L'évangile de Jerusalem

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L'auteur s'intéresse aux doublets de Marc (épisodes ou versets répétés dans le récit de Marc) et met en évidence le fait que ces doublets (70 au total), loin de concerner uniquement la multiplication des pains, concernent en fait tout le texte et qu'une disposition en deux colonnes livre un double message s'adressant à deux communautés successives, l'une judaïsante, l'autre convertie du paganisme. L'évangile de Jerusalem propose une passionnante reconstitution du premier évangile, écrit bien antérieurement aux lettres de Paul.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782336251950
Nombre de pages : 268
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L'Évangile de Jérusalem

Religions et Spiritualité
collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XII La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à I'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions.
Titres parus: Philippe Leclercq, Comme un veilleur attend l'aurore, 2006. Anne Doran, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais (côte Nord-Est du Canada), 2006. Vincent-Paul Toccoli, Le Bouddha revisité (Naissance du Gandhara grécobouddhiste), 2005. Dom Dorothée Jalloutz, Cisterciens au Val-des-Choux et à Sept-Fons. 17621792, Règlements généraux. Textes présentés par Fr. Placide Vernet, moine de Cîteaux, 2005. Jean-Paul Moreau, Disputes et conflits du christianisme dans l'Empire romain,2005. Bruno Bérard, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, en regard des Traditions bouddhique, hindoue, islamique, judaïque et taoïste, 2005. Erich Przywara (trad. de l'allemand par Philibert Secretan), ... Et tout sera renouvelé. Quatre sermons sur l'Occident, suivis de Luther en ses ultimes conséquences,2005. Jean-Dominique Paolini, D'Aphrodite à Jésus. Chroniques chypriotes, 2005. André Thayse, A l'écoute de l'origine. La Genèse autrement. 2004. Etienne Goutagny, Cisterciens en Dombes, 2004. Mgr Lucien Daloz, Chrétiens dans une Europe en construction, 2004. Philibert Secretan, Chemins de la pensée, 2004. Athanase Bouchard, Un prêtre, un clocher, pour la vie, 2004. Michel Covin, Questions naïves au christianisme, 2004. Vincent Feroldi (dir. de), Chrétiens et musulmans en dialogue, 2003. Karékine Bekdjian, Baptême, mariage et rituel funéraire dans l'église arménienne,2003. Albert Khazinedjian, La pratique religieuse dans l'église arménienne apostolique,2003. (suite en dernière page)

Francis Lapierre

L'Évangile de Jérusalem

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
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(Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00932-8 EAN : 9782296009271

« Mes félicitations donc et mes encouragements travaux sur Marc. Que Dieu vous donne les lumières nécessaires: de sa Parole qui est en jeu. »

pour la poursuite de vos c'est la compréhension

fro M.-É. Boismard O.P

École Biblique de Jérusalem

. À ma femme
. À mes enfants . À mes frères en Jésus-Christ qui liront ce livre.

1
Introduction

A-t-il jamais existé un Évangile avant les Évangiles, un texte originel dont dériveraient les quatre Évangiles que nous connaissons? À chaque génération, une petite minorité de chercheurs reprend cette question, sous le regard inquisiteur de notre Sainte Mère l'Église. Ce n'est pas que l'Église soit opposée à toute recherche sur les t~xtes objets de sa Foi, mais elle écarte toute démarche qui consisterait à rechercher un texte fondateur, réputé proche des paroles de Jésus, et qui discréditerait, par opposition, les ajouts secondaires grecs, fruits supposés d'une catéchèse à court terme, valable seulement pour les communautés pagano-chrétiennes de la fin du premier siècle. Or, il n'y a pas de pureté originelle à retrouver dans un supposé texte primitif, pas plus que de suspicion à avoir pour les additions successives au texte initial. Les additions font partie intégrante de la révélation divine. Simplement, il appartient chaque fois de rechercher les motifs théologiques justifiant une telle addition en se demandant humblement pourquoi un rédacteur secondaire a complété un canevas déjà vénéré, au risque de le déséquilibrer sur le plan rédactionnel. Ainsi, notre foi de chrétien repose-t-elle in solidum sur l'ensemble des quatre Évangiles qui nous sont parvenus sous la forme de codex ou de papyrus écrits en langue grecque, quatre textes évangéliques entre lesquels l'Église refuse énergiquement d'établir une quelconque hiérarchie. Ceci étant clairement posé, est-il illégitime pour des chercheurs de poser la question de savoir si une partie des textes grecs que nous connaissons ne dériverait pas d'un original écrit dans une langue sémitique, très vraisemblablement l'araméen? Si tel était le cas, une partie du texte serait donc la traduction d'un document plus ancien, ce canevas de base ayant été complété en grec par la génération suivante. 9

Une telle démarche présente un double intérêt: - Elle implique que les textes évangéliques n'ont pas été écrits: «sous la dictée de l'Esprit Saint », mais bien mûris par le vécu quotidien des communautés, retransmis par deux générations de rédacteurs, ce qui n'enlève rien au rôle de l'Esprit. - Elle ouvre une Espérance que l'on peut exprimer ainsi: S'il existe un texte primitif que l'on puisse reconstituer avec une certitude raisonnable, il sera alors possible d'admirer le cheminement de l'Esprit Saint au travers des rédactions additionnelles et reconstituer ainsi une partie, pour l'instant masquée, de I'histoire de l'Église. Comment passe-t-on de l'enseignement oral de Jésus et des disciples en araméen, aux manuscrits grecs de la génération suivante? Chaque génération de biblistes a tenté, à sa manière et avec les arguments dont elle disposait, de s'approcher de la solution. Depuis le Concile Vatican II, les efforts ont redoublé et la communauté des chercheurs a collectivement beaucoup progressé: - Dans la connaissance de la littérature juive, ainsi que dans la perception de l'environnement palestinien du temps de Jésus. - Sur les racines juives de l'enseignement de Jésus, avec l'active participation de nos frères Juifs. - Par le biais de l'anthropologie, sur les mécanismes de la transmission orale: rôle de la respiration sur la longueur des phrases, enchaînement des idées en chapelets, rumination des textes, tous éléments favorisant la mémorisation des séquences dans un ordre immuable, nous pensons ici aux travaux de M. Jousse et de ses successeurs. - Sur la comparaison des textes évangéliques, verset par verset, favorisée par la disposition des textes en colonnes. Nous pensons ici au travail de l'École Biblique Française de Jérusalem. La Synopse et la Concordance de M.-É. Boismard et P. Benoit sont devenus des outils indispensables pour tous les biblistes de langue française. - Sur l'analyse comparée des manuscrits grecs par des équipes œcuméniques, ce qui à permis un contrôle croisé des traductions possibles et la publication d'une Bible, la TOB, acceptée par l'ensemble des chrétiens. - Enfin, l'utilisation de la micro-informatique permet désormais de systématiser les traductions, le même mot original hébreu ou grec étant rendu par un unique terme en français, quelque soit le livre dont il provient, ce qui facilite grandement les recherches et l'établissement des concordances. 10

Cette progression collective devait forcément déboucher vers une réponse à la question posée sur l'origine des Évangiles, à partir du moment où la quantité des observations pertinentes et fondées atteignit la masse critique permettant de reconstituer un « fil rouge» cohérent. Pour nous limiter à la période post-conciliaire, il faut rappeler les travaux de J. Carmignac et de CI. Tresmontant, qui en appelèrent à un large public afin de promouvoir l'idée d'un possible substrat sémitique sous le grec des Évangiles. Ces travaux furent très controversés à l'époque par la communauté des bibIistes, parce qu'à partir d'observations justifiées sur l'existence de sémitismes sous-j acents au texte grec dans certaines parties des Évangiles, tous deux achoppèrent sur la chronologie relative des rédactions. L'idée que chaque Évangile était le résultat de plusieurs rédactions successives ne fut pas vraiment exploitée, ce qui les conduisit à des conclusions hasardeuses. Leur synthèse étant erronée, la critique de l'époque en profita pour rejeter en bloc la partie analytique de leur travail, ce qui était une autre erreur. Les travaux qui suivirent, ceux de Ph. Rolland sur la confluence chez Marc et ceux de F. Neyrinck et M.-É. Boismard sur la dualité, toujours chez Marc, apportèrent une contribution importante à la solution proposée aujourd'hui. Selon Ph. Rolland en effet, plus de quatre-vingt versets du texte de Marc combinent et additionnent les versets correspondants de Matthieu et de Luc, ce qui suppose que Marc rédige une synthèse à partir de deux documents placés sous ses yeux. Ph. Rolland remarque en outre, que les versets communs aux trois Évangiles synoptiques suivent le même ordre dans les trois récits, ce qui présume bien d'une origine commune. F. Neyrinck comme M.-É. Boismard d'autre part, ont bien remarqué que les épisodes entourant chez Marc la deuxième multiplication des pains sont des redites d'épisodes précédant la première multiplication, ce qui autorise à penser que Marc compile bien deux sources antérieures. Restait ensuite à combiner toutes ces observations: - Poser comme hypothèse qu'un Évangile primitif est contenu dans le fonds commun aux trois Évangiles synoptiques: la Triple Tradition. - Vérifier que ce fonds commun, considéré isolément, forme un récit cohérent, ce qui est le cas. Nous remarquerons en passant, que ce récit est un texte chrétien puisqu'il comprend notamment: le baptême, la transfiguration, le dernier Repas et la résurrection de Jésus. - Tenir compte du particularisme de Luc, qui développe une théologie originale de Jésus prophète et roi et déjudaïse son texte pour lui conférer une Il

portée universelle. Ceci conduit à réintégrer dans le fonds commun, quelques versets communs à Matthieu et à Marc, mais supprimés ou modifiés par Luc. - Considérer que l'Évangile de Marc représente la synthèse provisoire d'un pré-Matthieu et d'un pré-Luc, bien plus courts que nos versions modernes, et complétés ultérieurement à partir de la Deuxième Source. - Mettre en évidence que la dualité marcienne, dénoncée autour de la deuxième multiplication des pains, s'étend à l'ensemble de la prédication à Jérusalem (chapitres 10 à 16). - Réaliser alors que l'Évangile de Marc est constitué d'un récit primitif (RI), complété secondairement d'inclusions grecques (R2), ces inclusions étant délimitées dans le texte par des versets analogues ou comparables selon le procédé littéraire du parallélisme, bien connu dans le premier Testament. La répétition du procédé - plus de quatre-vingt exemples identifiés - permet en outre de constater que le paragraphe primitif (RI) précède toujours l'inclusion grecque (R2) qui lui correspond. Découvrir ainsi un schéma: le Juif d'abord, puis le Grec, rappelant sans ambiguïté la Lettre aux Romains de Paul, datée de 58 (Ro 1, 16.2,9-10). - Mettre en évidence des différences de vocabulaires confirmant que les deux récits s'adressent à deux communautés différentes: - Dans (RI), Jésus le Maître, guérit les malades en les touchant, puis il les renvoie en disant: Retire-toi en paix. Lors du dernier Repas, il dit la bénédiction et brise le pain. - Dans (R2), Jésus le roi des Juifs, sauve les malades par imposition des mains, et les renvoie en disant: Ne crains plus, ta foi t'a sauvé. Lors du dernier Repas, il prononce une double action de grâce sur le pain et sur le VIn. - Étendre la recherche des doublets (RI) / (R2) à Matthieu et Luc, et y constater un mode d'écriture identique, donc pratiqué antérieurement à la compilation de Marc. - La double action de grâce étant déjà attestée par Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens (1 Co Il, 23-25), que le consensus des biblistes date de 52/53, il faut donc en déduire que (RI) est antérieur à cette date. - Il faut signaler enfin que (RI) - 250 versets - est en amont du fonds commun aux trois Évangiles synoptiques - 450 versets - la Triple Tradition
renfermant donc déjà 200 versets de commentaires grecs.

- Trouver enfin une confirmation de l'ancienneté de (RI) dans l'évolution du rite eucharistique dont les textes des quatre Évangiles portent la trace:

-

Les cinq paragraphes contenant secondaires au canevas initial.

le mot « coupe»

chez Marc,

sont

12

- Matthieu, quoique lourdement remanié par les rédacteurs grecs tardifs et la source « Q », témoigne comme Marc de deux multiplications des pains, la première comportant une bénédiction et la deuxième deux actions de grâce sur le pain et les poissons. - Luc témoigne d'une coupe levée, avant le dernier Repas, donc, précédant la fraction du pain. Mais quand il décrit les sources judéo-chrétiennes à Emmaüs le troisième jour, il nous transmet une bénédiction sur le seul pain. - Jean, dans un récit qu'il situe après la Pentecôte, réunit à Cana de Galilée le troisième jour, autour de la mère de Jésus, les disciples ayant reçu l'Esprit et un Jésus (ressuscité ?). Jésus change l'eau en vin, invitant ainsi à sa table tous ceux qui accepteront de renaître d'en haut. Puis, Jean complète à Capharnaüm le discours sur le pain de vie, présenté comme l'accomplissement de la manne - nulle mention de vin dans ce texte - en déclarant vraie nourriture et vraie boisson le corps et le sang du Christ, ce qui est une théologie paulinienne secondaire au canevas initial. Ainsi, nulle contradiction chez nos quatre évangélistes. Enfermés dans leurs rites de table, les judéo-chrétiens ont d'abord célébré seuls la Pâque du Seigneur et rédigé le premier canevas (RI) des Évangiles. Puis, éclairés par l'Esprit, Pierre et Paul ont invité les Grecs à la table du Seigneur, par le rite de la coupe levée après le repas. Encore fallait-il en outre unifier le rite eucharistique et compléter par la Double Tradition destinée aux grecs, l'enseignement déjà rédigé des Évangiles. Si notre Sainte Mère l'Église voulait reconsidérer ces questions, elle serait plus sereine dans son dialogue de plus en plus nécessaire avec les Juifs et résoudrait les problèmes d' inculturation des Églises locales d' aujourd 'hui, demandant à célébrer l'Eucharistie avec la nourriture du cru. ..Il y a eu un précédent!

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2
Retour aux sources
2 -1
Les manuscrits

Nous ne possédons aucun texte original signé de Paul, pas plus que des quatre évangélistes. Le fragment le plus ancien connu à ce jour date de l'an 125 environ. Il ne comporte que quelques lignes extraites de Jean. Des passages plus importants (plusieurs chapitres) sont ensuite datés de l'an 230. Cela peut paraître bien tardif par rapport aux originaux, que la tradition chrétienne situe entre 65 et 95. Il n'en est rien, comme le souligne Daniel-Rops:
Ce n'est rien à côté de l'espace de temps qui, pour tous les classiques de l'Antiquité, existe entre l'autographe inconnu et la plus ancienne copie connue: quatorze cents ans pour les tragédies de Sophocle, ainsi que pour les œuvres d'Eschyle, d'Aristophane et de Thucydide,. seize cents ans pour celles de Platon, douze cents pour celles de Démosthène. Térence et Virgile sont des favorisés parce que le délai n'est, pour le premier que de sept siècles, de quatre pour le second Le Nouveau Testament, pour ce qui regarde donc la proximité de la copie par rapport à l'original est, incomparablement, dans une situation privilégiée. 1

Pourquoi ne possède-t-on pas d'originaux de la littérature ancienne? Parce qu'on utilisait alors le papyrus. Ce support végétal résistait mal au temps. Le papyrus était tiré d'une plante qui pousse dans le delta du Nil. Les tiges étaient débitées en bandes très minces, puis superposées les unes aux autres, de manière que les fibres se croisent à angle droit. Elles étaient alors collées, pressées et séchées. Après un travail de polissage, elles étaient prêtes à être employées. Lorsque l'écrivain avait besoin d'une grande surface, les feuilles étaient collées bout à bout. Un bâtonnet pouvait être fixé à l'extrémité supérieure et l'on enroulait autour l'ensemble du document. En général, on n'écrivait que d'un seul côté.

1

. Daniel-Rops,

Jésus en son temps, Fayard, 1958, p. 28.

15

Un roseau taillé servait de moyen d'écriture, comme plus tard les plumes d'oie. On utilisait déjà l'encre. L'apôtre Jean parle ainsi de l'encre et de la plume dont il se servait pour écrire. Il adresse ainsi son épître à Gaïus : J'aurais beaucoup de choses à t'écrire, mais je ne veux pas le faire avec l'encre et la plume (3 Jean, 13). Il est vrai qu'à l'époque, écrire se rapprochait davantage de l'œuvre d'art du peintre que de la notion moderne de l'écriture. Il n'était pas question d'effacer, encore moins de rédiger un brouillon. L'écrivain se concentrait donc longuement avant de commencer son ouvrage puis travaillait lentement en allant à l'essentiel. Le matériau étant rare et cher, toutes les lignes étaient remplies et les mots liés les uns aux autres. Les espaces, la ponctuation, le découpage en paragraphes puis en chapitres ne viendront que plus tard. Le papyrus, qui avait des qualités, possédait cependant l'inconvénient majeur de se froisser et de tomber en poussière, ce qui explique la rareté des écrits conservés datant des premiers siècles de notre ère. Pour les documents chrétiens, il faut ajouter aux raisons mécaniques, les destructions volontaires exercées lors des persécutions. Au cours du 3e siècle, un nouveau support s'impose peu à peu: le parchemin. Son histoire est due à la rivalité entre deux pôles culturels: Pergame et Alexandrie. Pline l'Ancien raconte que le roi Eumène II (197 - 159 avo J.-C.) décida d'établir définitivement la supériorité de la bibliothèque de Pergame, mais il dépendait de l'Égypte pour la fourniture du papyrus. Les Pergamiens cherchèrent donc une solution de rechange. Leurs recherches les amenèrent à traiter des peaux d'animaux, de chèvres en particulier. Ainsi naquit la charta Pergamena, c'est-à-dire le papier de Pergame ou parchemin. Les parchemins n'étaient pas enroulés mais pliés par la moitié pour obtenir des cahiers. Ceux-ci étaient reliés pour en faire des volumes ou codex. Les parchemins coûtaient très chers. Aussi arrivait-il que l'on effaçât ou grattât la première écriture et que l'on s'en servît une seconde fois pour un nouveau texte. Ce type de document est appelé palimpseste. Parfois, il arrive que le texte primitif soit considéré comme plus intéressant que le second. Un procédé photographique utilisant les rayons ultraviolets permet de le faire réapparaître. La communauté scientifique et religieuse dispose d'environ cinq mille manuscrits anciens du Nouveau Testament. Les documents les plus nombreux et les plus anciens sont les «Ostraka », fragments de poterie recouverts de quelques versets. Ces tessons de poterie permettaient aux chrétiens les plus humbles de posséder un fragment du « Livre ». 16

Puis viennent les papyrus, matériau fragile et par conséquent, peu onéreux. Enfin, restent les codex. De ces deux derniers types de support, il ne nous reste bien souvent que des fragments en mauvais état. Un certain nombre de papyrus importants ont été mis au jour récemment, en particulier à la fin des années 1940, ce qui est stimulant pour les chercheurs et indique que des surprises sont encore possibles. Le plus ancien est le papyrus Rylands (P 52), édité par C. H. Roberts. Il est conservé à Manchester. Il s'agit d'un fragment de quelques centimètres carrés de forme triangulaire. La pointe principale du triangle est dirigée vers le bas par rapport au texte ce qui réduit rapidement en largeur le texte conservé. Le texte écrit recto-verso est un fragment de l'Évangile de Jean, chapitre 18, versets 31 - 33, 37 et 38. Le schéma ci-dessous replace le texte découvert dans son contexte, le texte en minuscules reconstituant les parties manquantes:
Recto: LESJUIFSANOUS il n'est pas permis de tuer PERSONNEAFINQUELa parole de Jésus soit accomplie qu'il avait DITESIGNIFIANT de quelle mort il devait MOURIREntra donc dans le pré TOlREPilate et il appela Jésus et ILDIT à lui tu es le roi des Juifs.

Verso:

...Moi pour CECIJESUISNE ETJESUISVENUDANSLEMONDEPOUR TEMOI gner de la vérité quiconque est DELAVER ité écoute ma voix DITALUI Pilate qu'est-ce que la vérité ETCECI disant de nouveau il sortit vers LES Juifs et leur dit...

La qualité du papyrus et la forme des caractères permettent de le dater des années 125/130. Cette découverte, effectuée en Égypte, met fin aux arguments de certains critiques qui prétendaient que l'Évangile de Jean avait été écrit à la fin du deuxième siècle.

De cent ans plus récents, sont les papyrus Chester Beatty, provenant d'Égypte.
17

Ils contiennent en 88 feuillets: - un quart des Évangiles et des Actes des Apôtres; - les épîtres de Paul à l'exception des trois dernières; - un fragment de l'Apocalypse de Jean (le plus ancien connu). De la même époque également, date la Collection de Bodmer. Ce nom désigne la bibliothèque qui renferme ces documents, près de Genève. Les papyrus Bodmer comprennent: - le document dit P 66, qui se composait dans une première édition des quatorze premiers chapitres de l'Évangile de Jean, datés de l'an 230, environ. Il fut ensuite complété par des fragments des chapitres 15 à 21, retrouvés plus tard; - le document dit P 75, qui reprend les chapitres 1 à 15 de Jean. II est également daté de la première moitié du 3e siècle; - les deux épîtres de Pierre et celle de Jude, datées des années 180 à 220 et publiées seulement en 1959. Le manuscrit de Jean en particulier, qui couvre en pages complètes les deux tiers du manuscrit original est une pièce exceptionnelle. Aucun autre papyrus du Nouveau Testament n'est aussi bien conservé. De 350 enfin, datent les deux premières bibles complètes: le Codex Vaticanus et le Codex Sinaïticus, tous deux sur parchemin. Comme son nom l'indique, le Codex Vaticanus est conservé à la bibliothèque Vaticane. II y fut découvert en 1481. Personne ne sait comment il y est parvenu et quelle fut son histoire. Il se compose de 759 feuilles en

vélin de la meilleure qualité, écrites en élégants caractères du 4e siècle.
Au dixième ou onzième siècle, un copiste zélé retraça le texte lettre par lettre afin sans doute d'en raviver l'encrage, mais ce qui complique la lecture aujourd'hui. Le Codex Vaticanus comprend presque tout l'Ancien Testament et le Nouveau Testament jusqu'à l'Épître aux Hébreux de Paul. Le document original devait comporter 820 feuilles. Comme tous les documents de l'époque, le Codex Vaticanus présente le texte en colonnes complètes, sans vrais paragraphes ni retours à la ligne. Cependant, de petits traits fragmentent le texte en séquences qui sont à l'origine de nos paragraphes modernes: - Marc en compte 61, - Matthieu 170, - Luc 152, - Jean 80. Le Codex Sinaïticus fut découvert en 1844 par le savant allemand Constantin de Tischendorf, dans le monastère orthodoxe de Sainte-Catherine au pied du Mont Sinaï. Il faudra quinze ans de négociations obstinées pour que Tischendorf obtienne d'abord de copier, ensuite de faire sortir le 18

précieux document. Celui-ci est maintenant au British Museum de Londres, à côté de son cadet, le Codex Alexandrinus qui appartient à la famille royale depuis 1624. Michel Grisier 2 à qui nous devons l'essentiel du résumé présenté ci-dessus, conclut ainsi:
Tous les spécialistes sont d'accord pour souligner la remarquable concordance de tous ces textes. Les diverses variantes notées ne portent le plus souvent que sur des lettres ou des signes, en tout cas aucune n'altère le sens d'une phrase.

Cette conclusion rassurante est très curieusement confirmée par une série de textes, que la tradition de l'Église ne reconnaît pas. Il s'agit de tentatives dont la plus connue est celle du syriaque Tatien vers 160 - de fondre les quatre Évangiles en un seul. « L'Évangile des mélangés» s'opposait ainsi à « l'Évangile des séparés ». Ces « morceaux choisis» eurent un succès considérable dont la trace est encore visible jusqu'à nos jours. Tatien eut même un précurseur, puisqu'on a trouvé récemment un papyrus daté de 150 qui est un amalgame des Évangiles de Marc et de Jean. L'Église a toujours lutté énergiquement contre cette tendance. Ces textes, cependant, ravissent l'historien car ils constituent autant de jalons montrant la pérennité des textes évangéliques. Oui, leur message a traversé sans altération l'épreuve de vingt siècles d'histoire.

2 - 2 La langue biblique
Comme le dit si bien X. Léon-Dufour, le grec des Évangiles est une langue spéciale, née au confluent de deux cultures, grecque et sémitique. La pensée qu'elle véhicule reste sémitique. Des idées familières à un occidental comme la conscience, la réflexion, le moi en quelque sorte, s'expriment par des symboles. Pour un sémite, Dieu seul Est. Je suis celui qui Est dit Yahvé. C'est pourquoi au niveau des hommes, fait-on l'économie du verbe être. Bienheureux les pauvres, car à eux le Royaume des cieux dit Jésus. Faut-il comprendre: le Royaume leur appartient dès maintenant ou leur appartiendra à l'avenir? Toute une ambiguïté du message évangélique repose sur cette indétermination des plans du futur.
2

. Bible et archéologie,

Éditions Horvath,

1981, p. 6

28.

19

La langue elle-même - la koinê - contraste nettement avec le grec littéraire parlé à Athènes. C'est une langue de la campagne, visant à être comprise par les simples et les petits, mais il n'y a pas trace d'une langue biblique particulière façonnée pour la circonstance. Sa principale caractéristique est d'être chargée de tournures sémitiques. Au 1er siècle en Palestine, la langue locale est encore l'araméen. La toute
première expression de la foi pascale s'est formulée dans cette langue.

Marc garde dans son texte un certain nombre d'aramaÏsmes qu'il traduit ensuite: Talitha koum ! : Fillette, je te le dis, lève-toi! (Mc 5, 41) ; Et il lui dit Ephphatha !: c'est à dire: ouvre-toi! (Mc 7, 34); Eloi: Eloi: lema sabakhthani?: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? (Mc 15, 34). Même traduit, son grec rugueux cache mal une pensée sémitique sousjacente, ainsi les aramaÏsmes que l'on trouve dans la première multiplication des pains. Le rythme parlé originel se retrouve également dans la parataxe et.. .et .. .et, qui scande son récit. Très tôt aussi, la foi pascale a dû s'exprimer en grec à partir des matériaux linguistiques fournis par la traduction juive de l'Ancien Testament en grec: la Bible de la Septante. Matthieu, quand il s'écarte de Marc, écrit un très bon grec, tout comme Luc, très influencé par le style littéraire de la Septante. Le récit de Jean provient également d'un original sémitique exprimé dans une langue grecque simple qui use notamment de la parataxe, mais dont il maîtrise rell1arquablement les subtilités. En outre, l'utilisation des verbes grecs au parfait lui permet de rendre d'admirables nuances théologiques. Du temps de Saint Jérôme (4e siècle) qui traduisit le texte biblique du grec au latin, jusqu'à douze pour cent des mots ou expressions de la koinê, posaient des problèmes de traduction. Ce n'est qu'au 1ge siècle, que la découverte de papyrus égyptiens écrits en grec populaire réduisit les ambiguïtés de traduction autour de un pour cent. Ainsi, la fameuse invocation du Gloria, traduite par St Jérôme: Paix sur terre aux hommes de bonne volonté, est-t-elle interprétée de nos jours: Paix sur terre aux hommes que Dieu aime. La « bonne volonté» serait donc du côté de Dieu. De nos jours, seuls quelques points très mineurs demeurent avec deux traductions possibles. Ces variantes sont signalées dans l'édition de la TOB.

20

2 -3

Les auteurs

Que recouvrent les noms de Marc, Matthieu, Luc et Jean, des personnages réels ou une communauté de rédacteurs? Retenons pour l'instant les éléments suivants, admis par une majorité d'exégètes: - Les textes dont nous disposons aujourd'hui sont de rédacteurs appartenant à la deuxième génération après Jésus-Christ. L'exégète R. E. Brown, désigne par « apostolique» la génération des années 30-50, et « post-apostolique », la génération suivante, couvrant le dernier tiers du premier siècle. - Trois des quatre auteurs des textes qui nous sont parvenus appartiennent à cette seconde génération. - Il apparaît donc que les Évangiles sont plus tardifs que les 13 lettres de Paul, que le récit des Actes des Apôtres et la lettre aux Galates, où Paul raconte le début de son ministère, permettent de dater entre 51 et 67 enVIron. - Les récits évangéliques ont été rédigés en langue grecque pour répondre aux besoins spécifiques des communautés, à un moment précis de leur histoire. Les quatre Évangiles rendent compte de quatre cheminements

distincts dujudéo-christianismeà la fin du 1er siècle. C'est pour cela qu'ils
sont différents et complémentaires, au-delà d'un certain fonds commun. - Ces textes ne sont pas une œuvre collective mais bien dans chaque cas le fruit du travail spécifique d'un dernier rédacteur dont on reconnaît le style, le vocabulaire et les procédés littéraires. - Ce dernier rédacteur intègre cependant dans son canevas des traditions antérieures, écrites ou orales, utiles à son propos. - Les traditions écrites provenant de la génération apostolique ont été à l'origine rédigées en langue sémitique (hébreu ou araméen), puis traduites en grec de manière littérale, d'où l'aspect « rugueux» de certains passages. - Aucun des textes de la première génération (version sémitique ou version grecque) ne nous est parvenu sous sa forme originale et intégrale. Les spécialistes en sont donc réduits à les reconstituer au travers de filiations littéraires plus ou moins sûres, qui toutes renferment une part d'hypothèses, comme tout travail de recherche, et qui toutes ont pour base le texte que nous connaissons. L'histoire du premier siècle joue un rôle fondamental dans la diffusion du christianisme. Peu de chrétiens se rappèlent que les premières communautés judéo-chrétiennes ont continué à fréquenter la synagogue et à suivre le 21

calendrier des fêtes juives jusque dans les années quatre-vingt. Simplement, leurs membres croyaient en Jésus-Christ comme Messie et essayaient d'en convaincre leurs frères, tâche de plus en plus ingrate à mesure que les années passaient. La rupture va se dessiner avec la guerre juive qui éclate en 67. Pour des raisons d'obéissance aux autorités, les judéo-chrétiens choisissent de s'abstenir. Les bourgades où ils sont majoritaires se rendent aux Romains sans combattre, là où ils sont minoritaires, ils choisissent de s'exiler vers Antioche de Syrie ou vers Pella. Ainsi, le début des années soixante-dix marque non seulement la fin de la génération apostolique (qui a connu Jésus-Christ) et l'avènement d'une autre génération qui ne l'a pas connu, mais il correspond à deux bouleversements historiques: - Jérusalem est détruite par les armées romaines en 70, entraînant la ruine du Temple et la disparition pour les Juifs de leur lieu de culte et de leur référence spirituelle. - Les judéo-chrétiens, considérés politiquement comme des traîtres, sont maudits et chassés des synagogues entre 70 et 85 par les Pharisiens. Le manifeste de Jamnia, qui est la formulation des dix-huit bénédictions récitées quotidiennement dans les synagogues contient désormais, dans la reformulation de la douzième bénédiction, le rejet des hérétiques et des Nazaréens. Ces deux événements contribuent à expliquer le décalage entre les deux premières générations de croyants: - La première génération parle araméen avec Jésus, prêche et annonce la résurrection dans cette langue, enfin finit par écrire une catéchèse en araméen puis en grec tout en continuant à se rendre au Temple et à observer les fêtes juives. - La deuxième génération n'a pas connu Jésus et a été convertie en majorité au travers de la langue grecque et se trouve chassée des synagogues. Nul doute que la catéchèse laissée par la première génération n'ait montré la nécessité d'une relecture et d'un complément de rédaction tenant compte de la nouvelle situation. Aucune communauté juive ou chrétienne ne put rester à l'écart de ce séisme historique. Cruellement frappée, la communauté juive se réorganisa peu à peu sous l'influence des Pharisiens venus de Babylone, en transférant dans le domaine spirituel un certain nombre d'aspects cultuels, tels que la prière et les sacrifices, qui ne pouvaient plus trouver leur place dans l'enceinte du Temple. Ce transfert fut ressenti jusque dans les communautés chrétiennes dont de nombreux membres venaient du judaïsme, en même temps que croissait l'hostilité entre les deux groupes de croyants. 22

- Comment lire le destin de la communauté au travers de ces événements douloureux 7 - Comment fondre dans un même groupe, les croyants venus du judaïsme et les païens convertis 7 - Comment se démarquer du judaïsme qui les avait rejetés 7 Telles furent quelques-unes des questions que durent aborder les auteurs de la deuxième génération à partir des traditions laissées par la génération apostolique.
Mais qui sont ces auteurs 7

Les exégètes considèrent de plus en plus que les auteurs de la deuxième génération sont des anonymes ayant emprunté le nom d'un apôtre de la génération précédente, l'auteur de la tradition principale à laquelle ils se réfèrent, afin de bénéficier de son aura. Ce schéma est très clair pour Matthieu. Un scribe des années 80 à Antioche utilise vraisemblablement son homonymie avec le Matthieu-Lévi de l'Évangile - celui qui suivit Jésus après un repas partagé - pour écrire sous son patronage. Le cas est identique pour Jean. L'auteur - peut-être « Jean l'Ancien» - des années 90, remanie (à Éphèse 7) le canevas de la communauté johannique dans laquelle il vit, en fonction de la situation du moment. Ce découpage n'est applicable que partiellement pour Luc, qui n'a pas connu Jésus, mais qui a suivi Paul et qui est déjà de la deuxième génération. Il écrit entre 80 et 90, sous son propre nom, mais en compilant des sources plus anciennes. Le cas de Marc est plus complexe. Son texte est considéré comme le plus ancien et transmettant la prédication de Pierre. Il aurait été écrit à Rome dès l'année 65. Rien ne permet d'assurer que le Marc, « secrétaire» de Pierre, est le Jean (Marc) cité par Luc dans les Actes des Apôtres, mais rien non plus ne contredit cet amalgame que la tradition nous a transmis. Matthieu à Antioche et Luc (en Palestine 7) auraient rédigé leur canevas final autour des années 80 en y intégrant une version de Marc moins élaborée - et moins latine - que celle diffusée à Rome. Il est assez vraisemblable qu'ils ont travaillé indépendamment l'un de l'autre. Des sources communes ainsi qu'une lente maturation des textes pendant une génération expliquent la « parenté littéraire» entre les trois « synoptiques» de Marc, Matthieu et Luc. Ces trois textes sont ainsi appelés parce qu'ils sont suffisamment proches pour être disposés en colonnes et comparés ainsi d'un seul coup d'œil. 23

Leurs différences proviennent non seulement des diverses situations vécues par les communautés auxquelles ils s'adressent, mais également de la compilation de traditions différentes. Matthieu et Luc utilisent, en addition à Marc, une « Deuxième Source» de documents, comportant notamment les Béatitudes, le Notre Père, la parabole des invités et celle des talents, ignorés de ce dernier. Jean correspond à une tradition très ancienne de l'Église primitive, insistant sur la nécessaire adhésion du disciple à Jésus et développant une théologie de la préexistence de Jésus-Christ à sa vie terrestre, ignorée des Évangiles synoptiques. Après les événements des années 70, un rédacteur anonyme développera le rôle consolateur de l'Esprit Saint continuateur du Christ et de Jean-le Disciple et se démarquera durement de la communauté juive. Les données biographiques présentées ci-dessus ont volontairement été simplifiées. Le problème des rédactions est bien plus complexe dans le détail et les localisations hypothétiques. Cependant, aucun élément décisif ne permet pour l'instant de remettre en cause l'ordre chronologique proposé par la tradition de l'Église pour la rédaction finale des quatre Évangiles: - Marc: autour de 65, - Matthieu: autour de 80, avec une incertitude sur - Luc: l'antériorité, de l'un par rapport à l'autre, - Jean: autour de 95 /100.

2-4

Le Jésus historique

Peut-être eût-il fallu commencer par ce point fondamental, mais il suppose connus pour être examiné, les éléments précédents.
Les témoignages écrits sur Jésus

- le Nouveau

Testament

mis à part - sont

peu nombreux. Le principal récit profane provient de l'historien juif Flavius Josèphe. Né à Jérusalem en 37/38, il vécut à Rome de 64 à 66. Revenu dans son pays, il dirigea en tant que gouverneur militaire de Galilée le soulèvement juif dans le Nord de la Palestine. Fait prisonnier par les Romains, il eut la bonne fortune de prédire à son adversaire, le général Vespasien, qu'il deviendrait un jour empereur. Quand celui-ci accéda à la tête de l'Empire, il fit libérer Josèphe. Celui-ci suivit alors du côté romain, la pacification de la Palestine. Il tira de cette expérience un récit: La guerre juive, dans lequel il mentionne Pilate mais ne dit rien de Jésus.
24

C'est dans les Antiquités juives, parues en 90, que Flavius Josèphe résume l'histoire du peuple juif et consacre un paragraphe à Jésus. Ceci posé, les écrits de Flavius Josèphe ont connu le même destin que les documents chrétiens, c'est-à-dire que nous ne disposons que de copies tardives de son œuvre. Ces copies ont souvent été « pieusement retouchées» par des chrétiens bien intentionnés et il a fallu se livrer à une analyse littéraire serrée pour reconstituer le texte le plus probable. Voici ce texte, présenté par A. Pelletier:
À cette époque vécut Jésus, un homme exceptionnel, car il accomplissait des choses prodigieuses. Maître des gens qui étaient tout disposés à faire bon accueil aux doctrines de bon aloi, il se gagna beaucoup de monde parmi les Juifs et jusque parmi les Hellènes. Lorsque, sur la dénonciation de nos notables, Pilate l'eut condamné à la croix, ceux qui lui avaient donné leur affection au début ne cessèrent pas de l'aimer, parce qu'il leur était apparu le troisième jour, de nouveau vivant, comme les divins prophètes l'avaient déclaré, ainsi que mille autres merveilles à son sujet. De nos jours encore ne s'est pas tarie la lignée de ceux qu'à cause de lui, on appelle chrétiens.

Une autre source profane est le théologien et philosophe Philon (15/10 avant JC - 40 après JC). À côté de renseignelnents sur les Esséniens, nous lui devons une importante note sur Pilate. Il ne mentionne pas Jésus mais rapporte en revanche des exécutions injustes sous le gouvernement de Pilate. Tacite enfin, né vers 55/56, rapporte dans ses Annales à propos de l'incendie de Rome (66) et de l'implication éventuelle des chrétiens dans le désastre:
Ce nom vient de Christ, que le procurateur Ponce Pilate condamna à mort sous le règne de Tibère. Cette superstition détestable, refoulée pour un temps se répandit de nouveau, non seulement en Judée où le mal était né, mais aussi à Rome...

L'autre courant concernant Jésus, est le texte des Évangiles. Comme le remarque X. Léon-Dufour: au niveau de l'historicité du personnage de Jésus, les Évangiles constituent un témoignage qui est de même valeur que celui des non-croyants. Finalement, personne ne discute l'existence historique de Jésus en tant qu'homme. Quatre livres lui ont été consacrés par ses disciples. Que peut-on dire du récit de Marc, le plus ancien de tous, selon la tradition, et dont semblent s'être inspirés Luc et Matthieu? 25

3 Le problème synoptique
3 -1
Introduction

Les récits de Matthieu, Marc et Luc présentent tellement de ressemblances qu'on a pu les disposer en colonnes parallèles, ce qui permet de les comparer d'un seul coup d'œil (synoptikos) et facilite la mise en évidence des ressemblances et des divergences. Ces Évangiles ont beaucoup en commun, ce qui laisse à penser que deux d'entre eux pourraient dépendre du troisième ou que les trois pourraient dépendre d'une même source écrite primitive. Quelques chiffres pour illustrer ce propos: Marc contient 661 versets, Matthieu 1068 et Luc 1149. Quatre-vingt pour cent des versets de Marc sont communs à Matthieu et soixante-cinq pour cent se retrouvent chez Luc. Ce fonds commun est appelé Triple Tradition par les spécialistes. Matthieu et Luc, plus longs que Marc de plus de quatre cents versets, ont en outre en commun de l'ordre de 230 versets, désignés sous le nom de Double Tradition ou Source Q, de «Quelle» en allemand, mot qui veut dire source, c'est à dire une source de documents indépendante de Marc, voir tableau 1. Comme il sera montré plus loin, l'ordre dans lequel le matériel commun de la Triple Tradition et la formulation des versets sont tellement proches, qu'une dépendance au niveau écrit et pas seulement oral, s'impose après analyse.

3-2

Hypothèses sur lesfiliations

L'existence du fait synoptique a d'abord conduit les biblistes comme G. E Lessing et son école dès le 18e siècle, à rechercher un ancêtre commun araméen aux trois textes que nous connaissons aujourd'hui. Faute de preuves immédiates, nous ne dirons rien de plus sur cette hypothèse pour regarder plus en détailles dépendances mutuelles des trois textes. - Première filiation proposée: Matthieu est le premier Évangile, Luc dépend de Matthieu; Marc est donc un résumé tardif de Matthieu. 27

Cette hypothèse, qui remonte à St Augustin au 4e siècle, a été explicitée par J. J. Griesbach. Elle a le mérite d'expliquer tous les versets de la Triple Tradition où Matthieu et Luc sont d'accord contre Marc, dont on peut supposer qu'il adapte son texte pour sa communauté. Elle respecte aussi l'ordre canonique ainsi que les informations patristiques les plus anciennes comme la lettre de Papias, évêque de Hiéropolis, qui écrit vers 125 que: Matthieu réunit donc en langue hébraïque les sentences de Jésus, et chacun les interpréta (ou traduisit ?) comme il en était capable. La plus grande difficulté dans cette hypothèse se situe au niveau de l'Évangile de Marc. On ne comprend pas pourquoi - si Marc est un résumé de Matthieu, une catéchèse pour la communauté de Rome - son texte s'est trouvé amputé d'éléments aussi essentiels que le Notre Père, les Béatitudes et les grandes paraboles sur le Royaume de Dieu: (Les invités au repas, la brebis égarée, le pardon entre frères et la parabole des talents), alors que tous ces textes et bien d'autres, en tout trente-cinq épisodes, sont présents à la fois chez Matthieu et chez Luc. Une autre difficulté est d'ordre théologique. Alors qu'un Jésus ressuscité très paulinien est déjà présent chez Matthieu comme chez Luc, on ne voit pas bien comment un récit de Marc supposé secondaire reviendrait sur les relations difficiles entre Jésus et sa famille, sur le fait que Jésus s'y reprend à deux fois pour guérir un aveugle après avoir provoqué une étrangère en lui disant que le pain des enfants n'est pas fait pour les chiens. Il reviendrait également sur les bévues et la trahison de Pierre ainsi que sur l'incompréhension notoire des disciples galiléens. Tout cela ne fonctionne pas avec ce que l'on sait de l'histoire de l'expansion chrétienne à la fin du premier siècle. - Deuxième filiation proposée: l'hypothèse des deux sources. Marc fut rédigé en premier et Matthieu et Luc l'utilisèrent. La thèse la plus commune postule que Matthieu et Luc dépendent de Marc et furent rédigés indépendamment l'un de l'autre. La Double Tradition qu'ils ont en commun provient d'une autre source dite « Q ». Elle est donc connue sous le nom de : «théorie des deux sources». Les deux filiations sont visualisées par le tableau 2. L'argument fondamental en faveur de l'antériorité marcienne est qu'elle résout plus de difficultés que toute autre théorie. Elle offre une explication raisonnable à l'accord général autour de la Triple Tradition et permet des conjectures simples quand Matthieu et Luc diffèrent indépendamment. 28

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