L'Histoire de la colonne infâme

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Alessandro Manzoni. En 1630, pendant l'épidémie de peste qui dévaste Milan, le commissaire de la santé Guglielmo Piazza et le barbier Gian Giacomo Mora sont accusés de répandre la maladie dans la ville au moyen d'onctions pestifères. Ils sont soumis à la torture, condamnés puis suppliciés en place publique. Pour rappeler cet évènement à la population, la justice érige en outre une "colonne infâme" sur l'emplacement de la maison du barbier Mora. Plus tard, en lisant les actes de ce procès inique, il apparaît que les charges retenues contre les accusés à travers leurs aveux et les dépositions des témoins sont de pures fabulations. Elles constituent l'expression délirante d'une série de fantasmes autour de la maladie. Dans un récit-enquête historique, juridique et psychologique, qui figurait à l'origine en appendice de l'édition définitive des "Fiancés", Alessandro Manzoni démonte avec la plus grande rigueur toutes les phases de ce célèbre procès hanté par l'imaginaire de la peste.


Publié le : vendredi 16 octobre 2015
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EAN13 : 9782824902760
Nombre de pages : 176
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Alessandro Manzoni
L'Histoire de la colonne infâme
Traduit de l'italien par Antoine de Latour
La République des Lettres
Introduction
Les juges qui, à Milan, en 1630, condamnèrent aux supplices les plus atroces quelques individus accusés d'avoir propagé la peste, à l'aide de certaines inventions non moins stupides qu'elles étaient horribles, crurent avoir fait une chose tellement digne de mémoire que, dans la sentence même, après avoir ordonné, par surcroît de châtiments, la démolition du logis d'un de ces malheureux, ils décrétèrent encore que, sur l'emplacement de cette maison, serait élevée une colonne qu'on appellerait laColonne infâme, avec une inscription chargée de transmettre à la postérité, avec la connaissance du crime, le souvenir de la peine (1). En quoi ils ne se trompèrent pas. Ce fut là, sans nul doute, un jugement mémorable.
Dans un passage desFiancés(2), l'auteur avait manifesté l'intention de publier l'histoire de ce jugement; et c'est cette histoire qu'il présente au public, non sans quelque honte, car il sait qu'on attendait de lui quelque sujet vaste, à défaut d'autre mérite, et d'une étendue proportionnée au sujet. Mais, si le ridicule du désenchantement doit tomber sur lui, il lui sera permis du moins de protester que, dans l'erreur commise, il n'y a point de sa faute, et s'il ne vient au monde qu'une souris (3), il n'avait jamais annoncé que la montagne fût en mal d'enfant. Il avait dit seulement que, comme épisode, une telle histoire pourrait sembler trop longue, et que le sujet, pour avoir été traité une première fois par un écrivain justement célèbre (Observations sur la Torture, par Pietro Verri (4)), ne lui en paraissait pas moins susceptible d'être traité de nouveau, dans un point de vue différent. Et il suffira de quelques mots sur cette différence pour faire comprendre la raison de ce nouveau travail, je voudrais pouvoir ajouter aussi l'utilité; mais, hélas ! elle dépend bien plus de l'exécution que de l'intention.
Pietro Verri se propose, comme l'indique le titre même de son opuscule, de tirer de ce fait un argument contre la torture, en montrant comment elle avait pu arracher l'aveu d'un crime physiquement et moralement impossible, et l'argument était saisissant, comme l'entreprise était noble et humaine.
Mais de cette histoire, si courte qu'elle puisse être, d'un événement compliqué; d'un grand mal que, sans raison, des hommes ont fait à des hommes, on doit nécessairement pouvoir tirer des observations plus générales, et d'une utilité, sinon aussi immédiate, du moins aussi réelle. Bien plus, si l'on se borne aux seules observations qui étaient surtout de nature à servir l'intention particulière de l'écrivain, on s'expose à prendre du fait une idée non seulement incomplète mais fausse, en lui donnant pour causes l'ignorance des temps et la barbarie de la jurisprudence, et en le regardant presque comme un événement fatal et nécessaire; en quoi l'on aurait une erreur dangereuse à la place d'un profitable enseignement. L'ignorance en physique peut produire des inconvénients, mais non des iniquités, et une méchante institution ne s'applique pas toute seule. Certes, de ce que l'on croyait alors à l'efficacité des onctions pestifères, il ne s'ensuivait pas nécessairement qu'il fallût croire Guglielmo Piazza et Giangiacomo Mora coupables de s'en être servis; comme aussi, parce que la torture était en vigueur, ce n'était pas nécessairement une raison pour la faire endurer à tous les accusés, ni pour déclarer coupables tous ceux que l'on condamnait à la souffrir. C'est une vérité qui peut sembler niaise à force d'évidence; mais il n'est pas rare que les vérités trop évidentes, et qui devraient rester sous-entendues, soient par cela même oubliées; et celle-ci en est une dont il faut se souvenir, si l'on veut bien juger cet atroce jugement. Nous avons cherché à la mettre en lumière, à faire voir que ces juges condamnèrent des innocents dont, avec la plus ferme persuasion de l'efficacité des onctions, et avec une législation qui admettait la torture, ils pouvaient eux-mêmes reconnaître l'innocence; tandis que, pour les trouver coupables, pour écarter la vérité qui reparaissait à chaque instant, sous mille formes et de tous les côtés, avec des caractères aussi clairs alors qu'ils le sont aujourd'hui, qu'ils le seront toujours, il leur fallut faire de continuels efforts d'intelligence, et recourir à des expédients dont ils ne pouvaient ignorer l'injustice. Dieu nous garde de vouloir (ce serait d'ailleurs une triste besogne) ôter à l'ignorance et à la torture leur part dans cet horrible événement. Elles en furent, la première, une occasion déplorable; l'autre, un moyen cruel et actif, bien
qu'assurément il ne fût ni le seul, ni le principal. Mais nous croyons qu'il importe d'en discerner les causes véritables et décisives, lesquelles furent des actes iniques qui ne pouvaient prendre naissance ailleurs que dans des passions perverses.
Dieu seul a pu distinguer, entre toutes ces causes, laquelle a le plus, laquelle a le moins dominé dans le cœur de ces juges, et contribué davantage à subjuguer leurs volontés; s'ils cédèrent à cette rage contre des dangers obscurs, qui, impatiente de trouver où se prendre, s'emparait du premier objet qui s'offrait à ses coups; qui avait obtenu une révélation longtemps attendue et ne voulait plus en reconnaître la fausseté; qui avait dit: "Enfin !" et ne voulait plus dire: "C'est à recommencer !", à cette rage rendue impitoyable par une longue terreur, et transformée en haine, et pour ainsi dire en point d'honneur, contre les malheureux qui cherchaient à échapper de ses mains; ou à la crainte de manquer à l'attente générale, d'autant plus convaincue qu'elle était plus inconsidérée; à la crainte de paraître moins habiles, s'ils découvraient des innocents dans les accusés; de tourner contre eux-mêmes les clameurs de la multitude en ne les écoutant pas; peut-être aussi à la crainte des malheurs publics, et les plus graves, qui pouvaient en résulter, crainte moins honteuse en apparence, mais également perverse et non moins misérable, quand elle l'emporte sur la crainte véritablement noble et véritablement sage de commettre l'injustice. Dieu seul a pu voir si ces magistrats, en trouvant des coupables là où le crime n'existait pas, mais où on voulait qu'il existât (5), furent plutôt les complices ou les ministres d'une multitude qui, aveuglée non par l'ignorance, mais par la méchanceté et par la fureur, violait avec ces clameurs les préceptes les plus positifs de la loi divine qu'elle se vantait de pratiquer. Mais le mensonge, l'abus du pouvoir, la violation des lois et des règles les plus universellement reconnues et adoptées, l'emploi de deux poids et de deux mesures sont choses reconnaissables, même à l'œil de l'homme, dans les actes humains; une fois reconnus, on ne peut les rapporter qu'à des passions assez violentes pour pervertir la volonté; et, pour expliquer les actes matériellement iniques de ce jugement, on ne saurait en trouver de plus naturelles et de moins tristes que cette rage et cette crainte.
Maintenant, ces causes, il faut le dire, ne furent pas particulières à une époque; et ce ne fut pas seulement par suite d'erreurs en physique et de l'usage de la torture que ces passions, comme toutes les autres, firent commettre à des hommes, qui n'étaient rien moins que des scélérats de profession, des actions méchantes, soit dans le tumulte des événements publics, soit dans le silence et l'obscurité des relations privées. "Si, grâce à l'horreur que j'étale aux regards, écrit l'auteur que nous avons loué plus haut, il s'inflige en ce monde une torture de moins, le douloureux sentiment que j'éprouve n'aura pas été perdu, et l'espoir d'obtenir un tel résultat sera ma récompense (6)." En venant à notre tour proposer aux lecteurs patients d'attacher de nouveau leurs regards sur des horreurs déjà connues, nous aurons, ce nous semble, retiré de cette exhibition une utilité nouvelle, et qui ne sera pas sans gloire, si l'indignation et la répugnance qu'on ne peut s'empêcher de ressentir chaque fois que pareille occasion se présente se retournent ensuite avec plus de force contre ces passions qu'on ne peut dissiper comme de faux systèmes, ni abolir comme de mauvaises institutions, mais que l'on peut rendre moins puissantes et moins funestes, en apprenant à les reconnaître dans leurs effets et à les détester.
Et nous ne craignons pas d'ajouter qu'il pourra même surgir une chose consolante du sein des plus douloureux sentiments. Si, dans un ensemble d'actes atroces de l'homme contre l'homme, nous croyons voir l'effet du temps et des circonstances, nous éprouvons, en même temps que l'horreur et avec la compassion même, un découragement, une sorte de désespoir. Il nous semble voir la nature humaine invinciblement poussée au mal par des causes indépendantes de sa volonté, et comme enchaînée dans un songe pervers et pénible dont elle n'a pas la force de s'éveiller, dont elle ne peut même pas s'apercevoir. Nous ne trouvons plus de motif raisonnable à l'indignation qui, d'elle-même, s'élève en nous contre les auteurs de ces actes, et qui, cependant, ne laisse pas encore de nous sembler noble et sainte; l'horreur subsiste, la faute disparaît; en cherchant un coupable contre qui s'emporter à juste titre, la pensée frémit de se trouver conduite à hésiter entre deux blasphèmes qui sont une double folie: nier la Providence ou l'accuser. Mais lorsque, à regarder ces faits avec plus d'attention,
on y découvre une injustice dont pouvaient se rendre compte ceux-là mêmes qui la commettaient, une transgression des règles qu'ils admettaient eux-mêmes, des actes en opposition avec les lumières qui non seulement étaient de leur époque mais dont eux-mêmes, dans des circonstances analogues, se montrèrent éclairés, c'est un soulagement de penser que, s'ils ne surent point ce qu'ils faisaient, c'est qu'ils ne voulurent pas le savoir, c'est qu'ils s'obstinèrent dans cette ignorance que l'homme revêt et dépouille selon son plaisir, laquelle est une faute, non une excuse; et que si, en de tels faits, on peut bien être forcément victime, on n'en est pas forcément auteur.
Toutefois, je n'ai pas voulu dire que, parmi les horreurs de ce jugement, l'illustre écrivain cité plus haut n'ait jamais aperçu en aucun cas l'injustice personnelle et volontaire des juges. J'ai voulu dire seulement qu'il ne s'était pas proposé d'examiner quelle y fut la part de cette injustice; beaucoup moins encore de démontrer quelle en fut la principale, et, pour parler plus nettement, la seule cause. Et j'ajoute maintenant qu'il ne l'eût pu faire sans nuire à son dessein particulier. Les partisans de la torture (car les institutions les plus absurdes ont des partisans tant qu'elles ne sont pas entièrement mortes, et souvent encore après, par la raison même qu'elles ont pu vivre) auraient trouvé une manière de la justifier ici. "Voyez, auraient-ils dit. La faute est dans l'abus, et non dans la chose." Ce serait, en vérité, une façon singulière de justifier une chose, de faire voir que, outre qu'elle est absurde dans tous les cas, elle a pu, dans certains cas particuliers, servir d'instrument aux passions pour commettre les actes les plus absurdes et les plus atroces. Mais c'est ainsi que l'entendent les idées fixes. Et, d'un autre côté, ceux qui, à l'exemple de Verri, voulaient l'abolition de la torture, auraient été mécontents de voir embrouiller leur cause par des distinctions, et amoindrir l'horreur que doit inspirer la torture, en ne lui laissant pas toute la faute. Voilà du moins ce qui arrive d'ordinaire. Voulez-vous mettre en lumière une vérité contestée, vos partisans, pas plus que vos adversaires, ne vous permettent de l'exposer dans sa forme pure; reste pour vous, il est vrai, cette grande masse d'hommes sans parti pris, sans préoccupation, sans passion, qui n'ont souci de la connaître sous aucune forme.
Quant aux matériaux dont nous nous sommes servi pour compiler cette courte histoire, nous devons dire, avant toute chose, que les recherches faites par nous pour découvrir le procès original, bien que facilitées, aidées même par la plus gracieuse et la plus active obligeance, n'ont abouti qu'à nous convaincre de plus en plus qu'il est absolument perdu. Il reste cependant une copie de la meilleure partie, et voici comment. Parmi ces malheureux accusés se trouva, sans doute hélas ! par la faute de quelque autre, une personne considérable, don Giovanni Gaetano de Padilla, fils du commandant du château de Milan, chevalier de Saint-Yago et capitaine de cavalerie. Celui-ci put faire imprimer sa défense, et l'appuyer d'un extrait de la procédure qui lui fut communiquée en sa qualité d'accusé constitué. Et, assurément, ces juges ne se doutaient pas alors qu'ils laissaient élever par les mains d'un imprimeur un monument plus durable et plus irrécusable que celui dont ils avaient commis le soin à un architecte.
Il reste encore de cet extrait une autre copie manuscrite, plus restreinte en certains passages, plus étendue en d'autres, laquelle a appartenu au comte Pietro Verri, et ensuite à son digne fils, le comte Gabriele, qui, avec une libérale et patiente courtoisie, a daigné la mettre et la laisser à notre disposition. C'est celle dont se servit l'illustre écrivain pour composer l'opuscule que nous avons cité, et elle est semée de notes qui sont ou des réflexions rapides ou des élans soudains de compassion douloureuse et de sainte indignation. Elle porte pour titre: Summarium offensivi contra Don Johannem Cajetanum de Padilla(7). On y trouve au long beaucoup de choses qui, dans l'extrait imprimé, ne sont qu'en résumé. On y voit en marge l'indication des pages du procès original d'où l'on a tiré ces divers lambeaux. Elle est semée, en outre, de très courtes annotations latines, toutes de la même main que le texte:Detentio Morae; Descriptio Domini Johannis; Adversatur Commissario; Inverisimile; Subgestio(8); et d'autres semblables, qui sont évidemment des notes prises par l'avocat de Padilla pour sa défense. D'où il paraît évident que c'est là une copie littérale de l'extrait authentique qui fut communiqué au défenseur, et que celui-ci, en le faisant imprimer, laissa de côté diverses
choses comme étant de moindre importance, et, pour d'autres, se contenta de les indiquer. Mais d'où vient que l'on trouve dans l'imprimé certaines choses qui manquent au manuscrit ? Il est probable que le défenseur aura pu de nouveau dépouiller le procès original et y reprendre ce qui lui parut de nature à servir la cause de son client.
De ces deux extraits nous avons naturellement tiré tout ce que nous avons pu, et comme le premier, autrefois très rare, a été réimprimé depuis peu de temps (9) le lecteur pourra, s'il le veut, par un simple rapprochement reconnaître les endroits que nous avons empruntés à la copie manuscrite.
Les défenses précitées nous ont également fourni divers faits et la matière de quelques observations. Comme elles n'ont jamais été imprimées, et que les exemplaires en sont fort rares, nous ne manquerons pas de les citer chaque fois que nous aurons l'occasion de nous en servir.
Enfin, nous avons pu pêcher aussi çà et là quelques minces détails épars dans ce petit nombre de documents isolés, mais authentiques, qui ont survécu à cette époque de trouble et de confusion, et que l'on conserve en ces archives tant de fois citées dansLes Fiancés.
Après la courte histoire du procès, il nous a paru qu'il ne serait pas hors de propos d'essayer l'histoire plus courte encore de l'opinion qui a dominé jusqu'à Verri, relativement à ce procès, c'est-à-dire pendant un siècle environ. Je dis, l'opinion exprimée dans les livres, qui, la plupart du temps, est, en grande partie, la seule que la postérité puisse connaître, et qui a, dans tous les cas, son importance particulière. Pour ce qui est du nôtre, il nous a paru que ce pourrait être une chose curieuse que de voir une suite d'écrivains aller à la queue l'un de l'autre, comme les moutons du Dante (10), sans songer à s'informer d'un fait dont ils croyaient devoir parler. Je ne dis pas une chose divertissante; car, après avoir assisté à cette lutte cruelle et à cette affreuse victoire de l'erreur sur la vérité, et de la fureur puissante sur l'innocence désarmée, on ne saurait entendre sans déplaisir mortel, je dirais volontiers sans colère, de quelque bouche qu'elles sortent, ces paroles qui viennent à l'appui de l'erreur, et, pour l'exalter encore, cette affirmation si sûre d'elle-même, et qui a pour base une opinion si inconsidérée, ces malédictions contre les victimes, cette indignation à contresens. Mais un tel déplaisir porte avec lui son avantage: il ajoute à l'aversion et à la défiance que doit inspirer cet usage déjà trop ancien, et qu'on ne saurait discréditer assez, de répéter sans examen, et, si on veut bien laisser passer le mot, de mêler au vin du peuple son propre vin, souvent même celui qui déjà lui a porté à la tête.
À cette fin, nous avions songé d'abord à présenter au lecteur l'ensemble de tous les jugements sur ce fait qu'il nous avait été possible de recueillir dans tous les livres. Mais, dans la crainte de mettre sa patience à une trop grande épreuve, nous nous sommes borné à un petit nombre d'écrivains, illustres pour la plupart, et dont aucun n'est tout à fait obscur: à savoir ceux dont les erreurs mêmes sont les plus instructives quand elles ne peuvent plus être contagieuses.
I Le21 juin 1630, vers les quatre heures et demie du matin, une femme de petite condition, nommée Caterina Rosa, se trouvait par hasard à une fenêtre d'une arcade qui existait alors à l'entrée de la rue de la Vetra de' Cittadini, du côté qui donne sur le cours de la Porte du Tessin, presque en face des colonnes de San Lorenzo. Cette femme vit s'avancer un homme vêtu d'une cape noire, ayant son chapeau sur les yeux, et dans une main un papier "sur lequel, dit-elle dans sa déposition, il appuyait l'autre comme pour écrire". Elle l'aperçut qui, à l'entrée de la rue, "s'approchait le long des maisons qui sont tout de suite après qu'on a tourné le coin et qui, de distance en distance, traînait ses mains sur le mur. Alors, ajoute-t-elle, il me vint à l'idée si par hasard ce ne serait pas un de ceux qui, ces jours passés, mettaient quelque chose après les murailles (11)." Agitée d'un tel soupçon, elle passa dans une autre chambre qui regardait la rue dans sa longueur, pour ne pas perdre de vue l'inconnu qui allait toujours son chemin; "et je vis, dit-elle, qu'il avait encore ses mains sur la muraille dont j'ai parlé". Or, il y avait à la fenêtre d'une maison de la même rue une autre spectatrice, appelée Ottavia Bono, qui eut le même soupçon ridicule; mais on ne saurait dire si elle le conçut tout d'abord et d'elle-même, ou seulement après que l'autre en eut donné étourdiment l'idée. Interrogée à son tour, elle dépose qu'elle a aperçu cet homme depuis l'instant où il est entré dans la rue; mais elle ne dit pas qu'elle lui ait vu toucher les murs en marchant. "Je vis, dit-elle, qu'il s'arrêta au bout de la muraille du jardin de la maison des Crivelli... Je vis qu'il avait un papier à la main gauche, sur lequel il appuya la main droite, comme pour écrire, à ce qu'il me sembla. Et je le vis ensuite lever la main de dessus son papier, et la passer sur la muraille du jardin, où il y avait un peu de blanc." Ce fut apparemment pour essuyer ses doigts tachés d'encre, car il est probable qu'en effet il écrivait. Effectivement, dans l'interrogatoire qu'il eut à subir le lendemain, quand on lui demande "s'il a rien fait, dans la matinée de ce jour-là, qui ait rapport à l'action d'écrire", il répond: "Oui, seigneur." Et, pour ce qui est d'avoir rasé le mur en marchant, si pareille chose avait besoin d'explication, c'est qu'il pleuvait, comme le déclara cette même Caterina, mais pour en tirer l'induction qu'on va lire: "C'est bien grand-chose; hier, pendant que celui-ci faisait le geste de graisser la muraille, il pleuvait, et il faut croire qu'il prit ce temps de pluie pour qu'un plus grand nombre de personnes y frottassent leurs habits, en se tenant sous l'avant-toit pour aller à couvert."
Après ce moment d'arrêt l'inconnu revint sur ses pas, remonta la rue, arriva à l'angle, et il allait disparaître quand son malheur voulut qu'il fût rencontré par quelqu'un qui entrait dans cette même rue, et qui le salua. Cette Caterina, qui, pour ne pas perdre de vue un instant son homme, s'était hâtée de revenir à la première fenêtre, demanda à l'autre quel était celui qu'il venait de saluer. L'autre, qui, ainsi qu'il en déposa plus tard, le connaissait de vue mais ne savait pas son nom, dit ce qu'il savait, que c'était un des commissaires de la Santé (12). "Et je lui dis, continue la Caterina, que j'avais vu cet homme faire certains gestes qui ne me plaisaient guère. Puis tout cette affaire se répandit bien vite..." C'est-à-dire que ce fut elle qui la répandit, qui du moins contribua le plus à la répandre. "Chacun sort devant sa porte, et on voit les murailles entachées de je ne sais quelle matière, qu'on dirait grasse, et qui tire sur le jaune; et, en particulier, ceux de chez Tradate dirent qu'ils avaient trouvé le mur tout sali dans l'allée de leur maison." L'autre femme dépose des mêmes faits. Interrogée "si elle sait dans quel dessein cet homme a frotté sa main sur le mur", elle répond: "On trouva ensuite les murailles graissées, particulièrement dans la porte de Tradate."
Et, chose qui, dans un roman, serait traitée d'invraisemblable, mais qu'explique trop bien l'aveuglement de la passion, il ne leur vint pas à l'esprit, ni à l'une ni à l'autre, qu'en décrivant pas à pas, la première surtout, les tours et les détours de cet homme dans la rue, elles n'avaient pourtant pas pu dire qu'il fût entré dans cette allée; sans doute aussi ce n'était pas "grand-chose" que celui-ci qui, pour faire une pareille besogne, avait voulu attendre le lever du soleil, y fût allé avec si peu de circonspection qu'il n'eût pas même jeté un coup d'œil sur les fenêtres; qu'il fût revenu tranquillement sur ses pas dans la même rue, comme s'il était d'usage aux malfaiteurs de s'attarder plus qu'il n'était besoin sur le théâtre de leur méfait;
qu'il eût manié impunément une matière faite pour donner la mort à ceux qui "en souillaient leurs vêtements", et tant d'autres invraisemblances également singulières. Mais le plus singulier et le plus atroce, c'est que ces invraisemblances n'aient pas paru telles au magistrat lui-même, et qu'il n'ait sur ce point demandé aucune explication. S'il en demanda, on s'étonne plus encore qu'il n'en ait pas été fait mention au procès.
Les voisins, à qui la peur fit découvrir d'innombrables saletés qu'ils avaient sans doute sous les yeux, Dieu sait depuis combien de temps, sans y prendre garde, s'empressèrent d'y porter le feu à l'envi avec des torches de paille. Le barbier Giangiacomo Mora, qui demeurait à l'angle, trouva, comme les autres, que les murs de sa maison n'avaient pas été épargnés. Il ne savait pas, le malheureux, quel autre danger le menaçait, et de la part de ce commissaire, bien malheureux lui aussi.
Le récit des deux femmes s'enrichit aussitôt de circonstances nouvelles: peut-être même celui que d'abord elles firent à leurs voisins ne fut-il pas en tout semblable à celui qu'elles firent ensuite au capitaine de justice. Le fils de ce pauvre Mora, quand on lui demande plus tard "s'il sait, ou s'il a ouï dire, comment s'y prenait ledit commissaire pour enduire lesdites murailles et les maisons", répond: "J'ai entendu qu'une des dames qui demeurent au-dessus de l'arcade qui traverse la rue, dont je ne sais pas le nom, a dit que le commissaire se servait d'une plume, et avait un petit pot à la main." Il pouvait fort bien se faire que cette Caterina eût parlé d'une plume qu'elle aurait vue en effet dans la main de l'inconnu; et chacun devine trop aisément quel autre objet elle avait pu prendre pour un petit pot, et baptiser de ce nom. Dans un esprit qui ne rêvait qu'onctions une plume devait avoir une relation plus étroite et plus immédiate avec un pot quelconque qu'avec une écritoire.
Mais, dans le pêle-mêle de ces caquetages, on n'eut garde de laisser tomber une circonstance véritable, c'est que l'homme était un commissaire de la Santé; et, avec cet indice, on découvrit presque aussitôt que c'était un certain Guglielmo Piazza, "gendre de la sage-femme Paola", laquelle était sans doute une commère fort connue dans le quartier. La nouvelle s'en répandit aussitôt dans les autres quartiers, où elle fut jetée vraisemblablement par quelque passant qui s'était arrêté là par hasard, dans le moment dont nous avons parlé. Un de ces discours fut rapporté au Sénat, qui ordonna au capitaine de justice d'aller sur-le-champ prendre des informations, et de procéder suivant le cas.
"Il a été rapporté au Sénat que hier matin furent frottés de matières onctueuses et mortifères les murs et les portes de la Vetra de' Cittadini", dit le capitaine de justice au notaire criminel qu'il prit avec lui pour cette expédition, et ces paroles, déjà pleines d'une déplorable certitude, et qui de la bouche du peuple passaient sans correctif dans celle des magistrats, servirent de base à la procédure.
À voir cette ferme persuasion, cette folle épouvante d'un attentat chimérique, on ne peut s'empêcher de se rappeler qu'il arriva quelque chose d'analogue en divers pays de l'Europe, il y a peu d'années, à l'époque du choléra. Cette fois, seulement, les personnes un peu éclairées, sauf pourtant de rares exceptions, ne donnèrent pas dans cette malheureuse croyance; la plupart, au contraire, firent ce qu'elles purent pour la combattre. Il ne se fût trouvé d'ailleurs aucun tribunal pour étendre la main sur de pareils accusés quand il n'y en aurait point eu pour les soustraire à la fureur de la multitude. Voilà certainement une grande amélioration; mais, fût-elle encore plus grande, quand on pourrait être assuré que dans une occasion du même genre il ne se trouverait plus personne pour rêver des attentats comparables, il ne faudrait pas pour cela se croire à l'abri du danger de retomber en des erreurs semblables dans le mode, sinon dans l'objet. L'homme n'est que trop exposé à s'abuser, à s'abuser terriblement avec beaucoup moins d'extravagance. Ce soupçon et cette exaspération même naissent également à l'occasion de maux qui peuvent fort bien avoir, et qui, en effet, ont souvent leur origine dans la malice humaine; et le soupçon et l'exaspération, quand ils ne sont pas comprimés par la raison et par la charité, ont la triste vertu de faire passer des malheureux pour coupables sur les indices les plus vains, sur les affirmations les plus aventurées. Pour en citer un exemple, qui n'est pas non plus très ancien, et qui n'est que de peu d'années antérieur
au choléra, à l'époque où les incendies étaient devenus si fréquents dans la Normandie, que fallait-il pour que subitement la multitude accusât...
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