//img.uscri.be/pth/1e5731b98ab797b4dbc1ab34e229321beb0e8d7e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 30,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'informatique dans l'enseignement de l'histoire et la formation des historiens

489 pages
Pour la première fois, des historiens (chercheurs et enseignants) et des spécialistes de l'informatique mettent en commun leurs expériences pour déterminer la place de l'outil informatique dans la discipline historique… Ce livre est articulé autour de trois grands thèmes : les premières expériences de l'utilisation de l'ordinateur par les historiens, les applications à la recherche, et celles spécifiques à l'enseignement secondaire et supérieur.
Voir plus Voir moins

L'INFORMATIQUE DANS L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE ET LA FORMATION DES HISTORIENS

Collection Pratiques en Formation dirigée par Daniel BERTAUX, Véronique BEDIN, Catherine DELCROIX et Michel FOURNET
La collection Pratiques en Formation regroupe des ouvrages qui traitent de l'évolution des différents types de pratiques sociales, des contextes dans lesquels elles s'inscrivent et de leurs méthodes d'observation. Les travaux retenus répondent à trois objectifs majeurs: construire des cadres de référence appropriés à l'analyse de pratiques contextualisés, étudier les interactions entre pratiques individuelles et organisationnelles dans des systèmes d'activités différenciés: formation, travail social, pro fessionnalisation, développement local; enfin, enrichir les savoirs et pratiques en formation tout au long de la vie selon une approche pluridisciplinaire. Déjà parus Sous la direction de Michel FOURNET et Jean-Louis MARTIN, La crise: rIsque ou chance pour la communication?, 1999. Ahmed CHABCHOUB, Ecole et modernité - En Tunisie et dans les pays arabes, 2000.

Sous la direction de Jean-François SOULET Eric CASTEX

L'INFORMATIQUE DANS L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE ET LA FORMATION DES HISTORIENS
Actes du Ve colloque national de l'Association Française pour l'Histoire et l'Informatique 3 & 4 novembre 1998 - Université de Toulouse-Le Mirail

Préface de Robert MARCONIS

Contributions de : Hugues Alexandre Christine Ducourtieux Dominique Allios Nicole Dufoumaud Bruno Bonnefoi Jean-Daniel Fekete Adeline Capoulade Patrick Lanneau Isabelle Mouret Eric Castex Martine Cocaud Loïc Piquiot Philippe Dautrey Marie-Anne Polo de Beaulieu

Stéphane Potdevin Kathleen Rogiers Gilles Rouet Alain Ruggiero Fred Truyen Mireille Vial

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 '

1026Budapest
HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214Torino ITALŒ

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0220-1

Présentation du colloque
Jean François SOULET1 Eric CASTEX2
Le présent ouvrage a pour objet de publier les principales communications du Ve Colloque de l'Association française pour I 'Histoire et l'Informatique (AHI), consacré à la place de l'outil informatique dans la discipline historique. En ce sens, ce Colloque rompt avec les précédents qui ont essentiellement posé une réflexion sur les outils: des bases de données (<< Base de données, recherche documentaire multimédia» lIe colloque, 1995, Rennes) au réseau Internet (<< Internet pour l'Histoire », IVe colloque, 14 et 15 novembre 1997, Orléans la Source) en passant par les cédéroms (<< Quels CD-ROMS pour l'enseignement et la recherche? Nouvelles approches de l'informatique en histoire », Ille colloque, 8 et 9 novembre 1996, Centre de Recherches Historiques et Juridiques de l'Université Paris I). Dans le prolongement du XIIIe Colloque International de l'Association History and Computing, qui s'est déroulé du 20 au 23 juillet 1998 à Tolède (Espagne), le Colloque de Toulouse s'attache plus aux implications directes que génère l'utilisation
1 Jean-François SOULET est Professeur d'Histoire à l'Université de Toulouse-Le Mirail (31) et Responsable du Groupe de Recherche en Histoire Immédiate dans la même université. 2 Eric CASTEX est Chargé d'Etudes dans le Service de la Formation Continue de l'Université de Toulouse-Le Mirail (31)et Secrétaire général de l'Association française pour I 'Histoire et l'Informatique.

de l'informatique en Histoire, et ce, aussi bien dans les établissements supérieurs que secondaires. Dès le départ, les organisateurs ont choisi de diriger les réflexions dans trois directions: les premières expériences, les applications à la recherche et les applications à l'enseignement, qui correspondent aux trois grandes parties de cet ouvrage. Trois axes qui posent des questions telles que: Quand et comment l'ordinateur s'est-il immiscé dans les disciplines historiques? Comment les historiens ont-ils travaillé et travaillent-ils avec l'ordinateur? Quel est le niveau de formation des enseignants et des élèves ou étudiants, du Collège à l'Université? Quelle formation pour quel enseignement des outils informatiques en Histoire? Quelles expériences didactiques et méthodologiques ont-elles été développées autour de I'Histoire et l'Informatique? . .. Cet ouvrage -à l'image du colloque- ne se veut pas exhaustif, mais plutôt représentatif des relations entre une discipline relevant des sciences humaines et l'ordinateur, en portant un éclairage sur les pratiques de formation, d'enseignement et de recherche. Enseignants-chercheurs à l'Université, professeurs du secondaire et doctorants se sont réunis autour de ces questions afin de présenter des expériences diverses et ainsi nourrir le débat à la fois didactique et méthodologique. On retrouvera dans les trois parties de cet ouvrage les trois grandes directions données au Colloque:

.

Les premières expériences

Cette première partie pose les bases d'une réflexion sur les rapports entre Histoire et Informatique en rappelant, d'une part, les premières utilisations de l'ordinateur par les historiens et le repositionnement de cette discipline face à ce nouvel outil, et, d'autre part, l'historique de l'ordinateur en bureautique.

8

.

Applications

à la recherche

Afin d'approfondir cette question, trois sous-parties sont proposées, l'une relative aux logiciels, la deuxième aux cédéroms, et la dernière à Internet. Très technique, la première sous-partie aborde la question de l'application à l'histoire de logiciels utilisés dans des disciplines telles que la biométrie, la télédétection ou la «lemmatisation ». Suit la présentation de trois cédéroms et trois sites Web réalisés dans des circonstances diverses et pour des objectifs variés: mise en valeur de manuscrits médiévaux de musique, supports méthodologiques à un doctorat d'histoire sur la poterie du Moyen-Age, ainsi que sur le dépouillement de lettres de rémission du XVIe siècle, regroupements de sources, travaux et références accessibles sur Internet à tous les Médiévistes, réalisation d'un site Internet pour un Département d'histoire, ou encore conception d'un outil de production et de diffusion de textes scientifiques.

.

Applications

à l'enseignement

L'intérêt de cette partie est triple: elle pose le rôle pédagogique et didactique de l'outil informatique au collège et au lycée par le biais de trois initiatives d'enseignants d'histoire-géographie. Elle expose le problème de l'informatique dans la formation des historiens et dans l'enseignement de la discipline historique. Enfin, elle permet la confrontation entre des expériences réalisées d'une part, dans le secondaire et d'autre part, dans le supérieur. Nous avons plaisir à rappeler que l'organisation de ce colloque a été le fruit d'une étroite collaboration entre une équipe de recherche, deux associations et un service universitaire. Le Groupe de Recherche en Histoire Immédiate (G.R.H.I., UA 1937), qui a été la cheville ouvrière de la manifestation, anime depuis plus de dix ans une réflexion sur les problèmes posés par la recherche en histoire très 9

contemporaine et s'intéresse à l'application des Nouvelles Technologies en Sciences Humaines, particulièrement à l'utilisation de l'ordinateur en Histoire, tant dans le domaine de la recherche que de l'enseignement. Partenaire à part entière de l'organisation du colloque, ['Association française pour ['histoire et l'informatique (A.H.I.), branche française de l'Associationfor History and Computing se propose de soutenir et de développer en France l'intérêt pour l'utilisation de l'informatique dans tous les domaines de l'histoire, à tous les niveaux, aussi bien pour l'enseignement que pour la recherche. Le second partenaire a été [ 'Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie (A.P.HG.), fondée en 1910 par quelques professeurs, hommes et femmes de toute la France, afin d' "étudier les questions relatives à l'enseignement de l'histoire et de la géographie, grouper tous les renseignements utiles pour la bonne organisation matérielle de cet enseignement, défendre la liberté pédagogique et morale de ses membres". L'association a posé, depuis 1979, dans le cadre d'une de ses commissions (Commission technique d'information et de communication de l'enseignement, TICE), une réflexion de fond sur les différentes applications de l'Informatique en Sciences Humaines. Enfin, un troisième partenaire a étroitement œuvré à la réussite du colloque, le Service de [a Formation Continue de l'Université de ToulouseLe Mirail, très préoccupé par la Formation et le monde de la Recherche.

10

Préface Propos d'un... géographe
Robert MARCONIS3
Professeur des Universités de Géographie Université de Toulouse - Le Mirail

Ce Vème colloque national de l'Association «Histoire et Informatique» permet de mesurer le chemin parcouru en moins d'une décennie. D'abord réservé à quelques « initiés », l'outil informatique, comme toute innovation, a suscité des réactions contradictoires. A l'enthousiasme militant des uns répondait le scepticisme, voire une certaine condescendance de beaucoup. Force est de constater que sa démocratisation, allant de pair avec les progrès d'une micro-informatique devenue personnelle et plus conviviale, a fini par imposer un débat de fond à ceux qui redoutaient les chemins d'une «modernité» pouvant remettre en question l'ordre établi. C'est-à-dire l'ordre des « disciplines» d'enseignement et de recherche, et donc, audelà, les hommes et hiérarchies institutionnelles qui en contrôlaient l'organisation et le développement. Comme c'est le cas dans toutes les sciences sociales, l'irruption de nouveaux « outils », leur séduction et la diversité de leurs applications suscitent en Histoire des interrogations qui dépassent le strict domaine de la «technique ». C'est une invitation à une réflexion épistémologique renouvelée, puisque ces outils
3 Robert MARCONIS est Professeur des Universités de Géographie à l'Université de Toulouse-Le Mirai! (31), et Président de l'Association des Professeurs d 'Histoire et Géographie.

finissent par remettre en question problématiques et méthodologies, qu'il s'agisse de la recherche scientifique ou de l'enseignement. Qu'il soit permis à un géographe, qui a toujours milité pour le maintien de liens étroits entre la Géographie et I'Histoire, de proposer quelques pistes pour cette réflexion. En effet, depuis un quart de siècle, largement induites par l'utilisation et la généralisation des outils informatiques, les questions que se posent aujourd'hui les Historiens ont provoqué dans la géographie française, de vigoureuses controverses. On aurait tort de n'en retenir que la vivacité, voire les excès, pour les assimiler à des querelles de «chapelles» ou de personnes. Peut-être confrontés plus tôt aux mutations du monde actuel et à celles des outils qui permettent d'en rendre compte, les géographes ont eu à débattre de problèmes majeurs qui concernent désormais la production de la recherche historique, la diffusion de ses résultats auprès du grand public, des élèves et des étudiants. Il Y a sans doute là matière à un dialogue constructif entre nos deux disciplines, ce qui serait renouer avec une riche tradition. Si les géographes ont beaucoup appris de 1'Histoire, au point d'en juger parfois la tutelle excessive4, n'oublions pas qu'ils ont aussi largement contribué au renouvellement des interrogations et des méthodes de celle-ci; il suffit pour s'en convaincre de relire quelques pages de Marc BLOCH, de Lucien FEBVRE ou de Fernand BRAUDEL. Par la suite, les deux disciplines ont connu des évolutions plus divergentes, conduisant à une cohabitation plus institutionnelle que scientifique. Si l'on excepte quelques conflits de préséance, c'est dans une certaine indifférence, respectant une autonomie de plus en plus grande des conjoints, que ce «couple» spécifiquement français, s'est maintenu, surtout par la nécessité de former pour l'enseignement secondaire des professeurs
4

R. Marconis, Introduction à la géographie, Coll. U, Armand Colin, 1995, 12

220 pages.

également compétents en histoire et en géographie. Les discussions autour de l'informatique sont peut être une belle occasion de renouer entre les deux disciplines des liens plus étroits.

La Géographie

et le défi de l'informatique

Formés au moule des «humanités classiques », dans une discipline rattachée à ce titre aux Universités de Lettres et Sciences Humaines, les géographes français ont ignoré ou boudé des techniques et des méthodes pourtant familières, depuis longtemps, à leurs collègues allemands ou anglosaxons. Soucieux de mesures, d'analyses spatiales fondées sur une utilisation intensive des traitements statistiques, en quête de modèles théoriques, ces derniers ont été des pionniers dans l'utilisation de l'informatique: mieux formés dans le domaine des mathématiques ou dans celui des sciences dites « dures », ils n'avaient pas le handicap de nombreux géographes français mal préparés dans leurs études universitaires essentiellement « littéraires» à la «révolution culturelle» qu'ils viennent de vivre en moins d'un quart de siècle. Privilégiant l'observation et la pratique du terrain, plus soucieux du «concret» que de constructions théoriques, le géographe français a longtemps privilégié dans ses recherches la collecte du plus grand nombre de «données» sur un territoire particulier. Travail long et souvent fastidieux, supposant des compétences techniques variées, cette quête se révélait très complexe puisque concernant des phénomènes qui renvoyaient à de processus naturels (la géographie «physique ») et à de multiples faits sociaux d'occupation de l'espace (la géographie humaine, économique, sociale...). Hétérogénéité des sources, difficulté à mesurer et à quantifier ce que l'observation ou l'intuition suggérait, tout cela peut nous sembler rétrospectivement avoir été traité avec un outillage, qui pour être astucieux, s'apparentait souvent à du 13

bricolage scientifique. Gardons-nous cependant de tout jugement hâtif: ce travail d'artisan, préalable à toute typologie et à l'édification d'une géographie générale, fut la matière de véritables chefs d'œuvre, d'études «régionales» qui ont assuré la renommée internationale de l'École française de géographie. Il y a là, pour l'historien d'aujourd'hui, un matériau exceptionnel pour une histoire contemporaine soucieuse d'investir tous les domaines de la vie sociale. Cette façon de « construire» le savoir géographique, cette priorité accordée à la collecte de l'information a parfois donné une image caricaturale de la discipline réduite souvent, dans son enseignement, à de fastidieux inventaires ou à la mémorisation de nomenclatures. Il n'en était pourtant rien, si l'on veut bien relire les textes fondateurs, toujours soucieux « d'expliquer» une réalité complexe où se mêlent étroitement nature et culture. Mais ce temps n'est plus. L'information est aujourd'hui abondante, beaucoup trop parfois, et presque systématiquement fournie à partir de bases de données complexes construites à partir de sources multiples, qu'il s'agisse de l'observation de la terre par les satellites, ce qui permet de transformer ensuite les données chiffrées en « images », des fichiers alimentés et gérés par de grands organismes publics ou privés... Reste cependant posée une question cruciale, celle des conditions d'accès à ces bases de données. Faut-il rappeler, en effet, qu'elles sont souvent verrouillées, car jugées «stratégiques» par leurs détenteurs, ou, quand elles sont utilisables, cela ne peut se faire qu'à un coût souvent sans commune mesure avec les moyens dont peut disposer un chercheur universitaire, même intégré dans une équipe dotée de quelques ressources budgétaires! Ce problème ne peut être ignoré par les historiens, car progressivement enrichis, ces extraordinaires gisements d'informations deviendront, à brève échéance, une source essentielle pour leurs travaux. Mais la richesse de telles sources dont nos aînés n'osaient même pas rêver - nos aînés, ... il y a 14

trente ans à peine! - ne saurait nous faire oublier ce qui fait leur spécificité. Elles ne rendent généralement compte que de réalités naturelles ou sociales « quantifiables» : si beaucoup le sont, et de plus en plus, d'autres, pourtant essentielles - dans le domaines des mentalités, des « représentations». ..- échappent à toute mesure sérieuse. Le géographe aujourd'hui, ne saurait donc renoncer au travail de terrain, qui peut seul prendre en compte ces éléments « qualitatifs ». Demain, l'historien devra aussi se méfier et ne pas céder complètement à la fascination d'une lecture de notre présent, trop exclusivement fondée sur des données mesurées, sous peine de succomber à « l'illusion quantitative» que dénonçait, dès 1972, le grand géographe français Pierre GEORGEs.

De nouveaux l'enseignement

horizons

pour

la

recherche

et

Sans ignorer ces difficultés, le géographe peut donc espérer disposer d'une masse considérable de données de qualité sur les territoires qu'il étudie. Des données généralement collectées, fournies et stockées par d'autres, avec des moyens puissants sans commune mesure avec ceux dont il dispose, et souvent en fonction de préoccupations qui ne sont pas celles de sa recherche. Pour le géographe, il serait vain de rivaliser sur ce terrain avec ses outils qui sembleraient vite dérisoires: sa priorité n'est plus aujourd'hui la collecte des données, mais leur traitement... ce qui change tout. Il se voit ainsi contraint de renoncer à ce qui fut longtemps sa démarche. Désormais son travail est guidé par des problématiques qu'il convient d'élaborer avec soin, d'expliciter, alors que précédemment elles étaient presque toujours relativement floues, implicites ou intuitives, tributaires d'observations empiriques ou de

5

P. George, «L'illusion quantitative en géographie», dans La Pensée

géographique contemporaine, Mélanges offerts à André Meynier, Presses Universitaires de Bretagne, 1972. 15

l'éventail des données collectées et recoupées artisanale.

de façon

L'empirisme ne s'impose plus pour construire le savoir, et l'ont doit s'interroger sur sa pertinence dans l'enseignement et les pratiques pédagogiques. Faut-il le regretter si l'on admet que l'absence de fondements théoriques solides et des méthodologies mal assurées, souvent faites d'emprunts à d'autres disciplines, ont longtemps contribué à brouiller pour les élèves et le grand public l'identité de la géographie. Seraitce caricaturer si l'on disait que le géographe cultivant l'intuition, finissait, lorsqu'il était doué, par nous proposer des explications concernant l'organisation de l'espace, sans avoir pris la peine de formuler au préalable quelques questions claires qui avaient guidé ses recherches? Or, comment « interroger» aujourd'hui une base de données sans avoir défini une problématique, émis quelques hypothèses et décidé d'une méthodologie? On comprend ainsi la place qu'occupe aujourd'hui la réflexion sur la modélisation dans la démarche géographique: «représentation formalisée et épurée du réel ou d'un système de relations... le modèle est un "construit" qui passe par la simplification l'abstraction: il peut avoir pour buts l'action, la prédiction ou l'explication »6. L'observation et la réflexion théorique permettent par exemple de construire des « modèles» explicatifs généraux, dont la validité peut être testée par le traitement informatique d'une masse importante de données. Mais l'analyse rigoureuse de ces mêmes données peut également conduire à la construction de modèles qui s'efforcent de représenter la structure d'un système (une ville, une contrée, un réseau...) et d'en expliquer le fonctionnement et l'évolution, en identifiant les éléments qui le composent, leur hiérarchie, les flux qui les unissent... Qu'il s'agisse de recherche ou d'enseignement, cette démarche hypothético-déductive, s'opposant à nos traditions
6

R. Brunet et al., Les mots de la Géographie, Reclus, La Documentation française, 1992. 16

empiriques et inductives, s'impose progressivement; cela ne va pas sans susciter débats et controverses. S'y plier sans réserve, n'est-ce pas éliminer du champ de nos explications ce qu'il y a de contingent, la part de hasard ou d'imprévisible dans la façon dont les sociétés organisent et gèrent leurs territoires? N'est-ce pas courir le risque de laisser dans l'ombre bien des phénomènes négligés par les bases de données, faute d'être quantifiables - ou quantifiés -, ce qu'évitait naguère la fréquentation et l'observation directe du «terrain» ? Mais y renoncer, c'est-à-dire renoncer à trouver un certain ordre, certaines logiques dans l'organisation de l'espace géographique, conduirait, comme hier, à «picorer» dans le désordre des bribes d'informations privilégiant souvent des situations exceptionnelles, négligeant des phénomènes majeurs pour s'attacher plutôt à l'exception, voire à l'exceptionnel, c'est-à-dire aux «curiosités» ou aux spécificités locales ou régionales. Les nouveaux outils dont nous disposons désormais n'excluent pas cette tentation: tous ceux qui se laissent griser en «surfant sur le Net» d'un site à l'autre, guidés par leur seule fantaisie, ne peuvent l'ignorer. Cédant à la fascination de nouveaux outils d'analyse, ils courent le risque de retomber dans les errements d'une démarche dépourvue de toute rigueur scientifique et soumise à toutes les manipulations. On imagine à quels excès pourraient conduire de telles pratiques dans l'enseignement, avec des élèves livrés à eux-mêmes pour constituer un « dossier» sur un thème particulier. Les résultats de ce travail « autonome », jouant adroitement sur le « coupercoller» seraient sans doute beaucoup plus catastrophiques et souvent plus dangereuses que les compilations de la mauvaise géographie-inventaire d'antan, dont on a dénoncé à juste titre l'inutilité et l'absence de vertu formatrice. N'oublions pas, en effet, que nos « données », majoritairement informatisées, sont de plus en plus des « représentations» de l'espace géographique, qu'il faut utiliser avec la plus extrême vigilance. Car ces représentations certes variées sont toujours sélectives, qu'elles s'expriment par des chiffres, des cartes ou des images; en très grand nombre, elles relèvent aujourd'hui de stratégies 17

de marketing territorial développées par des États, des collectivités territoriales, d'organisations politiques ou d'entreprises.

Des questions voisines pour l'Histoire

Pour les historiens de l'immédiat ou du temps présent, le débat est désormais ouvert: ils ont à traiter des informations, stockées, codées, triées, dès qu'elles ont été collectées, dans des bases de données informatiques par des administrations, des entreprises publiques ou privées... Comment y accéder, les conserver, les rendre accessibles... Quel crédit leur accorder? Comment les compléter par d'autres données qui n'ayant pas bénéficié d'un tel traitement, risquent d'échapper à une investigation aussi rationnelle ou appellent des traitements spécifiques (banques d'images, archives sonores...) Quelles méthodes mettre en œuvre pour les exploiter et les confronter, selon des problématiques historiques qui n'étaient pas celles de leurs concepteurs? Pour les historiens travaillant sur des périodes, plus anciennes, d'autres questions se posent, en particulier celle du traitement des fonds d'archives préalable à leur exploitation avec les nouveaux outils informatiques. Que choisir dans la masse des données disponibles? Quelles séries statistiques reconstituer et stocker? Quels documents numériser et rendre accessibles sur divers supports, y compris « en ligne» ? Certes, ces matériaux sont connus, mais « retravaillés» en fonction des nouvelles technologies, ils vont ouvrir de nouvelles perspectives d'exploitation -statistique, graphique, cartographique.. .-, comme en témoignent déjà les communications présentées dans ce colloque. C'est à brève échéance, tout le travail de I'historien qui va se trouver fondamentalement modifié: au-delà de méthodologies nouvelles, commencent à émerger de nouvelles problématiques. Et dans ce contexte, il faudra rapidement 18

repenser l'enseignement de la discipline tant dans ses contenus que dans ses méthodes. Le « territoire de l'historien », comme celui du géographe, se trouve ainsi radicalement modifié par la révolution informatique. A l'évidence, nous entrons dans une période où nos disciplines ne peuvent faire l'économie d'une profonde réflexion épistémologique et méthodologique. Mais dépassant le cadre de la recherche scientifique et de l'enseignement, relevant à l'évidence d'un vrai débat politique et civique, il faut affronter une question lancinante: celle du choix et du contrôle des informations qui sont et seront traitées pour constituer,

dans

une

perspective

d'utilisation

avec

des

outils

informatiques, la matière première de la recherche scientifique? Dans la masse des documents d'archives publiques ou privées, comment sélectionner ceux qui entreront progressivement dans un réseau de banques de données accessibles à tous? Quels sont ceux qui seront réservés à quelques utilisateurs «privilégiés»? Qui en décidera? Au nom de quels principes? Car tout cela a un coût et n'échappe pas aux stratégies de marchés et de pouvoirs, dont on sait combien elles sont attentives à la maîtrise de l'information sur les hommes, leur présent et leur passé, sur les lieux aussi.

19

Ouverture du colloque et introduction L'informatique dans l'enseignement de l'histoire et la formation des historiens
René SOURIAC7
Professeur des Universités d'Histoire Université de Toulouse-Le Mirail

L'Association pour I'Histoire et l'Informatique organise à Toulouse son cinquième Colloque National. Vice-Président de l'Université de Toulouse-Ie-Mirail et professeur d'histoire dans cette même université, j'ai plaisir à accueillir l'ensemble des intervenants et participants de ce colloque, et à remercier les organisateurs de cette manifestation qui promet d'être riche et féconde. Nous voici, en effet, définitivement dans le monde de l'Internet, des Cédéroms, des bases de données et autres logiciels dérivés de l'application de l'informatique à la vie de la planète. Depuis de nombreuses années déjà, les historiens ont été sensibilisés aux évolutions que les technologies de l'information et de la communication risquaient d'entraîner dans leur propre discipline. L'historien est le spécialiste du temps: le temps de I'histoire est sans doute en train de s'accélérer une nouvelle fois grâce aux prodigieuses capacités
7 René SOURIAC est Professeur des Universités d'Histoire à l'Université de Toulouse-Le Mirail (31), et Vice-Président du Conseil d'Administration de la même université.

des machines susceptibles d'accumuler des informations et de les diffuser dans des délais de plus en plus brefs. L'encyclopédisme qui marque notre civilisation occidentale, qui s'est trouvé une première fois fortement propulsée de l'avant à l'époque de l'imprimerie naissante et de l'Humanisme, pourrait connaître aujourd'hui la plus fantastique rampe de lancement que l'Humanité ait jamais vécu. Cet encyclopédisme peut-il être notre avenir culturel? Il me semble que dans la volonté de l'association qui patronne ce colloque, de faire le point sur les avancées et les moyens dont dispose aujourd'hui la discipline dans ce domaine, il y a cette question: où se situer par rapport au flot d'informations utilisables, comment y accéder, et surtout comment s'en servir pour faire de la recherche et de la formation? Les thèmes retenus pour ces journées de travail sont, à cet effet, aussi variés que des informations sur les outils, I'historique de leur développement et de leur usage, des prises en considération d'expériences diverses, cherchant à évaluer les possibilités que donnent les différents procédés de traitement de l'information. Le programme est riche, il est informatif, mais il est également réflexif, dans le sens où sont posées des questions d'ordre épistémologique sur les rapports entre l'histoire et l'informatique. Et sans déflorer plus avant le contenu des travaux, vous me permettrez d'avancer deux approches qui me viennent souvent à l'esprit quand il s'agit de nouvelles technologies - elles ne le sont plus ni dans les faits ni dans les textes puisqu'il s'agit aujourd'hui des TICE (Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement). La première réflexion est ancienne puisqu'elle découle de la lecture d'un ouvrage de Michel de CERTEAU8, paru en 1975, c'est-à-dire au moment où on commençait à peine à parler dans nos disciplines de l'introduction de l'informatique et de l'ordinateur dans les méthodes de la recherche. Ce livre c'est L'Ecriture de
8 Michel de Certeau, L'Ecriture

de 1'Histoire, 1975.

22

I 'Histoire, livre assez compliqué mais qui permettait quand même de voir où en était la réflexion épistémologique à cette époque-là. Michel de CERTEAU constatait que l'usage de l'ordinateur allait transformer profondément les démarches des historiens. Je ne sais pas trop où nous en sommes aujourd'hui mais je pense quand même qu'il avait tout à fait raison car, finalement, l'informatique et l'usage de l'ordinateur devaient changer certaines des procédures, nécessiter en particulier, et c'était ce qu'il soulignait, un questionnement et une série d'hypothèses pour construire l'objet de la recherche beaucoup plus affinés que ce que l'on pouvait faire auparavant; car la mise en oeuvre de la documentation et la mise en oeuvre par de nouveaux outils de cette documentation exigent de I'historien qu'il sache où il veut aller dans le domaine de la recherche. Et Michel de CERTEAU souhaitait en quelque sorte un effort de rationalisation dans notre discipline, et en soulignait l' importance. La deuxième réflexion est d'ordre beaucoup plus récent puisqu'elle est liée à l'organisation au printemps 1998, dans cette université même, de journées consacrées au Multimédia. Ces journées, qui s'efforçaient de faire le point sur ce que l'ensemble de l'Université était déjà en train de faire sur le plan du Multimédia, ont mis en évidence d'une part qu'effectivement il y avait beaucoup de choses déjà qui se faisaient ici, mais d'autre part et surtout, la prodigieuse capacité des technologies de la communication à mobiliser les savoirs, à mobiliser les informations. Mais nous sommes universitaires: évidemment il faut bien qu'information et formation marchent ensemble, mais ce n'est pas exactement la même chose. Et, dans la présentation des productions qui avaient été données pendant cette semaine-là, ont été définies des prises de position ou des considérations qui pouvaient apparaître très opposées mais qui peut-être ne le sont pas complètement. Pour les uns, par exemple, à travers cette profusion d'informations, émerge l'idée que c'est à chacun, avec l'outil, de construire son cheminement, pour arriver en 23

bout de compte, à travers la multiplicité des informations, à structurer son savoir: l'exemple en avait été pris à travers l'analyse d'une oeuvre d'art; effectivement une oeuvre d'art cela signifie et cela peut signifier beaucoup d'approches possibles et peut-être pas un parcours très schématique. A l'opposé, des scientifiques sont venus aussi présenter leur utilisation de l'informatique dans l'enseignement et on trouve ici quelque chose de tout à fait différent: un parcours parfaitement balisé à travers la multitude des informations. C'était un cours de physique qui nous a été présenté, pour aboutir auprès des étudiants à ce que l'enseignement et la structuration de cet enseignement soient faits. Alors nous sommes confrontés à une question didactique essentielle et je pense qu'elle est au cœur des débats impulsés par ce colloque. L'enseignement supérieur a pour finalité d'amener les étudiants à maîtriser les savoirs. Les outils sont évidemment essentiels et sont d'une très grande utilité; mais la question demeurera toujours d'articuler l'usage des outils et les savoirs eux-mêmes qu'il faut constituer, et je suis sûr que ce colloque nous conduira tous vers une meilleure approche de ce qui est essentiel, c'est-à-dire en fin de compte, la formation des étudiants auxquels nous sommes tous adonnés.

24

I. LES PREMIERES EXPERIENCES

A propos des premières utilisations des ordinateurs par les historiens -1960/1975
Alain RUGGIER09 Introduction
Le recours à l'informatique a-t-il été un élément déterminant de la modification de nos approches et de nos pratiques dans le domaine de la recherche historique? De nos jours, peu de chercheurs se passent de l'utilisation d'un microordinateur, souvent portable et l'expression courante globalisante et simplificatrice utilise le mot «informatique» pour désigner même ce qui correspond dans certains cas à une utilisation d'un traitement de textes grâce à un microordinateur. Les problèmes de mise en forme de l'exercice académique que représente un mémoire ou plus encore d'une thèse ne sont certes pas négligeables et au cours d'un de nos précédents colloques, Giulio ROMERO PASSERIN D'ENTREVES avait présenté une série de remarques autour de l'interrogation: une thèse 100% informatique est-elle possible?lO qui montrait bien l'importance du traitement de textes dans notre travail quotidien. Il ne s'agit donc pas pour moi de nier la place grandissante que tient dans notre façon de
9

Maître de conférencesen histoire contemporaine,Département d'histoire,

Université de Nice-Sophia Antipolis. 10 Giulio Romero Passerin d'Entreves, « La thèse, l'historien et l'ordinateur. Une thèse 100 % informatique est-elle possible? », Actes du Deuxième Colloque National de l'Association Française pour l 'Histoire et l'Informatique, Nice, 12 et 13 juin 1995, Cahiers de la Méditerranée n° 53, Décembre 1996, pages 199-209.

travailler l'utilisation de traitement de textes. Cet usage «primaire» d'un micro-ordinateur va certainement au-delà d'un simple transfert des intervenants et des supports nécessaires à la mise en forme, à la mise en page d'un texte présentant les résultats d'une recherche; ceux qui pratiquent cet exercice depuis longtemps savent bien que ce n'est pas la même chose de rédiger un texte manuscrit, se présentant définitivement d'une façon telle que la personne chargée de dactylographier et de mettre en forme le texte puisse ne pas avoir d'hésitation ou au contraire de rédiger dès l'origine du travail un texte d'abord brouillon qui se complète peu à peu avant de devenir sans autre intervention que celle de l'auteur (relecture exceptée) le texte qui sera présenté ou jury ou au comité de rédaction de la revue auquel il est destiné. Sans doute ce travail de plus en plus individualisé a-t-il évolué, sans doute aussi n'écrivons nous pas de la même façon dans les deux cas, au point que ceux qui sont venus tardivement au traitement de textes avouent souvent ne saisir le texte que lorsqu'il se présente aussi achevé que dans la version qui était précédemment fournie à la personne chargée de le dactylographier. L'analyse des modifications du contenu même des textes que peut provoquer l'écriture directe sur fichier pourrait faire l'objet d'étude... mais ne concerne que l'examen de la seule mise en forme. De façon plus fondamentale, en effet, le recours plus minoritaire à l'ordinateur pour l'essence même de la recherche a dû exercer, a exercé, une influence sur la façon dont on écrit en histoire comme dans d'autres disciplines. Une des premières utilisations qui a été faite reposait sur l'exploitation de la documentation chiffrée existante; certes cela faisait longtemps que les historiens utilisaient des chiffres, mais l'ordinateur par sa capacité de calcul donnait une autre dimension aux études possibles. A cette époque (c'est-à-dire les années soixante) il faut se rappeler que les calculs représentaient une difficulté redoutable dans notre discipline 28

comme dans les autres d'ailleurs. La journée de location d'une machine à calculer permettant de faire les quatre opérations en 1970 se montait encore à 200, 250 francs dans une ville de province, ce qui, comparé aux salaires moyens en représentait une fraction non négligeable. Dans ces conditions les calculs manuels restaient la règle, parfois complétés par le recours aux règles à calculs et autres auxiliaires... Et pourtant le recours aux informations numériques participait à une des évolutions importantes de notre discipline dans un grand mouvement hérité du marxisme, qui mettait au centre de nos préoccupations le social et donc l'économique. Une autre façon d'illustrer les conditions de travail des chercheurs des années 1967-70 est de signaler que les investissements lourds de certains laboratoires en Sciences Humaines étaient composés d'une caisse enregistreuse, mécanique ou électromécanique qui permettait, selon un calendrier répartissant le temps d'utilisation de la machine entre les chercheurs, de procéder aux séries de calculs dont ils avaient besoin... A tous les chercheurs engagés dans cette voie, les progrès de l'électronique allaient apporter progressivement la possibilité de travailler sur des ensembles documentaires de plus en plus vastes. L'accès aux ordinateurs des grands centres de calcul a d'ailleurs précédé la généralisation à des prix de plus en plus bas des calculatrices à piles qui, à la fin des années 70, ont permis de s'affranchir des caisses enregistreuses, beaucoup plus lentes. Cet accès aux ordinateurs ne pouvait se faire compte tenu du coût de l'heure d'utilisation qui était encore de l'ordre de 2000 à 2500 francs au début des années 70 que par l'intermédiaire, la médiation de divers intervenants: un laboratoire de rattachement qui avait réussi à obtenir des subventions essentiellement en heures d'utilisation des machines et surtout la participation du personnel d'un centre de calcul à l'élaboration du programme d'utilisation de chaque précieuse minute... Parallèlement, les laboratoires de recherche 29

tels que celui de la VIe section de l'Ecole Pratique, bientôt devenue EHESS ou encore ceux du CNRS disposaient d'une conjonction particulièrement favorable: accès plus facile aux machines, proximité de spécialistes informaticiens, regroupement de chercheurs pouvant échanger idées et projets. Aussi n'est-il pas étonnant que dans ces conditions les premières réalisations d'études s'appuyant sur la capacité de calculs des gros ordinateurs soient venues de ces équipes. Les grandes étapes de ces avancées sont retracées notamment dans l'introduction de l'ouvrage de Jean Luc PINOL et d'André ZYSBERG, Le métier d'historien avec un ordinateur (1995) ou encore dans le rapport de Jean-Philippe GENET publié dans le bulletin de l'EPI en 1988, et puisqu'elles relèvent d'un domaine connu, plus qu'un historique, les lignes qui suivent s'attachent davantage à souligner ce que ces premiers usages ont entraîné comme modifications des pratiques dans notre discipline. On peut schématiquement regrouper les apports essentiels de l'utilisation de l'ordinateur selon quatre registres principaux: le traitement en masse de l'information, le recours à des spécialistes d'autres disciplines, les modifications dans l'ordonnancement des étapes d'une recherche et, conséquence des registres précédents, la modification du statut du documentll .

II Procédant à une rétrospective de même type en 1991, José Iguarta orientait sa réflexion dans cinq directions assez sensiblement différentes: la comparaison des recherches à l'aide d'un ordinateur et des recherches manuelles (et il proposait un intéressant tableau des étapes selon les méthodes utilisées), le coût des recherches ayant recours à un ordinateur (y compris le coût en temps), les dangers inhérents à l'usage de l'ordinateur et la marche progressive vers davantage de souplesse dans la conception des bases et la présentation des données: José Iguarta, «The computer and the historian work », History and Computing, vol. 3, n° 2, 1991, pages 73-83. 30

I-Le traitement en masse d'informations
C'est cet aspect qui avait d'abord attiré les historiens: en effet la possibilité de traiter en nombre des informations ne pouvait que changer à la fois la nature des questionnements que le chercheur pouvait avoir à l'égard de sa documentation et lui offrir des exploitations plus fines pour analyser des structures (des fortunes, des mutations de biens par exemple) ou pouvoir traiter dans une continuité chronologique, ce qui ne faisait que l'objet de quelques «arrêts sur images» souvent illustratifs, mais qui pouvaient correspondre à des années exceptionnelles. Il faut préciser cependant que, dans cette perspective, l'accès des chercheurs aux possibilités techniques nouvelles est resté longtemps très inégal et correspondait aux possibilités des centres de recherches auxquels ils étaient rattachés: chaque article relatant une expérience pour ne pas dire une expérimentation comporte ainsi la mention de l'organisme financeur et du centre de calcul qui avaient permis d'utiliser cette technique coûteuse. C'est ainsi que sont remerciés aussi bien le CNRS que l'université du Wisconsin, co-responsables 12 des recherches menées sur le catasto florentin ou encore le Centre Européen de Traitement de l'Information Scientifique dépendant de l'Euratom qui a permis de réaliser l'une des premières études menées par des historiens avec un ordinateur, étude décrite dans un numéro des Annales remontant à 196113. Au début, les méthodes utilisées ne se distinguent pas toujours nettement de la mécanographie, technique ancienne pour laquelle quelques services de l'Etat avaient une expérience largement maîtrisée, ceux de l'I.N.S.E.E. notamment qui, bien
12 Christiane Klapisch et Michel Demonet, «a uno pane e uno vino », la famille rurale toscane au début du XVe siècle », Annales E.S.C., n° 4-5, Juillet-Octobre 1972, pages 873-901. 13 Jean-Claude Gardin et Paul Garelli, « Etude des établissements assyriens en Cappadoce par ordinateurs», Annales E.S.C., n° 5, Septembre-Octobre 1961, pages 837-876 ; Cet article montre déjà un lien entre branches de la mathématique (théorie des graphes) et recherches en sciences humaines, mais sur ce point, les points de rencontre entre méthodes mathématiques et recherches historiques ne sont pas très nombreux. 31

avant les spécialistes des Sciences Humaines passent progressivement des batteries de trieuses à cartes perforées aux premiers ordinateurs utilisés en 1962 pour le recensement

industriel et le recensement de la population14.
L'exemple des programmes de recherches menées par les équipes du Centre de Recherches Historiques montre que progressivement l'ordinateur prend une place de plus en plus grande en tant qu'outil de traitement de données nombreuses. L'illustration en est donnée par les célèbres enquêtes collectives lancées au Centre de Recherches Historiques de l'EHESS entre 1965 et 1970. En effet 5 sur 10 des enquêtes menées sont dans ce cas: le dépouillement au 1/10 des recensements militaires de 1868, 1887 et 190615,la constitution d'une banque de données à partir des 200 volumes de la Statistique Générale de la France, les recherches sur les loyers parisiens du XVe au XVIIIe siècles, le dépouillement des registres de commande des livres de la Bibliothèque royale et l'exploitation des données météorologique des archives Vicq d'Azir. Il s'agit là d'un cas exceptionnel en raison de la concentration de chercheurs et de moyens dans le plus grand centre de recherche historique en France. Les proportions restent différentes si on examine les programmes des centres de recherches provinciaux, qui, il est vrai reposent dans la plupart des cas davantage sur des recherches plus individuelles. Par ses liens privilégiés avec la VIe section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, puis l'EHESS, le Centre d'Histoire Quantitative de Caen est un peu à part parmi ces centres provinciaux dont l'existence a permis à des chercheurs comme Jean-Pierre BARDET d'accéder à des capacités de calculs indispensables pour travailler sur la population d'un ensemble urbain tel que Rouen:
14Alain Desrosières, Jacques Mairesse et Michel VoIle, « Les temps forts de la statistique française depuis un siècle », Pour une Histoire de la Statistique, Paris, I.N.S.E.E.-Economica, page 516. 15 Lutz Raphael, « Le Centre de Recherches historiques de 1949 à 1975 », Cahiers du Centre de Recherches Historiques, Avril 1993, n° 10, page 60. 32

« Au stade actuel de la connaissance, il est indispensable d'accepter le défi que nous lancent les énormes documentations urbaines, c'est l'unique façon de progresser. L'ordinateur rend tout à fait possible le maniement de ces données gigantesques.. Il permet non seulement les calculs qu'on effectuait traditionnellement, il autorise aussi d'indispensables mises en matrice de renseignements multiples, il accepte même, et c'est récent, de dresser les cartes automatiquement »16. Ces remarques datent de 1973 et elles sont suivies en 1974 du constat que «l'aide du Centre de Recherches d'histoire quantitative a permis de mener dans les meilleurs délais une collecte aussi importante: elle aboutit aujourd'hui à plus de 50000 fiches perforées qui sont en cours de traitement »17. L'année suivante d'autres enquêtes qui utilisaient le nouvel outil informatique sont programmées, dont celle menée par Claude QUETEL exploitant les archives de l'asile du Bon Secours de Caen grâce au langage de programmation FORCOD C de Marcel Couturier, autre illustration des liens unissant le C.R.H.Q. de Caen et de le C.R.H. de l'Ecole des Hautes Etudes. Ce traitement en masse d'informations était attendu par les chercheurs qui pouvaient ainsi sortir du cadre somme toute restrictif des monographies de communes de petites dimensions: le cas de la démographie historique qui s'empare à partir du milieu des années soixante-dix de l'outil informatique est révélateur. Enfin comme le soulignait JeanPierre BARDET dans l'exposé déjà cité de son programme de recherche de la population rouennaise, les chercheurs s'intéressant aux milieux urbains pouvaient espérer traiter des dizaines de milliers d'informations. Néanmoins, le coût de
16« Espace et Société à Rouen au XVIIe et XVIIIe siècles, Etude de M.J.P. Bardet», Centre d'Histoire Quantitative, Université de Caen, E.R.A. 98, Rapport d'activité, Juin 1973, page 2. 17 Centre d'Histoire Quantitative, Université de Caen, E.R.A. 98, Rapport d'activité, Juin 1974, page 19. 33

l'utilisation des machines restait élevé et réservé à des traitements en masse d'informations dans le cadre de programmes de recherches dûment définis et financés. Certes, quelques tentatives plus isolées peuvent être citées comme celle de Jesus IBARROLA travaillant sur les structures sociales à Grenoble au milieu du XIXe siècle, d'après les registres de succession, ou parmi d'autres celle d'étudiants niçois sur des sujets tels que les structures sociales ou l'immigration18. Le domaine recouvert par le terme global de "démographie historique" est un de ceux dans lequel le plus grand nombre de recherches utilisant l'ordinateur est progressivement engagé dans les années 70: d'abord pour rassembler et traiter la masse documentaire existant sur une région, puis après une phase de tentatives plus ou moins couronnées de succès, c'est vers la reconstitution de famille de façon automatique que les chercheurs s' orientèrent19.

18 Ces recherches menées dans le cadre de mémoires de maîtrises étaient dirigées par le professeur Paul Gonnet qui sut, dans une université récente et encore de petite dimension, réunir une équipe, trouver des financements et faire accéder ses étudiants au Centre de Calcul de l'Observatoire de Nice (organisme qui utilisait d'abord un LB.M. 1130, puis un LB.M. 7040) par l'intermédiaire du C.U.M.F.I.D. (Collectif des Utilisateurs de Machines à des Fins d'Information et de Documentation), organisme pluridisciplinaire qui, grâce à sa secrétaire, Madame Jan, fournissait la logistique et la répartition du temps d'utilisation des ordinateurs. C'est également par l'intermédiaire du C.U.M.F.I.D. que deux chercheurs du département de Lettres, Michel Launay et Etienne Brunet, futur créateur du logiciel Hyperbase, avaient mis en fiches et exploité de façon pionnière les écrits de Rousseau. 19 Après quelques articles publiés dans la revue Population au milieu des années 1960 et rédigés par des démographes de l'LN.E.D., des articles consacrés à ce type d'utilisation de l'ordinateur se concentrent en 1972 dans un numéro spécial des Annales consacré au thème « Familles et Société »: Yvette Daubeze et Jean-Claude Perrot, «Un programme d'études démographiques sur ordinateur », pages 1047-1070, P.R.S. Schofield, «La reconstitution par ordinateur », pages 1071-1 082, Antoinette Chamoux, « La reconstitution des familles, espoirs et réalités », pages 1083-1 090, Annales E.S.C., n° 4-5, Juillet-Octobre 1972. 34

Trier, classer, compter Une des conséquences du coût encore élevé des recherches menées avec l'aide d'ordinateurs, du temps passé à préparer les informations (préparation des bordereaux de saisie, perforation puis vérification des fiches) conduisit nombre de chercheurs à faire trier par la machine des fiches qui ne correspondaient pas à la totalité de l'effectif de l'ensemble étudié et les années 1960-1970 sont aussi celles de la généralisation des procédés de sondage dans les Sciences Humaines: c'est le cas de l'étude de Jesus IBARROLA qui utilisait un procédé au 1/10 reposant sur le numéro d'ordre des registres. Une autre tentative plus originale est constituée par l'utilisation de procédés de représentation graphique permettant d'ordonner, de classer, de trier sans avoir à passer par un ordinateur: un des meilleurs exemples en est donné par la présentation parue en 1968 de graphiques qui permettaient la comparaison des flottes française et anglaise20. Les promoteurs de la méthode contournaient ainsi le prix de revient du classement par ordinateur grâce à des procédés que l'évolution technique vouait peu à peu à l'abandon, mais qui ont eu le mérite de faire avancer la réflexion sur la façon de trier, de classer, d'ordonner les données sans compter ce que la normalisation des représentations graphiques doit à l'équipe de l'E.H.E.S.S. et en particulier à Jacques BERTIN et à Serge BONIN21: ces acquis seront particulièrement précieux lorsque les cartes dressées automatiquement par ordinateur sortiront de l'exception de laboratoire pour devenir un mode de présentation des informations couramment répandu. Jacques BERTIN lui-même
20 Jacques Bertin, Roland Lamontagne et Françoise Vergneault, « Traitement graphique d'une information. Les marines royales de France et de GrandeBretagne 1647-1747 », Annales E.S.C., n° 5, Septembre-Octobre 1968, pages 991-1004. 21Jacques Bertin, « Graphique et Mathématique. Généralisation du traitement graphique de l'information », Annales E.S.C., n° 1, Janvier-Février 1969, page 100; des ouvrages postérieurs plus synthétiques présentent un panorama plus complet de la « grammaire graphique» : Jacques Bertin, La graphique et le traitement graphique, Paris, Flammarion, 1977 et Serge Bonin, Initiations à la graphique, Paris, EPI, 1983. 35

insistait en 1968 sur l'importance des bouleversements que l'informatique allait apporter: « Qu'on ne s'y méprenne pas: l'utilisation rationnelle des méthodes mathématiques et graphiques de traitement, en permettant au chercheur de manipuler aussi aisément, sinon plus aisément des masses d'informations plusieurs milliers de fois plus importantes qu'actuellement va bouleverser et remettre en cause la plupart des disciplines classiques ». Les possibilités de traitement en masse des informations ouvraient donc des perspectives intéressantes aux chercheurs en permettant des recherches sur des ensembles, des groupes de grande dimension avec des résultats inégaux quant aux modifications de perspective que ces travaux ont apportées. Parfois les acquis apportaient davantage de précisions quant à l'évolution des prix sur une longue durée, ce qui est le cas de l'enquête sur les loyers qui pondérait les connaissances antérieures à la publication des résultats. Mais dans d'autres domaines, les acquis ont modifié la vision que l'on pouvait avoir d'un ensemble: c'est ainsi que pour citer deux des travaux qui représentent des repères chronologiques importants dans notre discipline et pour ne donner que deux exemples d'informations obtenues grâce à eux, on peut noter que la série de publications relatives au conscrit français a définitivement donné une image d'ancêtres qui ne se portaient pas si bien que cela; de façon plus précise encore le travail d'André ZYSBERG sur les galériens montrait et dans quelles proportions qu'il n'y avait pas majoritairement parmi ces galériens des protestants refusant d'abjurer. . .22 Ces modifications de perception, dont il faudrait retracer une
22

Il n'est évidemmentpas question ici de limiter les informationsissues de

ces travaux au sous-groupe des galériens refusant d'abjurer mais simplement de signaler une des modifications de perspectives auxquelles conduit le traitement en masse de l'information. Les premiers résultats étaient publiés dès le milieu des années 1970: André Zysberg, «Société de galériens au XVIIIe siècle », Annales E.S.C., n° 1, Janvier-Février 1975, pages 43-67. Le traitement des informations avait été réalisé avec le langage FORCOD C de Marcel Couturier. 36

histoire plus complète, constituent une importante avancée de nos connaissances, avancée qui n'aurait jamais pu exister sans l'utilisation des ordinateurs.

II-La fréquentation disciplines?

de

spécialistes

d'autres

L'informatique n'est pas la seule cause de cette fréquentation: le recours aux spécialistes d'autres domaines est une démarche logique chaque fois que la résolution de problèmes précis dépasse la compétence de I'historien et l'interdisciplinarité est au cœur des conceptions de «l'Ecole des Annales ». Néanmoins, le début de l'utilisation de l'informatique demandait la fréquentation des spécialistes de ce nouveau domaine qui appartenaient eux-mêmes à des champs disciplinaires très éloignés des nôtres: spécialistes des «sciences dures », dont quelques-uns venaient de bifurquer vers l'informatique, économistes, électroniciens, mathématiciens etc. Examiner les solutions qu'ils adoptaient pour résoudre des problèmes de plus en plus complexes de traitement de l'information, leur expliquer ce que nous voulions faire, quel était le but de nos recherches, quels étaient les résultats escomptés, a obligé les premiers chercheurs en histoire s'intéressant aux ordinateurs à expliciter les différentes étapes de leurs démarches23 - et donc à les clarifier d'abord pour eux-mêmes - à modifier certaines approches à la suite des différentes confrontations. C'est dans les petits groupes de chercheurs aux origines et aux préoccupations très diverses qui gravitaient autour des centres de calcul et de leur personnel spécialisé, que la formation des premiers historiens utilisateurs de l'informatique s'est faite24.C'est un élément important qui a
23 Ce qui était évident pour les historiens pouvait ne pas l'être pour les informaticiens: la confusion commise par ces derniers entre «sous» et « deniers» a ainsi retardé l'exploitation des résultats de l'enquête sur les loyers parisiens. . . 24 Mais ils restaient très isolés au sein de notre discipline: cherchant une formule aimable à l'intention d'un jeune doctorant qui venait de lui être 37

rapproché, en histoire comme dans d'autres disciplines, les méthodes, les règles de constitution d'un ensemble documentaire et les façons de l'analyser, d'un cas plus général relatif au traitement de l'information. Ces considérations somme toute positives ne doivent pas masquer que cette étape de l'utilisation de l'ordinateur «était caractérisée par une technologie encore lourde et centralisée qui restait l'apanage des informaticiens. Il s'est établi une coopération et une communication plutôt ponctuelle qui n'a jamais remis en question la frontière entre ces spécialistes et les chercheurs historiens du Centre de Recherches Historiques qui collectivement ne se sont pas incorporés ces nouveaux savoirs mettant en jeu une formation mathématique qui traditionnellement leur fait plutôt défaut. Ainsi dans les grandes enquêtes, la partie statistique était toujours attribuée à des spécialistes non-historiens »25. Il faut néanmoins nuancer le propos par la présence au sein même du Centre de Recherches Historiques de chercheurs voulant dépasser cette distribution des rôles, tel André ZYSBERG. Il faut souligner le rôle original et dynamique de Marcel COUTURIER, créateur des langages FORTAB et FORCOD, certes « classé» parmi les « spécialistes» informaticiens, mais qui prépara et soutint une thèse de 3e cycle d'histoire sur la population de Châteaudun, montrant
présenté par son directeur de recherches, Ernest Labrousse lui déclara en 1973: «Ah vous programmez, Monsieur: vous êtes I'historien de demain! » : au-delà de la formule de circonstance, on peut retenir à la fois le caractère encore inhabituel de la démarche d'appropriation de l'outil informatique par les chercheurs de notre discipline, mais aussi les grandes difficultés que rencontraient les historiens dans l'élaboration d'un langage commun lorsqu'il s'agissait de définir avec le personnel d'un centre de calcul le cahier des charges débouchant sur la programmation de la machine. . . 25 Lutz Raphael, « Le Centre de Recherches Historiques de 1949 à 1975 », Cahiers du Centre de Recherches Historiques, Avril 1993, n° 10, page 60 ; dans le cas niçois présenté plus haut, il faut bien reconnaître que le collectif interdisciplinaire a débouché sur des contacts de chaque chercheur bien ancré dans son domaine disciplinaire avec les premiers « informaticiens» et non sur une approche interdisciplinaire du traitement de l'information. 38

ainsi qu'il maîtrisait toute la chaîne des informations, depuis les documents d'archives jusqu'à la rédaction du discours historique, qui se fondait sur l'exploitation du fichier informatique qu'il avait constitué26. La possibilité de traitement en masse des informations ouvrait également des perspectives nouvelles dans des spécialités telles que l'analyse des données ou l'application de la linguistique aux nombreux documents écrits. Des relations privilégiées s'instaurèrent avec des spécialistes tels que Philippe CIBOIS ou Philippe DAUTREY, mais il faut reconnaître que la plus grande part des études ayant recours à l'informatique n'étaient pas sous-tendue par un raisonnement mathématique complexe, contrairement à d'autres branches des Sciences Humaines «consommatrices» dès cette période de méthodes statistiques plus sophistiquées27: dans la très grande majorité des cas les historiens français ont utilisé l'ordinateur pour compter, trier et classer28. Dans ce type d'approche, ce dont avaient besoin les chercheurs de notre discipline se limitait surtout à trouver des interlocuteurs informaticiens pour traduire leur questionnement en langage-machine, plus que
26 Marcel Couturier, Recherches sur les structures sociales de Châteaudun 1525-1789, Paris, S.E.V.P.E.N., 1969. 27 On peut néanmoins évoquer l'article déjà cité en note 4 de Jean-Claude Gardin et Paul Garelli (qui concerne des recherches déjà entreprises en 1955 grâce à l'aide de la mécanographie), la première partie de la thèse de Jean Sentou, Fortunes et groupes sociaux à Toulouse sous la Révolution, Toulouse, Privat, 1969 (qui avait utilisé les logarithmes) ; il est vrai que le recensement des méthodes utilisées reste difficile car, avec Jean-Luc Pinol et André Zysberg, « on pourrait s'interroger sur les raisons pour lesquelles, à quelques rares exceptions prés, les historiens français ont rarement éprouvé le besoin d'expliciter leur démarche, bref de faire visiter l'atelier ou la cuisine: la plupart du temps, le lecteur, une fois passé le rite de l'introduction en forme d'action de grâce (merci à mes bons maîtres et aux directeurs de dépôts d'archives qui ont facilité ma tâche) est prié de passer au salon)) (op.cit. page 5). 28Alors que les chercheurs étrangers, notamment anglo-saxons ont eu recours plus précocement aux diverses formes d'analyse mathématique des informations traitées (et notamment l'analyse des correspondances en composante principale). 39

d'utiliser des approches empruntées à d'autres domaines de recherche. Les conséquences de la fréquentation de spécialistes d'autres disciplines sur les méthodes employées par les historiens - sous réserve de quelques cas isolés - sont donc restées longtemps assez limitées29.

III-La modification des étapes d'une recherche
C'est un autre aspect de l'utilisation des machines qui paraît tout aussi important et qui correspond à la façon différente d'aborder le métier d'historien, à partir du moment où l'informatique devient un outil dont l'usage se répand peu à peu dans le domaine de la recherche dans notre discipline. Jusque là, les manuels destinés aux étudiants proposaient en effet de formuler d'abord des hypothèses, puis d'aller vérifier ces hypothèses en les confrontant aux références absolues qui les valideraient ou qui les infirmeraient: ces références absolues étaient évidemment les documents d'archives. Or, les chercheurs qui utilisaient les ordinateurs, ceux qui travaillaient en équipe ou ceux encore plus rares qui tentaient d'approcher des machines de façon isolée, ne plaçaient pas les étapes du travail dans cet ordre. Il s'agissait d'abord de constituer un fichier, puis d'exploiter par questionnements successifs le contenu de ce fichier, enfin de construire un discours à partir de cette exploitation. Pour ce qui concerne la première étape, la constitution de fichiers, on pourrait disserter longuement sur les multiples problèmes techniques, de conception de la structure de ces fichiers, sur les dérives qui donnaient une telle place à cette constitution de fichier dans l'ensemble d'une recherche, à tel point que l'on peut parfois se demander avec Jean-Luc PINOL

29

De nos jours, les méthodes d'analyses des textes développées par les
utilisés par les historiens.

littéraires sont devenus par contre fréquemment

40

et André ZYSBERG si ce n'était pas devenu une fin en soi30 . Toujours est-il que cette étape représentait un important investissement en temps: que fallait-il retrancher aux informations primitives lorsque chaque fiche mécanographique n'offrait que 80 caractères alphanumériques? (c'est-à-dire le syndrome de Procuste selon les auteurs précités). Comment organiser la présentation des informations? Quel bordereau de saisie préparer pour que le personnel chargé de perforer les fiches mécanographiques commette le moins d'erreurs possib le ? etc. La deuxième étape, celle de la préparation du questionnement demandait également un important investissement en temps, mais les choix faits par les chercheurs se rapprochaient de l'émission/vérification des hypothèses. Certes, par rapport aux allers-retours entre nos hypothèses et les documents que préconisaient nos maîtres, ce qui impliquait une construction progressive de la matière à analyser, la démarche de celui qui utilisait un ordinateur l'obligeait à rassembler un ensemble homogène d'informations comme démarche préalable constituant son «fichier ». Le volume même de cet ensemble homogène d'informations conduisait souvent à ne pas suivre les autres pistes possibles. Le chercheur a donc progressivement modifié l'ordre dans lequel les étapes se succédaient et ce faisant le fichier constitué devient l'élément de base de toute recherche. Les conséquences sont nombreuses et cette façon de procéder à partir d'un ensemble documentaire que l'on appelait alors « fichier », pas encore « base de données» devint de plus en plus courante au point que même ceux qui n'avaient pas recours à l'outil informatique ont peu à peu organisé leur travail en constituant aussi un ensemble documentaire préalablement établi sur

30 J.L. Pinol et A. Zysberg, Le métier d 'historien avec un ordinateur, op.cit. page 6.

41

lequel fonder leur questionnement31. Le questionnement se fait ainsi non plus sur les sources originelles, mais sur les éléments rassemblés dans cet ensemble de « données ». C'est ce renversement dans l'ordre des étapes d'une recherche dans notre discipline qui me paraît le troisième des apports importants de l'informatique. Sans doute peut-on opposer à ce schéma très simpliste la très grande variété des recherches possibles et le fait que certains constituaient déjà dans un premier stade un corpus, avant que l'usage des ordinateurs soit même envisagé. Inversement, la place du processus de pensée lié à l'informatique, qui n'a cessé d'augmenter dans tous les domaines autour des années 197075, produit une façon de raisonner plus généralement répandue, qui ne peut que renforcer cette façon de travailler.

IV-La place du document dans cette façon de mener des recherches
La deuxième modification dans l'approche des documents lorsqu'on utilise l'informatique est aussi progressive. L'utilisation de l'informatique a-t-elle changé le statut du document? Dans ces années de premières utilisations la réponse devient de plus en plus nettement « oui» puisque, au lieu de rechercher la preuve par le document, il s'agit maintenant d'analyser un ensemble documentaire cohérent, la cohérence étant la condition presque obligatoire de l'utilisation de l'outil informatique. Lorsqu'il constitue sa base documentaire le chercheur s'interroge donc sur deux aspects de chaque document: - entre-t-il dans la cohérence de l'ensemble documentaire comme un des éléments d'un ensemble cohérent? (ce qui
31

Est-il excessif de voir dans l'organisation du contenu des mémoires de

D.E.A., déclaration d'intention de thèses futures, dans la part que prend l'inventaire des ressources qu'il faudrait exploiter pour traiter du sujet choisi, un exemple de raisonnement hérité de ces pratiques, à savoir commencer par constituer un corpus homogène? 42

constitue en quelque sorte l'aspect collectif de la validité de chaque document). - quelle valeur accorder aux informations fournies par chaque document? (ce qui constitue la validité individuelle du document). Cette interrogation a été du reste formulée récemment de façon plus rigoureuse par Isabelle BOYDENS : «Une donnée est valide si sa valeur correspond aux conditions requises définies dans le domaine de définition. Les valeurs d'une donnée sont homogènes si conformément au domaine de définition, elles sont de même nature et de même type. Les valeurs de plusieurs données sont cohérentes si elles n'entrent pas en contradiction avec la logique interne des données définies dans le domaine de définition des données considérées. L'ensemble des valeurs (ou l'état) d'une base de données est consistant à un instant t s'il satisfait à toutes les contraintes d'intégrité du domaine de définition des données considérées. Un système informatique est complet si l'ensemble des contraintes d'intégrité définies dans le domaine de définition des données permet à tout moment d'affirmer et de démontrer qu'une valeur ou un ensemble de valeurs sont admis ou non dans le système »32. Cette dernière formule souligne nettement qu'un traitement informatique ne peut s'appliquer qu'à un ensemble cohérent et donc par répercussion, que l'indispensable analyse critique de la documentation doit se placer avant la transformation de l'information primitive en «donnée» ou en «méta-source », pour utiliser une expression popularisée par Jean-Philippe Genet.

32 Isabelle Boydens, « Informatique et qualité de l'information. Application de la critique historique à l'étude des informations issues de banques de données », Belgische Tijdschrift voornieuwste Geschiedenis-Revue belge d'Histoire contemporaine, XXIV, 1993, n° 3-4, page 405. 43

Cet effort d'analyse critique appliqué à la constitution de vastes ensembles documentaires a permis de mettre en perspective les différents «composants» de cet ensemble, et souvent de repérer les aberrations qui pouvaient exister d'un document à l'autre, et donc de s'interroger plus fréquemment sur la façon dont l'information primitive avait été construite. C'est ainsi que, dans cette mise en perspective, peu à peu, les rapports, les estimations statistiques, c'est-à-dire le type de documents qui n'étaient pas loin de constituer, il y a une ou deux générations, des preuves absolues de raisonnements portés sur des époques, des régimes ou des évolutions, apparaissent comme des constructions bien imparfaites, lorsqu'une fois repérées, les aberrations conduisent à exercer à l'égard de ces documents des investigations poussées. Prétendre que seule l'utilisation de l'informatique a entraîné ce renversement de perspective est certes exagéré. Toujours est-il que, là encore, c'est au cours des années de développement des nouvelles techniques de traitement de l'information que ce genre de préoccupations est devenu courant. Les formes de raisonnement introduites par l'utilisation des ordinateurs, la culture individuelle et collective relative à l'information et à son traitement ont également joué un rôle diffus, commun à l'ensemble des disciplines et dont les retombées sont difficiles à apprécier. De plus, la matière analysée et traitée n'est plus celle que fournit le document brut, mais la « méta-source» qui en a été extraite (pourrait-on aller jusqu'à dire « distillée» ?) selon les critères de cohérence et de pertinence qui viennent d'être soulignés. La "méta-source" désigne bien ce qui est devenu l'ensemble des données soumises au questionnement. Ce glissement des sources originales vers cet ensemble cohérent, mais intermédiaire, ne peut que conduire à un effort supplémentaire d'analyse critique des sources avant qu'elles soient transformées en « données ». La multiplication de ces "bases de données" a fait l'objet de nombreuses présentations depuis plus de vingt ans. Peu à peu, les critères de cohérence, de pertinence, qui viennent d'être 44

évoqués, sont devenus plus rigoureux, que ces bases soient davantage organisées à partir des sources originelles ou au contraire conçues à partir des hypothèses ou de l'organisation du travail du chercheur33. Il faut néanmoins souligner que quelle que soit la catégorie à laquelle appartient chaque base, dès son achèvement elle contient ce qui constituera désormais l'essentiel des informations qui seront exploitées par le chercheur: le document originel est donc devenu une pièce de l'ensemble construit par le chercheur au lieu d'en constituer à la fois le point de départ et la preuve par sa seule existence. . .

Conclusion Ce n'est certes pas une révolution de nos pratiques que cette courte rétrospective permet de mettre en évidence. Grâce à l'ordinateur, ce sont des champs nouveaux qui sont progressivement devenus accessibles aux chercheurs, de plus la rigueur et I'homogénéité des tâches liées à son utilisation ont débordé au-delà du cercle de ses utilisateurs. Une des caractéristiques de l'époque dont il vient d'être question, celle d'avant les micro-ordinateurs et des réseaux commerciaux qui les mettent à notre disposition, paraît avoir été - malgré les grandes difficultés d'accès aux machines qui gênaient le travail quotidien - une époque de relative inventivité de la part des chercheurs. Inventivité quant à l'inscription dans l'organisation de leur recherche de tris, de classements, de calculs réalisés grâce à l'outil nouveau, dans le questionnement des sources et dans la conception du «programme », cette succession de commandes qui permettait l'exploitation de l'ensemble documentaire qu'ils avaient rassemblé. Cette inventivité existait, même si la plupart d'entre eux ne rédigeaient pas directement les instructions de programmation et s'arrêtaient
33 La distinction entre ces deux grandes familles de bases de données a notamment été mise en évidence de façon très explicite par Charles Harvey et Jon Press, «The Business Elite of Bristol: a Case Study in Database Design», History and Computing, vol. 3, 1991, n° 1, pages 1-12. 45

au « cahier des charges », préparant le travail du programmeur, et au contrôle de l'organigramme représentant les différentes étapes du traitement des données. Presque chaque opération demandant une nouvelle programmation, l'adaptation du traitement au problème posé se faisait ainsi sur mesure. Dans la plupart des cas, ce sont toute une série de procédures et de démarches différentes qui deviennent dominantes à partir de la généralisation des micro-ordinateurs qui ne se programment plus en FORTRAN (très peu adapté aux traitements qui nous intéressaient certes, mais si répandu dans les centres de calcul scientifiques...), en COBOL, en BASIC ou en LSE. Le passage à la micro-informatique a permis un accès direct du chercheur à la machine, une multiplication des recherches utilisant cet outil, mais aussi par rapport à la situation antérieure et au passage obligé par un centre de calcul, centre de ressources techniques mais aussi humaines, un isolement accru du chercheur. De la même façon, et si l'on exclut les langages de programmation développés par Marcel Couturier et plus près récemment le langage et la bibliothèque de logiciels KLEIO de l'Institut Max Planck de Gottingen, les historiens, comme les représentants d'autres disciplines se sont trouvés rapidement confrontés aux logiciels commerciaux, à leur utilisation standardisée. L'usage de ces logiciels largement répandus se fait le plus souvent sous la forme d'une commode «boîte à outils », dans laquelle on puise au gré des besoins. Mais justement, ces commodes assistants, que nous utilisons quotidiennement, correspondent souvent à une utilisation plus « spasmodique» de l'ordinateur, chaque fois qu'une difficulté est à résoudre et sans toujours conduire à une conception d'ensemble de l'usage de l'ordinateur dans une recherche34. Certes ce qui nous est ainsi
34 Chacun peut, a contrario, citer des travaux dans lesquels la part de conception originale est importante mais ils ne constituent pas l'essentiel. Dans ce domaine, la publication du mémoire de maîtrise de Guénaël Amieux, Méthode d'analyse informatisée d'une source documentaire numérisée, les représentations des marchés financiers dans le journal « Le Monde» 19871995, Toulouse, G.R.H.I., 1998, fournit un bon exemple d'étude dans laquelle l'auteur conçoit une démarche d'exploitation globale et donc se situe à l'opposé de l'utilisation de l'ordinateur comme« boîte à outils )). 46

permis représente un progrès important dans nos capacités de traitement de nos informations, mais il faut bien reconnaître que le prix à payer est souvent relatif au temps d'acquisition des commandes du logiciel, au temps d'acquisition d'une maîtrise suffisante de l'outil et souvent au temps passé à résoudre de multiples problèmes: conflits de logiciels, ou de différentes versions de logiciels, blocages intempestifs ou autres incidents jalonnent ainsi les mois de travail sur l'ordinateur que représente une recherche, qui dans le meilleur des cas seulement, est conduite sur la même machine... Réglant au mieux ces multiples désagréments ou dysfonctionnement, le chercheur a rarement l'occasion d'exploiter toutes les possibilités des outils qui lui sont proposés, mais qu'il a commencé à utiliser et qui façonnent ainsi la forme de ses données, sans trop lui laisser le temps de refaire d'autres choix. Rares sont les études menées à partir d'une conception plus ancienne de l'utilisation de l'informatique, c'est-à-dire celle qui consiste à utiliser un langage de programmation pour réellement concevoir le déroulement d'une démarche de recherche, voie difficile mais qui permet davantage de se consacrer à l'essentiel. L'exemple de ce qui a été produit au cours des premières utilisations de l'ordinateur dans notre discipline montre que les différents domaines de cette utilisation se sont très vite dégagés, malgré les difficultés d'accès aux machines et les faibles capacités de celles-ci. En revanche, il est évident que l'utilisation de l'ordinateur en tant « qu'assistant» permettant de conserver et de classer sa documentation, de résoudre des calculs intermédiaires, de tracer des graphiques à la demande et de permettre une présentation de haute qualité du travail terminé, appartient davantage à I'histoire de la micro-informatique et des progrès industriels réalisés pour produire du matériel de grande capacité qu'à l'histoire de notre discipline.

47

Références bibliographiques
BERTIN Jacques, La graphique et le traitement graphique l'information, Paris, Flammarion, 1977 BONIN Serge, Initiation à la graphique, Paris, EPI, 1983 de

BOYDENS Isabelle, "Informatique et qualité de l'information. Application de la critique historique à l'étude des informations issues de banques de données", dans Belgische Tijdschrift voor nieuwste Geschiedenis-Revue belge d 'Histoire contemporaine, XXIV, 1993, n° 3-4, page 405 COUTURIER Marcel, "Vers une nouvelle méthodologie mécanographique", dans Annales E.S.C., n03, SeptembreOctobre 1966
FLOUD Roderick, An Introduction to quantitative Historians, Londres, Methuen and co, 1973 methods for

GENET Jean-Philippe, "Informatique et Histoire", dans Association Enseignement Public et Informatique, Bulletin trimestriel, n° 25, Mars 1988 GARDIN Jean-Claude et GARELLI Paul, "Etude des établissements assyriens en Cappadoce par ordinateurs", dans Annales E.S.C., nOS,Septembre-Octobre 1961 IGUARTA José, "The computer and the historian work", dans History and Computing, vol. 3, n02, 1991, pages 73-83 LE ROY LADURIE Emmanuel, Le territoire de I 'historien, Gallimard, Paris, 1973 PINOL Jean-Luc et ZYSBERG André, Le métier d'historien avec un ordinateur, Paris, Nathan, 1995

48