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L'hypnose

De
150 pages
Il est impossible d'écrire une histoire complète de l'hypnose et de la psychologie clinique sans faire référence à Charcot et l'Ecole de la Salpêtrière et à Bernheim et l'Ecole de Nancy. Si on se réfère souvent à l'opposition au XIXe siècle entre ces deux écoles dans les textes généraux de psychologie, il faut avouer que nous savons peu de choses dans le détail sur les différends qui les ont opposées. Serge NICOLAS, historien de la psychologie donne une description des deux Ecoles en s'appuyant sur des documents d'époque.
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L'HYPNOSE: CHARCOT FACE À BERNHEIM

Collection Encyclopédie

Psychologique

dirigée par Serge Nicolas

La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. On pourra utilement compléter l'étude de ces œuvres en consultant les articles contenus dans la revue « Psychologie et Histoire» consultable sur le Web: http://lpe.psycho.univ-paris5 .fr/membres/nico las/nico las.francais.html. Dernières parutions Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. S. NICOLAS (Ed.), La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. S. NICOLAS (Ed.), Un cours de psychologie durant la Révolution, 2003. Alfred BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Pierre JANET, Trois conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2003 L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. Alfred BINET, Le premier test d'intelligence (Œuvres choisies II), 2003 H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2003 Paul BROCA, Écrits sur l'aphasie (1861-1869), 2003 J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813), 2003-2004 A. BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2003 A. LIÉBEAUL T, Du sommeil et des états analogues (1866), 2003-2004

Serge NICOLAS

L'HYPNOSE: CHARCOT FACE À BERNHEIM

L'ÉCOLE

DE LA SALPÊTRIÈRE ET L'ÉCOLE DE NANCY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37
10214 T01'ino

ITALlE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-5971-8 EAN: 9782747559713

PRÉFACE

Il est impossible d'écrire une histoire complète de la psychologie clinique sans faire référence à Charcot et son école de la Salpêtrière et à Bernheim et son école de Nancy. Même si les ouvrages historiques font souvent référence à ces deux écoles concurrentes dans les domaines de l'hypnose et de l'hystérie, il faut bien avouer que nous n'y trouvons généralement que quelques généralités. L'objectif de ce présent livre est de donner le maximum d'éléments historiques à une bonne intelligence de ces deux écoles de pensée du XIXe siècle. Pour cela nous nous appuierons sur les documents de l'époque fournis par Bernheim lui-même et surtout par un visiteur belge indépendant: Joseph Delboeuf. Cet ouvrage complète ainsi par une monographie spécifique mon" Histoire de la psychologie française" publiée récemment (Nicolas, 2002a). C'est au cœur de la question de l'hypnotisme que nous allons plonger dans les pages qui suivent. Le lecteur découvrira avec délice le problème fascinant de l'hypnose tel qu'il était abordé en cette fin de XIXe siècle où la psychologie scientifique commençait tout juste à s'imposer.

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CHARCOT ET L'ÉCOLE DE LA SALPÊTRIÈRE

Jean-Martin Charcot (1825-1893) - Jean-Martin Charcot est né à Paris le 29 novembre 1825. À sa sortie du lycée Saint-Louis en 1844, il fait sa médecine. En 1848, ayant été reçu cinquième à l'internat, il entre à l'hôpital de la Pitié. Il fut lauréat des hôpitaux en 1850 et, en 1852, l'année même de son rattachement à l'hôpital de la Salpêtrière, également lauréat de la Faculté de médecine. Ses travaux se portèrent à cette époque sur la description des maladies chroniques rhumatismales qui furent l'objet de sa thèse soutenue en 1853 : Étude pour Servir à l'Histoire de l'Affection décrite sous le Nom de Goutte Asthénique Primitive. Il devint chef de clinique de Pierre Rayer, médecin de Napoléon III et ami de Claude Bernard, par l'intermédiaire duquel il connut le financier Fould qui l'aida pécuniairement et l'emmena en Italie. Médecin des Hôpitaux en 1856, il est chargé d'un service à Lourcine et fait connaître en France l'hyperthyroïdie, insistant sur la tachycardie qui en est un des signes habituels. Il devient chargé d'un cours de pathologie interne à l'école pratique (1859). En 1860, il est agrégé de médecine et de médecine légale avec une thèse d'agrégation sur La Pneumonie Chronique. Il est chef de service à la Salpêtrière en 1866, l'année même où il donne la description et apporte la preuve histologique de la sclérose en plaques. C'est à cette ériode u'il donne des le ons théori ues et clini ues sur les maladies 7

chroniques, les maladies de vieillards et les maladies du système nerveux jusque-là négligées. Il fait avec Vulpian des recherches sur la pathologie nerveuse qui vont jeter les bases de la neurologie moderne. Il contribue à l'étude de la gériatrie en publiant des Leçons Cliniques sur les Maladies des Vieillards et les Maladies Chroniques (1868). En 1873, il est nommé professeur d'anatomie pathologique à la Faculté, en remplacement de Vulpian, et, la même, année membre de l'Académie de médecine (section d'anatomie pathologique). Son talent se manifeste dans tous les domaines de la clinique puisqu'on lui doit notamment une des premières études d'ensemble sur les cirrhoses (1876). Il développe à partir de 1878 ses recherches sur le thème de l'hystérie et de l'hypnose qui font de lui une figure incontournable dans l'histoire de la psychologie et de la psychopathologie. Le prix Montyon lui est décerné en 1880 pour son ouvrage Leçons sur les Localisations dans les Maladies du Cerveau et de la Moelle Épinière. En 1882, la Faculté de médecine demanda la création d'une chaire de clinique des maladies nerveuses où il fut élu. En 1883, il entre à l'Académie des Sciences. Ses Oeuvres Complètes (1885-1890) en neuf volumes sont publiées de son vivant par le Dr. D.M. Bourneville. Outre ses recherches dans les domaines de l'hystérie et de l'hypnose, ses travaux portèrent aussi sur le cancer, les fièvres éruptives, l'altération du sang, les maladies du système vasculaire, les affections des organes de la respiration, les maladies du foie et des reins, les affections du tégument externe, etc. Il fonde en 1889, avec Brown-Séquard et Vulpian, les Archives de Physiologie Normale et Pathologique et, en 1890, les Archives de Neurologie dont il est le directeur de rédaction. Il est mort le 16 août 1893 d'un œdème au poumon au lac des Settons au cours d'un vo a e u'il avait entre ris avec ses élèves Debove et Straus.

L'inconscient et l'hypnose Dans le dernier tiers du XIXe siècle, Jean-Martin Charcot (18251893) (pour une biographie: Bonduelle, Gelfand & Goetz, 1996 ; Guillain, 1955 ; Lellouch, 1992) fut le premier homme d'autorité scientifique reconnue à donner à voir les manifestations de l'inconscient dans les locaux de l'hôpital de la Salpêtrière et dans les spectaculaires et troublantes images de la revue "Iconographie Photographique de la Salpêtrière" (1876-1880) (cf. Didi-Huberman, 1982). Mais on affirme 8

souvent que l'histoire de l'inconscient prend sa source quelques dizaines d'années auparavant dans le magnétisme animal et la pratique hypnotique (pour un historique: Bersot, 1853 ; Bertrand, 1826/2003; Burdin & Dubois d'Amiens, 1841/2004; Deleuze, 1813/2003). Si l'on attribue à Braid (1843) la paternité de l'hypnotisme scientifique, il était encore commun de reconnaître au magnétisme animal son rôle de précurseur. C'est d'ailleurs en assistant en novembre 1841 aux séances d'un magnétiseur français, nommé C. Lafontaine, que James Braid (17951860) devait rechercher la cause des phénomènes produits qu'il jugea purement subjective et non pas la conséquence d'une transmission d'un fluide vital ou de force nerveuse de la part de l'opérateur puisque la seule fixation prolongée du regard sur un objet brillant mettait un certain nombre de personnes dans un sommeil profond, présentant tous les caractères habituels du magnétisme animal. On s'accorde en général à considérer que le véritable précurseur de l'hypnose fut Franz-Anton Mesmer (1734-1815), le créateur du magnétisme animal (pour une édition de son œuvre, cf. Mesmer, 1971). Il commença à Vienne, en Autriche, l'application des aimants pour provoquer des modifications psychiques, d'où le nom de magnétisme. Remplaçant par la suite l'application des métaux par l'imposition des mains sur le corps des patients, il en vint à considérer la notion de fluide passant du thérapeute au malade. Mesmer centrera la cure magnétique sur la crise convulsive. S'installant à Paris en 1778, il eut un succès si considérable dans la pratique des passes magnétiques (c'est là qu'il instaura l'usage du "baquet magnétique"), que le roi Louis XVI ordonna une enquête. Le magnétisme animal fut condamné en France par deux fois en 1784, d'abord par une commission composée de membres de l'Académie royale des sciences et de la Faculté de Médecine (Bailly, 1784) puis une autre commission composée de membres de la Société Royale de Médecine (Rapport, 1784). Les conclusions furent à chaque fois défavorables à Mesmer, estimant que l'imagination pouvait produire des phénomènes analogues. C'est à un élève de Mesmer, Armand Marie-Jacques de Chastenet, Marquis de Puy ségur (1751-1825), qu'il faut attribuer la "découverte" du somnambulisme provoqué et du merveilleux qui va désormais l'accompagner (cf., Puységur, 1786/1986 ; 1999). Puységur va, d'une part, souligner l'influence de la volonté du thérapeute sur le malade et, d'autre part, qualifier l'état spécial de sommeil de somnambulisme provoqué par les passes inductives et un léger frottement sur les yeux. On voit dans 9

l'œuvre de Puységur et par la suite celle de Deleuze (1813/2003), qui fondèrent en 1815 une Société du magnétisme, la préfiguration de l'hypnose. À partir de 1825, de nombreux débats à ce sujet eurent lieu à l'Académie de médecine avec comme point d'orgue le rapport favorable lu par Husson le 21 et le 28 juin 1831 et le rapport négatif de Dubois (d'Amiens) en 1837 (pour un historique: Burdin & Dubois d'Amiens, 1841/2004). À partir du 1er octobre 1840, l'Académie décida qu'elle ne répondrait plus aux communications concernant le magnétisme animal. La doctrine du fluide magnétique, considéré comme un fluide universel, soit comme une émanation de l'organisme humain, chaleur ou électricité animale, n'avait pu résister à l'observation scientifique. Si la doctrine de la suggestion a été définitivement établie et démontrée par Braid à Manchester, il eut des précurseurs français tels l'abbé de Faria (1819/2004) et Alexandre Bertrand (1823/2004) qui ébauchera une théorie psychologique du magnétisme animal. Braid montra qu'il n'existe aucun fluide magnétique, aucune force mystérieuse émanant de l'hypnotiseur; l'état hypnotique et les phénomènes qu'il comporte ont leur source purement subjective qui est dans le système nerveux du sujet luimême. Longtemps mis en doute, repoussé et ridiculisé par les corps savants, le magnétisme animal finit par s'imposer sous le nom d'hypnotisme. On admit alors qu'il était possible de produire chez certains sujets prédisposés un état nerveux spécial caractérisé par des contractures, des paralysies, des troubles divers de l'intelligence. Cet état nerveux, décrit avec soin par Braid, fut tim idement étudié ensuite par divers médecins français qui introduisirent le braidisme en France tel Durand de Gros (1860/2004) et Demarquay & Giraud-Teulon (1860) ; le monde scientifique restait sur sa réserve. En 1859, Broca présente dans les Comptes-Rendus de l'Académie des Sciences une communication sur l'anesthésie par hypnotisation, présentée comme un procédé nouveau (cf. aussi Azam, 1860), qui sera rapidement assimilée à l'ancien magnétisme et ne sera pas examinée plus avant. En 1866, Auguste Liébeault (18231904), médecin à Nancy, qui depuis de nombreuses années s'occupait de la question, publia un livre intitulé "Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l'action du moral sur le physique" (Liébeault, 1866/2003) ; c'est le plus important qui ait été publié sur le braidisme. Sa doctrine se rapproche de celle de Durand de Gros (pour un résumé de son œuvre: Vaschide & Mignard, 1902) : la concentration de la pensée sur une idée unique, celle de dormir, facilitée par la fixation du 10

regard, amène l'immobilisation du corps, l'amortissement des sens, leur isolement du monde extérieur, finalement l'arrêt de la pensée et l'invariabilité des états de conscience. Mais l'œuvre du médecin de Nancy passa inaperçue: l'hypnotisme resta comme une simple curiosité scientifique; on se contenta de savoir que la fixation d'un objet brillant produit chez certains sujets le sommeil avec anesthésie, chez quelquesuns de la catalepsie, et l'on ne poussa pas plus loin les recherches. Au même moment, au cours des années 1850 et 1860, l'hystérie devient un sujet d'intérêt croissant pour les médecins parisiens. Charles Lasègue (1816-1883) et Pierre Briquet (1796-1881) contribuèrent si bien à ce développement (cf., Briquet, 1859 ; Lasègue, 1865) que dans les années 1860-1870, un grand nombre de médecins parisiens percevaient l'hystérie comme un objet sérieux de recherches. Lorsque Jean-Martin Charcot (1825-1893) fut nommé en 1862 chef de clinique en charge du service des aliénés à la Salpêtrière, il était déjà connu pour d'importants travaux dans le domaine médical (cf., Lellouch, 1992) mais il ne s'intéresse pas encore à l'hystérie. Comme l'un des thèmes à la mode est celui des localisations cérébrales, il profite du défi lancé par Auburtin (1863, p. 351), gendre de Bouillaud, dont le texte fut inséré dans la Gazette Hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie" : «Pour mon compte, je suis prêt à considérer comme complètement erroné ce point de physiologie, que le centre cérébral qui préside aux mouvements de coordination de la parole a son siège dans les lobes antérieurs du cerveau, si l'on peut produire une seule observation relative à un malade qui, ayant été privé de l'usage de la parole, ait présenté les lobes antérieurs dans un état d'intégrité complet en les examinant par circonvolutions. » L'objectif d'Auburtin était de défendre avec vigueur le principe des localisations cérébrales et de rappeler le rôle de Jean Bouillaud (1796-1881), en relativisant l'importance des récentes observations de Broca (1861, 1863 ; voir Broca, 2003) dans la découverte d'un centre spécial du cerveau coordonnant les mouvements propres à l'articulation des mots. On croit souvent que l'intérêt de Charcot pour la question des localisations cérébrales ne date que de 1875 et du cours qu'il prononce à ce sujet dans le cadre de la chaire d'anatomie pathologique (cf., Charcot, 1876) mais il était en fait très intéressé par la question des localisations depuis déjà quelques années (cf. Gasser, 1995), c'est pourquoi il relève le défi d'Auburtin et donne une observation d'aphémie en l'absence constatée par son collègue Broca de lésion au niveau des Il

circonvolutions frontales (Charcot, 1863). Même si le problème des localisations cérébrales a traversé toute son œuvre (cf., Gasser, 1995), pendant la période qui suit, de 1863 à 1870, Charcot restera surtout préoccupé par des questions de pathologie générale (du vieillard et des maladies chroniques) et, concernant plus particulièrement le système nerveux, par la pathologie de la moelle. L'hypnotisme entre à la Salpêtrière (1878) Même si c'est en 1865 que l'on trouve la première publication de Charcot sur l'hystérie (cf., Gauchet & Swain, 1997), c'est en 1870 dans le cadre de son enseignement qu'il va traiter de ce thème. À l'époque où il inaugure sa première leçon clinique, le 29 mai 1866, la Salpêtrière, qui avait retenti des noms de Pinel, d'Esquirol et de Baillarger, était peu fréquentée des élèves. On y parvenait difficilement, il n'existait même pas d'amphithéâtres; on ne pouvait faire de leçons que dans les salles des malades. Il fallait attirer et conserver un auditoire. Si Charcot réussit, c'est qu'il fit un enseignement qu'on ne trouvait nulle part ailleurs et qui valait bien le voyage. Il préparait toujours très longuement, pendant toute une année, les huit ou dix leçons qu'il donnait. Ces leçons n'étaient pas seulement un exposé de l'état actuel de la question, mais on y trouvait toujours des faits nouveaux. L'enseignement a porté tout d'abord sur les maladies chroniques et les maladies des vieillards. Ce n'est que plus tard qu'il s'adonna plus particulièrement à l'étude des maladies du système nerveux. Il fera en 1870 sa première conférence sur le thème de l'hystérie en présentant le cas de Justine Etchevery, un cas exemplaire pour l'étude clinique des multiples manifestations locales somatiques de l'hystérie (Charcot, 1872-73). À cause de la guerre et des événements politiques tragiques qui suivirent, ses leçons sur l'hystérie ne reprirent qu'en 1872. C'est dans ce cadre qu'il traitera de l'hystéro-épilepsie vue comme le stade le plus extrême de l'hystérie. C'est la grande hystérie qui a de nombreux points de ressemblance avec l'épilepsie (cf. Charcot, 1878). Cependant, cette maladie ne semblait pas encore avoir pour lui d'intérêt particulier, si ce n'est pour distinguer les patients hystériques des patients épileptiques. Cette même année (1872), il obtint la chaire d'anatomie pathologique à la Faculté de médecine où l'étude anatomo-clinique des localisations fonctionnelles dans la moelle épinière et dans le cerveau ont tenu une place importante. Le programme de la Salpêtrière sur l'hystérie ne prend 12

de l'ampleur qu'à partir de 1876-1877 (cf. Gauchet & Swain, 1997). D'abord, avec les premiers travaux de Charles Richet (1875) qui étudia le somnambulisme provoqué et montra que par les passes dites magnétiques, par la fixation d'un objet brillant et d'autres procédés empiriques, on obtient une névrose spéciale analogue au somnambulisme naturel. Ensuite, avec la publication du premier des trois volumes de l'Iconographie photographique de la Salpêtrière, éditée par Désiré Magloire Bourneville (1840-1909), son ami et collaborateur direct, sous les auspices du "Progrès Médical" qu'il avait fondé en 1873. Enfin et surtout, avec l'introduction à la Salpêtrière le 18 juillet 1876, sous l'autorité de Charcot, de la métalloscopie (détermination du métal auquel la malade hystérique est sensible) et de la metallothérapie (thérapeutique interne découlant de l'affinité révélée par les applications externes des métaux) par un vieux médecin original: Victor Burq (cf., Gauchet & Swain, 1997). Le "burquisme", comme on l'a appelé, fut étudié par la Société de biologie dans le cadre de la commission, nommée par Claude Bernard et présidée par Charcot, aidé de Dumontpallier et Luys. Cette commission se chargea d'examiner la réalité du phénomène de métalloscopie ; l'action thérapeutique basée sur l'utilisation des métaux par voie interne ou externe. La Société de biologie entendra deux rapports: l'un en avril 1877 sur la métalloscopie (Dumontpallier, 1877), l'autre en avril 1878 sur la métallothérapie (Dumontpallier, 1878). L'action des plaques métalliques est indubitable pour les commissaires même si les conditions d'expérimentation sont discutables (Harrington, 1988). Les métaux et les aimants produisent ou font cesser chez les hystériques l'hémianesthésie, les contractures, les troubles visuels ou auditifs, etc. Mais ce que les membres de la commission découvrent c'est l'existence d'un transfert: si l'application des métaux conduit à un retour de la sensibilité, on observe que l'anesthésie se déplace vers une zone saine. On va ainsi passer à l'idée d'une production artificielle des symptômes hystériques par application des aimants et des solénoïdes. On est en bonne voie pour accueillir ce nouveau moyen d'exploration que représente l'hypnotisme puisque l'action des aimants avait été démontrée un siècle plus tôt par Mesmer dont le nom nous renvoie historiquement à celui de Braid. De l'hystérie, on en arrive à l'hypnotisme, c'est à ce raisonnement, marqué par l'histoire, qu'a été conduit Charcot (cf. Gauchet & Swain, 1997).

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Charcot s'attachera d'abord à mettre l'hystérie en conformité avec la pathologie générale, par une série d'investigations menées en collaboration avec Paul Richer (1849-1933), son interne depuis 1878, où vont être minutieusement décrites les différentes phases du déroulement de la crise de grande attaque hystérique (période épileptoïde, période des contorsions, période des attitudes passionnelles, période terminale avec délire et hallucinations) dont le schéma avait été esquissé dès 1872 (cf., Charcot, 1878 ; Richer, 1881). Voici comment Charcot lui-même décrit cet état devant les membres de la Société de biologie le 13 juillet 1878 : «On considère généralement l'attaque hystéro-épileptique comme impossible à soumettre à une description régulière. Telle n'est pas mon opinion, et J'espère vous montrer que, au contraire, il existe, dans ces accès, des types constants et parfaitement définis. Il est question, entendons-nous, de ce qu'on appelle la grande hystérie. Ce n'est pas une variété d'épilepsie, c'est une hystérie dans laquelle existent quelques traits de ressemblance avec l'épilepsie. 1°. On peut, dans l'attaque hystéroépileptique, distinguer quatre périodes principales. La première est dite période épileptoïde. Lorsque l'aura est montée de la région ovarique vers le creux de l'estomac, qu'elle a produit au cou la sensation de la boule, qu'elle a déterminé les phénomènes du clou dans la tête, les sifflements dans les oreilles, alors surviennent des secousses épileptiformes, qui s'accusent de plus en plus et finissent par se généraliser. On peut arrêter la production de ces secousses par la compression ovarique ou par l'application d'un courant continu, comme l'a fait M. Regnard dans mon service de la Salpêtrière. Dans l'épilepsie vraie, on ne réussirait pas ainsi à suspendre cette première phase. Dans la seconde phase de cette période, l'attaque épileptique s'est généralisée, et les membres, la tête et le tronc de la malade sont agités de secousses cloniques et toniques. Puis les secousses se ralentissent, et alors la malade tombe dans un sommeil stertoreux. Il y a alors un entr'acte. 2°. Puis la deuxième période commence. C'est la période des contorsions. Tantôt ce sont de grands mouvements du corps, tout à fait désordonnés, qui occupent les bras, la tête et le tronc,. tantôt les mouvements sont mieux déterminés: la malade renverse sa tête en arrière, recourbe son tronc en arc de cercle, et le

soulève au-dessus du plan du lit ,. puis elle le redresse, et c'est alors un
mouvement de va-et-vient tout à fait effréné. La malade parfois se tord les membres dans tous les sens et prend les attitudes les plus bizarres, qui ne persistent pas: c'est ce qu'on pourrait (appeler) le clownisme hystérique. 14

3°. La troisième période est celle des attitudes passionnelles. Le visage exprime tantôt la terreur, tantôt la joie,' le plus souvent il indique le cynisme le plus éhonté ou l'érotisme le plus violent. (231) Alors la malade commence à parler, pousse des paroles entrecoupées ou des cris sauvages,' elle fait connaître les objets de sa joie ou de sa terreur,' elle raconte les relations que le plaisir lui a procurées et les noms qu'elle cite se rapportent souvent à des personnages qui existent réellement. Tantôt c'est un ami qui la sauve du danger,' le plus souvent c'est un horrible assassin qui veut l'égorger,' elle voit du rouge, du sang. Il est à remarquer, dans les descriptions qu'elles donnent dans la première période ou épileptoïde, que c'est le noir qui domine,' elles voient des animaux gris, principalement des rats et des serpents,' il fait nuit,' on veut les aveugler, etc. (..) Tel est l'attaque hystéro-épileptique complète,' mais il y a des types et variétés dans lesquels font défaut les phénomènes de la première, de la deuxième ou de la troisième période... On comprend, du reste, que suivant que telle ou telle période existe, ou fait défaut, on puisse obtenir des tableaux un peu différents. » À la fin de cette séance, Charcot fera passer sous les yeux des membres de la Société de magnifiques dessins de Paul Richer qui représentaient des malades épileptiques à différentes périodes de leur accès. C'est d'ailleurs en collaboration avec son élève qu'il continuera l'étude clinique de la grande hystérie qui fut le modèle de la Salpêtrière (cf. Richer, 1881). C'est à la même époque, durant l'été 1878, que Charcot commence à hypnotiser ses patientes hystériques. Pour ses deux collaborateurs Paul Richer (1849-1933) et Georges Gilles de la Tourette (1857-1904) : « Il était réservé à un homme illustre, préparé de longue date à ces études difficiles par une connaissance approfondie des maladies du système nerveux, à M le professeur Charcot, de faire de l'hypnotisme une véritable science. C'est en 1878 que commencèrent à l'hospice de la Salpêtrière ces conférences mémorables qui devaient donner un essor tout nouveau aux études hypnotiques» (Richer & Gilies de la Tourette, 1889). Après s'être attaché à mettre l'hystérie en conformité avec la pathologie générale, par une série d'investigations menées en collaboration avec son interne Paul Richer qui va minutieusement décrire les quatre phases du déroulement de la crise de grande hystérie (période épileptoïde, période des contorsions, période des attitudes passionnelles, période terminale avec délire et hallucinations), il s'engage dans des recherches qui utilisent l'hypnose comme technique 15