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L'insurrection Sahraouie

De
183 pages
L'auteur s'appuie sur la dichotomie insurrection contre insurrection pour examiner la conjoncture présente de la question sahraouie. Pour ce faire, il tente de saisir les motivations politiques et économiques d'autres acteurs régionaux, et réfute les analyses qui réduisent les revendications des sahraouis à un "litige" algéro-marocain. Pour lui, les anciennes considérations géostratégiques réapparaissent à nouveau, telles la position de la France et la primauté de la Méditerranée sur celle du Sahara occidental.
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L'Insurrection sahraouie
De la guerre à l'Etat 1973-2003

Déjà parus

Dans la collection des Cahiers de L'Ouest Saharien: Volume 1, Etat des lieux et matériaux de recherche, 1998, 203 p. Volume 2, Histoire et sociétés maures, 2000, 269 p. V 01ume 3, Fragments, 2002, 224 p. Déjà paru dans la collection des hors séries de L'Ouest saharien: Hors série l, Ali Omar Yara, Genèse politique de la société sahraouie, 2001, 234 p.

Ali Omar Y ARA

L'Insurrection sahraouie
De la guerre à l'Etat 1973-2003

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Page de couverture: l'artiste G. Yara exprime dans cette calligraphie l'insurrection sahraouie sous forme de voiles en plusieurs couleurs que portent les femmes maures. (Collection Yara). Mise en page de cette publication A. O. Yara

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4656-X

L'Insurrection

sahraouie

Introduction
Notre réflexion a pour objet le cheminement politique du peuple sahraoui, dans sa quête historique de légitimité. Dans cette perspective, nous avons choisi de partir de la formation sociale tribale, lieu de fermentation de l'insurrection et initiatrice du combat. Ce, d'autant plus, qu'elle a engendré des mutations identitaires majeures.
Cette approche qui relève de la sociologie historique, n'est pas limitée à l'action militaire menée autrefois par des tribus, d'abord contre le colonialisme français et ensuite contre le colonialisme espagnol, mais s'enracine aussi dans la composition structurelle des fractions sahraouies à partir de laquelle un sentiment de l'agir patriotique s'est développé, concrétisé par le Front Polisario. Si certaines analyses reposent sur les chroniques des résolutions juridiques, notamment après 1988, elles ne suffisent pas à rendre compte de la représentation collective d'un peuple en armes, décidé à se libérer du colonialisme espagnol qui s'est installé depuis 1884 sur leur territoire, pour «pêcher» sur les rivages du Rio de Oro. Sur ces bases, notre énoncé s'appuie sur une approche théorique matérialiste. Et d'abord celle d'Emile Durkheim. Toutefois nous ne nous limitons pas à la distinction qu il opère entre société organique et société mécanique. De même, le regard que nous portons sur la société sahraouie ne se limite pas à l'appareil d'Ibn Khaldûn, c'est-à-dire la progression d'une fraction tribale, vers le commandement politique. Mais, partant de la démarche de ces deux soc i0 10gues, il importe d' introd u i re dans cette réflex ion l' analy se stratégique dont la guerre reste l'assise principale dans la formation, la montée et l'agir d'un peuple qui lutte pour sa libération.
~

Aujourd'hui, le conflit de souveraineté sur le Sahara occidental est polarisé entre le Maroc dynastique et le Front Polisario. Le nationalisme marocain (qui s'efforce de surmonter le clivage Palais-Opposition), a bénéficié d'un appui sol ide de la IlIe république française, pour maintenir en vie la Dynastie marocaine. Ces faits nous conduisent à évoquer la période du protectorat français, époque fondatrice au cours de laquelle le Maroc d'autrefois a innové à son tour dans la stratégie d'expansion. Ce qui nous incite, trente ans après le déclenchement de l'insurrection sahraouie, à parler d'un Iien causal entre la guerre totale (qui ne relève pas de l'esprit belliqueux attribué aux tribus sahraouies) et l'indépendance totale, que le peuple sahraoui réclame.

De la guerre à l'Etat

L'exode forcé de la majorité des Sahraouis de 1975 à 1977 vers les Camps de réfugiés a engendré une formation organique de ce peuple qui se réveille pour prendre son destin en main. Sa vo lonté d'indépendance n'est donc «pas déclinable». L'analyse stratégique montre que cette guerre totale, menée par les Sahraouis, relève de la guerre de mouvement moderne. Leur réussite conduit les théoriciens de la contre-insurrection à réfléchir sur les moyens de défense que doit développer le Maroc pour ne pas s'épuiser dans une guerre d'expansion. Si les Etats-Unis ont été la première puissance à emprunter au savoir faire militaire des Sahraouis contre la livraison d'armes, la France a complété le dispositif contre l'insurrection marocaine par son savoir faire ancestral. Ce qui a permis à la Dynastie d'opter pour l'occupation militaire par d'autres moyens sociaux et d'introduire dans les villes sahraouies une «marée noire» de sujets du royaume, ce qui a produit une sorte de «vietnamisation» du Sahara occidental. Malgré ces obstacles militaro-juridiques qui renforcent le dispositif contre-insurrection, une même opportunité politique de lutte va être offerte aux Partisans sahraouis (des années cinquante) et aux fondateurs du front Polisario (durant les années soixante-dix) dans les villes sahraouies et marocaines. Elle va être saisie par les différentes stratifications sociales dans les territoires occupés (l' Aaïun, Dakhla), ceux de l'ancien protectorat espagnol (Tantan, Tarfaya) et ceux de la région de Tekna Sahraouie (Assa, Zag, Goulimine), surtout dans la conjoncture des années de plomb, à partir de 1979. Ces forces vont permettre aux Partisans sahraouis d'agir autrement sans attendre les résolutions des Nations unies dénuées de toutes crédibilités coercitives. Cette montée en force de la contestation dans les territoires occupés encore sous administration marocaine va-t-elle dépasser le dispositif contre-insurrection pour céder la place à l'action de plus en plus prononcée en faveur de l'indépendance totale que les Sahraouis réclament depuis trente ans? Cette étude du processus insurrectionnel sahraoui tente d'y répondre. Nous nous appuyons en cela sur une articulation entre la formation sociale des fractions et la guerre totale et patriotique qui nous conduit logiquement à évaluer la composition géopolitique du Maghreb occidental. Cette étude s'accompagne de documents historiques et d'appréciations critiques sur des donnes stratégiques relatives à la cause sahraouie.

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L'Insurrection

sahraouie

I. La société sahraouie
A. Les rapports sociaux sahraouis

J. Autrefois, le «frigue» sahraoui
Le Sahraoui habitait la tente «khalma» nommée aussi «Kanoun», feu, famille, structure identique à toutes les sociétés nomades, comprenant des matériaux usuels et variés selon l'origine, la coutume, telle la direction de l'ouverture de la tente, généralement vers El guebla, le sud, selon les climats. Ces variations expliquent en partie la commodité de la structure de la tente qui s'adapte au mode de production de vie nomade et se cloisonne a v e c Ia fI ex ib i lit é del' 0 rd res 0 cia 1. Lap 0 sse s s ion des t r 0 up eau x, et essentiellement celle des dromadaires constitue la richesse des nomades, leurs unités de valeurs marchandes, sans pour autant écarter le fait que les semi-nolllades et les sédentaires possèdent aussi des troupeaux de chèvres et de moutons, ainsi que des maisons en dur dans les ksour, et les villes du littoral. La famille, première unité sociale, repose, formellement, sur le système patriarcal formant un groupelllent patrilinéaire, filiation unilinéaire en lignage masculin. Le .frigue, fragment, groupe, nommé Smat chez les Chaamba de Metliti, COlllposé de 6 à 7 tentes, soit 30 personnes, forme une communauté en mouvement toujours mobilisée vers le pâturage. C'est donc une formation sociale initiale, connue aussi sous le terme de Mahchar, entassement, ou Mahssar, arrêt, notamment en Mauritanie chez les Imarats de Trarza, le campement de l'émir et de sa suiteI. Le frigue, au plurielferguan, porte généralement le nom de la fraction ou/et de la sous fraction,frigue des «Ahl ... », 0 u d'« 0 uled... », et par foi sie nom d' une per son ne, le Che ik h , exemple,fÎAigue Maatalah, fi'igue Daha. Ces «friques» peuvent comporter une petite «sous-fraction», ou une fraction, Fakhd. Il existait desfrigues souvent mixtes, peuplés par des familles appartenant à des tribus différentes, Par ailleurs, certains frigues restent sur le même pâturage plusieurs années, sans interruption.

I

Cf P au I Dubie, «La vie n1atérielle des A4aures», in, Mélanges ethnologiques,
Mémoire de l'IF AN, na XXIII, Dakar, ] 953, pp. ] 13-252.

De La gu erre à L'Etat

La société sahraouie est une société à islam sunnite. La justice est rendue par les cadis qui s'appuient sur le Coran et sur la Sunna, mais également sur la «Riss al a», recueil de droit de la voie malékite, madh'hab Al Imam Malek; il y a souvent intervention de la Jemaâ dont les décisions n'ont pas un caractère de contrainte judiciaire ou d'obligation. La hiérarchie sociale dans la société sahraouie, similaire à celle des tribus berbéro-arabes sahariennes, tire sa particularité des rapports déterminés par l'étendue des territoires et par un peuplement très faible, d'où la nécessité d'une transformation sociale par un décloisonnement tribal. Le système des castes traité dans la version élémentaire du mode de production asiatique n'a pas sa place dans le désert atlantique, puisque les fractions guerrières et commerçantes s'efforçaient d'abolir ces cloisons qui caractérisaient certainement encore les systèmes segmentaux et de castes. L'islam, avec son mode de production communautaire réfute, dans les pri n c ipes, le cIo isonnem ent de l' Un1ma, mais l' organi sation soc iale, berbéro-arabe trouve son salut collectif dans les coutumes que lui dicte le contexte. II existe une pratique, notamment chez la confédération Rgueybat, 1 dit-on, qui consiste à confier, à la Meniha (prêt), «coutun1e préislamique» long terme, aux personnes de la même fraction du sang ou d'appartenance, généralement pauvres, un certain nombre de chameaux. Ceux qui les détiennent bénéficient de leur usage, de leur lait et de leur poil en échange des soins qu'ils leur donnent. Cette clause, d'un engagement simplement oral pour «un but charitable», se concrétisait au moment d'un mariage. C'est en soi un pacte d'assistance mutuelle entre fractions, notamment celles des Rgueybat Lgouacem, d'où la confusion dans certaines analyses entre cette pratique et la constatation de Karl Marx à propos du mode de production asiatique, selon laquelle, il n'y a pas de propriété privée mais uniquement possession individuelle. Cet acte de meniha a donc une fonction générative car elle contribue à l'élargissement d'un sentiment et à une représentation collective par voie économique. On ne doute pas que d'autres fractions qui voulaient garder leur origine tribale, tout en acceptant l'adhésion d'autres familles, comme les Izaguiyin, Ouled Delim, par exemple, ont d'autres systèmes similaires
1

Cj~ C. Cauneille. M. Chearn, Op. Cit. p. 14 et 55: V. Manteil, La civilisation du
chalneau, M. Chearn, n° 1306, 1948 5; Essai sur le chan1eau au Sahara, Centre [FAN, Dakar, 1952, p. 132; J. Richarte, l'v'otes sur la 1J1eniha en pays Inaure, M. Cheatn, n° 1 112.

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sahraouie

d'aide mutuelle, pour garder ce maintien des relations sociales. Le walaà, comme dans le système tribal arabe, a su dans le cas sahraoui franchir le pas vers cet élargissement social qui comble la perte en vie humaine des personnes de la fraction en guerre. On ne doute pas non plus, que la majorité des fractions, aient organisé, ou participé, à des actes de «razzi» entre tribus. 2. Les Fractions, générateurs politiques

Cette diversité des situations permet de s'interroger sur l'organisation verticale des Sahraouis. La fraction est la génération des «frères)), qui ont un lien généalogique avec le père de toute la tribu. Unité intermédiaire entre l'ancêtre commun et sa dernière génération, elle est l'élément clef dans le jeu politique à l'intérieur de la tribu, et même de la confédération, surtout si elle est dotée d'un potentiel militaire. En perpétuelle recomposition, elle reste, en conséquence, la plus menacée par la disparition nominale, et symbolique; mais si une fraction devient importante, elle peut acquérir une autonomie pol itique, et devenir une tribu 1. Si la démarche «structuraliste)) de la fraction peut nous aider à repérer des éléments de structure, elle ne peut pas révéler le processus de son évolution politique qui devient forcément inégale entre ces formations sociales sur une période allant de vingt à trente ans. C'est pourquoi nous prenons la fraction dans sa mutation historique, pour mieux comprendre non seulement le passage d'une formation sociale à une autre, mais aussi sa position politique au sein de la société sahraouie2.

Po ur Max Weber, la tri bu (( n'est qu'un produit artificiel de la conlnlunauté politique, bien qu'il attire aussitôt à lui tout le synlbole de la communauté du sang. La conscience tribale est dans ce cas, conditionnée, d'abord, par le destin politique conlmun et non par l'origine ethnique». Cf' Econon1ie et Société~ éd. Plan, Paris, 197I, p. 422. 2 La fraction est perçue aussi en rapport à son choix d'un espace communautaire nomade dont le pâturage constitue le mobile principal. Comme en témoigne François Beslay, (d'aJnplitude et l'axe des déplaceJnents annuels varient non seulenlent en fonction de la pluie, du pâturage ou nlênle de la conjoncture politique, nlais aussi de la zone nonnalenlent dévolue à chaque.fraction ... A titre d'exemple, des Ahe I Sidi A!laI (Lgouacem), ont passé I 'hiver 1941 dans la Gaada, au nord de la saguiet El Hanlra pour descendre l'été de la mê/11eannée au sud de I 'Azefal à quelque 800 km.» Cf Les Reguibats. De la paix française au Front Polisario, éd. L'Harmattan, Paris, 1984, p. 53.
Il

1

De la guerre à l'Etat

A la tête de chaque fraction se trouve un chef généralement choisi dans la famille dirigeante, mais, qui ne gouverne pas. Sans ordre de succession imposé, il faut qu'il soit riche pour faire honorablement face à «ses devoirs d'hospitalité»l. Par exemple, au début des années soixante Hamdi QuId Salek QuId Ba Ali (fraction Ahl Bel Gacem Brahim de Legouacem) fut nommé conseiller général à Tindouf en 1960, tandis que Mohamed QuId Salek QuId Ba Ali frère de Hamdi et Khatri QuId Said Jomani (Labaïhat) est nommé au conseil de gouvernement de la province maritime du Sahara espagnol. Cette dernière fraction va conserver le commandement de la confédération des Rgueybat jusqu'à la montée du FP et l'activité d'El Quali Moustapha Said et de son frère (Tahalat, Sahel)2. Ces deux éléments,fiAigue et fraction, qui constituent l'organisation sociale et politique de la société sahraouie vont être profondément modifiés par l'insurrection des années 1970.

Nous avons donc à raisonner sur les transformations produites dans cette société, au passé clientéliste, et non basé sur des alliances supposées être tissées éternellement entre différentes confédérations et tribus sahraouies. Deux facteurs ont joué en faveur de la configuration actuelle de la société sahraouie: la formation de la fraction au niveau intermédiaire des tribus et familles et le concours d'une unité du commandement militaire. Les afkhad, (fractions) furent générateurs d'u n e «action politique» qui s'efforçait de surmonter le cadre traditionnel d'une simple tribu autarcique fermée sur elle-même. 3. Vers l'unité du Commandement de la société sahraouie
Il faut admettre qu'il s'est produit une action contre la démarcation rigide entre la tribu et certaines fractions dans la formation sociale initiale mais aussi dans la manière de mener la guerre et la politique avec d'autres composantes fractionnelles, issues des autres tribus sahraouies. Comment donc, les transformations produites au sein des fractions de différentes tribus au cours de l'histoire moderne ont pu être l'assise d'une nouvelle configuration politique. IL. Hourcade, Brève étude sur les Rgueybat, Centre Militaire d'information et de
2 Documentation sur l'Outre-mer, na 722/ A, ] 965, p. 4. La tribu non1ade, Cheam, na ]23 bis, 9 mai] 939, p. ]4.

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L'Insurrection

sahraouie

Trois composantes politico-militaires partageant le Sahara, sont apparues à la fin du XIXe siècle, les Ahel Ma El Aïnin, les Rgueybat et les Ouled Delim. Quant à la confédération Tekna, plus ancienne, elle n'a pas pu maintenir une position de force au moment de la montée des trois autres et pourtant, le point culminant de leur puissance, avec les règnes des Ahl Beïrouk, se fait sentir dans l'Ouest saharien. C'est la lutte contre le colonialisme qui va définir le monopole d'un seul pôle organique parmi les quatre composantes sur le commandement politique au Sahara. Tout d'abord les Ahe I Ma El Aïnin se sont formés en sédentaires et nomades. Ils tiennent leurs forces génératrices, eux aussi, comme les Regueybat, et les Ouled Delim, de l'apport structurel du clientélisme au sein des différentes tribus et fractions sahraouies. Ils vivent là ou «se trouvent leur principale clientèle et leurs intérêts. Le premier El Hiba, Merrebi Rebbou, Naama et quelques autres, sont encore engagés dans l'aventure lnarocaine. Les principaux nomades sont Mohan1med Laghdaf, El Ouali et Taleb Khiar (qui vit chez les Rgueybat).»l Au cOlnbat de l'Oued Taghl iat, le 10 mars 1913, par exemple, le plus jeune frère de El Hiba, «Mrabbi Rabbou se trouve parmi les Télamides dont il excite le fanatisme et le courage. Peu après le retour de la reconnaissance, vers fin avril 1913, parvient à Atar la nouvelle de l'arrivée d'un important razzi envoyé par Laghdhaf avec mission d'elnn1ener de gré ou de force les tentes Reguiabat restées sur notre territoire, Mohamlned El Khalillui-n1ên1e, sous la menace doit s'exécuter.»2 Si la poussée coloniale après la prise de l'Adrar mauritanien en 1909 a obligé Ma El Aïnin à se replier à Tiznit, le mouvement aïniste a continué à se propager deux ans après sa mort, quand Ahmed El Hiba, se manifeste avec force dans le Sous en mai 1912. Haïbatou Allah, la crainte de dieu, Ahmed, connu aussi sous le nom d'El Haïba, la crainte, le quatrième fils de Ma El Aïnin, se réclamait successeur spirituel et politique de son père3. Ainsi, pendant vingt ans, la succession
1 Henri

Gaden, N'ote sur la politique suivie vis-à-vis des Ahellvfa El Aïnin, Gouverneur Général de l'AOF territoire civil de la Mauritanie, 1920, p. 205. 2 Henri Gaden, IVote sur la politique..., Op. Cit., p. 200. 3 Cf Table généalogique: Les Ma El Aïnin, Cheatl1, na 452, sans date. Ce processus mérite d'être perçu comme routinisation, au sens wébérien du terme, c'est-à-dire un «transfert subtil perçu conlnle élément de l'organisation sociale» Cf Robert Nisbet, La tradition sociologique, éd. PUF, Paris, 1984, p. 311. 13

De [a guerre à ['Etat

héréditaire du charisme va être «assurée», dans la famille de Ma El Aïnin par le processus de la routinisation de l'autorité. Elle fut transférée chez son fils El Haïba par l'identification au Mahdi, en tissant autour de son personnage des récits et des miracles qui concernent généralement l'amélioration des conditions sociales ou la guérison, toujours en se référant à 1a Baraka de son père. Ses actes et ses pratiques se combinent avec l'image que les gens ont de l'action de son père, autrement dit, sur le «capital» symbolique et politique que cette famille possède, et possède probablement encore.
La réussite d'El Hiba ne peut pas être comprise, uniquement par ses seules assises charismatiques et les acceptations de plusieurs fractions sahraouies d e «m arc her a ve c Iu i)) . E Il e d 0 it ê t r e com p ris eau s s i à t r a ver s Ia particularité de la conjoncture économique et politique au Maroc au début du XXe siècle, c'est-à-dire l'affaiblissement de l'Etat du Maghzen marocain face à la concrétisation de l'action coloniale française, les troubles dans la région de Haha causés par la famine du Sous, la situation de son port Essaouira, Mogador qui a joué un rôle principal dans le trafic commercial et 1 en raison de l'irrégularité du trafic devint une «anonlalie géographique» commercial et de l'insécurité qui l'entoure. Déjà, du vivant de Cheikh Ma El Aïnin se concentraient à Tiznit de gros approvisionnements d'orge, de riz, de sucre, et s'instaurait un réseau de distribution à la population locale. Parallèlement à ces situations de révolte dans le Sud, les Ouled El Hadj, les Beni Metir et les Aiaïna sont, eux aussi, en conflit à la fois avec le Makhzen et la force militaire française. En 1907, une véritable révolte éclate aussi dans le Nord marocain, mobilisée par les paysans des Ouled El Hadj qui refusent de payer les droits. Comme le constatent les chroniques de la conjoncture, «la révolution est maître de la rue pendant deux jours par les révoltes de Fez, 1911-1922.»2 Cette conjoncture se caractérisait à la fois par les actions politiques et militaires des puissances coloniales soutenues, parfois pensées, par la mise en œuvre d'une «législation internationale appliquée)) notamment après la ratification par les Parlements des Etats signataires de l'acte d'Algésiras, le 31 décembre 1906, signé le 7 avril 1906. L'émergence rapide du

1 cy «C-'hronique du Maroc et Tanger», BCAF, na 6, juillet 1905. 2 Cf Chronique. .., Op. CU., p. 171, et les années suivantes.

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L'Insurrection

sahraouie

mouvement hibiste comme l'affirme le Maréchal Lyautey, avait «dérouté toutes prévisions», par sa soudaineté, sa violence, sa rapidité1. Mais le repli forcé d'El Haïba à partir de sa défaite à Sidi Bou Othman le 6 septembre 1912, face à l'armée du colonel Mangin, appuyé par «la politique des grands caids»2, a ébranlé fortement l'élan des Ahel Ma El Aïnin, et les a obligés à se battre en aval dans l'anti-Atlas et le Oued Noun. La troisième tentative fut réactivée juste après la mort d'El Hiba le 23 mai 19193, par son successeur Merrabih Rebou qui organisa des razzi contre les positions françaises au Maroc jusqu'en 1934, date de la réalisation de la troisième jonction des armées françaises à Tindouf. Le quatrième mouvement fut celui de Mohamed El Mamoun qui devient aussi le principal leader de la résistance anti-coloniale en utilisant, dans le Sahara, des «sanctuaires» à partir desquels il attaquait les positions françaises en Mauritanie entre 1929 et 1934. Nous pouvons dire que cette tentative n'est peut-être plus dirigée uniquement contre le Makhzen mais contre les Coloniaux français, de plus en plus ancrés dans les rouages des institutions marocaInes. La montée des Ahel Ma El Aïnin au Maroc mérite d'être analysée d'une manière plus approfondie, car les Sahraouis, voulaient y instaurer un état politique comme les Alaouites qui ont succédé au Saadines. Il faut, à partir de ce moment, s'interroger sur le rôle des fractions sahraouies qui ont soutenu le mouvement: Rgueybat, Ouled Delim et Tekna (Izerguiyn, Aït Oussa, Yaourt, etc.), et repérer à que I moment elles ont révisé leurs calculs politiques. Nous n'avons pas pu recueillir suffisamment de données pour saisir la distinction entre le projet des Ahel Ma El Aïnin et le reste des fractions sahraouies à cette époque. Toutefois, leur divergence de perception apparaissait dans le projet politique de chacune d'elles. Car la finalité de leur lutte contre le colonialisme français n'a pas été perçue par chacune d'elles de la même façon. Ainsi, par exemple, et contrairement aux Rgueybats, chez les Ouled DeI im et les Tekna, on ne devient presque jamais un Mal Aïnin, mais à la rigueur un Telmidi, c'est-à-dire disciple.
1
2

Pierre

Lyautey,

Paroles Paris,

et actions: 1927, p. 79.

.Mogador,

Madagascar,

Sud Oranais,

Maroc,

éd. Armand

Colin,

Cf Le Colonel de Mas Latrie, «La politique des grands Caïds au Maroc», Revue n1ilitairefrançaise, 1e sept, 1930, pp. 369-304.

3

Pour l'action de Merrebih Rebbo, frère d'El Hiba voir André Bonamy,Les deux
rives du Sahara, éd. Larose~ Paris, 1924, pp. 165-89.

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De la guerre à l'Etat

Donc, leurs sens du commandement, la manière de conduire leur politique is sue des zawaya pol it ique sn' 0 nt pas les m ê mes r e tom bée s sur Ia population Sahraouie. Les Rgueybats puissants en nombre et en richesse, ont fondé leurs assises économique et sociale à l'intérieur des territoires sahraouis, sans prétendre les dépasser, sauf pour mener des représailles ou pour s'assurer de pâturages saisonniers. Ils restent conscients par ailleurs, déjà à cette époque, de la nécessité de composer le tissu social avec les Ouled Dlim et des fractions T ekna (Izerguiyn, Yagout, etc.). Cette composition, rappelons-le, n'est pas venue par hasard, car cette puissante confédération, même si elle a forcé le respect d'autrui, ne peut pas en obliger d'autres à subir sa domination, d'autant plus qu'elle a tissé au niveau de ses fractions tout un système de rapports sociaux qui ne peut se déployer en faveur d'une unique confédération 1. Ils observaient, par ailleurs, l'échiquier régional, «récolté» par le colonialisme français, et s'efforçaient de ne pas se retrouver seuls face à une configuration tribale et politique de plus en plus complexe dans le champ politique du Sahara. Ainsi, à la fin des années 1950 se profilaient des opportunités politiques pour les fractions sahraouies non seulement pour essayer d'abolir des barrières tribales entre les différentes confédérations des 4 composantes de la société, mais pour saisir toute occasion qui pouvait éloigner la menace hégémonique de 5 centres administratifs: Dakar, Alger, Rabat, entre les mains de la France et Tantan et El Aaïun dans celles de l'Espagne.

B. Les Sahraouis,

l'Espagne

et la France

1. Polarité coloniale tumultueuse Le colonialisme s'installait avec difficulté dans les «empires centraux» du monde oriental et africain. Mais il avait encore beaucoup de mal à gérer sa projection commerciale et dominatrice dans les espaces dits «sans état politique». La France et l'Espagne radicalement inégales se glissaient dans la région du Sahara pour l'acquisition des territoires, l'exploitation des

I

Voir notre étude, Genèse politique
2000. 234 p.

de la société sahraouie,

L'OS, hors série, na l,

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L'Insurrection

sahraouie

richesses et l'extension des systèmes politiques et sociaux de leurs métropoles. En retard par rapport à la conduite de la couronne britannique, autrefois la «Police des mers», les Français, vont vite devenir la «Police du désert». Avec pragmatisme et dépense financière exceptionnelle, la France a su rattraper le temps perdu dans la débâcle de 1870. Ainsi, aux environs de 1880, «un élan décisif est donné à l'expansion française en Afrique occidentale: en 20 ans le Sénégal est bouclé, le Soudan conquis, les Colonies constituées.»l Les pays maures de la rive droite du Sénégal «obtiennent», en 1903, «l'autonomie administrative», et le Commissaire Xavier Coppolani est chargé du «Protectorat des pays maures du BasSénégal», transformés peu après, en octobre 1904 en territoire «civil» de Mauritanie2. La fondation d'un poste dans cette capitale de l'Adrar, s'étendait «au réseau administratif» mauritanien3. En 1910 trois échelons de postes permanents assurent la police du Désert et déclenchent un affrontement avec différentes fractions sahraouies jusqu'en 1959. Bien que cette guerre franco-sahraouie ait fait beaucoup de morts de part et d'autre, l'Espagne demeure à moindre frais propriétaire coloniale des territoires sahraouis. M. E. Borrelli, capitaine d'infanterie de l'armée espagnole ayant exploré la côte du Sahara, prépara la résolution formulée par le roi Alphonse XII, dans un décret daté du 26 décembre 1884, «qui proclanlait que la côte d'Afrique du Cap Bojador au nord, au cap Blanc où à Bahia-de-Geste au sud était placée sous le protectorat espagnol» 4, entre les parallèles 20° et 27° de latitude Nord. A partir de cette ordonnance royale, la protestation de la France aboutit à de longues conversations diplomatiques, jalonnées de coups bas et d'agacements mutuels. À l'époque, les rivalités entre coloniaux étaient
Charpy~ Introduction aux Archives du Haut Con1missariat de l'A OF, Dakar, Paris~ 1958, Archives~ 1959, p. 31. 2 Ibid. Soulignons que le nom de la Mauritanie, dont des fractions sahraouies font encore bonne figure sociale, notamment dans l'Adrar, était utilisé pour la première fois en 1899 par Xavier Coppolani dans son rapport de mission aux «Ha1t'd et au Soudan». Rappelons, par ailleurs que la nÛssion du Tagant s'établit en avril 1905 à Tidjikja où Coppolani trouve la mort, lors de la prise d'Atar en janvier 1909. 3 Jacques Charpy, Introduction aux Archives du Haut Comnzissariat ... Op. Cil., 59. 4 Cf, «Etablissements du Rio de Oro», B. CAF., na 4, avril 1895, p. 127 et na 3, mars 1897, p. 80. Dans ce sens, on verra que le clivage franco-espagnol resurgit dans les années 1990, à propos de l'attitude à prendre face à l'autodétermination du peuple Sahraoui. I Jacques

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De la guerre à l'Etat

telles, que les administrations cherchent à comprendre le sens de l'action de l'autre. Le Capitaine M. Vaneque souligne la course de l'Espagne vers l'occupation du Rio de Oro. Cette nlission Bonneli, dit-il, prend possession de la côte Atlantique entre les caps Bojador et Blanc; «sous prétexte de protéger stratégiquement les iles Canaries et de favoriser le développement 1 de la pêche, en réalité, pour arrêter notre expansion.» Une motivation de l'occupation coloniale au Sahara et au sud du Maroc par l'Espagne, est avancée par Challemel-Lacour, «Le Sultan, (du Maroc) qui compte attirer à Agadir tout le commerce de la côte, cherche à en éloigner la concurrence étrangère, et prétend aujourd'hui Guin 1883) que la Pêcherie de St. Cruz, était située au sud du Cap Noun.»2 Son intention évidente, rappelle l'auteur, est «de rejeter les Espagnols dans une région où son autorité n'est que nominale, et où ils se trouveraient en compétition avec les Anglais du Cap Juby. »3 Le débarquement espagnol au «Cap Juby», annoncé par le Bulletin officiel de la zona de injluencia espanola en Marrueccos, n° 13 du 10 juillet 1916 fut exécuté par le Lt. Colonel d'infanterie D. Francisco Benz, assisté des forces de terre, le 30 juin 1916, selon le dernier paragraphe de la convention hispano-française du 27 novembre 1912. Bonnelli, devenu colonel, a installé, le 2 décembre 1920 un poste militaire à I a Guerra, à 15 kms nord de Port-Etienne avec comme effectifs, 3 officiers dont un médecin, cinq sous-officiers, cinquante «soldats blancs», deux mitrailleuses, un canon de 9 mm, un capitaine de génie qui dirige les constructions, afin de «protéger» la pêche et le commerce des Canaries sur la côte de la presqu'île de Cap Blanc.

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Le Capitaine de l'Infanterie coloniale, M. Vanegue,«Le Sahara marocain et ses

limites», R. C. D., na 3, mars] 929, p. 2] O. 2 Cf. Manuscrits. Fonds Challemel-Lacour, Op. C'it. 3 Ibid. En outre, la fixation des frontières fut prilTIordiale pour la France. Le commandant Bens, gouverneur de la colonie du Rio de Oro, a entrepris en ] 909, le travail, «consistant à établir une frontière provisoire de cette c%n ie, afin d'arriver à une entente avec la France en vue d'empêcher les actes de banditisn1e des n1aures non1ades, et dans ses excursions, il est allé jusqu'à Adrar Sutu.f» Cf
RC'D, na ] 0, octobre] 9] 3, p. 371.

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