les croisades avaient, jadis, contribué à la promotion des échanges commerciaux entre l'Europe et l'Orient. Mais à partir du xvt siècle, on assiste à une véritable invasion des marchés arabes par les produits européens. Si, par le passé, le commerce était égal, désormais la structure du commerce avec l'Europe est complètement inversée à l'avantage de cette dernière. Cette inversion structurelle du commerce s'opère, non pas comme une conséquence du libre échange, mais bien au contraire comme un résultat d'une politique délibérée d'expansion économique et commerciale, poursuivie systématiquement par les puissances européennes et imposée à l'Empire Ottoman par le régime capitulaire. En vertu de ce régime, l'État ottoman doit pratiquer une politique libérale en faveur des marchandises et des commerçants européens: droit de douane réduit (5 %), exemption de tout impôt intérieur, protection diplomatique; alors que les marchandises locales sont soumises à des taxes intérieures allant jusqu'à 15 à 20 % et que les commerçants autochtones «sont soumis à toutes les avanies de la soldatesque et des gouvernements» (3).
1 2 3 Les textes des traités des capitulations sont compilés dans Treaties between Turkey and Foreign Powers, 1535-1835, Foreign Office, London, 1855. Il s'agit des Anglais en 1579, des Hollandais en 1612 et de la plupart des autres nations européennes au cours des XVII" XVIII" iècles. et s P. Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVI! siècle, Hachette, Paris, 1911, pp. 55 et 74.

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L'artisanat palestinien doit faire face à la pénétration des produits européens et est progressivement démantelé. À la veille de la conquête par Napoléon de l'Égypte et de la Palestine, l'économie de ces régions est déjà largement intégrée au marché européen (1). La Palestine se distingue alors par des exportations de coton notamment vers la France. Vers 1700, les registres de Marseille indiquent que pratiquement l'essentiel du coton importé en France était « coton de Jérusalem» ou « coton de Rame» ou encore « coton d'Acre» (2). Avec cette évolution se développe une activité particulièrement juteuse; l'intermédiation commerciale. Dans l'Orient arabe en général, et en Palestine en particulier, les intermédiaires entre les commerçants européens et l'économie locale sont essentiellement des chrétiens et plus particulièrement des Maronites (au Liban), des chrétiens orthodoxes arabes (en Palestine), qui ne supportent plus la mainmise du haut clergé ethniquement grec, et dépendant du patriarcat de Constantinople et qui, soutenus par les missionnaires catholiques, font scission et établissent une hiérarchie religieuse nouvelle, composée d'Arabes reconnaissant l'autorité de Rome. Catholiques, ils disposent donc de la protection de la France (3). En contact permanent avec les commerçants et les missionnaires européens, cette communauté chrétienne d'Orient deviendra le foyer du renouveau de la langue arabe et de la renaissance arabe; tel est surtout le cas des Maronites du Liban (4). Politiquement, des pachas locaux, souvent des fermiers fiscaux (multazim), investis d'un pouvoir absolu et ayant sous leurs ordres des cheikhs et des aghas, contrôlent la Palestine. La Porte tolère ces pachas, mais veille à ce qu'ils n'échappent pas à son emprise. L'un de ces cheikhs de Palestine devient célèbre au XVIII"siècle: c'est AI-Daher Omar al-Zaydani. Installé d'abord à Safed dont il fait sa capitale, AI-Daher enlève, tour à tour, Tibériade au Pacha de Damas et, en 1749, Acre au Pacha de Sidon. Il transfère sa résidence à Acre, devenue sa capitale. En regroupant à son profit les fermes fiscales, et en développant le commerce avec les ports européens, AI-Daher se taille la

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4

Voir l'ouvrage très fouillé de Leila Al Sabbah, Al-mujtama' al' arabi al' Souri fi matla' Al-Ahd Al-Othmani (la société arabe syrienne au début de la pérode ottomane), Ministère de la Culture, Damas, 1973, pp. 92-112. Dror Lé'evi, An ottoman century: the district of Jerusalem in the 1600s, State University of New York Press, Albany, 1996, p. 167. Henry Laurens, L'Orient arabe: Arabisme et Islamisme, de 1798 à 1945, Armand Colin, Paris, 1993, p. 36. (Je voudrais souligner ici le travail remarquable que mène cet historien français pour réécrire l'histoire de l'Orient arabe). Les maronites signèrent un concordat avec Rome en 1736. Sur le rôle des communautés chrétiennes locales dans le développement culturel de l'Orient, on trouvera de précieuses informations dans Albert Hourani, Arabic thought in the liberal age: 1798-1939, Oxford paperbooks, Oxford, 1970, pp. 56-92.

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réputation d'un bon administrateur et parvient à ressusciter les ports du littoral palestinien, après une longue atrophie. Devenu maître de la Galilée et du littoral, AI-Daher ne tarde pas à inquiéter la Sublime Porte. Les appréhensions de celle-ci se trouvent confirmées lorsque le cheikh demande, en 1768, à être investi de la gestion permanente de ses possessions, pour lui-même et ses héritiers, sous le titre et la désignation de « cheikh d'Acre, prince des princes, gouverneur de Nazareth, de Tibériade et de Safed, et cheikh de toute la Galilée ». Face à la temporisation turque d'accéder à sa demande, AI-Daher n'hésite pas à s'allier à Ali Bey d'Égypte dont l'armée pénètre en Palestine en 1771, conquiert Damas et Saïda, et assiège Jaffa. Lorsque les Turcs, aidés par l'émir des druzes libanais, Youssef Shehab, passent à l' offensi ve pour reprendre le terrain perdu, les Russes viennent à la rescousse de Ali Bey et de AI-Daher pour dégager la ville de Saïda assiégée par l'armée turque. Mais l'accord russo-ottoman de 1772 et la mort d'Ali Bey, en 1773, vont laisser AI-Daher bien seul face aux Turcs. Aussi, en 1775, ceux-ci donnent l'assaut à Acre, l'armée d'AI-Daher est défaite et lui-même est tué. Il est remplacé à Acre par un personnage violent et manœuvrier qui, de surcroît, devient célèbre parce que c'est à lui que Napoléon va avoir à faire lors de sa campagne palestinienne. Il s'agit d' Al-Djazzar (le boucher) (1). Né probablement d'une famille chrétienne pauvre de Bosnie, le futur Djazzar s'engage dans la marine turque, se convertît à l'Islam sous le nom d'Ahmad et, après moultes 'péripéties et des trahisons multiples, se trouve tantôt dans l'armée Mamelouk d'Egypte, tantôt à la solde de l'armée turque. C'est donc lui qui est choisi par la Sublime Porte pour succéder à l'ancien maître d'Acre en 1775. Jouissant de tous les droits de gouverneur et fermier général, AI-Djazzar « établit même un monopole personnel sur le commerce du coton et des céréales, taxe lourdement les transactions de soie et détourne à son profit les bénéfices des activités portuaires» (2). En 1785, il reçoit l'investiture de la province de Damas avec le titre de vizir et ne tarde pas à étendre son autorité sur le sud de la Palestine. Se sentant fort, il n'hésite pas, en 1790, à expulser les commerçants français, à fermer le consulat et les comptoirs français à Acre et dans d'autres villes sous son contrôle. Mais il n'est guère plus doux à l'égard de la population locale sur laquelle il règne en tyran, l'écrasant par les impôts, matant ses révoltes et faisant régner dans ses possessions une véritable terreur, qui n'épargne aucune religion et aucune confession. Mais, assez étrangement, c'est aux minoritaires chrétiens et juifs qu'il fait appel pour s'occuper du ministère des finances; aussi après le grecorthodoxe Youssef Kardahi, c'est au juif, Haïm Farhi, qu'il confie cette charge très appréciée.

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Émile Lockroy, Ahmad le boucher, la Syrie et l'Égypte au xVIII siècle, Paris, 1888. Jacques Derogy et Hesi Carmel, Bonaparte en Terre Saillte, Fayard, Paris, 1992, p. 174.

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Pour compléter le tableau, il convient de mentionner le rôle grandissant des notables locaux. Ceux-ci se partagent en cinq groupes: des anciens Mamelouks venus souvent de Bosnie ou d'Albanie, des descendants de familles égyptiennes ou libanaises, installées en Palestine entre le xvI" et le XIx" siècles, des chefs de tribus bédouines sédentarisées, issues du Naqab, de Transjordanie, voire même d'Arabie, des chefs kurdes chassés par la guerre et surtout des grandes familles de souche palestinienne dont certaines se prévalent d'une généalogie les rattachant soit au petit-fils du prophète Mahomet, Hussein (les Husseini), soit à l'officier musulman qui avait conquis la Syrie et la Palestine, Khalid ibn al-Walid (les Khalidi). Ces familles, nobles, ennoblies ou auto-ennoblies, doivent leur richesse à la collecte des impôts affermés (Iltizam), à l'administration des biens waqfs familiaux (possessions dont les revenus sont voués à des œuvres de bienfaisance, à des liens commerciaux avec l'extérieur ou à la grande prospérité. À Jérusalem, les Husseini et les Khalidi se partagent les deux fonctions les plus prestigieuses: celle de mufti (magistrature religieuse officielle) et celle de juge (qadi). Mais ils appartiennent à deux coalitions opposées et anciennes: les Qays et les Yamani. Ce clivage divise d'ailleurs la plupart des notabilités locales; ainsi, à Naplouse, la faction qaysite est menée par quatre familles: Nirnr, Jayyoussi, Qâsim al-Ahmad et Abdel-Hadi, tandis que la faction yamanite est dirigée par les familles Touqân et Jarrarl. On verra par la suite comment ce clivage va conditionner l'évolution du mouvement national palestinien et l'empêcher de faire face au développement du mouvement sioniste, au XIX. et surtout au XX. siècle. Telle est, décrite à grands traits, la situation de la Palestine au moment de l'expédition de Napoléon: des villes portuaires relativement prospères, des villes intérieures anémiées, des campagnes écrasées par les impôts, une population tétanisée par un satrape sans scrupule: AI-Djazzar, et des notables locaux souvent rivaux. L'expédition de Napoléon en Égypte On affirme souvent que l'expédition de Napoléon en Égypte et en Palestine (1798) inaugure la «Question d'Orient ». Or, ce qui est communément et incorrectement appelé «Question d'Orient» n'est, en réalité, rien d'autre qu'une extension à l'Orient, dominé par la Turquie des conflits des puissances européennes. «Le fait que la révolution française, commencée par la proclamation des Droits de l'Homme, se termine par une expédition coloniale, est un fait important pour la compréhension de l'histoire contemporaine» (2). Cette phrase d'Henry Laurens résume fort bien l'ambivalence, voire la contradiction de l'Europe qui,
1 Henry Laurens, La question de Palestine, t. 1, 1799-1922, Fayard, Paris, 1999, p. 46. 2 Henry Laurens, L'Orient arabe, op. cit., p. 42.

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telle Janus, proclame de grands principes, dits universels, qu'elle est la première à fouler aux pieds. Mais peu importent les principes car la géopolitique a ses impératifs. Pour la France, à la fin du XVIII"siècle, il s'agit de conquérir l'Égypte et la Palestine afin de prendre à revers la Grande-Bretagne sur la route des Indes, mais aussi pour promouvoir son économie et se positionner favorablement dans la perspective du partage de l'empire ottoman. Quant à la volonté de venir au secours des peuples arabes opprimés, elle vise d'abord à servir les intérêts de la France. Concomitamment, il y a aussi l'ambition personnelle de Napoléon; ne confiait-il pas à son secrétaire, Bourrienne: « L'Europe est une taupinière. Il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient» (1) et il ajoute: «Il faut aller en Orient. Toutes les grandes gloires viennent de là [...] » (2).

C'est, à ses yeux, le seul moyen de créer « un empire terrestre, seul à pouvoir
faire contrepoids à l'empire des mers dominé sans conteste par l'ennemi héréditaire» (3). On voit ainsi esquissée l'opposition entre les Sea powers et les Land powers sur laquelle les géopoliticiens classiques, tels que Mackinder, Mahan et Spykman construiront leurs analyses. Mais l'idée de conquérir l'Egypte est ancienne (4). Déjà au XVIIcsiècle, un philosophe allemand, Gottfried Wilheim Leibnitz (1646-1716), remet au ministre français Arnauld de Pomponne un mémoire en latin intitulé: De expeditione Egyptiaca regis Franciae proponenda Leibnitii justa dissertacio (discours véridique de Leibnitz au sujet de l'expédition d'Égypte, à proposer au roi de France). Leibnitz, effrayé, en 1672, de la guerre que Louis XIV préparait contre les Provinces-Unies, veut détourner la France de la conquête de la Hollande et lui propose, plutôt, de conquérir l'Égypte. «Je veux parler, Sire, de la conquête de l'Égypte. De toutes les contrées du globe, l'Égypte est la mieux située pour acquérir l'empire du monde et des mers [...] Là (en Égypte) vous trouverez la grande route du commerce de l'Inde, vous enlèverez ce commerce aux Hollandais, vous assurerez l'éternelle domination de la France dans le Levant [...] » (5). Sous le règne de Louis XV, le duc de Choiseul (1719-1785) reprend l'idée. Il s'agit pour lui de prendre la revanche contre l'Angleterre qui a vaincu la France au Canada et qui l'a contrainte, par le traité de Paris, en 1763, à abandonner ses possessions d'Amérique, à l'exception de la Louisiane et des Antilles. La conquête de l'Égypte, pense-t-il, permettrait non seulement de couper l'une des routes de l'Inde vers l'Angleterre, mais aussi de compenser les pertes françaises en Amérique et dans les îles.

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Derogy et Carmel, op. cit., p. 19. Benoist-Méchin, Bonaparte ell Égypte, Perrin, Paris, 1978, p. 53. Op. cit., p. 20. Op. cit., p. 22. Ibidem.

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Mais l'Égypte, objet de convoitise, est aussi objet de curiosité. Les voyages français s'y multiplient. Parmi les récits de voyage les plus connus, et où Napoléon a sans doute puisé l'essentiel de son information sur l'Égypte, on peut éyingler Les lettres sur l'Égypte, publiées par Claude Étienne Sava!y, parti en Egypte en 1776 pour un séjour de trois ans, et surtout Voyage en Egypte et en Syrie de Volney, qui séjourne en Orient de 1783 à 1785 (1). Fin du XVIIIesiècle, le projet d'expédition se précise. Les voyageurs le recommandent; les intérêts français l'exigent; les plaintes des marchands français installés en Orient le légitiment. Mais il reste à convaincre le Directoire. Talleyrand s'y emploie: dans son Rapport au Directoire exécutif sur la question d'Égypte, du 13 février 1798, il précise son idée: «l'Égypte fut une province de la République romaine; il faut qu'elle le devienne de la République française... »(2). Le 5 mars 1798, le Directoire donne son aval au projet de l'expédition en Égypte. Celle-ci s'ébranle le 19 mai 1798. L'expédition de Napoléon en Égypte s'organise minutieusement (3). Le 30 juin 1798, Alexandrie est prise et le 17 juillet, Napoléon fait son entrée au Caire et s'installe dans le palais de Mohammed Bey, pacha d'Égypte. Une semaine après, août, sa flotte est détruite à Aboukir. Peu importe, il veut asseoir son autorité le leT en Égypte. «Nous n'avons plus de flotte, s'exclame Napoléon, et bien il faut rester dans ces contrées ou en sortir comme les Anciens» (4). Avec le corps d'ingénieurs et de savants qui l'accompagne, il tente de réorganiser le pays. Fait saillant, avant même d'embarquer pour l'Égypte, il fait main basse sur l'imprimerie arabe qui se trouvait au Vatican. Plus que le témoignage de son aversion pour la papauté, ce fait à lui seul nous éclaire sur les dispositions dans lesquelles Bonaparte s'apprête à débarquer en Orient. S'il réussit à mettre de l'ordre dans lapartie occupée par son armée, Napoléon rencontre, en revanche, plus de difficultés à se faire accepter par une population récalcitrante, même s'il use et abuse de toutes les ruses. C'est ainsi gue sur l'avis de ses conseillers orientalistes, il essaie de captiver l'opinion des Egyptiens, en critiquant les chefs Mamelouks « qui ne respectent pas Dieu », en présentant les

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Volney (Constantin François de Chassebœuf, 1757-1820), Voyage en Égypte et en Syrie, éd. Mouton et Co, Paris, 1959. Talleyrand Ch.-M., Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes, cité par Rita Jokai, «L'expédition d'Égypte: rêve napoléonien ou étape de l'expansion française en Méditerranée », in Études sur la région méditerranéenne, Université Jozsef Attila, Hongrie, 1998, p. 43. Jacques Bainville rapporte que Napoléon s'était beaucoup documenté sur l'Égypte, qu'il avait même rencontré Volney en Corse en 1792 et lu son Voyage en Égypte et en Syrie et que, pour lui, l'Orient seul paraissait un théâtre digne de lui; in Bonaparte en Égypte, Balland, Paris, 1997, pp.17-19. Benoist-Méchin, op. cit., p. 30.

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Français comme «de bons musulmans» puisqu'ils ont chassé le pape et détruit l'Ordre de Malte, en vantant 1'« arabisme» écrasé par les Turcs ou en réduisant les ulémas locaux par la mise sur pied d'un diwan (assemblée consultative) composé de religieux d'Al-Azhar (la Sorbonne d'Orient, se plaît-il à rappeler), ou encore par la participation aux fêtes musulmanes. Rien n' y fait. Dès octobre 1798, les muezzins appellent à la révolte. Celle-ci éclate le 21 octobre 1798 mais elle est brutalement réprimée. Ayant assis son autorité en Égypte, Napoléon prépare son expédition en Palestine, que les historiens appellent souvent « campagne de Syrie» (1). Napoléon en Palestine (10 février 1799 . 14 juin 1799) Les enjeux stratégiques de l'expédition de Palestine paraissent clairs: faire échec à l'alliance scellée depuis les 3 et 5 janvier 1799 entre Russes, Anglais et Turcs garantissant le maintien de l'intégrité de l'Empire Ottoman. Pour Napoléon, il s'agit d'une coalition tripartite anti-française. Dans ce contexte nouveau, l'expédition de Palestine va répondre à un objectif politique et militaire immédiat: «assurer la protection de l'Égypte contre les Turcs et leurs alliés

britanniques » (2).
Il est probable, comme d'aucuns en ont émis l'hypothèse, que Napoléon cherchait à desserrer l'étau qui le menaçait, ne pas se laisser étouffer en Égypte (3), se frayer, par voie de terre, un chemin vers une Europe dont l'accès maritime lui serait barré par un blocus anglo-turc. Pensait-il marcher sur l'Inde « si la fortune se plaisait à favoriser ses projets » ? C'était peu vraisemblable. On ne peut donc que partager l'opinion de Henry Laurens lorsqu'il écrit que « l'objectif, déjà ambitieux, de mettre hors de combat l'Empire Ottoman grâce à un soulèvement des populations syriennes constituait l'objectif maximal de Bonaparte » (4). Les récits de cette expédition que font le colonel C.M. Watson (5), Philip Gueddalla (I), Pierre Constantini (2) et Derogy et Carmel (3) se recoupent, à

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Dans certains livres consacrés à Napoléon ou à l'expédition en Égypte, la campagne de Syrie est à peine mentionnée quand elle n'est pas, tout simplement, passée sous silence, comme dans le livre polémique de Roger Caratini, Napoléon, une imposture, Michel Lafont, Paris, 1998. Laure Murat et Nicolas Weill, L'expédition d'Égypte: le rêve oriental de Bonaparte, Gallimard, Paris, 1998, p. 64. Benoist-Méchin, op. cit., p. 232. Dans sa présentation de l'écrit dicté par Napoléon à Sainte Hélène au général Bertrand, témoin oculaire des faits, Les campagnes d'Égypte et de Syrie, Imprimerie NationaJe Édition, Paris, 1998, p.23. C.M. Watson, Bonaparte's Expedition to Palestine in1799, P. E.F.Q.,London, 1917.

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quelques nuances près, et fourmillent d'informations sur le déroulement des opérations militaires durant la campagne. Napoléon lui-même avait relaté les faits. Ses «campagnes d'Égypte et de Syrie» enjolivent souvent une aventure brisée (4). Contentons-nous ici d'en rappeler les principaux épisodes. C'est le 10 février 1799 que l'armée de Napoléon s'ébranle pour EI-Arich, au sud de la Palestine, en empruntant la route du littoral palestinien, moins peuplé que l'intérieur du pays. Napoléon y rejoint ses généraux le 17. La bataille d'EIArich se prolonge jusqu'au 20 février, date de reddition du commandant ottoman Nizam. Plus au nord, l'armée de Napoléon franchit la frontière qui sépare l'Asie de l'Afrique et atteint Rafah. «Les soldats s'émerveillent à la vue de jardins qui, dans le lointain, rappellent pour beaucoup les terrasses cultivées de la Provence» (5). Le 24 février, l'armée séjourne à Khan-Younès. Napoléon adresse une proclamation aux cheikhs et aux ulémas de Gaza: «Arrivé à Khan-Younès avec mon armée, j'apprends qu'une partie des habitants de Gaza ont eu peur et ont évacué la ville. Je vous écris la présente pour qu'elle vous serve de sauvegarde, et pour faire connaître que je suis ami du

peuple, protecteur des ulémas et des fidèles. Si je viens avec mon armée à Gaza,
c'est pour en chasser les troupes de Djazzar Pacha et de le punir d'avoir fait une invasion de l'Égypte. Envoyez donc au-devant de moi des députés et soyez sans inquiétude pour la religion, pour votre vie, vos propriétés et vos femmes. » Ainsi, commente Derogy, Gaza sera la seule ville de Palestine à se rendre sans combattre. L'armée française campe dans les vergers de Gaza, sous la pluie. Napoléon profite de cette étape pour envoyer des proclamations aux dirigeants locaux. Astucieux, le gouverneur de Jérusalem se rend clandestinement à Gaza et dissuade Napoléon d'entrer dans la Ville Sainte avant de libérer le littoral palestinien. Le conseil est bien capté et l'armée française reprend la route du littoral le 28 février. La prise de Jaffa se solde par un massacre terrible. Le carnage se prolonge deux jours durant. L'armée ne fait pas de quartier. Les journaux des capitaines français ayant pris part à l'opération abondent de descriptions horribles. «Là, il s'était fait un terrible carnage: hommes, femmes, enfants, tous furent passés au fil de la baïonnette », se souvient le chasseur Pierre Millet (6). Et Saintine de suren-

1 Philip Gueddalla, Napoleon and Palestine, George Allen and Unwin Ltd, Ruskin House, London, 1925. 2 Pierre Constantini, op. cit. 3 Derogy et Carmel, op. cit. 4 Cet écrit vient d'être réédité par l'Imprimerie Nationale Édition, avec une présentation de Henry Laurens, Paris, 1998. 5 Derogy et Carmel, op. cit., p. 156. 6 Cité par Benoist-Méchin, op. cit., p. 235.

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chérir: «l'ivresse du sang, la frénésie du viol, la fièvre du butin avaient anéanti tout sentiment de miséricorde et d'honneur [...] » (1). Conquise, Jaffa devient un point stratégique du dispositif de conquête de l'armée française. Mais la peste qui y éclate en mars 1799 fait des ravages dans le corps expéditionnaire français. Cela ne l'empêche pas de poursuivre la route vers Saint Jean d'Acre. Le 18 mars, Napoléon est au Mont Carmel, à Haïfa, et s'apprête à foncer avec son armée sur Acre. Enivré par ses victoires, Napoléon confie que si la ville tombait, il serait, en quelques mois, sur les bords de l'Indus. Le 28 mars, les soldats français réussissent une première percée en arrachant le drapeau du donjon de la forteresse d'AI-Djazzar, mais sont rapidement repoussés. Un second assaut, le loravril, se solde par un échec. Menacé d'être pris à revers par des renforts turcs venant de Damas, Bonaparte envoie à leur rencontre Junot qui parvient, le 8 avril, à occuper Nazareth. Kléber, chargé de lui prêter main forte, est cerné par l'ennemi au pied du mont Thabor et ne doit son salut qu'à la soudaine arrivée de Bonaparte, parti le 15 de Saint Jean d'Acre pour venir à son secours. Dans le même temps, Murat occupe Safed et Tibériade et arrive au bord du Jourdain. Après un Te Deum à la Basilique de Nazareth le 18 avril 1799, Bonaparte et ses généraux préparent l'assaut de Saint Jean d'Acre, défendue par l'armée d'AIDjazzar. «Si Saint Jean d'Acre tombe, s'écrie Bonaparte le 18 mai, je serai demain empereur de tout l'Orient. » Pendant près de deux semaines, les assauts français se succèdent infructueusement. L'armée est décapitée et ses meilleurs généraux sont tués. Après un dernier assaut, commandé par le général Kléber en personne, l'après-midi du 10 mai 1799, Bonaparte se rend à l'évidence: après un siège de soixante-deux jours et pas moins de huit assauts infructueux, Acre demeure imprenable. Le général Murat «qui ne savait guère dissimuler ses sentiments» s'était fait l'écho du mécontentement des officiers: «Vous êtes le bourreau de vos soldats, a-t-il lancé à Bonaparte [...] Il faut que vous soyez bien obstiné et bien aveugle pour ne pas voir que vous ne pourrez jamais réduire la ville de Saint Jean d'Acre» (2). Le 17 mai 1799, le conseil de guerre entérine la décision de Bonaparte de lever le siège d'Acre. Miné par la défaite, Bonaparte retourne en Égypte et, le 22 août 1799, il s'embarque, en catimini, à bord d'une frégate après avoir laissé au général Kléber le commandement en chef de l'armée d'Orient. Le 14 juin 1800, Kléber mourra, assassiné par un Égyptien d'origine syrienne: Suleiman AI-Halabi. La défaite de Bonaparte à Acre ne s'explique pas par la seule pugnacité d'AIDjazzar et de son armée, mais aussi par l'appui apporté à celui-ci par la GrandeBretagne. Très habilement, l'escadre anglaise va intercepter les vaisseaux français qui acheminaient du matériel de guerre et des canons, pendant que la diplomatie du commandant, Sir Sidney Smith, va permettre de réconcilier le maître d'Acre
1 Ibidem 2 Sur Murat, voir le livre de MarcelDupont,Murat,Copernic,Paris, 1980.

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avec les maronites libanais (au départ favorables à l'expédition française) et les chefs druzes. Les grecs-orthodoxes palestiniens, dont une grande famille, AISabbagh, s'était rangée du côté Français, paieront chèrement cette collusion. Ainsi, la coalition anglo-turco-palestinienne fait voler en éclats le rêve oriental de Napoléon en ce mois de mai 1799. «C'est devant Acre que ma fortune a tourné» s'écriera plus tard Napoléon. Mais désormais, tQute l'histoire de l'Orient en général, et de la Palestine en particulier, sera marquée par les interférences des grandes puissances européennes. C'est le début de la «Question d'Orient» (1). L'expédition de Napoléon n'en a été que le banc d'essai. La France ignore la défaite de Bonaparte à Saint Jean d'Acre lorsque, le 22 mai, le Moniteur Universel annonce que Bonaparte avait fait publier une «proclamation aux juifs ». Depuis lors, cette nouvelle a fait couler beaucoup d'encre. De quoi s'agit-il? Cette proclamation, attribuée à Bonaparte, est évoquée pour la première fois, comme le rappelle Henry Laurens (2) dans History of Zionism, publié en 1919 par le politicien sioniste Nahum Sokolow. Celui-ci se base, en effet, sur deux textes publiés dans le Moniteur Universel (le 22 mai et le 27 juin 1799). Le premier se fonde sur une dépêche de Constantinople en date du 17 avril 1799 : « Bonaparte a fait publier une proclamation aux juifs, dans laquelle il invite tous les juifs de l'Asie et de l'Afrique à venir se ranger sous ses drapeaux pour rétablir l'ancienne Jérusalem.» Dans le second texte, cet appel est évoqué indirectement: «[...] Ce n'est pas seulement pour rendre aux juifs leur Jérusalem que Bonaparte a conquis la Syrie. » Plus de vingt ans après la publication du livre de Sokolow, un certain Franz Kobler affirme qu'il a découvert que le texte de la proclamation de Bonaparte date du 4 avril 1799, alors que l'armée française assiège Saint Jean d'Acre. En voici un extrait:
«

[...] Alors que le moment et les circonstances

semblent le moins propices à

revendiquer vos droits ou même à les exprimer, alors qu'ils paraissent même de nature à vous y faire renoncer complètement, cette nation vous offre à ce moment même, et contre toute attente, le patrimoine d'Israël. «L'invincible armée avec laquelle la Providence m'a fait venir jusqu'en ces lieux, guidé par la Justice et accompagné par la victoire, a fait de Jérusalem mon quartier général et le transférera d'ici peu à Damas qui, dès lors, ne pourra plus constituer de menace pour la cité de David.
« Héritiers légitimes de la Palestine!

«La Grande Nation qui ne fait pas commerce d'hommes et de pays comme ont fait ceux qui ont vendu vos ancêtres parmi tous les peuples, vous appelle ici, non certes à conquérir votre patrimoine, oh ! non! mais seulement à reprendre ce qui a
1 2 Bichara Khader, L'Europe et le Monde Arabe, cousins, voisins, Publisud-Quorum, Paris, 1992. Henry Laurens, «Le projet d'État juif attribué à Bonaparte », in Revue d'Études Palestiniennes, n° 33, automne 1989, pp. 69-83.

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été conquis, et forte de la garantie et du soutien de cette Nation, à en demeurer les maîtres pour la défendre contre tout venant. « Relevez-vous! Montrez que la puissance, jadis irrésistible, de vos oppresseurs, n'a pas amoindri le courage des descendants de ces héros dont l'alliance fraternelle avait honoré Rome et Sparte [Maccabées, 12, 15] mais que ces deux mille ans de soumission n'ont pas réussi à étouffer. «Hâtez-vous, c'est le moment, qui risque de ne pas se représenter avant des millénaires, d'exiger, parmi tous les peuples de la terre, la restauration de vos droits, qui vous ont été ignominieusement refusés pendant des millénaires, à une existence politique parmi les nations, et le droit naturel et sans limite de vénérer Jéhovah selon votre foi et pour toujours» (1). Dans le document découvert par Kobler, il y a même une lettre d'accompagnement destinée à présenter cette proclamation aux communautés juives du monde et signée d'Aaron Ben Lévi, rabbin de Jérusalem. L'authenticité de cette proclamation est déjà mise en doute en 1967 par Pierre Constantini pour lequel celle-ci serait un savant « échafaudage de nuées» (2), fruit des rêveries britanniques. La preuve en serait, selon Constantini, que c'est le sioniste Philip Guedalla qui, le premier, a parlé de la proclamation de Bonaparte dans un livre publié en 1925, Napoleon and Palestine (3), préfacé par le sioniste Isra.~lZangwill et dont l'appendice a été écrit par Lloyd George, mais sans fournir un texte authentique de la proclamation (4). Henry Laurens, quant à lui, procède à une réfutation plus systématique de l'authenticité de ce texte en rappelant les erreurs qui y figurent (5) : 1/ la proclamation est supposée avoir été faite à Jérusalem où Bonaparte aurait installé son quartier général. Or «Bonaparte ne s'est jamais rendu dans cette ville» ; 21 «les noms des rabbins indiqués dans le texte accompagnant la proclamation sont complètement fantaisistes et ne correspondent à rien de connu sur la communauté juive de Jérusalem à cette époque ». Et Henry Laurens d'ajouter deux autres arguments à l'appui de sa réfutation: 11 aucune indication concernant cette proclamation ne se trouve dans les archives françaises ou dans les récits des témoins de l'expédition; 21 Napoléon lui-même n'a jamais mentionné une telle proclamation dans ses confidences à Sainte-Hélène, lieu de son exil. Plus encore, dans une conversation en date du 15 janvier 1817 notée par Gourgaud, il semble

1 Texte intégral dans Derogy et Carmel, op. cit., pp. 340-343 ; aussi dans Henry Laurens, op. cit., pp. 72-73, mais avec une version légèrement différente. 2 Pierre Constantini, Bonaparte en Palestine, Dr Halluin & Co, éditeurs, Paris, 1967. 3 Philip Guedalla, op. cit. 4 Constantini consacre à la réfutation de la thèse de Guedalla près de quarante pages (pp. 257-294). 5 L'Orient arabe, op. cit., pp. 75-76.

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