L'idée républicaine dans le monde (XVIIIe-XXIe siècles)

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Pourquoi 55% de français ont refusé le projet de constitution européenne ? Par crainte de voir le projet républicain français se dissoudre dans un ensemble étranger, voire hostile ? Mais n'existe-t-il pas ailleurs dans le monde des traditions et forces politiques entretenant avec l'idée de république des liens suffisamment forts pour établir un dialogue fructueux ? Le second volume interroge la situation de l'idée républicaine dans le "nouveau monde", en Afrique et dans le monde musulman. On y découvre qu'elle y est souvent riche et porteuse d'avenir.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782336263953
Nombre de pages : 194
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L’IDÉE RÉPUBLICAINE DANS LE MONDE
XVIIIE / XXIE SIECLES

Paul Baquiast Du même auteur : La Troisième République (L’Harmattan, 2002). Une dynastie de la bourgeoisie républicaine : les Pelletan (L’Harmattan, 1996). Les poèmes secrets de Camille Pelletan (Maison de poésie, 1997).

Ouvrages sous la direction de l’auteur : Deux siècles de débats républicains, 1789/2004 (L’Harmattan, 2004). Richesse et diversité de la République en France : les républicains atypiques du XIXe siècle ; actes du colloque de l’AECP et de l’IDERM, Paris, Grand Orient de France (en collaboration avec Pierre Mollier, EDIMAF, 2003). L’âge d’or des républicains, actes du troisième colloque de l’AECP, Assemblée Nationale (L’Harmattan, 2001). La mer au temps des Pelletan, actes du deuxième colloque de l’AECP, Saint-Georges de Didonne (en collaboration avec Georges Touroude, AECP, 1998). Une dynastie de la bourgeoisie charentaise : les Pelletan, actes du premier colloque de l’AECP, Saint-Georges de Didonne (en collaboration avec Georges Touroude, AECP, 1997).

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02796-l EAN : 9782296027961

Sous la direction de Paul BAQUIAST & Emmanuel DUPUY

L’IDÉE RÉPUBLICAINE DANS LE MONDE
XVIIIE / XXIE SIECLES
– NOUVEAU MONDE, AFRIQUE, MONDE MUSULMAN ––

LA REPUBLIQUE UNIVERSELLE VOLUME 2

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d’accueil d’événements sportifs, 2006. Bernard SALENGRO, Le management par la manipulation mentale, 2006. Yves MONTENAY, Retraites, familles et immigration en France et en Europe, 2006. Jacques MYARD, La France dans la guerre de l’information, 2006. Daniel IAGOLNITZER, Lydie KOCH-MIRAMOND, Vincent RIVASSEAU (dir.), La science et la guerre, la responsabilité des scientifiques, 2006. Mohammed REBZANI, L’aide aux victimes de la discrimination ethnique, 2006 Jean-Jacques LAFAYE, La Marche de l’homme, 2006. Jean-Jacques LAFAYE, L’Offrande perpétuelle, 2006. Emile JALLEY, Wallon et Piaget, 2006. Alice LANDAU, Théorie et pratique de la politique internationale, 2006. Cyril DI MEO, La face cachée de la décroissance, 2006. Florence SAMSON, Outreau et après ? La Justice bousculée par la Commission d’enquête parlementaire, 2006. Pierre-W. BOUDREAULT (dir.), Beaux risques politiques et interdépendance culturelle, 2006. Ndolamb NGOKWEY, A propos des femmes, des Noirs et du développement, 2006.
Evelyne JOSLAIN, L’Amérique des think tanks, 2006.

Les auteurs
Alimbau Jaume Renyer Professeur adjoint, Université Rivira i Virgili, Taragone Audier Serge Maître de conférences en philosophie, Université Paris IV Baquiast Paul Docteur en histoire de l’Université Paris IV, principal du collège Henri Matisse (Issy les Moulineaux), président de l’Association des Amis d’Eugène et Camille Pelletan Billon Didier Directeur-adjoint de l’IRIS (Institut de Recherches Internationales et Stratégiques) Carod-Rovira Josep-Lluís Président d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) Chevrier Marc Professeur de sciences politiques, Université du Québec, Montréal Courmont Barthélémy Chercheur à l’IRIS Croisier Catherine Chercheur à l’IRIS Csurgai Gyula Directeur du Centre International d’Études Geopolitiques (CIEG) de Genève ; professeur de géopolitique à la Geneva school of Diplomacy ; directeur d’études au programme universitaire School for International Trading Dupuy Emmmanuel Président de l’association d’Études en Relations Internationales et Défense (ERID) ; secrétaire général de l’Association des Amis d’Eugène et Camille Pelletan Fazelly Kacem Professeur de droit, ancien ministre du gouvernement afghan Fontaine José Docteur en philosophie de l’UCL, directeur de la revue mensuelle TOUDI Jakab Attila Docteur en histoire de l’Université Marc Bloch, Strasbourg Kaninskaïa Galina Professeur d’histoire contemporaine, Université de Iaroslav

Latifi Veton Analyste politique, maître de conférences en Relations Internationales et Sciences Politiques à l’Université de l’Europe du Sud-Est (SEEU) de Macédoine. Marzouki Moncef Professeur de santé publique, écrivain et opposant tunisien Mioche Antoine Maître de conférences en civilisation britannique, Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines Mira Tarik Secrétaire national aux relations internationales du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) Misraï Serge Journaliste, ancien chef du service politique d’Antenne 2 Naghibzadeh Ahmad Professeur de sciences politiques, Université de Téhéran Perez Michel Maître de conférences en civilisation britannique, Université de la Nouvelle-Calédonie Rajaonarison Alain Docteur en histoire de l’Université Paris VII Ridolfi Maurizio Professeur d’histoire contemporaine, Università della Tuscia, Viterbo Toursel Serge Docteur en sciences de l’éducation de l’Université de Lille Troudi Mohamed Vautravers Alexandre Docteur en sciences économiques et sociales et en histoire des Universités de Genève et de Lyon II. Directeur du Département de Relations Internationales de l'Université Webster, Genève.

Troisième partie

L’idée républicaine dans le nouveau monde

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L’idée républicaine aux États-Unis

Barthélémy Courmont, Catherine Croisier
Véritable promoteur de la liberté, garant de la Constitution, et défenseur de la démocratie, le mouvement républicain a marqué l’histoire américaine de son empreinte, en évoluant progressivement du libéralisme au conservatisme, et s’imposant comme un véritable baromètre de la vie politique et intellectuelle aux États-Unis. Incarné aujourd’hui par un éléphant, le Grand Old Party (GOP – surnom donné au parti républicain) est souvent cité à la fois comme le plus à même de gouverner les États-Unis (les Démocrates se cantonnant à un rôle de parti d’opposition), et paradoxalement comme le principal instigateur de réformes en profondeur de la réflexion politique. C’est ainsi que le mouvement démocrate, qui assure la bipolarité de la vie politique américaine, fut au départ une émanation du parti républicain. C’est également ainsi que, plus près de nous, le GOP se mua en défenseur d’un conservatisme aux multiples visages, et dépassant les clivages politiques traditionnels. L’idée républicaine aux États-Unis, si elle fut à l’origine un manifeste pour la liberté et la démocratie, est devenue progressivement « une certaine idée de l’Amérique », aux interprétations multiples. Naissance de la république moderne « Cet esprit général qui existe dans la nation américaine (…) n’est pas nouveau chez eux ; il est, et a toujours été leur principe établi, leur inconditionnelle conviction ; il représente leur nature et leur doctrine… Vous pouvez détruire leurs villes et les couper des biens superflus (…) cependant (…) ils préfèrent la pauvreté dans la liberté aux chaînes en or et à l’abondance sordide. C’est pour la liberté, la liberté à laquelle ils sont engagés, qu’ils se défendront eux-mêmes, leurs familles et leur pays. Ils sont alliés irrévocablement dans cette grande cause. C’est l’alliance de Dieu et de la nature – immuable, éternelle, figée comme le firmament des cieux. »1 La liberté, qui caractérise l’esprit américain tel que l’évoque William Pitt devant la Chambre des Lords en décembre 1776 a conduit la nation américaine à s’affranchir de la tutelle britannique pour fonder une nouvelle société, inscrite dans un nouvel ordre
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William Pitt, Chambre des Lords, 20 décembre 1775.

12 politique. La liberté qui anime ces « nouveaux hommes », comme se plaira à les décrire quelques années plus tard Crèvecœur, est donc un sentiment ancien, qui a poussé ces hommes et femmes à fuir quelques siècles plus tôt, le joug et l’intolérance des souverains d’Europe pour fonder une cité nouvelle, dans un élan pionnier et parfois messianique et c’est ce même appel à la liberté et au refus de l’absolutisme qui a poussé les colons américains sur la voie de l’Indépendance. « Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort », s’était écrié Patrick Henry, figure légendaire de la révolution américaine ; la liberté est acquise, en juillet 1776 avec la déclaration unilatérale d’Indépendance, avec pour conséquence immédiate, l’urgence de se doter d’institutions et de souder l’union pour ne pas sombrer dans l’anarchie et le chaos. Et si la liberté demeure le socle sur lequel doit se bâtir cette nouvelle nation, la forme de gouvernement dont elle doit se doter doit ainsi protéger la nation de toute forme d’absolutisme, garantir les droits inaliénables des citoyens, permettre la poursuite du bonheur, encourager la prospérité et assurer la sécurité des membres de la société. Tel est le défi lancé aux rédacteurs de la Déclaration d’Indépendance, réunis en Congrès Continental tandis que la guerre contre les red coats continue de faire rage, pour établir par le biais d’une série d’Articles une « ligue solide d’amitié entre les treize États » et la difficile tâche qui échoit aux délégués des 13 anciennes colonies ayant pour mission de rédiger une constitution propre à chaque nouvel État. Tels sont également les prémisses de la création de la république américaine. Une révolution antimonarchique « Mais où donc, demandent certains, le roi d’Amérique se trouvet-il ? Je vais vous le dire mon ami, il règne au-dessus et ne fait pas de l’humanité une dévastation comme la brute royale britannique. […] Tout ce que nous approuvons comme forme de monarchie, c’est qu’en Amérique la loi est reine. Car comme dans les gouvernements absolus, le roi est loi, alors dans les pays libres, la loi devrait être reine, et il ne doit pas y en avoir d’autre. »1 Le sentiment antimonarchique, le déclin de l’allégeance à la Couronne britannique qui s’éveille au sein des colonies américaines est graduel. Il fait suite à une série de décisions ressenties comme injustes, « intolérables », du Parlement britannique dont les caisses sont vides après la Guerre de Sept ans contre la France et qui utilise
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Thomas Paine, Common Sense, 1776.

13 ses colonies pour renflouer ses coffres. Si les colons s’insurgent avant tout, c’est contre la « taxation sans représentation », contraire à la liberté politique garantie par la constitution anglaise. Les colonies ont acquis une large autonomie politique et refusent que la Couronne porte atteinte à leurs intérêts commerciaux. Contrairement à la Révolution française, qui réduira à néant le pouvoir monarchique par idéologie, les révolutionnaires américains ne remettent pas en cause la monarchie constitutionnelle anglaise établie depuis la Glorieuse Révolution. Ils utilisent au contraire les droits fondamentaux accordés par la Déclaration des Droits sur lesquels elle repose pour faire valoir leurs libertés individuelles. C’est particulièrement à partir de 1763 que le sentiment antimonarchique se développe au sein des colonies suite aux mesures adoptées par Lord Grenville puis par le chancelier de l’Échiquier Lord Tonwshend – la Ligne de Proclamation qui restreint le territoire des colons à l’est des Appalaches, la Loi sur le sucre, la Loi sur la monnaie qui interdit l’usage de la monnaie coloniale, le Tonwshend Revenue Act – taxe sur les importations coloniales – et notamment le Declaratory Act qui donne au Parlement britannique toute autorité et pouvoir de légiférer pour les colonies et les Coercive Acts1 qui répriment la révolte coloniale du Boston Tea Party. C’est donc suite à la répression britannique que naît l’impulsion révolutionnaire suivie du recours aux armes avec les batailles de Lexington et Concord (avril 1775). Bien que la Déclaration d’Indépendance rappelle l’attachement des colons à leurs « frères britanniques », la séparation d’avec la Couronne est formalisée par la longue liste de griefs exprimés envers le monarque George III. Quant à ses sujets, qui sont demeurés « sourds à la voix de la raison et de la consanguinité », ils sont désormais regardés par les Américains « comme le reste de l’humanité, des ennemis dans la guerre et des amis dans la paix ». Cette séparation n’est donc pas à l’origine antimonarchique mais dirigée contre la personne de George III et le Parlement britannique. Le régime monarchique continue même d’apparaître à certains comme l’unique forme de gouvernement viable pour la nouvelle union : Farmer écrit ainsi que selon lui, le « génie américain » est d’esprit monarchique et qu’il lui semble « impossible de fonder une simple république en Amérique »2. Pourtant, l’attachement à la monarchie devient progressivement synonyme de traîtrise et si le
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Rebaptisés par les colons sous le nom d’Intolerable Acts. Farmer, On the Present State of Affairs in America, Philadelphia, Pennsylvania Packet, 5 Nov. 1776.

14 nombre de loyalistes demeure incertain – ils représentent selon John Adams un tiers des colons – la pratique courante consiste dès 1775 à recouvrir de goudron et de plumes ceux que Thomas Paine définira comme « des hommes intéressés, en qui l’on ne peut faire confiance, des hommes faibles qui sont incapables de voir, des hommes partiaux qui ne sauraient voir et une série d’hommes modérés qui pensent le monde européen en meilleur terme que ce qu’il mérite ». Les Patriotes contraindront d’ailleurs les Loyalistes à la fuite, vers le Canada, les Bahamas, l’Angleterre ou les Antilles, et confisqueront leurs biens même après la signature du Traité de Paris de 1783 qui exige notamment des États la restitution de ces biens par l’entremise du Congrès. De monarchie, donc, il ne saurait plus être question en dehors de celle de la loi car, comme l’explique le célèbre pamphlet de Thomas Paine, Common Sense, le contrat souscrit entre le peuple et son gouvernement a été bafoué et il incombe à ce même peuple de s’insurger contre la tyrannie. La Déclaration d’Indépendance « Nous engageons mutuellement au soutien de cette Déclaration, nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l'honneur. »1 Document fondamentalement politique, la Déclaration d’Indépendance n’en repose pas moins sur une philosophie et une idéologie libérale qui s’interroge sur la finalité du pouvoir politique. La philosophie libérale dépasse la pensée des théoriciens du contrat social en ce qu’elle ne se focalise plus nécessairement sur la sécurité des individus mais sur la protection des libertés contre le pouvoir arbitraire de l’État et s’interroge sur la finalité du pouvoir. La Déclaration s’inspire fortement du Traité de gouvernement de Locke qui répondait aux thèses absolutistes dominant l’Angleterre de Jacques II : les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir leurs droits naturels et inaliénables, et « leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés ». Si le gouvernement cesse de respecter le contrat qui le lie à la société, « le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.» La déclaration d’Indépendance reprend donc les trois grands principes émanant de la théorie lockienne : l’existence de droits inaliénables,
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Déclaration d’Indépendance, 4 juillet 1776.

15 « les lois de la nature », la limitation des pouvoirs du gouvernement civil et contrairement à ce qu’affirmait Hobbes, le caractère provisoire de la souveraineté du gouvernement qui a pour effet de légitimer le renversement de ce dernier s’il cède à la tyrannie. Comme l’explique André Kaspi, si ces idées ne sont pas nouvelles, Jefferson expliquant qu’il ne lui « incombait pas d’inventer des idées nouvelles ni d’énoncer des sentiments qui n’eussent été exprimés auparavant », c’est la première fois néanmoins « que des hommes politiques les utilisent pour justifier la naissance d’une entité politique »1. La société a pour « but principal de protéger la jouissance des individus de leurs droits absolus, qui leurs ont été conférés par les lois immuables de la nature mais qui ne pourraient être préservées en paix sans cette assistance et relation mutuelles qui est acquise par la mise en place de communautés amicales et sociales. Il en résulte que le but premier et principal des lois humaines et de maintenir et réglementer les droits absolus des individus »2. Sans la société, les droits des individus seraient livrés à la tyrannie de la majorité, les institutions sont donc des garde-fous nécessaires. La lecture de la société d’un point de vue libéral fait apparaître la distinction entre droits naturels et droits civils, elle inspire également une vision humaniste de la société, dans laquelle les individus ne sont plus des sujets mais les réceptacles du pouvoir. C’est par eux et pour eux que s’organisent les institutions. « L’homme n’a pas intégré la société pour que sa situation soit pire qu’avant, ni pour disposer de moins de droits qu’il n’en avait auparavant, mais afin que ces droits soient mieux protégés. » En découle la distinction entre droits naturels et droits civils, sphère publique et sphère privée qui continue jusqu’à aujourd’hui parmi les conservateurs et les « libéraux » de faire débat dans la société. Les droits naturels sont ceux qui appartiennent à l’homme dans son existence même, parmi lesquels « les droits intellectuels ou droits de l’esprit ainsi que tous les doits d’agir en tant qu’individu pour son propre confort et bonheur, qui ne sont pas préjudiciables aux droits naturels des autres »3. Les droits civils sont ceux « qui appartiennent à l’homme en tant que membre de la société », parmi lesquels ceux « qui on trait à la sécurité et à la protection »4. Paine en tire les conclusions suivantes : « chaque droit civil découle d’un droit
André Kaspi, Les Américains, Paris, Éditions du Seuil, 1986, p.102. William Blackstone, Commentaries on the Laws of England, (I,1) Of the Absolute Rights of Individuals. 3 Thomas Paine, The Rights of Man, (1791-1792). 4 Ibid.
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16 naturel », l’individu sacrifie donc une part de ses droits naturels pour le bien-être de la société. Les droits civils constituent un agrégat des droits naturels et doivent respecter les droits naturels qui les soustendent. La liberté telle que définie par la Déclaration d’Indépendance repose donc sur une vision « négative » qui suppose l’absence d’ingérence politique dans la sphère privée. Parmi les droits inaliénables des individus figurent « la vie, la liberté et la recherche du bonheur » mais également la propriété, qui devient l’un des credo et leitmotivs de la société au même titre que la liberté. La propriété n’est mentionnée en tant que telle qu’à une reprise dans la Constitution de 1787 (article IV, section 3) et ne réfère pas à la propriété privée mais aux biens de la nation. Pourtant, elle apparaît par deux fois – amendements V et XIV – sur un pied d’égalité avec la vie et la liberté : « la propriété est certainement un droit de l’humanité aussi réellement que la liberté »1 explique John Adams. Définie au sens large par James Madison – la propriété intègre « tout ce à quoi les hommes attachent de la valeur » comme l’opinion personnelle et le droit de la diffuser, la propriété de ses facultés et de les utiliser, de ses croyances religieuses au même titre que les marchandises, la fortune et la terre2 – la propriété privée doit en conséquence être protégée par le gouvernement puisqu’elle participe des droits naturels. Le développement d’une société commerciale au nord parallèlement à la propriété terrienne dans les États agraires du sud va contribuer à ouvrir le débat sur la propriété qui devient incontournable lors de la Convention de Philadelphie de 1787 sur la question du suffrage. Faut-il, comme le soutient Gouverneur Morris limiter le suffrage aux propriétaires terriens, l’élargir à tous les détenteurs de richesses (Franklin), offrir une égale distribution de propriété terrienne (Noah Webster) ? Liée intrinsèquement au pouvoir, la propriété s’érige en élément fondateur et fondamental de la société américaine : « On dit généralement que la vie et la liberté ont le plus de valeur, vient ensuite la propriété. Une vision plus juste de cette affaire montrerait néanmoins que la propriété fut le fondement principal de la société »3. La question de la propriété trouve sa solution provisoire dans le compromis. La Convention de Philadelphie s’accommode de la
John Adams, Defence of the Constitutions of Government of the United States, 1787. Works 5:453-59. 2 James Madison, Property, 29 March 1792. Papers 14:266--68. 3 James Madison, Records of the Federal Convention, July 5, 1787.
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17 question de l’esclavage, indissociable du sujet de la propriété – le compromis des trois cinquièmes permettra de compter les esclaves pour trois cinquièmes d’un homme dans la répartition des sièges à la Chambre des Représentants établie en fonction de la population des États – une pratique qui selon les Pères Fondateurs finira par s’éteindre d’elle-même en confinant « l’institution particulière » aux États déjà esclavagistes (Compromis du Missouri) et qu’ils évitent de mentionner dans les termes de la Constitution. Si l’égalité des droits stipulée dans le premier paragraphe de la Déclaration d’Indépendance ne concerne donc pas « les autres personnes », celles « tenues au service ou au travail », elle nécessite d’être renforcée et explicitée dans la Constitution, la majorité des constitutions des États ayant instauré en préambule une déclaration des droits. Le Bill of Rights satisfait donc aux exigences de ceux qui hésitaient à ratifier la Constitution de 1787 et fait taire certaines critiques des Anti-Fédéralistes. Une constitution fondamentalement républicaine « A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l'on voit aisément qu'il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l'administration change. »1 Si comme l’affirme John Adams il n’existe « d’autre bon gouvernement que républicain »2, le concept de républicanisme n’est guère explicité ou débattu parmi les Pères Fondateurs. Allant de soit, puisque les États-Unis ne sauraient être monarchiques et que la méfiance envers la démocratie prévaut, puisque les démocraties ont « toujours fait l’objet de turbulence et de disputes, ont toujours été incompatibles avec la sécurité personnelle ou les droits de propriété et ont en général été aussi courtes dans leur durée que violentes dans leur mort »3, seule la république peut offrir les « remèdes » aux maux de la démocratie à laquelle elle oppose un caractère vertueux

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Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, Livre III, Chapitre IV, 1762. John Adams, Thoughts on Government, 1776. 3 James Madison, The Federalist N°10, The Union as a Safeguard Against Domestic Faction and Insurrection, The New York Packet, November 23, 1787.

18 Le principe républicain est donc acquis, sans clarification particulière et adopté dans la Constitution américaine (article IV, section 4), si ce n’est la « véritable et seule véritable définition » qu’en donne John Adams : un « gouvernement dans lequel tous les hommes, riches et pauvres, magistrats et sujets, fonctionnaires et peuple, maîtres et servants, le premier citoyen et le dernier sont également assujettis à la loi »1. La convention de Philadelphie se doit donc d’être républicaine ou ne pas être comme l’explique Madison : « La première question qui s’offre est de savoir si la forme générale et l’aspect du gouvernement doivent être strictement républicain. Il est évident qu’aucune autre forme ne serait réconciliable avec le génie du peuple d’Amérique, avec les principes fondamentaux de la Révolution, ou avec cette honorable détermination qui anime chaque fervent de la liberté, pour reposer toutes nos expériences politiques sur la capacité de l’être humain à l’autonomie. Si le plan de la convention, donc, se trouve à s’éloigner du caractère républicain, ses partisans doivent l’abandonner comme n’étant désormais plus défendable »2. Au cœur de la notion de république s’inscrit la conviction que seule cette forme de gouvernement saura garantir les droits – naturels et civils – et la sécurité des individus. Pourtant, les arguments Anti-fédéralistes contre la ratification de la Constitution ne manquent guère. Au cœur des débats, le formidable pouvoir accordé au gouvernement fédéral, jugé « absolu et incontrôlable », le pouvoir législatif qui devient « loi suprême » des États-Unis et donc supplante la législature des États et la taille de la république – la population américaine a atteint trois millions d’âmes – qui entrave la possibilité de gouverner en raison du tiraillement des opinions et des factions. Les Anti-Fédéralistes utilisent les mêmes armes que leurs adversaires. Eux aussi ont étudié l’histoire romaine et grecque et lu les écrits des philosophes anglais et français. Montesquieu n’a-t-il pas soutenu qu’« il est de la nature d'une république qu'elle n'ait qu'un petit territoire : sans cela elle ne peut guère subsister » car « dans une grande république, le bien commun est sacrifié à mille considérations ; il est subordonné à des exceptions ; il dépend des accidents. Dans une petite, le bien public est mieux senti, mieux connu, plus près de chaque citoyen ; les abus y sont moins étendus, et par conséquent moins protégés » ?3 Brutus1
John Adams, Defence of the Constitutions of Government of the United States, op. cit. James Madison, Federalist No. 39, The Conformity of the Plan to Republican Principles, The Independent Journal, 3 Montesquieu, L’Esprit des Lois, Première partie (XVIII, 16), Propriétés distinctives de la république, 1748.
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19 met ainsi l’accent sur l’un des aspects qui préoccupe Madison : celui de la tyrannie des factions, qui sont entre elles comme des « nations rivales »2. Certes, la république repose sur trois fondamentaux à savoir la séparation des pouvoirs, la démocratie représentative et le système de poids et contrepoids qui s’assurent que « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir »3. Demeure néanmoins la multitude des intérêts, les divergences de points de vue, qui font partie intrinsèque de la nature de l’homme. Si la cause des factions ne peut être jugulée, leurs effets le seront répond Madison, qui fait ici d’une pierre trois coups face à l’argumentaire antifédéraliste, et ceci justement grâce à la république, à sa grande taille et au fédéralisme.4 Les factions, explique-t-il, ont pour origine l’inégale distribution de la propriété et ne peuvent en cela être réprimées sauf en abandonnant ce qui tient le plus à cœur à la nation américaine : la liberté. Si une faction ne représente pas la majorité des avis, le principe républicain protège le bien commun en mettant ses propositions en échec par le biais d’un vote régulier. Le système représentatif, ajoute-t-il, permet de raffiner les opinions publiques par le truchement d’un corps choisi de citoyens « dont la sagesse leur permet de mieux discerner l’intérêt véritable de leur pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice » les rendent moins vulnérables à la partialité. C’est enfin la grande taille de la république qui permet de sélectionner les représentants les plus méritoires puisqu’ils seront choisis par un plus grand nombre de citoyens que dans une petite république. « Le génie de la liberté républicaine est qu’elle demande d’un côté, non seulement que le pouvoir provienne du peuple, mais également que ceux qui en sont dépositaires soient tenus indépendants du peuple lui-même, de par la brièveté de leur mandat et que même durant cette courte période, la confiance soit placée non dans un nombre limité mais dans un grand nombre de

Les Anti-Fédéralistes répondent au Fédéralist de Madison, Hamilton et Jay par une série de seize essais publiés dans le New York Journal d’octobre 1787 à avril 1788 sous le pseudonyme de Brutus, en l’honneur du républicain romain qui assassina Jules César pour empêcher le renversement de la république. Les historiens supposent que Brutus n’est autre que Robert Yates, juge new-yorkais et délégué à la Convention fédérale. 2 Tocqueville, Democracy in America, Vol.1, How it can be Strictly Said That the People Govern in The United States, 1835. 3 Montesquieu, L’Esprit des Lois, (XI, 4). 4 James Madison, Federalist No.10, The Union as a Safeguard Against Domestic Faction and Insurrection, The New York Packet, November 23, 1787.
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