L'immigration chinoise à la Martinique

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296214811
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MARTINIQUE

« CHINE-CHINE » L'immigration chinoise à la Martinique

Photo de couverture:

Un Chinois du « Galilée»
vers 1870)

et son fils (Por-

trait réalisé en Martinique

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0732-3

Jean Luc Cardin

MARTINIQUE « CHINE-CHINE »

L'immigration chinoise à la Martinique
Préface de Denys Cuche

Ouvrage publié avec le concours du Ministère des DOM-TOM et du Conseil Général de la Martinique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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Préface

«

Les Chinois de la Martinique, ça vous inté-

resse ?» C'est par cette question sans préambule et en forme d'interpellation que Jean-Luc Cardin, que je ne connaissais pas alors, m'a contacté un jour pour me faire part de son projet de recherche qui s'appuyait déjà sur une solide enquête documentaire. Cette entrée en matière sans détour et peu banale m'avait intrigué et avait piqué au vif ma curiosité. Et d'ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement puisque j'ai moi-même consacré une partie de mes travaux aux Amériques noi-

res? Or, qui dit « Amériques noires» devrait presque toujours ajouter « et Amériques jaunes», tant sont liés
le destin des Noirs et celui des Chinois transplantés dans les Amériques. En effet, il n'y aurait sans doute pas eu d'Amériques jaunes s'il n'y avait pas eu auparavant des Amériques noires. La traite des Coolies chinois a succédé dans de nombreux États du Nouveau-Monde à la traite des esclaves africains au moment de l'abolition de l'esclavage, les grands propriétaires manquant singulièrement d'imagination pour résoudre un problème conjoncturel de manque de main-d'œuvre pour lequel ils ne concevaient pas d'autre solution que celle du travail servile d'individus déracinés, taillables et corvéables à merci. Pourtant, si le destin des Noirs et des Chinois a pu être lié à l'origine par une tragédie commune, leurs 11

trajectoires ont par la suite sensiblement différé. Les Chinois ont conquis rapidement, dès la première ou deuxième génération des positions stratégiques dans le petit commerce et la restauration, et parfois même dans les professions libérales, comme le montre clairement Jean-Luc Cardin pour le cas de la Martinique et comme j'ai pu l'observer moi-même au Pérou, alors que les Noirs restaient en grande majorité au bas de l'échelle professionnelle et sociale. La durée comparativement courte du travail servile des Chinois, par ailleurs relativement protégés par des « contrats» qui, pour peu respectés qu'ils étaient par les employeurs, leur garantissaient tout de même un minimum de liberté, et surtout la conservation des attitudes culturelles chinoises à l'égard du travail, associant initiative individuelle et solidarité, tous ces facteurs ont permis l'ascension sociale des Chinois. Toutefois, si la trajectoire sociale des Sinoaméricains correspond dans les différends pays à un schéma à peu près semblable, il ne faut pas minimiser les spécificités locales. Et c'est là le grand mérite du livre de Jean-Luc Cardin de faire découvrir au lecteur un groupe chinois très particulier, celui de la Martinique. Une de ses particularités est curieusement sa quasi-invisibilité. En effet, le métissage des descendants des Coolies chinois a fait qu'ils ne sont plus facilement repérables aujourd'hui au milieu de la population martiniquaise. De là à nier la réalité de la présence chinoise en Martinique, il n'y a qu'un pas que certains s'empressent de franchir pour des motifs plus ou moins avouables. J'avais moi-même rencontré le même phénomène de scotomisation quand je faisais des recherches sur la minorité noire du Pérou: « Des Noirs - me répondait-on dans certains milieux aisés de Lima - , vous n'en trouverez pas; il ne reste plus que des Métis. » Affirmer qu'ils n'existent plus, n'est-ce pas faire l'aveu qu'on souhaiterait qu'ils n'existent plus, au minimum qu'on veut les ignorer? Mais, curieusement, ces Métis à la peau noire sont couramment désignés comme « Negros» au Pérou et eux-mêmes se recon12

naissent comme tels et c'est cela qui importe d'un point de vue sociologique, qui n'est pas celui de la biologie. Toute la question est précisément de savoir pourquoi ils sont qualifiés comme tels. La même question se pose quant aux Chinois de Martinique. D'ailleurs, faut-il à leur propos parler de
({

Chinois

martiniquais"

ou de ({ Martiniquais chinois"

?

Question de nuances, dira-t-on. Mais certains enjeux sociaux, surtout ceux qui touchent à l'identité sociale, sont faits de ces nuances. En Martinique, le petit nombre de descendants de Chinois et leur métissage a sans doute contrecarré la transmission d'une identité ethnique forte et précise. Au point qu'aujourd'hui on peut se demander si cette identité a encore quelque consistance. Jean-Luc Cardin a pu même croire un moment, tout au début de sa recherche, que son interrogation sur l'actualité du sentiment d'identité chinoise créait un faux problème dans l'esprit de ses interlocuteurs. Or, c'est un des principaux apports de son étude que d'avoir révélé, par-delà ce qui est immédiatement observable, qu'il existe bien une Martinique chinoise, ou du moins des Martiniquais qui sont reconnus et qui se reconnaissent eux-mêmes comme Chinois. Sont-ils des Chinois au même titre que les Chinois de Chine? Là n'est pas la question et ce n'est pas au sociologue de délivrer des cartes d'identité (ethnique) authentifiées. Par contre c'est son rôle de comprendre ce qui se joue dans cette identification par soi-même et par les autres, qui est une construction sociale nécessairement évolutive, sans cesse maniée et remaniée en fonction des circonstances et des groupes en présence, ce qui explique son caractère assez insaisissable par les esprits soucieux de classifications claires et nettes, et définitives. /I est curieux d'observer que derrière une première

dénégation rapide de l'existence de ({ Chinois"

tinique, tout Martiniquais, dès lors qu'on pousse un peu plus loin l'interrogation, ce qu'a évidemment fait l'auteur, se souvient qu'il a des ({ Chinois" parmi ses
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en Mar-

connaissances et a toujours quelque anecdote à raconter à leur sujet. Le faible nombre des immigrés chinois et de leurs descendants et leur relative discrétion, due au fait qu'ils ne se sont jamais organisés en groupe de pression, ne doivent pas conduire à penser que leur étude ne présente qu'un intérêt limité. Bien au contraire, leur insertion dans la société martiniquaise, qui ne s'est pas faite sans problème même si elle n'a pas été dramatique, comme on le découvrira à la lecture de ce livre, fait clairement apparaÎtre les contradictions de cette société et notamment la rigidité des représentations raciales. A travers l'importation de la main-d'œuvre chinoise, on peut constater que la politique d'immigration à la Martinique obéissait davantage à des impératifs idéologiques que strictement économiques, puisqu'elle devait essentiellement permettre de sauvegarder les privilèges des Békés blancs et la hiérarchie socio-raciale. Autrement dit, l'immigration chinoise, même si elle est restée statistiquement peu nombreuse, pour des raisons que Jean-Luc Cardin explique fort bien, est très révélatrice des mécanismes de formation de la société antillaise moderne et de la complexité des relations interethniques à La Martinique. Détail piquant de ce livre: en 1860, un chirurgien,

le docteur Jourdan, « commissaire d'émigration» à bord
du navire « Le Galilée », était l'auteur de la première relation concernant l'émigration des Chinois vers la Martinique ; aujourd'hui, un autre chirurgien, le docteur Cardin, prend le relais et expose ce que sont devenus ces émigrants et leurs descendants. Malgré un intérêt passionné pour son étude, dû à une intimité particulière avec le sujet, Jean-Luc Cardin a su éviter les pièges de ce type de recherche: son ouvrage ne tombe ni dans le misérabilisme ni dans l'exaltation apologétique des Chinois de Martinique, évitant tout manichéisme réducteur et toute survalorisation de cette population au détriment des autres minorités. Son souci permanent d'objectivité ne nuit pas à son écriture qui sait à l'occasion manier l'humour et 14

l'ironie. Tout au long de son étude de l'immigration chinoise, c'est toute La Martinique du X/Xesiècle que l'on voit s'animer. A travers le regard perspicace de l'auteur, et avec la sérénité que donne le recul de l'histoire, on peut observer les esprits s'échauffer et échanger force arguments contradictoires sur les avantages et les inconvénients de l'immigration chinoise, arguments qui camouflaient mal les causes réelles pour la défense desquelles ils étaient avancés. Une fois de plus, est vérifié que le thème de l'immigration a le plus souvent été un sujet brûlant dans l'histoire de la France capitaliste et qu'il agit toujours comme un révélateur social.

Denys CUCHE Université de Haute-Bretagne

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Ce livre n'existerait pas sans le bienveillant concours de celles et ceux que je veux sincèrement remercier. Les Martiniquais en constituent la pierre angulaire. De peur d'en oublier un seul, je ne citerai aucun nom. Beaucoup ont manifestement subi mes questions. De telles évocations les dérangent sans doute puisqu'ils n'en parlent pas spontanément. J'ai noté à maintes reprises de nettes réticences mais n'ai jamais été éconduit. D. Cuche et P.-J. Simon ont d'emblée manifesté leur intérêt pour des informations accumulées de façon informelle. Ce faisant, ils ont encouragé une recherche cohérente puis la rédaction qui suit. Madame B. Rossignol, secrétaire du Centre de Généalogie et d'Histoire de la Caraïbe (CGHC)a su retrouver dans les Archives d'Outre-Mer les cartons se rapportant à l'immigration chinoise en Martinique. La chose est d'importance quand on sait qu'avant cette recherche bénévole (en 1983), de telles pièces étaient « officiellement» inexistantes. Madame M. Pétra, documentaliste à la Bibliothèque Inter Universitaire de Rennes, section médecine, a su retrouver de nombreux ouvrages et documents difficilement accessibles. Madame J. Pigrée a effectué la dactylographie de ce travail... et l'a souvent remanié. 17

Introduction

Une curiosité née sur l'oreiller s'est sanctionnée, voici quelques années, par la découverte de familles martiniquaises à patronyme chinois. En remontant la généalogie d'une famille, on aboutit à Canton en 1860. Une première enquête s'efforce alors de cerner le phénomène de l'immigration chinoise en Martinique au XIXe siècle. Rapidement apparaît la nécessité d'appréhender la société martiniquaise. L'époque de cette immigration chinoise fait suite à l'abolition de l'esclavage (1848), elle se caractérise par un profond bouleversement des structures sociales et économiques. Au fil de la recherche s'estompent l'intérêt électif pour une famille, l'interrogation purement historique. Ils cèdent le pas à un souci de mettre à la disposition de la génération à venir quelques informations susceptibles d'être utilisées l'hypothétique jour où se posera la légitime question de son identité. Après une présentation méthodologique de cette étude seront fournies des données démographiques se rapportant à la Martinique et à l'émigration chinoise. Envisager les conséquences économiques et sociales de 19

l'abolition permettra de comprendre en quoi l'immigration de travailleurs étrangers sous contrat représente une réponse adaptée ou non compte tenu des problèmes perçus. Quelques mots seront dits à propos de la situation en Chine au XIXeet de la traite des Jaunes en général. Un chapitre sur l'immigration indienne à la Martinique fournira un élément de comparaison à l'étude de l'immigration chinoise évoquée ensuite tant dans ses modalités que dans son devenir. Partant de ces données, il faudra dire s'il est possible de pressentir tel ou tel devenir social, de déterminer si les conditions d'arrivée (nombre, statut, « projet») et l'identité de cette minorité permettent de prévoir sa trajectoire au fil des décennies. Cette approche devra être complétée par une enquête cherchant à établir ce qu'il en est réellement aujourd'hui, en Martinique. En d'autres termes, il faudra répondre à la question: le minime contingent d'origine chinoise a-t-il (eu) un impact décelable sur la société martiniquaise? Perspectives de l'analyse Elle se situe dans l'optique de la sociologie des relations interethniques dont le pionnier en France est Roger

Bastide 1 .
Les faits sociaux et notamment ethniques doivent être décrits objectivement sans chercher à leur donner un sens, si ce n'est celui donné par les acteurs euxmêmes. Le discours s'efforce donc de rester constatif. Par ailleurs le réel (et a tortiori le passé) est indescriptible dans toute sa complexité. Toute analyse est
1. Roger BASTIDE,«Méthodologie des recherches interethniques», Ethnies, n° 2, Institut d'études et de recherches interethniques et inter-culturelles, Mouton Éd., Paris-la Haye, 1970, pp. 9-20. 20

réductrice. Elle n'en reste pas moins licite dès lors que les critères d'évaluation, le modèle conceptuel ont été précisés. Les données disponibles permettent de présenter la situation historique et sociale déterminant les interactions entre les acteurs sociaux. Cette démarche prévaut sur la description simple des attitudes et préjugés réciproques des groupes ethniques. Une telle approche a montré sa validité ailleurs. L'analyse est situationnelle, cherchant à présenter les Chinois dans le cadre générai de la Martinique; elle est aussi relationnelle s'attachant à décrire la perception de la minorité chinoise par les autres acteurs sociaux ainsi que la compréhension de la société martiniquaise par les Chinois. Il faut voir les Chinois non seulement à travers un héritage culturel mais plutôt en fonction de la structure des relations sociales et des facteurs économiques qui influent sur ces relations. Les relations ne sont d'ailleurs pas exclusivement fondées sur l'écart interethnique mais aussi sur les facteurs économiques, politiques, sociaux ou religieux 2. Le matériel manque pour analyser avec pertinence la diffusion des traits culturels. L'acculturation sera donc constatée sans être décrite et notamment, sans qu'en soient précisés le ou les mécanismes. Sauf erreur, une telle description n'a pas encore été publiée. La période contemporaine conduit à évoquer tel individu ou bien encore telle famille. On peut regretter qu'il s'agisse là de cas particuliers mais la démarche n'a rien d'illicite car ce sont les hommes qui sont en contact, les cultures n'étant jamais qu'une abstraction née de la comparaison entre les différents groupes3.

2. Pierre Jean SIMON, « Relations raciales: perspectives de recherches», 3. Roger BASTIDE,« Acculturation», Paris, 1985, t. I, pp. 104-109.

inter-ethniques et relations ASEMI, IV, 2, 1973, p. 15. Encyclopaedia Universalis,

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Place et limites de l'étude Il n'existe pas de publication sur ce sujet. Dès lors ce livre voudrait constituer une petite pierre dans l'édification d'une connaissance de la minorité chinoise en Martinique. D'une manière générale, les Antilles françaises ont peu retenu l'attention des chercheurs. Il suffit pour s'en convaincre de comparer les bibliographies se rapportant aux Antilles françaises et leurs homologues anglaises: le nombre de travaux n'est pas comparable. Benoist remarque qu'il n'y a pratiquement pas d'étude sur les groupes ethniques numériquement minoritaires en Martinique: Indiens, Chinois, Syro-Libanais, on ignore tout des politiques d'immigration et de leurs effets sociaux4.
Le propos qui va suivre est critiquable et réfutable.

Qui a qualité pour parler de la Martinique? Peutêtre pas le témoin d'un instant. Francis Affergan a raison d'écrire que l'ethnologue métropolitain et blanc est déjà trop chargé symboliquement de marques affectives ambivalentes pour être accepté comme un simple voyeur neutre 5. Le « Métro» de passage possède peut-être quelques atouts: il n'est pas englué dans une historicité qu'il ignore souvent, ses connaissances se bornant au fait colonial; l'omniprésent « pa ni problem »6 n'a pas eu le temps d'anesthésier sournoisement son esprit critique.
4. Jean BENOIST, «Bilan et perspectives» in L'archipel inachevé. Culture et société aux Antilles françaises, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1972, p. 341. 5. Francis AFFERGAN,Anthropologie à la Martinique, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1983, pp. 4-5. 6. Expression créole signifiant « il n'y a pas de problème ». L'~ctuel engouement pour les tee-shirts imprimés lui donne une dif22

Dans l'absolu, l'étude historique est insuffisante. Des chercheurs nantis d'une patience de bénédictin et non limités par le temps trouveraient sans doute encore matière à réflexion dans les fonds des Archives d'OutreMer. Précisons toutefois que l'intégralité des dossiers se rapportant à l'émigration chinoise en Martinique a été exploitée. L'absence de travaux antérieurs interdit la confrontation d'approches et points de vue différents. Il faut maintenant ouvrir un débat aussi vaste et contradictoire que possible. L'enquête de terrain a permis de saisir l'intérêt relatif de cette question. La Martinique est maintenant le champ de problèmes sociaux qui vont peser très lourd dans les années à venir. Dès lors, l'énergie dépensée à réveiller les morts aurait pu trouver un débouché plus pertinent. Cela dit, la question peut être examinée de façon différente: voici trois décennies, s'imposait sous la plume d'intellectuels tels Aimé Césaire et Frantz Fanon la revendication de la négritude 7. C'est vrai qu'il y a là un héritage à assumer mais il n'éclipse pas le caractère réellement pluriethnique de la société martiniquaise. Cette dernière ne saurait être réduite à la simple dimension de ses ascendances africaines. L'avenir passe probablement par le balisage de la spécificité antillaise. Les pages à venir ont peut-être leur place quelque part dans ce vaste dossier.

fusion internationale et pérennise une représentation idyllique de la Martinique. 7. Frantz FANON, eau noire, masques blancs, Paris, Éd. du P Seuil, 1952. 23

Précisions méthodologiques
Deux types de sources ont fourni les informations nécessaires. Les sources documentaires Au terme d'une recherche bibliographique sans doute exhaustive, on peut prétendre qu'il n'y a aucune étude consacrée à l'immigration chinoise aux Antilles françaises. Cela dit, trois types de documents fournissent un appoint précieux. Les informations relatives à la situation en Martinique à la fin du X/Xesiècle permettent de reconstituer le contexte. Il s'agit de données historiques, économiques ou bien encore de récits se rapportant à la vie quotidienne. Les documents d'époque ciblant la question sont relativement rares et pour cette raison seront largement reproduits car ils sont les vecteurs très significatifs des idéologies du moment.
Les ouvrages se rapportant à l'immigration chinoise au cours du X/Xe siècle. Ce phénomène, s'il n'a pas

suscité une aussi abondante littérature que la traite des Noirs a néanmoins inspiré suffisamment d'auteurs pour que l'on dispose ainsi de données comparatives. Seront exploitées les pièces se rapportant à cette immigration dans les Antilles anglaises, en Amérique du Sud, en Australie, à la Réunion ou à Tahiti. Ces sources bibliographiques n'engagent que leurs auteurs. Au besoin, sera précisé le degré d'objectivité et de fiabilité que l'on peut légitimement suspecter.

Les Archives
Martinique

d'Outre-Mer

(ADM) conservent plu-

sieurs séries de documents. Il s'agit essentiellement de correspondances officielles entre le gouverneur de la
et le ministère de l'Algérieet des Colonies

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ou bien encore de rapports établis par les commissions de l'immigration, les conseils régionaux. On trouve égaIement des coupures de presse qui fournissent la perception médiatique du phénomène avec la réserve d'usage: le rôle de la presse dans ce domaine est ambigu, car elle est à la fois un reflet de l'opinion mais aussi un instrument de formation de l'opinion. L'exploitation des archives doit tenir compte du biais inhérent à ce type de document. Les recoupements, les quelques réflexions de fond que l'on retrouve inscrites en annexe en dénoncent la subjectivité. D'une manière générale, ces écrits se proposent d'informer les autorités officielles mais veillent surtout à ne pas déplaire. Des exemples particulièrement éloquents seront signalés ultérieurement. L'enquête de terrain L'enquête de terrain, faite d'observations directes et d'entretiens libres, requiert encore plus de sens critique. Débutée voici quelques années auprès de Martiniquais d'ascendance chinoise vivant en métropole, elle a pris un tour plus intensif lors de séjours à la Martinique. Elle est fortement entachée de subjectivité. Seuls des Martiniquais à patronyme chinois ont été contactés. Voilà un biais de recrutement puisqu'une telle démarche exclut les descendants ne conservant pas le patronyme. Il est facile de localiser les premiers, par exemple en consultant l'annuaire téléphonique mais il est clair qu'une étude fine et rigoureuse nécessiterait la même enquête auprès des autres descendants quand on sait l'importance numérique des enfants illégitimes. L'enquête en Martinique montre que les faits évoqués, même s'ils remontent aux années 1860, se situent dans un passé ressenti comme très proche.
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Depuis

cette époque, seules 4 à 6 générations se sont

succédé. Certains souvenirs restent encore sinon précis sur le plan objectif, à tout le moins vivaces sur le plan affectif. Il faut insister sur l'insularité et l'exiguïté du territoire. De cette donnée géographique incontournable découle une évidence: l'enfermement. l'étouffement des rapports humains en situation insulaire induit des comportements d'évitement et de recherche d'identité. Les individus entrent en communication par de multiples rôles qui, dans une société plus vaste, sont assumés par autant d'individus différents. Cela crée un véritable « repli» des réseaux sociaux qui se heurtent aux frontières de l'Île. La personnalisation des relations accroÎt leur charge affective 8. Qu'on ajoute à cela la persistance, à l'heure actuelle, d'une quarantaine de patronymes chinois et l'on concevra aisément qu'ils sont connus de tous. Voici poindre les inévitables histoires de familes et divergences conceptuelles; bref, tout le piment qui peut également envenimer les relations humaines. Rapidement s'impose l'idée que le sentiment de négritude constitue le PPCMde la société antillaise, le point de passage obligatoire de toute réflexion sociologique. L'abolition de l'esclavage n'a pas été promulguée voici 140 ans mais avant-hier. Erreur de croire que ce douloureux passé est maintenant complètement révolu. le discours finit toujours par se situer quelque part autour de ce fardeau. Ajoutons enfin l'inclination de l'homme à se valoriser lorsqu'il évoque son passé et l'on comprendra qu'ont été recueillies des données très subjectives. Il convient donc de dissocier les faits vérifiables de l'inter8. Jean BENOIST, « Les Antilles», Gallimard, « Encyclopédie de la Pléiade
op. cit., p. 1 5.

Ethnologie régionale,

Paris,

», t.2, p. 1410 ; AFFERGAN,

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