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L'EUROPE VUE PAR L'ISLAM

De
240 pages
L'ambition de cet essai est qu'il tente de cerner l'essentiel de la pensée des différentes tendances et écoles, qu'elles soient libérales, laïques ou bien intransigeantes et pan-islamiques, en s'appuyant sur leurs textes initiaux. Des origines aux temps présents, un face à face n'a cessé d'animer des débats entre ces deux mondes. Cet ouvrage apporte sa propre vision sur ce problème aux multiples facettes.
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L'EUROPE VUE PAR L'ISLAM

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigéeparJean-PaulChagnoUaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions

Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA,Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI, Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999. Gilles LAFUENTE, La politique berbère de la France et le nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999. Moktar LAMAR! - Hildegard SCHÜRINGS,Forces féminines et dynamiques rurales en Tunisie, 1999. Thomas de SAINTMAURICE, Sahara occidental 1991-1999, 2000. Marianne LEFEVRE, Géopolitique de la Corse. Le modèle républicain en question ,2000. Maurice FAIVRE, Les archives inédites de la politique algérienne, 19581962, 2000.

@ L'Harmattan, ISBN:

2000 2-7384-9366-1

WafIkRAOUF

L'EUROPE VUE PAR L'ISLAM
Une perception ambivalente

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris .. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Du même auteur:

Nouveau regard sur le nationalisme arabe l'Harmattan Irak-Iran: des vérités inavouées l'Harmattan 1985 Irak, 70 ans de séismes Alcuin 1992 (épuisé)

1984

SOMMAIRE -INTRODUCTION
- PREMIERE
PARTIE : Il

L'EUROPE DANS LA PROBLEMATIQUE ISLAMIQUE : REPERES ET PARENTHESES 21

-DEUXIEME

PARTIE :

ISLAM, ACTIVISME ISLAMIQUE : AU-DELA DES PREJUGES 67

- TROISIEME PARTIE: QUATRE FIGURES ET UNE PENSEE 153

- EPILOGUE..

219

- BIBLIOGRAPHIE

231

"La liberté est l'unique vérité de l'esprit" HEGEL: "La raison dans l'histoire"

INTRODUCTION

Il est rarissime qu'un monde, tel que le monde occidental, occupe une aussi grande importance dans l'esprit collectif d'un autre monde, comme le monde arabo-islamique, tant auprès des masses que des élites. Et il est encore plus étonnant que ce souci de l"'Autre", soit porteur à la fois d'une certaine crainte, d'une méfiance ou d'un défi, tout en étant paradoxalement caractérisé par un esprit de revanche mêlé à une véritable fascination! Depuis toujours, l'Orient pré-et post-islamique a côtoyé, à travers les temps, cet "Autrui" très particulier, appelé tantôt Byzance ou la Grèce, tantôt Rome (disons les Romains), pour désigner le monde chrétien, et plus tard l'Europe, puis l'Occident. Donc des échanges ont eu lieu entre les deux mondes, ce qui rejette l'idée selon laquelle les Arabes vivaient dans un univers isolé. Il a été déjà dit en effet que la Péninsule arabique n'était pas tellement désertique\ comme certains le prétendent, et étonnamment à commencer par les Arabes eux-mêmes. Cela consolide notamment la thèse d'un échange entre les deux mondes bien avant le message de la religion musulmane. Certes, avec l'ère

1

Dans le cadre de programmesde recherchesarchéologiques,menées récemment

dans le sud de la péninsule arabique, des chercheurs ont démontré qu'il y a 8500 ans, des pluies abondantes arrosaient cette région où florissait un brillante civilisation. Voir à ce propos la revue Pour la Science, numéro d'Aoüt 1998. 11

de l'Islam, l'interaction a pris une dimension concurrentielle:! nouvelle, dans la mesure où, et c'est l'un des principaux motifs de djihad, il s'agissait d'arracher une reconnaissance de légitimité de la part des "ingrats" qui ont renié la prophétie de la dernière religion parmi les confessions hébraïques. Malgré les moqueries de l'intelligentsia juive à l'égard du prophète Mohammed à Médine, et la nature même de la religion israélite non universelle, les dialogues entre l'Islam et le christianisme n'ont cessé d'animer les débats. En effet, le prophète philosophait avec les évêques de Nadjaran sur la nature "divine" de Jésus. D'ailleurs, ces chrétiens arabes, auxiliaires de Byzance, jouaient à leur manière, un rôle tantôt positif, tantôt négatif, selon les circonstances, entre les deux mondes: guerres, amnisties, paix. Dès le début de l'Islam, le regard vers le nord byzantin était le reflet d'un souci, d'une envie, et surtout un projet à réaliser. La conquête de ce monde, avec ses perspectives, fut une des ambitions du prophète lui~même. Ce qui sera effectué peu après son décès. En effet, ce nord, qui est à l'image du monde chrétien, représentait pour la jeune religion un objectif à atteindre sur plusieurs plans. Stratégiquement, faire plier Byzance, c'était faire plier ce monde qui s'appuyait sur un immense univers géopolitique, et probablement atteindre un centre de gravité. (Ce que nous remarquons, en revanche, c'est que le judaïsme, lui, ne représente pas cet espace géographique). Mais après tout, pourquoi l'Islam ne pourrait-t-il pas faire plier cet espace du Nord, comme cela a été le cas pour la Perse? C'est ainsi que la Syrie byzantine fut le point de départ d'une avancée, poursuivie dans le sud de l'Europe: l'Espagne, la Sicile et le Sud de la France. Plus tard, Constantinople deviendra musulmane dans un Empire turc qui s'étendra jusqu'aux portes de Vienne, au sein du Vieux Continent. Après une série de conquêtes arabes au départ, turques ensuite, la contre-offensive de l'Europe s'accentuera après avoir été
2

On néglige souvent que l'une des causes principales de la concurrence entre les

trois religions monothéistes vient du fait que le monothéisme contient en luimême les fondements d'une opinion unique, c'est-à-dire qu'il écarte le pluralisme en s'offrant le monopole du droit à la vérité.

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déclenchée par les Croisades. C'est en plein Moyen Âge que l'institution religieuse, représentée par l'Église féodale, a détourné l'esprit chrétien qui s'appuyait sur l'enseignement de l'abnégation, en le transformant en un discours mobilisateur offensif. Car, il est bien connu que la non-violence et encore moins la violence armée était l'un des principes du christianisme originel. Et, puisque la mobilisation des peuples ne se fait pas sans diaboliser l'adversaire, l'imagination s'est chargée de porter sur l'Orient islamique des caractères maléfiques. Ce n'est d'ailleurs pas une coïncidence si les premières traductions du Coran (livre sacré de l'ennemi juré) en langue latine se sont faites en pleine campagne des Croisades au début du XIr siècle. Or comme toute traduction nécessite, outre la parfaite connaissance de deux langues, celle des deux cultures, il est difficile d'estimer que la transmission des te:\.1esait été réalisée de bonne foi. Car une atmosphère de guerre oblige à charger les esprits et à mobiliser les gens. Ceci explique au moins deux faits, au cours des époques coloniales qui ont suivi celle des Croisades: 1°) L'attitude laxiste, voire complice, des classes cléricales avec celle des politiques pour légitimer l'hégémonie imposée aux pays du monde musulman; 2°) Cette attitude a laissé son influence sur l'esprit collectif européen, en faisant admettre le fait colonial. Tout cela constitue un obstacle majeur pour une interaction entre les civilisations, sans parler que cela fournissait un prétexte aux extrémistes de tous bords. Néanmoins, ce monde du Nord demeure pour l'Orient non seulement un monde à part mais aussi celui qui prend sa revanche en considérant l'Orient comme un monde assez important. Et réciproquement, c'est également le cas de l'esprit islamique qui voit en l'Europe, un centre de gravité. Pour les deux parties, chaque victoire est donc à la fois religieuse et culturelle, de même que chaque revers alimente une revanche, dans l'attente de temps meilleurs ou plus propices.

13

Mais le coup d'arrêt porté à l'avancée islamique s'accompagnait d'un recul sur le plan de la civilisation, en Orient, alors qu'en Europe, on assistait, à partir du milieu du XV" siècle, à une Renaissance sur trois niveaux successifs. Ce sont: une révolution au niveau de la raison, une autre au niveau de la révolution militaire 3, quant à la troisième, ce fut la révolution industrielle. C'est depuis cette époque d'ailleurs, que l'Orient a cessé de ne porter son regard que sur lui-même, pour l'orienter vers Autrui, cet Autrui qui n'est autre que l'Europe. Cet univers demeure et demeurera un sujet d'envie, doublé d'une fascination difficilement camouflée. En effet, la pseudo-Renaissance qu'a connue l'Orient araboislamique fut d'inspiration européenne. Pourquoi ne s'agirait-il pas d'un échange culturel par lequel les Arabes musulmans récupèreraient une partie de ce qu'ils ont apporté à l'Europe médiévale, par le biais de l'Espagne? Car la civilisation, selon Arnold Toynbee, poursuit bien un phénomène cyclique. Donc il est difficile de porter un jugement pour savoir qui a favorisé l'autre. La civilisation étant un fait universel, les deux religions, christianisme et islam, rivalisent en tant que cultures universelles. Le monde le moins développé ayant une position d'infériorité, il semble naturel qu'il ressente un sentiment de défiance joint à celui de fascination face à celui dont la civilisation est la plus forte. Alors il tente de minimiser le prestige du plus fort afin d'en diminuer l'emprise. Dans ses critiques il attaque et les infrastructures et les divers aspects de cette civilisation. Mais, dans la pensée arabo-islamique, ces critiques sont souvent fondées partiellement et chaque élite présente une critique selon sa convenance. Il y a en effet des convergences entre les intelligentsia libérales laïques et les religieuses traditionalistes, comme par exemple, la condamnation du fait colonial occidental, qui, à dire
3

A ce sujet voir: G. PARKER: La révolution militaire, Paris, Gallimard 1993. 14

vrai, n'a guère favorisé les liens déjà troublés par une accumulation de déchirements historiques. Mais ces élites divergent quant à l'évaluation des données de cette civilisation de caractère aliénateur, selon l'expression de Ali Shari'ati, inspirateur de la Révolution iranienne, l'un des quatre auteurs que cet essai a tenté de présenter, concernant la substance de leurs impressions et leurs jugements sur la civilisation occidentale. Ces divergences s'expriment chez certains par une possibilité de tirer profit du mécanisme de l'Europe du progrès, tel que: le nationalisme, le laïcisme, ou disons plutôt la sécularisation, le libéralisme... et le pluralisme, synonyme de démocratie. Chez d'autres il s'agit de rejeter en bloc les valeurs de cette civilisation étrangère. C'est d'ailleurs le cas des penseurs partisans d'un Islam strict et rigoriste qui donnerait principalement la priorité à l'identité du "soi". Ces derniers, ainsi que les partisans de cette école, sont renforcés dans leur émergence par l'échec qu'ont subi quelques expériences "importées". Mais l'un des pionniers de cette pensée, l'Égyptien Sayyed Kotob, conçoit une dimension plus approfondie du heurt opposant l'Islam à l'Occident: à qui revient de guider l'humanité, s'interroget-il ? Ce courant de pensée s'appuie d'ailleurs sur une lecture sélective des textes coraniques, source première de la religion, qui désigne les gens de ce monde occidental, ainsi que les juifs, comme étant des "gens du Livre", qui se seraient écartés des consignes originelles de leur propre religion; mais surtout, qui
auraient renié la prophétie du message de l'Islam
4.

A vrai dire, plus le monde musulman plonge dans une crise identitaire, plus le monde occidental lui tient lieu de "bouc émissaire" et inversement, lorsque ce monde musulman connaît un certain confort ou un confort certain, voire même une apogée,

-

4 Nous remarquons que le christianisme ressent de même un sentiment de ITustration à l'encontre des juifs qui n'ont pas adhéré à sa religion, religion nouvelle. ils sont allés plus loin dans leurs critiques en les accusant de trahison par l'image de Juda et de crime incarné par la crucifixion. 15

c'est qu'il est confiant en lui-même, sur le plan civilisationnel. La preuve en est que lors de la période de la grande transition culturelle, à l'époque abbasside de al-Ma'moun, une interaction entre les deux mondes arabe et européen connaît sa plénitude, de l'Orient à l'Espagne islamisée - voire dans le vieux Continent. On peut en dire autant pour la période de la Nahda au XIXe siècle. Mais ces rapports si complexes, compte tenu, entre autres, d'une certaine proximité géographique et d'un certain contentieux, qui tantôt rapprochaient, tantôt déchiraient ces deux mondes, ont subsisté. En effet, les relations conflictuelles et concurrentielles ne parvenaient pas à imposer une rupture. De même, le Djihad islamique qui a atteint l'Europe, et les Croisades qui se sont étendues en Orient, n'ont pas réussi à empêcher une interaction. Nous ajoutons même que l'Orient reconnaît volontiers les avantages culturels apportés par la campagne de Napoléon en Égypte, et cela malgré le caractère de conquête de ce débarquement. Et c'est par la suite, au XIXe siècle qu'une grande partie des pays du monde musulman s'ouvrira à l'occupation européenne. Dans cette série de rencontres, mythes et réalités confondus ont laissé une grande marge à l'imaginaire, dans les esprits des deux parties, subsistant encore de nos jours: méfiance, fascination, rivalités identitaires, intérêts dominés par l'esprit mercantile. Or le progrès ou l'avancée d'un monde, et le recul de l'autre, ne signifient nullement qu'un certain décalage ouvrirait obligatoirement la voie à l'option de l'affrontement, et encore moins à l'option d'une complaisance due aux circonstances passagères, par le biais d'un pseudo-dialogue. Alors que, dépassant l'aspect économique, l'ère de la mondialisation 5 s'impose à la pensée, à l'identité et à la culture, et alors que le rigorisme de tous bords: nationaliste, religieux, étatique gagne du terrain au détriment de la vertu du pluralisme,

5 Voir l'avant-propos

du périodique

"EurOrient",

Paris

- n°

1- Septembre

1997.

16

une nouvelle étude pourra-t-elle apporter un éclairage complémentaire? Conscients de la diversité d'opinions, de mouvances et d'écoles relatives aux liens existant entre l'Europe et l'Orient, nous avons tenté dans cet essai, de mettre l'accent sur tous les aspects ambigus de ces liens, en nous démarquant de tout ce qui est estimé peu utile et moins constructif. Dans ce conte:\.1:e,il est permis de s'interroger sur les vrais intérêts des divers courants culturels et intellectuels. Est-ce une convivialité se situant en marge de la connaissance pour répondre à un souci d'intercommunautarisme ? Certes, tout en favorisant l'indulgence, face à l'intransigeance, la clarté d'esprit doit l'emporter sur l'ambiguïté écartant la crainte qu'un véritable échange, fondé sur la sincérité, ne mène à une équivoque. Est-ce le rôle d'un orientalisme démodé ou même d'un pseudo-orientalisme dont les buts et les enjeux sont discutables, que de monopoliser le domaine du savoir et d'interpréter les liens réciproques entre les deux mondes, par une vision sélective? Évidemment, le monde est fondé sur des bases d'intérêts et de rapports de force, mais il conviendrait de distinguer une école qui se veut scientifique d'un mercantilisme intellectuel. Est-ce sur la base d'une idéologie tiers-mondiste primaire usée, ou presque, à force de tourner, à tort et à travers, autour d'une réflexion dogmatique que l'on ne peut voir en l'Occident qu'un géant redoutable? Une telle école, malgré ses bonnes intentions, perturbe par sa tendance démagogique, une vision équitable des liens réciproques. Sans aller jusqu'à susciter une polémique inutile, nous tentons plutôt de faire une distinction entre le concept d'aliénation que nous rejetons et celui d'une interaction que nous favorisons. La concurrence culturelle, estimons-nous, est légitime, à condition que la bonne volonté et la sérénité l'emportent et sur les vieilles querelles et sur les nouvelles complaisances, présentées sous les formes de : Nord-Sud, Orient-Occident, islam-chrétienté, ou encore monde développé et en voie de développement. 17

En somme, UIre interaction défendable pourrait être établie sur la compréhension, l'autocritique et l'estime d'autrui. Dans cette perspective, cette étude s'écartera d'un orientalisme "exotique" ou bien suspect, et d'un occidentalisme "fascinant", mais assujettissant! Tout culture ou civilisation humaine est loin d'être un bien réservé, ou un monopole; c'est plutôt un patrimoine universel audelà d'une quelconque limitation géographique. Les concepts de la modernité et de la modernisation d'origine européenne ont atteint l'Orient musulman par les campagnes militaires, à commencer par celle d'Égypte. Même s'il y eut une résistance face à l'envahisseur, on ne peut pas nier, néanmoins, qu'il y eut une réciprocité entre l'esprit des indigènes et les idées véhiculées à la suite de cette campagne. Cela dit, si la force militaire a effectivement ébranlé un conformisme, une stagnation, un conservatisme identitaires et culturels, néanmoins, et ceci est un point essentiel, cette déstabilisation a eu lieu dans un environnement et un terrain propices à l'éveil de ces idées nouvelles, portées par l'auteur de cette expédition à tout l'Orient. Quant à une adaptation acceptée facilement dans la continuité, elle reste assez problématique. En effet, une modernisation, venue de l'autre rive de la Méditerranée, porteuse d'un rationalisme et surtout d'un certain matérialisme était peu compatible avec l'esprit sensible d'un Orient spirituel par excellence. Et pourtant, c'est cet Orient même, berceau des religions, qui a plus ou moins relevé un défi au cours du XIXe siècle, sur deux plans: Accepter une pensée conduisant au progrès, tout en rejetant le caractère hégémonique de l'auteur de cette pensée, c'est-à-dire, surmonter l'idée que cette culture soit importée par l'étranger; - Faire face au conservatisme, voire à l'ultra-conservatisme interne où le sentiment religieux est profondément implanté. Donc tenter de faire appliquer le concept d'une société civile apte à admettre une certaine modernisation.

-

18

Dans la mesure où les masses sont plus facilement mobilisables par l'idéologie religieuse face à une force étrangère, le fondamentalisme (qui, à vrai dire, n'est pas réservé à l'islam seulement) saisit l'occasion de monter au créneau, probablement avec la complicité d'un conservatisme non confessionnel, pour rejeter en bloc ou presque tout ce qui vient de l'Occident, à commencer par ces "marchandises" culturelles. Par conséquent, chaque fait colonial est intervenu, d'une façon directe ou indirecte, au détriment du développement d'une société civile. Les quelques expériences de réformes à l'occidentale, certes modestes ou porteuses de points vulnérables, réalisées ici ou ailleurs, ont été contrecarrées au nom d'un mercantilisme, d'une stratégie de dépendance ou d'un équilibre de rapports de force. Est-ce donc à la suite du fiasco de la modernisation que les discours d'une idéologie démagogique et fondamentaliste ont pu se lancer et prospérer?

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PREMIÈRE PARTIE

L'EUROPE DANS LA PROBLÉMATIQUE REPÈRES ET PARENTHÈSES

ISLAMIQUE:

Il est à remarquer qu'avant et après l'ère chrétienne, de même qu'avant et après l'islam, l'esprit arabe a côtoyé la culture européenne, notamment la culture grecque. En effet, à ce propos, les Arabes de la Péninsule ne furent pas tellement isolés, contrairement à certains jugements de valeur, selon lesquels leur

esprit aurait tendance à la simplification1 ou à un excès de vocation

poétique, ce qui pouvait être incompatible avec la pensée philosophique. La désertification et le déplacement des humains d'une partie de la zone arabique, luttant pour la survie, ne font pas de doute: en témoigne la poésie arabe classique, source de la littérature arabe écrite pré-islamique, où chaque poète débute son poème par une introduction déplorant la séparation d'avec sa bien-aimée, partie en compagnie de sa tribu, laissant derrière elle des ruines (atlâl). Mais ce phénomène d'instabilité de vie et de civilisation n'était pas une généralité, puisque, au Sud de l'Arabie a existé ce Yémen, qui a connu une civilisation prospère, donc un urbanisme certain. D'ailleurs, il semble que dans un passé reculé2, la péninsule arabique ait présenté un paysage plus riant que de nos jours, avec des oasis un peu plus nombreuses et surtout moins chétives. En dehors de ces oasis, les steppes du Nord n'offraient qu'une maigre substance aux nomades, alors que certaines franges, en contact de la Syrie et de la Mésopotamie du Nord, en Oman à l'Est et surtout au Yémen du Sud, les hauts reliefs et le contact de la mousson entretenaient une humidité autorisant la végétation et des cultures étrangères au reste de l'Arabie. Ce climat du Sud de l'Arabie offrait à l'économie des conditions plus favorables3 permettant, en effet, le développement d'une haute civilisation à base de commerce et d'agriculture, que
1 Voir par exemple E. RENAN. Œuvres complètes, Tome VIII, Paris: Ed. Calmann-Lévy, 1882. pp. 143-144 et 151-153. 2 Claude CAHEN: L'islam: des origines au début de l'Empire Ottoman. Paris, Ed Bordas - 1970 - p. 9. 3 C. BROCKELMANN : Histoire des peuples et des Etats islamiques. Paris, Ed Payot - 1949 - pp 12 à 15.

2èmemillénaire avant Jésus-Christ, des l'on a vu fleurir dès le digues, des villes fortifiées, des châteaux et des temples furent construits. Dès cette époque, les Minées, tribus du Sud, voyageaient loin dans le Nord, en colonies de marchands. Dans ce contexte, il est difficile d'envisager qu'une stabilité socioculturelle ne se soit développée qu'au VIr siècle, avec la fondation de l'islam à Médine. Autrement dit, l'existence civilisationnelle dans une partie de l'Arabie, a probablement appuyé et renforcé l'Etat et la Société de Médine. Curieusement, le terme de "Sahara" a prêté à confusion, voire même suscité une polémique tant dans l'esprit arabe que dans celui de l'étranger: Arabes = nomadisme = prospérité ou décadence: urbanisme ou destruction. Concernant ce concept, nous rejoignons l'opinion avancée

par Maxime Rodinson 4 pour qui les Arabes se sont représentés
volontiers l'Arabie, berceau de leur religion et de leur Empire, comme un monde à peu près isolé, germe dur et pur au milieu d'un humus putride, dont devait surgir l'arbre immense du monde musulman. Rien n'est plus faux que cette vision des choses. Assurément, l'Arabie était difficilement pénétrable, à l'étranger. Mais des caravanes la sillonnaient, des marchands s'y engageaient, d'autres aussi parfois. Malgré les difficultés et les souffrances endurées, à plusieurs reprises, des armées s'enfoncèrent loin dans l'intérieur de l'Arabie. Dès le vr siècle avant 1.-C., le roi de Babylonie, Nabonide, était parvenu jusqu'à Médine (Yatribu) et avait établi sa résidence, pour quelques années, à Taymâ au Hedjâz. Le roi séleucide Antiochos III avait soumis Gerrha du côté de Bahreïn. Pline mentionne des colonies grecques disparues, Aréthuse, Larissa, Chalcis, apparemment vers le sud de la péninsule. En 25-24 avant 1.-C., le préfet de l'Egypte romaine, Aelius Gallus, sur l'ordre d'Auguste, s'enfonça jusqu'au Yémen. Dans l'autre sens, les Arabes émigraient beaucoup. Il y en avait à Athènes. Leur pression sur les pays du Croissant Fertile et sur l'Egypte les firent depuis très longtemps s'établir là en nombre, en adoptant la langue et les mœurs du pays. Dès 401 avant 1.-C., Xénophon appelle Arabie le nord de la Mésopotamie et ainsi
4

Voir: Mahomet. Paris Ed. Seuil- 1968 - pp. 45 à 47.

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s'appelait depuis longtemps la partie de IEgypte entre le Nil et la mer Rouge. Au sud de la mer M0l1e, le royaume arabe de Nabatène (qui devint en 106 la Provincia Arabia) avait pour langues un dialecte araméen et le grec, de même les dynasties arabes de Chalcis en Coelé-Syrie, d'Emèse (Homs), d'Edesse, de Palmyre. L'Empereur romain Elagabal (218-222), grand prêtre de Homs à l'origine, était un Arabe comme son successeur Philippe l'Arabe (244-249) qui célébra les fêtes du millénaire de Rome, comme Zénobie de Palmyre qui prit le titre d'Augusta en 270. Tous ces Arabes de la zone marginale du désert étaient plus ou moins profondément aramaïsés et hellénisés. Plus tard, ils devinrent chrétiens, foumirent des évêques et des prêtres. Un ce11ain Gessios de la ville de Gea en Arabie Pétrée fut un médecin célèbre sous l'empereur Zénon (474-491). L'Arabie était un objet d'étude. Un nommé Ouranios écrivit, peut-être au premier siècle avant J.-C., des "Arabica" qui comportaient au moins cinq livres. Un autre "arabisant" nommé Glaukos écrivit une "Archéologie arabe" en quatre livres à une date indéterminée. Au ne siècle, le grand géographe Ptolémée à Alexandrie peut disposer d'assez de renseignements de toutes sources pour dresser une carte de l'Arabie avec des coordonnées relativement exactes. On comprend que l'Arabie était pénétrée d'influences étrangères, hellénistiques au premier chef. Que les Etats civilisés d'Arabie du Sud - qui se servaient de monnaies à la chouette d'Athènes - l'aient été, nul n'en doute. Et une statuette trouvée récemment au Oman est de pure facture indienne. Mais l'Arabie centrale elle-même était fortement atteinte. Les relations étaient constantes, fût-ce par intermédiaires, avec les Arabes assimilés du pourtour, avec les Arabes civilisés du sud et, à travers eux, les idées, les mœurs, les objets du monde extérieur parvenaient jusque-là, quitte à être triés, adaptés, transformés. Le témoignage le plus éloquent nous en est sans doute donné par la langue arabe qui, dès avant l'Islam, était pénétrée de mots étrangers, en général passés par l'araméen, profondément adaptés jusqu'à ne plus pouvoir se distinguer du vieux fond de la langue.

25

Un maître de la Sociologie, Ibn Khaldoun au XIV' siècle, a déjà tenté de donner une clarification à cette problématique, dans son œuvre fameuse: "Prolégomènes", tout en faisant une distinction entre urbanisme et civilisation, d'une part, et la régression et le déclin, d'autre part. Quoiqu'il en soit, les rapports qui lient l'homme à son environnement laissent subsister un "Moi" culturel. A supposer, ce qui demeure discutable, que l'esprit arabe aurait une tendance à la simplification, nous optons plutôt pour l'idée qu'il s'agirait alors d'un concept d'indépendance et d'une autonomie historique et culturelle qui auraient prévalu chez les Arabes. Il est vrai que les fondements de cette culture se trouvent amplifiés essentiellement par la poésie mais aussi par la prose et la sagesse. De même, la réserve, manifestée par les Arabes de l'époque pré-islamique à l'encontre d'autres cultures et croyances telles que le judaïsme ou le christianisme, est un signal significatif de cette indépendance d'esprit. Quant au triomphe de l'islam et à la rapidité de sa propagation parmi les Arabes, matière première culturelle de cette nouvelle religion, c'est un autre signal de cette liberté d'esprit en question. Tout en faisant la distinction entre le fait de connaître une pensée, une philosophie ou une croyance et le fait d'adopter l'une d'entre elles, en vue d'une conversion, ou d'un échange, il convient d'observer la même position réservée des Arabes à l'égard des précédentes religions. Concernant le "mosaïsme", qui a davantage attiré les Arabes que le christianisme, il ne pouvait pas, à la longue, les satisfaire. Cette religion n'est en effet, semble-t-il, faite que pour un peuple élu 5 et ne peut convenir à toute l'humanité. Il ne peut donc plaire à un peuple vigoureux, aspirant au progrès 6. Quant au christianisme, de même que son homologue le judaïsme, il n'était pas étranger aux Arabes pré-islamiques (tous deux étant d'origine orientale, avec un intervalle d'environ treize siècles, et le christianisme ayant été greffé sur une inspiration romaine et byzantine) ; en effet sur les piliers de la Ka' ba qui symbolisait l'une des grandes tolérances
5 Voir R. OOZY, Essai sur l'histoire de l'islamisme, Trad. V. Chauvin, Paris: Ed. Maisonneuve, 1879, p. 14. 6 Idem.
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