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L'Idée de "race" dans les sciences humaines et la littérature (XVIIIe et XIXe siècles)

472 pages
Le corpus part du XVIIIe siècle, époque où émerge l'acception moderne du mot "race" au sens de type. Même si Buffon introduit déjà des hiérarchies entre les "races" humaines, son anthropologie reste de nature monogéniste (unité de l'espèce humaine). En revanche, le XIXe siècle opère un basculement vers une conception polygéniste (croyance à la multiplicité des souches originaires de l'homme), ouvrant la voie à une idéologie (le racisme). Ces deux siècles sont déterminants pour comprendre comment se constitue un discours raciologique dont la génèse complexe et les répercussions littéraires n'ont pas suffisamment été étudiées.
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L'idée de « race» dans les sciences

humaines et la littérature
OMII e.Xlxe siècles)

2003 ISBN: 2-7475-4350-1

@ L'Harmattan,

L'idée de race
((

))

dans les sciences

humaines et la littérature
OMII e. XI xe

siècles)

!Ai:tes du coflOque internattona(

dé .£yon

(16-18

novemure

2000)

r.réxtes réunis et'présentés 'par Sarga 'MorusS91

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT
Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, ses animateurs feront prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique. Dans la même collection L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologiejrançaise, 1994. 1. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre, 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVIUe-XXes.), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologiejrançaise au Pérou (1821-1914),1996. M.-C. Robie et alii, Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Petitier, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans les premières œuvres de Michelet, 1997. O. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (1830-1950), 1997. 1. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaines, 1998. P. Rauchs, Louis II de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, Corps et arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert, L. Blondiaux, L. Loty, M. Renneville, N. Richard (dir.), L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999. A. et 1. Ducros (dir.), L'homme préhistorique. Images et imaginaire, 2000. C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie. Discours et pratiques en France (18601940), 2001. M. Huteau, Psychologie, psychiatrie et société sous la troisième république. La biocratie d'Édouard Toulouse (1865-1947),2002. José Rabasa, L'invention de l'Amérique. Historiographie espagnole et formation de l'eurocentrisme, 2002.

'Remerciements
le CNRS, l'Université lyon 2, l'unité mixte de recherche liRE (littérature, Idéologies, Représentations, XVllle-Xlxe siècles), ainsi que le Conseil Général du Rhône

ont généreusement subventionné le colloque sur « la construction de la notion de
"race" dans la littérature et les sciences humaines (XVllle-Xlxesiècles)), qui s'est déroulé à l'Institut des Sciences de l'Homme de lyon, du 16 au 18 novembre 2000. Ma gratitude va également au Conseil Régional du Rhône, qui a contribué à financer la publication des actes de ce colloque que Claude Blanckaert, directeur de la collection
«

Histoiredes Sciences Humaines», a bien voulu accueillir à l'Harmattan.

Je tiens en outre à remercier les différentes personnes sans lesquelles cette entreprise n'aurait pu aboutir: Philippe Régnier (directeur de l'UMR liRE), qui m'a confié la responsabilité de ce colloque, et en qui j'ai toujours trouvé un interlocuteur attentif et actif; mes collègues de l'équipe XIXesiècle de liRE, qui ont largement contribué, par un travail d'élaboration collectif et par leur participation importante, à la réussite de cette manifestation; Isabelle Treff, qui m'a grandement aidé dans les questions administratives et matérielles du colloque; Elisabeth Baïsse, qui a bien voulu se charger de la délicate mise en page des actes; Françoise Truxa, qui a réalisé la couverture de ce volume; enfin Françoise lagier pour sa relecture attentive du man uscrit.

Introduction
Sarga MOUSSA

Il Y a environ 25 ans paraissaient deux ouvrages sur l'idée de « race». Le premier, une thèse d'histoire, explorait ce sujet à travers un corpus très diversifié, au XVIe et au début du XVIIe siècle'. Arlette Jouanna mettait l'accent sur le sens courant et dominant du mot « race» à cette époque, à savoir celui de lignée, en particulier chez les nobles. Sans doute l'historienne décelait-elle, à propos de la représentation des Juifs, « l'existence diffuse d'un antisémitisme racial» à la Renaissance2. Mais c'est évidemment bien plus tard, c'est-à-dire siècle (période, avec ses prolongements d'étude dans les actes du colloque surtout à partir de la seconde moitié du XIXe idéologiques au XXe siècle, prise pour objet d'Aix-en-Provence sur L'Idée de race dans la diffusé, notamment à de hiérarchie des races humaines

politique française contemporaine3), qu'est théorisé et largement

travers les ouvrages de Gustave Le Bon, un système qui lie des caractéristiques physiques réelles ou supposées à des aptitudes morales et intellectuelles. Quant au présent volume, qui rassemble les actes du colloque international de Lyon (novembre 2000), il se propose de partir du XVIIIesiècle, époque où émerge, en particulier avec Buffon, une nouvelle anthropologie, pour aboutir à la fin du XIXe siècle, au moment où la notion de « race» est devenue tellement courante qu'elle est utilisée de manière métaphorique dans des contextes très divers. Ces quelque 150 ans sont déterminants pour comprendre comment se constitue un discours raciologique dont les répercussions littéraires n'ont guère été étudiées jusqu'à présent. C'est donc à l'articulation entre plusieurs domaines (anthropologie, philosophie, histoire, linguistique, littérature) que se situe cette interrogation, qu'on a par ailleurs souhaitée ouverte, à travers quelques communications, sur l'Europe, en particulier sur l'Allemagne et l'Angleterre.

1 Arlette JOUANNA,L'Idée de race en France au xvr et au début du XVlf siècle (1498-1614), Lille, Atelier de reproduction des thèses (diffusion Champion), 1976, 3 vol. 2 Ibid., 1. I, p. 343. 3 Pierre GUIRAL et Émile TEMINE dirs., L'Idée de race dans la politique française contemporaine, Paris,

Éditions du CNRS, 1977.

Sarga

Moussa

On fait en général remonter à 1684, avec le voyageur Bernier, la première occurrence du mot « race» au sens moderne de subdivision de l'espèce humaine (le Petit Robert parle de « groupe ethnique qui se différencie des autres par un ensemble physiques héréditaires »). Mais c'est avec l'article de Buffon sur les Variétés dans l'espèce humaine» (1749) que le terme s'insère véritablement dans un système classificatoire. Pourtant, la terminologie buffonienne est encore flottante et, de caractères
«

même si elle trahit parfois les préjugés de son auteur, il serait anachronique

de charger

race », dans l'Histoire naturelle, de tout le poids idéologique qui est le sien depuis la Seconde Guerre mondiale, après l'emploi qui en a été fait par les nazis pour justifier l'élimination physique d'un peuple. Si le mot race n'a pas disparu aujourd'hui, il contient un potentiel de violence que l'homme ne peut plus ignorer, et sa réapparition épisodique, pour définir des groupes humains, est souvent liée à un discours xénophobe reposant sur une hiérarchisation qui n'a plus aucune crédibilité. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'un certain nombre de scientifiques, dans la seconde moitié du xxe siècle, aient mis en cause l'existence même des races humaines. Ainsi, dans De la biologie à la culture (1976), Jacques Ruffié défend-il la thèse de la « non-spécialisation de l'homme », c'est-à-dire sa capacité à s'adapter à tous les climats sans pour autant que ses caractéristiques physiologiques
«

le mot

en soient humaines

»4.

modifiées. Il en résulte clairement, Bien entendu, tous les scientifiques

pour lui, 1'« inexistence des races ne sont pas d'accord entre eux. Lévi-

Strauss voit ainsi dans les races humaines un facteur de diversité salutaire: il en reconnaît donc l'existence, sans pour autant accepter qu'une quelconque hiérarchie puisse être établie entre elles5. Par ailleurs, P.-A. Taguieff n'a pas de difficulté à montrer les paradoxes dans lesquels se débattent les anti-racistes, auxquels iI arrive de
présupposer l'existence des races humaines dont ils voudraient par ailleurs montrer qu'elles n'ont pas de réalité biologique; à l'inverse, se contenter de bannir le mot « race» du vocabulaire témoigne d'une certaine naïveté6.

Toutefois, un relatif consensus s'est dégagé pour admettre que la notion de race, appl iquée à l'être humain, n'a pas de pertinence épistémologique. En effet, les critères supposés définir les races humaines sont multiples et donnent des résultats qui ne se recoupent pas. Comme l'écrit Todorov
si l'on mesure les caractéristiques l'analyse du sang, une troisième
: « On obtiendra une première

carte des "races"

fondant sur l'épiderme.
4

»7

génétiques, une seconde si l'on prend pour critère à partir du système osseux, une quatrième en se Il a cependant fallu attendre les cinquante dernières années

Jacques RUFFIÉ,De la biologie à la culture, Paris, Flammarion, 1976, p. 407 et suiv. Claude LÉVI-STRAUSS, Race et culture» (conférence à l'Unesco, 1971), repris dans Race et histoire, Paris, « Gallimard, colI. Folio, 1991. Voir également Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983. 5
6

Pierre-André TAGUIEFF, Fins de l'antiracisme, Paris, Michalon, 1995, notamment chapitre X (<< ace» : Les R
très (trop ?)

un mot de trop ?). 7 Tzvetan TODOROV, Nous et les autres, Paris, Seuil, 1989, p. 114. Pour une mise en perspective

large de l'idée de

«

race », depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, voir Ivan HANNAFORD, Race. The History of an

Idea in the West, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1996.

8

Introduction

pour que cette critique soit formulée, alors même que le nombre très variable « races humaines» répertoriées au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles aurait

des dû,

d'emblée, jeter le soupçon sur la validité de cette notion. Ainsi Kant, dans son premier article sur cette question, distingue quatre races humaines: les Blancs, les Nègres, les Huns et les IndiensB. Mais Blumenbach, le premier naturaliste à utiliser, en 1795, le concept de «race humaine» en lui donnant le sens de «variété» constante et héréditaire, en compte déjà cinq. Virey, en 1817, en trouve six, et Bory de SaintVincent, en 1825, assure qu'il existe quinze espèces distinctes d'hommes, dont

s'opère: certaines comprennent plusieurs races !9 En un demi-siècle, un basculement on passe d'une conception majoritairement monogéniste qui postule l'unité fondamentale du genre humain (c'est encore la position de Buffon en 1777, dans son
«Addition à l'article Variétés dans l'espèce humaine »)10,au triomphe progressif d'une conception polygéniste, qui suppose au contraire plusieurs souches originaires de Saint-Vincent)".

l'homme (d'où la croyance en une pluralité d'espèces humaines chez Virey et Bory de En convergence avec la vision chrétienne d'une humanité issue d'un seul homme12, le monogénisme n'évite pas toujours le piège raciste13,mais au moins il estime possibles l'évolution et le croisement des « races ». À l'inverse, le polygénisme affirme la fixité des «races» à travers les âges et donne la priorité au «donné» biologique sur les autres facteurs (ciimat, alimentation, mode de vie, etc.)14. L'accroissement du nombre prétendu de « races humaines», entre la fin du XVIIIe et

le début du XIXe siècle, témoigne tout à la fois d'une obsession collective et d'un
changement de paradigme. Elle révèle aussi, sans doute, une crise des valeurs universalistes héritées des Lumières. Avec la multipliçation des expéditions scientifiques et des voyages15 (à quoi fait pendant, en France, le développement des sociétés savantes et des revues où de nombreux récits de voyage sont publiés), le
B «

Des différentes races humaines» (1775), dans Emmanuel KANT, puscules sur l'histoire, éd. Philippe O

RAVNAUD, Paris, GF-Flammarion, 1990, p. 51 ; voir également, dans le même ouvrage, le texte sur la « Définition du concept de race humaine» (1785), en particulier p. 136. 9 Voir Jacqueline DUVERNAV-BoLENS, Géants patagons, Paris, Michalon, 1995, p. 263 et suiv. Les 10 BUFFON,De l'homme, éd. Michèle DUCHET, Paris, Maspero, 1971. 11 Voir l'article synthétique de Claude BLANCKAERT, Le système des races », dans Le X/xe siècle, Isabelle « POUTRINdir., Paris, Berger-Levrault, 1995, p. 21-41. 12 Voir Gugliano GLlOZZI,Adam et le Nouveau Monde, Lecques, Théétète, 2000. 13 Ainsi Louis FIGUIER,dans Les Races humaines, affirme-t-il clairement l'unité de l'espèce humaine, ce qui

ne l'empêche pas de dire que la « race blanche» (placée significative.ment en tête de son manuel) a donné naissance aux peuples « les plus civilisés» (Paris, Hachette, 1872, p. 40). À l'inverse, il reproduit de temps à
autre sans aucune distance critique des clichés ethnographiques récoltés chez tel ou tel voyageur, comme à

proposdes Kalmouks(appartenantau « rameau mongolique» de la « race jaune ») : « Chez ces tribus nomades,
l'adresse, la ruse, la friponnerie et le vol sont le fond de l'industrie », etc. (p. 242-243). À un siècle de distance, on est encore très proche du monogénisme eurocentrique de Buffon.
14

À titre d'exemple, on peut lire les pages que Claude Blanckaert consacre à

«

Broca lecteur de Darwin»
une nouvelle

dans Paul BROCA,Mémoires d'anthropologie, Paris, Jean-Michel Place, 1989, p. XI et suiv. 15 Voir Marie-Noëlle BOURGUETet Christian LICOPPE,« Voyages, mesures et instruments:

expérience du monde au Siècle des Lumières », Annales, 52e année, n° 5, septembre-octobre 1151. 9

1997, p. 1115-

Sarga

Moussa

monde paraît mieux caractérisé par la diversité de ses manifestations que par un quelconque principe unificateur. Dès lors, les «races» constituent un formidable élément de résistance à toute tentative d'uniformisation. Gautier, par exemple, ne cesse de célébrer le divers, au sens presque segalénien du terme. Le mot « race », sous sa plume, ne comporte le plus souvent aucune nuance de mépris, - tout au contraire, il sert parfois à dénoncer l'ethnocentrisme européen, comme lorsque le voyageur relate son arrivée à Alger, en 1845 : « Nous ail ions donc, au bout de quelques heures, être dans une autre partie du monde, dans cette mystérieuse Afrique, qui n'est pourtant qu'à deux journées de la France, parmi ces races basanées et noires qui diffèrent de nous, par le costume, les mœurs et la religion, autant que. le jour diffère de la nuit; au sein de cette civilisation orientale que nous appelons barbarie avec le charmant aplomb qui nous caractérise. »16 À l'époque romantique, les races constituent déjà,
pour certains auteurs, facteurs au Lamartine L'homme primitive, dans mythe peut n'est un principe explicatifs, du ainsi pas de description par «despotisme écrire, aussi dans éducable et dans exemple son oriental des groupes géographiques », si Voyage que répandu en Orient les humains, et de qui se substitue (pensons à j'ai la : « Plus Montesquieu à d'autres simplement Volney). politiques (1835) philosophes. après de la famille générale, (par exemple plus rarement, que

voyagé,
mœurs. constitution d'années

plus je me suis convaincu

que les races sont le grand secret de l'histoire
le disent agit toujours les habitudes et se manifeste morales à valeur de l'Histoire ou, beaucoup »18. l'idée de l'objet

et des

[...]
des milliers

le sang de la race, physiques de réflexions dans bénéfique mais

les formes l'occasion

ou de la ce soit à travers pour acquiert non leurs et

tribu.
sont pour affirmer

»17

Les voyages

dans l'Empire

ottoman,

où coexistent

une multitude

de peuples,

souvent célébrer

anthropologiques au cours 1820), « raciaux de mais vérité aussi

la permanence philhellène,

des identités les années des mélanges aussi en histoire

le courant

le caractère

En anthropologie,

et en littérature,

de « race» permettant

ainsi,
aptitudes

au cours

du

XIXe siècle,
les groupes leurs qualités

le

statut

incontestable d'une

seulement

de classer supposées,

humains, « innées

les distinguer

selon

». Elle fait

essentia/isation

d'une hiérarchisation racistes19. Bien avant les conflits brochure sur raciaux,

sur lesquelles s'appuieron~ Gobineau, on trouve des théories comme chez le médecin des physiologiques races

des discours sur l'inégalité humaines...

et des doctrines des races20 ou sur Edwards, (1829) dont exerça la une

William-Frédéric

les Caractères

16

Théophile
Alphonse

GAUTIER, Voyage en Algérie,
de LAMARTINE, améliore Voyage toutes 1840,

éd. Denise

BRAHIMI, Paris, La Boîte à Documents,
MOUSSA, Eusèbe Paris, Champion, 2000,

1989, p. 33-34.
p. 614 ; souligné en Orient jean-

17

en Orient, les races

éd. Sarga », écrit ainsi

par l'auteur. 18 « Le croisement (Paris, Claude
19 20

de SALLE dans voir les actes

ses Pérégrinations du colloque 1992.

Pagnerre CARPANIN Voir jean

et Curmer,

1. Il, p. 423). et jean-Michel

Sur cette

question,

Métissages,

MARIMOUTOU BOISSEl,

RACAUL T dirs.

(1. I), Paris,

L'Harmattan,

Voir Pierre-André

TAGUIEFF, La Couleur et le sang, Paris, Éditions Mille et une nuits, 1998. Victor Courtet (1813-1867), premier théoricien de la hiérarchie des races, Paris, PUF,

1972.

10

Introduction

influence considérable sur l'anthropologie contemporaine21, et même plus largement en littérature, comme le révèle cette remarque de Stendhal qui, en 1837, croit reconnaître «deux races d'hommes bien distinctes dans les rues de Dijon », les Kymris et les Gaëls22. C'est dans le même contexte qu'il faut situer les écrits des frères Thierry, qui réinterprètent toute l'Histoire de France, sous la Restauration, comme une « lutte de race» opposant les descendants des envahisseurs seconds étant considérés comme les autochtones travers le Tiers-État, aurait redonné une légitimité aux Celtes « gaulois », les la Révolution française, à On en retrouve également des échos chez Nerval, qui évoque dans Angélique « l'existence de races bien distinctes» peuplant le Valois et qui récuse l'idée que les Francs auraient totalement subjugué la Gaule23. Sans que ce type de discours impl ique forcément une vision polygéniste, il contribue à crédibiliser l'idée de race comme une essence, comme un marqueur d'identité physique et intellectuelle résistant aux évolutions de l'Histoire, enfin comme une forme de déterminisme conduisant parfois à légitimer la supériorité supposée de tel groupe humain sur tel autre. La périodisation retenue pour ce colloque permet de voir comment émerge peu à peu, au cours des XVIIIe et XIXe siècles, l'idée de race humaine, et d'examiner les impl ications idéologiques contenues dans ce terme. Elle permet aussi de s'interroger sur les ruptures ou les glissements sémantiques. Quel lien existe-t-il, par exemple, entre l'acception ancienne de lignée et l'acception moderne de type? Le pr€mier sens du mot «race» postule-t-il déjà la transmission héréditaire de certaines valeurs ou aptitudes (morales, intellectuelles...)? Autrement dit, la tradition aristocratique qu'incarne un Boulainvilliers, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècles contientelle en germe les composantes d'une pensée raciste à venir? D. Venturino montre, de façon polémique mais convaincante, qu'il s'agit là d'un cliché historiographique qu'il est bon de soumettre à un réexamen. S'il est vrai que la noblesse s'est toujours pensée comme supérieure, elle n'en est pas pour autant une essence: elle se mérite, et peut donc, au moins théoriquement, à tout moment se perdre24, - à la différence des caractéristiques « raciales» censées échapper aux aléas de l'Histoire. S. Rémi-Giraud arrive de son côté, par une analyse diachronique des dictionnaires, à un résultat analogue sur le plan lexicographique: même si l'on peut trouver des exemples
21

«franks» auxquels populaire.

Jean GAULMIER,dans son édition des Œuvres de GOBINEAU, va jusqu'à
de toute 1. I [1983], la littérature p. 1283). d'anthropologie historique et sociale

dire de cet ouvrage
du siècle» (Paris,

qu'il semble
BibI.

être « à l'origine de la Pléiade,
22

Gallimard,

Mémoires d'un touriste (1838), dans STENDHAL, Voyages en France, éd. Victor DEL UTTO, Paris, Gallimard, BibI. de la Pléiade, 1992, p. 62. 23 Gérard de NERVAL,Les Filles du feu, éd. Jacques BONY, Paris, GF-Flammarion, 1994, p. 134-135 et note

47.
Il semble bien, cependant, que le discours nobiliaire de la fin de l'Ancien Régime se soit appuyé sur les travaux de Lavater pour réaffirmer son identité menacée. Jean-Luc CHAPPEY,se référant à Pierre SERNA(<< Le noble », dans Michel VOVELLE dir., L'Homme des Lumières, Paris, Seuil, 1996), parle ainsi de « captation de la physiognomonie par l'idéologie nobiliaire» (La Société des Observateurs de l'homme (1799-1804), Paris, Société des études robespierristes, 2002, p. 348).
24

11

Sarga

Moussa

précoces de la notion de race-type, la race-lignée obéit à un fonctionnement conceptuel et linguistique différent (la première impl iquant une relation d'inclusion fondée sur le mode de l'être, la seconde une relation partie-tout se fondant sur la notion d'avoir), et il paraît abusif d'établir une continuité, a fortiori un lien de cause à effet, entre l'une et l'autre. Cela ne veut bien sûr pas dire que les Lumières aient échappé aux préjugés ethnocentriques. Chez Prévost, chez Jaucourt, chez Rousseau Iui-même, le chant des « Sauvages» est une musique monotone et disharmonieuse, une sorte de bruit intraduisible dont les Hottentots (et à travers eux l'ensemble des peuples africains) seraient une incarnation exemplaire (A.-M. Mercier-Faivre). Mais c'est surtout dans la seconde moitié du XVIIIesiècle que se met en place un discours proprement racialiste. Si, comme le montre G. Benrekassa, les Lumières ne sauraient être accusées globalement d'ethnocentrisme (Diderot n'échappe-t-i I pas bien souvent à ce soupçon ?), il n'en reste pas moins que Voltaire, par antichristianisme, refuse la conception biblique d'une humanité issue d'un seul homme. Il est donc fondamentalement polygéniste, comme le prouve sa conception des Noirs qu'il croit une espèce à part; quant à Buffon, qui est au contraire monogéniste, son tableau des différentes « races» (ou «variétés ») humaines implique néanmoins une hiérarchie en faveur des Blancs U.-M.Moureaux). Des encyclopédistes à Raynal, comme le montre M. Brot, on observe un intérêt croissant pour la couleur de la peau, qui suscite un débat sur l'origine de celle-ci (le climat peut-il la déterminer? est-elle héréditaire ?). Un voyageur comme Volney est particulièrement sensible à cette question, mais son cas illustre aussi, de façon exemplaire, le risque de toute généralisation hâtive: en tant qu'idéologue, il est amené à creuser les différences «raciales» en les mettant en relation avec les formes de gouvernement, d'environnement, etc. ; mais en tant qu'homme des Lumières acquis aux idées qui seront celles de la Révolution, il défend aussi un universalisme qui nuance fortement les conséquences d'une raciologie différentialiste (S. Messina). Cette tension est d'ai lieurs également perceptible dans les pièces de théâtre de la fin du XVIIIesiècle: si la figure du Noir et du Juif obéissent à une racialisation croissante, on trouve aussi, par exemple chez Pigault-Lebrun, le cas d'un esclave revendiquant, tel un nouveau Moïse, la liberté pour son peuple (Y. Ehrenfreund). De son côté, C. Blanckaert examine le rôle capital des philosophes et naturalistes allemands (en particulier Blumenbach, avec son concept de Bildungstrieb, «force formatrice », sur lequel Kant s'appuyera pour développer sa propre réflexion sur le caractère «prédéterminé» de chaque race humaine, adaptée à telle ou telle aire climatique), dans le passage, au tournant du siècle, d'une raciologie monogéniste à une raciologie polygéniste (Cuvier, Quatrefages, Broca). L. Rignol rappelle toutefois que parmi les disciples du docteur Gall, de nombreux phrénologistes restent monogénistes; mais ils contribuent à imposer un paradigme raciologique qui veut lire dans le corps même des hommes, en l'occurrence dans la forme du crâne, censée 12

Introduction

refléter la différence de conformation

du cerveau selon les « races », les signes de leurs

différentes aptitudes intellectuelles. Ce paradigme ne se répand pas de la même façon, ni au même rythme, suivant les domaines du savoir envisagés. Alors même que l'Orient est à la mode, et que la diversité des costumes (bien souvent réduite par les voyageurs à un simple élément pittoresque) renvoie à une pluralité de groupes ethniques et religieux (P. Miche!), le mot race est absent des almanachs populaires XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle; du type Messager boiteux, à la fin du mais H.-j. Lüsebrink montre que la

construction des identités européennes, à cette époque, passe bien souvent par la représentation dévalorisante de l'Oriental et qu'elle constitue le substrat nécessaire à la formation d'un imaginaire racial destiné à triompher au XIXe siècle. Il en est d'ailleurs de même avec le Magasin pittoresque, créé dans les années 18jO par le saint-simonien Édouard Charton, et qui contient de nombreux récits, souvent illustrés, de voyageurs comme Dumont d'U rvi lie (M.-L. Aurenche). Si la littérature populaire n'enregistre qu'avec un certain retard, dont il ne faut pas s'étonner, les nouvelles théories raciologiques, celles-ci sont en revanche suffisamment répandues sous le Second Empire pour permettre une projection du modèle biologique sur l'axe temporel: «ta race est de 89, le Moyen Âge est l'étranger », écrit Michelet dans La Bible de l'humanité (1864), laquelle propose une relecture de l'Histoire à l'opposé de la vision universaliste d'un héritier des Lumières comme Dupuis, pour qui rien ne change fondamentalement, dans l'espace comme dans le temps, en matière de rei igion ou de mythes (C. Rétat). Mais ce basculement vers une conception différentialiste de l'homme est parfois sensible beaucoup plus tôt. Une incursion dans le domaine de la culture écossaise de la fin du XVIIIe siècle (S. Sebastiani) illustre ainsi la vigueur et les enjeux européens des théories polygénistes naissantes, chez Lord Kames et john Pinkerton, celles-ci s'appuyant sur un imaginaire ossianique pour légitimer, fût-ce de manière contradictoire, la permanence et la supériorité supposées d'une identité ethnique. C'est donc aussi la question des identités collectives qui se joue à travers celle des races humaines, comme le montre la contribution de L. Pfeiffer sur la période de l'occupation britannique, - Swinburne, par exemple, postulant la « proximité de sang» entre Anglais et Écossais, tandis qu'à la même époque, un historien comme Dilke prône l'abandon des colonies au motif qu'une « unité saxonne» serait impossible à réal iser. Cependant, d'une manière générale, colonialisme et racisme font bon ménage. Si Maupassant, dans ses récits de voyage au Maghreb, n'est pas tendre avec les colons, l'image qu'il donne des juifs orientaux annonce le climat d'antisémitisme violent de l'affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle (M.-C. Schapira). Quant aux Noirs, ils sont depuis longtemps l'objet d'un discours stéréotypé qui les réduit à des «sauvages », voire à des créatures plus proches de l'animal que de l'homme, - d'où l'existence (et le succès) de ce que P. Blanchard et S. Lemaire ont appelé les «zoos humains », dans

13

Sarga

Moussa

lesquels on venait admirer en famille, au début du xxe siècle, des «indigènes» africains exhibés dans des villages reconstitués pour les visiteurs européens. À cette époque, l'idée de race n'est plus seulement l'objet de spéculations réservées à une élite « savante». Elle s'inscrit désormais dans une véritable idéologie, le racisme, dont l'auteur de l'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855) est assurément le représentant le plus connu; P.-L. Rey nous apprend que son modèle de la hiérarchie raciale perdure dans un texte inédit rédigé par Gobineau une vingtaine d'années plus tard, L'Ethnographie de la France, où il continue de prôner la supériorité des Aryens malgré les nombreuses incohérences de son propre système, qui repose sur l'hypothèse d'une dégénérescence progressive de l'homme au cours de l'Histoire. Renan partage-t-il avec Gobineau la même vision raciste? L. Rétat le conteste fermement, bien que ces deux noms aient été souvent associés. Il est certain que le

premier s'intéresse surtout aux « races linguistiques», écartant par là même le critère
biologique employé par le second. On rappellera toutefois, avec M. Olender, que Renan n'a pas hésité, certes dans un esprit revenchard après l'agression de la Prusse en 1870, à justifier « la conquête d'un pays de race inférieure par une race supérieure »25. Que le critère identitaire soit fondé sur la langue (ou la religion, ou la culture) plutôt que sur des caractéristiques physiologiques supposées ne le rend pas meilleur s'il reproduit un même schéma hiérarchique conduisant au rejet de l'autre. Sur ce point au moins, il semble bien qu'il y ait eu, parfois, convergence entre les deux hommes. Au cours du XIXe siècle, l'idée de race investitégalement le champ littéraire,et à ce titre elle constitue une matière de rêve pour de nombreux écrivains. Ainsi Flaubert faitil sur le tard un certain nombre de lectures philosophiques (Spinoza, Haeckel, Spencer) qui l'amènent à défendre (contre Du Camp) l'intérêt de la théorie darwinienne de l'évolution26, tout en infléchissant le terme de race dans le sens d'une filiation plus intellectuelle que biologique; mais déjà tout jeune, le fiIs du docteur Flaubert pouvait avoir eu connaissance du transformisme, comme le suggère S. Dord-Crouslé en mettant en relation avec Lamarck un récit de 1837 (Quidquid volueris) où il est question d'un « métis de singe et d'homme ». Sans avoir forcément les mêmes références savantes, d'autres auteurs contemporains ont également pris position sur la question de l'évolution de l'espèce humaine. Émile Souvestre, par exemple, qui a consacré de nombreux articles aux Indiens d'Amérique, a aussi rédigé des nouvelles et des romans où sont mis en scène les contacts entre différents peuples; partisan du progrès et de l'accès de tous à la « civilisation», l'auteur du Monde tel qu'il sera (1845) n'en condamne pas moins, contradictoirement, les mélanges raciaux (B. Plotner). Parallèlement aux théories sur 1'«hérédité» dont on connaît l'importance chez Zola, la hantise d'une décadence issue
25 Maurice OLENDER,Les Langues du Paradis, Paris, Seuil/Gallimard, 1989, p. 87. 26 Darwin a souvent été mal compris ou instrumentalisé au point d'en être totalement dénaturé, malgré son monogénisme déclaré et ses prises de position anti-escalvagistes. Sur ce point, voir Patrick TORT, Darwin et le darwinisme, Paris, PUF, 1997, p. 64 et suiv.

14

Introduction

du métissage est de plus en plus répandue à la fin du XIXesiècle, comme on le voit avec la contribution de M. Fontana consacrée à la notion de cosmopol itisme chez Bourget(qui lui oppose une hypothétique pureté « raciale» ou culturelle), et rares sont ceux qui prennent le risque de célébrer leurs origines mêlées, comme le fait George Sand dans sa correspondance ou dans Histoire de ma vie en célébrant les mariages entre le peuple et l'aristocratie, établissant du même coup une équivalence symbolique entre « race» et « classe sociale» (Ph. Régnier). Toutefois, dans la fiction, le discours raciologique est souvent complexe et ambivalent. Comme le montre C. Saminadayar, il n'est pas possible de réduire

SaJammbôà un récit historique « à la Thierry» : en choisissant pour objet principal la révoltedes mercenaires,Flaubertsubvertit le schéma du conflitde deux « races» et fait
de Carthage une ville qui repose elle-même sur une multitude de ségrégations internes. Quant au Voyage en Orient de Nerval, l'épisode du marché aux esclaves révèle certes un rejet premier du corps noir, mais aussi une certaine fascination pour cette même altérité et une conscience de la relativité des critères esthétiques, - ce qui n'est guère le cas avec Rider Haggard, auteur anglais de romans d'aventures qui illustrent à l'inverse la prégnance d'un discours proprement raciste dans la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle (G. Barthèlemy). Ce discours fait d'ailleurs l'objet d'emplois très diversifiés, comme on le voit dans la contribution d'Ho Millot sur Maurras et l'École romane, laquelle stigmatise, au tournant du siècle, les nouveautés formelles introduites dans la poésie française comme une forme de «barbarie»
étrangère (notamment à cause de l'origine belge des symbolistes),

-

la critique littéraire

adoptant ainsi une posture à la fois nationaliste et ethniciste à l'égard de courants esthétiques jugés d'autant plus dangereux qu'ils sont accusés de corrompre la culture française de l'intérieur et de produire une littérature de « métèques ». On peut dire qu'au début du Xxe siècle, la notion de race implique de plus en plus souvent une dimension proprement raciste, ce qui n'était pas forcément le cas à la fin du XVIIIe siècle, même si tout ethnocentrisme est loin d'être absent chez un monogéniste comme Buffon. Le XIXe siècle aura été celui de l'affirmation du polygénisme,qui a donné un cadre conceptuel et une légitimité« scientifique» à l'idée d'une hiérarchie raciale aux conséquences historiques désastreuses. La littérature, quant à elle, ne s'est pas toujours contentée de répercuter tel ou tel discours racialiste. Elle l'a aussi inséré dans un contexte fictionnel qui lui donne un autre statut énonciatif, non réductible à l'affirmation d'un simple «message» idéologique. Si elle n'a pas forcément constitué un espace de contestation, elle a néanmoins joué, par sa nature fondamentalement dialogique et par sa capacité à intégrer des énoncés multiples, parfois ambivalents, un rôle d'ouverture, de questionnement, et parfois d'ébranlement de l'idée de race. On a souhaité, par cette approche interd isciplinai re, replacer dans son contexte historique une notion fondamentale, aux XVIIIe et XIXe siècles, pour comprendre comment la société française (et avec elle l'Europe) a construit ses autres et s'est du 15

Sarga

Moussa

même coup définie elle-même. S'il faut toujours se garder des anachronismes et des conceptions téléologiques faciles, il n'en reste pas moins que le discours raciologique de cette époque a fait une place de plus en plus grande au caractère déterministe des

paramètres « raciaux», niant du même coup les facteurs historico-culturelset privant l'individu de sa liberté au profit d'un être purement « biologique» qui relève pour
nous, aujourd'hui, d'un imaginaire scientifique. C'est donc, cela va sans dire, à une analyse critique de l'idée de race qu'invitent les pages qui suivent.

16

I.

LA RACE A VANT LA RACE

Race et histoire. Le paradigme nobiliaire de la distinction sociale au début du XVI/le siècle
Diego VENTURINO

Les horreurs de la seconde guerre mondiale ont modifié le regard des philosophes et des historiens sur le racisme. Face à l'innommable, la raison vacillante a cherché des responsables à la hauteur de la tragéd ie. La culture occidentale dans son ensemble a été flagellée: la haine de l'Autre, barbare sauvage ou roturier, n'a-t-elle pas été le lot de la plupart des maîtres à penser de l'O~cident, depuis Aristote jusqu'à Voltaire? Cette vision de l'Occident comme pathologie de l'histoire universelle a suscité un questionnement sur les racines anciennes et modernes du phénomène. Des recherches bien informées ont éclairé les présupposés anthropologiques et scientifiques du racisme du XIXe siècle: nous savons désormais que la question fondamentale du polygénisme et du monogénisme, de la pluralité ou de l'unité de la souche humaine originaire, a été posée à partir des débats sur la place à attribuer dans l'univers humain aux populations du Nouveau Monde, sans oublier le développement d'une rationalité classificatoire des sciences humaines à l'époque des Lumières. Le versant social et politique de l'histoire du racisme a également été exploré. Les formes pré révoIution naires de justification de l'inégal ité sociale ont été prises à partie: ne font-elles pas appel au sang, à la pureté des races, au droit du plus fort, thèmes précurseurs du mal absolu? En effet, depuis le XIXe siècle, on a évoqué dans tous les manuels de pensée sociale et politique un racisme nobiliaire ou aristocratique, d'origine française, issu de l'élaboration au début du XVIIIe siècle d'une notion de race noble, issue des conquérants germaniques du ve siècle, opposée à une race ignoble, roturière, héritière du sang des Gaulois défaits et réduits en esclavage. Cette catégorie de racisme aristocratique semblerait expl iquer certaines attitudes nobiliaires: l'insist~nce sur la pureté du sang des bonnes races, l'horreur de la mésalliance, la prétention d'être les maîtres par droit de naissance, sans oublier certaines exemptions fiscales dont les nobles bénéficiaient. Comment douter que des telles gens ne fussent racistes?

Diego Venturino

Pourtant, il s'agit d'un cliché historiographique dont je me propose de montrer la genèse et le fonctionnement. La théorie nobiliaire de la hiérarchie sociale et de la race noble, c'est-à-dire de la famille noble et de l'hérédité des vertus et des privilèges, appartient à un univers de pensée inégalitaire étranger au paradigme du racisme biologique et essentialiste. Au XVIIIe siècle, aucun noble n'a jamais prétendu descendre en ligne directe et exclusive des Francs conquérants1; même après Boulainvilliers, les auteurs les plus connus comme Du Buat-Nançay ou, beaucoup plus tard, Montlosier, élaborent bel et bien l'idée d'un conflit sévère entre noblesse et roture, dont l'origine cependant est moins la conquête que l'époque post-féodale2. C'est plutôt la pensée révolutionnaire et romantique (Sieyès, Thierry et Guizot) qui attribua à la noblesse une philosophie de l'histoire agressive, celle de la lutte des nations et des races-ethnies, afin de mieux justifier par simple renversement de l'argumentation sa liquidation comme groupe social. Le célèbre passage du Qu'est-ce que le Tiers-État? fait surgir un ennemi idéal, d'autant plus facile à combattre qu'on lui attribue des propos qui ne lui appartiennent pas: Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conserventla folle prétentiond'être issuesde la race des conquérantset d'avoir succédé à leursdroits? Lanation,alors épurée, pourrase consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croirecomposée que des descendantsdes Gaulois et des Romains3. Cette idée effrayante d'une nation épurée se retrouve exclusivement sous la 'plume de Sieyès; pour les théoriciens nobiliaires elle aurait été dépourvue de sens, et pour cause: ceux-ci appartenaient moins à la race des Gobineau qu'à celle des Montesquieu et des Tocqueville. Augustin Thierry, Arthur de Gobineau, Gyorgy Lukacs et les autres

À l'origine, il y a un compte rendu. En 1820, le jeune Augustin Thierry (il n'a que 25 ans), publ ie dans le Censeur Européen quelques réflexions à propos d'un livre récent sur les États-Unis d'Amérique4. Thierry fait l'éloge de ce pays « où se rencontrent
Aucune synthèse ne fait le point des débats autour des prétentions et nobiliaires au XVIIIe siècle. En guise d'exemple, voici les propos tenus par le vicomte Alès de CaRBET dans son Origine de la noblesse françoise, Paris, Desprez, 1766, où il nie tout fondement biologique originaire de la supériorité nobiliaire: «en conservant à la vraie noblesse le rang et les distinctions qui lui appartiennent, je suis bien éloigné de regarder le reste des citoyens comme issus d'un sang vil, et, en quelque sorte, encore souillés de la tâche de l'esclavage. [...] J'espère faire voir que non seulement parmi la bonne bourgeoisie, mais dans le peuple même, grand nombre de famille ont joui de l'avantage immémorial de la liberté; et que plusieurs peuvent partager avec les plus illustres, celui d'être issus, non seulement des anciens nobles, Gaulois ou Romains, mais même du sang de ces braves Francs, leurs vainqueurs et conquérants des Gaules» (p.14-15). 2 Comte de MONTLOSIER, e la monarchie française, Paris, Nicole, 1814. D 3 E. SIEYÈS, u'est-ce que le Tiers-État ?, chapitre 2. Q 4 « Sur l'antipathie de race qui divise la nation française. À propos de l'ouvrage de M. WARDEN, intitulé: Description statistique, historique et politique des États-Unis de l'Amérique septentrionale» publié dans le Censeur Européen du 2 avril 1820 (voir Dix ans d'études historiques, Paris, Tessier, 2e éd., s.d. [1836], p. 258265).
1

20

Le paradigme

nobiliaire

ensemble rei igions fraternité la mer « imprégné

toutes les races humaines, toutes les mœurs, toutes les langues, toutes les et où les hommes ne savent jeter les uns sur les autres que des regards de et d'amour», un pays qui jouit d'un bonheur parfait parce qu'il a su rejeter à la nation qui s'y prétendait maîtresse », à savoir l'Angleterre. Thierry est déjà par deux idées qu'il avait trouvées, dès 1817, en étudiant Hume et l'histoire

de la conquête normande de l'Angleterre: les races, au sens vague de groupes cohérents par leur origine géographique, leurs mœurs, leur langue, leur religion, sont des entités historiques dont l'affrontement est une des clefs interprétatives de l'histoire universelle; ces affrontements prennent, parfois, la forme de la conquête d'une race sur une autre et de l'asservissement des vaincus. Si cela se réal ise, comme dans le cas de l'Angleterre et de la France, le seul moyen pour rétablir un droit unique est l'élimination sociale de la race-nation conquérante: lieux communs qui circulaient dans les milieux des jeunes historiens libéraux de la Restauration, tel Guizots. Comme lui, Thierry était persuadé que la Révolution française, en rétablissant l'égalité des conditions, avait vidé un différend séculaire entre les Francs et les Gaulois, les nobles et les roturiers. C'est en quelque sorte une fin de l'histoire : la France, enfin unifiée, n'aurait plus dû connaître de luttes sociales fondées sur l'injustice primitive de la conquête. En tuant les statuts nobles et roturiers, la Révolution avait fait naître les Français. Quelle ne fut pas sa déception, et j'en reviens au compte rendu sur le livre de Warden, en découvrant que l'ancienne noblesse, à travers la plume de Montlosier, avait osé revendiquer ses origines franques et un retour pur et simple aux rapports d'asservissement autorisés par la conquête. Face au modèle heureux donné par le melting pot américain, Thierry constate la triste situation d'une France qui ne parvient pas à se réconci lier:

Nous croyons être une nation, et nous sommes deux nations sur la même terre, deux
nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets: l'une a autrefois conquis l'autre [ ]. Il faut le dire car l'histoire en fait foi: quel qu'ait été le mélange physique des deux races primitives, leur esprit constamment contradictoire a vécu jusqu'à ce jour dans deux portions toujours distinctes de la population confondue. [...] C'est par lui [l'esprit de conquête] que les distinctions des castes ont succédé à celles du sang, celles des ordres à celles des castes, celles des titres à celles des ordres. La noblesse actuelle se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du XVIesiècle; ceux-là se disaient issus des possesseurs d'hommes du XIIie, qui se rattachaient aux Franks de Karle le Grand, qui remontaient jusqu'aux Sicambres de Chlodowig. On ne peut ici contester que la filiation naturelle, la descendance politique est évidente6.

Les responsables de cette abomination historiographique et politique sont les susdits Montlosier et Boulainvilliers, à qui Thierry attribue des propos dûment mis entre guillemets, comme s'il s'agissait de citations. En particulier, Boulainvilliers aurait
5 «

La révolution a été une guerre, telle que le monde
en contenait
elle décisive a été livrée: s'appelle la Révolution

la connaît
(F. GUIZOT,

entre peuples étrangers. Depuis plus de [...] De nos jours une
de la France, Paris, Du gouvernement

treize siècles la France
bataille

deux, un peuple vainqueur

et un peuple vaincu.

Ladvocat, 1820, p. 1). 6 A. THIERRY, « Sur l'antipathie

des races », op. ciL, p. 258-259

et 262-263.

21

Diego

Venturino

écrit: «Nous sommes, sinon les descendants en ligne directe, du moin$ les représentants immédiats de la race des conquérants des Gaules; sa succession nous appartient, la terre des Gaules est à nous7. » Boulainvilliers n'a jamais tenu ce genre de propos, parfaitement suicidaires pour son propre groupe social, car toute prétention fondée uniquement sur la force et la violence permet aux ennemis, en cas de changements des rapports de force, de renverser le raisonnement, ce qui se passe justement à la fin du XVIIIe siècle8. D'ailleurs, Thierry lui-même se rend compte que les nobles germanistes, notamment Boulainvilliers, n'entendaient pas établir une filiation biologique, synthétisée par la référence à la pureté du sang, mais une filiation politique: ce que Thierry appelait la lutte des races était plutôt une lutte de principes politiques et juridiques, celui de la hiérarchie des conditions et des corps contre celui de l'égalité des sujets et des individus, lutte incarnée par des groupes sociaux aux contours biologiques très incertains et, en tout cas, aux confins largement osmotiques. Dans des ouvrages comme les Récits des temps mérovingiens ou l'Histoire du Tiers État, Thierry montre bien que le mélange des races se fait dès le xe siècle et constitue une seule nation française, traversée par des confl its d'intérêt et de pouvoir, certes, mais non par des conflits de race au sens biologique du terme. Pourtant les jeux étaient faits: l'autorité du grand historien avait transformé les propos rapides d'un compte rendu en vulgate, inlassablement répétée depuis. Et ceci en dépit de l'accueil plutôt froid que Boulainvilliers reçoit de certains théoriciens français du racisme au XIXe siècle. En effet, Victor Courtet (1813-1867), qui entend donner un contenu biologique à la théorie des races de Thierry, ignore tout par ailleurs des œuvres du comte normand9. En revanche, Gobineau se penche sur son supposé ancêtre noble. Comment réagit-il, en effet, à la notion de race nobiliaire? Les références à Boulainvilliers sont peu nombreuses, brèves et toujours négativeslO. Font exception plusieurs pages inédites, publiées en 1910 par L. Schemann, destinées à la préface de la seconde éd ition' de I' Histoire de Ottar jarfl1. BoulainviIliers et Montlosier - écrit Gobineau - définissent la noblesse comme antiquité de race, ce qui ramène son

origineà la conquête franque sur les Gaulois:
en conséquence être noble, vraiment noble, c'est être de race franke, de là vainqueur, de là conquérant, et du poids de tous les droits, peser sur le vaincu. Telle fut l'idée nouvelle, très nouvelle mise en avant par M. Boulainvilliers, reprise par M. de Montlosier et qui agita jusqu'à la rage les historiens libéraux. Mais M. de Boulainvilliers n'était charmé que du fait de la victoire des Franks; il ne supposait pas à ceux-ci d'autre mérite; mais il
7 B

Ibid., p. 260. H. A. ELLIS, Boulainvilliers
Le ragioni Victor della

and
tradizione, (1813-1867), des

the

French
Florence, premier Paris,

Monarchy,
les Letterre, théoricien Plon, passim. Frommann, 1869, références

Ithaca,
1993.

Cornell
des

University
races, sur Paris,

Press,
PUF,

1988;
1972,

D. VENTURINO,
9

J. BOISSEL,

Courtet Histoire

de la hiérarchie 1. 1, p. 246; voir 1910,

ch.3.
10 dans A. de GOBINEAU, Revue provinciale, Perses, Pour « Études les municipalités» de la pensée 1, 1848, p. 110. d'autres J. BUENZOD, p. 475-477. La formation

de Gobineau, Paris, Plon, 1869, Paris, Nizet, 1967, 11 L. SCHEMANN, Gobineaus Rassenwerk, Stuttgart,

22

Le paradigme

nobiliaire

n'avait pas la moindre notion de l'idée de race, noide la prépondérance d'une race sur les autres encore bien moins; mais il voulait ne pas douter que les Franks étaient tous d'un côté, c'est-à-dire dans l'ancienne noblesse et les gallo-romains tous de l'autre peuple, bourgeoisie, noblesse de création royale [...] ; bref, il mit le premier pied sur l'idée de race, n'avança pas le second et resta tête-à-tête avec cette donnée insoutenable: la vraie noblesse représente la race conquérante. [...]. Sans être aussi dur pour les Ducs et Pairs que le furent les Parlements dans leurs pamphlets, on peut très bien admettre qu'ils représentaient la faveur plus que la naissance et la thèse de M. de Boulainvilliers et de M. de Montlosier se trouva fausse; pourtant, elle valait beaucoup. Elle contenait le germe de l'idée de race et mettait à néant toute prétention royale à valoir plus que comme distributrice d'avantages, de faveurs et de rangs. [...]. Si la théorie de M. de Boulainvilliers avait dû faire fortune de son temps, résolu qu'il était à rejeter toute noblesse nouvelle, il est pourtant fort à croire qu'il aurait tenu bon au système étriqué des généalogistes et baissé la tête devant les arrêts de dérogeance. Il aurait beaucoup cru aux familles éteintes. Il n'aurait pas vu que les liens de consanguinité, quoiqu'en pût dire la loi normande, se continuaient et produisaient leurs pleins effets au-delà du Ville dégré, bref sa noblesse française, comme il la concevait, n'eût été qu'un faisceau d'un très petit nombre de familles, très fières de compter dans une élite si restreinte, mais pas très assurées après tout de leur origine franke12. Le « germe car les Francs biologiques différentes des Ducs valeur au-delà étriqué résignation ininterrompus et de vérité Boulainvilliers occasion déclarer sur conceptuelle superficielle généalogie perdue de étrangers des entre du premier raciste placée les contenus l'inégalité de l'idée au sens cultures et Pairs alors empiriste d'une certaine depuis de toute (qu'il où de race» pouvait qu'il chez dont Gobineau, Boulainvilliers parle le premier, le second qui place acharné, raciale et d'établir ce qui, pour Boulainvilliers Gobineau unique lorsqu'il comte sur étant normand, cette que est inutilisable ne pour voit sont expliquer en revanche de remonter. des liens de est Gobineau, considère Thierry) s'interroge sur Boulainvilliers ambiguïté. sur une libérale13. pour Gobineau, des l'existence clairement ainsi la généalogie consanguinité le « système de validité la pensée comme précisément il ne peut dans La abusive Même que filiation d'une un de une sur les l'Essai races de la

et les Gaulois, humaines.

nullement Boulainvilliers

le postuler

par erreur

du côté que sa

en est l'adversaire de la théorisation vis-à-vis chronologique Mais, l'historien

politique

antidespotique d'historien limite

de Boulainvilliers

de l'impossibilité

la conquête. », est pour notion ne cite politique. jamais, raciste; idée humaines deux sous

des généalogistes

la condition

En somme,
sa source cependant, de en race dit n'est du

de la pensée la soi-disant au racisme. races ces

Le silence auteurs le parrainage

de Gobineau long fondée inévitable,

connaissance

et sur son corollaire

la construction

de l'historiographie

12 Ibid. 13 Par exemple A. COMBRIS, Philosophie des races du comte de Gobineau, Paris, Alcan, 1937, consacre La son premier chapitre aux antécédents de la pensée de Gobineau et évoque Hotman et Boulainvilliers, comme si la filiation allait de soi (p.13-39). Sa source unique, citée comme telle, est Thierry. Quelques décennies après, J. BUENZOD, dans La Formation de la pensée de Gobineau, reproduit le même cliché: pour prouver que l'influence de Boulainvilliers sur Gobineau

l'impérialisme. J. Le comte de Gobineau
aux pages 4-22 une paraphrase

est évidente (p. 234), elle renvoie à E. SEILLlÈRE, Philosophie La de et l'arianisme historique, Paris, Plon-Nourrit, 1903, où l'on trouve de la pensée de Thierry sur le sujet. 23

Diego

Venturino

des plus influencer
« une sorte

grands historiens par les ouï-dire:
de Gobineau avant

du xxe siècle, dans La Société
la lettre

le médiéviste Marc Bloch, s'est laissé féodale, il définit Boulainvilliers comme
expl ication ou citation
14.

», sans autre

Au cours de la première moitié du xxe siècle, pl usieurs ouvrages de nonspécialistes de l'Ancien Régime colportent les mêmes lieux communs15, relayés après la guerre par de grands intellectuels engagés dans les débats sur les origines du racisme et de l'i rrational isme occidental. Pour Hannah Arendt, Boulainvilliers avait proposé à la noblesse de rompre tout lien avec la nation française actuelle, de revendiquer un droit exclusif au pouvoir fondé sur la conquête, s'opposant en même temps à la nouvelle idée nationale propre à la bourgeoisie montante du Tiers-État. Autrement dit, « Boulainvilliers préparait son pays à la guerre civile» ; en ce sens, il mettait en application les idées politiques de Spinoza, notamment le rapport entre droit et force. Le comte de Saint-Saire annoncerait la logique du racisme impérialiste des XIXe et xxe siècles16. Reconstruction fantaisiste qui n'est confortée par aucun apport documentaire. Si H. Arendt cautionne le versant libéral, G. Lukacs, lui, dans sa Destruction de la raison de 1953, occupe le versant marxiste. Se limitant à répéter, presque mot pour mot, Thierry, Lukacs adapte la prétendue théorie des races de Boulainvilliers à son interprétation de l'émergence de l'irrationalisme aux XIXe et xxe siècles17. En particulier, Lukacs donne au terme race le sens courant qu'il pouvait avoir de son temps, abusant ainsi à la fois du lexique de l'Ancien Régime et de celui de Thierry luimême; en outre, il fait de Boulainvilliers le théoricien d'une « crise de la civilisation », thème spenglerien plutôt surprenant sous la plume d'un contemporain de Racine et de Fontenelle. Après Lukacs, Louis Dumont ne parvient pas non plus à se libérer du principe d'autorité et interprète la théorie des races nobiliaires comme le signe de la crise de la représentation traditionnelle et holiste des ordres ou états de la société d'Ancien Régime, plaçant Boulainvilliers à l'origine du racisme européen, sans plus de
précisions textes revanche,
14
15 18.

H. Arendt, dont ils André
Bloch,

G. Lukacs, parlent. Devyver,

L. Dumont Tous ont anthropologue

ne montrent travaillé sur belge

aucune des sources d'orientation

connaissance de seconde marxiste,

directe main. publie

des En

en 1973

La Société féodale (1939), Paris, Albin Michel, 1982, p. 12. de l'impérialisme, op. cil. ; Th. SIMAR, Étude critique sur la formation de la doctrine des races au xVllr siècle et son expansion au XIXe siècle, Bruxelles, Lamertin, 1922 ; J. BARZUN, The French Race, New York, Columbia University Press, 1932; Dorit DREWS, « Das frankisch-germanische Bewusstsein des franzôsischen Adels im 18. Jahrhundert», dans Historische Studien, Heft 368, Berlin, 1940.
Marc E. SEILLlÈRE, La philosophie
16

H. ARENDT, Origin of Totalitarianism, New York, 1951 (trad. fr., 1. 2. : L'Impérialisme, Paris, Fayard, The
p. 74 et suiv.). G. LUKAcs, p. 234). Die Zerstorung der Vernunft, (trad. fro La destruction de la raison, Il, Paris, l'Arche, 1958-

1982, 17 1959,
18

L. DUMONT, « La maladie
Paris, Seuil,

totalitaire.

Individualisme

et racisme

chez

Adolf Hitler », dans Essais sur

l'individualisme,

1983,

p. 163-164.

24

Le paradigme

nobiliaire

un ouvrage dans lequel il se propose d'étayer la catégorie de racisme nobiliaire par l'étude des sources primaires19. Il réalise une somme de plus de 500 pages, riche en textes inédits et en références bibliographiques. Le poids du volume a emporté l'adhésion des spécialistes du racisme du XIXe et du Xxe siècles; les historiens modernistes, en revanche, ont réagi de manière de plus en plus réservée au fil des décennies, à mesure que de nouvelles recherches sur l'idéologie nobiliaire et sur la notion de race voyaient le jour2o. L'essentiel de leurs critiques porte sur l'abus de l'anachronisme et de l'histoire rétrospective. La notion de race des théoriciens du XVIesiècle est vue par Devyver à la lumière des idées racistes des XIXeet XXesiècles; la référence au sang des contemporains de Montaigne et de Racine prend la même signification qu'à l'époque de Pasteur; Boulainvilliers, Spengler et des thuriféraires nazis se retrouvent dans une même note, faisant bon ménage autour de la conception des risques de la décadence du sang noble, équivalent du sang germanique21; le paisible Fénelon et le hargneux duc de Saint-Simon, sourcilleux défenseurs des bonnes races nobles, deviennent les précurseurs du racisme européen. Une lecture simpliste et insensible au contexte historique des idées analysées, précipite l'ensemble de la culture nobiliaire dans le giron du racisme. Dans son cours au Collège de France de 1976, publié en 199722, Foucault luimême relance la théorie d'une origine nobiliaire de la théorie de la guerre des races. À la différence de ses prédécesseurs, il a lu une partie significative des ouvrages de Boulainvilliers, qu'il cite à peine à vrai dire, mais son point de départ demeure Thierry et l'idée d'un confl it entre conquérants et conquis qui traverse aussi bien l'histoire anglaise que française. Par ce biais, Foucault cherche les premières élaborations d'une théorie de la guerre sociale qui ferait l'économie de toute conception juridique du pouvoir et décrirait ce dernier comme pure relation de force. Boulainvilliers, lecteur pas très original de Tacite, devient pour Foucault un des inventeurs du mythe du Germain conquérant, farouche, blond aux yeux bleus, et le théoricien qui inscrit dans l'histoire de France l'acte sanglant de la conquête germanique et de la servitude gauloise (ce qui est par ailleurs indéniable), tout en élaborant la théorie d'une lutte séculaire entre ces deux races originaires, dont la politique, l'État et le droit ne seraient que la manifestation extérieure: paraphrasant Clausewitz, la politique ne serait pour le Boulainvilliers de Foucault, que la guerre menée par d'autres moyens. Foucault, en somme, fait de Boulainvilliers un précurseur de sa propre analyse du droit et de l'État, nullement considérés comme moyens de recomposition des conflits sociaux et de paix,
Le sang épuré. Les préjugés Bruxelles, Éditions de l'Université,
20 nella
21 19

de race chez les gentilshommes
1973. analyse Studi de ces ouvrages, Storici, XXIX, 1988, voir

français
Diego

de l'ancien
VENTURINO,

régime
« l'ideologia

(1560-1720),
nobiliaire

Pour

une

bibliographie Regime

et une », dans

Francia

di Antico

p. 61-101.

A. DEVYVER, sang épuré, op. ciL, p. 388. Le M. FOUCAULT,/I faut défendre la société ». Cours au collège de France (1975-1976), Paris, Seuil, 1997. « M. BERTANIet A. FONTANAavaient déjà édité une traduction italienne de ces cours: Difendere la società. Dalla guerra delle razze al razzismo di stato, Florence, 1990.
22

25

Diego

Venturino

mais comme avatars d'une guerre à mort entre groupes raciaux qui constituerait l'essence de l'histoire politique et sociale de la France médiévale et moderne. Boulainvilliers fournirait par conséquent un des premiers exemples d'une conception de la liberté sociale fondée sur la domination d'un groupe sur un autre, domination formellement politique mais foncièrement militaire, c'est-à-dire fondée sur la force. Ce paradigmenobiliaireserait l'ancêtre de la guerre des racesdu XIXe siècle et, ensuite, de l'État raciste du Xxesiècle. L'analyse foucaldienne serait de la dernière importance si le Boulainvilliers dont il parle n'était pas le produit de sa remarquable imagination
interprétative23.

C'est à un ouvrage sur le Rwanda que l'on doit l'avatar le plus singulier de la tradition que je viens d'évoquer24. À partir de 1900, les missionnaires allemands, suivis en 1916 par les missionnaires belges, inventent un conflit entre deux prétendues races, les Hutu et les Tutsi, s'appuyant sur le modèle germaniste de la guerre des races à la Boulainvilliers. Assimilée par les élites locales, l'idéologie raciale du mousquetaire du roi Louis XIVaurait créé les conditions socioculturelles des massacres raciaux de 1994. Nul doute qu'il s'agit de la répétition confiante des idées élaborées par la lignée Thierry-Devyver-FoucauIfs. L'historiographie libérale germaniste, qui interprète l'histoire en terme de conflit entre races-classes-nations, eut une importance certaine dans les débats pol itiques du XIXesiècle, au moins jusqu'à la Commune, imprégnant même la ratio marxiste. Les références culturelles des missionnaires évoqués par Franche prouvent bien sa diffusion à l'échelle européenne et dans tous les milieux culturels. Cependant, ce modèle historiographique a soumis le germanisme originaire d'Ancien Régime à une torsion conceptuelle qui l'a défiguré, le rendant étranger à sa propre époque. L'idéologie nobi liai re traditionnelle de la race-I ignée et le german isme historiographique qui la soutient ne peuvent être compris qu'en l'inscrivant dans la société prérévolutionnaire pour laquelle ils ont été élaborés. Pour ce faire, il faut
oubl ier Th ierry.

Race et histoire En 1997, un magazine de vulgarisation historique consacrait un numéro spécial au racisme et publ iait un entretien avec P.-A. Taguieff. À la question «quand la notion de
23 D. VENTURINO,« À la politique comme à la guerre? À propos des cours de Michel Foucault au Collège de France (1976)) in Storia della Storiografia, XXIII, 1993 (135-152). À ce cours, on peut appliquer ce que Lévi-Strauss a dit de l'ensemble de la démarche foucaldienne : «je me défends mal aussi de l'impression [...J que Foucault prend quelques libertés avec la chronologie. Comme s'il savait d'avance ce qu'il voulait prouver

et cherchait ensuite de quoi étayer sa thèse» (C. LÉVI-STRAUSS / D.

ÉRIBON,

De près et de loin, Paris, Odile

jacob, 1996, p. 105). 24 Dominique FRANCHE,Rwanda: généalogie d'un génocide, Paris, Éditions Mille et une Nuits, 1997. 25 Ch. DELACAMPAGNEccepte sans discution cette reconstruction de Franche dans De l'indifférence. a
A. WIEVIORKA dans Le Monde du 13 septembre 1998.

Essai

sur la banalisation du mal, Paris, Odile jacob, 1998, ouvrage à son tour recensé sans discuter par

26

Le paradigme

nobiliaire

race, au sens scientifique et biologique du terme, est-elle apparue pour la première fois en France», ce dern ier répondait:
Le premier théoricien de la race-lignée fut sans conteste Henry de Boulainvilliers qui, au début du XVIIIe siècle, reprend le mythe, apparu au XVIe siècle, du conflit ininterrompu des « deux races» : la race supérieure, franque, ou germanique, serait en lutte contre la race inférieure des Gaulois, ou gallo-romains. En somme, dans le royaume de France, il y aurait coexistence conflictuelle de deux races ou nations, comme on disait à l'époque: les descendants des conquérants aux qualités viriles, et ceux des autres, des vaincus. Les premiers ayant évidemment vocation à dominer les seconds. Il s'agit d'un racisme social, de caste ou de classe si vous voulez. À l'époque, ce qui prévaut, parmi les élites françaises, c'est la hantise de la mésalliance, de l'altération du sang « clair et pur », propre aux gentilshommes, qui risque d'être mêlé à un sang «vil et abject ». C'est donc bien un courant de pensée qui annonce le racisme « biologique» tel que nous le comprenons aujourd'hui26. Trois idées bien connues se dégagent de ce texte: 1) le fondement biologique du racisme aristocratique réside dans l'affirmation d'une différence ineffaçable entre le sang pur de la race nobiliaire et le sang vil des roturiers. L'horreur de la mésalliance et du mélange de sang est là pour le prouver; 2) ce racisme se construit plus particulièrement autour d'une notion de race-lignée, synonyme à l'époque, du concept de nation: au Vesiècle, la race des Francs, supérieurs par nature, subjugue la race des Gaulois, inférieurs par nature; 3) le fondateur de ce type de racisme, de caste ou de classe on ne sait pas trop bien, est le comte de Boulainvilliers. On ne saurait nier que la référence au sang comme métaphore corporelle de la fiIiation et de I'héréd ité est une pratiq ue milIénaire dans toutes les civiIisations et dans toutes les sociétés27. Des traces de cet usage métaphorique du sang se retrouvent

encore aujourd'hui dans certaines expressionsdu genre « bon sang ne saurait mentir»
ou autres. Elles étaient d'un usage banal sous l'Ancien Régime. Lorsqu'on retrouve dans un vers de Racine ou de Corneille l'appel à la force du sang, aux devoirs du sang, personne ne pourrait sérieusement les traiter de précurseurs du racisme. Et que penser de la mystique du sang royal? Est-ce que les soi-disant princes du sang royal préparaient la voie à la notion de race? D'un côté, les quelques dizaines de familles

royalesd'Europe, et de l'autre, le reste de l'humanité? Cela n'empêche que l'on peut
raisonnablement se demander si les nobles, en déployant à partir du XVIesiècle leur effort pour justifier la supériorité sociale de leur groupe, ont utilisé la notion de sang

26

«

Quand on pensait le monde en terme de races. Entretiens avec P.-A.Taguieff»,

dans L'Histoire, n° 214,

1997, p. 34 ; voir du même auteur les mêmes propos dans Les fins de l'antiracisme, Paris, Michalon, 1995, p. 16-17 et 376 ; sa source unique sur ces questions est la thèse de A. Devyver. 27 Jean-Pierre Roux, Le Sang. Mythes, symboles et réalités, Paris, 1988. Voir les réflexions amusées de Lucien Febvre sur les pratiques modernes de transfusion sanguine et sur la fin du mythe ancien de la transmission des caractères héréditaires par le sang: Louis XIV aurait-il accepté de mélanger son sang royal avec celui même d'un simple noble pour sauver sa vie ou celle d'un de ses proches? Les transfusions ont donné, écrit Febvre, le « coup de grâce à la préhistoire », elles ont assassiné le néolithique (L. FEBVRE, « La voix du sang. Fin d'une mystique », dans Annales ESC, IV, 1949, p. 149-151).

27

Diego Venturino

noble nobiliaire que noble noblesse, le chien condition de Dieu est celle

d'une

manière d'Ancien

spécifique, Régime animal, un chien avec mieux le traité égales ou, pour dans

surtout comme partagent celui des

par

leur

insistance du sang

sur

la pureté à leur

du

sang

ou sur le sang épuré, engendre

le dit A. Devyver. la mystique était chiens propre époque: le à la que à une évidence, et des que tous véloce humaine à la vertu. le noble peuvent - celle héréditaire engendre constater véloce qui compte que:

Les nobles le semblable aussi.

le semblable

Le monde produit

chevaux,

si familier un cheval

fourn it aux robuste foncièrement des vertus explique

idéologues

nobi I iai res des exemples: robuste et un cheval un âne28. À l'échelle dire, des aptitudes

de ne pas le croiser

des créatures Gilles-André

par leur origine

-, la transmission

En 1678,

de la Roque

sur la noblesse

le plus significatif

de l'époque

la noblesse est une qualité qui rend généreux celui qui la possède, et qui dispose secrètement l'âme à l'amour des choses honnêtes. La vertu des ancêtres donne cette excellente impression de noblesse. Il y a dans les semences je ne sais quelle force et je ne sais quel principe qui transmet et qui continue les inclinations des pères à leurs descendants. [...] Ainsi la vertu personnelle est nécessaire aux gentilshommes, afin qu'ils puissent soutenir leur qualité
29.

Un tel appel à l'ineffable, au «je ne sais quoi », désignant l'évidence immédiate de la transmission des vertus nobiliaires par la semence, tend à disparaître au XVIIIe siècle: la supériorité des vertus héritée par le sang noble est expliquée par les conditionnements que l'environnement et l'éducation dans les bonnes familles nobles opèrent sur l'individu. Je reviendrai sur l'importance de l'éducation dans la logique de cette idéologie de l'hérédité par le sang. Auparavant, il faut s'arrêter sur la conséquence extrême de l'argumentation nobiliaire: le sang de la noblesse transmet des aptitudes à la vertu parce qu'il est plus pur que le sang des roturiers. Par conséquent, il est impératif d'éviter de mélanger les deux types de sang, d'où le refus de la mésalliance. Nous voici au cœur de l'argumentaire nobiliaire de la distinction sociale, contre laquelle Voltaire lui-même proteste: « La noblesse est une chimère insultante au genre hU,main, elle suppose des hommes formés d'un sang plus pur que les autres3D ». Mais que signifie exactement, pour Voltaire et surtout pour les nobles, avoir un sang pur? S'agit-il d'une situation irréversible qui concerne la nature même du sang? Ce sang pur est celui de la race nobiliaire en tant que groupe distinct par
28 A. jOUANNA, L'Idée de race en France au XVIe et au début du XVIIe siècle, Lille-Paris, Atelier de reproductiondes thèses, 1976 et j. MEYER, « Noblesse et racisme» dans L. POLIAKOV (éd.), Ni Juif ni Cree,

Paris, Mouton, 1975, p. 113-126, étudient la passion des nobles pour l'élevage sélectif des chiens et des chevaux et pour l'arboriculture, ce qui influence leurs pratiques sociales vaguement eugénistes. j. Meyer accepte cependant la vision du racisme de Boulainvilliers fournie par Devyver (p. 117), tout en précisant qu'on ne peut pas parler de racisme nobiliaire comme système cohérent. 29 G.-A. de la ROQUE, Le Traité de la noblesse, Paris, Michallet, 1678 (je cite l'éd. de Paris, 1994, p. 23). L'égalité foncière entre les hommes est affirmée sans ambages: « Quoique tous les hommes soient universellement de même espèce et de même condition dans les principes de la nature, il y néanmoins parmi eux certains avantages particuliers qui servent à les distinguer dans la société civile» (ibid., p. 33). 30 VOLTAIRE, Notebooks, éd. Th. Bestermann, Genève-Toronto, Institut et Musée Voltaire et University of Toronto Press, 1968, 1, p. 180 (voir aussi ibid., 2, p. 526).

28

Le paradigme

nobiliaire

nature? Autrement dit, que signifie « race» précisément au début du XVIIIe siècle, dans les textes nobiliaires? Que signifie « nation» ? Écartons d'emblée un lieu commun: aucun noble d'Ancien Régime n'utilise l'expression sang bleu pour désigner une différence entre le sang noble et le sang roturier. Il s'agit d'une formule apparue au XIXe siècle, dont on trouve les premières traces chez Balzac, et qui soulignait moins la nature du sang que la clarté de la peau des nobles racés laissant transparaître les veines bleuâtres. Le noble campagnard du XVIe siècle, qui traînait- sa charrue sur son lopin de terre, ou le noble militaire habitué aux champs de bataille et dont le loisir principal était la chasse, avaient le teint aussi hâlé qu'un paysan. Dans l'univers mental d'Ancien Régime, au moins jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, la noblesse n'est pas associée à la transparence de la peau, mais, on y revient, à la pureté du sang, au demeurant bien rouge et fier de l'être. Que doit-on donc comprendre par ce terme de pureté? Dans toutes les sociétés traditionnelles, la distinction entre le pur et l'impur est une affaire d'abord religieuse et morale, avec des conséquences secondes sur la transmission héréditaire des caractères. Nobles et adversaires de la noblesse héréditaire, utilisent couramment le concept de « sang pur» et de « sang impur». Pour les ennemis de la noblesse, la pureté du sang désigne l'homme vertueux en tant que tel, sans référence à ses origines, de même que le sang impur décrit un ou plusieurs individus soumis aux vices ou bien ennemis de la raison et des valeurs de l'humanité. Dans le Discours en vers sur l'homme, Voltaire décrit les philosophes comme des arbres qui s'érigent contre les tempêtes de la superstition, mais qui doivent aussi combattre la race impure des envieux: «Tandis que sous leur ombre [celle des arbres des arts et de la raison] on voit de vils serpents/Se Iivrer, en sifflant, des guerres intestines/Et de leur sang impur arroser leurs racines31 ». Lorsque les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle chantaient: «marchons, marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons », voulaient-ils discriminer le sang pur de la race française du sang impur des étrangers? ou bien évoquer les traîtres à la patrie et les ennemis des valeurs de la révolution en particulier, ces hommes qui sont devenus impurs par leur refus de la nouvelle religion révolutionnaire? Il s'agit là d'une genèse historique non biologique de la pureté ou de l'impureté. L'usage nobiliaire de la notion de pureté du sang et de race ne se distingue pas des usages ordinaires à l'époque; les nobles insistent toutefois sur le caractère héréditaire de la pureté du sang. Mais la définition est la même: le sang pur est celui de la race qui manifeste une aptitude supérieure à la vertu morale, une prédisposition héréditaire à la vertu qui fait, justement, sa noblesse. Bien sûr la définition de vertu change selon le contexte: pour la noblesse d'épée, vertu sera l'équivalent de courage et de sens du commandement; pour la robe, vertu signifie sens de la justice et du bien public. Dans tous les cas, le groupe que les nobles appellent « race» et qu'ils définissent comme plus ou moins pur n'est pas l'ensemble de la noblesse, mais uniquement le lignage

31 VOLTAIRE,

Discours en vers sur l'homme,

3.

29

Diego

Venturino

patrilinéaire. Êtrede bonne race signifie appartenir à une bonne famille et nullement
appartenir à un groupe ethnique ou racial au sens moderne du terme. C'est l'ensemble des bonnes races qui fait la noblesse. Par le sang, chaque famille transmet à ses rejetons, selon un processus d'accumulation dans le temps, le capital de vertu des ancêtres de la fami lie. En somme, les nobles sont obsédés par la généalogie de leur propre famille au sens large du terme et beaucoup moins par celle du groupe nobiliaire en général. Cette obsession généalogique exprime une forme d'historicisme qui rend la théorisation nobiliaire du bien-fondé de l'inégalité sociale tout à fait différente du racisme à fondement biologique propre aux siècles suivants. Autrement dit, à l'origine de la distinction sociale théorisée par la noblesse nous trouvons toujours l'histoire, jamais la nature. La race nobiliaire n'est pas inscrite dans le déterminisme naturel, qui fonderait une distinction entre des êtres supérieurs par nature et des êtres inférieurs par nature; elle est le produit d'un événement situé dans le temps, elle a une naissance et, en tant que telle, elle est soumise aux aléas du temps. L'émergence d'une race est toujours temporelle, jamais naturelle, sinon dans le sens où Dieu ou la nature ont bien voulu attribuer à un individu des aptitudes particulières et transmissibles à ses héritiers, à condition de cultiver ce don par l'éducation. Par cette origine précaire, car toute origine dans le temps est précaire, la race nobiliaire court constamment le risque de perdre le capital des vertus transmises par le sang, image concrète de la superposition généalogique des comportements vertueux d'une lignée. L'opposition entre le noble et le roturier n'est pas l'opposition entre l'homme accompli par nature et le sous-homme dégénéré par nature. La discrimination sociale n'est pas naturelle, c'est-à-dire irréversible, mais historique, c'est-à-dire réversible, précaire. Tous les êtres humains peuvent, en principe, accéder à la domination et par conséquent à la noblesse, s'ils font preuve de vertu. Dans la perspective du racisme biologique plus tardif, on ne quitte jamais sa propre race, c'est une tache indélébile: un Hottentot ne saurait devenir blanc, un Juif aryen. D'après l'idéologie nobiliaire d'un Boulainvilliers, la tache roturière peut disparaître: il suffit d'attendre que le temps, vrai démiurge de la genèse nobiliaire, fasse son travail. C'est pour cette raison que l'anobli ne peut pas avoir la même qualité de race que le noble disposant d'une longue généalogie; ce n'est pas la qualité humaine de l'individu qui est en cause, mais la solidité de la lignée à laquelle il appartient, solidité que peut donner seulement la répétition pendant plusieurs générations de comportements vertueux et le désir mimétique que cela produit chez les descendants32.

« Les vertus sont personnelles, elles égalent ou approchent de fort près de la vraie noblesse ceux qui les pratiquent. Mais la grande et haute noblesse a quelque chose de plus, elle consiste dans une tradition de vertu, de gloire, d'honneur, de sentiments de dignité et de biens, qui s'est perpétuée dans une longue suite de races et qui n'entre point en comparaison avec aucun mérite simplement particulier et dépourvu des mêmes

32

appuis»

(H.

BOULAINVILLlERS,

Mémoire sur la noblesse publié dans A. DEVYVER, sang épuré, op. ciL, p. 548). Le 30

Le paradigme

nobiliaire

En somme, la noblesse est toujours le résultat d'un anoblissement, jamais d'une différence originaire de nature ou d'essence humaine. Tout noble est un anobli, non pas seulement dans le sens où aucun noble du XVIIIesiècle ne peut raisonnablement remonter dans sa généalogie au-delà du XIIIeou XIVesiècle, sauf le roi: tout noble est un anobli par rapport à la logique même de la définition de ce qu'est la noblesse. En dépit des généalogies fantaisistes commandées par certains, chaque noble sait qu'il fut un temps, plus ou moins lointain, où ses ancêtres ne s'étaient pas distingués: en remontant dans la généalogie de chacun, tous les hommes se retrouvent issus d'un même père, le dieu chrétien. Cette égalité naturelle et religieuse qui fait la pureté du sang de tous les êtres humains, n'est jamais remise en question. L'inégalité est donc le produit de l'histoire, elle est liée à la naissance de la domination, des conflits entre les hommes et à la nécessité d'établir une hiérarchie qui impose et garantisse la paix. Boulainvilliers écrit: Il est certain que dans le droit commun tous les hommes son nés égaux; la violence a établi les distinctionsde la liberté et de l'esclavage,de la noblesse et de la roture. Mais quoique cette origine soit vicieuse, il y a si longtemps que l'usage en est établi dans le monde qu'il a acquis la forced'une loi naturelle33.
Plus loin, il précise: Il est donc vrai que les hommes sont naturellement égaux dans le partage qu'ils ont de la raison et de l'humanité; si quelque chose les distingue personnellement, ce doit être la vertu ou le bon usage de cette raison: mais ce serait une mauvaise conséquence que de conclure de ce principe que c'est la seule distinction qui doit régner parmi les hommes. Les exemples du premier temps que nous venons de toucher, font connaître l'ancienneté, l'usage et la nécessité de la noblesse, les périls et les désordres d'un État quand elle cesse d'y occuper le premier rang. Et la même raison qui a fait comprendre ce que l'on doit à la vertu, fait sentir qu'elle est plus ordinaire dans les bonnes races que dans les autres. On doit aussi convenir que la vertu a besoin de l'éclat de la fortune pour se signaler, et cette fortune, c'est la naissance qui la donne ordinairement [...]. Ainsi une naissance noble est sans contredit le moyen le plus commun de faire valoir et de faire honorer la vertu34. La loi naturelle des sociétés est la hiérarchie, pas la prétendue guerre de races opposées. La violence, d'ailleurs, est une des multiples modalités de constitution de la distinction sociale: pour Boulainvilliers les Grecs considéraient comme nobles les familles de ceux qui avaient été utiles à leur patrie, soit pour les grandes actions militaires, soit pour avoir inventé des arts utiles; à Rome, la noblesse était attachée au sang de certaines familles à cause de leurs mérites dans le gouvernement de l'État. Avant même la conquête, les Gaulois et les Francs connaissaient la distinction de la noblesse. Autrement dit, selon Boulainvilliers, aucune société connue n'a jamais pu se passer de distinction sociale et, par conséquent, de noblesse; l'inégalité sociale est fondée sur les données de l'histoire, et le sang transmet les vertus originaires de la lignée.
33

H.

BOULAINVILLlERS,

Dissertation

sur la noblesse

française publiée par A. DEVYVER, e sang épuré, op. ciL, L

p. 502.
34 Ibid., p. 505.

31

Diego Venturino

en dépit des de l'auteur, décrit l'irréductibilité de l'idéologie nobiliaire au racisme biologique. Parler d'un sang épuré signifie penser que la pureté n'appartient pas à la nature, mais au temps, à l'histoire. Épurer évoque l'idée du processus, non de la donne irréversible définie une fois pour toutes par une différence de nature. Une race-famille devient d'autant plus noble, plus pure, que chaque génération a su actualiser les vertus qui lui sont propres. En somme, on devient noble à un moment de l'histoire, le temps renforce et sacralise cette distinction en la transformant en seconde nature. La seconde nature créée par l'histoire est le seul trait naturel de la race nobiliaire. Cette mystique de la seconde nature ne garantit nullement que les temps à venir ne produiront pas d'autres légitimités et que d'autres races, c'est-à-dire lignées, n'émergeront pas du magma historique pour s'imposer. Tout ceci est soumis aux vicissitudes de l'histoire et à la capacité de chaque race à rester fidèle à ses ancêtres. Boulainvilliers, par exemple, attribue à leur naissance le mauvais comportement des Intendants de Louis XIV,mais il n'est pas question de pureté du sang: Je crois de plus qu'il y faut joindre quelques réflexions sur leur naissance puisque dans la vérité il est bien difficile et qu'il sera toujours très rare que des familles populaires, élevées ou par le trafic, ou par une basse épargne ou ce qui est encore pire par la rapine et les mauvaisesvoies, produisent des hommes d'un caractère assez noble et assez fort pour s'acquitter de ce qu'il y a de plus grand dans la société, c'est-à-dire pour gouverner d'autres hommes et dans une telle quantité35. intentions Ce rapport intrinsèque entre race et histoire peut aider à théories et surtout certaines pratiques nobiliaires: l'anoblissement, dérogeance. Si le racisme n'est pas seulement doctrine ou système, sociale, il est indispensable d'évoquer les comportements sociaux y déceler éventuellement le poison raciste. expliquer certaines la mésalliance et la mais aussi pratique de la noblesse pour

C'est pourquoi le titre du livre de André Devyver, Le sang épuré,

Aucun théoricien nobiliaire ne conteste le bien-fondé de l'anoblissement et de la dérogeance, ni la nécessité, dans certains cas, d'accepter une mésalliance. Tous s'accordent à dire qu'un noble qui travaille de manière servile déroge inévitablement à sa noblesse: la mystique du sang cède le pas à la trahison de la fonction sociale propre au sang noble. Le comportement ignoble l'emporte sur le sang noble, car cela prouve que les aptitudes à la vertu ne s'actualisent pas dans cet individu: un comte redevient roturier s'il se livre aux activités mécaniques, comme on disait à l'époque. Premier point: on peut cesser d'être noble, on peut soudainement se retrouver avec du sang impur dans les veines non pas à cause d'un métissage mais d'un changement de situation sociale. Deuxième point: on peut devenir noble par anoblissement. Encore une fois, l'idée fait l'unanimité dans les traités de noblesse. Certains prônent un anoblissement maîtrisé, très lent; d'autres précisent que le roi ne peut faire le miracle de rendre
35

H. BOULAINVILLlERS, Préface
de la France, Londres

à État de la France
[Rouen], Roberts,

gouvernement

[...]. Avec des Mémoires 1727-1728, l, p. XVI

historiques

sur l'ancien

32

Le paradigme

nobiliaire

ancien préservé: vendre qu'un peuvent enfants enfant besoin

le sang d'un on conteste la noblesse enfant naÎtre légitimes, né de parents

anobli

et que

par conséquent, de l'anoblissement,

le rang des nobles par exemple mais jamais considéré conséquent,

de race doit que la légitimité on seul sang noble,

être de car père,

les modalités les traités acquise (et même n'est nobles

le roi puisse prescrit

au lieu de l'accorder Dans un anoblissement pas

aux plus vertueux, du début pas être par roturiers36. par n'est le sang d'un destinées et pures. lettres ne doit rétroactive: dont mariage les veines que

l'anoblissement. la qualité nobiliaire

sur la noblesse

du XVIIe siècle, comme d'un

né avant

des enfants n'accèdent nobles Régent

et des enfants

Sans oubl ier que le même patentes

les bâtards que mais nobiliaire, à venir37. races que qu'il de donnée de si la éviter des la vils en La le les Un il a

des gentilshommes

des rois), mais hors

charrient

à la noblesse royale. En somme, blanches, bonnes se produit

du souverain. noble, faire

pas naturellement ne suffit aux noms C'est pas pour sorte

de la légitimation au prévoit anciennes sauf peuples; et naturelle. point: la mésalliance d'une race dans

un noble.

En proposant Boulainvilliers noblesse temps revient force originaire noblesse38, survie que est mais France lignées même rendra d'anoblir, entre Troisième

la constitution ouvert

nobiliaire, par agrégation

d'état-civil des anoblis

des pages et donc lorsqu'il tous

est un groupe

qui se constitue

de nouvelles toujours violent n'est des pas

au souverain rapports une

un bouleversement la noblesse

les cas de figure,

considérée

avec une
En effet, aptes de jour

hâtive cette

hosti I ité dans endogamie, en danger les vertus Régime. fils, chose Les

tous souhaitée

les traités à savoir pour avec

est cependant est en jeu. d'une moins au long

tolérée

en cas de force

majeure,

la conservation roturières, en battue riches, brèche

des vertus c'est-à-dire tout

race soit mise à prolonger I 'Ancien de leur

par le contact propres nobles

à la noblesse, pratiquent plus grave

discrimination

« raciale» et de leurs

jusqu'au filles, se transmet

où ils ont besoin et donc

de l'argent d'autant par le père,

des roturiers, et non

si ce n'est

où la noblesse

par degrés,

par quartier,

c'est-à-dire par les deux par la semence masculine. comte épouse roturier de Boulainvilliers, le fils de Samuel qu'il était seul

parents et les quatre grands-parents. Et pourtant, le prétendu fondateur après Bernard, de pour la mort l'être faire de ses deux à l'époque, survivre enfants et très célèbre financier sa propre

La vraie noblesse passe du racisme nobiliaire, le mâles, au accepte de Louis couple et le souvenir que XIV, le nom sa fille aussi de de ses

protestant impose race

possible moyen

Boulainvilliers,

36

L'idée est répandue
op. cit.,

dans tous les traités de la noblesse
p. 314).

depuis

le XVIe siècle (G.-A. de la ROQUE, Le Traité présenté
Presses

de la noblesse,
37

D. VENTURINO (éd.), « Un projet
dans C. GRELL (éd.),

inédit

de Boulainvilliers
Ordre: l'idéal

: le Mémoire
nobiliaire, Paris,

à [...] monseigneur
de l'Université de

le duc
Paris-

d'Orléans, Sorbonne,
38

Le Second

1999, p. 227-247. G.-A. de la ROQUE y consacre
de nobles noircie avec illicite, par leurs son sang l'obscurité

juste quelques
« En effet, ne doit condition généreux d'une

lignes dans un ouvrage
la dignité point être basse» mêlé avec

de plus de 600 pages, à propos
ne doit d'une pas être personne op. cit., prostituée vile celui

des
par

mariages une

servantes:

de la noblesse (Le Traité

conjonction

et abjecte,

et sa splendeur

de la noblesse,

p. 507).

33

Diego

Venturino

ancêtres. alors que

La survie la disparition

du nom le savait

l'emporte bien,

sur les dangers la tache roturière

du mélange finira

avec le sang roturier,
avec le temps,

car, Boulainvilliers

par s'effacer

du nom

est définitive.

La guerre

des races
indique la notion des races cette appelait différents d'une tradition du lignage au germanisme germaniste des une patrilinéaire, nobiliaire élabore nations, on ne saurait qui c'est-à-dire peuvent sans doute attribuer à

Si le terme « race»
une théorisation Boulainvilliers. du conflit entre originaires de domination, humains formes noblesses.

de la guerre En revanche, ce qu'on de lieux

va de Hotman une théorie des de groupes nouvelles se transformer de nouvelles

à l'époque et dont sur nation

les déplacements autre

en invasion,

en conquêtes

et en naissance

de sociétés

et États nouveaux

et, par conséquent,

C'est bien ce qui se produit, si l'on suit la reconstruction du comte de Boulainvilliers, dans les Gaules romaines au ve siècle. Des peuplades d'origines germaniques, synthétiquement appelées Francs, conquièrent par la force des armes le territoire habité par les Gaulois, réduisant ces derniers à l'esclavage. C'est la loi de l'histoire, la loi du plus fort, qui donne naissance à une nouvelle entité pol itique, une forme de monarchie assise sur deux piliers: d'une part les membres de la nation franque, possesseurs des terres ainsi que des droits civils et politiques; de l'autre la nation gauloise entièrement sujette aux conquérants et exclue de tous les droits. La conquête constitue, au sens fort du terme, la monarchie française sur un rapport de domination qui fut, à l'origine, sans résidus: d'un côté les conquérants, que l'acte de la conquête avait rendu tels, de l'autre les conquis. Cette conquête n'est pas l'expression d'un déterminisme naturel qui aurait poussé une nation supérieure par nature à conquérir une nation inférieure par nature. C'est uniquement à cause de la conquête que les guerriers germaniques deviennent tous, en bloc, des nobles et les Gaulois des sujets sans droits. Autrement dit, ce qui fait des Francs un groupe humain cohérent n'est pas un prétendu sang franc, sorte d'essence naturelle à laquelle s'opposerait une essence app~lée sang gaulois: le sang franc existe bel et bien, mais il se forme à la suite de la conquête, c'est le sang des hommes libres opposé au sang des hommes serfs. Et ceci vaut aussi bien pour la France que pour l'ensemble des noblesses
européennes39.

Les noblesses espagnole, anglaise, polonaise, hongroise, bohème tirent leurs prérogatives des conquêtes constitutives des régimes politiques médiévaux: « tant il est vrai que toute l'Europe occidentale concourt dans un sentiment commun, quoiqu'exprimé différemment, de caractériser la noblesse par l'avantage du sang et

39

d'une naissance illustre, aussi ancienne que la royauté» (H. BOULAIVILLlERS, Dissertation,

op. cit., p. 511). « Ceux qui, comme les Allemands, se croient aborigènes, font remonter si haut le commencement de leur noblesse que la mémoire des hommes, qui conserve à peine les grands événements, est facilement confondue dans ces

Même par rapport à la noblesse germanique, le raisonnementest historique, non biologique:

34

Le paradigme

nobiliaire

Pendant conquis,

les premiers

siècles de la monarchie

règnes des rois des deux premières
qui coïncide

grosso modo pendant races, a Iieu un confl it entre conquérants
française, et gauloise.

avec un confl it entre nations franque

les et Cette situation

ne dure pas longtemps. Ce que l'histoire fait, l'histoire peut le défaire. Ainsi les Francs, convertis à la religion des conquis, mais inaptes à comprendre les questions théologiques et ignorant le droit romain, acceptent dans leurs rangs des prêtres appartenant à la nation conquise; des Gaulois accèdent également aux bénéfices et surtout plusieurs d'entre eux sont admis dans l'armée:

ce dernier abus fut celui qui, dans le progrèsdes années, avança le plus le mélange des deux nations, car bien qu'elles fussent jointes ensemble par la société d'une même demeure, quoique les François prissent des femmes gauloises et qu'ils donnassent leurs filles réciproquement à des Gaulois, c'était toujours sans confusion du rang et du droit de la nation conquérante, jusqu'à ce que la société dans les armées, et dans les charges et les emplois, les égale toutes deux: d'abord imperceptiblement, ensuite par un mélange entier qui se consomma pendant les désordres et les désordres des successeurs de Charlemagne et les courses des Normands. En sorte qu'à l'avènement de Hugues Capet, les deux peuples se trouvaient confondus sous un même droit, quoique la distinction des terres saliques fût plus grande que jamais et que l'esclavage des habitants de la campagne ait encore longtemps subsisté par rapport aux droits des seigneuries, mais non par rapport à la différence des nations40.
Qu'est-ce
droit nations fonctions de France, Francs déclare exilé de la évidemment que nation inadéquates sociales plusieurs conquérants. descendre en France le métissage entre Francs Les que et Gaulois catégories siècles; sans liens sans « confusion du la célèbre se poursuit. une généalogie d'un ont roi hongrois conquérants hérité racisme guerre en revanche, biologiques des du rang et du sont ou des entre avec les conquérante»? à l'expliquer. ne dure économiques se sont famille lui-même, pas d'un ne peut Germain, biologique races le conflit directs remontant de sa propre assez et nobles

En somme, quelques différents succédé, obsédé prouver mais noblesses étant enfoui force ne droit

sur le sol français et intérêts

Au cours

de l'histoire au-delà famille, modernes originaire ellela le des de France. ont changé et modérer directs mystérieux

noblesses Aucune non

du XIIesiècle.

Boulainvilliers au XIVe siècle. en revanche sociale, et l'autre du royaume, au direct nom, de mais l'un ordres ayant l'institution

par la généalogie

Si le lien de sang entre nobiliaire le même de la fonction la seule de les plus, nobles

a été rompu, une fonction même, l'une En diminuant constitution leur pouvoir descendant guerriers franque composée des

ces nouvelles

de la noblesse de l'histoire pouvait Louis limiter

consubstantielle aux origines sociale sont pas légitimité qu'elle tous est qui

à la monarchie

les prérogatives

nobiliaire,

les rois capétiens

éliminant justement, Clovis, n'existe

ses droits ont la même remplacée

originaires.

XIV n'est pas
La nation française,

les descendants institutionnelle. par la nation les droits.

francs,

et les autres de l'État,

origines

des trois

lequel

en a hérité

Du point

de vue

recherches particulières et ne présente au dessus des titres qu'une une telle antiquité» (ibid.). 40 Ibid., p. 515.

tradition

qui tient la place de preuve dans

35

Diego Venturino

de l'ontologie politique, la nation naît avec la monarchie, mais elle n'est pas représentée par celle-ci. C'est là l'essentiel de la pensée politique de Boulainvilliers et le sens profond de son historiographie du conflit séculaire entre noblesse, monarchie et roture. D'ailleurs, .l'issue égalitaire de ce conflit ne fait pas peur au comte normand: les avantages que l'État entier tire du commerce et l'habitude d'honorer les juges, qui décident tous les jours de nos biens et de nos fortunes, sont des puissants motifs pour ramener l'égalité, et pour la faire goûter à la noblesse, la plus intéressée dans la perte de son premier rang [...]. Chaque siècle a tellement ses avantages et ses disgrâces, qui se compensent mutuellement, qu'après tout il n'y a point d'homme raisonnable qui ne reconnaisse que la société totale de la nation et de toutes les conditions ne soit plus avantageuse à la noblesse même, que ce rang incommunicable dont elle a joui si longtemps pendant les siècles de grossièreté41. Le racisme aristocratique et la guerre des races, projetés sur le XVIIIe siècle, sont des vues de l'esprit qui négligent les présupposés et les paradigmes fondamentaux de la culture nobiliaire d'Ancien Régime; de cette vue de l'esprit, Boulainvilliers est l'auteur prêt-à-porter. La mise en garde de Claude Lévi-Strauss contre les utilisations extravagantes et anachroniques d'un terme comme celui de racisme ne saurait trouver meilleure application que dans le domaine de l'histoire moderne42.

Préadamitisme

ou coadamitisme

consacrés à l'histoire de France et en abordant le reste de sa production historique et astrologique, il est possible d'y repérer la notion anthropologique d'espèce humaine. Dans ce contexte, le mot race n'est logiquement pas utilisé et la querelle entre Francs et Gaulois jamais évoquée. En 1700, Boulainvilliers rédige un Abrégé d'histoire universelle consacré aux origines de l'histoire humaine; quelques années après, il achève une Astrologie mondiale, singulière histoire universelle écrite selon les principes astrologiques et dans laquelle il revient sur la question des différentes espèces d'homme qui peuplent la terre43. Proche de la libre pensée du XVIIe siècle, Boulainvilliers avait été intrigué par une des questions théologico-historiques les plus délicates agitées depuis la découverte du Nouveau Monde: a-t-il existé des préadamites, c'est-à-dire des hommes avant Adam?
A-t-il existé d'autres hommes en même

Pourtant, en quittant les livres de Boulainvilliers

temps que lui, appelés coadamites et ignorés

par la Bible? Ce polygénisme

libertin hostile au monogénisme biblique, inclinait la réflexion anthropologique vers l'idée d'une multiplication des sources naturelles de

41

C. LÉVI-STRAUSS, Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, p. 14-48. Le 43 Abrégé d'histoire universelle, BNF, mss. fro 6363-6364 ; Traité d'Astrologie, Humanisme, 1949 (inédit à l'époque).

42

H. BOULAINVILLlERS, Lettres

sur les anciens

parlemens

de France,

op. ciL, lettre

XIV, p. 176-177.

Garches,

Éditions du nouvel

36

Le paradigme

nobiliaire

l'humanité: à la race des hommes, tous fils d'Adam, on opposait des espèces différentes, expression de l'infinie richesse de la nature44. Historien avant tout, Boulainvilliers n'avance rien sans preuves. Concernant la chronologie des origines de l'humanité, il n'existe pour lui qu'un seul document, l'Ancien Testament. La chronologie biblique est donc acceptée, faute de mieux. Contraint par ce cadre, Boulainvilliers refuse toute forme de préadamitisme. En revanche, il manifeste une tendance certaine vers le coadamitisme polygénétique. Adam n'est que le nom que Dieu a donné à l'humanité entière, mais pour Boulainvilliers d'autres hommes ont été créés en même temps qu'Adam. Moïse avait des connaissances sommaires de l'existence d'autres populations; il a omis

de parler des Nègres et des Indiens de couleur de cuivre, qui n'ont point de barbe ni
d'autre poil que leur longue
n'étaient

chevelure,
pas alors

lesquels

paraissent
45.

former

des espèces différentes

des autres hommes, sans compter
vraisemblablement

les vastes continents
sans habitants

nouvellement

découverts

qui

Dans l'Astrologie mondiale, il est même plus direct. Est-il possible de croire que
ces grandes parties de la Terre situées au-delà de l'équateur,
[...] contient un sentiment où cet hémisphère la moitié du monde 'ont été sans habitants depuis qu'il s'est formé? si absurde qu'il n'est pas nécessaire de le combattre 46. nouveau Ce serait

À propos de ces habitants des terres au-delà de l'équateur, à savoir des Noirs, Boulainvilliers n'a pas beaucoup d'hésitations: «cette espèce d'homme a dû être formée aux environs de l'équateur» et, sans doute, « il s'en est sauvé quelques-uns dans la ruine du déluge, lesquels ont depuis repeuplé les mêmes terres47». Par conséquent, les Noirs ne descendent ni d'Adam ni de Noé, ils ont une origine naturelle séparée qui explique les différences physiques et morales avec les autres espèces d'humanité. En particulier, la couleur de la peau des Noirs n'est pas le résultat de la malédiction essuyée par Cham, ni de la chaleur du soleil. Boulainvilliers a une autre solution, adoptée par Voltaire un demi-siècle plus tard. À la fin du XVIIesiècle, l'anatomiste F. Ruysch, ayant disséqué des cadavres de Noirs, avait cru découvrir un «reticulum mucosum» sous la peau des Noirs, qui expliquerait leur couleur. Boulainvilliers ne voit aucune raison vraisemblable de douter de l'autorité du médecin et estime avoir trouvé la cause physique et sensible de la noirceur des noirs prise de la seule disposition de leur
peau, savoir un tissu qui a son principe au nombril et se répand par-là sur toute la

44

L'ouvrage

de référence
corne la Nuova

demeure
Italia, du

celui
coloniale: 1977

de G. GLlOZZI,
dalle fro Adam « Poligenismo

Adamo

e il nuovo
bibliche Monde, agli albori

mondo.
alla Lecques, dei

La nascita
teoria Théétète, secolo dei razzia/e,

de

I/'antropologia 1500-1700, Voir dans
45

ideologia

genea/ogie et le Nouveau e razzismo

Florence, sur

(trad.

2000). lumi»,

aussi,

Boulainvilliers,

même

auteur,

Rivista di Filosofia, LXX, 1979, p. 1-31. H. BOULAINVILLlERS, Abrégé d'histoire universelle, p.81-82.

op. ciL, f.122.

46

H. BOULAINVILLlERS, d'Astrologie, op. ciL, p. 23. Traité

47Ibid.,

37

Diego

Venturino

continuité
rencontre

de l'épiderme,
point absolument

lequel
dans

tissu se trouve
les blancs
48.

partout

d'une

couleur

bleu foncé et ne se

À défaut du sang, les Noirs seraient donc les seuls à avoir quelque chose de bleu dans leur constitution physique? Quoiqu'il en soit, ce n'est pas le soleil qui a noirci la peau de l'homme originaire, mais c'est « la nature [qui] les [les Noirs] produit avec les dispositions de corps et d'esprit propres à soutenir l'action perpétuelle du soleil roulant sur leur tête49». Les espèces humaines sont donc le résultat d'une sorte d'harmonie providentielle entre les conditions climatiques d'un territoire et la disposition physique des hommes destinés à y vivre. Boulainvilliers conçoit même une sorte de chaîne des espèces, répondant aux différentes nécessités du milieu environnant. C'est le cas des Chinois et des Tartares. Il y a une telle conformité dans leur figure extérieure,
la forme de leurs yeux et la rareté de leur barbe, qu'il n'est pas sans apparence que ces nations aient la même origine, s'ils ne constituent pas une espèce différente, mitoyenne entre les Américains et les purs Asiatiques, ce que la couleur de leur teint pourrait encore indiquerso.

Dans le lexique de Boulainvilliers nation et espèce ne sont donc pas synonymes; les nations franques et gauloises ne sauraient constituer, de toute évidence, des espèces humaines différentes. Ce genre de classification élémentaire des espèces humaines était monnaie courante dans les milieux de la libre pensée antichrétienne de la fin du XVIIesiècle. Chez Boulainvilliers, cette classification n'est cependant pas le prélude à une hiérarchisation et à une axiologie des espèces, que l'on retrouve plus tard chez Voltaire. Ses propos appartiennent plus au registre normatif que descriptif. Évoquant la traite des esclaves, il s'insurge même contre « le traitement que ces malheureux reçoivent en Amérique par des nations chrétiennes et pol icées à la honte de
l'humanitéS1 le seul filiations Toutefois, ancêtre ». d'espèce noble de comme humaine, d'une la libre notion pas très originale envergure philosophe d'analyse qui anthropologique penseur, rudimentaire mondiale la pensée de la nature au demeurant, puisse et naturaliste entrer biologique proche anthropologique Boulainvilliers dans de l'histoire race-espèce. des libertins de l'Abrégé et est des certaine Par son idée intellectuel lointaines il y entre de Voltaire.

L'ébauche

d'histoire universelle et de l'Astrologie qui demeure sans conséquences sur la supériorité moins rapports dans sociale les décrets des races~familles irréversibles

est le produit d'une historique et politique; cherchera que dans toujours la réalité

curiosité érudite l'idéologue de ses arguments changeante des

nobiliaires

de force

historiques.

48 49

H. BOULAINVILLlERS, H. BOULAINVILLlERS, Ibid., p.1 79. H. BOULAINVILLlERS,

Abrégé Traité Abrégé

d'histoire d'Astrologie, d'histoire

universelle, op. ciL, universelle,

op. p. 80.

cir.,

f. 68.

50 51

op. ciL, f. 68.

38

,

II. L'EMERGENCE D'UNE
ANTHROPOLOGIE RACIALE

Race et altérité dans l'anthropologie

voltairienne
José-Michel MOUREAUX

Au programme de ce colloque sur la construction de la notion de race dans la Iittérature et les sciences humaines aux XVIIIe et XIXe siècles, convenait-i I vraiment d'inscrire un examen des idées de Voltaire sur cette question? Souvent jugées avec une relative sévérité, en raison notamment de leur caractère pl us métaphysique que scientifique', ces idées, formulées pour l'essentiel dès la première moitié du siècle, représentent-elles dans la seconde une étape qui compte dans la construction ou tout au moins l'évolution de la notion de race? À cette question pertinente, je donnerais volontiers une réponse à la fois positive et nuancée: oui, la vision voltairienne de la notion de race mérite examen dans la perspective qui est ici la nôtre, mais c'est en raison moins de sa valeur propre que du fait qu'en prenant presque systématiquement le contre-pied de celle de Buffon, (dont je serai par conséquent amené à faire état fréquemment et largement) elle a accru son impact en instituant un des grands débats du siècle, même si Buffon a longtemps évité la polémique ouverte2. Sur la notion de
On pense notamment aux jugements portés par Jacques ROGER et Michèle DUCHET. Celle-ci observe, dans l'ouvrage fondamental qu'est son Anthropologie et histoire au siècle des Lumières (Paris, Maspero, 1971, p. 281) : « Voltaire n'est point homme de science et ne se soucie guère d'une « science de l'homme », au sens où un Buffon, un Diderot l'entendirent. Très tôt constituées en système, ses idées sur les races humaines, l'état de nature, l'origine et les progrès des sociétés, sont demeurées invariablement les mêmes tirant toute leur force du préjugé qui les fonde; c'est ce système qui constitue l'anthropologie voltairienne, au sens philosophique du terme. M. Jacques Roger a bien montré comment le déisme voltairien avait fait nécessairement de Voltaire un « attardé» dans tous les domaines où les découvertes scientifiques « dérangeaient fort certains points de sa philosophie». La «religion de Voltaire» le détourne doublement d'une histoire naturelle de l'homme: polygéniste avec esprit contre les théologiens, il prendra contre les thèses des matérialistes le parti de « l'éternel machiniste », ce « maître de la nature [qui] a peuplé et varié tout le globe» (Essaisur les mœurs, éd. René Pomeau, Paris, Garnier, 1963, 1. Il, p. 340-341). Voir aussi dans Les Sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle (Paris, Colin, 1963, p. 732-748) l'analyse que fait J. Roger des véritables raisons de l'opposition de Voltaire aux théories nouvelles sur la génération; il conclut: « si Voltaire a mis tant d'acharnement à combattre une philosophie et une science qui promettaient à l'homme la connaissance du monde, c'est parce qu'il défendait sa foi. »
2

,

C'est en 1777, dans une addition

au chapitre « Variétés dans l'espèce humaine»,

que Buffon réfutera

certains contradicteurs ayant cru pouvoir dénoncer diverses erreurs dans le texte de 1749, en particulier un certain KIingstedt dont Voltaire a jugé pouvoir reprendre les affirmations à son compte dans l' Histoire de la Russie sous Pierre le Granden reprochant à Buffon d'avoir confondu l'espèce des Lapons avec celle des

José-Michel Moureaux

race en effet les deux hommes ont des vues radicalement opposées: Buffon pour sa part met volontiers l'accent sur la relative unité de l'espèce humaine, en dépit des multiples variétés qui la composent et dont il a opéré l'impressionnant relevé dans les quelque cent pages du célèbre chapitre IX de son Histoire naturelle de l'Homme publiée en 1749, en intitulant précisément ce chapitre: « Variétés dans l'espèce humaine». Voltaire au contraire s'applique avant tout à opérer une différenciation rad icale des races: en en proclamant l'altérité entière, il établ it entre elles d'infranchissables frontières préservant la spécificité irréductible de chacune et interdisant d'envisager de possibles dérivations de l'une à l'autre. Certes, dans le concret, l'altérité ne peut se penser en dehors de l'identité, qu'elle présuppose: on sait depuis Platon, exposant dans le Timée ce qu'est la dialectique du Même et de l'Autre, que les choses participent nécessairement aux deux, qu'elles sont à la fois mêmes et autres, que la différence ne fait jamais différer totalement, pas plus que la ressemblance ne fait ressembler entièrement; il Y a donc inclusion réciproque de l'altérité et de l'identité. Mais Voltaire privilégie obstinément la première pour des raisons que nous aurons à pénétrer et selon des modalités à préciser, tandis qu'aux yeux de Buffon, «tout concourt [...] à prouver que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes entre elles; qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes, qui, s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l'influence du ciimat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre »3. Mais avant que de poursuivre, il convient de remarquer, dans le vocabulaire employé par Maupertuis, Voltaire et Buffon, un certain flottement qui paraît mériter attention dans la mesure où il témoigne d'une progressive émergence à partir de 1740 du concept de race pris dans son acception moderne. Le corpus voltairien des textes traitant des questions de race s'étend en gros de 1734 (Traité de métaphysique) à 1775 (Histoire de jenni), en passant essentiellement par les différents états de l'Essai sur les mœurs, c'est-à-dire 1756, 1761 et 1765. Or on y est frappé par la rareté d'emploi du mot race, jusqu'en 1756 tout au moins, au profit du mot espèce qui semble venir beaucoup plus spontanément sous la plume de Voltaire. Il est remarquable par exemple que dans le chapitre I du Traité de métaphysique qui s'intitule «Des différentes espèces d'hommes», le mot espèce soit employé 6 fois et le mot race pas une seule; que dans la Relation touchant un Maure blanc amené d'Afrique à Paris en 1744, Voltaire, persuadé de décrire en cet Albinos un spécimen d'une nouvelle race humaine, emploie le mot espèce onze fois, mais le mot race deux fois seulement. De la même façon, Maupertuis donne pour titre à la seconde partie de sa Vénus physique
Samoyèdes et fait état en parlant des Borandiens d'un peuple qui n'existait pas (Œuvres complètes, en cours de publication par la Voltaire Foundation, 1. 46, p. 463 et 470 ; édition désormais citée de manière abrégée: Voltaire, suivi du numéro du tome). Buffon prend soin de remarquer qu'il n'aurait pas répondu aux critiques

de Klingstedt « si des gens célèbres par leurs talents ne les eussent pas copiées ».
3 BUFFON,De l'homme, Paris, Maspero, 1971, p. 320 42

Race et altérité

dans l'anthropologie

voltairienne

(1744)
«

«Variétés dans l'espèce humaine»,

mais en intitule le premier chapitre

Distributiondes différentesraces d'hommes selon les différentes parties de la terre»

et le chapitre trois « Production de nouvelles espèces», employant dans le texte ce dernier terme plus fréquemment que le mot race. À s'en tenir aux définitions de ces deux termes proposées en 1762 par le Dictionnaire de l'Académie, espèce est un mot très abstrait, un «terme de Logique» signifiant « ce qui est sous le genre et contient sous soi plusieurs individus», un mot commode de classificateur en somme; alors que race, qualifié de mot «collectif» et appliqué aux hommes, ne comporte encore en 1762 que son acception première et très concrète de « lignée, tous ceux qui viennent d'une même famille». C'était déjà le cas dans le Dictionnaire de Trévoux en 1721 (<< Lignée, lignage, extraction; tous ceux qui viennent d'une même famille; génération continuée de père en fils: ce qui se dit tant des ascendants que des descendants »).
C'est également la seule acception que donne Jaucourt en 1765 dans son si bref article « Race» de l'Encyclopédie4. Cet état de choses n'a pas changé à la fin du siècle, puisque dans le Dictionnaire critique de la langue française de J.-F. Féraud (1788), le mot race est encore donné pour un synonyme de lignée (avec cette

nuance que la race

rappelle son auteur « groupement naturel physiques communs (Trésorde la Langue

et la lignée les descendants). Ainsi le sens moderne de d'êtres humains [...] qui présentent un ensemble de caractères héréditaires indépendamment de leurs langues et nationalités» Française) est tout juste en voie de s'imposer dans les années 1750 et seulement dans les milieux scientifiques.Buffon pour sa part l'a pratiquement adopté dès 1749, puisque dans «Variétés dans l'espèce humaine» on dénombre presque une cinquantaine d'occurrences du mot race contre une dizaine seulement du mot espèces. Mais s'y rencontrent parfois des emplois déroutants du mot race à l'occasion d'un passage inattendu du singulier au pluriel. On lit ainsi à propos des

noirs: « il y a autant de variété dans LA race des noirs que dans celle des blancs [...] Il
est donc nécessaire de diviser les noirs en différentes races et il me semble qu'on peut les réduire à deux principales, celle des Nègres et celle des Cafres6». Par ailleurs il peut arriver à Voltaire et à Buffon d'employer race et espèce comme de simples synonymes

permettantd'éviter la répétitiontrop fréquente du même mot. Ainsi Voltaire écrit: « La race des nègres est une espèce d'hommes différente de la nôtre7». Ou encore: « Il semble que la variété des espèces humaines ait beaucoup diminué; on trouve peu de
ces races singulières, que probablement les autres ont exterminées8». Et Buffon: «ces nègres blancs sont des nègres dégénérés de leur race; ce ne sont pas une espèce

« Extraction, lignée, lignage; ce qui se dit tant des ascendants que des descendants d'une même famille: quand elle est noble, ce mot est synonyme à naissance» (1. XIII, p. 738 b) S Aussi conviendrait-il probablement de nuancer cette affirmation de Michèle Duchet: «en 1749, Buffon emploie encore indifféremment les mots d'espèce, de variété et de race» (BUFFON, De l'homme, p. 32). 6 De l'homme, p. 274. 7 Essai sur les mœurs (désormais: LM), éd. R. Pomeau,t. Il, p. 305. 8 Histoire de l'empire de Russie, VOLTAIRE p. 470. 46, 43

4

josé-A1ichelA1oureaux

d'hommes particulière et constante9». Ajoutons enfin que dans le cas de Voltaire l'usage accru du mot race à partir de 1756 n'entraîne pas pour autant la disparition ni même le déclin de celui du mot espèce, les deux termes restant employés concurremment et avec une fréquence sensiblement égale. Son exemple montre en tout cas que la «fortune sémantique» du mot race est en train de changer après 1750 et pour l'étude de la construction de la notion de race dans la seconde moitié du siècle, cette constatation n'est sans doute pas à négliger. Ces précisions données, revenons maintenant au singulier relief que prend la notion d'altérité dans l'anthropologie voltairienne. Le premier texte significatif est le

chapitre I du Traitéde métaphysique intitulé « Des différentesespèces d'hommes» où
l'enquête se déploie sous l'appareil d'une apparente scientificité. L'instance de parole y est celle d'un JE non identifié, mais qui, premier crayon de Micromégas, se donne pour un observateur venu d'une autre planète capable de porter sur la nôtre sans aucun préjugé le regard objectif d'un expérimentateur avisé, sachant que la vérité ne se

découvre que par degrés: « Descendu sur ce petit amas de boue et n'ayant pas plus de
notion de l'homme que l'homme n'en a des habitants de Mars ou de Jupiter, je débarque vers les côtes de l'océan, dans le pays de la Cafrerie et d'abord je me mets à chercher un homme. Je vois des singes, des éléphants, des nègres, qui semblent tous avoir quelque lueur d'une raison imparfaite. » Ce qui est ici d'abord perçu est donc une identité propre aux diverses composantes du règne animal. À la recherche d'une différence, l'enquêteur procède alors à une étude comparative d'un petit éléphant, d'un petit lion, d'un petit singe, d'un petit chien et d'un enfant nègre de six mois pour s'apercevoir que «ces animaux nègres ont entre eux un langage bien mieux articulé [...] que celui des autres bêtes» et constater « le petit degré de supériorité qu'ils ont à la longue sur les singes et sur les éléphants». Il croit donc pouvoir définir l'homme comme « un animal noir qui a de la laine sur la tête»; mais les rencontres qu'il fait ensuite de jaunes dont « la tête est couverte de grands crins noi rs » et qui ont «sur toutes les choses des idées contraires à celles des nègres », de blancs barbus aux cheveux blonds et d'Américains entièrement imberbes lui découvrent l'incomplétude de sa définition de l'homme et surtout le persuadent de l'impossibilité d'imaginer une souche commune à ces quatre « espèces», tant les différences physiques et mentales qu'il a observées entre ces races lui paraissent fonder une altérité radicale confinant chacune à jamais dans sa spécificité: «Je m'informe si un nègre et une négresse, à la laine noire et au nez épaté, font quelquefois des enfants blancs, portant cheveux blonds et ayant un nez aquilin et des yeux bleus; si des nations sans barbe sont sorties des peuples barbus et si les blancs et les blanches n'ont jamais produit des peuples jaunes. On me répond que non, que les nègres transplantés, par exemple, en Allemagne ne font que des nègres, à moins que les Allemands ne se chargent de changer l'espèce et ainsi du reste.» De cette altérité jamais démentie, de cette
9

De l'homme,

p. 303

44

Race et altérité dans l'anthropologie

voltairienne

persistance des races dans leur spécificité l'enquêteur conclut qu'on observe dans le règne animal la même immutabilité des espèces que dans le règne végétal et que donc
«

les blancs barbus, les nègres portant laine, les jaunes portant crins et les hommes sans

barbe », ne viennent pas plus du même homme que les poiriers, les sapins, les chênes et les abricotiers ne viennent du même arbre. Le regard supposément extraterrestre qui vient d'être ainsi porté sur notre monde est en réal ité étrangement européocentriste. Il est évident que cette observation prétendument scientifique qui, après avoir pris pour objet le monde animal dans sdn ensemble, a fini par y discerner une première race humaine qui est la race noire, pour découvrir ensuite la jaune, la blanche et la cuivrée, fonde en ce parcours même qui ne doit rien au hasard un ordre hiérarchique. S'il n'est encore qu'esquissé et suggéré dans le Traité de métaphysique, il prendra en 1756 au chapitre (XLIII de l'Essai sur les mœurs davantage d'étoffe et de relief, à l'occasion de cette évocation des Albinos: Au milieu des terres de l'Afriqueest une race peu nombreuse de petits hommes blancs comme de la neige, dont le visagea la forme du visagedes nègreset dont les yeux ronds ressemblent parfaitementà ceux des perdrix: les Portugaisles nommèrent Albinos. Ils sont petits, faibles, louches. La laine qui couvre leur tête et qui forme leurs sourcils est comme un coton blanc et fin: ils sont au dessous des nègrespour la force du corps et de l'entendement et la nature les a peut-être placés après les nègres et les Hottentots,au dessusdes singes,comme un des degrésqui descendent de l'homme à l'animal. À quelque niveau qu'on se situe de l'échelle humaine, la perception de l'altérité par un groupe ethnique équivaut pour lui à un constat d'infériorité. Voltaire lui-même en .avait fait la remarq ue dans la Relation touchant un Maure blanc amené d'Afrique à Parisen 1744 en évoquant le dédain des noirs pour les Albinos:
Cette espèce est méprisée des nègres plus que les nègres ne le sont de nous: on ne leur pardonne pas dans ce pays d'avoir des yeux rouges et une peau qui n'est point huileuse, dont la membrane graisseuse n'est point noire. Ils paraissent aux nègres une espèce inférieure faite pour les servir; quand il arrive à un nègre d'avilir la dignité de sa nature jusqu'à faire l'amour à une personne de cette espèce blafarde, il est tourné en ridicule par tous les nègres. Une négresse, convaincue de cette mésalliance, est l'opprobre de la cour
et de la ville1O.

Mais prenons garde que cette hiérarchie dont les nègres mêmes ont conscience, c'est aux yeux de Voltaire non pas l'homme mais la nature qui l'a instituée, ce dont la bonne conscience des Européens peut tirer les conclusions les plus avantageuses. Après avoir affirmé qu'elle a mis «dans chaque espèce d'hommes, comme dans les plantes, un principe qui les différencie », Voltaire explique:
La nature a subordonné à ce principe ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu'on voit si rarement changer. C'est par là que les nègres sont les esclaves des autres hommes. On les achète sur les côtes d'Afrique comme des bêtes et les multitudes de ces noirs, transplantés dans nos colonies d'Amérique, servent un très petit nombre d'Européens. L'expérience a encore appris quelle supériorité ces Européens ont sur les

10

Œuvres complètes

de Voltaire,

éd. Louis Moland

(désormais 45

citée:

M), 1. XXIII, p. 190.

José-Michel Moureaux

Américains, qui, aisément vaincus partout, n'ont jamais osé tenter une révolution, quoiqu'ils fussentplus de millecontre un". On ne saurait en somme donner tort ni aux nègres voyant dans les Albinos une espèce inférieure faite pour les servir, ni aux Blancs jugeant que l'infériorité de leur génie destine les nègres à l'esclavage et les sauvages américains à une soumission totale à leurs vainqueurs. Si l'on admet avec Albert Memmi que l'une des caractéristiques du discours raciste est de rie jamais percevoir qu'à son désavantage la différence présentée par l'Autre12, on conviendra que la perception voltairienne de

l'altérité relève ici de ce racisme qui, toujours selon Memmi, fut « l'idéologie de la
traite des noirs et de la colonisation naissante13». Voltaire observe par exemple des noirs en 1761 :
La forme de leurs yeux n'est point la nôtre. Leur laine noire ne ressemble point à nos cheveux, et on peut dire que si leur intelligence n'est pas d'une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d'une grande attention; ils combinent peu et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie14.

Buffon lui-même, qui s'est pourtant vivement emporté contre l'inhumanité des maîtres maltraitant leurs esclaves, juge que les nègres, qui ont «peu d'esprit », «s'accoutument aisément au joug de la servitude» et font les mei lieurs esclaves du monde pour peu qu'on les traite convenablement: «Lorsqu'on les nourrit bien et qu'on ne les maltraite pas, ils sont contents, joyeux, prêts à tout faire, et la satisfaction de leur âme est peinte sur leur visage; mais quand on les traite mal, ils prennent le chagrin fort à cœur et périssent quelquefois de mélancolie [...] ils portent une haine mortelle contre ceux qui les ont maltraités; lorsqu'au contraire ils s'affectionnent à un maître, il n'y a rien qu'ils ne fussent capables de faire pour lui marquer leur zèle et leur dévouement1S». Seul un Montesquieu - relayé, iI est vrai, par Jaucourt dans les articles « Esclavage» et «Traite des nègres» de l'Encyclopédie16 - a su vraiment remettre en cause, au chapitre V du livre XV de l'Esprit des lois et sur le registre de l'ironie la plus cinglante, « le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves », en soulignant
notamment l'incapacité des Européens à percevoir autrement que comme une infériorité rédhibitoire: l'altérité, physique ou morale,

Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir [...] Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas

11

LM.,1. Il, p. 335

12

13 Ibid., p. 916 b. 14 E.M., 1. Il, p. 305 1S De l'homme, p. 283.

Article « Racisme », dans EncyclopéEdiaUniversalis (1980), vol. 13, p. 916 a.

16 Voir Jean EHRARD, L'Encyclopédieet l'esclavage colonial », dans La Période révolutionnaireaux «
Antilles, Fort de France, 1988, p. 236

46

Race et altérité

dans l'anthropologie

voltairienne

d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées est d'une si grande conséquence17.

Mais, se demandera-t-on peut-être, Buffon qui ne se fait nullement de l'altérité la conception étroite et rigide d'un Voltaire, puisqu'il estime que les races ne sont pas «essentiellement différentes entre elles », et qui n'attache pas nécessairement un jugement de valeur à tout constat de différence, dont les vues sur la diversité et l'origine des races sont autrement plus étoffées, n'a-t-il pas su, dans sa vaste enquête embrassant la totalité des peuples de l'Univers, mieux se préserver de cette contagion de l'européocentrisme? Malheureusement les conclusions auxquelles il a abouti ne permettent guère de lui accorder cet avantage: c'est dans
le climat le plus tempéré [...] que se trouvent les hommes les plus beaux et les mieux faits, c'est sous ce climat qu'on doit prendre l'idée de la vraie couleur naturelle de l'homme, c'est là qu'on doit prendre le modèle ou l'unité à laquelle il faut rapporter toutes les autres nuances de couleur et de beauté [...] Les pays policés situés sous cette zone sont la Géorgie, la Circassie, l'Ukraine, la Turquie d'Europe, la Hongrie, l'Allemagne méridionale, l'Italie, la Suisse, la France et la partie septentrionale de l'Espagne; tous ces peuples sont aussi les plus beaux et les mieux faits de toute la terre18 .

On voit que Buffon et Voltaire suprématie de la race blanche...

se rejoignent

au moins sur ce point de l'indiscutable

Les motifs les plus sérieux qu'a eus Voltairede donner si constamment un tel relief à la notion d'altérité des races ne sont pourtant pas là. En 1765, il la tient d'abord pour une évidence irrécusable en des termes dont Buffon n'a guère dû apprécier la sécheresse péremptoire: « Il n'est permisqu'à un aveugle de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains soient des races entièrement différentes.19» Nouvel avertissement, plus ferme encore, en 1771 : « Il n'y a qu'un aveugle et même un aveugle obstiné qui puisse nier l'existence de

toutes ces différentesespèces. Elleest aussi grande et aussi remarquable que celle des
singes20 ». Si pour Buffon il y avait

aux origines

de l'humanité

une race unique, aux

Voltaire existait déjà une mosaïque de races mises en place à différents du globe par leur Créateur. Envisager, à la suite de Buffon, l'unité de l'espèce lui paraît relever d'une abstraction peu utile. C'est finalement une réduction concède la possibilité du bout des lèvres, parce qu'elle ne prend pas véritablement la réalité en charge: «On peut réduire, si l'on veut, sous une seule espèce tous les hommes, parce qu'i Is ont tous les mêmes organes de la vie, des sens et yeux de endroits humaine dont il

du mouvement. Mais cette espèce
le physique

parut

évidemment

divisée

en plusieurs

et le moral21 ». Aussi, plus s'allonge

la liste des races humaines

autres dans découvertes

par les voyageurs, plus grandit la satisfaction de Voltaire toujours disposé à se féliciter
17
18

Œuvres

complètes,

Paris, Gallimard, p. 319
l'Histoire, Voltaire

BibI. de la Pléiade, 1951, 1. Il, p. 494.

De l'homme,
Philosophie
de

19

59, p. 92

20

M, 1. XIX, p. 378. E.M.,t. Il, p. 342.

21

47