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L'extase totale

De
263 pages

Fruit de plusieurs années d'enquête dans les archives, ce livre dresse un tableau inédit et fascinant de la toxicomanie massive qui a sévi en Allemagne à partir de 1933. Des étudiants aux ouvriers, des intellectuels aux dirigeants, Hitler le premier, et aux soldats de la Wehrmacht, ce phénomène n'avait jamais été analysé dans toute son ampleur. En mêlant rigueur de l'enquête et style narratif proche du " nouveau journalisme ", Ohler signe un grand livre d'histoire, captivant et novateur.
La drogue est la continuation de la politique par d'autres moyens : telle est sans doute l'une des leçons les plus méconnues du IIIe Reich... Découverte au milieu des années 1930 et commercialisée sous le nom de pervitine, la méthamphétamine s'est bientôt imposée à toute la société allemande. Des étudiants aux ouvriers, des intellectuels aux dirigeants politiques et aux femmes au foyer, les petites pilules ont rapidement fait partie du quotidien, pour le plus grand bénéfice du régime : tout allait plus vite, on travaillait mieux, l'enthousiasme était de retour, un nouvel élan s'emparait de l'Allemagne.
Quand la guerre a éclaté, trente-cinq millions de doses de pervitine ont été commandées pour la Wehrmacht : le Blitzkrieg fut littéralement une guerre du " speed ". Mais, si la drogue peut expliquer les premières victoires allemandes, elle a aussi accompagné les désastres militaires. La témérité de Rommel, l'aveuglement d'un Göring morphinomane et surtout l'entêtement de l'état-major sur le front de l'Est ont des causes moins idéologiques que chimiques.
Se fondant sur des documents inédits, Norman Ohler explore cette intoxication aux conséquences mondiales. Il met notamment en lumière la relation de dépendance réciproque qui a lié le Dr Morell à son fameux " Patient A ", Adolf Hitler, qu'il a artificiellement maintenu dans ses rêves de grandeur par des injections quotidiennes de stéroïdes, d'opiacés et de cocaïne. Mais, au-delà de cette histoire, c'est toute celle du IIIe Reich que Ohler invite à relire à la lumière de ses découvertes.




Notice d'utilisation et précautions d'emploi

Tableau clinique
Diagnostic
Éléments actifs
Précautions d'utilisation
Effets secondaires
Conservation du produit

I / Pervitine : l'amphèt' nationale


Breaking Bad : une usine à dope au cœur du Reich
Aux origines de la drogue : le XIXe siècle
L'Allemagne, terre de drogues
1920, les années dope
Changement de régime, changement de produit
Politique antidrogue, politique antisémite
La star des médecins du Kurfürstendamm
Le Patient A
Drogue du peuple et peuple drogué

II / Blitzkrieg meth (1939-1941)

En quête de preuves : Archives militaires fédérales allemandes, Fribourg
L'armée découvre la drogue (allemande)
Pain blanc, pain noir et cellules grises
Comme des robots

Burn-out

Les temps modernes
Le temps, c'est de la guerre
" Flânez pas, foncez ! "
Chrono-meth
Piège de cristal
Une guerre éclair trop rapide
Une interprétation pharmacologique
Le dealer de la Wehrmacht
Guerre et vitamines

I believe I can fly

Du pain bénit pour l'ennemi

III / High Hitler – le médecin du Patient A

Aux archives de Washington
Un mental de bunker
Ivresse de l'est
Un ancien médecin-officier raconte
La Tanière du loup-garou
L'abattoir ukrainien
" X " : dans un autre monde
Eucodal
Services secrets et marchands de drogues
Patient B
Un attentat et ses conséquences pharmacologiques
La cocaïne, enfin !
Speedball
La guerre des médecins
Autodestruction
Le superbunker
La fermeture éclair
La faute à qui ?

IV / Dernières débauches : Blut und Drogen (1944-1945)

Rendez-vous à Munich : l'Académie médicale de la Bundeswehr
À la recherche de la nouvelle came
En service commandé à Sachsenhausen
La patrouille des pilules
La descente
Lavages de cerveaux
Le crépuscule des drogues

Last exit Führerbunker

Congédié
L'ultime poison
La chute du Dr Morell
L'extase millénaire

Postface
Remerciements.






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couverture
Norman Ohler

L’extase totale

Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

Traduit de l’allemand par Vincent Platini

Postface de Hans Mommsen

 
2016
 
   

Présentation

La drogue est la continuation de la politique par d’autres moyens : telle est sans doute l’une des leçons les plus méconnues du IIIe Reich… Découverte au milieu des années 1930 et commercialisée sous le nom de pervitine, la méthamphétamine s’est bientôt imposée à toute la société allemande. Des étudiants aux ouvriers, des intellectuels aux dirigeants politiques et aux femmes au foyer, les petites pilules ont rapidement fait partie du quotidien, pour le plus grand bénéfice du régime : tout allait plus vite, on travaillait mieux, l’enthousiasme était de retour, un nouvel élan s’emparait de l’Allemagne.

Quand la guerre a éclaté, trente-cinq millions de doses de pervitine ont été commandées pour la Wehrmacht : le Blitzkrieg fut littéralement une guerre du « speed ». Mais, si la drogue peut expliquer les premières victoires allemandes, elle a aussi accompagné les désastres militaires. La témérité de Rommel, l’aveuglement d’un Göring morphinomane et surtout l’entêtement de l’état-major sur le front de l’Est ont des causes moins idéologiques que chimiques.

Se fondant sur des documents inédits, Norman Ohler explore cette intoxication aux conséquences mondiales. Il met notamment en lumière la relation de dépendance réciproque qui a lié le Dr Morell à son fameux « Patient A », Adolf Hitler, qu’il a artificiellement maintenu dans ses rêves de grandeur par des injections quotidiennes de stéroïdes, d’opiacés et de cocaïne. Mais, au-delà de cette histoire, c’est toute celle du IIIe Reich que Ohler invite à relire à la lumière de ses découvertes.

 

« Absolument passionnant. […] Un travail de recherche sérieux et parfaitement documenté. »

Ian Kershaw

 

« Un livre qui modifie en profondeur notre vision d’ensemble du IIIe Reich. »

Hans Mommsen

L’auteur

Norman Ohler est journaliste et réalisateur de documentaires allemand. Il a notamment travaillé pour Stern et le Spiegel. L’Extase totale est son cinquième livre.

Collection

Sciences humaines

Copyright

Titre original : Der totale Rausch. Drogen im Dritten Reich.

 

© 2015, Verlag Kiepenheuer and Witsch.

© Éditions La Découverte, Paris, 2016, pour la traduction française.

 

Composition numérique : Facompo (Lisieux), Août 2016.

 

ISBN numérique : 978-2-7071-9317-9

ISBN papier : 978-2-7071-9072-7

 

En couverture : Graphisme ADGP

 

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« Le culte, l’adoration, la prière, les rêves de bonheur se projettent et s’élancent avec l’énergie ambitieuse et l’éclat d’un feu d’artifice ; comme la poudre et les matières colorantes du feu, ils éblouissent et s’évanouissent dans les ténèbres. »

Charles BAUDELAIRE,
Les Paradis artificiels.

Notice d’utilisation et précautions d’emploi

C’est à Coblence que j’ai découvert la substance qui allait faire ce livre – et que j’ai plongé. Plus précisément, dans le cadre pour le moins sobre des archives fédérales, un bâtiment en béton lavé tout droit sorti des années 1980. Impossible de décrocher des documents laissés par Theo Morell, le médecin personnel d’Hitler. Je feuilletais sans cesse son agenda rempli d’inscriptions mystérieuses à propos d’un certain « Patient A ». Loupe à la main, j’essayais de décrypter cette écriture à peine lisible. Les pages étaient couvertes de griffonnages, j’y lisais souvent des notes comme « inj. » ou tout simplement « X ». Ce n’est que très progressivement que l’image se fit plus précise : des injections quotidiennes, des substances douteuses, des doses croissantes.

Tableau clinique

Le national-socialisme, sous ses aspects généraux, a été exploré de long en large. Nos cours d’histoire et notre société médiatique n’ont laissé ni lacune ni angle mort. Le sujet a été travaillé sous tous les angles, dans ses derniers recoins et ses extrêmes limites. La Wehrmacht est devenue l’armée la plus étudiée de tous les temps. Il n’y a décidément rien que nous ne croyions pas déjà savoir sur cette époque. La question du IIIReich semble close. Toute tentative de mettre au jour quelque chose de neuf a un air un peu contraint, presque ridicule. Et pourtant, nous ne saisissons pas tout.

Diagnostic

Le grand public mais aussi les historiens savent étonnamment peu de choses sur les drogues durant le IIIReich. Il existe certes des travaux scientifiques ou journalistiques partiels, mais rien qui ne fournisse de vue d’ensemble. Une présentation générale et précise des faits, montrant comment les stupéfiants ont influé sur la dictature nazie et les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, fait encore défaut à ce jour1. Or quelque chose échappera toujours à la compréhension si l’on ne saisit pas le rôle qu’ont joué les drogues sous le IIIReich et si l’on n’étudie pas les états de conscience de cette époque à la lumière des stupéfiants.

Que l’influence des psychotropes sur l’Allemagne nazie ait été jusqu’à présent négligée tient sans doute au concept national-socialiste de « lutte contre la drogue » – une lutte qui imposait un contrôle étatique sur ces substances et rendait taboues les drogues en général. Elles se sont ainsi retirées aussi bien du champ austère des études scientifiques (aucun travail d’ensemble n’a été encore mené dans les universités), de la vie économique que de la conscience collective et des considérations historiques pour se tapir dans les égouts des trafics, du crime, de l’économie souterraine et du petit savoir de dilettante.

Nous pouvons cependant y remédier. Pour ce faire, nous nous essaierons à une interprétation des événements réels qui tâchera d’éclaircir les relations structurelles ici à l’œuvre. Cette étude sera tributaire d’un certain bricolage mais se mettra au service d’un examen détaillé des faits historiques plutôt que d’une thèse rigide qui ne rendrait pas justice à la sobre et triste réalité2.

Éléments actifs

L’extase totale cherche à faire l’autopsie de ces criminels sanguinaires et de leurs acolytes, procéder à l’analyse des poisons du racisme et de la purification ethnique, en explorer directement les veines et les artères. Pas de pureté aryenne ici, mais une Allemagne chimique – voire toxique. En effet, malgré les interdictions et sans aucun état d’âme, la pharmacopée fut appelée en renfort à tous les niveaux du pouvoir quand l’idéologie ne suffisait plus. Ici comme ailleurs, Hitler fut un leader en la matière. L’armée elle-même était largement pourvue en méthamphétamine, ce psychotrope aujourd’hui appelé « crystal meth », afin de mener à bien ses guerres de conquête. Dans leur rapport aux drogues, les criminels d’autrefois firent preuve d’une hypocrisie qui, une fois révélée, éclaire d’un jour neuf certains de leurs actes. Il s’agit d’arracher un masque dont nous ignorions jusqu’ici l’existence même.

Précautions d’utilisation

Il serait toutefois tentant d’accorder trop d’importance à cet élément, de bâtir une nouvelle légende historique à travers le prisme de la drogue. Dès lors, il faut garder à l’esprit que l’écriture de l’histoire est un exercice qui relève aussi de la fiction. Il n’existe pas, à proprement parler, d’« ouvrage objectif » dans cette discipline car l’agencement des faits tient déjà de la littérature – ou, du moins, dépend de schémas interprétatifs eux-mêmes issus d’influences culturelles extérieures. On propose ici un point de vue inhabituel, une perspective déformée, et ce dans l’espoir d’y voir parfois plus clair. Il ne s’agit pas de retranscrire voire de réécrire l’histoire allemande mais, au mieux, d’en raconter plus précisément quelques pans.

Effets secondaires

Cette concoction peut occasionner des effets secondaires chez certains utilisateurs. Cas fréquents à très fréquents : altération de la vision du monde, causant une stimulation cérébrale, parfois accompagnée de nausées et de maux d’estomac. Ces troubles ne sont toutefois que légers et devraient s’estomper au cours de la lecture. Effets occasionnels : hypersensibilité, allergie, urticaire. Cas exceptionnels : affection grave et persistante de la perception. La lecture doit en tout état de cause être menée jusqu’au bout pour avoir un effet spasmolytique et anxiolytique.

Conservation du produit

Ne pas mettre à la portée des enfants. Date de péremption : en fonction de l’état actuel des recherches.


Notes de l’introduction

1. Hormis la brillante anthologie de Werner PIEPER, Nazis on Speed. Drogen im 3. Reich, Löhrbach, Pieper and the Grüne Kraft, 2002.

2. Walter JENS, Statt einer Literaturgeschichte, Munich, DTV, 2001, p. 11 sqq.

Première partie

Pervitine : l’amphèt’nationale

Le national-socialisme fut un poison, au sens propre du terme. Il a laissé au monde un legs toxique, un venin qui nous affecte encore aujourd’hui et n’est pas près de disparaître. Les nazis se sont donné des airs de père-la-vertu en menant en grande pompe une politique antidrogue aussi drastique que punitive, avec des soubassements idéologiques. Pourtant, c’est bien sous Hitler qu’une substance particulièrement addictive, insidieuse et puissante est devenue un produit grand public. Cette pilule a fait une carrière parfaitement légale sous le nom de pervitine à travers tout le Reich allemand, puis dans les pays d’Europe occupés. La « drogue du peuple » était tout à fait acceptée et disponible dans n’importe quelle pharmacie. Elle ne fut délivrée sur ordonnance qu’à partir de 1939 avant d’être finalement soumise à la législation sur l’opium en 1941.

Sa composante, la méthamphétamine, est aujourd’hui sinon interdite, du moins strictement contrôlée partout dans le monde1. Elle figure pourtant parmi les stupéfiants les plus appréciés de nos contemporains : près de cent millions d’adeptes et des effectifs à la hausse. Rarement pure, elle est fabriquée par des apprentis chimistes dans des laboratoires secrets. Les médias l’ont baptisée « crystal meth » car elle jouit sous sa forme cristalline d’une popularité dépassant toutes les espérances, y compris en Allemagne qui compte toujours plus de nouveaux consommateurs. Celle qu’on appelle aussi la « drogue de l’horreur » se consomme fréquemment à hautes doses, le plus souvent par voie nasale. Ce remontant procure un dangereux coup de fouet et trouve son plein emploi dans les fêtes, mais aussi au travail, dans les bureaux, les universités ou les chambres parlementaires. Il accroît le rendement, chasse le sommeil, coupe la faim, rend euphorique, mais il est aussi – surtout aujourd’hui sous sa forme enrichie2 – une drogue néfaste, potentiellement très destructrice et rapidement addictive. Personne ou presque, pourtant, n’a eu vent de sa montée sous le IIIReich.

Breaking Bad : une usine à dope au cœur du Reich

Vingt et unième siècle, sur la trace du passé. Un ciel d’été parfaitement dégagé surplombe la zone industrielle qui s’étire jusqu’aux rangées de maisonnettes récemment construites – ou clonées. Je prends le S-Bahn direction sud-est, vers la périphérie de Berlin. Pour trouver ce qui reste des usines Temmler d’où sortait autrefois la pervitine, il faut descendre à la station Adlershof, « le parc technologique le plus moderne d’Allemagne » comme on l’appelle aujourd’hui. Je m’écarte de ce campus et me faufile à travers un no man’s land urbain, je passe entre des bâtiments industriels délabrés, pénètre un désert de briques effritées et d’acier rouillé.

C’est ici qu’en 1933 se sont installées les usines Temmler. Un an plus tard, Albert Mendel, le copropriétaire juif de la firme Chemise Fabrique Tempelhof, fut spolié. Temmler reprit ses parts et l’entreprise connut une rapide expansion. C’était la belle époque de l’industrie chimique allemande en général – du moins, tant qu’elle était aryenne – et pour sa branche pharmaceutique en particulier, qui connut une véritable explosion. On cherchait inlassablement de nouvelles substances censées soulager l’homme des tourments de la modernité et le distraire de ses affres. Nombre d’expériences ont été menées dans ces laboratoires, où furent posés les jalons pharmacologiques qui balisent encore notre quotidien.

L’usine Temmler est entre-temps tombée en ruine. Rien ne rappelle plus désormais la prospérité d’antan, quand des millions de doses de pervitine sortaient des presses chaque semaine. Le terrain est aujourd’hui inutilisé, foncièrement mort. Je traverse un parking désert ; je dois ensuite couper à travers une petite forêt qui a poussé à la diable avant d’escalader un mur orné de tessons de bouteilles interdisant l’accès aux intrus. Entre fougères et taillis se dresse une vieille maison de bois, premier local de l’entreprise : « la petite cabane des sorcières » de son fondateur Theodor Temmler. Derrière un épais buisson d’aulnes, un bâtiment en briques, lui aussi à l’abandon. Je me glisse à l’intérieur. Un long couloir sombre, des murs et des plafonds envahis par la moisissure et, tout au bout, une porte entrouverte à la peinture écaillée. Derrière, la lumière du jour filtre à travers ce qui fut autrefois deux fenêtres industrielles serties de plomb et qui ont volé en éclats. Dehors, la végétation a tout envahi. Dedans règne le vide. Dans un coin de la pièce, un nid déserté. Du carrelage blanc, cassé par endroits, s’étend jusqu’au plafond percé de gaines d’aération.

Devant nous se trouve l’ancien laboratoire du Dr Fritz Hauschild, chef du département pharmacologique des usines Temmler de 1937 à 1941, qui s’était lancé à la recherche d’un nouveau type de médicament : un « productivisant ». Ce fut le premier fourneau à drogues du IIIReich. C’est ici que les chimistes, armés de creusets en porcelaine, de condensateurs et de réfrigérants, concoctèrent un produit d’une pureté irréprochable. C’est ici qu’on entendait les clapets des évaporateurs bombés relâchant des gaz rougeâtres en un sifflement, pendant que crépitaient des émulsions et que des mains gantées de blanc ajustaient les percolateurs. C’est ici que fut produite une méthamphétamine dont la qualité dépassait celle fabriquée par Walter White – le héros de la série Breaking Bad qui a hissé la « crystal meth » au rang de symbole de notre époque.

Breaking bad signifie littéralement « dérailler, changer brutalement d’attitude et faire quelque chose de mal ». Sans doute ce titre pourrait-il aussi convenir à la période 1933-1945.

Aux origines de la drogue : le XIXe siècle

« Une dépendance volontaire est le plus bel état. »

Johann Wolgang von GOETHE.

Pour comprendre l’importance de cette drogue et d’autres stupéfiants sous le IIIReich, il nous faut rebrousser chemin. Au même titre que l’économie est inséparable du progrès technique, l’histoire du développement des sociétés modernes est indissociable de celle des drogues, de leur fabrication et de leur diffusion. Prenons un point de départ : 1805, l’époque du classicisme de Weimar, date à laquelle Goethe écrit son Faust, donnant ainsi son expression littéraire à une thèse qui lie drogue et existence humaine : j’altère mon cerveau, donc je suis. Au même moment, dans la légèrement moins charmante ville de Paderborn en Westphalie, le commis de pharmacie Friedrich Wilhelm Sertürner entreprend des expériences sur le pavot somnifère dont l’épaisse résine – l’opium – possède des vertus anesthésiantes sans pareilles. Goethe voulait explorer, à travers la poésie et le théâtre, ce qui lie le monde dans ce qu’il a de plus intime ; Sertürner, en revanche, s’attaquait à un problème ancestral plus concret mais qui affecte tout autant l’espèce humaine : la douleur.