L’héritage

De

L’ouvrage présenté ici par la Société des Océanistes, dû à la plumé d’Alain Saussol, est le fruit de la révolte d’une conscience honnête et d’un esprit lucide. Tous ceux qui ne sont liés au système colonial par des liens économiques ou politiques savent que la Nouvelle-Calédonie ne sera pas viable tant que n’auront pas été réparées les injustices d’un passé fort lourd, et en premier lieu l’injustice au plan foncier. Minéralisée à l’extrême, infertile pour sa plus grande part, la terre calédonienne reste pourtant ce pourquoi les hommes sont prêts à s’entretuer. Le système colonial maintenu, quelque peu libéralisé, malgré tout plus ouvert, accepte de privilégier des gens de toutes origines, sociales ou ethniques, pourvu qu’ils ne soient pas mélanésiens et parce qu’on croit pouvoir constituer un bloc de tous les immigrés pour résister à la promotion autochtone.


Publié le : vendredi 25 octobre 2013
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EAN13 : 9782854300772
Nombre de pages : 493
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L’héritage

Essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie

Alain Saussol
  • Éditeur : Société des Océanistes
  • Année d'édition : 1979
  • Date de mise en ligne : 25 octobre 2013
  • Collection : Publications de la SdO
  • ISBN électronique : 9782854300772

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Référence électronique :

SAUSSOL, Alain. L’héritage : Essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Société des Océanistes, 1979 (généré le 15 janvier 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/sdo/563>. ISBN : 9782854300772.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782854300208
  • Nombre de pages : 493

© Société des Océanistes, 1979

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L’ouvrage présenté ici par la Société des Océanistes, dû à la plumé d’Alain Saussol, est le fruit de la révolte d’une conscience honnête et d’un esprit lucide. Tous ceux qui ne sont liés au système colonial par des liens économiques ou politiques savent que la Nouvelle-Calédonie ne sera pas viable tant que n’auront pas été réparées les injustices d’un passé fort lourd, et en premier lieu l’injustice au plan foncier.

Minéralisée à l’extrême, infertile pour sa plus grande part, la terre calédonienne reste pourtant ce pourquoi les hommes sont prêts à s’entretuer. Le système colonial maintenu, quelque peu libéralisé, malgré tout plus ouvert, accepte de privilégier des gens de toutes origines, sociales ou ethniques, pourvu qu’ils ne soient pas mélanésiens et parce qu’on croit pouvoir constituer un bloc de tous les immigrés pour résister à la promotion autochtone.

Sommaire
  1. Préambule

    Jean Guiart
  2. Préface

    François Doumenge
  3. Avant-propos

    Alain Saussol
  4. Esquisse d’une grande terre

  5. Chapitre 1. La terre ancestrale

    1. DOMAINE VACANT ET DOMAINE APPROPRIE
    2. L’HOMME ET LE SOL
    3. L’ALIENATION DU PATRIMOINE FONCIER
  6. Chapitre 2. Les premières aliénations

    1. LES IMPACTS PIONNIERS
    2. LA PRISE DE POSSESSION ET LE CONTROLE ADMINISTRATIF
  7. Chapitre 3. Aux abords de Port-de-France (1856-1859)

    1. LES GROUPES MELANESIENS A LA VEILLE DE LA PRISE DE POSSESSION
    2. LES EMPIETEMENTS FONCIERS AUTOUR DE PORT-DE-FRANCE
    3. LES REPRESAILLES
    4. LA TERRE OUVERTE
  8. Chapitre 4. Les grands troubles 1859-1868

    1. LES TROUBLES DE HIENGHENE (1857-1859)
    2. YATE : PREMIERE DEPOSSESSION FONCIERE (1863)
    3. EFFERVESCENCE A KOUMAC (1863)
    4. LES EXPEDITIONS CONTRE PONERIHOUEN (1863-1864)
    5. LA REBELLION DU CENTRE-NORD (WAGAP-GATOPE) (1862-1869)
    6. LES REVOLTES DE HOUAILOU ET DE BOURAIL (1867-1868)
  9. Chapitre 5. L’affaire de Pouebo (1867-1868)

    1. LE CONTEXTE
    2. LES RECLAMATIONS MELANESIENNES
    3. LE DRAME
    4. LES PROLONGEMENTS
  10. Chapitre 6. Naissance d’une fiction et premières délimitations (1868-1877)

    1. PROPRIETE INDIVIDUELLE OU COLLECTIVE ?
    2. LES DELIMITATIONS INITIALES (1868-1870)
    3. LES PERMIS D’OCCUPATION
    4. LES DELIMITATIONS DE 1877
  11. Chapitre 7. L’insurrection de 1878

    1. DES EFFETS ET DES CAUSES
    2. LE BERCEAU DE L’INSURRECTION (juin-septembre 1878)
    3. TEL UN COUP DE TONNERRE... (25-27 juin 1878)
    4. L’ENLISEMENT (27 juin - 10 septembre 1878)
    5. LA PROPAGATION AU CENTRE-OUEST
    6. LA FIN D’UNE ILLUSION
    7. LE BILAN
    8. LA MISE EN SOMMEIL DES DELIMITATIONS (1880-1893)
  1. Chapitre 8. L’archipel

    1. LES « RENONCIATIONS VOLONTAIRES » (1895-1897)
    2. LE CANTONNEMENT
    3. LE POIDS DU CANTONNEMENT
  2. Chapitre 9. La queue du cyclone

    1. 1917 : L’ULTIME FRONDE
    2. LES DERNIERES OPERATIONS DE CANTONNEMENT
  3. Chapitre 10. Le renouveau (1925-1956)

    1. LE REVEIL DEMOGRAPHIQUE
    2. L’ENTREE EN ECONOMIE DE TRAITE
    3. LE PROBLEME DES TERRES
    4. LE DROIT DE CITE
  4. Chapitre 11. Retour au vieux pays

    1. LES AGRANDISSEMENTS DE RESERVES
    2. LES RESULTATS
    3. L’AMBIGUITE
  5. Chapitre 12. Vers un nouvel espace mélanésien

    1. PERMANENCE D’UNE VELLEITE D’EXTENSION DE LA PROPRIETE INDIVIDUELLE AUX MELANESIENS
    2. LES EXPERIENCES TRANSITOIRES
    3. L’INDIVIDUALISATION DE LA TERRE
    4. LE DROIT D’ETRE SOI-MEME
    5. L’HERITAGE
  6. Illustrations

  7. Bibliographie

  8. Table des cartes et figures

  9. Table des illustrations

Préambule

Jean Guiart

1L’ouvrage présenté ici par la Société des Océanistes, dû à la plumé d’Alain Saussol, est le fruit de la révolte d’une conscience honnête et d’un esprit lucide. Tous ceux qui ne sont liés au système colonial par des liens économiques ou politiques savent que la Nouvelle-Calédonie ne sera pas viable tant que n’auront pas été réparées les injustices d’un passé fort lourd, et en premier lieu l’injustice au plan foncier. Minéralisée à l’extrême, infertile pour sa plus grande part, la terre calédonienne reste pourtant ce pourquoi les hommes sont prêts à s’entretuer. Le système colonial maintenu, quelque peu libéralisé, malgré tout plus ouvert, accepte de privilégier des gens de toutes origines, sociales ou ethniques, pourvu qu’ils ne soient pas mélanésiens et parce qu’on croit pouvoir constituer un bloc de tous les immigrés pour résister à la promotion autochtone.

2La clé de la disparition des tensions en Nouvelle-Calédonie est l’exorcisation du passé. Mais pour que les Mélanésiens puissent être amenés à oublier une histoire faite de tromperies, de rapines et de massacres à leur détriment, il faut que les Européens acceptent de regarder ce passé en face et de voir qu’il y a eu bien peu d’héroïsme, et beaucoup de choses peu avouables. Bien sûr la génération européenne actuelle n’est responsable que de la persistance d’un système discriminatoire. Elle ne l’a pas créé. Cependant sa survie physique en Nouvelle-Calédonie est liée à la transformation de l’état de choses actuel. Il convient par conséquent que ce passé soit connu, quelles que soient les oppositions à une opération que l’on peut bien croire douloureuse. L’augmentation constante de l’âge moyen de ce qui reste des colons de’ brousse, et l’urbanisation accélérée de la société blanche, devraient favoriser cette évolution, que n’aide guère la passivité et l’inefficacité officielle, malgré de bien belles déclarations.

3Alain Saussol, spécialiste de l’histoire et de la géographie de la colonisation, est sensible au drame de cette société que son aveuglement pourrait un jour condamner à l’exode. Il sait qu’il faut que les véritables données du dossier soient connues, et qu’il ne s’agit plus d’écrire l’hagiographie de cette colonisation. Une société blanche qui se refuse à connaître son histoire, qu’elle sait pourtant peu glorieuse, une administration qui vit au jour le jour, et ne regarde jamais ses dossiers, du moins dans leurs origines, une société mélanésienne spoliée, victime d’injustices sans nombre et d’une ségrégation persistant à ne pas disparaître, voilà où se recruteront les lecteurs de cet ouvrage.

4Chercheur de grande qualité, Alain Saussol s’est lancé ici dans une entreprise difficile. Il a débrouillé certains dossiers, par exemple celui de l’aliénation des terres dans les environs de Nouméa, ouvert d’autres qui restent à réanalyser, comme celui de Bourail. Son information, incomplète de ce fait, est essentiellement celle de l’histoire vue par les Blancs, ce qui l’amène parfois à ne pas assez pondérer le produit de ses diverses sources d’information.

5Les archives coloniales comportent en effet bien des manques et de la mise en scène à côté de documents étonnants de franchise, et les informations que l’on peut en tirer doivent être patiemment collationnées avec la tradition orale mélanésienne, qui peut être étonnamment précise, mais nécessite encore un énorme travail pour qu’elle soit relevée. L’information obtenue des Mélanésiens est d’ailleurs plus nuancée que celle des archives coloniales. N’ayant pas besoin de se justifier, de trouver des alibis, les victimes sont plus objectives que les bourreaux. Selon les critères d’aujourd’hui, auxquels se réfère la jeune génération mélanésienne, formée à ne pas oublier, et non ceux d’alors, pour qui toutes sortes d’horreurs étaient normales dès lors qu’il s’agissait d’inférieurs, les Français se sont conduits en Nouvelle-Calédonie comme des barbares, exclusivement avides de lucre et de puissance, barbares que les Canaques gênaient. Ces derniers jettent sur le Blanc un regard désenchanté, mais où apparaît cependant aisément le regret que n’aient pas réussi les tentatives d’une meilleure entente. Ils ont souvent désiré la présence européenne, mais la voulaient minoritaire, contrôlée, non affectée d’une volonté de spoliation et fondée sur un échange égal de prestations réciproques.

6Mieux que je ne saurai le faire, Alain Saussol met en évidence l’hypocrisie des procédés, et le caractère inéluctable de la machine à broyer les corps d’autrui qu’était devenu le système colonial, où même les missionnaires en étaient arrivés en fin de compte à pratiquer la discrimination et à ne plus imaginer de résister : les Pères maristes après la répression officielle qui avait tué dans l’œuf leurs tentatives de protester contre l’injustice, les protestants pour éviter le sort de Maurice Leenhardt si longtemps voué à l’exécration publique.

7Mieux que moi aussi, Alain Saussol reste saisi par l’émotion devant le sort d’une colonisation européenne prise au piège par un système où elle a perdu son âme pour une aléatoire prospérité matérielle, et le sentiment aliénant d’une supériorité raciale. Il juge des méthodes et des résultats et à aucun moment ne condamne les hommes.

8Entre temps, il nous livre la seule bonne étude à ce jour de la rebellion de 1878. Je ne lui chercherai pas querelle sur le côté « révolutionnaire » ou non des événements. Les Mélanésiens parlent, eux, de la « révolution de 78 ». A-t-elle été inutile ? Peut être pas ! Malgré les morts, les exils, la perte des terres - qu’ils auraient subis dans tous les cas, nos alliés ayant toujours été aussi mal traités que nos ennemis - ils y ont gagné vingt ans de recul relatif d’une œuvre coloniale réalisée à leurs dépens exclusifs. De même que les événements de 1917 ont amené l’administration à freiner la boulimie des éleveurs et des colons, et à faciliter le travail de progrès - éprouvé du moins comme tel par les Mélanésiens - des capitaines Harelle et surtout Menier.

9Comme dans toute œuvre il v a des absences. La spoliation des terres de la Conception, (133 ha + 75,5 ha en 1926 ; 52 ha en 1927, 12 ha en 1928), dans les années vingt est tout juste citée ici. Roch Deo Pidjot, jeune, Député de Nouvelle- Calédonie, s’y était opposé et avait obtenu, malgré les menaces d’exil proférées au Service des Affaires Indigènes, que les anciens de sa tribu refusent de mettre leur signature au bas de l’acte de renonciation qui leur était présenté.

10Je regrette aussi le recours à une toponymie et à une onomastique francisée qui, parce qu’elle est coloniale, est très loin des noms propres réels, et dont la survie rend la lecture difficile. Il s’agit là d’une part non négligeable du donné culturel ayant survécu. Si nous nous étions donné le temps, il aurait été possible d’ajouter au texte d’Alain Saussol l’énumération souhaitable et l’indication de la véritable valeur de chaque nom déformé par des oreilles inhabituées aux sons vernaculaires. Ce sera fait par conséquent par la suite, dossier par dossier, à l’occasion d’autres publications. Il nous a semblé que cet effort solitaire s’exprimait au bon moment, et qu’il était nécessaire de le publier dans sa spontanéité, dans sa générosité et dans ses contradictions. Qu’on ne s’y trompe pas : Alain Saussol a commis ici un ouvrage fondamental. Je lui en suis, en tout cas, personnellement reconnaissant.

Préface

François Doumenge

1Cent ans après la Grande Révolte de 1878 qui a précipité pour la civilisation rurale mélanésienne de la Grande-Terre néo-calédonienne la rupture du passage de la proto-Histoire à l’Histoire, Alain Saussol nous apporte enfin une vue d’ensemble sur les origines du malaise foncier qui est aujourd’hui la cause déterminante de l’affrontement entre les deux composantes fondamentales du peuplement de la Nouvelle-Calédonie.

2Avec le souci pointilleux de l’historien, il ne laisse dans l’ombre aucun des événements, pussent-ils paraître accessoires, qui ont exprimé dans des affrontements le plus souvent brutaux, la résistance opiniâtre des derniers occupants face aux envahisseurs, non seulement étrangers, mais porteurs des éléments d’une civilisation matérielle et spirituelle totalement incompréhensible pour des paysans dont on a pu comparer la civilisation et les techniques à celles du néolithique. Mais, avec le sens de l’espace du géographe, en prélude à son étude exhaustive du problème foncier, il a su caractériser cette Grande-Terre qui offre un cadre d’une ampleur telle qu’il est impossible de l’embrasser tout à la fois dans sa variété et sa complexité.

3Par le fait même de son cloisonnement, la Grande-Terre limite l’extension des secousses affectant la société rurale pré-coloniale qui voit donc se succéder des événements qui l’atteignent plus ou moins profondément suivant les secteurs géographiques.

4Par sa colonisation rurale d’origine européenne, qui s’est superposée sans l’anéantir au canevas de l’occupation mélanésienne, la Grande-Terre néocalédonienne occupe une place à part parmi les îles océanniennes. Rien de comparable ni avec l’anéantissement brutal de la quasi totalité des occupants autochtones mélanésiens, comme en Australie, ni même avec la marginalisation des insulaires polynésiens par les nouveaux occupants de souche européenne, comme en Nouvelle-Zélande et surtout aux îles Hawaï. La survivance d’une société rurale autochtone mélanésienne, dotée d’un espace qui lui est propre, permet à la Grande-Terre de rester profondément rattachée, par des liens affectifs et matériels aux archipels voisins où la colonisation ne s’est pas établie (Loyauté) ou est restée fort limitée dans son peuplement malgré une certaine appropriation des terres (Nouvelles-Hébrides, Salomon), et cela doit être pris en compte pour le futur. Cependant, l’enracinement dans l’espace rural depuis trois, quatre, voire cinq générations d’une colonisation européenne qui a parallèlement développé une activité urbaine et industrielle dominant l’agriculture jusqu’à la marginaliser, est une autre réalité qu’on ne peut ignorer et à laquelle s’ajoute une troisième composante d’origine asiatique et polynésienne qui pèse de plus en plus lourd grâce à une forte expansion démographique. C’est ainsi que la connaissance du présent ne peut s’expliquer que par une connaissance précise du proche passé, qui a porté la Préhistoire jusqu’au début du xixe siècle et qui a limité sa protohistoire à une courte période d’une quarantaine d’années entre 1840 et 1880. Malgré ce raccourci dans le temps, la société calédonienne actuelle se trouve confrontée, pour la définition de son futur, à la décision d’utiliser ou de repousser les éléments du legs historique, de cet « Héritage » qu’il lui faut assumer.

5C’est le mérite d’Alain Saussol, qui ne s’est voulu ni critique, ni apologétique, de fournir avec le maximum de clarté les tenants et les aboutissants de situations toujours complexes, trop souvent ignorées ou mal interprétées par les acteurs du présent. Or il paraît difficile, sinon impossible, de juger correctement des problèmes actuels, pour apporter rapidement des solutions convenables, sans avoir présent à l’esprit cet héritage de 150 ans de confrontations.

6Le présent ouvrage ne se borne pas seulement à faire revivre, ou même à tirer de l’oubli, certains moments de l’histoire récente de la Nouvelle-Calédonie, il se veut plus encore l’instrument d’une réflexion, permettant de définir un régime foncier et une organisation rurale qui permette un développement harmonieux de la communauté mélanésienne, en préservant sa personnalité et par une meilleure insertion dans les réalités complexes d’une Nouvelle-Calédonie devenue l’un des pôles de développement des archipels du Pacifique Sud.

Avant-propos

Alain Saussol

1Un siècle après la Grande Insurrection, Ataï, le vieux, chef de guerre, n’est point mort et l’invocation de son nom apparaît comme un cri de ralliement pour une partie de la jeune génération mélanésienne. Les tensions et les confrontations d’aujourd’hui sont filles du drame qui s’est noué, il y a cent ans sur cette terre, et que le temps et l’oubli n’ont pas suffi à gommer.

2Loin d’être tu ou pudiquement voilé, cet anniversaire douloureux paraît au contraire propice à ouvrir une réflexion à partir d’un dossier longtemps ignoré. C’est ce que nous avons tenté en prenant le problème de bout en bout, depuis les temps précoloniaux jusqu’aux confrontations d’aujourd’hui. Projet sans doute présomptueux, mais qu’obtient-on sans risquer ?

3Plusieurs séjours sur le terrain, des enquêtes menées tant en milieu mélanésien qu’en milieu européen, un long dépouillement d’archives et de levés cartographiques, poursuivis, en marge d’une charge d’enseignement, tout au long d’une décennie de recherches et de réflexion, ont fourni les bases de ce travail.

4Chaque fois que la chose a été possible nous n’avons pas hésité à confronter les informations de source européenne et celles recueillies de la tradition orale mélanésienne par les ethnologues et les linguistes qui ont travaillé dans l’île, et cette confrontation, partout où elle a pu être conduite, s’est avérée particulièrement riche d’enseignements, montrant si besoin était, la convergence et la complémentarité des disciplines qui constituent les « sciences humaines ». Pour les secteurs qui n’avaient pas fait l’objet d’études ethnologiques ou linguistiques préalables, comme à Bourail ou à Pouébo, force fut de recourir aux seules sources d’information européennes. Si les résultats y sont parfois moins nuancés et sujets à une plus grande circonspection, ils n’en sont pas pour autant dépourvus d’intérêt. Sans doute convient-il de se méfier des erreurs d’interprétation ou des arrière-pensées (mais quelle source d’information humaine n’en connaît point ?). Ces documents, même imparfaits, ont du moins le mérite de fournir un cadre chronologique relativement sûr et de permettre souvent des recoupements à partir desquels peut s’exercer une critique et donc une pondération.

5Ce livre ne saurait prétendre à l’exhaustivité, préoccupation prématurée à ce niveau de la recherche et tant que les archives du Haut-commissariat demeureront inaccessibles1. Ses ambitions sont plus modestes. Il invite à un cheminement et à une réflexion dépassionnée à travers une histoire intense ou brûlante, plus proche du drame que du mythe lénifiant des paradis océaniens.

6Ce n’est pas un réquisitoire. Il vise d’abord à exorciser un passé mal assumé, en montrant comment des hommes ni pires ni meilleurs que d’autres, mus par les ambitions, les intérêts ou les préjugés d’une époque, ont créé les mécanismes qui ont conduit à l’affrontement. Mais il entend aussi démontrer l’injustice et le caractère néfaste de cet héritage dont le poids creuse aujourd’hui un fossé entre deux peuples.

7Ouvrir l’avenir, sur la terre calédonienne, c’est d’abord débrider un abcès. Chacun le sait. Il est inutile de le taire. Mélanésiens, Calédoniens, Métropolitains, tous héritiers de la moisson que d’autres ont semée, sont aujourd’hui tous concernés.

***

8Au seuil de cet ouvrage, je veux d’abord remercier tous ceux qui, Européens ou Mélanésiens rencontrés lors de mes séjours calédoniens, m’en ont donné la matière. Si leur nombre trop grand ne me permet pas de les citer, qu’ils sachent pourtant que c’est à eux et au souvenir de ces années de terrain que je dédie ce travail.

9Je tiens à dire aussi toute ma gratitude envers les géographes du Pacifique, les Professeurs François Doumenge, André Guilcher et Alain Huetz de Lemps qui sont à l’origine de mes recherches océaniennes, les ont parrainées ou dirigées.

10Ce livre doit beaucoup au Professeur Jean Guiart qui m’a accueilli en 1964 sur un terrain qu’il avait largement parcouru et défriché. Son expérience et ses travaux ont donné à toute une génération de chercheurs les clefs indispensables à la compréhension de l’humanité mélanésienne et le goût d’une recherche qui ne soit pas simple spéculation mais tente de déboucher sur des propositions concrètes. C’était également le souci de Jacques Barrau, ce grand connaisseur de l’horticulture vivrière mélanésienne, que je ne voudrais pas dissocier de cet hommage.

11Parmi tous ceux qui, sur le terrain, ont été de chaleureux initiateurs, une place particulière revient au chef de Brigade Robert Citron et au médecin-commandant Carloz qui, à Canala, communiaient dans une même et contagieuse passion pour l’ethnologie mélanésienne et le cinéma d’amateur, réalisant des films dont certains sont d’irremplaçables documents.

12Mon souvenir va surtout aux vieux amis mélanésiens de la Grande-Terre et des Iles dont je n’ai pas oublié l’hospitalité chaleureuse et parmi lesquels, Laurette Douépéré, Charles Atiti, Albert et Paul Humuni, Joachim Lémé, Jean-Marie Tjibaou, Roch Poigoune... incarnent chacun une facette d’une société en mutation. Aux étudiants de Nouvelle-Calédonie qui se succèdent à Montpellier depuis dix ans, par lesquels j’ai gardé un lien vivant avec la Grande-Terre. A mes camarades chercheurs, A.-M. Mestre-Anterrieu, D. Bourret, D. Porteilla, B. Antheaume, A. Bensa, J. Bonnemaison, J. Coudray, J.P. Doumenge, J.P. Dubois, J. Fages, F. et J.-C. Rivierre, J.-C. Roux, J.-M. Veillon, sans omettre les toujours actifs botanistes que sont M. et Mme Mc Kee, eux tous dont les travaux contribuent dans les domaines les plus divers à la connaissance de l’archipel.

13Je n’aurais garde d’oublier d’exprimer ma reconnaissance envers le Professeur Guy Lasserre et les institutions ou organismes qui, tels le C.N.R.S. et le C.E.G.E.T. de Bordeaux, ont participé au financement de mes missions en Nouvelle-Calédonie, ou encore à ceux qui, comme la C.P.S., l’O.R.S.T.O.M. et l’I.F.C.C, ont facilité mes conditions de travail et de séjour dans l’île. J’ai toujours trouvé auprès du Service Topographique de Nouvelle-Calédonie, de celui de l’Agriculture, du Domaine, des Affaires mélanésiennes, de l’antenne locale de l’I.N.S.E.E., ainsi qu’auprès de Mlle Menier, conservateur en chef aux Archives Nationales (Section Outre-Mer), un esprit de large et ouverte coopération. Qu’ils en soient vivement remerciés, tout comme MM. Chimenti, Hoffman et Flottat pour leur amabilité et leur mérite à répondre, malgré les distances, à mes demandes de précisions.

14Je ne voudrais pas clore ces quelques rappels, trop succincts en regard de tous ceux envers qui je me sens redevable, sans dire ma gratitude à Robert Kerhoze pour le soutien logistique grâce auquel j’ai pu parcourir la « Brousse » au cours de mes séjours de 1970 et de 1974, et aussi envers M. Paul Mestre qui, après avoir formé aux subtilités de la langue française des générations de « potaches » calédoniens, a bien voulu relire, en grammairien sourcilleux, les épreuves de ce livre.

15Montpellier le 25/6/1978

Notes

1 On ne peut, à ce propos, que souhaiter un aboutissement rapide aux efforts accomplis par Mlle M.-A. Menier et J. Barbançon en vue d’obtenir le classement et la reproduction de ces archives menacées de destruction.

Esquisse d’une grande terre

1C’est une terre montagneuse, sans histoire et sans nom qu’au matin du 4 septembre 1774, le Capitaine Cook vit surgir de l’horizon marin. Un peu plus tard, lorsque, mouillé au havre de Balade, le navigateur interrogea les indigènes, il n’obtint d’eux que des noms de localités, comme si l’île qu’il venait de découvrir était trop vaste ou trop cloisonnée pour avoir été perçue comme une entité.

2Parce qu’elle lui rappelait les highlands d’Ecosse, il la baptisa Nouvelle-Calédonie. Mais pour les piroguiers mélanésiens des îles environnantes, elle était la « Grande-Terre » dont les hautes montagnes découpaient le ciel au couchant d’Ouvéa et d’où provenaient les grands troncs à creuser, les colliers ou les haches de jade dont l’échange, par-delà les générations, rythmait la vie sociale des clans.

3Cette découverte sortait l’île d’un long isolement derrière la ceinture de récifs où vient se fracasser la houle du Pacifique. Désormais connue, elle ne tarderait plus à devenir l’objet de convoitises. Et derrière le découvreur, se profilaient déjà les aventuriers, les missionnaires, les colons, les fonctionnaires et les marchands qui allaient affluer après 1840. Une autre histoire, pour elle, commençait. La nôtre.

4Il n’est pas facile de caractériser en quelques mots la Grande-Terre, tant cette île, profondément originale, tranche dans Te concert des microcosmes volcaniques ou coralliens qui parsèment le Pacifique tropical. On a dit qu’elle était un pays spécifique. Il est certain qu’elle sort du commun.

5L’isolement est probablement le trait qui a le plus profondément marqué la physionomie du pays. « La Nouvelle-Calédonie », écrivait le géographe Augustin Bernard (1895), « est, parmi les terres de superficie à peu près égale à la sienne, une des plus isolées q ’il y ait sur le globe ». De fait, à 1 500 kilomètres au large de l’Australie et à 10 000 kilomètres de la côte américaine, la Grande-Terre est un isolat. On doit à ce caractère l’endémisme de sa flore et la pauvreté de sa faune précoloniale où les mammifères, hormis l’homme, n’étaient représentés que par des chauves-souris et une variété de mulot. On lui doit aussi la survie jusqu’à l’ère industrielle de sociétés agraires techniquement restées au stade de la pierre polie. Pour cette même raison on en fera, plus tard, une colonie pénitentiaire.

6Avec son isolement, c’est sa dimension qui donne à l’île son originalité. Long cigare étiré du Sud-Est au Nord-Ouest sur 400 kilomètres de long, vaste de 16 750 km2, la Nouvelle-Calédonie couvrirait deux fois la Corse, huit fois La Réunion et vingt fois la Martinique. C’est la plus grande île du Pacifique Sud1. Sa largeur toutefois n’excède pas cinquante kilomètres, et l’on peut voir briller le lagon sur ses deux bords, depuis les crêtes de la dorsale.

7Ces dimensions font de la Grande Terre Calédonienne, à la pointe méridionale de l’arc mélanésien, la dernière des grandes îles continentales qui se succèdent depuis la Nouvelle-Guinée. Aussi est-elle montagnarde plus que maritime. A l’échelle de la lourde pirogue et du sentier canaque, l’envergure de l’île lui donnait la profondeur et la diversité d’un continent que peuplait une paysannerie viscéralement attachée à sa terre nourricière, plus que tournée vers la mer.

8Cette impression se trouve accentuée par le cloisonnement du pays. Espace fragmenté, discontinu, malgré son étroitesse, la Grande-Terre s’analyse comme une juxtaposition de petites régions plus ou moins isolées. Ce caractère est d’abord une conséquence de l’organisation du relief.

9La rencontre d’une structure plissée longitudinale et d’accidents tectoniques transversaux a eu pour effet de quadriller l’île en compartiments distincts. Certains ont été soulevés. D’autres affaissés relativement entre eux. On leur doit la dissymétrie longitudinale de l’île opposant, de part et d’autre d’une dorsale de hautes terres, l’escarpement brutal du littoral oriental, aux formes plus douces et plus valonnées du versant occidental.

10Une orogénèse complexe rend compte de l’étonnante richesse du matériau géologique qui contribue à faire de ce pays une palette d’une puissante originalité. La diversité des roches, sensiblement ordonnées en longues bandes parallèles à l’axe de l’île, conformément à sa structure plissée, complique le modelé du jeu d’une active érosion différentielle. En simplifiant, on peut opposer une dorsale dure constituée de péridotites, de grauwackes et de roches métamorphiques à des régions déprimées, bassins intérieurs et côte Ouest, où prédominent des formations plus tendres. Mais cet agencement topographique se complique de l’inadaptation à la structure d’une fraction notable du réseau hydrographique. Coupant au plus court, des montagnes intérieures vers le lagon, la plupart des rivières dévalent transversalement, tranchant, au besoin, en cluses étroites les formations dures rencontrées.

11Le pays s’analyse ainsi comme une juxtaposition d’alvéoles emboîtées, adossées aux crêtes de la montagne ou à leurs contreforts, développées autour d’un petit cours d’eau, rivière ou simple ruisseau le long duquel s’organisait la vie rurale précoloniale.

12Ce cloisonnement a profondément marqué l’implantation de l’homme en petites sociétés locales, plus ou moins repliées sur elles-mêmes et dont les jours monotones rythmés par les fêtes et les travaux, s’écoulaient dans un cadre immuable et familier. On lui doit le morcellement politique des chefferies, dominant le plus souvent le bassin hydrographique d’un petit fleuve côtier, et la pluralité linguistique.

13Cette prééminence de la « localité » importe pour comprendre toute l’histoire de la Grande-Terre. Il n’y avait pas un peuple mélanésien perçu en tant que tel, mais des groupes ethniques ou familiaux souvent antagonistes. Les révoltes mélanésiennes, y compris la plus importante d’entre elles, en 1878, restent quoi qu’on en ait dit, des soubresauts locaux ou régionaux. Nulle part le vieux principe « diviser pour règner » ne devait trouver un champ d’application plus adéquat que dans cette humanité précoloniale, hétérogène et morcelée. C’est la présence de l’européen qui, bien plus tard, a créé le sentiment d’unité du peuple mélanésien.

14Néanmoins, on aurait tort d’attribuer à ce cloisonnement physique et ethnique une étanchéité absolue. L’île était en fait perméable aux relations. Visitant le pays Canala, Destelle (1881) notait à propos des sentiers canaques :

« ... on en trouve partout. Les Canaques sont voyageurs et leur instinct les sert admirablement dans leurs courses vagabondes ».

15Ces voies précoloniales maillaient la Grande-Terre d’un réseau relativement dense, y compris dans les régions les plus deshéritées comme le Grand massif minier du Sud. Elles témoignent d’une circulation piétonnière sur de longues distances. Lemire (1884) rencontra un jour sur les pentes du massif du Kaféaté « une bande de canaques venus de Wagap (qui) se rendaient à un pilou-pilou à Voh ».

16Ces relations sociales tissaient la trame de réseaux ramifiés qui étendaient considérablement l’influence des clans. Par ce canal s’esquissait l’amorce d’un contrôle de l’espace régional. Ce dernier, en transgressant le cadre élémentaire de la localité, rend compte de l’ampleur relative des principales révoltes, du jeu compliqué des alliances et des défections, mais sans pour autant déboucher sur un grand mouvement solidaire que l’existence de réseaux antagonistes contrecarrait.

17Par-delà ce cloisonnement, le regroupement de facteurs géologiques, topographiques et climatiques, permet de reconnaître quatre ensembles régionaux auxquels correspondent de notables différences dans la nature du peuplement et l’implantation des hommes.

18Les roches ultrabasiques, péridotites et serpentines, arrachées à la croûte océanique au début de l’Oligocène et ramenées en chape recouvrante par-dessus les autres formations du complexe de base, constituent ce que la terminologie locale désigne du nom de « massifs miniers ». Ces derniers couvrent le tiers de la Grande-Terre et prennent une ampleur remarquable dans le quart méridional de l’île qu’ils constituent presque entièrement. Au Centre et vers le Nord, la chape se morcelle et n’apparaît plus que sous forme de massifs résiduels et isolés, s’élevant brutalement au-dessus du pays environnant.

19Ces donjons ravinés, aux pentes raides recèlent toute la richesse minière de la Nouvelle-Calédonie dont ils portent au front les stigmates béants. Par contre l’activité agricole est impossible sur ces massifs dont les sols d’altération, rouges violacés, sont très déséquilibrés et parfois rendus toxiques par leur teneur en cobalt ou en nickel. Même le pâturage naturel y est inexistant. La destruction par les feux de la forêt sèche primitive a souvent fait place au maquis et aux fougères. Aussi dès l’époque précoloniale, la vie rurale s’arrêtait-elle à la périphérie des massifs, qui jouaient le rôle de châteaux d’eau, ou, dans le Sud, se cantonnait-elle sur le bord de mer, au contact des plages coralliennes ou aux embouchures des cours d’eau. Du point de vue humain, hormis les campements éphémères des chantiers d’extraction, le massif minier est un désert.

20La Chaîne Centrale sédimentaire ou métamorphique a, dans l’esprit qui nous préoccupe, une toute autre dimension. Elle constitue l’épine dorsale de cette île que P. Chabaneix appelait « l’île aux montagnes tristes ». Triste, la Chaîne l’est par le calme pesant qui la caractérise, par l’austérité de ses « serres » et la raideur de ses versants, par l’étroitesse et l’encaissement de ses vallées, par la pénombre de ses forêts. Elle resta longtemps un domaine chargé de mystère. Les Mélanésiens y avaient leurs montagnes sacrificielles ou magiques2. Plus tard les Européens hésitèrent à s’y aventurer, au point que les premières traversées de Port-de-France à Canala, prirent la résonance de véritables exploits.

21Ce n’est pas que les altitudes soient très élevées. Elles se tiennent en moyenne autour de 600-700 mètres, même si bon nombre de sommets dépassent mille mètres et si les deux points culminants, Panié au Nord et Humboldt au Sud dépassent 1 600 mètres. Mais ce relief modéré est abrupt et tourmenté.

22Vue d’avion, la Chaîne apparaît comme une montagne Confuse, profonde, lacis de crêtes ramifiées, couvertes de forêts en altitude, et plus bas de boisements clairs à « niaoulis »3. La vie se réfugie dans les vallées étroites et torrentueuses. Là se localisent les dernières locations pastorales des éleveurs qui voisinent avec les grandes réserves montagnardes accordées aux Mélanésiens. Ainsi la Chaîne constitue-t-elle à la fois un arrière-pays et un refuge.

23Arrière-pays, elle l’était dès l’époque précoloniale, lors des complémentarités alimentaires et des échanges quasi rituels entre villages montagnards et « tribus » de la côte4. Refuge, elle le devint lorsque la colonisation eut accaparé la plupart des basses terres littorales, parfois du fait de migrations spontanées, le plus souvent à la suite des opérations de cantonnement.

24Cette dorsale de hautes terres est dissymétrique. A l’Est, elle tombe brutalement sur le lagon, ne laissant place qu’à une frange littorale étroite et discontinue. Vers l’Ouest, elle s’achève au-dessus d’un pays de collines sédimentaires qui font transition avec la côte. Ces différences morphologiques sont accusées par les contrastes du climat. Le versant oriental, recevant de plein front l’alizé, reçoit deux fois plus d’eau en moyenne que le versant occidental, en position d’abri. Cette particularité n’est pas sans influer sur le paysage végétal.

25A l’Est, la côte, plus typiquement « tropicale » avec ses longues plages à cocotiers, recèle certains des plus beaux paysages d’Océanie. La montagne arrive jusqu’à la mer qu’elle surplombe parfois en falaises. Les caps rocheux enserrent, aux embouchures des principales rivières, d’étroites plaines triangulaires. Ces basses vallées alluviales, vite rétrécies vers l’amont, constituent, avec le feston discontinu des minces terrasses fluvio-marines littorales, les seuls terroirs utilisables entre le versant abrupt et le lagon.

26La colonisation caféicole et pastorale occupe aujourd’hui l’essentiel des basses vallées où elle s’est établie à la fin du xixe siècle, confinant les Mélanésiens sur le liséré littoral ou les refoulant vers l’amont. Là, les vallées se ressèrent et s’encaissent ; les rares dépôts alluviaux se morcellent et se raréfient obligeant cultures et plantations à escalader les pentes ou à s’insinuer le long des ravins, créant à dix kilomètres de la mer un cadre de vie montagnard qui appartient déjà à la Chaîne.

27Tout différent est le versant occidental. Plus sec et lumineux car « sous le vent », à l’abri de la haute Chaîne, il est également moins accidenté. Le cloisonnement si contraignant ailleurs, s’atténue ici. Les horizons se dégagent par-dessus le moutonnement herbeux des basses collines pastorales dont les tons fauves contrastent avec l’escarpement bleuté des montagnes qui ferment l’arrière-pays.

28Collines à graminées ou à boisements de « niaoulis », bassins déprimés et vallées alluviales soudain épanouies au débouché des cluses de la Chaîne, constituent les éléments topographiques majeurs du paysage. L’ensemble s’achève sur un littoral partiellement ennoyé et envasé, par des promontoires chauves, peu élevés, parfois s’émiettant en îlots, et dominant des terres basses formées d’amples deltas et de marais côtiers colonisés par la mangrove.

29Dans les vallées, sur leur section moyenne, aux alluvions d’origine diverse et de qualité variable, se localisent les principaux centres de colonisation agricole, comme La Foa, Bourail, Pouembout ou Koné. Le damier des petits lotissements hérités des multiples expériences de colonisation libre ou pénale trace les limites de ces finages d’occupation dense dont la trame contraste avec les vastes périmètres des domaines d’élevage qui occupent les interfluves.

30Entre ces vallées, de vastes espaces mamelonnés sous l’apparente monotonie desquels la nature du substrat rocheux, flysch au sud-ouest, grauwackes au centre, et basaltes au nord, introduit une certaine diversité. Là prédominent des sols évolués sur place à vocation essentiellement pastorale où les éleveurs se sont taillés de véritables fiefs depuis les premières décennies de la pénétration coloniale.

31Plus ouverte, plus proche du chef-lieu, riche de ses vastes prairies et de ses amples vallées, la côte Ouest fut le principal enjeu de la colonisation. C’est là qu’éclatèrent les conflits les plus graves avec les premiers habitants du pays, prélude à un cantonnement plus rigoureux qu’ailleurs. Les groupes mélanésiens, parfois décimés, furent pour la plupart refoulés vers la Chaîne dans les réserves-refuges des hautes vallées.

32A l’extrême Sud-Ouest de l’île, sur l’un de ces promontoires bosselés, étirés vers le lagon, au bord de la plus belle rade de l’archipel, s’est édifiée la capitale, Nouméa, symbole administratif, commercial et industriel de l’autre colonisation et point de convergence de tous les rescapés de la brousse rurale. Longtemps ville européenne, l’exode rural en a fait depuis trente ans le lieu de rencontre, de fusion ou de confrontation de toutes les ethnies qui composent aujourd’hui la population calédonienne. Ainsi la capitale est-elle devenue l’aboutissement d’une histoire et le symbole d’une île à la recherche de son identité, partagée entre les rêves d’hier, le regret d’avant-hier ou l’étourdissement présent devant un avenir qui inquiète.

33Telle est, dans sa diversité, ses tensions, ses contradictions, cette Grande-Terre calédonienne où, un siècle durant, deux paysanneries antagonistes se sont opposées pour le contrôle de la terre, faisant de l’île un enjeu. Le poids de ce passé reste au cœur du débat actuel. C’est ce conflit, son histoire et ses implications que ce livre se propose de dégager.

Notes

1 Exception faite de la Nouvelle-Zélande.

2 Les hauts massifs de la Chaîne étaient souvent perçus par les anciens Mélanésiens comme des contrées mystérieuses, hostiles ou malfaisantes. Le lieutenant Destelle (1881) rapporte à propos du Table-Unio : « ... les canaques en ont fait la demeure d’un chef puissant et terrible, qui ne quitte son domaine que pour porter partour où il passe, la mort et la désolation ».
Quant au sommet voisin de Pembaï (élevé de 969 mètres et appelé Rembaï sur les cartes I.G.N.), il était, selon le...

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