L'EXIL LATINO-AMÉRICAIN EN FRANCE

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Dans ces 50 dernières années on estime que quatre millions de personnes d'Amérique latine au moins furent déracinées, dont une partie importante a trouvé refuge en Europe. En adoptant des angles d'approche différents, l'auteur, qui centre son étude sur la période 1964-1979, montre les enjeux institutionnels, juridiques et politiques qu'a soulevés l'arrivée des exilés et l'impact qu'a eu cette population sur la réalité française dans le contexte de la mobilisation de la Gauche.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140005893
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Erasmo Sáenz Carrete
Dans ces 50 dernières années, du cône sud de l’Amérique latine
puis des régions d’Amérique centrale, on estime que quatre
millions de personnes au moins furent déracinées, dont une
partie importante a trouvé refuge en Europe. Erasmo Sáenz L’exi L Latino-américain
Carrete, en centrant son étude sur la France en particulier, offre
en Franceaux lecteurs un panorama des dynamiques qui ont conduit
el’État, les partis, les syndicats, les organisations sociales et de 1964 au début du xxi sièc Le
les Églises à se mobiliser pour accueillir les réfugiés
latinoaméricains. En adoptant des angles d’approche différents,
l’auteur, qui centre son étude sur la période 1964-1979, montre
les enjeux institutionnels, juridiques et politiques qu’a soulevés
l’arrivée des exilés et l’impact qu’a eu cette population sur
la réalité française dans le contexte de la mobilisation de la
Gauche.
Docteur en Études latino-américaines (Institut des Hautes Études de
l’Amérique latine, Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle), Erasmo Sáenz
Carrete est professeur-chercheur à l’Université Autonome Métropolitaine
de Mexico. Il a été professeur invité à Complutense de Madrid,
Alcalá de Henares, à l’IPEALT de de Toulouse le Mirail et à
Paris III. Il a travaillé au Haut Commissariat des Nations unies pour les
Réfugiés et il a participé en tant qu’expert au Programme des Nations unies
pour le Développement. Il a également été éditeur du Monde diplomatique
(édition en espagnol à Mexico et à Buenos Aires).
A RECHERCHES
M
É
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I
Couverture : © Jalka Studio. Q
U
ISBN : 978-2-343-08820-4 E
30 € S LATINES
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L’exi L Latino-américain en France
Erasmo Sáenz Carrete
e
de 1964 au début du xxi sièc Le





L’exil latino-américain en France
ede 1964 au début du XXI siècle




























Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de
recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui
s’étend du Mexique et des Caraïbes à l’Argentine et au Chili.

Dernières parutions

Beyla Esther FELLOUS, La nature juridique des accords entre
l’Union européenne, le Chili et le Mexique, 2015.
Arnaud MARTIN, La laïcité en Amérique latine, 2015.
Bernard GRUNBERG, A la recherche du Caraïbe perdu. Les
populations amérindiennes des Petites Antilles de l’époque
précolombienne à la période coloniale, 2015.
Bruno MUXAGATO, Le leadership du Brésil en Amérique du Sud.
De la contestation à l’émergence d’une hégémonie consensuelle,
2015.
Françoise et Roland LABARRE, De la Castille médiévale à
l’Amérique latine contemporaine. Seize études d’histoire et de
littérature, 2015.
Christophe BELAUBRE, Eglise et Lumières au Guatemala. La
dimension atlantique (1779-1808), 2015.
eBruno MUXAGATO, La politique étrangère du Brésil au XXI
siècle. L’action autonomiste et universaliste d’une puissance
mondialisée, 2015.
Simon LANGELIER, Le démantèlement du budget participatif de
Porto Alegre. Démocratie participative et communauté politique,
2015.


La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr



Erasmo Sáenz Carrete







L’exil latino-américain en France
ede 1964 au début du XXI siècle

























OUVRAGES DE L’AUTEUR

(compilador) Bicentenario de la declaración de los derechos del
hombre y del ciudadano, 1989;
(compilador) Derechos humanos. Documentos y testimonios de
cinco siglos, 1991;
Un servidor público nacional e internacional con las refugiadas y
los refugiados,1994;
Santa María del Oro y su región: una breve historia, 1997;
Una Historia de Santa María del Oro y su región, 1999;
Editor y presentación de la obra Noticias históricas y estadísticas
de Durango (1849-1850, 2000;
San José del Tizonazo: el santuario de la migración, 2002
Indé en la historia: 1563-2000, 2004.
Pobreza y emigración : los casos de Indé y El Oro, 2010.
Rodrigo del Río de Lossa, conquistador y colonizador de la Nueva
Vizcaya, 2012.









© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-08820-4
EAN : 9782343088204









REMERCIEMENTS



À Julieta et Adolfo,

À ma sœur Lucila, et mes frères Jesús Roberto, Carlos Humberto,
Miguel Ángel.

Raúl Alejandro, Josué Emmanuel, Luis Jorge et Yamilka

Mes remerciements à Alicia Bazarte – Francis Mestries, Michel
Bertrand, Mohamed – Brigitte Boukry, Marie-José Baron,
MarieHélène Bourgeois – Pierre Raguenès, Marie-Laure Bourgeois,
Marianne Calo, Vanessa Capieu, Olivier Compagnon, Martine
Dauzier, Véronique Fabre – Ramón López, l’association France
Terre d’Asile, Georges Koulisher, Georges Loubet, Richard Marin,
María Neira-Faqir, Pedro Opeka, Luis Ortiz Monasterio, Corinne
mePerthius , M Rabenoro, Ignacio Ramonet, José Rivera – María
Fernanda García de los Arcos, Rodolfo de Roux, Michèle Soriano,
Modesta Suárez, †Alfredo Witschi-Cestari – Tina Galeras,
Jacqueline Zbinden.

In memoriam de Renato Castillo, Carlos Esguerra, réfugiés en
meFrance ; Mr Aubert Rabenoro, M Henriette Taviani.

À l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine, mon alma
mater.





















































































AVANT-PROPOS



Voilà que cette étude, qui couvre cinquante ans d’histoire, est
éditée pour le public français. Durant toutes ces années la situation
a connu une certaine évolution : dans les années 1970, il s’agissait
essentiellement d’un déplacement de réfugiés du cône sud de
l’Amérique latine. On estime que, pendant cette période, près de
deux millions de personnes furent déracinées, une grande partie se
réfugiant en Europe et en particulier en France, pays qui eut un rôle
exemplaire à leur égard. Dans les dix ans qui suivirent, le centre
d’intérêt se déplaça vers l’Amérique centrale d’où deux millions de
personnes supplémentaires fuirent pour s’installer aux États-Unis,
au Canada, au Mexique, quand elles ne trouvaient pas refuge dans
quelque pays voisin du leur. Contrairement au phénomène des
années 1970, l’arrivée en France des réfugiés provenant
d’Amérique centrale dans les années 1980 n’eut pas de
répercussions majeures sur l’opinion publique. La France mobilisa
cependant ses efforts pour la pacification de la région, en
participant notamment aux groupes de soutien lors des
négociations de paix au Guatemala et au Salvador, ou en aidant au
retour des réfugiés guatémaltèques dans leur pays.
J’ai moi-même collaboré à l’action humanitaire auprès des
réfugiés, en travaillant en France au sein de l’organisation France
Terre d’Asile, puis au siège du Haut Commissariat des Nations
unies pour les réfugiés. À mon retour dans mon pays d’origine, j’ai
pris part à la Commission mexicaine d’aide aux réfugiés en tant
que coordinateur général. Au cours de ce mandat, les deux
premiers retours massifs dans leur pays d’origine des réfugiés
guatémaltèques ont pu être organisés grâce à un accord, sans doute
le premier du genre, avec leur gouvernement. Ces réfugiés ont
donc pu rentrer et leur retour a probablement contribué à
l’accélération du processus de paix dans leur pays. C’était
assurément l’âge d’or pour l’Organisation des Nations unies :
9
























Erasmo Sáenz Carrete

période riche et fructueuse où de nouvelles expériences étaient
tentées dans les actions pour la paix, et de nouveaux référents
étaient abordés dans les négociations. Ce qui n’a pas été le cas lors
des conflits ultérieurs, Balkans, Irak ou Afghanistan.
L’Amérique latine n’a toutefois pas pu se débarrasser des
structures politiques, économiques et sociales qui produisent les
réfugiés et les migrations provoquées par l’économie. On a ainsi
continué à constater des déplacements, de Haïtiens, de Mexicains
et de Colombiens surtout, en direction du nord du continent
américain, de l’Espagne et de la France.
Cette étude entend analyser les enjeux de l’État, mais aussi des
partis, des syndicats, des organisations sociales et des Églises, qui
tous ont joué un rôle dans l’accueil des réfugiés latino-américains
en France entre 1964 et 1979. Elle suit également l’évolution de
cette population jusqu’en 2005, cette diaspora ayant eu un impact
culturel certain sur la société française, de 1970 à 1990 notamment.
Cette recherche est l’une des premières à aborder le sujet en
France ; d’autres l’ont suivie, mais elles relevaient d’approches
différentes.

Potrerillos, Mexique, mars 2013

10























INTRODUCTION



Le problème des réfugiés peut être abordé sous des angles
différents selon les perspectives de recherche envisagées ou les
disciplines utilisées. Afin de rendre compte des divers aspects de la
réalité du problème des réfugiés, diverses théories peuvent être
élaborées au sein de chacune de ces disciplines. D’un point de vue
juridique, le problème le plus important est celui des obligations
légales du réfugié vis-à-vis de l'État qui lui octroie le droit d'asile.
Ces réflexions doivent permettre de modifier des législations
existantes compte tenu du nouveau contexte de la condition de
réfugié (droits politiques, asile territorial et asile diplomatique,
etc.). Au niveau historique, il s'agit de mettre en relation le
problème des réfugiés avec les événements qui entraînent
l'apparition de nouvelles catégories de réfugiés dans différentes
régions. Par ailleurs, une approche psychologique permet de mettre
en lumière les difficultés d'adaptation, les pathologies engendrées
par les situations de « stress » ou l'impact de la répression subie.
Enfin, un éclairage sociologique ouvre la voie à l’étude de la
condition de réfugié à partir d'indicateurs tels que le sexe, l'âge, les
origines nationales, les facteurs économiques, les analyses
démographiques, les divers problèmes d'intégration, etc.
Ces éléments étant posés, notre problématique centrale sera la
suivante : comment peut-on expliquer les variations de conditions
de vie auxquelles sont confrontés les réfugiés d’Amérique latine à
leur arrivée en France, dans un contexte politique de consolidation
et de progression de la gauche ? Cette question sera étudiée selon
trois angles différents. D’une part, il s'agit d'un constat juridique
impliquant toujours un support sociologique, le type de réfugié
étudié répondant à des critères politiques et sociaux bien précis qui
correspondent à ses rapports avec la vie de la gauche en France.
D’autre part, pourquoi et comment les réfugiés s'inscrivent-ils dans
11
























Erasmo Sáenz Carrete

un paysage de lutte politique ? Se pose enfin la question de leurs
erapports avec l'État, et plus particulièrement avec la V République.

Un état des lieux

Au cours des vingt-cinq dernières années, quelques études ont
été entreprises sur les différents aspects de la réalité des réfugiés ou
des exilés provenant d’Amérique latine. C’est le groupe des
Chiliens qui a été le plus étudié, ce qui est plutôt logique : pendant
plus de quinze ans ils ont séjourné en France et, d’une manière
générale, en tant que collectif, se sont bien intégrés dans la
1complexe réalité française. C’est également le cas des Brésiliens .
Les Argentins ont attiré aussi l’attention des chercheurs, les sujets
2devenant objets de leur propre expérience . Les études sur les
3différents aspects psychologiques de l’exil chilien en sont le fruit .
Les Colombiens deviennent aussi depuis peu centre d’intérêt,
surtout dans le cadre de thèses de doctorat ou de maîtrise. C’est
d’ailleurs une conséquence du poids démographique de ce groupe,
notamment en Espagne, mais aussi du fait qu’une partie des
ressortissants de cette nationalité ont obtenu le statut de réfugiés en
France, où ils ont développé un réseau de comités et d’associations
de solidarité très actif.
On constate que les études psychologiques et sociologiques
4prédominent. Les études historiques sont peu nombreuses, mais
5existent aussi, de même que les approches anthropologiques .

1 Maud Chirio, « Formes dynamiques des mobilisations politiques des exilés
brésiliens en France (1968-1979) », Cahiers des Amériques latines, n° 48-49,
2005, p. 75-89.
2 Ariela Epstein, Des Argentins exilés en France : ruptures et continuités,
mémoire de DEA, Toulouse, Université de Toulouse 2-IPEALT, 2004.
3 Ana Vásquez, Ana María Araújo, Exils latino-américains : la malédiction
d'Ulysse, Paris, L'Harmattan-CIEMI, 1988.
4 Nicolas Prognon, La Diaspora chilienne en France : l’exil et le retour
(19731994), thèse de doctorat, Toulouse, Université de Toulouse-IPEALT, 2002.

12
























e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

On trouve une dizaine de thèses, mémoires ou études sur les
6réfugiés latino-américains en France, un dossier , ainsi que des
articles publiés en France ou dans d’autres pays européens. On
compte ainsi une cinquantaine d’articles ou de monographies
réalisés dans cette période. À cela s’ajoutent des articles plus
généraux parus dans des journaux, revues et autres périodiques. Il
s’agit donc d’un important travail de recherche et d’analyse qui
vise à comprendre la réalité de l’exil de cette population. Notre
démarche se concentrera surtout sur la période comprise entre 1964
et 1979, où nous étudierons les enjeux institutionnels et l’impact de
cette population sur la réalité française, mais nous verrons aussi
l’évolution démographique de cette population jusqu’en 2005.

Proposition centrale

L'accueil, l'installation et la première insertion de la migration
politique latino-américaine en France entre 1964 et 2005 sont
déterminés par la confluence dialectique des organisations
bénévoles, des partis de gauche, des syndicats, des Églises et des
intellectuels, tous agissant dans un rapport de force au niveau de
l'État. Parallèlement, une incidence culturelle de cette migration
apparaît par le biais du politique.
L’accueil, l’installation et la première insertion de la migration
politique sont les trois premières étapes du processus sociologique
d'intégration, et correspondent à un travail d'infrastructure
accompli par les institutions et les groupes de pression. À la
différence des théories intégrationnistes qui voient dans ce
problème uniquement un fait de société, notre volonté ici est
d’identifier et en même temps de mettre en valeur les agents
sociaux déterminants, en partant de l'hypothèse des discussions

5 Anne-Marie Loizeau ép. Gaillard, L’Exil revisité : le retour des réfugiés chiliens,
thèse de doctorat en anthropologie, Paris, EHESS, 1995.
6 Pilar González Bernaldo de Quiroz, « Emigrar en tiempos de crisis al país de los
derechos humanos. Exilios latinoamericanos en Francia en el siglo XX », Anuario
ode Estudios Americanos, vol. 64, n 1, Séville, janv.-juin 2007, p. 15-36.
13
























Erasmo Sáenz Carrete

7théoriques sur le concept d’« intégration » tout en évitant de faire
des typologies inopérantes : l'adaptation concerne plutôt les
mécanismes et les comportements des individus et des groupes de
la société dans laquelle ils s'installent, tandis que l’intégration
concerne les rapports de la société et des individus (et les groupes)
dans un but d’insertion.
Les rapports entre réfugiés latino-américains et bloc au pouvoir
renvoient au problème de l'État, lieu central d'exercice de ce
pouvoir. Les enjeux du pouvoir en place sont le résultat des
contradictions des classes inscrites dans la structure de l'État.
Les intellectuels et les Églises, en tant qu'instances idéologiques
agissant dans l'espace politique, deviennent des forces de pression,
dans la mesure où ils militent pour l'amélioration de la condition
des réfugiés latino-américains.
Alors que la plupart des études sur les migrations politiques
portaient uniquement sur les aspects de l'intégration, il nous a
semblé nécessaire d'envisager autrement les relations entre
cellesci et les agents sociaux de la structure sociale en question.
Tout d'abord, il fallait étudier les migrations politiques dans un
contexte de confrontation politique. C'était le lieu privilégié où
l'État, les partis politiques et les syndicats entraient dans un rapport
de forces afin de déterminer les conditions de l'accueil, de l'asile et
de l'installation des migrations politiques d'Amérique latine.
Les intellectuels, les Églises et les organisations bénévoles et
des droits de l'homme, s'attachant surtout aux rapports
idéologiques, déterminaient également l'action de l'État et de ses
appareils. D'autre part, les théories intégrationnistes et
fonctionnalistes sur les groupes ethniques se sont révélées
inadéquates pour expliquer les phénomènes d'interaction de la
diaspora latino-américaine dans la formation sociale française.

7 Roger Bastide, « Acculturation », in Encyclopaedia Universalis, vol. 1, Paris,
Encyclopaedia Universalis France, 1975, p. 102-107.

14
























e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

En nous attachant à la théorie et à la méthode du conflit social,
nous sommes arrivés à saisir l'inscription de la migration politique
latino-américaine au niveau de la lutte politique dans un rapport de
force au sein de l'État, par l'intermédiaire des partis de gauche, des
intellectuels, des syndicats, des Églises et des institutions
bénévoles, nous permettant ainsi de rendre compte de l'impact
culturel de cette migration.

Réfugiés guatémaltèques au Mexique. Village Kuchumatan construit de
leurs mains, dans l’État de Quintana Roo, 1993 (cliché de l’auteur)
15













































CHAPITRE I
ÉLEMENTS DE CONTEXTE
HISTORIQUE ET SOCIOPOLITIQUE



Avant de comprendre comment les migrations politiques
latinoaméricaines s'articulent autour de la lutte politique en France, il
importe de rappeler brièvement le cadre de référence sociopolitique
qui produit cette migration. Rappelons tout d’abord que la
migration politique latino-américaine se situe dans l'espace
politique du conflit social : intensification de la guérilla
(Guatemala, Salvador, Nicaragua, Bolivie, Brésil, Mexique,
Uruguay, Colombie, Venezuela), chutes de gouvernements de
gauche (Chili), mouvements ouvriers et paysans (Argentine, Brésil,
Bolivie, Pérou), émeutes et importants mouvements étudiants
(Argentine, Brésil, Bolivie, Pérou, Mexique), luttes contre les
dictatures (Saint-Domingue, Nicaragua, Haïti, Paraguay, Brésil),
polarisation de la lutte politique menée par les partis de gauche,
participation du clergé et des militants chrétiens ainsi que des
intellectuels dans la contestation des situations d'injustice en
Amérique latine. Ceci explique que, lors de l'arrivée des différentes
vagues de réfugiés en France, ceux-ci se soient insérés d'une façon
similaire dans l'espace politique, lieu privilégié où allaient se
déterminer leurs possibilités d'intégration dans la société française.
II convient en outre de souligner que ces migrations se sont
accentuées au fur et à mesure que s’est étendu le processus de
militarisation, conséquence d'un plan conçu à l'échelle du continent
pour écraser toute velléité de changement ou de révolution. Par
ailleurs, les politiques d'asile diplomatique et territorial s'inscrivent
dans les rapports de forces existant au sein de chaque pays et au
niveau du continent.

17
























Erasmo Sáenz Carrete

La situation politique générale

Le début des années 1960 est caractérisé par une situation
sociale, politique et économique qu'on peut qualifier d'explosive.
On note alors un recul économique et une détérioration de plus en
plus prononcée des échanges commerciaux et des exportations.
Socialement parlant, cette situation révèle des inégalités de plus en
plus flagrantes. C'est un constat de l'échec ou plutôt de la fin d'un
modèle politique et économique encore dominé par des oligarchies
(Amérique centrale et Caraïbes). Des pays de monoculture
s'équipent selon un processus d'industrialisation plus structuré qui
provoque des déplacements de populations paysannes vers les
grandes villes. À la campagne, l'existence de grandes masses de
paysans entraîne une instabilité politique née de leurs
revendications à propos des terres, comme on l'a vu en Argentine,
en Colombie, au Brésil, au Guatemala et en Bolivie. Les tensions
sociales se développent à la fois dans les zones rurales et urbaines.
Dans les campagnes, les occupations de terres peuvent aller jusqu'à
la guérilla. En ville, des conflits éclatent dans les bidonvilles
(maladie urbaine des années 1960) ou avec l'organisation des
ouvriers dans certains pays industrialisés comme l'Argentine, le
Brésil et le Mexique.
L'expansion démographique atteint des taux très élevés, sans
s'accompagner d'une augmentation des emplois ou d'une
amélioration du niveau de vie, rendant plus difficile encore la
survie à la campagne ou à la ville. La population rajeunissant de
plus en plus, on assiste au développement de différents
mouvements de jeunes en Argentine, au Brésil, en Colombie, au
Panama, en Bolivie, au Venezuela et au Mexique.
Un nouveau rapport de force au niveau des classes sociales et
dans les relations entre le centre et la périphérie voit le jour, à la
lumière d'un néo-libéralisme prêché par les métropoles et né d'une
foi aveugle envers les nouvelles théories du développement qui

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e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

seront, pour un certain temps, l'utopie des économies
latinoaméricaines. Ces théories étaient élaborées dans les centres
hégémoniques, en vue de mieux contrôler les cycles de la
production et du commerce latino-américains.
La révolution cubaine avait rompu l'équilibre entre les pays
latino-américains et les États-Unis, prolongeant la guerre froide en
8Amérique latine avec des coups d'État successifs, puis par la lutte
contre la guérilla. Il fallait alors trouver une formule plus
avantageuse pour remédier à l'exploitation sociale ; c'est ainsi
qu’apparaît l'Alliance pour le progrès, espèce de New Deal entre
les États-Unis et l'Amérique latine, dont l'objectif principal est
d'éviter d'autres Cuba, en mettant sur pied des plans de
développement (infrastructures, écoles, alimentation) et des écoles
de guerre orientées vers la lutte contre les guérillas. Pour rompre
définitivement avec les oligarchies foncières, la nouvelle
bourgeoisie est lentement assujettie aux bourgeoisies
multinationales, accédant de cette façon à une dépendance
qualifiée de néo-colonialisme.
Une certaine prise de conscience se manifeste alors au niveau
des Églises qui adoptent des solutions desarrollistas pour résoudre
les inégalités sociales, certains secteurs du clergé allant même
jusqu'à s'enrôler dans les guérillas. Des partis s'inspirant de la
pensée chrétienne comme le MAPU au Chili se situent de plus en
plus à gauche. Si, au début des années 1960, la plupart des
membres du clergé adoptent des positions conservatrices, à la fin
de la décennie, une bonne partie des théologiens et des laïcs
eprennent des positions audacieuses, au moment de la II
Conférence épiscopale latino-américaine, par exemple dans des
9documents sur la justice et sur la paix . La crainte irraisonnée du
communisme ne permet pas de chercher des solutions plus
radicales, mais, à l'occasion de cette conférence, les évêques

8 Tulio Halperin Donghi, Histoire contemporaine de l'Amérique latine, trad. de
l'espagnol par Any Amberini, Paris, Payot, 1972.
9 Episcopado latinoamericano, La Iglesia en la actual transformación de América
latina a la luz del concilio. Conclusiones, Bogotá, CELAM, 1971.
19
























Erasmo Sáenz Carrete

dénoncent le nouveau colonialisme économique. L'Église, qui
autrefois défendait le capital, est maintenant sensible aux injustices
trop manifestes.
L'invasion de Saint-Domingue en 1965 est l'exemple le plus
flagrant de la politique interventionniste des États-Unis, complice
des coups d'État au Panama (juin 1964), au Brésil (avril 1964), en
Bolivie (novembre 1964) et en Argentine (juin 1966). La doctrine
Mann est bel et bien appliquée : « soutenir les coups d'État de
droite à condition qu'ils soient anticommunistes et protéger les
10investissements américains ».
Si la stagnation et la baisse du taux de production montrent
l'impasse des économies latino-américaines, les années 1960 sont
cependant la période pendant laquelle la pénétration des
multinationales atteint les secteurs clés des économies de ces pays.
D'une façon générale, la situation politique et sociale des paysans,
des ouvriers, des étudiants et de la population des bidonvilles est
déterminée par la stagnation économique (baisse du taux de
productivité), la pénétration des multinationales et une série de
coups d'État encouragés et soutenus par les États-Unis. La
révolution cubaine marque le changement de conjoncture et le
début de la guérilla dans plusieurs pays. Les formules de
développement comme les théories du desarrollo se révèlent
fausses. La tentative de New Deal envisagée par les États-Unis en
Amérique latine n'aura de résultat que sur le plan militaire et le
problème des migrations politiques se fait jour après le coup d'État
au Brésil. Voilà le point de départ de la poussée migratoire au
niveau du continent latino-américain.
Nous essaierons donc d'étudier en profondeur les variables
politiques directement ou indirectement en rapport avec le
problème de ces migrations politiques.

10 T. Szuc, « U.S. may abandon effort to determine Latin America dictators », The
New-York Times, 9 mai 1964, p. 1-2.

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e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

L'Alliance pour le progrès

Pour parer à d'éventuelles reprises des révolutions radicales –
comme la révolution cubaine – l'Alliance pour le progrès se
présente comme un remède possible aux conflits sociaux de
l'Amérique latine. Le président Kennedy en propose l'idée à la
réunion des ministres des Affaires étrangères à Punta del Este en
Uruguay, en août 1961. Les ministres publient un document, la
« Carta de Punta del Este », dans lequel sont exposées les grandes
lignes de cette Alliance. L'objectif fondamental en est le suivant :
« réaliser un grand effort de coopération qui accélère le progrès
économique et social des peuples participants d’Amérique latine
11afin d'atteindre par la suite un maximum de liberté » .
L'un des prolongements de l'Alliance pour le progrès est la
signature, en janvier 1962 à Punta del Este, d'un traité
interaméricain d'assistance réciproque, dont les principaux points
sont les suivants :
- offensive latino-américaine contre le communisme ;
- constitution d'une commission spéciale de consultation sur la
sécurité contre l'action subversive du communisme international ;
- expulsion de Cuba de l'Organisation des États américains,
compte tenu de l'incompatibilité entre le système cubain
12(alignement avec le bloc communiste) et le système de l'OEA .
L’Alliance pour le progrès n'aura pas les résultats escomptés du
fait de l'opposition de plusieurs gouvernements aux réformes
agraires, des réticences à réduire les inégalités sociales et de la
militarisation d'une bonne partie des pays de l'OEA. Elle n’aura
d’effets que dans le cadre de la Commission spéciale de sécurité

11 Consejo Interamericano Económico y Social de la OEA, « Carta de Punta del
Este. Octava Reunión de ministros de Relaciones exteriores », in Ideario y
planificación de la Alianza para el progreso, Montevideo, Ed. Norte-Sur, 1962, p.
316.
12 « Acta final de la octava reunión de ministros de relaciones exteriores para
servir de órgano de consulta en la aplicación del tratado americano de asistencia
recíproca », ibid, p. 100-105.
21
























Erasmo Sáenz Carrete

qui préconisait le renforcement des stratégies contre la guérilla et
les méthodes de contrôle social. La zone du canal de Panama étant
le lieu privilégié de l'entraînement des militaires, plusieurs d'entre
eux participent à diverses offensives contre les guérillas
(Argentine, Bolivie, Uruguay). À la fin des années 1960, dans tous
les autres secteurs, l'Alliance pour le progrès a échoué : pas de
réformes agraires, pas de libertés non plus.

La guérilla en Amérique latine

Les tensions sociales qui secouent l'Amérique latine se
concentrent dans les pays suivants : Colombie, Salvador, Brésil,
Pérou, Mexique, Uruguay et Venezuela. Les guérillas, phénomènes
nouveaux des années 1960, s’inspireront de la stratégie de la
révolution cubaine. On distingue communément deux types de
guérilla :
- La guérilla rurale, sur le modèle des révolutions cubaine, chinoise
et vietnamienne, au cours des six premières années. Les principaux
foyers s’installent en Colombie, avec Camilo Torres, en Bolivie
avec le Che Guevara, au Guatemala, au Pérou (Sendero Luminoso)
et au Mexique (Madera, État de Chihuahua, y compris la guérilla
des néozapatistes dans les années 1990, qui ont certes leur
spécificité). La guérilla rurale conçoit la révolution socialiste à
partir du soulèvement des paysans, en utilisant les montagnes et les
forêts comme abris, lieux de repli et bases, pour des offensives à
caractère sélectif contre des campements militaires, des postes à
police, etc. Les guérilleros espéraient développer chez les paysans
une prise de conscience, et ainsi les rallier à leur cause. Cette
stratégie aboutira à une véritable révolution dans le cas des
sandinistes en 1978 et en 1979, et échouera partiellement en 1970,
quelques années après la mort du Che Guevara et de Camilo
Torres, à cause de la division des forces de gauche et surtout après
la mise en place d'une stratégie du Pentagone depuis le canal de

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e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

Panama. En outre, l'appui que les Cubains avaient donné à divers
groupes de guérilleros sera remis en question au début des années
1970 ; mais avec la victoire des sandinistes, la guérilla rurale
reprendra son essor au Salvador et au Guatemala. La guérilla rurale
et la guérilla urbaine engendreront une variante connue sous le
nom de foquismo.
- La guérilla urbaine se développe dans les zones les plus
industrialisées, en Uruguay avec les tupamaros, au Brésil avec
l'Action de libération nationale, en Bolivie avec l'Armée
révolutionnaire du peuple, avec l'Armée de libération nationale en
Argentine et la Ligue du 23-Septembre au Mexique. Elle atteindra
son apogée à partir des années 1970 en pratiquant les attaques
sélectives : hold-up de banques ou séquestrations de personnalités
du pays ou étrangères, comme le feront les tupamaros et l'Action
de libération nationale au Brésil. En principe, la guérilla urbaine
devait ensuite s'étendre à la campagne ; là, elle était appuyée par la
13guérilla psychologique et une diversification de la guérilla . En
riposte à la guérilla urbaine, les mesures répressives s'intensifieront
avec, par exemple, l'acte constitutionnel n° 5 de 1968 au Brésil, qui
autorisait la répression de ceux qui participaient aux attaques de
banques, répression qui s’étendra ensuite à celle des guérilleros et
des opposants de gauche. En Uruguay, en réponse à l'action des
tupamaros, se développera une répression croissante qui ira jusqu'à
la prise du pouvoir par les militaires. Dans d'autres pays, en
Argentine et au Mexique par exemple, des mesures seront prises,
comme la création de corps policiers ou semi-policiers qui
séquestraient arbitrairement les opposants politiques. La guérilla
urbaine commencera à perdre du terrain au milieu des années 1970.
En Amérique latine, la guérilla n'aboutira que partiellement à
ses objectifs : elle sera pratiquement écrasée – sauf au Salvador, au
Nicaragua et au Guatemala – par une stratégie conçue au niveau

13 Carlos Marighela, La guerra revolucionaria, Mexico, Ed. Diógenes, 1970, p.
55-63. Voir aussi James Petras, Politics and Structure in Latin-America,
New York, Modern readers, 1970, p. 159-189.
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Erasmo Sáenz Carrete

continental pour son anéantissement. C'est là que l'Alliance pour le
progrès aura des résultats concrets. Au niveau des migrations
politiques, la guérilla sera liée à des problèmes de déplacements de
populations comme au Nicaragua, en Uruguay, au Salvador, au
Pérou, au Guatemala, au Mexique et en Colombie. La guérilla
s'inscrit donc à l'arrière-plan des migrations politiques
latinoaméricaines qui ont eu lieu soit par petits groupes, soit
massivement.

Militarisation de l’Amérique latine

erEn 1964, les coups d'État au Panama (1 janvier 1964), au
Brésil (avril 1964) et en Bolivie (novembre 1964) déclenchent le
début d'un processus de militarisation d'un nouveau genre puisqu’il
est appuyé par les États-Unis qui, avec le coup d'État brésilien,
s'apprêtent à façonner peu à peu la nouvelle dictature
latinoaméricaine. L'Alliance pour le progrès trouve son accomplissement
le plus parfait dans l'entraînement des nouveaux dictateurs et dans
le domaine militaire afin que soit assuré le « contrôle policier des
14luttes de classe » . Au Brésil, on tente d'intégrer à la fois les
marchés nationaux et les marchés internationaux aux
multinationales américaines et allemandes, et pour ce faire il faut
entretenir une violence permanente, de manière à créer les
conditions d'un nouvel ordre social.
Entre 1968 et 1973 apparaît un type de coup d'État qu'on peut
qualifier de nationaliste (Pérou, Panama, Bolivie), mais assez peu
fréquent. En fait ce sont les dictatures de caractère « a-national »
qui se généralisent de plus en plus. On peut donc analyser trois
périodes dans le processus de militarisation en Amérique latine de
1964 à 1976.

14 Alain Joxe, Los militares y la desnacionalización del Estado. CIAL: América
latina bajo la hegemonía militar, CIAL 5, Paris, Université de Vincennes, 1978,
p. 41.

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e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

1964-1968 ou l'expérimentation de la nouvelle dictature

Cette étape est caractérisée par l'entraînement des militaires au
Panama et dans quelques écoles de guerre aux États-Unis, à la suite
des retombées politiques de la révolution cubaine. Il s'agit de
mettre sur pied un plan militaire à l'échelle du continent. C'est là
que l'Alliance pour le progrès réalise son seul objectif possible : la
mobilisation de toutes les armées nationales contre la subversion.
Quatre lignes politiques dominent ce projet :
- le plan Camelot, ou l'utilisation des connaissances militaires du
pays face à des subversions internes, autrement dit les possibilités
concrètes d'action d'un gouvernement ;
- le plan numistique, ou la stratégie contre l'insurrection, avec pour
objectif fondamental l'écrasement de toute possibilité d'insurrection
et la lutte contre la guérilla ;
- le plan sympathique, ou la manipulation des mass-media en
présentant une image favorable des forces armées ;
- le plan de réinstallation des forces armées dans les projets de
colonisation agricole, avec le souci de gagner la sympathie du
peuple par la promotion de l'armée dans les travaux
15d'infrastructure .
Le scénario politique est marqué par l'intervention des
ÉtatsUnis au Panama en janvier 1964 et l'invasion de Saint-Domingue
en avril 1965 par les marines américaines. Les retombées
politiques dévoileront l'implication de plus en plus grande des
États-Unis dans l'aide militaire apportée à des coups d'État garants
de la lutte antisubversive. Les coups d'État au Panama, au Brésil,
en Bolivie et celui d’Argentine en 1966 ne se feront que grâce au
soutien des États-Unis. L'exclusion de Cuba de l'OEA et
l'implication de cette dernière dans l'intervention de
SaintDomingue en 1965, dévoilée par la présence d'un général brésilien,
déclenchera une crise au sein de cet organisme. Pendant cette

15 Paulo Schilling, « Los militares, ¿instrumentos de opresión o factor de
liberación? », Cristianismo y sociedad, 2/3, 1974, p. 87-88.
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Erasmo Sáenz Carrete

période, l'Amérique latine est secouée par divers mouvements
d'étudiants dont les principaux ont lieu en Argentine, au Brésil, au
Venezuela, au Guatemala et au Mexique. Au moment où la
Démocratie chrétienne, au Venezuela et au Chili, commence à
perdre du terrain, la guérilla prend de l'ampleur en Colombie, au
Pérou, au Guatemala, au Mexique et en Bolivie. Le desarrollismo
qui se développe surtout au Brésil aboutira plus tard au fameux
« miracle brésilien ». Cette étape était en quelque sorte
préparatoire. La stratégie militaire était liée à des projets
d'infrastructure, la technobureaucratie militaire se trouvant par
conséquent en gestation.

1968-1973 ou les coups d’État anti-impérialistes

Trois coups d'État ont lieu durant cette période, au Panama, au
Pérou et en Bolivie, avec pour dénominateur commun l'installation
de gouvernements ouvertement anti-impérialistes. En même temps,
la victoire électorale place au pouvoir l'Unité populaire au Chili,
tandis que l’on assiste au retour de Perón en Argentine. Mais c'est
aussi l’époque du durcissement de la répression au Brésil avec les
Actes constitutionnels de 1968. L'essor économique de ce pays, de
161968 à 1973, atteint un taux de croissance de près de 10 % . Des
polices politiques entrent en jeu pour consolider la dictature
brésilienne et conférer un climat de stabilité pour les
investissements étrangers, le modèle fonctionnant jusqu'à la hausse
du prix du pétrole en 1973. La politique du Pentagone, sous le
gouvernement de Johnson, accordera, de 1968 à 1969, des aides
militaires à plusieurs pays et encouragera les coups d'État
ultérieurs. Le rapport de Rockefeller, sous le gouvernement de
Nixon, sera la colonne vertébrale de la politique américaine, à

16 Augustin Cueva, « La fascistización de América Latina », Nueva Política 1,
1976, p. 153.

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e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

savoir le renforcement et l'extension des programmes
d'entraînement militaire et policier tant aux États-Unis qu'au
17Panama .
Pour résumer, on peut dire que les années 1968 et 1973 sont
caractérisées par l’arrivée au pouvoir de gouvernements militaires
à tendance progressiste et par le renforcement de l'aide militaire et
l'encouragement de putschs militaires anticommunistes (Bolivie,
1971). Parallèlement, l'entraînement de l'armée et de la police de
certains pays latino-américains se poursuit aux États-Unis et dans
la zone du canal de Panama. La dictature brésilienne atteint ses
objectifs : une croissance économique accompagnée d'une
répression généralisée.

1973-1976 ou la militarisation de l'Amérique latine

Il s’agit d’une des périodes les plus noires de l'histoire de
l'Amérique latine. Le coup d'État de 1972 en Uruguay n’est que
l'amorce d'une série de putschs qui provoquent l'émigration de plus
de deux millions de personnes. Le coup d'État du Chili, dont le
processus de militarisation de la vie économique, sociale et
politique sera l'un des traits les plus significatifs, est le détonateur
de nouvelles dictatures. C'est l'incapacité des bourgeoisies
nationales à faire face à la poussée de la lutte des classes qui
18encouragera ce nouveau fascisme . Une relative décomposition du
système de domination des bourgeoisies argentine et uruguayenne
explique également la facilité avec laquelle les militaires pourront
prendre le pouvoir. Le cas du Chili est un peu différent : le
nouveau gouvernement se proposait de construire le socialisme par
la voie pacifique ; la radicalisation entre les partisans de l'Unité
populaire et les chrétiens-démocrates (et les partis de droite)
engendrera une confrontation de plus en plus ouverte.

17 Paulo Schilling, op. cit, p. 91.
18 Pedro Vuzkovic, « Fascismo y dominación imperial », Nueva Política 1, 1976,
p. 21.
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Erasmo Sáenz Carrete

L'intervention des militaires sera l'œuvre à la fois de l'alliance des
partis de droite et des chrétiens-démocrates, et du soutien des
multinationales, ITT en particulier.
Le nouveau fascisme utilise donc ses propres méthodes : des
19polices intérieures soutenant la domination néocolonialiste , une
militarisation de l'économie (présence de militaires dans les usines)
et l'installation de politiques néolibéralistes du type de celles de
l'école de Chicago (Milton Friedman), ce qui mène à une politique
20d'ouverture absolue aux multinationales . La cooptation de
certains secteurs de la technobureaucratie est réalisée au bénéfice
du nouvel ordre militaire, avec la mise en application des sciences
psychologiques et psychiatriques pour le contrôle social et la
répression sociale. Le desarrollismo connaît un nouvel essor. Les
militaires deviennent les maîtres du jeu.
La neutralisation de toute opposition, y compris celle des partis
qui leur ont apporté leur soutien et des syndicats, est le modus
vivendi politique de ces dictatures. Le système scolaire est
réorienté vers une idéologie géopolitique qui marque le caractère
non national de l'État militaire : il s'agit de défendre, à la manière
nazie, « l'Occident comme une totalité » et de créer une « idéologie
21fasciste de masse » . L'appareil idéologique met en œuvre une
nouvelle chrétienté appuyée par les thèses intégristes catholiques.
Le système de domination a aussi sa propre dynamique : il s'agit de
créer un État de « sécurité nationale » propre à lutter contre toute
idéologie, théorie, groupe politique, scientifique ou religieux
mettant en péril « 1’Occident chrétien ». La répression
« scientifique », l'utilisation de formes symboliques de pouvoir, la
création de corps spécialisés de répression, la militarisation de la

19 Pierre Charles, « Fascismo y crisis de dominación imperial », Nueva Política 1,
1976, p. 172.
20 Marcos Kaplan, « ¿Hacia un fascismo latinoamericano? », Nueva Política 2,
1976, p. 123.
21 Alain Joxe, op. cit., p. 42.

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e L’exil latino-américain en France de 1964 au début du XXI siècle

vie quotidienne sont les composantes de la dictature
latinoaméricaine de ces années. Elles surgissent à la fois dans le cadre
d'une réalité nationale propre et sont liées à la stratégie des
multinationales nord-américaines et européennes qui fonctionne à
deux niveaux :
- par la création de marchés nationaux capables d’absorber la
production des classes moyennes des pays impérialistes en les
intégrant en une seule dynamique ;
- par l'efficacité de cette stratégie sur un marché de
maind'œuvre surexploitée, propre à rendre plus profitables les
productions nationales et conduire ainsi à un enchaînement sur le
marché mondial. Les marchés nationaux et internationaux ne sont
plus qu'une seule dynamique, intégrés dans un seul processus.
Ce système sera appliqué au Brésil, puis passera à la phase de
stratégie à caractère continental, avec les dernières dictatures au
Chili en 1973 et en Argentine en 1976.
La dernière étape met en lumière l'accomplissement de la
nouvelle dictature latino-américaine, « a-nationale », desarrollista,
s'accompagnant de répression « scientifique » d'une idéologie
fasciste de masse et essayant de reconstruire une chrétienté sur une
base intégriste ; son axe est la « sécurité nationale » qui est
assimilée à la stratégie des multinationales, en particulier les
nordaméricaines. Cette phase de développement du fascisme en
Amérique latine provoque l'émigration de plus de deux millions de
personnes en direction de l'Amérique du Nord, de l'Australie, de
l'Afrique et de l'Europe.

Le projet de la Trilatérale

L'arrivée au pouvoir de Jimmy Carter aux États-Unis en 1976
marque un certain changement de la politique américaine envers
l'Amérique latine. En réalité, la Commission trilatérale,
regroupement de personnalités financières et politiques, avait été
créée en 1973 sous le parrainage de David Rockefeller et des
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