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L'imamat de Tahart

224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 245
EAN13 : 9782296396289
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L'IMAMAT DE TAHART
Premier État musulman du Maghreb (144/2% de l'hégire)

Histoire

Collection et perspectives méditerranéennes

Dans le cadre de cette nouvelle collection, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Ouvrages parus dans la collection: - O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbeset diçtons algériens. - Juliette Bessis, Les Fondateurs,index biograPhique es cadressyndiçalistesde la Tunisie d coloniale(1929-1956). - Juliette Bessis, La Libye contemporaine. - Camust la politique, actes du colloque international de Nanterre Guin 1985), e sous dir. J. Guérin. - Christophe Chiclet, Le Parti communiste en Grèce(1941-1948). - Catherine Delcroix, Espoirs et réalitls de la femme arabe (Égypte-Algérie). - Geneviève Demenjian, La crise anti1'uive oranaise(1895-1905) : L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. - Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. - Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire lveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. - Famille et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. - Marie-Thérèse Khair-Badawi, Le désir amputl, vécu sexuel de femmes libanaises. - Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans mérinides: histoire politique et sociale (1269-1331). - Ahmed Koulakssis, Gilbert Meynier, L'émir Khaled, premier zaim ? ldentitl algérienne et colonialisme français.

Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-1974) (réédition) . - Claude Tapia, Les Juifs sépharadesen France (1965-1985). - Gauthier de Villers, L'État démiurge, le cas algérien.

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Ouvrages

à paraître:

- Antonio Benenati, Les pavés de l'enfer, Italie et question méridionale, préface de L.V. Thomas. - Caroline Brac de La Perrière. Les EmPloyéesde maison musulmanesen servicechez les EuroPéensà Alger pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). - Monique Gadant, Contributionà la lectured'El MoUtijahid, organecentraldu FLN (1956-1962). - Seyfettin Gürsel, L'Empire ottomanface au capitalisme. - Kamel Harouche, Les transports urbains dans l'agglomérationd'Alger. - Danièle Jemaa-Gouzon, Logiques traditionnellesd'occupation dans l'Aurès: le cas de Beni-Souik. - Ahmed Koulakssis, Le Parti socialisteSFIO et l'Afrique du Nord: Jaurès au Front populaire. - Daniel Rivet, Lyautey et l'institution du protectoratrançais au Maroc (2 volumes). f f - Benjamin Stora, Nationalistes algérienset révolutionnairesrançais au temps du Front populaire. Pour tous renseignemepts au sujet de cette nouvelle collection et pour recevoir le de~ier catalogue des Editions L 'Harmattan, écrire à l'adresse suivante: 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique,75005 Paris.

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Brahim Zerould

L'IMAMAT DE TAHART
,

Premier Etat musulman du Maghreb
(144/296 de l'hégire)

Tome I: Histoire politico-socio-religieuse

Publié avec la participation du C.N.R.S.

Éditions L'Harmattan 5, rue de École-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: Calligraphie coufique maghrébine de l'auteur.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802828-1

À Hajsa, ma fille et à la mémoire de mon ~re, Ahmed Zerouki

REMERCIEMENTS

Le site de Tahart me fut révélé en 1963 grâce à une invitation lancée à un groupe d'enseignants dont je faisais partie, par un jeune officier devenu aujourd'hui le général Kamel Abderrahim. Ce n'est qu'en 1976, au ministère de la Culture et de l'Information, alors dirigé par monsieur Ahmed Taleb Al Ibrahimi, que je suis parvenu à classer ce site et le mettre sous la protection de l'Etat. La modeste contribution que j'ai apportée aujourd'hui aurait dO voir le jour il y a une décennie déjà... d'autres travaux attendent d'être publiés. C'est dire que rien n'est facile avec Tahart. Depuis toujours. Puisque la mémoire collective du Grand Maghreb musulman y plonge ses racines. Non pris en compte d'autres aspects de la difficulté. Sans l'aide efficace de monsieur André Miquel, professeur au Collège de France et administrateur général de la Bibliothèque nationale, ces recherches n'auraient pu être entreprises ni voir le jour. Ma profonde reconnaissance à ces hommes. Ainsi qu'à monsieur Claude Cahen, membre de l'Institut, professeur émérite à Paris I et III Sorbonne, qui a bien voulu diriger ce travail auquel mon ami Jean Devisse, professeur à Paris I, m'avait initié; que ce dernier en soit chaleureusement remercié. Je remercie également monsieur Charles Pellat pour les utiles conseils qu'il a bien voulu me prodiguer, ainsi que Gilbert Delcroix, directeur scientifique et technique de l'Institut français de restauration des œuvres d'art qui a mis à ma disposition les résultats de la mission que lui a confiée le gouvernement algérien sur la restauration des monuments ibadites. Que soit enfin évoquée ici la mémoire de feu Mustapha El Habib, mon ami regretté, talentueux artiste peintre tunisien et brillant historien de la dynastie aghlabide, prématurément décédé à Paris où il vivait.

7

PRÉFACE

D'aucun pays du Maghreb l'histoire n'est facile à écrire, surtout aux premiers sikles de l'hégire, faute de sources contemporaines. Encore l'qriqiya (Tunisie) et le Maroc ont-ils eu une certaine pérennité d'organisation politique autonome,. l'Algérie, ce que maintenant nous appelons de ce nom, présente au contraire d'elle-mlme au Moyen Age une image plus morcelée et plus fluide, qui constitue peutltre face aux autres sa personnalité, mais rend particulièrement complexe l'étude nécessaire de son passé. Bien que l'histoire « nationale» de la Tunisie et du Maroc soit relativement en bonne voie, celle de l'Algérie, faute des études préalables indispensables, reste en retard. Il n'en est que plus urgent de voir sy atteler ses jeunes chercheurs, dont le présent auteur paraft ltre l'un des mieux doués. L 'histoire de ce qu'il appelle le premier Etat maghrébin, en tout cas la première ou l'une des premières symbioses islamo-berbères sur le sol de la moderne Algérie, a depuis longtemps retenu l'attention, mais sans qu'il lui ait été consacré aucune monographie décisive. Monsieur Zerouki a su solidement réunir tout ce qui est actuellement trouvable de matériel littéraire, archéologique, sociologique, pour nous en donner un tableau évolutif politico-socio-religieux de grand intérlt, complétant ce que T. Lewickia fait pour d'autres régions kharidjites, s'inspirant d'ailleurs un peu de ses méthodes. Souhaitons qu'il continue, et suscite des émules, dans l'intérlt de la science.
Claude Cahen

- Charles

Pellat

Professeurs en Sorbonne

9

Le système de translittération est celui adopté par l'Encyclopédie de l'Islam (nouvelle et ancienne édition). Au sein des références citées, nous respectons la translittération en usage. Certaines notes nécessitant quelques développements, nous les avons reportées en fin de paragraphe en les indiquant en chiffres romains entre deux barres obliques; ex. /11/.

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INTRODUCTION

Les sources

La période qui nous intéresse est celle où le bariiÏsme maghrébin, particulièrement sous sa forme modérée qu'est l'ibadisme, est parvenu au faîte de son développement. Nous constatons que cette période témoigne de la prépondérance de l'action politique, et parfois violente, sur une recherche théorique extrêmement réduite. Ce n'est que dans l'état de secret (kitman), c'est-à-dire avant l'institution de l'imamat de Tabart et après sa chute, qu'une littérature bari8ite connut un grand essor qui ira, semble-til, croissant au fur et à mesure que l'histoire défavorisera le barijisme. La chronique de Ibn ~agit constitue en effet l'unique document que nous possédions sur la période de dOOÜf. (état manifeste), durant laquelle le bari8isme exerça le pouvoir (encore faut-il préciser que cet auteur n'est pas bari8Ïte), tandis que les travaux de E. Masqueray, A. de C. Motylinski, R. Basset, Z. Zmogorzewski, J. Schacht, T. Lewicki et Fekhar (1) font apparaître, au contraire, l'importance de la production littéraire barijite de l'état de secret. La plupart de ces œuvres ne sont pas étudiées et reposent encore manuscrites dans des bibliothèques privées, le plus souvent secrètes et inaccessibles, du fait de l'état actuel de kitman de la communauté. Ibn Sagir n'est pas un ibâdite. Il est ~i'ite et va jusqu'à condamner l'ibâdisme ; cependant nous le citons en premier lieu pour les raisons suivantes: n'étant pas ibidite, son témoignage sans complaisance et objectif revêt une importance primordiale. Il vécut à Tabart au moins jusqu'à l'imamat d'Abu-l-Yaqdan, c'est-à-dire durant toute la décennie qui précéda la chute de cet imamat. Sa chronique des imams, particulièrement instructive vu son sens aigu de l'observation, prend une valeur particulière lorsqu'il met à nu, en quelque sorte, le jeu des tensions qui finira par emporter la dynastie. La source d'inspiration ibâdite la plus importante intéressant l'imamat de Tahart est la chronique de Abu Zakkariyya, originaire de 11

Ouargla. Il rédigea son œuvre, Kitàb as Slra wa Al)bdr al Ayimma peu après l'an 504 h. Cette chronique fournit des renseignements importants sur l'introduction et le développement de l'ibidisme au Maghreb, l'histoire des imàms rustamides, la lutte des ibidites contre les Fatimides ainsi que les biographies des saYbs rénomm~ de la communauté. Les auteurs ibidites aussi importants que Al Sammihi ont basé leurs travaux sur cette chronique. Les importants travaux du savant T. Lewicki sont essentiellement fondés, en ce qui concerne le Maghreb, sUr ces deux chroniques JÜnsi que sur les écrits des historiens et biographes Ad Darjni, AS Sammibi, Al Wisyàni, (cf. notre bibliographie). Ces études sur la répartition des communautés ibidites au Moyen Age concernent la Libye actuelle et le sud de la Tunisie. L'autorité des imams de Tabart sur le sud et l'ouest de la Tunisie a été mise en évidence par T. Lewicki, mais Talbi conteste ce fait en admettant toutefois que les populations en question étaient ibidites, ce qui nous intéresse tout particulièrement. Le nord de la Tunisie et, en ce qui nous concerne, l'Algérie, n'ont fait l'objet d'aucune étude approfondie. L'Est algérien tout particulièrement reste ignoré des chercheurs. Cette région jouera pourtant un rôle essentiel dans l'histoire du ltariiÏsme et c'est pourquoi nous lui porterons un intérêt particulier. L'ensemble des sources d'inspiration ibâdite paraît avoir été ignoré par les historiens et géographes musulmans non l}ariiÏtes ; d'une façon générale, au-delà de Kairouan, vers l'ouest, le Maghreb leur est inconnu. L'indépendance de celui-ci vis-à-vis du halifat de Damas puis de celui de Bagdad en est la raison principale: Aux incertitudes des services du Barid, qui se traduisent parfois en erreurs grossières chez les géographes, il faut ajouter l'hostilité fréquente de ces derniers à l'~gard de l'ibidisme et des autres mouvements l}ariiites. Cependant, des auteurs tels que Ibn Faqih, Ibn Rustih, Ibn }:Juradadbih, Ibn Hawqal, Ibn' Abd al Hikam, etc... nous sont d'une . irande utilité. Signalons à ce propos l'importance de l'étude que Ibn Haldün a consacré aux tribus berbères. - Il y a pourtant, au cœur de ses précieux écrits, une ombre qui nous préoccupe depuis longtemps et qui ne livre pas son secret. Sa genèse de l'Etat musulman et de la cité, tout en révélant un esprit encyclopédique qui n'a pas fini d'étonner notre siècle, manque cependant d'une source fondamentale, à savoir: l'imimat de Tabart- Tagdemt, premier Etat musulman du Maghreb. Tous les Etats maghrébins ainsi que leurs cités sont chez Ibn Haldùn abordés avec la profondeur de vue qu'on lui connaît. Pourquoi son œuvre se trouve-t-elle dépourvue de la relation de ce fait, important parmi les autres, pour notre histoire? Ibn I:!aldün a certes eu des paroles dures pour la tournure finale qu'a prise cette première expérience maghrébine. Son entourage le voulait. Mais il en a aussi d'infiniment élogieuses, admiratives. 12

Il n'y a rien dans son œuvre exemplairement objective qui puisse nous faire croire à un parti pris de sa part et il est impensable qu'un homme comme lui ait tenté de passer sous silence, durant un siècle et demi, la source d'une histoire musulmane du Maghreb de moins de huit siècles pour lui. Un siècle et demi qu'il connaît dans le moindre de ses recoins, qu'il admire et dont il exprime la nostalgie. Son œuvre n'est grande que par l'intérêt sans faille qu'il a porté aux premiers musulmans du Maghreb, à leurs succès, à leurs échecs, dont il savait combien ils seraient définitifs pour la destinée du Maghreb. Alors pourquoi cette coupure dans son œuvre? Ni le feu qui a emporté la bibliothèque de Tabart, ni l'intolérance de la 'asabiya qui fit des ravages dans les pays musulmans au moment où écrit Ibn 6aldün ne peuvent justifier le parti pris de ce dernier de garder le silence. D'ailleurs il n'y a pas de silence. Les plus précieux renseignements sur cette période, c'est aussi lui qui les fournit. Mais ils ne sont pas à leur place. C'est fortuitement qu'il nous apprend par exemple que l'imam 'Abd al Wabhab fils de 'Abd ar Rabman, a conquis la Sicile après accord passé avec les Banu Al Aghlab. Il en est ainsi pour une foule de renseignements relatifs au premier Etat musulman du Maghreb et _à se~.cités. Aujourd'hui, l'historien qui a le pressentiment de ces renseignements les découvre, regroupe, réorganise, ne peut s'empêcher de penser qu'Ibn 6alddn n'a pu faillir à cette tâche et qu'une partie de son œuvre attend d'être découverte pour rejoindre les études qu'il a tout particulièrement consacrées aux Etats idrissides et aghlabides, ces deux jeunes rameaux dont le tronc commun a donné un demisiècle plus tôt l'Etat maghrébin de Tabart. Le fait qu'un homme tel que Ibn 6aldün ait choisi pour sa retraite, pour écrire, à un moment si important de son existence, le site même où s'est déroulé l'essentiel de cette partie de notre histoire curieusement absente de son œuvre et dont il est question dans ce livre, n'est autre que cet écho maghrébin qui se répercute d'un Etat musulman à un autre, depuis l'imamat de Tabart, « Umm ad Duwwal» (la mère des Etats maghrébins), jusqu'à l'organisation de l'émir Abd El Kader qui réanima le site de Tabart et y résida en se référant aux Banu Rustum. C'est que Tabart est le lieu où le Maghreb se souvient. Les sources d'Ibn lJaldün, en ce qui concerne notre sujet sont souvent le fait de généalogistes berbères parmi lesquels le fils de Abu Yazid « l'homme à l'âne ». Elles constituent pour cette raison, telles qu'elles se présentent, rassemblées et étudiées par ce savant, un précieux instrument de travail. Les travaux de recherche effectués par des auteurs contemporains sont peu nombreux. Réalisés la plupart du temps à partir des sources non-parigites citées plus haut, ils aboutissent à des conclusions souvent éloignées de la réalité. La dernière étude d'ensemble touchant 13

à notre sujet, celle de Cheikh Békri (1), réduit l'imamat 'JariiÏte de Tahart à un îlot concentré autour de la cité, coupé de la Libye actuelle et curieusement isolé de la côte méditerranéenne et de son port le plus important, Marsa Farrül), par des territoires non étudiés, tandis que l'Est algérien demeure dans l'ombre. Les fouilles entreprises à Tagdemt par G. Marçais et DessusLamarre en 1942 (2) ont permis d'établir les plans de la mosquée et des installations hydrauliques qui se trouvent sur ce site et que l'émir 'Abd al Qâdar avait aménagées et largement utilisées. G. Marçais, se basant sur les limites d'un espace rectangulaire d'environ 800 mètres sur 1100 dans lequel s'entassent des débris de poterie, en conclut que la cité de Tagdemt avait les mêmes dimensions. Nous savons cependant que l'enceinte de Tahart ne mesurait pas moins de 16 km. Lorsque nous aborderons la question de la conception que les bariiites- se faisaient d'une capitale, il apparaîtra évident que G. Marçais n'a fouillé qu'une partie de Tahart. Les fouilles à effectuer sur ce site sont riches de promesses. Par ailleurs, le tableau chronologique de la dynastie des imams que G. Marçais a dressé (3) présente plusieurs incertitudes que nous réduisons pour une part. Étant donné l'état actuel de la recherche touchant à notre sujet et l'entrelac riche de facteurs divers relevant en premier lieu de la nature même d'une population dans sa grande majorité en mouvement et en second lieu des bouleversements que cette population vivra, tout plan de travail semble présenter nécessairement un aspect provisoire. Sans doute une constante pourrait d'ores et déjà être retenue. La montagne et le désert, refuges naturels et traditionnels des tribus, joueront cette fois encore. pleinement leur rôle: le l)ariiÏsme, mouvement essentiellement populaire, s'y maintiendra avec une étonnante stabilité, bien au-delà de la période en question et se posera en quelque sorte en gardien des voies de passage que constituent les vallées. On constate: 1) que le ,ufrisme 'Jari8isme extrémiste s'est retranché dans le désert et sur les plus hautes cimes montagneuses ; ~) que l'ibâdisme, mouvement modéré et majoritaire au sein du !1arigisme, a pris pour demeure les hautes plaines et les massifs; 3) que l'opposition sunnite est partie des villes à commencer par Tahart, capitale du Maghreb harigite. Par ailleurs, une autre constante nous. permet de percevoir certains repères. Durant la période qui sépare la naissance de l'imamat de Tahart de sa disparition, on assiste, en guise de toile de fond aux nombreux événements sur lesquels nous reviendrons, à une transformation pro14

fonde et continue qui embrassera l'ensemble du Maghreb. Cette transformation est conduite, en quelque sorte, par deux faits nouveaux : l'imamat et la nouvelle structure urbaine. Nous reviendrons sur les différents stades de cette évolution, mais donnons-en tout de suite l'orientation générale: elle va de l'indivision, qui caractérise le phénomène nomade maghrébin et pour une large part le fondement de la doctrine tlariiïte, à une distinction progressive des régions, tribus, genre de vie (voire classes sociales à Tahart) et, en ce qui nous concerne particulièrement, des courants idéologiques. C'est enfin en inscrivant cette transformation dans le cadre plus large de la Umma que certains stades apparaîtront avec un relief tout particulier. En effet, l'impulsion générale provient sans aucun doute de la secousse qui permit l'avènement des Abbassides et de la volonté centralisatrice de ces derniers. Les succès remportés dans l'Est maghrébin par les armées d'Al Mansür ont pour effet immédiat une soudure complète des tribus de l'Afrique du Nord, dont les liens traditionnellement plus souples s'étaient déjà fortement resserrés à l'époque des Ommayyades. A travers les chefs des tribus réunis, c'est le phénomène nomad( maghrébin dans sa totalité qui dote d'un symbole sa cohésion, sr laquelle sont unanimes sources anciennes et auteurs contemporain l'imamat de Tahart. Dans une atmosphère d'élévation collective, on œuvra à ce que ce symbole, attribué par élection au plUf illustre des Persans, 'Abd ar Rahman, descendant des Bahram et SabÜf, fut aussi celui d'une réplique appropriée à la forte pression abbasside. Après une brève mais brillante réussite, durant laquelle l'imamat et la ville apparm"tront comme des œuvres spécifiques du Maghreb tlariiïte, les tribus devront faire cependant une constatation amère de leur point de vue, à savoir que pour s'opposer victorieusement au centralisme abbasside, il leur avait fallu, justement à travers l'imamat et la ville, instaurer un autre centralisme qui allait, lui, procéder insensiblement mais plussOrement qu'une pression extérieure, à une dissociation du monde nomade, au transfert de sa souveraineté vers les cités devenues administratives, à une forme héréditaire de l'imamat et pour finir à une crise dont le mouvement tlariiïte ne se relèvera pas. Cette dernière atteignit son paroxysme au milieu du IIIe/IXe s. L'État de Tahart était alors à son apogée et le « premier siècle abbasside» s'achevait (4). La réaction anti-mu'tazilite eut des conséquences immédiates: les mu 'tazila du Maghreb central opposés la veille à l'imim se rapprochèrent de lui et Aflah devint l'imim des ibaditessufrites-mu'tazilites. Cette union affermie par une nouvelle et violente pression orientale fut évidemment sans rapport avec la cohésion connue par le passé; pour régner, Aflah poursuivit une politique de division: tribus, régions, tendances idéologiques nous appa.

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raissant alors plus distinctement. L'annonce de l'éclatement se fit dès lors sentir mais ce ne sera qu'un demi-siècle plus tard que la famille des Banü Rustam sera détruite, après que Tahart eut été plongée dans une terrible guerre civile. Durant ce demi-siècle, Tahart, incapable de se restructurer, offrira le spectacle de multiples tentatives de retour aux sources. Le da'i Abu'Abd Allah, qui choisit comme point de départ de sa propagande Ikgan, la Dar Al Higra (Médine du Maghreb) où, nous disent les géographes, l'eau ne coule d'une fontaine qu'aux heures de la prière, entreprit les réformes que les Banü Rustam, embrassés par le monde berbère, n'osèrent pas réaliser: administration extrêmement structurée, frappe d'une monnaie, constitution d'une armée permanente, etc. Le da'i Abu' Abd Allah traversa le Maghreb et les tribus lui laissèrent libre passage. Sa propagande, sous divers aspects, ne s'éloigne guère du courant ~ariiite toujours très fort, que les Fatimides, une fois au pouvoir, entreprendront de combattre.

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PREMIÈRE PARTIE

LE MANDAT DE 'ABD AR RAHMAN
(144/761

- 166/784)

BREF RAPPEL DES FAITS MARQUANTS DE CETTE PÉRIODE

144h.

Conseil des élus des tribus à Tahart ; Élection de 'Abd ar Rahman (I) ; As Samh b. Abü-I-Hattab: wali du Gabal Nafusa et Tripoli ; Abul Qâsim Samgu devient wâli de Sigilmassa. Fondation de Tahart (II) ; Fondation de Sigilmassa (1) ; Développement de Tripoli, Tilimsan, etc. Bourgeonnement de petites cités, ports, bourgades. La fondation de Bagdad et la réédification de Qayrawân suivent immédiatement cette période. Toutes les tribus du Maghreb participent au siège de Tubna. Elles prennent ensuite Qayrawân. Mort de 'Abd ar Rahman

144h.

148h.

168h.

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1) L'imamat

L'imam est un personnage doué de toutes les qualités qui prévalent en ce deuxième siècle de l'hégire; une perfection physique, intellectuelle et morale est nécessaire pour le rendre apte à réaliser l'idéal nomade maghrébin. 'Abd ar Rahman possédait certes d'immenses qualités personnelles que les tribus surent mettre à profit. L'illustre descendant des Sassanides eut en fait à symboliser une tâche grandiose et le choix de sa personne est particulièrement significatif: son rôle était d'assumer les temps nouveaux où s'imposait l'harmonisation d'un islam en pleine élaboration « avec le droit qui a été celui des ancêtres» (2), c'est-à-dire, en ce qui concerne plus particulièrement l'imamat, assumer la rencontre d'une traditionnelle concentration du pouvoir. conférée par les grandes cités orientales, avec l'indivision du monde maghrébin. Cette contradiction, apparemment insoluble, fut cependant momentanément résolue grâce, semble-t-il, d'une part à la mobilité du monde de Tahart qui n'adhéra pas immédiatement aux institutions qu'il adopta, d'autre part à sa volonté d'assouplir sinon de vider de leur contenu certains aspects de l'imamat. Ainsi l'imam, investi d'un pouvoir absolu, est aussi un élu c'està-dire l'expression de la volonté commune toute puissante; c'est pourquoi, une fois désigné, il ne peut refuser, sous peine de mort, la responsabilité qui lui est confiée. La communauté lui obéissait aveuglément tant qu'il demeurait dans le double cadre islamique (Qur'an, Sunna et exemple des quatre premiers l)alif.::s)et traditionnel. S'il débordait de ce cadre, il était jugé, peut-être même destitué ou exécuté (tel fut le cas de 'Aisa b. Yazid). 'Abd ar Rahman, savant vénéré (l'un des cinq « porteurs de la Science»), intrépide chef de guerre victorieux des armées abbassides à Tubna, souvenir vivant de la Perse illustre, fut aussi ce simple musulman que les ambassadeurs d'Orient trouvèrent en train de réparer la terrasse de sa demeure, les mains pleines de mortier: une 19

demeure des plus humbles et des plus dénudées (elle n'était ornée que d'une arme et d'une peau étendue sur une natte). La communauté, organisée suivant des principes strictement égalitaires relevant des traditions berbères, gérait elle~même ses affaiactivités, biens, connaissances qui avait un aspect indivis. L'imâm .

n'était pas vraiment nécessaire.

Si l'imamat fut institué, il n'en était pas pour autant obligatoire ni unique; il pouvait être aboli (ce qui fut fait au moment de la guerre civile) il était électif, sans distinction de condition sociale, d'ori~ gine, de couleur, de sexe etc. 'Abd ar Rahman fut avant tout un imâm respectueux d'un état de fait préexistant; durant son mandat, les différents aspects de la vie de la communauté: tradition, religion, justice, défense, travail, collecte et répartition de la Zakkat etc. furent maintenus indissociés.
2) La ville

Les habitants de Tahart (et des autres cités et bourgades) furent aussi ceux qui travaillaient la terre ou effectuaient les parcours plus ou moins longs nécessités par l'élevage ou le commerce. Ils avaient deux demeures: celle de la cité, construite, et une autre qui était transportable, la tente (c'était toujours d'ailleurs sous cette dernière qu'un événement de quelque importance était célébré). La ville nous apparaît sous un aspect particulièrement ouvert (3). Elle connaît des périodes d'intense fréquentation (4) puis de désertion partielle. Une maison peut être construite en un jour (5). Tou~ jours en pisé, elle est souvent détruite avant le départ de l'automne, si bien que Tahart est une ville dont le mouvement suivait le rythme des saisons. L'urbanisme, si l'on peut dire, n'est pas conçu autour d'un cen~ tre. Chaque communauté, les Basriens, les gens de Kùfa, les Kairouannais, les chrétiens etc. se regroupent autour de petites mosquées (6) et des petits qusurs furent ainsi constitués de part et d'autre de la rivière. Il s'étendaient entre Tahart al Qâdima (Tiaret actuelle) et Tahart al Hadi!a (environs de la Tagdemt actuelle). Il résulte des descriptions faites par Ibn ~agir (7) et des fouilles effectuées par G. Marçais que l'architecture de Tahart est demeurée identique à celle des Ibàdites actuels: architecture souple et légère à l'échelle humaine, avec des matériaux particulièrement bien appropriés: briques en terre séchée au soleil parfois mêlées de paille ou de charbon ou encore débris de terre cuite. Nous savons en effet que les l].arigites rejetèrent la taille de la pierre et durant assez longtemps semble-t-il toute forme de décor. Il existait un contraste saisissant entre cette conception d'une cité ou demeurait l'imàm et la plupart des cités orientales telles que la ville ronde d'Al Mansür par exemple.
20

NOTES

/1/ La personne de 'Abd ar Rahman soulève un problème. Nous savons qu'il dut fuir Qayrawân en 144 h, alors qu'il était d'un âge fort avancé; au cours de cette fuite ses forces vinrent à lui manquer et il dut être transporté par son fils et son aide. Les sources sont unanimes sur la date de la mort de 'Abd ar Rahman, soit 168 h. Il aurait donc survécu, après ce voyage, vingt-quatre années durant. L'invraisemblance de ce fait nous apparaît d'autant plus grande si nous devons admettre en outre que c'est le même' Abd ar Rahman qui, onze années après sa fuite pénible, soit en Gumada III, 155 h., combattit vaillamment, aux côtés de Abu Qora, Abu Hatim Al Malzuzi et de bien d'autres, l'envoyé du khalife Al ManSÙf, Yazid b. Hatim.

Par ailleurs, d'après

Ibn l:Ialdün :

~

« 'Abd ar Rahman Ibn Rustam, un des musulmans qui assistèrent à la conquête de l'Ifriqiyya, était le fils de ce Rustam qui commandait l'armée persane à la bataille de Cadisia en 15/636 c. Entré en Ifriqiyya avec les avant-coureurs de l'armée arabe, il s'y établit et tout en montrant un grand dévouement au parti des Yéménites dont il était l'allié juré il adopta les principes ~arigites » (8).

153 ans séparent donc les deux dates données: 15 et 168 de l'hégire. Il semble donc que nous puissions faire une sérieuse réserve quant à la thèse que nous présente ces deux personnages comme étant l'un le père et l'autre le fils. A l'appui de cette réserve, notons que' Abd ar Rahman épousa en 148 h, l'lfranide qui lui donna un fils : 'Abd al Wahhab. Pour admettre ceci, nous devons supposer que' Abd ar Rahman se maria et eut un enfant après avoir largement dépassé les cent ans. Un autre 'Abd ar Rahman nous est signalé par Al Bakri (9). « Tihert, écrit-il,eut jadis pour seigneurMeimumfils de 'Abd ar Rahman, fils de 'Abd Al Wahbab, fils de Rustam... » Nous pourrions supposer que c'est plutôt ce 'Abd ar Rahman qui a été le fondateur de Tahart si Al Bakri ne nous affirmait pas dans la même phrase que le fils de Rustam était' Abd al Wahhab, alors quel'existence de 'Abd ar Rahman en tant que fils de Rustam est attestée tout au long des chroniques de Ibn Sagir et de Abü Zakkariyya ainsi que par As Sammâhi que cite T" Lewicki (10) et par Al Wisyani (11), Ad Dargini (12), Ibn l:Iura4a4bih (13), Ibn Faqih (14), Al Ya'qübi (15), Ibn'I4ari (16) et Ibn !Jaldün (17). L'examen des différentes données rapportées' ici semble autoriser les conclusions suivantes:

-

Il n'apparaît pas possible de mettre en doute l'existence d'un 21

'Abd ar Rahman, fils de Rustam. Al Bakri aurait donc fait une omission.

- Il n'apparaît pas possible non plus d'attacher un autre nom que celui de 'Abd ar Rahman à la fondation de Tahart. - Il est certain qu'un 'Abd ar Rahman soit décédé en 168 h. Un renseignement d'Al Ya'qübi nous permet de poursuivre notre recherche dans le cadre de ces exigences. Il écrit en effet que: « 'Abd ar Rahman gouvernait l'ifriqiyya, il advint à son fils d'émigrer à Tabart. Ils devinrent ibâdites... » (18).
Il faudrait donc entendre par là que deux personnages distincts ont l'un gouverné l'Ifriqiyya, l'autre émigré de Qayrawân et créé Tahart. Une seule solution paraît possible: leur attribuer à chacun le même nom: 'Abd ar Rahman. Ainsi devient plus admissible l'espace de temps séparant la bataille de Cadisia et la mort du second' Abd ar Rahman (168 h) ; plus admissible aussi le fait que' Abd ar Rahman 1erfut si vieux lors de sa fuite de Qayrawan, que' Abd ar Rahman II put combattre « vaillamment» Yazid B. Hatim et que tous deux dirigèrent les ibâdites comme nous le rappelle Ya'qübi. Par ailleurs, nous comprenons mieux à présent l'affirmation d'Ibn Sagir (19) selon laquelle' Abd al Wahhab est né durant le règne de 'Abd ar Rahman. Ce n'est donc pas' Abd al Wahhab qui a transporté 'Abd ar Rahman 1er,lors de la fuite de Qayrawân, mais 'Abd ar Rahman II qui a transporté' Abd ar Rahman I. Il est évident que ces deux' Abd ar Rahman ont été très souvent confondus. Nous comprenons aussi mieux que' Abd al Wahhab ait eu à lutter contre Halaf, fils de Abu-l-Hattâb alors que lui-même était le petit-fils de 'Abd ar Rahman I ; ée dernier et Abu-l-I.:Iattâb, ayant voyagé et étudié ensemble en Orient pour revenir ensuite prendre le pouvoir au Maghreb, avaient en effet approximativement le même âge. Enfin, le problème posé par la datation de l'élection de 'Abd ar Rahman se trouve aussi résolu: toutes les sources s'accordent pour dater de l'an 161 h. l'élection de 'Abd ar Rahman mais seul Al Bakri (20) nous dit que' Abd ar Rahman fut élu avant la fondation de Tahart, c'est-à-dire avant 144 h. Il est clair que la date de 161 h. concerne' Abd ar Rahman II et que celle précédant l'année 144 h. se rapporte à 'Abd ar Rahman I. Nous ne savons pas cependant quel titre porta' Abd ar Rahman I après son élection en 144 h. Al Bakri ne le précise en effet pas. La communauté ibàdite était alors dans l'état de Kitman mais elle avait pourtant un imam ad Difa' (défense) qui était Abü Hatim al Malzüzi. Ce dernier avait pris le commandement de la ville de Tripoli et du Gabal Nafusa en 145/762 (21). Il envoyait toutes les aumônes légales (zakât) à 'Abd ar Rahman Ibn Rustam avant que celui22