L'humanitaire en Somalie

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296309678
Nombre de pages : 198
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François PFISTER

L 'HUMANITAIRE

EN SOMALIE
" APRES

"RESTORE

HOPE"

Journal

d'un HCR

ÉditionsL'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur

François Pfister est né en 1932 en Suisse. Après une enfance dans l",eJura bernois, il obtient son diplôme d'architecte à l'Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, puis s'expatrie en 1961 pour offrir ses services à la jeune République de Guinée où il séjourne environ quatre ans. C'est le début d'une longue carrière africaine qui le mènera entre autres au Ghana, à l'université de Kumasi, ainsi qu'au Burkina Faso et au Bénin, où il prend en charge des projets du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) . En 1993, il s'engage dans une mission humanitaire en Somalie, un consortium d'organisations non gouvernementales suisses collaborant avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés. Il vit actuellement au Kenya.
Ouvrage déjà publié:

M comme Métis - Des idéalistes en Guinée-Conakry, L'Harmattan, 1995, 156 p.

Photo de couverture: L'auteur pose avec les représentants des 4 clans... réconciliés pour la énième fois. .. avant leur prochaine bagarre.

@ L'HARMATTAN, 1996 ISBN: 2-7384-3692-7

Ce journal est dédié à la mémoire de Pierre Anceaux journaliste victime

de l'intolérance aveugle

AV ANT -PROPOS A l'heure où paraîtra ce journal, les casques bleus de rONUSOM, l'organisation des Nations Unies pour la Somalie, auront évacué ce pays depuis plusieurs mois déjà. En juin 1995, la situation y était toujours incertaine, aucun gouvernement n'avait pu être formé, malgré les nombreuses "conférences de paix et réconciliation" entre les clans et chefs de guerre qui s'entre-déchirent depuis plus de quatre ans. Vers la fin de 1992, les premières troupes américaines avaient débarqué sur la plage de Mogadiscio, sous l'éblouissement des flashes de télévision du monde entier, pour "restaurer l'espoir" "Restore Hope" d'un peuple affamé, décimé et dispersé par deux années d'une guerre civile implacable. La "communauté internationale", émue par les images atroces diffusées par les petits écrans avait pour un temps réagi et les vivres avaient afflué. Toutefois, les troupes expédiées pour protéger l'aide humanitaire dès l'abord ont été confrontées à une situation dangereusement complexe et inextricable. Toutes les structures d'Etat s'étaient effondrées. Une prolifération de chefs de guerre, recrutant leurs milices parmi leurs clans respectifs, imposaient leur propre loi en faisant concurrence, ou en s'alliant à toutes sortes de gangs et mafias privés pour se disputer un pouvoir vacant. L'anarchie régnante, alimentée par une incroyable abondance d'aI1T1es e tous genres abandonnées d par le régime défunt, ne pouvait que réveiller les vieux 7

démons d'une société en partie nomade, unie par une langue et une culture communes, mais divisée par une complexité de groupes et sous-groupes tribaux et claniques encore en lutte pour le contrôle de leurs espaces vitaux respectifs. Les organismes mis en place dans le cadre de l'ONUSOM avaient pour tâche première le maintien de la paix et d'une sécurité suffisante pour permettre le rapatriement des réfugiés. Une priorité absolue imposait donc la mise en place d'un embryon de "forces de l'ordre", sous l'autorité de "District Councils" (conseils de district), capables de prendre en charge la transition vers un gouvernement encore hypothétique. Ainsi, certaines communautés furent-elles dotées par l'ONUSOM de corps de police avec la collaboration des conseils traditionnels de notables, seules structures ayant survécu à la guerre civile. Dans certains cas, l'action de l'UNOSOM avait pu se prévaloir de résultats positifs. Dans d'autres, par contre, ses efforts, pourtant réels, étaient réduits à néant du fait de la complexité des luttes locales et par un tragique manque de moyens, sinon d'un mandat clairement formulé pour y faire face. Les faits sont connus. Les troupes de l'ONUSOM, après une série de déboires et face à la recrudescence sporadique d'une guerre civile larvée qui n'avait jamais vraiment cessé et qu'elles étaient impuissantes à enrayer, ont quitté définitivement la Somalie en mars 1995, presque dans l'indifférence générale. A leur départ, les perspectives de reconstitution d'un gouvernement somalien capable d'assurer l'ordre et de relancer l'économie étaient aussi incertaines qu'à leur arrivée. Un seul espoir: débarrassés de la tutelle de l'ONU SOM, et une certaine fatigue aidant, les frères ennemis seront-ils mieux à même de s'entendre et de résoudre leurs problèmes internes? En attendant, numbre d'organisations d'aide et autres ONG ont, définitivement ou 8

temporairement, évacué la Somalie, y jugeant les conditions de sécurité par trop aléatoires. D'autres s'accrochent encore, ne serait-ce que pour assumer une présence dans l'attente de jours meilleurs. Les régions traversées par le fleuve Juba, au sud du pays, ont particulièrement souffert des effets de la guerre. Par centaines de milliers, les réfugiés ont afflué dans les camps hâtivement érigés par le Haut Commissariat des Nations Unies sur le territoire kenyan, le long de la frontière avec la Somalie et sur la côte. Sitôt la fin d'une première phase d'aide dite d'urgence, le HCR entamait, dès 1993, une opération transfrontalière de rapatriement des réfugiés, l'opération "Cross border". L'assistance et la collaboration d'un certain nombre d'organisations non-gouvernementales à vocation humanitaire étaient requises pour mettre en place les conditions physiques propres à leur retour. Les faits décrits dans ce journal ont trait à cette tentative de réintégration des survivants dans leurs terres saccagées. Le journal lui-même débute en novembre 1993, pour se terminer abruptement en septembre 1994, alors qu'une dégradation de la sécurité générale rendait difficile un travail effectif sur le terrain, et juste avant le départ graduel des troupes de l'ONUSOM. Loin de vouloir écrire l'histoire, les pages qui suivent n'ont d'autre ambition que de relater la vie (presque) quotidienne d'une équipe de ceux qu'on appelle les "humanitaires", luttant dans des conditions parfois désespérantes et incertaines pour tenter de rétablir un semblant d'ordre au milieu d'un monde dévasté.

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QUELQUES

ABRÉVIA TIONS

ONG:
CICR: IRC: FHI: SCR: SwGr :

Organisation Non Gouvernementale Comité International de la Croix-Rouge International Rescue Committee (ONG américaine) Food for the Hungry International (ONG américaine) Swedish Church Relief (ONG suédoise) Swissgroup Somalia (consortium d'ONG suisses)
Fédération Luthérienne Mondiale Phannaciens Sans frontières

LWF/FLM: PSF:
HARDA:

ICC: JRRS : SHADO: SCS:

Horn of Africa Rehabilitation and Developpement Agency (ONG somalienne) lubalandese Charity centre (ONG somalienne) Jubaland Reconstruction and Rehabilitation SelVices (ONG somalienne) Somali Horn of Africa Development Organisation (ONG somalienne) Somali Community Services (ONG somalienne) Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture Organisation Mondiale de la Santé Organisation des Nations Unies pour la Somalie Programme Alimentaire Mondial{World Food Programme Centre des Nations Unies pour les Etablissements Humains

FAO: OMS: ONUSOM :
PAM/WFP : UNCHS(Habitat) :

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UNEP:
PNUD/UNDP : UNESCO:
UNHCRIHCR :

UNICEF: SPM: SNA:

Programme des Nations Unies pour l'Environnement Programme des Nations unies pour le Développement Organisation des Nations Unies pour l'Education et la Culture Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés Fonds des Nations Unies rx>url'Enfance
Somali Patriotic Mouvement Somali National Alliance

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PRÉLUDE
J'ai atterri à Bu'aale pour la première fois le deux novembre 1993. La décision de partir pour la Somalie avait précédé un mois de démarches frénétiques. J'avais répondu à l'appel de Caritas, constituant une équipe pour le compte d'un consortium d'ONG suisses, en partenariat avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, le HCR. En quatre semaines, appartement et voiture étaient liquidés, vendus ou distribués mobilier et objets superflus, ainsi qu'une bonne partie du nécessaire. En même temps, on m'avait mis au courant avant que je débarque à Nairobi en compagnie de ma femme et de quelques collègues, le vingtsix octobre 1993. Le fleuve Juba déferle des montagnes d'Ethiopie pour traverser la Somalie du nord au sud et se jeter dans l'océan indien non loin de Kismayo. De la province du Gedo jusqu'à la mer, son cours aux méandres entrelacés transforme une plaine semi-aride en une région des plus fertiles du pays. Les villes s'échelonnant le long du fleuve ont nom Luuq, Bardera, Saco Uen, Bu'aale, Djelib. Le Gedo était le fief de Syiad Barré. De là l'ex-dictateur, chassé de Mogadiscio, avait tenté de reconquérir son pouvoir perdu. La guerre civile a donc inscrit ses épisodes les plus sanglants dans la vallée de la Juba, dévastant villes
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et campagnes, en expédiant les habitants par centaines de mille dans des camps de réfugiés hâtivement érigés le long de la frontière kenyane, deux cent kilomètres à l'ouest. A notre arrivée, raide d'urgence touchait à sa fin. La famine était enrayée et les canons s'étaient tus... durablement, espérait-on. Il s'agissait de rebâtir les structures d'une société dont on disait les membres, dispersés dans les camps, prêts au retour. L'opération transfrontalière, dite "Cross Border", du HCR visait à recréer des conditions propices à la réintégration des rapatriés. Des campements étaient installés dans les principaux centres urbains, d'où le HCR coordonnait les opérations des organisations non gouvernementales (ONG) participantes. On aidait les communautés sinistrées à remettre en état leurs cultures, reconstituer leur cheptel, reconstruire hôpitaux, écoles et infrastructures détruites, réparer les puits hors d'usage et en creuser de nouveaux, à rendre possible enfin le déroulement d'une vie normale. L'organisation des Nations Unies pour la Somalie, l'ONUSOM, avait reçu mandat d'assister les clans et chefs de guerre antagonistes dans leurs efforts pour reconstruire une paix durable et asseoir les bases d'un gouvernement. Les troupes américaines et autres contingents occidentaux ayant protégé la phase d'urgence, préparaient leur départ prévu en mars 1994. Des unités du tiers monde, Inde, Pakistan, Zimbabwe, Botswana et autres Bangladesh, les remplaçaient peu à peu. En attendant, la situation restait des plus volatiles. Nous étions avertis: Il n'y a pas de gouvernement, aucune structure ne fonctionne, pas de police, ni loi, ni ordre, et tout le monde est armé, même les enfants! On nous avait toutefois convaincus que nous n'avions rien à craindre, le mandat de l'ONU SOM comportant, en plus de la protec-

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tion de l'action humanitaire, la reconstitution des structures locales, administratives et policières. La petite ville de Bu'aale, centre agricole régional de la Moyenne Juba, abriterait la base des opérations de notre "Swissgroup Somalia". L'ancienne piste d'atterrissage nécessitant extension et réparations, et les routes d'accès étant peu sûres, on y accédait encore par hélicoptère depuis Kismayo. Cette dernière ville, deuxième port maritime du pays, avait donc été notre premier contact avec le sol somalien. Nous avions atterri en fin de matinée sur l'impressionnante piste d'un aéroport à vocation internationale. A son extrémité gisait encore la carcasse désarticulée d'un quadrimoteur (une histoire qu'on disait belge voulait qu'un militaire onusien, peut-être belge, en manipulant les commandes par désœuvrement, avait déclenché le siège éjectable qui, par malheur, fonctionnait encore...). Nous avions traversé la ville entassés dans un véhicule dont les deux Zimbabwéens de l'escorte, armes pointées sur des foules de badauds désœuvrés, occupaient les meilleures places. L'entrée dans l'enceinte du HCR préfigurait pour moi un monde nouveau, un peu inattendu. Pas vraiment l'univers carcéral. Tout était aménagé pour assurer aux habitants un confort relativement acceptable. Chacun de nous avait sa tente, spacieuse, la cuisine concoctée par un cuisinier somalien italophone était parfaitement consommable, et l'ambiance le soir autour du bar n'engendrait pas mélancolie. Je me trouvais néanmoins confiné pour la première fois dans un monde de barbelés, à l'intérieur d'un mur d'enceinte de dix mètres de hauteur que les reflets nocturnes des lampes de sécurité ponctuaient de taches jaunes, et dont on ne pouvait s'évader sans escorte armée. Nous n'étions certes pas 15

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directement menacés. Toutefois, de l'autre côté du mUf, les milices des chefs de guerre locaux, les "généraux" Morgan et Jess, en étaient à tout moment sur le point d'en découdre. Le risque était réel d'être pris entre les deux feux d'escarmouches dont on percevait les éclats par intermittence. En plus, des pillards incontrôlés sillonnaient la ville, à l'affût de prises juteuses... Le vaste hélicoptère russe Ml? nous déposait à Bu'aale, devant le poste fortifié des militaires belges, pour la première fois à la mi-journée du deux novembre. On était au début de la saison pluvieuse et j'avais l'impression d'une ville fantôme émergeant d'une multitude de flaques et mares boueuses et croupissantes. Attirés par le vrombissement de l'appareil, des petits groupes de personnages en "kikoï" (version somalienne du sarong malais), maigres et nerveux, émergeaient des ruines avoisinantes, maintenus à respectable distance par les parachutistes de la garnison. L'accueil, loin d'être agressif, était bonhomme et bienveillant. On nous faisait visiter le marché, où les rares articles aux étals témoignaient d'un début de renaissance. J'étais impressionné par le survol dense et majestueux d'innombrables marabouts, espèces de cigognes au crâne pelé, charognards nettoyeurs d'ordures, qu'on m'assurait installés à demeure depuis la guerre. On nous montrait aussi, de loin, les traces de fosses communes sommairement recouvertes le long du fleuve... Nous parcourions les rues à la recherche d'un site propice à l'installation du campement que nous partagerions avec l'équipe du HCR, précédés et suivis par une petite foule grossissant au fur et à mesure de nos pérégrinations. Nous devions arrêter notre choix sur une vaste concession d'un hectare environ, propriété ancienne du ministère de l'agriculture, entourée d'un mur en partie détruit. Quelquesuns des bâtiments semblaient réparables à peu de frais. Le site se trouvait en plus à distance respectable d'un pont sur la 16

Juba, objectif stratégique rêvé en cas de reprise des conflits. L'ensemble avait subi un pillage consciencieux et définitif, comme le reste de la ville d'ailleurs. Plus une tôle sur les toitures béantes, portes et fenêtres enlevées, y compris les cadres. Sans parler des tuyauteries et autres appareils sanitaires. D'énormes trous circulaires, probablement dus aux lance-roquettes, dans les vastes murs de ce qui avait servi d'entrepôts agricoles, témoignaient de l'acharnement à détruire les symboles d'un pouvoir dictatorial honni. Le territoire de Bu'aale est partagé entre quatre clans s'observant en chiens de faïence, à l'ombre d'une paix encore relativement précaire. Les Aulihans, majoritaires, qui occupaient traditionnellement la rive droite du fleuve, grignotent depuis la guerre les terres des Adjurans, sur la rive gauche. Dabarés et Djidwaks, minoritaires, s'allient tour à tour aux uns et aux autres pour défendre leurs "droits". Un sage, l'Ugas Mahamud Ugas Korane, chef supérieur, ou "sultan" des Aulihans, tente de maintenir une paix fragile entre les quatre groupements et leurs nombreux sous-clans. Pas toujours évident... Lors de notre passage, les notables de chacune des quatre communautés désignaient laborieusement leurs représentants au "District Council", le conseil de district, pour répondre à l'appel de l'ONUSOM. A en croire les échos qui nous en parvenaient, les négociations, ardues, n'allaient pas sans mal. Après une dernière entrevue, brève et cordiale, avec les quelques sages présents (nous reviendrons, c'est promis, juré...), nous nous engouffrions à nouveau dans l'engin volant qu'on nous avait généreusement alloué pour deux petites heures. J'étais de retour à Kismayo le quinze novembre déjà. Les conditions pour notre installation définitive n'étant pas , 17

encore réunies, j'étais à l'affût d'occasionnels hélicoptères qui m'auraient permis de rendre à Bu'aale quelques visites préparatoires, histoire de nous faire à tous prendre patience. De mes deux collègues, Marc tenterait de me rejoindre depuis Bardera et le nord, y rencontrant les membres d'autres ONG. Albrecht restait à Nairobi pour y organiser la logistique. J'en profitais pour acquérir quelques articles que nous destinions au bon peuple bu'aalais en guise de cadeaux de bienvenue, des hameçons et ligne de pêche, des sacs à remplir de sable pour contenir les crues dévastatrices du fleuve, entre autres. C'est durant ces quelques jours de demi-oisiveté que j'ai commencé à tenir un journal.

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BU'AALE

SOMALIE

Moi et mon clan contre le monde Moi et monfrère contre le clan Moi contre monfrère...

Proverbe somalien

1993

Dimanche

21 novembre.

Kismayo. "Security meeting", comme chaque matin à huit heures trente, cette fois chez les Belges, au K2. C'est au centre de la ville, une grand bâtisse de trois étages, en plus ou moins bon état, aux plafonds trop hauts. Les abords en sont constamment surveillés depuis des miradors entourés de sacs de sable, d'où pointent des mitrailleuses. On accède au troisième étage, à une très grande salle de conférence, par des rampes d'escalier aux marches inégales et dangereusement bancales. Toutes les organisations présentes à Kismayo viennent y exprimer leurs requêtes du jour. Je fais part de mon intense désir de rejoindre Bu'aale au plus vite, pour y préparer notre installation. Sont requis de l'armée belge: Dix jours de rations de combat pour dix 19

personnes (Nous avons de la chance, nous dit-on, celles-ci sont mangeables, si c'étaient des américaines, par contre ). Je pourrai m'y rendre demain pour quelques heures, en me joignant à une délégation de l'ONUSOM. Un hélico décolle à sept heures quinze du port maritime. Il nous reprendra à seize heures à Bu'aale. En fin de réunion, Marybeth annonce la disparition de Bastos, hier à la plage (Il s'agit du chien mascotte du campement du HCR, où nous résidons). Une recherche générale immédiatement s'apprête, messages radio, walkiestalkies, ordres, contrordres, toute l'efficacité militaire! L'armée belge est mobilisée... Aux dernières nouvelles, on aurait aperçu Bastos ce matin près du port. Il.30. Bastos est retrouvé par Jan Kolaas, le logisticien. Il nous attendait sagement sur la plage, qu'il n'avait apparemment jamais quittée. 15.00. Après la sieste (sous la tente il fait chaud, très chaud...), préparation du voyage prévu demain pour Bu'aale. Rencontre d'un groupe d"'elders" du lieu présentement à Kismayo (Comment traduire "eIders" en français? Anciens? Aînés? Sages? Pas satisfaisant. Certains de ces dignes représentants des clans ne sont pas aussi vieux, ni peut-être aussi sages qu'ils veulent bien le paraître...Allonsy donc pour "notables", pour simplifier). J'ai l'oreille gauche bouchée, peut-être l'effet des boules quiès, pas très propres, que je me suis enfoncées la nuit dernière pour tenter de donnir malgré la radio tonitruante des gardes zimbabwéens, en faction juste à côté de ma tente (Il faut bien qu'ils tuent le temps, ces braves, à défaut d'autre chose). David T., volontaire des Nations Unies au HCR, qui a quelques notions médicales, m'a injecté une solution de TCP de son cru avec une seringue. Ça va mieux, merci. 20 ,

Soleil de plomb, chaleur à crever, pas un nuage. S'il pleut à verse à l'intérieur du pays, la côte par contre n'a pas étrenné une goutte d'eau. Avant-hier vendredi, mon nouvel ami David m'a fait les honneurs du marché de Kismayo. Ce grand "souk" africain classique, grouillant comme si régnait la paix, exhalait une puanteur effroyable de charnier pourrissant au soleil de l'après-midi! Voila ce qui arrive quand l'autorité s'effondre. Aucune inspection vétérinaire, bien sûr! Les étals croulent sous le poids d'une viande, rouge et abondante, qu'on vend et qu'on achète, dont les effluves de décomposition feraient rendre l'âme à un rat d'égout. Même les mouches désertent la place! On semble ignorer, ici, la technique de fumer la viande... (Pas plus que le poisson d'ailleurs, absent du menu des Somaliens, pour quelque obscure raison ayant trait à leur culture de nomades des steppes). A propos de poisson, ce sont les Bantous qui le pêchent et le consomment. Le terme "bantou" désigne ici un ensemble de tribus négroïdes occupant le territoire avant l'arrivée des Somaliens, qui les ont assujetties. Ce sont eux les cultivateurs sédentaires et pacifiques, brimés à l'occasion et dépossédés par leur "protecteurs", eux-mêmes guerriers et marchands. Ces derniers dédaignent le poisson, nourriture de Bantou. Lundi 22 novembre.

Deuxième visite à Bu'aale, où l'hélicoptère russe m'a déposé vers onze heures. Je me suis joint aux délégués de l'ONUSOM humanitaire, qui s'y rendaient pour accueillir un de leurs chefs. Premières réunion avec les représentants des trois ONG locales présentes. Contacts chaleureux avec des personnages 21

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