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L'histoire : écriture de la mémoire

De
322 pages
Tandis que l'histoire nous lie avec certitude au passé, la mémoire est réputée trompeuse. En réalité, la vérité en histoire est aussi contingente que la mémoire est incertaine. L'époque 1939-1945 constitue un champ d'observation exceptionnel qui dévoile la manière dont, en majorité, les historiens rapportèrent les évènements vécus, les expliquèrent, manifestant parfois des transgressions que la mémoire, au travers des témoignages recueillis, fit apparaître au grand jour.
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JEan PIwnIca
L’histoire : écRITuRE dE la mémOIRE
OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
L’histoire : écriture de la mémoire
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes « professionnels »ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Jacques ARON,Theodor Lessing, Le philosophe assassiné,2014. Naceur KHEMIRI & Djamel BENKRID,Les enjeux mimétiques de la vérité. Badiou « ou /et » Derrida ?,2014. Pascal GAUDET,Philosophie et existence, 2014. Pascal GAUDET,Penser la politique avec Kant, 2014. Pascal GAUDET,Penser la liberté et le temps avec Kant, 2014. Aklesso ADJI,Ethique, politique et philosophie, 2014. Christian MIQUEL,Apologie de l’instant et de la docte ignorance, 2014.Paul-Emmanuel STRADDA,L’Etre et l’Unité, 2 volumes, 2014. Carlo TAMAGNONE,La philosophie et la théologie philosophale, 2014.Jacques POLLAK-LEDERER,L’Ontologie écartelée de Georges Lukács, 2014.Tahir KARAKAŞ,Nietzsche et William James, Réformer la philosophie, 2013. Mounkaila Abdo Laouli SERKI,Rationalité esthétique et modernité en Afrique, 2013. Olivier DUCHARME,Michel Henry et le problème de la communauté. Pour une communauté d’habitus, 2013.
Jean Piwnica
Lhistoire: écrituredelamémoire
Du mêmE AutEur
À chacun son art,L’HaRMaTTan, 2008 L’émotion à l’œuvre,L’HaRMaTTan, 2009 L’homme imaginaire,L’HaRMaTTan, 2010 La forme,L’HaRMaTTan, 2012
© L’HaRMaTTan 2014 5-7 RUe de l’École PolyTechniqUe 75005 PaRis hTTp ://www.haRMaTTan.fR diffUsion.haRMaTTan@wanadoo.fR haRMaTTan1@wanadoo.fR
ISBN : 978-2-343-02934-4 EAN : 9782343029344
Introduction
Le propos de cet ouvrage n’est pas d’ajouter une contribution supplémentaire aux nombreux écrits d’historiens sur le contexte, les prémisses, le déroulement, l’issue et les suites de la Deuxième Guerre mondiale. Il n’a pour ambition que de réévaluer le rôle de la mémoire dans l’histoire. La mémoire – au demeurant fort décriée depuis Thucydide – passe non seulement pour être oublieuse, se tromper et tromper, mais également pour déformer la réalité au point de devenir nuisible à qui s’en remettrait, tandis que l’histoire – qui nous lie au passé et transmet les évènements que nous vivons aux siècles futurs – occupe une place prédomi-nante et revendique le statut de science pour mieux souligner son caractère positiviste. En effet, tout ce qui met en jeu la mémoire est déprécié, qu’il s’agisse de souvenirs, de témoignages ou de commémorations. Comme si l’historien, détenteur exclusif de la vérité, était imperméable au doute et ses interprétations à l’abri de toute subjectivité, de toute influence de son époque et du groupe social auquel il appartient ; en un mot, comme s’il était dépourvu de tout caractère humain pour n’être qu’un robot dont la fonction serait de dresser des procès-verbaux d’évènements, d’accumuler des statistiques, avec l’indifférence qui convient à ce mode de fonctionnement. Nous savons bien que c’est faux et que la dichotomie entre mémoire et histoire est un leurre entretenu sous différents prétextes par des philosophes, des historiens, à des fins parfois partisanes telles que masquer un passé peu glorieux.
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La recherche de l’objectivité, de la vérité avérée, conduit des historiens à vouloir attribuer à l’histoire le statut de science pour mieux affirmer le caractère incontestable de leurs interprétations. Pour ces derniers, la mémoire représente ce que l’historien pros-crit à toute force, comme une source indésirable et corruptrice. Chez les philosophes, certains ne voient dans les manifestations du souvenir et la condamnation de l’oubli que des sources de divi-sions au sein d’une société qu’ils voudraient apaisée ; entretenir le souvenir trouble la sérénité et parfois réveille désagréablement la conscience de ce qui a été commis ou toléré et qu’il vaut mieux à tous égards enfouir définitivement, au détriment de la vérité et de ceux qui en furent les victimes. Depuis qu’il y a des historiens professionnels, la mémoire étant considérée comme un instru-ment peu fiable, l’histoire ne s’écrit qu’à partir de documents et non de souvenirs incertains. Ces documents sont en majorité des archives jalousement gardées et dont la communication demeure parfois problématique. On peut, dès lors, se demander quel prix attacher à cette source apparemment primordiale dont on s’est pourtant fort bien passé en France durant des décennies. La période 1939-1945 a profondément marqué l’Europe et en particulier l’Allemagne, qui a été à la fois le déclencheur de la Seconde Guerre mondiale – avec son cortège d’atrocités, véritable catastrophe humaine – et la victime à laquelle a été refusée toute compassion. Une question taraude l’esprit dès que l’on aborde l’histoire allemande de ces années noires : que sait-on de l’état de l’opinion de la population allemande ? Était-elle contre la guerre ? Était-elle favorable à l’invasion des deux tiers de l’Europe ? Était-elle opposée au racisme et aux persécutions des minorités juive, tzigane, homosexuelle ? Était-elle pour la poursuite des combats alors que la défaite était annoncée ? Autant de questions demeu-rant sans réponse et qui, de toute évidence, sont du domaine de la mémoire des acteurs de l’époque. La vérité en histoire ne cesse de se dérober au gré des recherches historiographiques
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qui bouleversent bien souvent les idées toutes faites, enseignées notamment à des générations d’écoliers et témoignant de la volonté de soustraire au regard des Français des épisodes peu glorieux d’un passé promis à l’oubli. Aussi bien la vérité en histoire est-elle contingente, tout autant que peut l’être la mémoire, parce que les archives et les documents sur lesquels elle a longtemps été exclusivement fondée peuvent être entachés de partialité, d’erreurs, de manipulations. Lorsque Tocqueville disait que « quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres », il prenait acte de la fin de l’ancien régime d’historicité. Contre l’histoire positiviste, il a fallu mener un travail de démystification d’une histoire qui au demeurant s’est éloignée de nous, notre relation au temps ayant connu un renversement de nos rapports du futur vers le présent. Passant de l’histoire à la mémoire, nous avons opéré un glissement de « l’histoire juge » à « l’histoire jugée ». La croyance en l’histoire s’est trouvée dès lors remplacée par la croyance en l’évènement. Mémoire, patrimoine, commémoration sont autant de manière de convoquer le passé dans le présent en privilégiant un rapport immédiat par empathie et identification. Le mot « mémoire » tend à devenir aujourd’hui un terme qui enveloppe le monde tout entier absorbé dans le présent. Entre histoire et mémoire, s’est instauré un face-à-face qu’il serait vain de vouloir arbitrer ; entre le vœu de fidélité de la mémoire et la recherche de la vérité en histoire, entre la phénoménologie de la mémoire et l’épistémologie de l’histoire, il revient à chacun de faire la balance. Ainsi que le disait Novalis, nous tiendrons pour vrai que cette vie attachée au souvenir et ouverte sur l’espoir est encore largement à inventer. La Deuxième Guerre mondiale est un champ d’observation incomparable en raison du caractère lui-même incomparable des évènements qui sont survenus. Nous verrons comment les his-toriens ont rapporté cette période tragique et la manière dont ils l’ont expliquée. Nous constaterons aussi les carences en matière
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d’information sur l’état de l’opinion, à cette même époque, aussi bien en France qu’en Allemagne. Nous noterons également la contribution importante qu’apportèrent les témoignages oraux ou écrits pour nous faire connaître le sort des populations et des victimes durant ces années noires. Car demander à un témoin de prendre la parole, c’est solliciter sa mémoire. À côté de l’histoire écrite, il y a une histoire vivante, chao-tique, qu’il est difficile de rendre intelligible et qui ne peut être racontée qu’en interprétant le passé. Le reconstituer est une illusion, car l’image du passé est tout entière dans le récit qui en est fait à partir du présent. L’historicisme dont nous repar-lerons est une représentation qui fait du temps historique un enchaînement de faits continu et linéaire, dont le déroulement serait prévisible et fondé sur l’idée que l’humanité ne cesserait de croître en progrès. Écrire l’histoire ne consiste pas à retrouver le passé, mais à le créer à partir de notre présent. L’histoire est une narration, tel un roman, qui fait une sélection ; ainsi procède notre mémoire quand nous évoquons les dix dernières années. L’historien aujourd’hui tente de faire revivre un passé oublié et de retrouver les traces laissées par des hommes. La limite de l’écriture en histoire est l’indicible. La vraie souffrance ne peut ni se raconter ni s’écrire. Tout bien considéré, l’histoire est une mémoire systématisée : elle ordonne le passé qu’enregistre notre mémoire. Elles sont l’une et l’autre étroitement liées en un mixte indissoluble de sujet et d’objet. L’historien aura pour tâche de faire revivre ce que la mémoire collective a enfoui mais à quoi elle demeure attachée par tous les signes du passé qui nous entourent et de sauver le passé « car c’est une image irrattrapable du passé qui menace de disparaître avec chaque présent qui ne s’est pas 1 reconnu comme désigné en elle . »
1 WalterBenjamin,Sur le concept d’histoire, Payot, 2013.
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