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L'image du Laos

De
316 pages
Dernier territoire à rejoindre l'Union indochinoise en 1893, le Laos intéresse la France dès 1860. Des missions scientifiques ou commerciales parcourent la rive gauche du Mékong, tant par curiosité que pour y préparer une éventuelle conquête coloniale de la France. Aux Français venus apporter civilisation et progrès, le Laos est apparu comme un nouvel éden.
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L’image du Laos Marion Fromentin Libouthet
au temps de La coLonisation française
(1861-1914)
Oublié de l’historiographie française, le Laos, dernier territoire à
rejoindre l’Union indochinoise en 1893, est pourtant resté sous le L’image du Laos
protectorat de la France pendant près de soixante ans. Mais c’est en
réalité dès les années 1860 que la France s’intéresse à ce pays. En effet,
des missions scientifques ou commerciales parcourent la rive gauche du au temps
Mékong tant par curiosité d’explorer des territoires jusque-là inconnus,
que pour y préparer une éventuelle conquête coloniale de la France. Ces de La coLonisation françaisedernières, bientôt suivies des premiers voyageurs et fonctionnaires en
poste au Laos, nous ont laissé de nombreux récits qui nous plongent
eau cœur des mentalités de la seconde moitié du x i x et du début du
e
x x siècle, mentalités qui imprègnent la vision de l’Autre dans le cadre (1861-1914)
de la colonisation.
Venus apporter la civilisation et le progrès aux Laotiens, les
observateurs français se rendent rapidement compte que l’espoir de
développer économiquement le Laos, bientôt surnommé le « poids mort
de l’Union indochinoise », est un mirage. Oublié du pouvoir central,
et semblant ainsi préservé du reste de l’Indochine française, le Laos
est alors apparu aux Français comme un Nouvel Eden. Littéralement
charmés par ce pays, certains d’entre eux en ont même adopté les us et
coutumes, nous offrant ainsi une vision riche et complexe de l’Autre qui
ne saurait être réduite au préjugé de race ou à son exotisme.
Marion Fromentin Libouthet prépare actuellement une thèse de
doctorat en histoire contemporaine à l’université de Nantes. Cet
ouvrage, récompensé par la Société Archéologique et Historique de
Nantes et de Loire-Atlantique, est issu de son mémoire de maîtrise en
histoire contemporaine soutenu en 2005 à l’université de Nantes.
Illustration : Laos siamois. Courses de pirogues à Bessac. Planche chromolithographiée
par Eugène Cicéri d’après un dessin de Louis Delaporte, Paris, 1873.
3 2  €
I S B N  : 9 7 8 - 2 - 3 3 6 - 0 0 4 8 1 - 5
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L’image du Laos
Marion Fromentin Libouthet
au temps de La coLonisation française





L’image du Laos
au temps de la colonisation française

(1861-1914) Recherches Asiatiques
Collection dirigée par Philippe Delalande

Dernières parutions

Philippe GENDREAU, Pierre-Marie Gendreau, un missionnaire
vendéen au Tonkin, 2012.
Gérard Gilles EPAIN, Indo-Chine, Découverte, évangelisation,
colonisation ; Une histoire coloniale oubliée, Tome I, 2012.
Gérard Gilles EPAIN, Indo-Chine, La guerre ; Une histoire coloniale
oubliée, Tome II, 2012.
Thach TOAN, Les Khmers à l’ère de l’hindouisme
(20-1336 apr. J.-C.), 2012.
Linda AÏNOUCHE, Le don chez les Jaïns en Inde, 2012.
Quang DANG VU, Histoire de la Chine antique, tomes 1 et 2,
2011.
TAKEHARA YAMADA Yumiko, Japon et Russie : histoire
d’un conflit de frontière aux îles Kouriles, 2011.
Guy BOIRON, La Grande Muraille de Chine. Histoire et
évolution d’un symbole, 2011.
Prince Mangkra SOUVANNAPHOUMA, Laos. Autopsie
d'une monarchie assassinée, 2010
Marguerite GUYON DE CHEMILLY, Asie du Sud-Est. La
décolonisation britannique et française, 2010.
Joëlle WEEKS, Représentations européennes de l’Inde du
e eXVII au XIX siècle, 2009
Hélène PORTIER, Les missionnaires catholiques en Inde au
XIXe siècle, 2009.
Denis HOCQUET, BHUTTO DU PAKISTAN, Vie et
martyre d’un Combattant de la Liberté, 2009.
Michel PENSEREAU, Le Japon entre ouverture et repli à
travers l’histoire, 2009.
Toan THACH, Histoire des Khmers ou l’odyssée du peuple
cambodgien, 2009.

Marion Fromentin Libouthet





L’image du Laos
au temps de la colonisation française

(1861-1914)




















L’HARMATTAN



























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-0048 1- 5
EAN : 978233600481 5Doux pays !


« Au Maître écrivain des " Pages Laotiennes "», in Raquez Alfred, Pages
laotiennes : le Haut- Laos, le Moyen- Laos, le Bas-Laos, Hanoi, F.H
Schneider, 1902, préface.

7 INTRODUCTION





En 1893, l’un des compagnons d’Auguste Pavie, le capitaine Rivière,
évoquait avec tristesse la méconnaissance profonde de ses contemporains à
l’égard du Laos, pourtant pas « un de ces territoires infimes perdus dans les
océans lointains et propres surtout à servir de difficultés pour les jeunes gens
1qui subissent leurs examens. » Aujourd’hui encore, on pourrait s’étonner du
peu d’intérêt suscité par ce pays, et plus particulièrement auprès des
historiens, bien qu’il ait été pendant près de soixante ans sous le protectorat
de la France.
En effet, très peu d’ouvrages, du moins en langue française, ont été
consacrés au Laos français, dont il n’existe à notre connaissance qu’une
seule histoire : celle du Résident Supérieur Paul le Boulanger publiée en
1930. Mais il s’agit là du récit d’un acteur de la colonisation. Si les
géographes, tel Christian Taillard dans son ouvrage intitulé Laos, stratégies
d’un Etat-tampon, se sont intéressés au Laos, l’histoire de ce pays a
essentiellement été écrite par les ethnologues. Ainsi, Paul Lévy, dans son
Histoire du Laos, retrace rapidement l’histoire du Laos, de la préhistoire
jusqu’aux années 1970. D’autres ethnologues ont fait l’étude de telle ou telle
partie du Laos, comme Charles Archaimbault, qui a publié en 1961 un
2ouvrage consacré à l’histoire du royaume de Bassac. Parmi les grands
ethnologues spécialistes de la civilisation laotienne ayant abordé l’histoire de
ce pays, on pourrait également citer l’œuvre de Pierre-Bernard Lafont ou
celle d’Henri Deydier.
Deux historiens se sont cependant penchés sur l’histoire du Laos
français. Tout d’abord Bernard Gay, qui dans sa thèse de Doctorat
intitulée Approche du système colonial. Histoire du Haut-Laos et du bassin
de la Rivière Noire, 1883-1916, soutenue en 1983, présente de façon

1 Rivière (capitaine) « Une province laotienne. Le Kham-Muon » in Bulletin de la Société de
Géographie commerciale de Paris, T. XV, octobre 1892 -décembre 1893, p. 465.
2 Archaimbault Charles, L’histoire de Campasak, Paris, Imprimerie Nationale, Société
Asiatique, 1961.
11synthétique de nombreux aspects de la présence française dans le Haut-Laos,
comme l’organisation administrative ou le développement économique de
cette région. Le second historien, Martin Stuart-fox est anglo-saxon. Dans A
history of Laos, il consacre un rapide, mais intéressant chapitre au Laos
français, de la conquête de la rive gauche du Mékong jusqu’en 1945.
Quelques points de ce mémoire viennent d’ailleurs confirmer et approfondir
certains aspects, notamment concernant le problème de la mise en valeur du
Laos français, évoqués par cet auteur. Signalons enfin l’existence de l’étude
de l’historien François Moppert portant sur un événement précis de l’histoire
du Laos français : la révolte des populations proto-indochinoises du plateau
edes Bolovens survenue au début du XX siècle.
En tout cas, il n’existe aucun ouvrage faisant une synthèse approfondie
de l’histoire du Laos français, a fortiori évoquant la façon dont les Français
se sont représenté ce pays et ses habitants entre 1861 et 1914. Notons
cependant que les littéraires, tel Henri Copin ont étudié certains aspects de
cette question à travers la littérature coloniale. Bernard Gay a par ailleurs
présenté un bref aperçu des relations entre hommes et femmes au Laos à
1
travers la littérature coloniale de fiction. Car c’est à cet aspect que nous
nous sommes intéressés dans cette étude, la façon dont les voyageurs
français, puis plus tard les administrateurs et les romanciers se sont
représenté le Laos et ses habitants, à travers les sources imprimées, entre
1861, date à laquelle un explorateur français, Henri Mouhot, a pour la
première fois pénétré au Laos, et 1914, année qui clôture, de façon quelque
peu arbitraire notre étude, dans la mesure où de nombreux thèmes
développés dans les récits après la Première Guerre mondiale ne sont en
réalité que le prolongement de la période antérieure. Cependant, il nous
semble que l’on peut considérer que la période 1861-1914 correspond grosso
modo à une première étape de prise de contact, de possession puis
d’installation de la France au Laos. De plus, la Première Guerre mondiale, en
mettant à mal un certain nombre de certitudes de l’Occident, notamment
dans sa façon d’envisager ses rapports avec les peuples colonisés, marque
une vraie rupture avec les années précédentes.
Lorsque nous parlons des Laotiens, nous ne désignons pas par là les
habitants du Laos au sens large, mais les individus Lao thaïs. Le capitaine
Rivière déclarait avec humour en 1893 qu’une « véritable tour de Babel »
2s’était écroulée au Laos. Et en effet, le Laos est un pays pluriethnique. De
nombreuses tribus proto-indochinoises vivant principalement dans les zones

1 Voir Copin Henri, L’Indochine dans la littérature française des années vingt à 1954.
Exotisme et altérité, L’Harmattan, Paris, 1996 et Gay Bernard, « Les relations entre hommes
et femmes au Cambodge et au Laos vues par la littérature coloniale de fiction » in Lombard
Denys (dir.), Rêver l’Asie. Exotisme et littérature coloniale aux Indes, en Indochine et en
Insulinde, Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, 1993, p. 301.
2 Rivière (capitaine) op. cit., p. 474.
12montagneuses, partagent encore aujourd’hui avec les Laotiens le centre de la
péninsule indochinoise. Si les observateurs français ont aussi décrit les
1populations montagnardes — des ouvrages entiers y sont consacrés — les
Laotiens à proprement parler tiennent une place prépondérante dans leurs
récits. C’est pourquoi cette étude est essentiellement consacré aux Laotiens,
même si nous évoquons parfois les populations proto-indochinoises, qui
auraient pourtant mérité une plus grande place dans une étude sur le Laos.
eMais qu’entendait-on par « Laos » dans la seconde moitié du XIX
esiècle et au début du XX siècle ? En réalité, le Laos dans les limites que
nous lui connaissons aujourd’hui n’existait pas encore. Le territoire que les
premiers explorateurs ont appelé « Laos », du nom de l’ethnie majoritaire
qui le peuplait, les Lao, était un ensemble de principautés plus ou moins
tributaires du Siam, qui occupait le centre de la péninsule indochinoise et
s’étendait largement vers l’ouest, jusqu’au plateau de Korat. Les voyageurs
ont cependant surtout parcouru la rive gauche du Mékong, devenue le Laos
français en 1893. Car avec l’irruption de la France et des autres puissances
coloniales en Asie du Sud-Est, le Laos n’est pas resté longtemps un
ensemble de principautés aux limites mal définies.
Sous le Second Empire, la volonté de Napoléon III d’assurer la sécurité
des missionnaires catholiques, de développer le commerce français en
Indochine et d’établir des voies de communication commerciale avec la
Chine du Sud, se traduisit d’abord par la conquête en 1863 de la
Cochinchine, de façon partielle, puis totalement en 1867, puis par celle du
Cambodge, également en 1863. La Troisième République, après avoir mis
fin à la politique dite de « recueillement » reprit l’expansion coloniale de la
France, de concert avec les autres puissances européennes : il s’agit de la
fameuse « course au clocher. » Ainsi, en 1885, l’Annam et le Tonkin
passèrent sous protectorat français, juste avant que la France ne jette son
dévolu sur la rive gauche du Mékong, alors sous suzeraineté siamoise.
De multiples péripéties opposant la France et le Siam, dont il n’est pas
question ici de raconter le déroulement, aboutirent à la signature du Traité de
Bangkok du 3 octobre 1893, qui permettait à la France d’ajouter à ses
possessions indochinoises ce vaste territoire du centre de la péninsule
indochinoise qu’est la rive gauche du Mékong. Le Laos français, dernier
venu au sein de l’Union Indochinoise, était né.
2Certes, plusieurs traités vinrent par la suite quelque peu modifier ses
frontières, mais la physionomie du Laos telle que nous la connaissons
aujourd’hui était d’ores et déjà fixée en 1893.

1 Voir par exemple Bel Jean-Marc, Mission au Laos et en Annam. Annam. Pays Khâs. Bas-
Laos, Paris, Extrait du Bulletin de la Société de Géographie de Paris, 1899 ou Bernard Noël,
Les Khâs, peuple inculte du Laos français, Paris, Imprimerie nationale, 1904.
2 Par exemple, la principauté de Xieng Khouang, d’abord incorporée au Tonkin, fut restituée
au Laos en 1895.Un an plus tard, le 15 janvier 1896, la principauté de Muong Sing était
13Mais la France n’a pas attendu de prendre possession de la rive gauche
du Mékong pour s’intéresser au Laos et à ses habitants. Sa présence sur ce
territoire peut, de façon schématique, être divisée en trois périodes distinctes.
Tout d’abord, la période allant de 1861 à environ 1880 peut être considérée
comme le temps des premiers explorateurs qui, tels Francis Garnier, Jules
Harmand ou Paul Néïs, ont découvert une région jusqu’alors inconnue de
l’Occident. A partir des années 1880, lorsque la France a commencé à
véritablement s’intéresser à la vallée du Mékong, les missions de
reconnaissance commerciale et politique, d’où émerge la Mission Pavie, se
sont multipliées. Enfin, de 1885, date de la nomination d’Auguste Pavie
ecomme vice-consul de Luang Prabang, jusqu’aux premières années du XX
siècle, la France s’est employée à faire la conquête diplomatique du Laos,
avant d’y établir son protectorat en y organisation une administration
embryonnaire.
Ces différents temps de la présence française au Laos trouvent un écho
dans nos sources imprimées, des sources relativement peu nombreuses au
regard de ce qui a pu être écrit sur le Tonkin ou l’Annam à la même période.
Les articles dans la presse à grand tirage, comme le journal L’Illustration,
sont rares. Le Laos n’y est évoqué que pour des occasions bien précises,
comme le couronnement du roi de Luang Prabang en 1905 ou pour la visite
1du Gouverneur général Sarraut en décembre 1912.
De plus, nous n’avons malheureusement pas pu accéder à certaines
sources, qui auraient pourtant utilement complété notre propos. Ainsi, la
Revue Indo-chinoise ou certains ouvrages comme la Notice sur le Laos
français du colonel Tournier n’ont pas pu être consultés. Par ailleurs, nous
n’avons pas toujours pu procéder à un dépouillement systématique de
certains titres de presse, dans la mesure où les séries mises à notre
disposition étaient incomplètes. Nous espérons néanmoins avoir pu donner
les différentes caractéristiques de la vision des observateurs français du Laos
entre 1861 et 1914.
Mais qui sont ces observateurs français ? Qui a écrit et porté un
jugement sur le Laos et ses habitants entre 1861 et 1914, et dans quelles
publications ? En fait, il s’agit essentiellement de Français intéressés de près
ou de loin par l’aventure coloniale et qui se sont directement rendus au Laos,
voire pour la fin de notre période, qui y ont vécu. En premier lieu, il faut
citer les explorateurs, c’est-à-dire ces hommes qui, appuyés par les Sociétés
de Géographie, ont décrit et parcouru un pays jusqu’alors inconnu. C’est le

partagée entre la Birmanie et la France. Et le 13 février 1904, le Siam renonçait à toute
prérogative de suzeraineté sur les territoires de Luang Prabang et de Bassac situés sur la rive
gauche du Mékong. Le 23 mars 1907, le territoire de Dansaï, possession de Luang Prabang
était cédé au Siam. Enfin, en 1907, les Hua Phan retournèrent au Laos.
1 Cf. Raquez Alfred, « Le couronnement de S.M. Sisavong, roi de Luang Prabang » in
L’Illustration, nº du samedi 27 mai 1905 et « Parmi les gens et les sites de Laos » in , nº du samedi 28 décembre 1912.
14cas du naturaliste Henry Mouhot, soutenu par la Société de Géographie de
Londres ou de Francis Garnier, membre de la Société de Géographie de
Paris.
Le Laos faisait en effet partie de ces vastes régions encore inexplorées
ou tout au moins très peu connues de l’Occident au début de la seconde
emoitié du XIX siècle. C’est donc en premier lieu la curiosité qui a poussé
les géographes à partir à la découverte du vaste monde. Les Sociétés de
Géographie, d’abord désintéressées, mais de plus en plus impliquées dans la
colonisation au fur et à mesure de l’avancée des conquêtes coloniales de la
1
France, se sont multipliées en province dans les années 1870. Le goût pour
la géographie, une géographie alors synonyme d’exploration, a donné une
formidable impulsion à ce mouvement d’exploration et de découverte.
Les Sociétés de Géographie, et d’abord la Société de Géographie de
Paris fondée en 1821, ont eu leur publication officielle sous la forme d'un
Bulletin dans lequel furent publiés les récits et les comptes rendus de
mission des explorateurs et des voyageurs de cette première période
d’exploration et de conquête.
Avec les Bulletins des Sociétés de Géographie et la très officielle Revue
maritime et coloniale, publication du Ministère de la marine et des colonies
qui donne des nouvelles des expéditions maritimes, les revues de voyage et
d’exploration ont été pour nous une source précieuse. Répondant à la
demande d’un public curieux des avancées des connaissances géographiques
et des progrès de la colonisation, celles-ci connurent un important succès.
Ces publications périodiques furent l’un des supports privilégiés qui
permirent aux Français de connaître le continent asiatique. La revue illustrée
Le Tour du Monde était l’une d’elles. Son fondateur, le journaliste saint-
simonien Edouard Charton la définissait en ces termes : « Le Tour du Monde
a pour but de faire connaître les voyages de notre temps, soit français, soit
étrangers, les plus dignes de confiance, et qui offrent le plus d’intérêt à
2l’imagination, à la curiosité ou à l’étude. »
Et en effet, cet hebdomadaire fit découvrir de 1860 à 1914 à un vaste
public le continent africain, asiatique et américain, à travers la publication
des récits de voyage des plus grands explorateurs de l’époque, abondamment
illustrés par les gravures de célèbres illustrateurs. Revue de vulgarisation
destinée à un large public, Le Tour du Monde connut un très grand succès
auprès d’un lectorat toujours plus avide d’exotisme et de dépaysement. En
1895, Le Tour du Monde eut même son supplément, intitulé A travers le

1 Par exemple, la Société de Géographie de Lyon est fondée en 1873, celle de Marseille en
1876 et celle d’Alger en 1879. Entre 1873 et 1882, 24 Sociétés sont créées en province. Voir à
ce sujet l’ouvrage de Lejeune Dominique, Les sociétés de géographie en France et
e l’expansion coloniale au XIX siècle, Paris, Albin Michel, 1993.
2 Préface du Tour du Monde, nouveau journal des voyages, T. I, Paris, Hachette, 1860,
premier semestre.
15Monde, consacré à la publication de récits de voyageurs et de courtes études
sur les pays d'outre-mer. La Revue des Deux-Mondes, publication
bimensuelle créée en 1829, a également publié parmi de nombreux sujets
consacrés à la littérature, à l’art ou aux débats politiques, les récits des
premiers explorateurs, comme celui de Louis de Carné, compagnon de
Francis Garnier.
Tous ces récits constituent ce que l’on peut appeler une
1littérature documentaire. Ces explorateurs, généralement des scientifiques
(naturalistes, ethnologues, géographes) en charge ou non d’une mission
commerciale, scientifique ou politique, décrivent minutieusement les régions
qu’ils traversent et posent le regard du savant sur le Laos et ses habitants. Ils
s’intéressent aussi bien à des questions d’ordre politique et économique, qu’à
la faune et à la flore des régions explorées, tout en faisant part de leurs
impressions, bien qu’ils soient généralement avares de commentaires, étant
plus soucieux de rendre compte des péripéties de leur voyage ou de décrire
les paysages. Ces explorateurs n’en apportent pas moins de précieux
renseignements sur le Laos, tout en donnant une première image de ce pays
et de ses habitants.
A partir de 1880, la France s’intéressant de plus en plus aux
principautés laotiennes, envoie des chargés de mission en reconnaissance
dans la vallée du Mékong, comme J. Taupin ou Etienne Aymonier. C’est
aussi le moment où des individus, comme le négociant Camille Gauthier,
partent de leur propre initiative au Laos dans l’espoir d’ouvrir ce pays aux
intérêts commerciaux français. Les récits de leurs missions commerciales et
politiques sont publiés la plupart du temps dans les Bulletins des Sociétés de
Géographie et notamment des Sociétés de Géographie commerciale qui
2fleurissent dans toute la France à partir des années 1870.
Comme leur nom l’indique, ces sociétés, qui prônaient une géographie
« utilitaire et commerciale », avaient surtout pour vocation de faire connaître
les possibilités commerciales et les richesses des pays d'outre-mer. La plus
célèbre et la plus importante de ces missions fut la Mission Pavie qui ramena
de ses multiples expéditions à travers le Laos une série d’ouvrages relatant à
la fois le récit de voyage d’Auguste Pavie et de ses compagnons et donnant
des informations précieuses sur l’ethnographie, la flore, l’histoire, les
possibilités commerciales ou bien encore sur la question des voies de
communication de cette région de la péninsule indochinoise.
Là encore, nous avons à faire à une littérature technique et
documentaire, écrite par des spécialistes visant à une connaissance

1 Cf. Lebel Roland, Histoire de la littérature coloniale en France, Paris, Larose, 1931.
2 L’alliance des syndicats du commerce parisien et d’une section de la Société de Géographie
de Paris donne naissance en 1871 à la Société de Géographie commerciale de Paris, bientôt
suivie par des Sociétés de provinces, comme celle de Bordeaux en 1874 ou celle de Nantes en
1882.
16scientifique et pratique du pays. Ces voyageurs donnent par exemple leur
avis sur le potentiel économique de cette région ou bien encore sur ses
habitants. Le docteur Lefèvre, membre de la Mission Pavie, expliquait ainsi
que son but, en écrivant le récit de sa mission d’exploration a été de « faire
œuvre utile » : « Ces notes, qui n’ont aucune prétention littéraire ont été
recueillies au jour le jour, écrites le soir à l’étape avec l’impression encore
toute fraîche des choses vues ; elles sont simplement une sorte de guide
Conty, où le voyageur destiné à parcourir le Haut-Laos puisera les
renseignements nécessaires pour son itinéraire, et où les Français de la
métropole qui s’intéressent à notre expansion coloniale et aux choses de
l’Extrême-Orient pourront pas à pas se rendre compte de la nature des pays
1
que nous avons hérités du Siam. »
e eA la fin du XIX siècle et au début du XX siècle, alors que la rive
gauche du Mékong est désormais française, les ouvrages consacrés au Laos
et surtout les monographies, souvent écrites par des administrateurs en poste
au Laos, se multiplient. Parfois très techniques — il s’agit de renseigner avec
un maximum d’informations les candidats à la colonisation ou les éventuels
investisseurs — ces monographies traitent aussi des us et coutumes des
habitants, des attentes des Français concernant le Laos, et apportent donc de
précieuses informations sur la façon dont les observateurs français se sont
représenté ce pays. On commence aussi à cette époque à voir des voyageurs,
souvent d’ailleurs des membres d’une société savante, désireux de faire
mieux connaître les possessions indochinoises de la France à leurs
contemporains et de faire un voyage distrayant, parcourir le Laos et publier
leurs impressions et leurs réflexions dans des récits de voyage, comme
Alfred Raquez ou le prince Henri d’Orléans, tous deux ayant d’ailleurs
publié des articles dans le journal L’Illustration qui à la veille de la conquête
de la rive gauche du Mékong commence à ouvrir, mais très modestement,
nous l’avons dit, ses colonnes au Laos.
C’est aussi à cette période que le Laos voit arriver, de façon toute
relative, les premiers « touristes », l’amélioration des moyens de transport
permettant désormais au voyageur qui le souhaite d’aller avec plus de facilité
dans les pays d'outre-mer. Joseph Chevallier, lieutenant de cavalerie en poste
au Laos de 1902 à 1903, écrivait à ce propos en 1906 : « En ces temps de
globe-trotters et de tourisme à outrance […] il est devenu banal d’admirer
avec quelles facilités on se déplace de nos jours : on va au Japon plus
volontiers qu’on n’ allait autrefois à New York, on part pour le tour du
monde avant d’avoir même songé à faire le tour de France, et les agences
organisent des chasses au tigre dans les jungles de l’Inde, des affûts à

1 Lefèvre Etienne, Un voyage au Laos, Paris, E. Plon & Nourrit, 1898, préface, p. 4.
17l’éléphant aux sources du Nil aussi simplement que l’on vous convie à une
1battue de perdreaux en Beauce ou en Sologne. »
Un certain Eugène Gallois partit ainsi en 1900 à la découverte de tous
les pays de l’Indochine française, dont le Laos, dans le seul but de satisfaire
2sa curiosité. Et en 1911, A. Baudenne, commis des services civils de
l’Indochine, publiait un guide sur le Laos visant à donner « les
renseignements indispensables aux voyageurs, leur permettant de parcourir
avec fruit, dans le temps le plus court et avec le minimum de dépense, les
3régions les plus intéressantes de cette partie de l’Union Indochinoise. »
Seulement de passage, ces voyageurs sont avant tout venus au Laos pour
visiter un pays pittoresque et qui les intrigue. C’était le cas en 1909 de la
voyageuse Marthe Bassenne ou en 1914 de Léon Hautefeuille qui croyait
pouvoir affirmer à cette date qu’« en peu d’année, le Laos, déjà abordable
4aux touristes décidés, sera accessible à tout le monde. » Ces récits sont
publiés dans des récits de voyage ou dans des revues comme la Revue des
Deux-Mondes.
Autre source précieuse pour notre étude : la littérature coloniale de
fiction ayant pour sujet le Laos. Bien que mettant en scène des personnages
de fiction, les romans sont très révélateurs sur la façon dont tel ou tel auteur
a pu se représenter le Laos et ses habitants. Cependant, les romanciers ne se
esont intéressés au Laos qu’au début du XX siècle : les romans sur ce pays
sont par conséquent très peu nombreux. Nous ne comptons en effet que trois
titres pour notre période : Raffin Su-su et Sao Van Di de Jean Ajalbert et Sao
Tiampa de Gaston Strarbach et Antonin Baudenne.
A ces sources imprimées très diverses, il faut ajouter les nombreuses
revues spécialisées sur la colonisation qui se multiplient sous la Troisième
République comme la revue bimensuelle La Quinzaine coloniale,
publication de l’Union coloniale française créée en 1897 et abordant
essentiellement des questions intéressant le développement économique des
colonies françaises ou bien encore La Revue française de l’Etranger et des
colonies, qui rend compte des progrès des conquêtes coloniales.
Enfin, les témoignages des missionnaires présents au Laos, ces
5« modestes pionniers de la science et de la foi » , auxquels nous avons
parfois eu recours, apportent de précieuses informations. Dans le contexte
d’une reprise du mouvement d’expansion et d’évangélisation des Eglises

1 « Conférence sur le Laos faite par J. Chevallier à Saumur en 1906. » in Lettres du Tonkin et
du Laos (1901-1903), Paris, L’Harmattan, 1995, préface.
2 Cf. Gallois Eugène, La France d’Asie. Un Français en Indo-Chine, Paris, J. André, 1900.
3 Baudenne A., A travers le Laos. Guide à l’usage des voyageurs, Hanoi, Imprimerie
d’Extrême-Orient, 1911, p. 1.
4 Hautefeuille Léon, « Vingt jours au Laos » in La Revue indochinoise, 1914, p. 157.
5 Mouhot Henri, « Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres
parties centrales de l’ Indo-Chine » in Le Tour du Monde, nouveau journal des voyages, Paris,
ieLibrairie Hachette et C , 1863, deuxième semestre, p. 222.
18chrétiennes, les missionnaires, allant porter les lumières de la foi jusque dans
les contrées les plus reculées, ont souvent fait figure de véritables
explorateurs. Ajoutons pour terminer un recueil de lettres exceptionnel, celui
de Joseph Chevallier, qui a tout au long de son séjour au Laos de 1902 à
1903 écrit à son père resté à Fougères en Bretagne. Ses lettres, qui n’étaient
pas destinées à être publiées, permettent de toucher au plus près les
sentiments profonds de ce jeune militaire issu d’un milieu conservateur.
Il n’a pas été question dans cette étude de faire une histoire du Laos de
1861 à 1914. Nos sources, constituées de documents imprimés et non de
documents d’archives, ne nous l’auraient pas permis. Notre but a plutôt été
de tenter de voir comment des Français, et pas n’importe lesquels, puisqu’il
s’agit généralement des acteurs de la colonisation ou tout au moins
d’individus ayant un intérêt pour l’aventure coloniale, comment ces Français
ont perçu et jugé le Laos et ses habitants, avant et après que la rive gauche
du Mékong ne devenait française. Quelle perception les explorateurs, les
voyageurs, puis, plus tard les administrateurs, ont-ils eu de ce pays, et
comment ont-ils envisagé leur relation avec les Laotiens ? Mais aussi en
quoi cette image, qui n’est jamais neutre, parfois instrumentalisée, est
représentative des mentalités d’une époque ?
Les récits des voyageurs évoquant le Laos n’ont bien souvent pas pour
but premier de distraire le lecteur, mais plutôt de l’informer sur cette partie
de la péninsule indochinoise. Tous fervents partisans de l’expansion
coloniale de la France en Indochine, les voyageurs qui ont écrit sur le Laos
se sont surtout intéressés à des questions d’ordre politique et économique, en
cherchant par exemple à déceler les potentialités productives de ces contrées.
Mais la mission civilisatrice de la France tient une place toute particulière
dans leur discours. Elle en forme en quelque sorte la toile de fond. C’est
pourquoi on ne doit pas s’étonner de trouver en premier lieu dans les récits
de nos auteurs la description d’un Laos en décadence à libérer de toute
urgence du joug siamois.
Le Laos, c’est aussi un riche territoire qu’il est nécessaire de mettre en
valeur, pour la France bien sûr, mais aussi dans l’intérêt de ses habitants qui
seront ainsi amenés sur la voie du Progrès. Pourtant, la rive gauche du
Mékong, devenue le Laos français, a très vite été présentée dans les récits
comme le « poids mort » de l’Union Indochinoise, en tout cas comme un
territoire oublié des autorités françaises.
Mais le Laos, c’est aussi ce doux pays au charme si particulier où les
observateurs français, séduits, ont cru reconnaître le paradis perdu. Certains
d’entre eux ont même commencé à s’interroger sur la validité de la mission
civilisatrice de la France : et si le bonheur était au Laos ?
















PREMIÈRE PARTIE
LA FRANCE LIBÉRATRICE DU LAOS
I. Il faut libérer le Laos du Siam.

La plupart des voyageurs ont brossé dans leurs récits un tableau très
sombre de la situation des principautés laotiennes avant 1893, date à laquelle
une partie d’entre elles est venue agrandir les possessions indochinoises de la
France. Cette image négative des pays laotiens n’est pas neutre, mais tend au
contraire à justifier l’intervention de la France dans cette partie de la
péninsule indochinoise. Les principautés laotiennes, sous le joug d’une
puissance étrangère, sont décrites en pleine décadence et en train de se faire
peu à peu absorber par le Siam. La domination de la France est alors
présentée comme nécessaire à leur survie. Car c’est à la France, au nom de
son devoir civilisateur, que revient la mission de libérer le Laos de
l’occupation siamoise.

1. Un pays sous domination étrangère.

Lorsque Henri Mouhot atteignit Luang Prabang en 1861, le Laos tel
qu’il a été délimité par les différents traités signés entre la France et le Siam
de 1893 à 1907, n’existait pas encore. Le territoire que les premiers
observateurs français ont désigné sous le nom de « Laos » était en réalité un
ensemble de principautés, de royaumes, aux limites mal définies, qui
occupait le centre de la péninsule indochinoise de part et d’autre du Mékong.
Il s’agissait des royaumes de Luang Prabang, de Vientiane, de Bassac et du
Tran Ninh. Mentionnons également le royaume de Lan Na qui bien que situé
au nord du Siam était majoritairement peuplé de Lao. Ces principautés,
peuplées de Lao mais aussi de nombreuses tribus proto-indochinoises,
étaient plus ou moins indépendantes, en tout cas toutes tributaires d’une ou
de plusieurs des puissances voisines, parmi lesquelles le Siam. Les
voyageurs ont beaucoup insisté sur la division du Laos, constitué d’entités
indépendantes les unes des autres, mais qui aurait pourtant connu par le
passé une longue période d’unité.

1.1. De l’unité à la division

Pour bien comprendre, il convient de faire un bref rappel de l’histoire
de cette région de la péninsule indochinoise, ou plutôt de l’histoire des Lao,
la seule qui ait laissé une trace écrite. Les documents dont nous disposons
ont été écrits par les acteurs mêmes de la colonisation. Nous pensons en
231
particulier aux travaux d’Auguste Pavie , qui à partir des Chroniques royales
laotiennes a rédigé une histoire du Laos précolonial, et à l’Histoire du
Laos français de Paul Le Boulanger, Résident Supérieur du Laos dans les
années 1930. Mais faute de mieux, c’est sur leurs travaux que nous nous
sommes appuyés.
Les chroniques laotiennes attribuent au roi lao Fa Gnum, descendant du
roi mythique Khoun Borom, envoyé du ciel pour régner sur terre,
el’unification au XIV siècle des petites royautés lao qui se partageaient à
cette époque la vallée du Mékong. Exilé avec son père du royaume de Luang
Prabang, jadis Muong Swa, le prince Fa Gnum passa sa jeunesse à la cour
d’Angkor. Une fois parvenu à l’âge adulte, Fa Gnum obtint du souverain
khmer une armée de 10 000 hommes afin de faire valoir sur son oncle ses
droits au trône. Ainsi, en 1349, le prince lao soumit avec son armée les
princes de la région méridionale et centrale de la vallée du Mékong, avant de
s’attaquer à la région de Xieng Khouang. Sa progression fut si importante
qu’il s’avança jusqu’à Vinh en Annam.
En 1353, Fa Gnum reprit Luang Prabang et se proclama roi du Lane
Xang Home Khao, ou « Royaume du Million d’Eléphants et du Parasol
Blanc.» Après son couronnement, il fit reconnaître son autorité aux princes
des principautés du nord, jusqu’aux limites de Xieng Maï, capitale du Lan
Na et de Xieng Houng, capitale des Sip-Song-Panas. Vientiane ne résista
pas longtemps à Fa Gnum et fut conquise à son tour. Même le royaume
d’Ayuthia, après que Fa Gnum l’a envahi, envoya une lettre de soumission
dans laquelle il s’engageait à payer tribut au Lane Xang. Le roi Fa Gnum se
retrouva ainsi à la tête d’un très vaste territoire, environ quatre fois plus
important que celui du Laos français, composé de différentes principautés
liées à Luang Prabang par des liens de vassalité ou matrimoniaux. A son
apogée, le Lane Xang avait pour limite nord la Rivière Noire, à l’ouest le
plateau de Korat, et la chaîne annamitique à l’est.

1 Pavie Auguste (1847-1925), né à Dinan en 1847, Auguste Pavie commence sa carrière au
Service Télégraphique d’Indochine à Saigon avant d’être muté au Cambodge en qualité
d’agent du Bureau Télégraphique. Il effectue sa première mission au Laos en tant que vice-
consul de Luang Prabang de 1885 à 1889. Devenu Consul Général, il est chargé d’une
deuxième mission de 1889 à 1891 au cours de laquelle il complète avec 45 collaborateurs —
la fameuse Mission Pavie — l’étude du pays jusqu’au Cambodge et reconnaît les territoires
s’étendant entre Luang Prabang et la Chine. De 1891 à 1896, il organise la conquête
diplomatique du Laos en tant que Ministre Résident au Siam. Outre les nombreuses
informations qu’il a consignées sur le Laos dans les volumes du compte rendu de la Mission,
Auguste Pavie a été l’initiateur du protectorat français sur le Laos en convaincant en 1887 le
roi de Luang Prabang Oun Kham de reconnaître la suprématie de la France sur son royaume.
Il a également joué un rôle très actif avec ses collaborateurs dans la délimitation des frontières
franco-siamoises. La figure d’Auguste Pavie reste liée à la conquête des cœurs, titre de son
ouvrage dans lequel il évoque ses liens d’amitiés avec le roi de Luang Prabang Oun Kham et
les évènements qui ont mené à la conquête pacifique du Laos par la France.

24Le roi Fa Gnum passe encore aujourd’hui au Laos pour être le véritable
fondateur de l’unité laotienne. L’unité du « Royaume du Million d’Eléphants
et du Parasol Blanc » dura jusqu’en 1707, non sans connaître des périodes
e e ed’invasions, de l’Annam tout d'abord, au XV siècle, puis au XVI et XVII
siècle, de la Birmanie et du Siam. Le Lane Xang dut même reconstituer son
unité à deux reprises, sous le roi Vixun, en 1496, et sous le règne de
Souligna Vongsa, en1637.
Sous le règne du roi Settatirat, le monde thaï fut envahi. Xieng Maï
tomba en 1558 et le Lan Na devint tributaire de la Birmanie pendant deux
siècles. En réaction à cette invasion birmane, Settatirat décida de transférer
la capitale du Lane Xang à Vientiane. A la mort de ce roi, le Lane Xang, en
proie aux invasions birmanes et aux querelles dynastiques, dut attendre le
règne de Souligna Vongsa, en 1637, pour voir revenir la paix et la prospérité.
Les chroniques laotiennes affirment que Souligna Vongsa a fait du Lane
Xang, au cours de son long règne de 57 ans, un royaume prospère et
puissant, juste avant que celui-ci ne perde définitivement son unité.
En effet, lorsque le monarque mourut en 1694, ses héritiers directs
étaient trop jeunes pour monter sur le trône. Une lutte pour la succession
s’engagea alors entre les différents princes laotiens. Profitant de ces troubles
dynastiques, un certain Sai-Ong-Hué, fils d’un ancien prince de Luang
Prabang exilé qui s’était réfugié à Hué, décida de faire valoir ses droits au
nom de son père. Il obtint du roi d’Annam une armée en échange de laquelle
le Lane Xang s’engageait à se reconnaître vassal de l’Annam en lui envoyant
un tribut triennal en cas de succès. Sai-Ong-Hué réussit à conquérir
Vientiane avant de se proclamer roi du Lane Xang. Mais c’était sans compter
l’héritier de Souligna Vongsa qui, d’abord chassé, décida de revenir
conquérir Luang Prabang. En 1707, celui-ci se proclama roi de Luang
Prabang et annonça sa scission d’avec le Lane Xang.
Le Lane Xang, qui avait jusque-là réussi à préserver son unité, venait
de se diviser en deux royaumes : celui de Vientiane qui payait désormais un
tribut de vassalité à l’Annam et celui de Luang Prabang. Peu après, Bassac
se détachait à son tour du Lane Xang et se constituait en royaume. Le Lan
Na d’abord envahi par les Birmans dans les années 1760, passa sous la
domination de Luang Prabang dont le roi monta sur le trône. Le royaume de
Xieng Khouang, capitale du plateau du Tran Ninh, payait quant à lui à la fois
un tribut à Vientiane et au roi d’Annam.

1.2. Le Laos siamois.

Jusqu’ici, nos quatre royaumes de Luang Prabang, Vientiane, Bassac et
Xieng Khouang étaient indépendants. Mais c’était sans compter les
prétentions du puissant Siam alors en pleine expansion. Celui-ci envahit une
première fois le royaume de Vientiane en 1778 avec l’aide de Luang
25Prabang. La ville fut pillée et plusieurs centaines de familles emmenées de
force au nord de Bangkok, tandis que le Bouddha d’émeraude, symbole du
royaume du Lane Xang, était transporté à Bangkok et que le roi Ong Boun se
soumettait. C’est à partir de cette époque que le Siam commença à investir
les souverains de Vientiane qui continuaient cependant à jouir d’une très
grande latitude. Très rapidement, Luang Prabang dut à son tour reconnaître
la suzeraineté du Siam. Cependant, le Siam n’ayant pas les moyens de
développer une centralisation administrative, les principautés laotiennes
restèrent autonomes, ne devant en référer à Bangkok que pour réunir les
forces armées nécessaires en cas de conflit avec un vassal récalcitrant ou
lorsqu’une sentence de peine de mort devait être prononcée. Ajoutons que
les deux plus hauts dignitaires de la principauté devaient être approuvés par
Bangkok, qui devait également donner son autorisation lorsqu’il s’agissait de
déclarer la guerre à une principauté voisine.
Lorsque les premiers explorateurs français sont arrivés au Laos en
1861, les principautés laotiennes étaient pratiquement dans cette
configuration.
Après l’invasion de Vientiane, Bangkok permit au roi de ce royaume
qui avait été pris en otage, de retourner gouverner sa principauté, mais en
tant que vassal du Siam. Son fils, Chao Anou lui succéda en 1805 et fit
reconstruire la ville, dont la célèbre pagode de Vat Sisaket. C’est d’ailleurs
le fils de Chao Anou qui fut autorisé à gouverner le royaume de Bassac.
Mais en 1826, profitant des difficultés que le Siam connaissait alors sur
ses frontières, Chao Anou tenta de retrouver son indépendance et de restituer
l’unité du Lane Xang. Le Siam devait en effet faire face aux avancées de
l’Angleterre qui se rapprochait dangereusement du bassin de la Salouen, et
aux incursions annamites en territoire cambodgien. Bien que dans un
premier temps Chao Anou réussit à s’avancer jusqu’au plateau de Korat et à
ramener les populations déportées, le roi du Siam Rama III envoya ses
1
troupes dirigées par le Phya Bodin, « cet égorgeur de peuples » dont les
voyageurs français n’ont pas manqué de souligner la cruauté. En 1827, la
capitale du Lane Xang fut mise à sac et sa population, à nouveau déportée au
Siam qui voulait repeupler ces territoires vidés par les Birmans, mais surtout
mettre entre lui et l’Annam une marche frontière.

1 Carné Louis (de), « Exploration du Mékong » in La Revue des Deux-Mondes, recueil de la
politique, de l’administration et des mœurs, Paris, Imprimerie J. Claye, T. 82, deuxième
période, juillet-août 1869, p. 496.
26
Figure 1 : Laos. Groupe de bonzillons à Luang Prabang. Collection Raquez,
Laos, série F, n°5.

Chao Anou se réfugia à Hué dont il était tributaire, puis à Xieng
Khouang. Mais le roi du Tran Ninh le livra aux Siamois. Les élites
laotiennes tentèrent alors de demander de l’aide à Hué. Le Siam répondit en
dépeuplant au maximum la rive gauche du Mékong. Ce fut alors la fin du
royaume de Vientiane qui passa directement sous la suzeraineté du Siam, qui
souhaitait en faire une sorte de marche militaire appelée Lao-Phoueun entre
ses possessions et l’Annam. Le fief de Bassac fut confié à Chao Houy, neveu
traître de Chao Anou. Le prince de Xieng Khouang fut quant à lui puni par
1son suzerain pour avoir livré Chao Anou ; son royaume devint un huyên* ,
sous le nom de Tran-Ninh-Phu-Tam-Vien. Notons cependant que le Tran
Ninh continua en même temps à payer un tribut à Luang Prabang.
Nous pouvons donc affirmer, en simplifiant la réalité fort complexe de
ces régions (les parties les plus septentrionales du Laos étaient tributaires de
la Birmanie) que lorsque les premiers Français ont commencé à explorer le
Laos, cette région de la péninsule indochinoise était constituée d’un
ensemble de principautés tributaires du Siam. C’est pourquoi certains
voyageurs, tels Francis Garnier ou Etienne Aymonier, ont pu parler à propos
des principautés laotiennes du « Laos siamois. »
La plus grande partie de l’ancien Lane Xang, c’est-à-dire toute la
moyenne vallée du Mékong jusqu’au plateau de Korat, était tributaire de
Bangkok, de même que le royaume de Lan Na. Ainsi, le royaume de Bassac

1 Voir la définition des mots suivis d’un astérisque dans le Lexique en fin de volume.
27et l’ancien royaume de Vientiane, qui, semble-t-il, payaient aussi un tribut à
Hué, étaient tous les deux sous la suzeraineté du Siam. Seul le royaume de
Luang Prabang était resté véritablement autonome.


Figure 2 : Chongkhon de Wat Sisaket, Garnier Francis, "Voyage d'exploration
en Indo-Chine" in Le Tour du Monde, Paris, Hachette et Cie, 1870-1871,
deuxième semestre.

La capitale royale payait depuis 1831 à la fois un tribut à Hué, en
échange de sa protection contre les avancées siamoises, à Beijing tous les
cinq ans, ainsi qu’à Bangkok dont elle dut reconnaître la suzeraineté après la
chute de Vientiane, mais sans que cela n’entraîne une quelconque ingérence
dans ses affaires politiques.
1Lors de son passage en 1866 à Luang Prabang, Louis de Carné avait
souligné l’indépendance de la capitale royale à l’égard du Siam et de la
Chine : depuis la révolte du Yunnan, le roi de Luang Prabang ne lui envoyait
plus qu’un hommage volontaire. A en croire l’explorateur, si Luang Prabang
ménageait le Siam c’était uniquement dans le but de s’assurer l’appui d’un
puissant allié en cas de conflit, mais « il [était] permis de croire que cette
vassalité du roi vis-à-vis de Bangkok se changerait bientôt en indépendance

1 Carné - Marcein Louis (de) (1844 -1871) Né à Quimper le 16 mai 1844 d’un père
académicien et député conservateur, Louis de Carné entre après des études de droit dans
l’administration des Affaires étrangères. C’est grâce à l’appui de son oncle, l’amiral-
gouverneur Pierre Paul de Lagrandière qu’il est désigné à 22 ans membre de la Commission
d’exploration du Mékong en tant que représentant du département ministériel. Seul civil du
groupe, il est chargé pendant toue la durée du voyage, de juin 1866 à juin 1868 d’étudier plus
particulièrement les questions ayant trait à la politique et au commerce. Son journal de voyage
a été publié dans la Revue des Deux-Mondes.
281
absolue […]. » Quoi qu’il en soit, la majeure partie de la vallée du Mékong
était sous l’influence du Siam.
La rencontre entre la France et l’espace que nous venons d’évoquer ne
date pas de 1893. En effet, bien avant que les premiers « touristes » ne
eviennent le visiter au début du XX siècle, le Laos a dés 1861 été parcouru
par des explorateurs français. Dès le moment où elle a commencé à prendre
pied en Cochinchine, la France s’est intéressée à ces territoires situés au
centre de la péninsule indochinoise. Henri Mouhot, mais surtout Francis
2
Garnier et ses compagnons , ont ainsi fait découvrir dès les années 1860 les
pays laotiens à la France, suivis par les explorateurs Jules Harmand et Paul
Néïs au début des années 1880. Bien entendu, l’intérêt que la France portait
alors au Laos était encore à cette époque très timide. C’est seulement après
la conquête de l’Annam, vers 1883, alors que débute la fameuse « course au
clocher », que la France s’est véritablement préoccupée du Laos et que les
écrits sur ce pays se sont multipliés. Mais pourquoi s’être intéressé au Laos ?
Qu’ont représenté aux yeux des premiers explorateurs, puis des voyageurs
français qui leur ont succédé les principautés laotiennes ? Nous pouvons
tenter d’esquisser une réponse à partir des récits des voyageurs, tous fervents
colonialistes, dans lesquels nous retrouvons, tel que Jules Ferry avait pu les
présenter dans son célèbre discours fait devant la Chambre des députés le 28
juillet 1885, les arguments traditionnellement avancés pour expliquer la
nécessité pour une puissance d’étendre ses conquêtes coloniales, à savoir :
l’argument économique, l’argument politique, et l’argument civilisateur.


1 Carné Louis (de), op. cit.,T. 84, p. 483.
2 Le premier mai 1866, la Commission d’exploration du Mékong qui devait s’achever le 29
juin 1868, était constituée à Saigon. Elle comprenait le chef de l’expédition, Doudart de
Lagrée, remplacé en 1868 par son second, le lieutenant de vaisseau Francis Garnier,
l’enseigne de vaisseau Louis Delaporte, les docteurs Joubert, Thorel et Julien et le diplomate
Louis de Carné. Il s’agissait pour ces explorateurs de remonter le cours du Mékong de son
embouchure jusqu’à la frontière birmane en passant par le Cambodge, le laos, avant de couper
par la voie de terre à travers les Etats Shans pour arriver au Yunnan. Ce voyage d’exploration
scientifique et commerciale, qui voulait surtout vérifier si le Mékong pouvait être une voie
d’accès à la Chine du Sud, a été couronné par les Sociétés de Géographie de Londres et de
Paris.
29
Figure 3: Commission d’exploration du Mékong. Garnier Francis, « Voyage
d’exploration en Indo-Chine » in Le Tour du Monde, Paris, Hachette et Cie,
1870-1871, deuxième semestre.

2. Pourquoi aller au Laos ?

12.1. Une région d’une « grande richesse. »

La plus ancienne raison qui a poussé la France à s’intéresser à la vallée
du Mékong est d’ordre économique. Il s’agit là de l’un des motifs
traditionnels qui motivent les puissances coloniales à s’établir sur de
nouveaux territoires : la recherche de nouveaux débouchés pour leurs
industries. Dans la compétition commerciale qui l’opposait à l’Angleterre en
Extrême-Orient à partir des années 1860, la France pensait que la vallée du
Mékong pouvait être une voie d’accès aux richesses du Yunnan, un trait
d’union entre ses possessions et la Chine du Sud. Lorsque le projet de former
une Commission d’exploration du Mékong naquit dans l’esprit de ses
concepteurs, le but à atteindre était double : scientifique et commercial.
Après que la France a annexé la Cochinchine, elle a tout de suite porté
son regard sur la vallée du Mékong, vers « cet intérieur de l’Indo-Chine sur
2lequel régnaient de si grandes incertitudes. » La France ne pouvait en effet

1 Gervais A., « La France au Laos » in L’Illustration, n° du samedi 7 avril 1888.
2 Garnier Francis, « Voyage d’exploration en Indo-Chine » in Le Tour du Monde, Paris,
ieHachette et C , 1870-1871, deuxième semestre, p. 2.
30

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