L'intelligentsia camerounaise : autopsie d'une décrépitude

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Ce livre n'est pas loin d'un livre d'histoire contemporaine dans lequel les intellectuels font leur propre procès, en développement des vérités et des contre-vérités poignantes. Le lecteur trouvera les outils d'une meilleure formulation de l'évolution politique du Cameroun des trente dernières années.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782296208223
Nombre de pages : 141
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L'INTELLIGENTSIA CAMEROUNAISE:
AUTOPSIE D'UNE DECREPITUDE(Q L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.Iibrairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06544-4
EAN : 9782296065444SHANDA- TONME
L'INTELLIGENTSIA CAMEROUNAISE:
AUTOPSIE D'UNE DECREPITUDE
L'HarmattanINTRODUCTION
Dans le tumulte des mouvements diffus et confus
de revendication démocratique qui secouent de manière
intermittente la majorité des Etats africains depuis 1990, le
Cameroun fait figure de cas exceptionnel pour plusieurs
raisons. D'abord, une indépendance marquée du sang de
quelques martyrs après une expérience malheureuse de
lutte armée a cristallisé des rancœurs tenaces et une
promesse rageuse de vengeance. Les cruautés du corps
expéditionnaire français ont laissé des stigmates profonds
que la moindre ouverture démocratique ne peut que faire
remonter en surface dans les débats, à l'exemple des
accusations de génocide en pays bamiléké. Ensuite, la
position géographique du pays, au cœur de l'Afrique
centrale, socle incontestable de toute planification
géopolitique et stratégique dans la compétition que se
livrent les grandes puissances. Enfin, la relative richesse
du pays, ajoutée à une classe d'entrepreneurs et
d'opérateurs économiques indigènes brillants, a permis de
bâtir une relative réussite économique comparativement à
ses voisins, et ce sous l'œil inquisiteur des principaux
groupes néocoloniaux français à l'instar de la CFAO, de
Lafarge et de Total, qui veillent sur tout et contrôlent la
réalité du pouvoir politique par des réseaux secrets.
Dans ce contexte, est apparue une intelligentsia
fournie et très présente qui a d'ailleurs produit des cadres
de hauts niveaux pour les administrations des
organisations internationales dès les années 1970. En effet,
si l'on considère l'Afrique francophone, seul le Sénégal
peut égaler le Cameroun lorsqu'il s'agit du nombre et de laqualité des universitaires et des intellectuels de grande
facture.
Pourtant, alors que l'on aurait pu effectivement
penser que le pays était mieux placé pour une émulation
rapide et conséquente vers des changements politiques
démocratiques, les deux dernières décennies, 1980- 2000,
offrent au contraire une image peu rassurante et à la limite
décevante du rôle joué par les intellectuels camerounais.
On attendait de voir ces détenteurs du pouvoir de la
connaissance scientifique et ces maîtres incontestés de
l'Académie se muer en moteur des révolutions populaires,
notamment en prenant en charge l'éducation politique et la
mobilisation des masses, l'on a plutôt eu droit à tout un
autre spectacle, l'inféodation au pouvoir politique.
L'intellectuel de la boussole et de la lumière, celui
qui balise les chemins de la dissémination des
philosophies de contre-pouvoir, n'est jamais apparu aussi
loin de l'espèce de l'intellectuel qui est majoritaire au
Cameroun. Une présentation séquentielle de quelques
étapes politiques cruciales dans l'évolution du pays,
confirme ce constat, et projette la pensée dans un avenir
catastrophant quant à un espoir de mobilisation de
l'intelligentsia pour barrer la route à la dictature qui tient
le pays depuis 1960.
Le fait que le système autocratique et le régime
dictatorial n'ont fait que se renforcer et s'affirmer de
mieux en mieux en dépit de la masse impressionnante des
intellectuels formés tant à l'intérieur qu'à l'extérieur en
très peu de temps, est un sujet d'étonnement. Comme le
montrent les textes rassemblés ici, les intellectuels sont
aujourd'hui en passe de devenir la cause de la mauvaise
6gestion du pays et non la solution. De notre point de vue, il
ne peut s'agir honnêtement que d'une décrépitude dont les
pièces à conviction sont faciles à ressortir. Le constat
auquel nous procédons, intègre une immense volonté
d'autocritique sous la forme d'un plaidoyer à la fois
humble et violent, catégorique et unificateur, sectaire et
universalisant.
L'avantage que met en exergue cette démarche,
c'est la liberté de débat préfigurée autour d'une série
d'affaires où l'on voit clairement les lignes de démarcation
idéologiques qui expliquent la fracture profonde
intervenue dans les rangs de l'intelligentsia camerounaise.
Il est donc impossible de tricher, d'autant plus que les
textes qui tiennent lieu de pièces à conviction, bien que
rédigés dans un passé très récent, revêtent une importance
capitale pour comprendre la nature exacte du régime qui
est au Cameroun, et ce que risque de devenir ce pays à
terme.
Patiemment mais sûrement, le pays a été précipité
dans l'obscurantisme et la pauvreté malgré ses nombreux
intellectuels. D'Ahmadou Ahidjo, le premier président
voulu par la France, qui a régné pendant 22 ans d'une
main de fer, à Paul Biya, son successeur à qui il remit le
pouvoir sur un plateau d'argent, et qui a plongé le pays
dans l'obscurantisme et la désolation, les intellectuels
n'ont cessé de tenir les premiers rôles, mais alors pour
quels résultats et avec quelles convictions?
Au moment où le presque monarque de Yaoundé,
prince du nouvel impérialisme issu du mondialisme
étouffant, proclame ouvertement sa volonté de s'éterniser
au pouvoir par une honteuse manipulation de la
7Constitution, la meilleure contribution à l'exploration des
perspectives demeure encore la projection de la lumière
sur la situation de l'intelligentsia.
Nous ne sommes donc pas loin d'un livre d'histoire
contemporaine dans lequel, les intellectuels font leur
propre procès, en développant des vérités et des contre-
vérités poignantes. Ce sont justement les historiens qui
risquent de trouver dans la présentation, les outils d'une
meilleure formulation de l'évolution politique du
Cameroun des trente dernières années. Pour cela, rien ne
pouvait être plus efficace et plus honnête, que les textes
que nous livrons alors dans toute leur cruauté véridique.
C'est sans doute le temps de s'approprier ces témoignages,
comme des vecteurs indispensables de l'éducation des
prochaines générations.
8PREMIERE PARTIE
UNE SI TROUBLANTE REALITEDeux textes majeurs sont proposés à la réflexion
dans cette partie et traduisent l'état d'esprit d'un certain
bilan d'étape après un parcours que l'on voudra d'abord
restituer dans son contexte, pour mieux appréhender la
logique d'une évolution.
LE DILEMME DE L'INTELLIGENTSIA
CAMEROUNAISE ENTRE L'EXIL
INVOLONTAIRE, LA RESIGNATION
DEFAITISTE, ET LA TENTATION
OPPORTUNISTE
Rédigé en janvier 1996
Jamais les Camerounais n'ont autant été habités par
le doute, la pitié, l'ennui, et même une certaine honte pour
leur pays. Jamais en effet, la peur des lendemains, les
insuffisances du présent et les certitudes négatives du
contexte général du pays, n'étaient autant apparues gravées
en lettres sombres dans les comportements des habitants
de la République.
Le constat amer que l'on est bien obligé de faire
aujourd'hui, n'en déplaise à une clique de journalistes
officiels accrochés aux squelettes sans âmes de leurs
piètres micros et strapontins, c'est que le Cameroun se
meurt. Mais le plus grave maintenant, je tiens à le
souligner avec force, c'est que ses citoyens après avoir
depuis longtemps perdu toute confiance en ceux qui les
gouvernent, commencent à perdre confiance en eux-
mêmes et en leurs propres progénitures. Il y a encore un an
environ, les questions courantes sur toutes les lèvres
étaient: où allons-nous? Où s'arrêtera la descente aux
Ilenfers? Pourrions-nous en sortir? Quand vont-ils foutre le
camp? Etc.
Aujourd'hui, ce ne sont plus des questions mais des
bras qui tombent, des bouches cousues, des regards
affables et sans réactions, des gens en ont marre et ne
croient plus en rien. Certains vous avouent qu'ils
n'attendent plus rien, sinon la mort. Les plus durs vous
disent: que Biya et ses gens fassent ce qu'ils veulent, on
ne dit plus rien. C'est grave!
Dans ce concert de récriminations actives et de
silences ennuyés et résignés, une classe, une catégorie de
citoyens exprime chaque jour en drain amer, sa vision
dorénavant apocalyptique de l'avenir de ce pays à travers
de multiples actes plus ou moins involontaires. Ce sont les
intellectuels qui hier au faîte de la célébration et du talent
subissent sans l'avoir trop prévu, la dure loi d'un système
politique totalitaire.
DE LA GLOIRE AUX ENFERS
Pourquoi faudrait-il s'embarrasser de rappeler à cet
éminent sociologue qui parle presque en pleurant de son
cas qu'il était, il y a seulement quelques mois encore,
chargé de mission du parti au pouvoir? Pourquoi devrais-
je, en toute logique, croire qu'il s'est involontairement
trompé en servant d'instrument génial de propagande à un
système de gouvernement qui a fait du mensonge le socle
de ses rapports avec les citoyens?
Personne n'oublie ces années fastes de grands
débats et de fortes nominations des diplômés, des
docteurs, des « longs crayons» dans les puissants postes
12de commande de la République. Les médias officiels se
plaisaient à étaler la longueur des curricula vitae après
chaque nomination. C'était un jeu complice et
volontairement opportuniste officiellement motivé par le
culte de la compétence. Que n'a-t-on pas alors entendu
d'un tel ou d'un tel autre sur ses compétences uniques au
Cameroun, en Afrique ou au monde! En fait de
compétence, on a fait croire au peuple que le premier
président du Cameroun n'avait été qu'un illettré et qu'avec
l'arrivée du brave intellectuel de Mvomeka'a, les hommes
de lettres et de sciences allaient enfin lever la tête, prendre
les commandes et faire du Cameroun la première
puissance du continent. En une dizaine d'années, on a fait
ronfler les titres et les discours, les noms des grandes
écoles étrangères et des grandes filières, mais
franchement, sans inventer ni machine, ni un système
administratif nouveau, et encore moins une rentabilité
nouvelle.
Ainsi pris au piège collectivement et pour certains
bien désabusés, ces gens du savoir se sont réveillés
brutalement en 1992, d'abord avec un choc, en
s'apercevant que la dévolution du pouvoir était impossible
et qu'ils avaient cautionné une grossière entreprise anti-
démocratique, puis en 1994, avec une situation
économique des plus désastreuses, une répression
sournoise, mais vivante et forte, un salaire presque nul,
une image fortement détériorée de leur pays à l'étranger,
un système universitaire totalement bradé sinon détruit, un
statut remis en cause, une citoyenneté hypothéquée et des
lendemains effrayants. Du coup, la grande interrogation:
QUE FAIRE?
13Cette interrogation raisonne de plus en plus comme
une fuite en avant devant l'impossibilité de changer la
situation politique au Cameroun et par conséquent le sort
des populations, à commencer par celui de cette classe
sociale instruite qui aspirait et aspire toujours à l'aisance
voire même à l'opulence. Chacun veut quitter le pays par
tous les moyens et dans les plus brefs délais possibles. En
fait, les choix semblent aujourd'hui réduits, car, entre le
rêve d'une vie tranquille ailleurs (surtout en Europe) et la
réalité des moyens et des débouchés possibles, il y a un
grand fossé.
Pourtant, une analyse des attitudes et des
explications d'une grande majorité de ces intellectuels, fait
ressortir une véritable confusion dans les perspectives
qu'ils se représentent.
LES PARTISANS DE L'EXIL
Ils sont sans doute les plus nombreux et se
composent de jeunes aussi bien que des adultes. Dans un
pays où au moins 50 % des cadres ont été formés à
l'étranger, la tentation est toujours vivante pour chacun de
vouloir repartir vers le pays où il a séjourné comme
étudiant et où souvent, certains ont conservé des liens
relativement actifs.
La propension à envisager de quitter le pays est
d'ailleurs fonction des liens conservés dans le pays de
formation. Mais il est clair, que l'instabilité économique au
pays, les magouilles en tous genres, le défaut de
démocratie et des carrières en dents de scie, obligent
même ceux qui n'y songeaient pas, à reconsidérer leurs
positions initiales.
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