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L'interprétation et la représentation du Moyen Age sous le Second Empire

De
640 pages
L'interprétation du Moyen Age sous le Second Empire se réduit-elle aux normes historiques, archéologiques, sociales et philosophiques de l'époque ? L'auteur montre que le Moyen Age loin d'être un simple miroir, façonne les mentalités. Sa représentation littéraire et artistique trouve un écho dans l'imaginaire collectif qui l'investit affectivement. Enfin, sa réception comporte en germe certaines méthodes et concepts historiques du siècle suivant. (CD-Rom à l'intérieur).
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XIX siècle
Laurence Babic
Entre la vision romantique du Moyen Age et sa réhabilitation historiographique
eau XX siècle, le Second Empire marque un tournant capital dans l’histoire des
représentations de cette époque. Il en enrichit notablement l’approche tandis que
celle-ci le refl ète de manière complexe et vivante. Plongé dans les nimbes d’une
époque nébuleuse et lointaine, le Moyen Age paraît d’abord aux décennies 1850- L’interprétation et1870 comme un temps inaccessible, menacé par l’oubli. C’est de là précisément que
surgit sa sacralisation, les sentiments qui vont le colorer et qui se mêleront à une
approche rationnelle et systématique. la représentation
Cette étude qui repose sur un corpus de près de 2000 textes évoquant le Moyen
Age sous le Second Empire pose d’abord une question majeure : l’interprétation du Moyen Age sousde ce passé se réduit-elle aux normes historiques, archéologiques, sociales et
philosophiques du Second Empire ? Il apparaît que le Moyen Age est bien plus
qu’un simple miroir et qu’il façonne les mentalités. Ainsi la seconde partie de le Second Empire
ce travail montre comment il prend vie dans les lettres et dans les arts entre les
décennies 1850 et 1870. Il y fait paradoxalement l’objet d’une mythifi cation et
d’une historisation extrême qui le restitue dans ses détails les plus infi mes. Mais à
chaque œuvre de parler...cette recherche propose ici un voyage dans le temps fi ctif ;
elle revisite des textes peu connus d’auteurs comme Hugo, Verlaine, Baudelaire,
Michelet, Lecomte de Lisle ou Gautier mais elle s’attache également à des œuvres
méconnues et injustement restées dans l’ombre.
La troisième partie glisse de l’expression littéraire singulière de la période
médiévale à son écho dans l’imaginaire collectif. Ce passé y compense
fantasmatiquement les frustrations et les blessures créées par le scientisme, le
positivisme et le matérialisme ; il fait miroiter un idéal social, communautaire,
spirituel et même scientifi que. Cet investissement affectif et intellectuel explique
en partie pourquoi la réception du Moyen Age sous le Second Empire comporte
en germe certaines méthodes d’investigation et certains principes théoriques de
l’Histoire et des sciences humaines du siècle suivant, c’est l’objet de la dernière
partie de cette étude qui prend ici la forme d’un essai.
Professeur agrégé de lettres modernes, Docteur ès lettres, Laurence Babic enseigne
au Lycée et en classes préparatoires. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages
critiques sur Pierre Corneille, Jean Racine, Victor Hugo et Jean Giraudoux. CD-Rom à l’intérieur
En couverture : THIRIFOCQ avec la collaboration de M.F.
PILLON, Histoire universelle du costume, 1863.
ISBN : 978-2-343-07300-2
59 €
eSérie XIX siècle
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L’interprétation et la représentation
Laurence Babic
du Moyen Age sous le Second Empire



L'interprétation et la représentation
du Moyen Age sous le Second Empire
Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

LAFAGE (Franck), Côme III de Médicis, Grand-duc de Toscane, Un règne dans
l’ombre de l’Histoire (1670-1723), 2015.
PRIJAC (Lukian), Le blocus de Djibouti, Chronique d’une guerre décalée
(19351943), 2015.
CHASSARD (Dominique), Vichy et le Saint-Siège, Quatre ans de relations
diplomatiques, juillet 1940-août 1944, 2015.
CHAUX (Marc), Les vice-présidents des États-Unis des origines à nos jours, 2015.
eEL HAGE (Fadi), Le chevalier de Bellerive, Un pauvre diable au XVIII siècle,
2015.
PAUQUET (Alain), L’exil français de Don Carlos, Infant d’Espagne
(18391846), 2015.
SARINDAR-FONTAINE (François), Jeanne d’Arc, une mission inachevée, 2015.
LOUIS (Abel A.), Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de 1777 à
1830 : milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie, Tome 1 et 2, 2014.
ePREUX (Bernard), Enfance abandonnée au XVIII siècle en Franche-Comté,
2014.
EMMANUELLI (Francois-Xavier), Un village de la basse-provence durancienne :
Sénas 1600 – 1960, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr


Laurence BABIC







L'INTERPRETATION
ET LA REPRESENTATION
DU MOYEN AGE
SOUS LE SECOND EMPIRE












L’Harmattan






























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-07300-2
EAN : 9782343073002
INTRODUCTION
Moyen Âge et Second Empire deux périodes que plus de quatre siècles
séparent ; outre les difficultés historiographiques liées à l’éloignement de ces
deux époques, combien de systèmes esthétiques, politiques, philosophiques,
combien de révolutions intellectuelles ont brisé tout rapport apparent entre ces
deux pôles historiques ! Retranchée dans une nuit épaisse, l’ère médiévale
parvient à la conscience du Second Empire, de façon lacunaire et incomplète.
Comme un corps qui aurait subi les outrages du temps et l’usure de la vie, ce
passé âgé de plusieurs siècles est « mutilé », brisé et corrompu. Il ne peut être
approché que par les artifices de l’imagination.
Modelé par des esthétiques disparates et des représentations idéologiques
variées, le Moyen Âge n’existe pas en dehors d’elles, de même qu’il n’a aucune
valeur en dehors des enjeux qu’il incarne pour les décennies 1850-1870. Les
dictionnaires, loin de le caractériser précisément, l’ignorent, comme le
Dictionnaire de l’Académie française publié en 1862 ou le définissent de façon
laconique comme le Littré qui se limite à une périodisation chronologique. En
revanche, les métaphores picturales qui permettent de le saisir, abondent.
Évoqué tantôt comme un « chaos », tantôt comme un « labyrinthe », tantôt
comme un « vaste champ de ruines inextricables, une plage aride et jonchée des
1 », « une steppe inféconde, un désert bordé débris de la civilisation romaine
2 3 4d’oasis », parfois « hideux » ou encore comme une « mer » et enfin comme
« une lande ingrate », il devient une entité spatiale immense et incongrue. Celui
qui tente de l’approcher, accomplit un trajet dont il pourrait peut-être ne jamais
trouver l’issue. Les ornières tracées par ces temps si vieux, menacent d’égarer à
tout instant les instigateurs de ce passé. Une pâle lueur illumine, seule, le Moyen
Âge :

1 P.C. Labitte, Œuvres de Dante Alighieri, La Divine Comédie, 1866.
2 V.P. Laurens Victor, Le Tyrtée du Moyen Âge ou histoire de Bertrand de Born, Paris, Gedalde jeune,
1863.
3 Comte Agénor de Gasparin, Le Christianisme au Moyen Âge : Innocent III, Séances historiques données à
Genève, Paris, Meyrueis et compagnie libraire, 1858.
4 Cette métaphore se trouve dans « Les Notes et éclaircissements » de La Sorcière de Michelet,
1862, p. 289. La mer évoque avant tout ce qui ne peut être figé et qui est mouvement perpétuel.
Le Moyen Âge est donc, symboliquement inaccessible. Nous nous référerons tout au long de la
thèse à la collection Garnier-Flammarion et à l’édition de 1866. « Mais au-delà, mais à travers ces temps nébuleux incertains où la tradition, ce fanal
si souvent trompeur, laisse à peine entrevoir quelques jalons douteux, comment ne
pas craindre de s’égarer, comment éviter ces fondrières perfides qui creusent à qui
5mieux les imaginations et les systèmes . »
Ainsi, celui qui le « visite » comme un monde étranger à ses normes, ne peut
se l’approprier qu’en se transformant symboliquement lui-même et en pénétrant
au cœur de la matière du passé :
« Pendant des mois, pendant des années entières, j’ai appartenu à mes colonges, je
6me suis assis à leurs tables, j’ai assisté à leurs plaids, j’ai signé leurs arrêts . »
Sous le Second Empire donc, l’investigateur du Moyen Âge doit posséder le
privilège de l’ubiquité qui lui permet d’assister en secret à l’existence de ses
ancêtres. Son imagination le transporte hors de son époque et lui fait oublier
quelques instants son statut d’homme critique. Il ne modifie en rien les
éléments du passé, mais ôte simplement le voile qui les recouvre depuis des
siècles. Une parole suffit parfois pour faire ce voyage dans le temps. L’éveil des
sens provoque une disponibilité incommensurable face aux bribes du Moyen
Âge. Plongeant dans l’intimité des hommes d’antan, on saisit comme par magie
leur existence, leur pensée en gestation. « Usons de notre privilège […], entrons
7dans la chambre du poète. Écoutons-le parler, et voyons-le écrire . » Le Moyen
Âge tout entier finit même parfois par s’animer et par devenir le compagnon ou
l’ami de l’historien qui ne le quitte qu’à contrecœur.
« Ô cher Moyen Âge ! Voilà plus de six ans que j’ai été conduit à étudier les secrets
de ton histoire, de ta littérature et de tes arts. Depuis ce jour, je n’ai pu un seul
instant me séparer de ta chère étude, à laquelle j’ai pour ainsi dire attaché ma
vie. L’étude de l’Antiquité m’est devenue fade, depuis que j’ai goûté la douceur de
8tes saints, le miel de tes écrivains et la suavité de tes églises . »
Cette pénétration du passé exige une longue, mais féconde solitude. Le
critique parcourt le monde immatériel des ombres et quitte son époque pour
accomplir un voyage fantastique vers un univers empli de charme :
« Ici, c’était le grand historien poëte du Moyen Âge, le magicien dont la baguette a
9tiré de la poussière tant d’ombres évanouies, l’ingénieux et fantastique Michelet . »
Pourtant l’investigateur de la période médiévale parvient rarement à
ressusciter ce monde de ténèbres d’un coup de baguette. Tout se passe, en effet,
comme si l’audacieux voyageur qui visite le Moyen Âge ne pouvait revivre et
vibrer d’une vie authentique qu’à travers un véritable « rituel » initiatique.
Celuici est non seulement indispensable au poète et à la créature sensible, mais aussi

5 Ludovic, Chapplain, Les Mystères de l’histoire révélés par le somnambulisme lucide. Histoire de Nantes
depuis son origine. Ères celtiques, gallo-romaine et Moyen Âge, Nantes, Vve Mellinet, 1853.
6 L’Abbé Hanaouer, Les Paysans de l’Alsace au Moyen Âge, Paris, A. Durand, 1865.
7 Léon Gautier, Les Épopées françaises, tome premier, Paris, Victor Palmé, 1865, p. 285.
8 Léon Gautier, Comment faut-il juger le Moyen Âge ? Chapitre VI, « Résumé et conclusion », Paris,
Victor Palmé, 1858, p. 112.
9 M.C. Lenient, La Satire en France au Moyen Âge. Préface de la première édition, Paris, L. Hachette,
1860, p. 11.
8 à l’historien et à l’économiste qui s’attachent pourtant aux aspects les plus
10objectifs de la période médiévale. Élu et supérieur à l’humanité , «
l’explorateur » du passé plonge en lui, se sépare de sa carapace d’homme moderne
pour pénétrer au cœur de la substance fragile des vieux siècles. De cet âpre
travail sur soi, peut jaillir seulement un miracle, une communion exceptionnelle
avec le Moyen Âge. Mais cette intimité partagée avec des créatures si lointaines
ne dure le plus souvent que l’espace d’un instant fugitif, avant de sombrer dans
le pétrifiant silence des siècles. Face à cette quête démiurgique des fuyantes et
11ondoyantes lignes du passé , l’homme du Second Empire devient un simple
instrument destiné à faire vibrer de toutes ses cordes et de toute la gamme de
ses nuances cette ère intarissable. Plus insaisissable que jamais, le Moyen Âge
offre si peu de prise à celui qui veut l’approcher « physiquement » ou
« matériellement » qu’il échappe au réel et se transforme en une vision
fantastique, drapée d’impénétrables brumes. L’imagination du critique a alors
comme ultime but de suppléer à l’insuffisance de la réalité et des traces
matérielles laissées par cette époque augurale. Léon Gautier souligne le parcours
nécessaire de la pensée dans les limbes du rêve :
« Son imagination reconstruit vivement toutes ces beautés disparues, que ses yeux
12ont contemplées un instant et qu’il veut immortellement fixer dans sa mémoire . »
« Fixer », graver dans la mémoire et figer à jamais une zone d’ombre, tels
sont les fantasmes les plus vivaces au cœur du Second Empire. Pourtant
l’opacité de ces temps reculés les rend fragiles et fuyants, empêchant l’historien
et le littérateur modernes de pénétrer dans leur réalité consubstantielle. Ténus et
facilement altérables, ils s’évanouissent dans la nuit des temps en restant muets
sur l’époque qui les a pourtant engendrés. Léon Gautier évoque les épopées en
ces termes :
« Les savants y démêlent bien la notion de quelques événements véritablement
historiques, mais avec quelle difficulté ! Et autour de ces faits réels, les poètes ont
entassé tant de mythes ! Ce sont comme autant de voiles à travers lesquels la vérité
ne peut lancer que de petits rayons ; nos yeux soupçonnent ces lueurs plutôt qu’ils
13ne les voient . »
Les métaphores toutes matérielles de l’espace sont les plus récurrentes à
cette époque. Ce flottement est si caractéristique pour évoquer le Moyen Âge,
qu’il entraîne une imagerie stéréotypée. Les légers clochetons, les innombrables

10 « Il n’est pas donné à tous de percer le voile du passé. » D. Rossi, Étude archéologique sur le Moyen
Âge ou l’église de Solliès-Ville, Toulon, Monge, 1858.
11 Pour certains auteurs, le retour vers le passé opéré par des historiens et des critiques fait de
ceux-ci de véritables dieux, heureux artisans de la résurrection du Moyen Âge. Albert Lecoy de la
Marche voue ainsi une admiration proche de celle que l’on accorde aux êtres sacrés aux
chroniqueurs de son siècle. Grâce à leur immense labeur, les documents de cette lointaine époque
prennent vie : « Ils ressemblent à des photographies qui seraient exhumées, au bout de six cents
eans, dans toute leur fraîcheur. », La Chaire française au Moyen Âge, spécialement au XIII siècle, Paris,
Didier, 1868.
12 Léon Gautier, Les Épopées françaises, tome premier, op. cit., 1865.
13 Ibid., p. 7.
9 ornements de pierre d’une grande délicatesse risquent d’être irrévocablement
anéantis par les caprices du temps. Mais cet éloignement inquiète aussi et
explique pourquoi la période médiévale se couvre d’un voile funèbre. Les
édifices gothiques sont alors représentés comme des corps vieillissants et
14dégradés. « Vieil invalide qui fait peine à voir à côté des maisons neuves ,
15organisme d’une grande maladrerie » ou « moribond » qui erre « dans les
16flamboyantes débauches des tailleurs de pierre », les cathédrales et la statuaire
sont les signes d’un échec à faire revivre cette ère reculée, à jamais raidie par la
17mort. Leur caractère « éphémère, fugitif et allusif », souvent invoqué comme
obstacle principal à leur saisie, ne révèle que mieux la difficulté à les ranimer
d’un souffle de vie et à les extirper des limbes d’un passé insondable, quelques
siècles plus tard. Attendant d’être frappés par « l’impitoyable faucheuse », les
châteaux, les églises, les manoirs et les œuvres gothiques sont figés dans des
18inventaires , avant de se décomposer irréversiblement et de se fondre à tout
jamais dans la nature qu’ils domptèrent pourtant jadis farouchement. Les
œuvres littéraires du Moyen Âge n’échappent pas, elles-mêmes, à ce rituel
macabre : Victor de Saint Mauris, critique de La Divine Comédie, l’évoque
« comme un squelette avec sa forte membrure et sa charpente osseuse, dont les
19chairs sont trop enlevées . » La métaphore anatomique révèle l’âpreté de la
tâche. Comment garder l’illusion du mouvement et de la vie, lorsqu’il s’agit de
sonder une époque si éloignée ? Comment écarter une représentation disloquée
et mortifère de la période médiévale vu la disparité des documents extirpés des
bibliothèques après un lourd sommeil de plusieurs siècles ? Comment sortir ce
passé ineffable du sépulcre, sans le réduire en poussière ? Parfois, celui qui
essaie de l’exhumer est menacé lui-même de disparaître à tout jamais :
« Au bout de quelques pages, on se sent morfondu. Un froid cruel vous prend. La
mort, la mort, la mort, c’est ce que l’on sent à chaque ligne. Vous êtes déjà dans la
20bière ou dans une petite loge de pierre aux murs moisis . »
L’inaccessibilité du Moyen Âge devrait entraîner son oubli, les angoisses
qu’il provoque, l’abandon, et, son étrangeté, l’indifférence. Ce n’est pourtant
pas ce qui se produit. En dépit d’une distance affectée, ce passé si fragile suscite
encore des larmes et une insondable mélancolie pour la douceur de ses charmes

14 Taine, Voyages aux Pyrénées, 1863.
15 Les Frères Goncourt parlent ainsi des ruines gothiques de Civita Vecchia, dans lesquelles ils se
sont rendus en avril 1867.
16 Alfred Darcel évoque ici, le style ogival dans De L’Architecture ogivale, architecture nationale et
religieuse, Paris, imprimerie de S. Raçon, 1857.
17 e Vallet de Viriville, Chansons historiques et populaires du XV siècle, rares ou inédites, 1857.
18 Henri Ribadieu, Les Châteaux de la Gironde, mœurs féodales, détails bibliographiques, traditions, légendes,
Notions archéologiques, Épisodes de l’histoire de Bordeaux au Moyen Âge et dans les derniers siècles, état actuel
des domaines, Bordeaux, Justin-Dupuy, 1855.
19 Victor de Saint Mauris, La Divine Comédie de Dante Alighieri, traduction nouvelle accompagnée de notes et
précédée d’un résumé historique et littéraire sur les temps anciens au poème, Paris, Amyot, 1853.
20 Jules Michelet, La Sorcière, Introduction, op. cit., 1862, p. 36.
10 21à jamais perdus : « Les âmes intelligentes et sensibles » recouvrent d’un voile
vénérable les précieuses ruines, objet d’un enchantement intarissable. De la
sorte, un miracle est attendu ; la magie incantatoire de certains mots doit suffire
à communier avec les frêles lambeaux, traces augustes d’un passé furtif. Toute
appropriation du passé est vécue comme une effraction, un acte sacrilège, une
violation de la mémoire :
« […] sans craindre d’être poursuivis en justice par ceux qui ne sont plus, voyons
comment ils vivaient dans leur intérieur. Faisons comme ce personnage fantastique
d’un roman du dernier siècle, regardons par les fenêtres et soulevons les toits ;
peutêtre cette indiscrétion rétrospective nous procurera-t-elle de curieuses découvertes.
22Du reste, nous ne dirons de mal de personne . »
Un sentiment de culpabilité tourmente le critique qui cherche à justifier sa
démarche, comme si on pouvait l’accuser de son audace. Ainsi, sous le Second
Empire, si l’interprétation du Moyen Âge est incontestablement rationnelle, elle
n’en reste pas moins mêlée de sentimentalité comme l’atteste notamment
el’usage de la personnification. Au début du XIX siècle, il semblait exercer aussi
une certaine fascination propre aux choses dotées d’une vie intérieure et
mystique, mais sous Napoléon III ce phénomène prend une proportion
démesurée.
Une question se pose alors naturellement. Pourquoi le Second Empire
s’estil intéressé au Moyen Âge ? Pourquoi s’est-il penché vers ce passé nébuleux en
dépit du fossé qui l’en sépare ? Cet éloignement et cette altérité contribuent,
vraisemblablement, à saisir fort partiellement les morceaux épars de la période
médiévale. Les décennies 1850-1870 se retrouvent face à un objet historique qui
par son indétermination et ses flottements favorise une appropriation
fantasmatique et imaginaire. L’étrangeté de ces vieux siècles d’airain et de fer les
enveloppe dans un abîme de mystère et leur confère de la profondeur. Le
Second Empire, taraudé par la recherche insatiable de la vérité et du
rationalisme scientifiques, se plonge plus facilement dans le creuset du Moyen
Âge que dans celui de l’Antiquité, plus proche de son propre système. La
distance entre les deux époques explique paradoxalement l’emprise et
l’appropriation de l’une par l’autre. Pourtant, il serait simpliste et donc erroné
d’expliquer l’assimilation de la période médiévale sous le Second Empire par la
présence d’une différence fondamentale et irréductible entre les deux époques.
Si l’on s’en tenait à cette seule hypothèse, alors le Moyen Âge lui-même ne
serait qu’un objet créé de toutes pièces et sa substance historique viendrait se
fondre à jamais dans une fiction aux contours épais et opaques. Or, sous
Napoléon III, la représentation de ce passé n’est pas entièrement fabulatrice et
comporte une certaine historicité. Si la période médiévale reste quelquefois
drapée d’un linceul qui la rend effrayante et monstrueuse, voire dénaturée, elle
n’exerce plus la même frayeur occulte qu’au cours de la période précédente. Un

21 Abbé F. Cucherat, De l’origine et de l’emploi des biens ecclésiastiques au Moyen Âge, Lyon, imprimerie
d’Aimé Vingtrinier, 1860.
22 e M. d’Espinay, Bessemer Herrad de Landsberg et la vie privée au XII siècle, op. cit., 1870, p. 4
11 puissant mouvement de rationalisation lui fait quitter peu à peu la sphère
fantasmagorique dans laquelle elle semblait enfermée et lui donne une
consistance plus grande. Léon Gautier qui fait une synthèse des représentations
autour du Moyen Âge note ce changement :
« Tous ces fantômes qu’on s’était efforcé autrefois de rendre plus affreux (dîmes,
droits du seigneur, ténèbres intellectuelles, barbarie) avaient pu effrayer notre
23enfance, mais ne peuvent plus rien sur notre maturité historique . »
En fait, le long travail accompli par des siècles de révolutions culturelles,
religieuses et politiques a-t-il autant éloigné le Moyen Âge du Second Empire ?
Ce dernier peut-il se tourner - comme il le proclame - vers ce passé avec la
froide réflexivité du critique ? La période médiévale est-elle si distante qu’elle le
paraît ? N’y aurait-il pas, en dépit des apparences, certaines ressemblances ? Les
décennies 1850-1870, ne plongeraient-elles pas dans ces siècles si reculés parce
qu’elles s’identifient à eux, s’y reconnaissent et s’y projettent partiellement ? En
apparence, tout parallèle entre les ténèbres médiévales et l’illuminisme
positiviste, qui prétend jeter un regard plein de clairvoyance sur le monde
naturel qui entoure l’homme, semble interdit. Le Moyen Âge, auréolé de foi et
de ferveur, contraste avec le Second Empire grisé par la déesse Science. De
prime abord, cette lointaine époque vient s’échouer contre l’écueil d’un
matérialisme vivace, propre au règne de Napoléon III. Fleur éphémère de
l’Histoire française, la période médiévale renaît, s’épanouit pourtant vers 1850
24et accède à une « glorieuse réhabilitation . »
La réception du Moyen Âge de la Renaissance au romantisme : de
la haine à la fantasmagorie
Près de deux mille ouvrages étroitement rattachés au Moyen Âge paraissent
entre 1850 et 1870. L’engouement pour ce passé est puissant et contraste avec
e les siècles précédents. Au XVI siècle, la Renaissance occulte le Moyen Âge et
tente de réhabiliter l’Antiquité classique vidée de ses gloses scolastiques et de
son « vieux » jargon hérité des obscurs docteurs sorbonnards des siècles
eprécédents. Pareillement, au XVII siècle, l’ère médiévale est presque éludée
sauf chez certains auteurs classiques qui en soulignent les faiblesses. Furetière
dans son célèbre dictionnaire définit « un auteur Moyen Âge comme un auteur
ni ancien ni nouveau » ; plus sévères encore sont Molière et La Bruyère : le
premier condamne « le fade goût des ornements gothiques », tandis que le
second, dans Les Caractères, reproche à cette architecture de ne pas se conformer
à la nature. Fénelon, plus amer encore, critique « la désolation gothique. »
Dans la querelle qui oppose les Anciens et les Modernes, le Moyen Âge n’est
même pas cité. Ombre hostile qui a recouvert le monde occidental d’un halo de
poussière, le menaçant de disparaître à tout jamais, il s’éloigne de la mémoire, et

23 Léon Gautier, Comment faut-il juger le Moyen Âge ?, chapitre 1, « Des divers jugements portés de
nos jours sur le Moyen Âge », op. cit., 1858, p. 33.
24 Louis Veuillot, Le Droit du seigneur au Moyen Âge, Paris, L. Vivès, 1854
12 chaque décennie qui passe, semble une victoire sur l’anéantissement de la
pensée qu’il rappelle encore trop vivement. Ce désintéressement de la
Renaissance et de l’époque classique se distingue donc bien nettement de
l’engouement du Second Empire : le Moyen Âge n’est plus cette masse
historique, confuse, impure, ni même ce temps irrévocablement perdu pour
l’humanité et couvert d’une profonde honte qui le refoule dans l’inconscient
collectif français. Les exubérances de son style ne peuvent correspondre aux
normes intellectuelles de l’époque : sobriété, régularité, rigueur, géométrie et
simplicité. Les « fantasques » créations médiévales ne peuvent se fondre
docilement dans ce moule esthétique. La différence entre le siècle classique et le
Second Empire est de taille puisque le passé sort de l’oubli pour accéder à une
certaine connaissance. Est-ce original pour autant ? Non.
eLe XVIII siècle, lui aussi, fait renaître la période médiévale de ses cendres.
Cependant, le siècle des Lumières ne la ressuscitait que pour mieux l’enterrer.
Dans son Essai sur les mœurs publié en 1756, Voltaire caractérise le Moyen Âge
ecomme un « avilissement » au sein duquel « l’Europe croupit jusqu’au XVI
siècle » et dont elle ne « sort que par des convulsions terribles ». Le Moyen Âge
est donc appréhendé comme une infection qui aurait menacé l’écoulement de
l’Histoire. L’humanité est, pour Voltaire, miraculeusement sauvée de cette
gangrène qui la dévorait et la vouait à sa perte. Dans l’Encyclopédie, Diderot jette,
également, un regard plus que critique sur l’art médiéval qui sévit par « un excès
25du détail », à l’image de la barbarie qui l’a engendré. Tantôt lourde, tantôt
évanescente, l’architecture gothique, reflet d’un système politique obsolète, est
vivement condamnée comme un art plein de barbarie et de monstrueuse
sauvagerie. Quoi qu’il en soit, l’art, pour mieux s’exprimer, doit se débarrasser
26des chaînes « moyenâgeuses » qui le corrompent et l’empêchent de se réaliser.
eAinsi, alors qu’il est un contre-modèle au XVIII , le Moyen Âge retrouve sa
légitimité sous le Second Empire, et le gothique commence à faire l’objet
d’études dépouillées de toute subjectivité. Ce retour en arrière est-il singulier
pour autant ? Non, il est réalisé, quelques décennies auparavant, par les
romantiques français influencés par Walpole, Lewis, Radcliffe et Walter Scott,
eux-mêmes profondément épris de ce passé, mémoire des rêves, miroir des
27méandres du Moi. En France, le roman noir anglais s’exporte à merveille ,
entre 1820 et 1830. Les Chef-d’œuvres historiques de Sir Walter Scott, portraits, tableaux
ou descriptions historiques révèlent les raisons de ce regain d’intérêt. À une époque
où les voyages dans le temps sont une clé des rêves, Walter Scott ne peut
qu’être vénéré comme l’un des instigateurs principaux de cette traversée
imaginaire dans un Moyen Âge autrement inaccessible. La nostalgie des cœurs
28se répand donc autour des ruines , des vieilles tours abandonnées, frêles

25 L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article sur le « gothique ».
26 e e e Ce terme très fréquemment utilisé au XVIII siècle qualifie l’art produit entre le XII et le XIV
siècle. Il comporte une connotation péjorative et vieillotte.
27 En 1821 le libraire-éditeur Pigoreau dresse l’inventaire des romans noirs. Il répertorie 69 titres
dont 32 sont traduits de l’anglais.
28 Les Odes de Victor Hugo ont souvent comme cadre les ruines médiévales : La Bande Noire, Rêve,
Aux ruines de Montfort L’Amaury et À un Passant. Balzac, avant d’écrire La Comédie humaine a publié
13 lambeaux d’un passé insaisissable. Châteaux sombres et impénétrables,
demeures macabres, hostiles refuges des âmes perdues, vieilles pierres hantées,
fugitifs souvenirs d’une époque à jamais révolue forment le décor consacré des
e« œuvres gothiques », qui marquent d’un sceau indélébile l’imaginaire du XIX
siècle naissant. Mais à côté de cet épanchement des sentiments, l’époque
médiévale est aussi évoquée de façon chimérique et superficielle : le style
troubadour s’épanouit et le Moyen Âge resurgit tantôt comme une dépouille
effrayante, tantôt comme un décor de carton-pâte. Ainsi, les années
romantiques ont-elles contribué à réhabiliter ce temps immémorial de façon
parfois superfétatoire. Dans La Peau de chagrin, Balzac décrit, avec un grand
formalisme, le boudoir de Foedora avec ses tapis historiés, ses plafonds à
caissons, ses armures et ses vitraux peignant ainsi le lieu de vie d’une coquette
aux goûts d’esthète quelque peu démodés. De même, dans La Rabouilleuse, les
bahuts gothiques de Joseph Brideau, les antiquailles moyenâgeuses de Dinah de
la Baudraye et les tourelles à clochetons du château d’Aigues offrent un cadre
pittoresque et factice, dénué de toute historicité. Même les romans « gothiques »
qui situent leur intrigue au Moyen Âge succombent à ce culte de l’artifice. Dans
Clotilde de Lusignan ou le beau Juif, Balzac peint l’auguste château du bon roi Jean
II et de sa fille Clotilde, avec un luxe d’objets tous plus raffinés les uns que les
29autres . L’aspect historique et culturel du Moyen Âge paraît donc entièrement
éludé pendant la Restauration. Cette évocation esthétisante se manifeste plus
largement encore dans la vie artistique de l’époque. Le folklore moyenâgeux
prolifère sur scène. En 1822, Daguerre met au point pour le théâtre de
l’Ambigu un diorama proposant des vues des cathédrales, des colonnades
gothiques inspirées des lithographies du baron Taylor. Ciceri compose le décor
d’un drame adapté du roman de Walter Scott, Le Château de Kenilworth. Les
costumes « troubadour » sont même parfois portés dans la vie quotidienne. Les
jeunes France adoptent une tenue Moyen Âge, gilets en forme de pourpoint et
cheveux longs. Ivres de grandeur et de démesure, ils pensent ainsi retrouver un
sens à une existence menacée par la vacuité et l’ennui. Théophile Gautier, saisi
de ces langueurs nostalgiques, dresse le portrait d’un personnage très répandu
dans les années 1830 : « l’homme Moyen Âge. » Elias Wildmanstadis vit au
e eXIX siècle avec une âme du XV siècle et se console en sculptant de petites
cathédrales de liège et en peignant des miniatures à la manière gothique. Ces
jeux dérisoires, ces passe-temps futiles, reflets d’un désœuvrement profond,

plusieurs romans qui placent le cadre de leur intrigue au Moyen Âge, Clotilde de Lusignan ou le beau
Juif et Le Centenaire ou les deux Behringeld, publiés en 1822, sont ceux qui connurent le plus de
succès.
29 « La première cour était tendue de tapisseries et garnie d’échafaudages recouverts de draps et
d’étoffes ; le milieu, tout sablé, offrait un vaste espace pour les tournois ; la seconde cour, qui
menait aux appartements du roi de Chypre, contenait une table immense formant un grand cercle
extrêmement élevé ; le centre de cette table présentait, par son vide, une arène, où l’on voyait
différentes machines, préparation des décors du festin ; les bancs tout à l’entour, ornés d’une
feuillée, étaient garnis de coussins de pourpre. », Clotilde de Lusignan ou le beau Juif, tome III,
chapitre 19. 1822. L’abondance des expansions nominales, le caractère complexe des phrases,
souvent enchâssées, renvoie à l’élaboration du décor et à la sophistication de l’ensemble.
14 seraient-ils les seuls oripeaux qu’agiteraient les romantiques pour se fondre dans
le tourbillon d’un passé autrement muet ? Il le semblerait. Ainsi, au lieu d’être
une substance puisant son sens historique intrinsèquement, le Moyen Âge
devient un « vernis », « une écorce » servant à recouvrir la modernité pour lui
donner plus de consistance. Par conséquent, il fait l’objet d’un tel plasticisme
qu’il ne peut être saisi dans sa complétude.
Néanmoins, même si ce Moyen Âge de pacotille est cultivé, les premières
études sérieuses apparaissent autour des décennies 1820-1840. À la fin de la
Restauration et sous la Monarchie de Juillet, trois historiens proposent une
vision surplombante et rationnelle du passé. De 1828 à 1830, Guizot dispense
des cours d’Histoire à un jeune public d’universitaires. Il les publie et les
rassemble dans La Civilisation française depuis la chute de l’Empire romain et dans
l’Histoire de la civilisation en Europe. Il chapeaute l’important répertoire d’Augustin
Thierry, intitulé Recueil des Monuments inédits de l’histoire du tiers état et publié en
1837. Fauriel s’attache à un aspect plus circonscrit du Moyen Âge en dévoilant
la vie sociale, morale et intellectuelle de cette époque. En 1831 et en 1832, il
mène une étude sur l’Histoire de la poésie provençale, amorçant ainsi les
premières études littéraires médiévales. Comme Guizot, ses recherches sont
d’autant plus importantes, qu’elles se répandent dans le milieu universitaire. En
1833, entouré d’un public jeune et plein d’enthousiasme, il commence son
cours sur Dante et y examine avec précision et méthode la vie du poète,
l’histoire contemporaine de Florence et l’état de la langue et de la poésie
italiennes du Moyen Âge. Enfin, il conclut son travail en 1834 par une
introduction sur la formation des langues européennes en général et de l’italien
en particulier. Outre leur historicité, ces études actualisent pour la première fois
le Moyen Âge qui n’est plus enfoui dans une épaisse fantasmagorie, mais
questionne l’homme moderne sur son idéologie politique. Dans Du
Gouvernement de la France, Guizot rappelle que la dualité entre un « peuple
30. En 1820, Augustin vainqueur et un peuple vaincu » date de treize siècles
Thierry trouve au cœur de la polémique entre les Francs et les Gaulois un
arsenal d’armes nouvelles contre le gouvernement. Le Second Empire se place
dans une continuité avec cette réflexion doctrinale. Il est également tributaire de
l’approfondissement de l’archivistique et de l’archéologie effectué sous la
Monarchie de Juillet. Trois revues médiévistes existent alors déjà : la Bibliothèque
de l’École des Chartes créée en 1835, la Revue française de numismatique fondée en
1836 et la Revue archéologique parue pour la première fois en 1844. Dans
l’ensemble, la connaissance des anciens documents est déjà bien étendue entre
1830 et 1848. Mais surtout, le Moyen Âge commence à être vulgarisé par le
biais de l’enseignement.
Vers la fin de 1838, M Gabriel, préfet, demande au Ministre de l’Instruction
publique l’aide d’un élève de l’École des Chartes pour mettre de l’ordre dans les
archives relatives à ce passé. Les moines bénédictins de la Congrégation de
Saint Maur publient une étude assez approfondie de la littérature française
médiévale et instruisent le jeune public catholique. Si quelques ouvrages

30 e Guizot cité par Camille Jullian dans Extraits des historiens français du XIX siècle, 1908, p. 684.
15 contribuent à diffuser davantage la connaissance du Moyen Âge, ils ne
31l’abordent pas encore de façon méthodique et systématique . Ainsi, la décennie
1830 éloigne le spectre de la période médiévale et tente de prendre une certaine
distance objective pour mieux conjurer son inquiétante étrangeté ; pourtant ces
travaux émiettés ne confèrent aucune unité à ce passé vieux de plusieurs siècles.
Ses membres épars ne sont pas rassemblés, et il parcourt les siècles
romantiques, grandi par les mystères qui l’enveloppent. Dans le tome premier
de L’Histoire de la civilisation en France, Guizot précise que l’investigation
médiévale est « encore toute autre chose que matière à science. »
L’originalité du Second Empire n’est donc pas de ressusciter ce passé
lointain : cette entreprise a été ébauchée, on l’a vu, quelques décennies plus tôt.
Sa nouveauté absolue réside dans la légitimation du Moyen Âge au sein de
l’histoire universelle. Prenant ses distances par rapport au Siècle des Lumières
qui a conspué ces siècles vénérables et qui n’a laissé « qu’un héritage de
32désolation et de scandale », les décennies 1850-1870 réparent cette œuvre
destructrice, en recueillant avec un respect, semblable à celui qu’on porte au
sacré, les ruines de ce vieux monde couvertes par les préjugés historiques qui se
esont succédé depuis le XVIII siècle. Le Second Empire accomplit ainsi la lente,
mais puissante germination du Moyen Âge dans sa complétude. Se détachant
du subjectivisme à l’œuvre au cours des années romantiques, il le restaure dans
un élan rationaliste qui le préserve de certaines déformations idéologiques. À
l’aube de la décennie 1850, l’effondrement et le fiasco de la République
désenchantent les esprits et les conduisent à oublier les chimères cultivées par le
romantisme pour tendre vers une saisie plus scientifique et plus objective du
passé. Cette quête effrénée de la vérité s’accompagne d’une certaine ferveur qui
écarte les dangers d’un pragmatisme aride. En outre, sous Napoléon III, la
période médiévale devient presque palpable à travers les nombreuses fouilles et
restaurations qu’elle appelle. Si le Musée de Cluny rassemble à partir du 24
juillet 1843 quelques productions des arts et des industries du Moyen Âge, ce
n’est que dix ans plus tard environ, que ce passé nébuleux et insaisissable prend
consistance et acquiert une matérialité qui l’extirpe des utopies et des chimères
33sentimentales et plastiques pour le précipiter dans la sphère de la réalité .
L’Homme doit se repaître de son passé national et lui redonner forme s’il désire
se construire et poursuivre la longue et difficile route du progrès universel de la
civilisation.

31 Seules les Chansons épiques et les Chroniques historiques sont rassemblées et publiées à des milliers
d’exemplaires.
32 Collin de Plancy, Légendes du Moyen Âge, Paris, H. Plon 1863.
33 En l’espace de dix ans, le Musée de Cluny s’enrichit de neuf cents nouvelles pièces appartenant
à la période médiévale. On passe ainsi d’une belle collection de pièces livrée à l’admiration de
quelques amateurs à un véritable musée municipal. Mérimée rappelle dans ses Mélanges historiques et
littéraires cette multiplication des objets se rapportant au Moyen Âge. « L’hôtel de Cluny », Paris,
Michel Lévy frères, 1868, p. 231.
16 L’originalité de l’interprétation du Moyen Âge sous le Second
Empire ou la réception rationaliste de la période médiévale
L’intérêt d’une étude sur la réception du Moyen Âge sous le Second Empire
se fonde sur trois raisons essentielles. Tout d’abord, jamais auparavant les
investigations sur cette période ne s’étaient autant développées, même au cours
34de l’ère romantique. Ensuite, aucune analyse globale n’a été menée jusqu’à
présent sur la représentation de la période médiévale sous Napoléon III. La
critique glisse souvent de la vision romantique à l’interprétation décadente en
négligeant près de trente ans d’historiographie, d’histoire littéraire et d’histoire
des idées. Les entretiens que nous avons menés au cours de ce travail avec des
médiévistes confirmés révèlent à quel point le Second Empire reste encore
attaché à un éclectisme et à un culte formel qui le rendent incapable de revenir à
l’essence du passé. Il nous a paru important d’essayer de mettre un terme à cette
eillégitimité qui laisse dans l’ombre un grand pan de l’histoire du XIX siècle.
35Enfin, comme le déclare Larousse, « l’histoire n’est pas un objet immuable » et
chaque époque a sa propre image du Moyen Âge : les décennies 1850-1870
n’échappent pas à cette règle et reflètent le passé de façon absolument inédite.
Du fragment à l’histoire générale
Sous Napoléon III, il convient pour mieux comprendre le présent de revenir
36de façon complète et multiple à la période médiévale. Le Moyen Âge est
scruté dans son aspect historique, politique, littéraire, économique, social,
philosophique, et accède ainsi à une universalité dans la pensée française. Sous
ele Second Empire, il ne constitue plus, comme au début du XIX siècle, une
chimère ou une fantaisie, issue de l’imagination capricieuse de quelques
amateurs à la recherche d’étrangeté, il devient un objet d’investigation
nécessaire à la construction de l’identité moderne et à l’élaboration de la
conscience nationale. Il ne se résume plus à une collection d’objets incongrus et
bizarres qui parlent aux sens enivrés par la singularité et qui colorent d’une
touche pittoresque un monde terni par l’ennui et l’oisiveté, mais il devient le
ferment de l’Histoire. Esquiver ces dix siècles équivaudrait dès lors à nier une
continuité dans la marche de la civilisation et à reconnaître implicitement une
« mort » provisoire de l’humanité. Or, cette hypothèse suscite une angoisse si
profonde sous Napoléon III qu’elle ne peut être assumée. D’une part, la

34 Deux ouvrages seulement en France évoquent la réception du Moyen Âge entre 1850 et 1870 ;
ils ne présentent toutefois qu’un aspect fort circonscrit du sujet. Robert Morrissey publie
L’Empereur à la Barbe fleurie, Charlemagne dans la mythologie et l’histoire de France et Charles Ridoux fait
paraître une Évolution des études médiévales de 1860 à 1914.
35 Pierre Larousse, Dictionnaire universel, article « Histoire », 1866, p. 300.
36 Paul Lacroix souligne cette originalité et rappelle comment avant 1850, les études sur le Moyen
Âge sont partielles et discontinues. Il compare le travail des historiens d’avant à un voyage vers
des terres inconnues. « Nous considérons le Moyen Âge et la Renaissance, comme deux
admirables pays peu connus et si mal décrits, dont une foule de touristes parcourent seulement les
bords et que peu de voyageurs instruits et intrépides s’aventurent à visiter en détail.» Le travail des
e ehistoriens des XVII et XVII siècles paraît ainsi le fait d’amateurs.
17 finitude de l’homme effraie, d’autre part, cette rupture historique, si elle était
confortée par la philosophie officielle de l’Histoire, apporterait un contrepoint
inquiétant à l’enchaînement logique des faits, en accord avec l’esprit scientifique
de l’époque. Le Moyen Âge qui fait ainsi miroiter à la société industrielle,
l’espoir d’une cohérence historique et d’une unité de l’humanité doit être sondé
en profondeur. De l’expression la plus triviale de l’existence au mysticisme le
plus ténébreux, il acquiert dans la critique de ces temps-là une épaisseur et une
consistance jusque-là totalement inconnues. Les ouvrages rapportant les
traditions religieuses et laïques de ce passé abondent alors en France, car ils
répondent à d’importants enjeux politiques et forment un creuset de repères
pour la société du Second Empire. Pour ne citer que deux exemples, Amédée
de Ponthieu dresse une classification aussi nette qu’approfondie des fêtes
légendaires ; la Classe des Lettres et des sciences morales et politiques de
l’Académie royale s’interroge sur « les tendances politiques et sociales des
ehérésies depuis l’origine du christianisme jusqu’au XVI siècle. »
De la ruine au système
Pour l’historien et l’archéologue, le Moyen Âge acquiert une profondeur et
se détache des stéréotypes esthétiques qui l’avaient dénaturé au cours des
décennies précédentes. Il ne représente plus « une richesse » incongrue ou un
phénomène de mode qui peuple les demeures bourgeoises et les collections
privées, mais gagne progressivement les sociétés savantes qui le répertorient et
le classent. L’investigation du Second Empire le fait passer du statut de
37« fragment » à celui de « système. » Ainsi, il se rationalise et se matérialise.
L’abondance des études archéologiques et historiographiques est caractéristique
de ce mouvement d’ensemble. La Société archéologique de France mène une
vaste enquête sur les fragments d’objets, sarcophages en marbre et vestiges
eantérieurs au XI siècle. Elle blâme les archéologues des temps passés d’avoir
négligé et méprisé la grandeur de « ces siècles si poétiques, si catholiques et si
grands.» En 1854, le Ministre de l’Intérieur prescrit l’inventaire uniforme des
archives des départements français et exprime pour la première fois la volonté
de mettre un terme à l’émiettement des études régionales. Les sciences
auxiliaires de l’Histoire, archéologie, géographie, épigraphie et numismatique, se
développent à un tel point qu’elles rendent ce passé palpable et réifié. Sous
l’impulsion nationale et le progrès historique, le Moyen Âge sort de l’opacité du
brouillard et accède à une complétude et une valeur fondatrice absolument
originales.

37 e Plusieurs archéologues déplorent à la fin de la seconde moitié du XIX siècle l’émiettement des
vestiges du Moyen Âge qui s’offrent comme une curiosité esthétique et non comme des
monuments dignes d’intérêt historique : « Des parcs semés de fragments lapidaires, de ruines
aménagées apparurent un peu partout. » Les lieux de mémoire. La Nation II. Pierre Nora.
18 La vulgarisation du Moyen Âge
À côté de ce gigantesque chantier percé par les historiens et les
archéologues, les esthètes et les antiquaires font naître des Sociétés pour la
propagation des œuvres d’art médiévales favorisant ainsi leur diffusion. Le
développement de la publicité et la masse des souscripteurs offrent la possibilité
de porter à la connaissance d’un public beaucoup plus large qu’auparavant les
38productions médiévales . Vulgarisé dans les écoles, primaires, secondaires et
dans les Universités, il s’impose partout. Seuls quelques livres scolaires le
négligent où le réduisent à une peau de chagrin comme La France, livre de lecture
39courante , publié par Eugène Manuel et E.L Alvarès. Dans cette étude rapide de
la France médiévale, les auteurs passent insensiblement des guerres entre
l’Angleterre et la France à l’édification des premières églises gothiques. Du
reste, au lieu de proposer une vision générale des institutions et des événements
militaires survenus au cours du Moyen Âge, ils choisissent une démarche
géographique, prompte à l’émiettement. Mais, dans l’ensemble, l’enseignement
de la période occupe une place honorable dans les savoirs dispensés aux élèves
et en particulier aux aspirants au baccalauréat de sciences. Sur les quarante et un
chapitres réservés à l’histoire de France, pas moins de vingt-trois sont consacrés
40à la période médiévale , répartie en trois tranches : la première va de la
destruction de l’Empire d’Occident jusqu’à Charlemagne, soit de 476 à 768, la
seconde de Charlemagne jusqu’aux croisades (768-1096), la troisième
commence avec les croisades et s’achève avec le récit de la prise de
Constantinople par les Turcs. Les événements reçoivent un éclairage inégal.
Alors que la vie de Jeanne d’Arc et ses actions sont réduites à une portion
congrue, le règne de Charlemagne est développé sur plusieurs chapitres, et
semble inaugurer le rayonnement de la France. De façon plus générale, le
Moyen Âge est considéré comme une période absolument originale à cause de
la multiplicité de ses royaumes qui entraîne une forte disparité des mœurs, des
lois et des coutumes. Cette diversité affleure parfois tellement qu’elle conduit à
une vision fragmentaire et incohérente du passé. Les élèves du Second Empire
se perdent dans les méandres politiques et sociaux d’une époque lointaine et
étrangère à leur vécu. Pour conjurer cette atomisation du savoir historique, les
Instructions publiques se font plus précises à partir de 1865 et condamnent la
démarche chronologique qui place sur le même plan des Rois et des Empereurs
au règne distinct. « Qu’importent les fils de Clovis, ces Fainéants qui n’ont eu
d’autre rôle que d’usurper l’autorité et le pouvoir paternels ! Qu’importe Louis
XI, roi obscur qui a confondu tyrannie et puissance ! » Pour l’Inspecteur de

38 Parmi les entreprises qui contribuèrent le plus à développer les répertoires et les catalogues, la
Société d’Arundel décide, à partir de 1849, de se charger des publications et des reproductions du
roman et du gothique. Toute personne payant annuellement 26,25 francs est membre
souscripteur de la société. Toute personne versant 262,50 francs devient membre à vie.
39 Cet ouvrage est un support usuel pour les jeunes élèves de l’école primaire et fait l’objet de
nombreuses publications sous le Second Empire. Toutes les remarques que nous faisons à son
sujet proviennent de l’édition de 1854.
40 Cette observation est faite à partir du Nouveau mémento des aspirants au baccalauréat ès sciences établi
et rédigé par J. Langlebert et E. Catalan.
19 l’Instruction publique, Eugène Rendu, porte-parole d’une histoire sélective et
chantre de l’enseignement de l’histoire médiévale entre 1850 et 1860, la
narration du passé ne doit pas se borner à un résumé insipide où se mêlent avec
anarchie les faits essentiels et les événements secondaires sans poids dans
l’histoire universelle. Seul mérite d’être retenu ce qui consolide l’acquisition
d’une morale individuelle et collective. Dans cette perspective arbitraire, seuls
quelques hommes « médiévaux » ont droit de cité :
« Avec quel intérêt vos élèves verront Clovis poser les fondements de la Monarchie,
en faisant la France catholique : Charlemagne, relevant cette vieille et puissante
formule du pouvoir souverain qu’on appelle l’Empire, arrêtant les Invasions et
consolidant le sol sous les pas de l’Europe dont il partage le gouvernement avec le
chef spirituel de la Chrétienté ; Louis IX, faisant asseoir avec lui, la justice sur le
trône, et présentant au monde l’idéal de la sainteté unie à l’héroïsme ; Jeanne d’Arc
41accomplissant au nom du Ciel, le miracle de notre délivrance. […] »
Ceux qui ont façonné le Moyen Âge sont ceux qui ont contribué aux
idéologies et aux acquisitions politiques et institutionnelles de ce passé et
participé au progrès social et moral de l’humanité. En dépit des fantasmes
positivistes et rationalistes, la représentation de la période médiévale comporte
une subjectivité certaine puisqu’elle est guidée par des choix doctrinaux et
nationalistes. Le Moyen Âge retrouve un éclat nouveau et devient même le
berceau historique des idées françaises. Vaïsse-Cibiel, membre de l’Académie
des Sciences et des Belles-Lettres de Toulouse, rappelle le long et brillant passé
universitaire de la France. Les étudiants de la Sorbonne baignaient, au cours des
e e 42XIV et XV siècles dans un mouvement florissant d’idées nouvelles. Débridé
des chaînes scolastiques, l’esprit s’envolait vers de sublimes nuées et découvrait
les terres vierges de la connaissance scientifique. Les élèves du secondaire
apprenaient, pour la première fois, les théories mathématiques et physiques
héritées du Moyen Âge. On y affirme que l’algèbre est inventée par Léonard
Fibonacci et que Bernard de Pistoie de l’ordre des frères prêcheurs, écrit des
traités d’arithmétique et de géométrie fort importants : l’Abacus et l’Algorisme
notamment. À côté des mathématiques médiévales, l’astronomie fait également
l’objet d’une certaine reconnaissance. Cet intérêt pour les sciences médiévales se
laisse aisément comprendre : dans une société obsédée par les progrès, il
devient nécessaire de revenir à leur origine et de donner l’image glorieuse d’une
nation pour laquelle, les sciences relèvent d’une longue tradition.
La représentation du Moyen Âge retrouve un éclat inespéré. Elle n’est plus
ce corps démembré par le cours irréversible et meurtrier du temps, comme le
pensaient le siècle classique et celui des Lumières. Le passé n’est plus associé à
une vision sombre et macabre rappelant à l’homme sa finitude. De façon

41 Conférences de la Sorbonne, séance du 17 septembre 1867. Pédagogie générée par M. Eugène Rendu,
Inspecteur général de l’Instruction publique, Membre du Comité Impérial des travaux historiques
et des Sociétés savantes, Correspondant de l’Académie des sciences de Turin, Membre général du
Conseil général de Seine-et-Oise, 1868.
42 L’Ancienne Université de Toulouse, Étude d’Histoire locale de M. Émile Vaïsse-Cibiel réhabilite les
sciences médiévales.
20 absolument originale, il s’insère brillamment dans l’histoire moderne qu’il
explique et justifie. Sa dimension « historique » et « politique » est reconnue.
Pourtant, en dépit de cette extrême valorisation, certains de ses aspects culturels
restent occultés. Ainsi en est-il de la littérature. Malgré une puissante volonté de
réformer l’enseignement de la langue, les œuvres médiévales n’échappent pas au
préjugé de la souillure et de la barbarie qui leur a été tellement préjudiciable au
cours des périodes précédentes. Quelques critiques tentent d’extirper la langue
médiévale du voile d’ignorance qui la recouvre encore. Veuillot condamne par
exemple avec véhémence la virginité de la langue païenne et s’insurge contre « la
43prétendue barbarie de la langue chrétienne . » De même, Fauriel se livre à une
étude précise de la vie et des œuvres de Dante et montre que les premiers
poètes en langue vulgaire sont d’origine provençale. Dès 1162, les troubadours
du Midi de la France commencent à fréquenter les cours d’Italie puis celles
d’Allemagne, sans interruption jusque vers 1265. La langue provençale,
originaire de France gagne progressivement l’ensemble de l’Europe occidentale.
Mais l’étude de la littérature médiévale française reste assez lacunaire. Au
programme des lycées, l’histoire littéraire commence avec Bossuet. Les
aspirants au baccalauréat de sciences passent insensiblement de Virgile à
Fénelon, sans se pencher un seul instant sur les écrivains du Moyen Âge. Ce
silence est loin d’être neutre. Il importe encore, alors, de restaurer la langue
française comme le joyau régulier de la culture et non comme une pierre
« baroque » aux âpres contours. L’évolution historique de la langue romane et
sa répartition en dialectes parfois très différents empêchent de la saisir
uniformément. Sa forte charge symbolique et allégorique l’enrichit d’une
polysémie encore inintelligible au Second Empire, épris d’univocité et de
transparence. Enfin, la philologie ne parvient pas encore à élaborer la synthèse
des différents manuscrits extirpés des bibliothèques communales et
départementales. Quelques entreprises sporadiques commencent toutefois à
être menées. Fauriel s’intéresse à la grammaire médiévale et Fortoul décrète
l’enseignement de la grammaire comparée dans les classes supérieures des
lycées. Ce programme amène les jeunes élèves à comprendre comment le
français moderne est issu de l’ancien français, à la fois sur le plan sémantique et
morphologique. Par ailleurs, la bibliothèque d’éducation et de récréation
chapeaute la publication d’analyses destinées à un jeune public et concernant les
origines de la langue française. Auguste Brachet en est l’un des principaux
initiateurs dans La Grammaire historique de la langue française. Il dresse un
historique complet, des origines du français et identifie quatre dialectes
principaux : le normand, le picard, le bourguignon et le français. Il affirme que
la langue vulgaire se substitue pour toujours au latin que le peuple ne
ecomprenait plus à partir du IX siècle. Tandis que le latin est de plus en plus

43 Veuillot trouve la langue française du Moyen Âge « autrement belle, mais non moins belle que
la langue des païens. C’est la cathédrale gothique en présence du temple grec. Au-dedans, Dieu y
réside ; au dehors, elle a sa beauté spéciale, distincte de tout ce que l’on connaissait auparavant. »,
Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires (1842-1856), « Réforme de l’enseignement
classique », 1861, pp. 13-14.
21 edélaissé par les hautes classes, la littérature poétique française s’épanouit du XI
eau XIII siècle et s’exporte en Allemagne, en Italie et en Espagne. Son étude,
technique et précise, se répand auprès des écoliers et devient officielle. Il est
surtout l’un des premiers auteurs à refuser les théories fantaisistes qui président
à l’origine d’un mot et à faire de l’étymologie une science. L’enseignement de la
philosophie scolastique est également éludé. Dans Le Manuel d’histoire universelle,
publié en 1856, Chambeau évoque de façon péjorative, « les chimères de la
philosophie médiévale. » Dans la préface de son ouvrage, seuls saint Thomas
d’Aquin et Bonaventure sont cités rapidement sans que l’étude de leur œuvre ne
soit dans les programmes officiels du Secondaire, ni dans ceux de l’Agrégation.
Des Michels, Recteur à l’Académie d’Aix, néglige la scolastique, car elle entraîne
des controverses stériles sans créer d’idées et de concepts originaux. Alliée de la
théologie, la philosophie médiévale ne peut rayonner à l’heure où les certitudes
scientifiques guident les esprits. Certains membres du clergé comme Pie IX
e dénoncent même la subversion contenue dans la théologie du XIII siècle. Les
approches historiques, archéologiques, linguistiques, littéraires et
philosophiques se superposent donc et conduisent à une pluralité des représentations.
Grossissant à l’extrême certains aspects du Moyen Âge, en éludant d’autres, le
Second Empire ne parvient pas a priori à converger vers une certaine unité, pour
deux raisons notamment : l’étendue de la période médiévale et les fluctuations
caractérisant les décennies 1850-1870. Quelle idée directrice trouver dans un
millénaire d’Histoire ? Quelle règle commune poser entre les invasions barbares
et la politique de Charlemagne ? Tout se passe paradoxalement, comme si le
Moyen Âge s’évaporait et s’échappait au fur et à mesure qu’on tentait de
l’approcher de plus près. Le Second Empire n’offre pas une plus grande
homogénéité. Les échecs successifs de Napoléon III, l’essor de la pensée
socialiste et républicaine ainsi que la détérioration des rapports entre l’État et le
Clergé infléchissent considérablement l’orientation du Régime pendant les vingt
années de son existence.
En dépit de cette variété des représentations et de cette disparité des
démarches, faudrait-il renoncer pour autant à rechercher un fil conducteur, une
cohérence, une unité perceptible dans le corpus ? Cette question en amène
naturellement une autre. Pourquoi ce culte fervent pour le Moyen Âge ?
Pourquoi, pour la première fois, les intérêts les plus divers convergent-ils alors
vers cette période jadis fustigée ? L’étude de l’idéologie et de l’imaginaire du
Second Empire ne serait-elle pas plus favorable pour retrouver une loi unique
et universelle dans la réception de ce passé plutôt que l’exploration des
contenus et des méthodes historiques des décennies 1850-1870 ? Un lien
« souterrain » transcendant ce morcellement de la réception ne pourrait-il pas
être mis à jour ?
eLe réflexe du critique du XX siècle est d’opposer ces deux moments
historiques sur le plan scientifique, social et linguistique. Pourtant ne s’agirait-il
pas là d’un préjugé de plus qu’il faudrait démonter ? Si le Moyen Âge n’était que
le repoussoir du Second Empire, alors cette étude perdrait tout son sens. Cette
représentation du Moyen Âge sous Napoléon III serait équivalente au regard
eéminemment négatif déjà porté par le XVIII siècle. Le Moyen Âge, ballotté par
22 des visions différentes, se viderait de toute historicité pour devenir un simple
prétexte destiné à forger des idéologies passagères : tantôt repoussoir, tantôt
modèle il n’aurait aucune spécificité culturelle propre. Or, l’intérêt des
décennies 1850-1870 pour cette période réside justement dans les liens
ambivalents qu’elles entretiennent avec elle. Là encore, tout parallèle semble
interdit entre le positivisme comtien et les croyances spirituelles et magiques
médiévales. Aucun lien n’unit non plus l’efflorescence des utopies socialistes et
le système féodal.
Pourtant, au-delà des apparences, une multitude de rapports implicites
surgissent entre le Moyen Âge et le Second Empire ; si l’on plonge réellement
dans les mythes progressistes, unitaires, nationalistes, fabriqués de toutes pièces
sous Napoléon III, le système des idées y apparaît comme un moule vide, une
structure ouverte, prête à être occupée ; ne serait-ce pas justement ce moule que
le Moyen Âge viendrait remplir de ses caractéristiques propres ? Il semblerait,
en effet, que la représentation de l’ère médiévale repose plus sur
l’investissement de fantasmes collectifs que sur une vision objective de ce passé
dans la mesure où l’imaginaire des décennies 1850-1870 privilégie certains
moments, tout en éludant des aspects marquants des siècles antérieurs.
Cependant, cet intérêt pour le Moyen Âge, lié au premier abord, aux progrès de
l’archéologie, de l’historiographie et de la critique reste surprenant. Au cours
d’une période qui élève le progrès au rang de mythe, et se tourne délibérément
vers l’avenir, on explique difficilement ce retour vers le passé, à moins de le
considérer comme un point de départ perfectible. Ce mouvement rétrograde
illustre une réaction à l’accélération de l’histoire et une recherche de stabilité. À
44l’heure où « tout va si vite », il devient nécessaire d’ériger certains repères
historiques, d’autant plus solides et nécessaires qu’ils cimentent l’imaginaire
collectif. Quel enjeu le Moyen Âge assume-t-il au moment où apparaît sur le sol
français un véritable vertige identitaire ? La période médiévale peut être alors
instaurée comme le commencement d’une vaste ère historique. On comprend
donc mieux pourquoi son étude est très souvent liée à une réflexion générale
sur l’origine amorcée à la fois en histoire et en physiologie. : En 1848, Renan,
dans L’Avenir de la science, cherche « à faire l’embryologie de l’esprit humain.»
Guizot et Augustin Thierry font débuter la construction de la France au Moyen
Âge. Edgar Quinet écrit, en 1857, un ouvrage intitulé L’Origine des Dieux. Cinq
ans plus tard, Littré rédige un essai au titre révélateur : L’Origine des langues au
moment même où L’Origine des espèces de Darwin est traduit en français.
De toutes ces observations surgit une évidence qui guidera la méthode
adoptée dans cette étude : il serait risqué, stérile et artificiel d’envisager les
relations entre les deux périodes uniquement sous l’angle de la dichotomie, car
une telle approche les figerait dangereusement. Le Moyen Âge doit donc être
considéré comme un objet dans lequel se projettent les besoins imaginaires du
Second Empire.
Dans ce cas, le Moyen Âge est-il un objet neutre ou est-il modelé par les
désirs et les angoisses des décennies 50-70 ? Y a-t-il un simple transfert du

44 Renan, L’Avenir de la science, 1888.
23 Moyen Âge dans le contexte du Second Empire ou est-il transformé par le
prisme des idéologies de l’époque à laquelle il renaît ? La période médiévale
vient-elle seulement se greffer à un système idéologique extérieur ou
modifie-telle en profondeur le système dans lequel elle est transplantée ? L’interprétation
du Moyen Âge sous le Second Empire est-elle une synthèse des méthodes du
passé ou contient-elle déjà en germe l’avenir ?
Moyen Âge et Second Empire : deux périodes donc, on ne peut plus
éloignées et pourtant si proches ! La période médiévale reflète en partie le
Second Empire, un reflet dénué de représentations littéraires, mentales. Mais
cette approche objective, quoique fondée, est quelque peu réductrice. Retrempé
dans les sources vives des inspirations littéraires les plus variées, le Moyen Âge
devient le matériau que s’approprient les écrivains les plus différents.
Cependant, il ne constitue pas seulement une toile vierge tissée par des
individualités aux tempéraments différents. Dans l’élaboration même du Moyen
45Âge littéraire se dégagent certains « archétypes », c’est-à-dire certains
matériaux vivants et agissants dans l’imaginaire du Second Empire. Loin d’être
le miroir des années du règne de Napoléon III ou de figurer comme un objet
esthétique gratuit, la vision de ce lointain passé est celle d’un actant, d’un
« organisme vivant », d’une force qui agit en profondeur, pour modifier,
modeler, l’inconscient collectif des décennies 1850-1870 et transformer la
période dans laquelle il vient se fondre. Au-delà de ce rôle, ne contient-il pas les
prémisses de la pensée scientifique, épistémologique et littéraire des décennies
1870-1900 ?
Ces questionnements nous inviteront à ne pas réduire notre réflexion aux
seules bornes du Second Empire qui constitue le régime politique essentiel des
années 1850-1870 sans toutefois les contenir entièrement. Nous nous
référerons parfois à des mouvements de pensée antérieurs à cette époque qui la
fondent et la déterminent encore. Toute réduction d’une période historique à
un gouvernement ou à un groupe d’institutions nous paraît, en effet, artificielle
et dangereuse.

45 Ce terme emprunté à La Dialectique du moi et de l’inconscient de C. G Jung. désigne les images
originelles et primitives qui peuplent l’inconscient collectif.
24 PREMIÈRE PARTIE

LE MOYEN ÂGE,
MIROIR FIDÈLE DES NORMES
DU SECOND EMPIRE ? CHAPITRE I

Un Moyen Âge ou des Moyens Âges ?
« La tentative du Second Empire d’aborder le Moyen Âge d’un point de vue
unitaire se dessine à travers le choix de l’angle religieux et le transfert des
méthodes scientifiques dans le champ de l’histoire. » Entretien avec Jean-Philippe
Genet, le 14 janvier 2003. À cette époque, en effet, les représentations du Moyen
Âge foisonnent de toutes parts. Elles divergent dans leur démarche, leur forme
et leur essence.
1) Généralités
L’intérêt du Second Empire pour le Moyen Âge est grand puisque mille sept
46cents ouvrages environ connaissent à l’époque une importante diffusion. La
plupart d’entre eux sont historiques et brassent les mouvements politiques,
économiques, sociaux et philosophiques qui se sont répandus lors de la période
médiévale. Les manuels scolaires de l’époque consacrent également une large
part à ce passé national qu’ils présentent sous l’angle chronologique. Enfin, la
critique littéraire médiéviste se développe notablement et fait accéder à la
connaissance de nombreux manuscrits arrachés à l’oubli et au mépris des siècles
précédents. Au cœur de ces publications, le Moyen Âge n’est pas considéré
comme une période isolée de l’histoire universelle, mais s’intègre dans les temps
modernes tout en s’opposant à l’Antiquité. Les décennies 1850-1870 inaugurent
une investigation plurielle et rationnelle du passé. Seules 3% de publications
critiques recueillent les lambeaux du roman gothique et des œuvres de Walter
.Scott. Ainsi, le Moyen Âge est de moins en moins perçu comme une matière
prompte au développement de fictions ou de fables littéraires. Il acquiert une
dimension historique en accord avec les normes du Second Empire qui
privilégient une objectivité et une analyse extérieure et distanciée des faits. Si la
période médiévale intéresse le public dans son ensemble, elle reste encore

46 Ces références ont été rassemblées à l’aide du catalogue de la Bibliothèque nationale de France.
Nous avons recherché tous les ouvrages dont le titre comprenait le mot « Moyen Âge » et qui
avaient été rédigés entre 1850 et 1870. Pour rendre l’inventaire des références aussi exhaustif que
possible, nous avons consulté tous les articles du Dictionnaire du Moyen Âge publié sous la direction
de Claude Gauvrard, Alain de Libera et Michel Zink, en octobre 2002. partiellement évoquée puisque peu de publications seulement parcourent
l’intervalle allant de 395 à 1453. Les autres études se focalisent le plus souvent
sur une des étapes de ce passé. Les temps « barbares » constituent les siècles les
moins représentés dans l’ensemble du corpus. Nous analyserons au chapitre 2 les
e eraisons de ce désintérêt. Bien distinctement, les XII et XIII siècles suscitent un
véritable engouement, car ils accèdent à une meilleure connaissance historique
et répondent à l’idéologie et aux fantasmes d’une époque. À l’heure où se
développe le monde industriel et économique, la matière semble l’emporter sur
l’esprit. Les progrès déconcertent et entraînent une recherche effrénée de
e erepères profonds. La littérature du XII et du XIII siècle emporte
el’enthousiasme, car elle paraît plus familière que celle du XI siècle. Enfin, les
e eXIV et XV siècles connaissent certains développements étant considérés
comme les piliers de la modernité.
Le droit médiéval est faiblement étudié par rapport à la place prédominante
equ’il occupait au XVIII siècle notamment dans L’Esprit des Lois de
Montesquieu. Il ne représente que 2% des études générales sur le Moyen Âge et
7% des publications historiques. La société du Second Empire se penche
probablement fort peu sur des institutions juridiques en totale rupture avec son
propre système. La Révolution a creusé un écart incommensurable entre le
système féodal et l’esprit des lois contemporaines. Dans un entretien accordé au
Collège de France le 7 janvier 2003, Michel Zink signale ainsi : « Les décennies
50-70 s’intéressent moins aux actes juridiques pour des raisons pratiques
ecomme c’était le cas au XVIII siècle (pour lequel les lois médiévales formaient
une incontournable référence) que pour des raisons historiques, l’éveil d’une
curiosité par rapport au Moyen Âge. ».
Par ailleurs, l’économie médiévale suscite peu d’intérêt. 1% seulement des
publications s’y rapportent. Pourquoi le Second Empire qui se développe
commercialement et économiquement à travers la Révolution industrielle
néglige-t-il un thème qui le concerne de si près ? Cette omission s’explique
surtout par la faiblesse voire l’inexistence de l’histoire quantitative et statistique
qui n’apparaît que bien plus tard avec Bloch et Lefèbvre. D’autres « oublis » ne
peuvent manquer de nous frapper. Par exemple, de 1858 à 1865, les
productions autour de la vie sociale du Moyen Âge s’amenuisent. Seules 1% des
parutions évoquent la vie sociale et religieuse de la période médiévale. Celle-ci
produit un modèle perfectible, en totale rupture avec les idéaux du Second
Empire. Au moment où la pensée socialiste s’amplifie avec Proudhon, la
propriété féodale et la dépendance qu’elle impliquait ne peuvent qu’être écartées
de la conscience française.
Sur le plan géographique, les études régionales constituent 29% des études
sur le Moyen Âge français. Même si le Second Empire tend vers une certaine
universalité dans le traitement de la période médiévale, il s’attache aussi aux
particularismes locaux. La forte centralisation opérée par Napoléon III au début
de son règne peut expliquer cette orientation. Les Communes perdent leur
pouvoir d’élire un maire, celui-ci étant désigné par le pouvoir central (Article 75
de la Constitution de l’An VIII). Cet affaiblissement de leur rôle politique les
conduit à se retourner vers ce qui a constitué leur originalité. La crainte d’une
28 uniformisation des coutumes et des traditions amène les régions à rassembler
leur patrimoine culturel, archéologique, artistique et littéraire. Elles ne
souhaitent pas se fondre entièrement dans l’abstraction d’une nation qui ne
représente pour elles qu’un concept extérieur et inassimilable. Face à la menace
de centralisation, elles cultivent leur différence.
L’étude statistique de la réception du Moyen Âge dans les décennies
18501870 permet de poser un autre fait général. Le Moyen Âge européen intéresse
peu le Second Empire qui se tourne massivement vers le passé français. Seuls
6% des publications dressent un bilan général des nations européennes entre
395 et 1453. La volonté de construire une identité nationale explique en partie
cette indifférence au sort des autres nations. La France éprouve alors une
certaine vanité confortée par l’Empereur et, dans un élan narcissique et
égocentrique, néglige tout ce qui n’a pas un rapport avec son histoire propre.
Plusieurs critiques qui dressent le bilan du Second Empire, peu après sa chute,
soulignent cette autosuffisance qui entraîne une désaffection pour les autres
nations. En fait, même si Napoléon III proclame fréquemment sa volonté
pacificatrice, la France mène une politique assez agressive à l’égard des autres
États. On lui reproche notamment de faire triompher le principe de la guerre
pour asseoir plus fermement encore son despotisme :
« Il en avait besoin […] pour l’avantage qu’il pouvait tirer de grands armements, de
grandes alliances, de grandes victoires. Il en avait besoin pour pouvoir peser sur
nous de tout l’ascendant qu’il aurait acquis au-dehors par des campagnes heureuses.
Il en avait besoin pour pouvoir dominer de plus en plus la France par la Terreur de
ses armes, sans être obligé de les tourner directement contre elle et en essayant
encore une fois de la distraire de la servitude par ce qu’on est convenu d’appeler la
47gloire . »
Cette politique extérieure, loin de rasséréner l’opinion publique, l’exaspère.
L’impérialisme et l’esprit de conquête irritent un peuple qui aimerait se
recentrer sur son histoire personnelle. En effet, l’action conquérante menée par
l’Empereur laisse planer la peur d’un effacement de la Nation face à une
Europe impersonnelle broyant la diversité de ses états dans une uniformité
fatale à la culture et aux traditions particulières.
" La centralisation menace d’emmailloter toute l’Europe. [....] l’Europe - comme
l’araignée au milieu de sa toile, le monstre aux mille pattes, chemins de fer et
télégraphe, surveille tout son empire avec la plus grande facilité. Malheur aux
48pauvres insectes qui s’aventureront sur sa toile fatale ! "
Par conséquent, l’opinion publique française ne s’enorgueillit nullement des
actions militaires menées au cours du Moyen Âge dans le champ international
et préfère les enfouir dans l’oubli. Quelques États qui ont pourtant eu une
histoire commune avec la France dans le passé sont peu évoqués. Négligence
historique ou refoulement significatif ? Il importe de s’interroger sur cette

47 Charles Dunoyer, Le Second Empire et une nouvelle restauration, livre troisième, « L’Empire au
dehors », Londres, F. Tafery, 1864, p. 246.
48 Ibid.,
29 absence de représentativité. La Belgique, par exemple, intéresse peu
l’historiographe du Second Empire alors que son histoire est indissociablement
liée à celle de la Nation franque tout au long du Moyen Âge. Seules 1% des
études lui sont consacrées. La littérature wallonne constitue d’ailleurs une part
importante du patrimoine culturel français. Pourquoi n’est-elle dans ce cas
presque jamais mentionnée entre 1850 et 1870 ? La France la méconnaît encore
comme Nation, car la Belgique n’accède que fort tardivement à son
indépendance, le 4 octobre 1830. Comme le note Michel Zink, elle se
consacrera elle-même à la publication de ses œuvres médiévales et à la
eréhabilitation de son histoire vers la fin du XIX siècle lorsqu’elle cherchera à
consolider son identité nationale. Les pays nordiques sont également totalement
négligés, car la France ne connaîtra d’eux que les données rassemblées,
plusieurs décennies plus tard, par la culture allemande. De même, les études sur
le Moyen Âge byzantin sont presque inexistantes en dépit de l’évocation
sporadique des Croisades, car les recherches sur ce vaste domaine ne sont pas
eencore nées. Dans ses Extraits de l’Histoire française au XIX siècle, Camille Jullian
note déjà l’indigence des travaux accordés au Moyen Âge oriental.
Par ailleurs, l’Allemagne dont le sort a été attaché à celui de la France depuis
les invasions barbares jusqu’au règne de Louis XI reste très peu évoquée.
Beaucoup de Français réagissent violemment contre la politique de Napoléon
III à l’égard de l’Allemagne, lui reprochant de pratiquer une stratégie
extrêmement agressive contre cet état qui devrait conserver un pouvoir légitime
par son passé. Malardier montre notamment qu’au cours du Moyen Âge,
l’Allemagne occupait une place centrale au sein de l’Europe. Les deux premiers
Carolingiens étaient originaires de l’Austrasie. Sous les successeurs de
Charlemagne, le titre d’Empereur passe encore aux Allemands. Napoléon III
efface d’un trait cette histoire pour accéder à une suprématie au sein de
l’Europe. Les journaux rappellent également combien la guerre contre
l’Allemagne fut désapprouvée par « tous les hommes politiques et par la
49majorité de la France . » En dépit de ces constantes dans la représentation de la
période médiévale, il n’y a pas un Moyen Âge, mais des Moyens Âges. Par
ailleurs, l’intérêt porté à la période médiévale évolue entre 1850 et 1870.
2) Les raisons de l’engouement pour le Moyen Âge en 54 et de 57 à 60
Le premier mouvement rétrograde se situe vers 1853-1854 et s’explique
aisément. Le pouvoir de Napoléon III est en place depuis près de deux ans.
Après une vive réaction contre l’autoritarisme de l’Empereur, les mentalités
s’adoucissent quelque peu et la rancœur contre le chef du gouvernement
impérial s’affaiblit. La France commence à remonter vers le Moyen Âge pour y
trouver l’origine d’un pouvoir conquérant. Avec Napoléon III, une bouffée de
panache et d’aventure enflamme les imaginations. Le succès de la Guerre de
Crimée en 1854 remplit une vocation nationale en rappelant aux esprits les

49 Articles du Journal de Palerme, Napoléon III et la politique contemporaine, 1861, p. 93.
30 splendeurs passées d’un monde conquérant et guerrier et en consolidant
50l’orgueil patriotique . Napoléon III, qui mène des actions en Orient, est salué
comme un « Nouveau Charlemagne. » Après sa victoire contre la Russie, on
note sa volonté de devenir « l’Empereur, légitime successeur de Charlemagne,
51et d’aspirer à porter son manteau et la couronne de l’Empereur d’Occident . »
Parfois les historiens comparent cette politique belligérante à « la bouillante
52ardeur des Francs . » Le second pic, plus fort encore, correspond aux années
1857-1860 et s’éclaire par des raisons politiques, économiques et religieuses.
53Tout d’abord, ces quatre années marquent l’apogée militaire , économique,
politique du Second Empire. La France a le sentiment de rayonner sur les
autres états européens grâce à sa politique extérieure. 1859 est sans doute pour
elle l’année la plus glorieuse : les combats menés le 20 mai à Casteggio,
Montbello et Genestrello et la bataille de Solferino, le 24 juin, consacrent dans
l’opinion publique le prestige militaire de la Nation. Le danger représenté par
54l’Autriche semble écarté et le pays, fier de ses victoires , cherche dans sa
mémoire historique des éléments de consolidation. Les chroniqueurs du Second
Empire soulignent au-delà de ses conquêtes l’image glorieuse de la France face
aux autres nations européennes. L’Angleterre voue une véritable admiration à
Napoléon III auquel elle réserve un excellent accueil en 1854. Ailleurs,
55l’Empereur se livre à une guerre contre la Chine et la Cochinchine ainsi que
contre le Sénégal. S’appuyant sur des actions offensives, il affiche « une
56assurance » certaine. Cette confiance explique un retour sur soi et une
valorisation qui passe nécessairement par le rappel des faits héroïques du
Moyen Âge. Ensuite, l’essor du capitalisme et du matérialisme creuse un vide de
façon latente. La société du Second Empire est en quelque sorte, au cours de
cette courte période, un corps vigoureux à la recherche d’une « âme »
historique. Elle puise dans le passé, ce qui pourrait lui donner une intériorité et
une existence fondée sur des valeurs culturelles indépendantes des normes
marchandes et financières alors exaltées. Enfin, une autre raison peut justifier

50 L’appel que Napoléon III fit aux soldats français revenus de Crimée ne laisse aucun doute sur
l’orgueil patriotique qui embrase alors les cœurs : « Soldats, je vous ai rappelés quoique la guerre
ne soit pas terminée, parce qu’il est juste de remplacer à leur tour les régiments qui ont le plus
souffert. Chacun pourra aller prendre sa part de gloire […] », Discours adressé le 29 décembre
1855 cité dans Le Second Empire et une nouvelle restauration, Livre troisième. « L’empire du dehors »,
op. cit.,1864, p. 343. (Charles Dunoyer).
51 Pierre Malardier, Napoléon III ou le coup d’État européen, Londres, Librairie universelle, 1861, pp.
11-12.
52 Ibid., p. 90.
53 Plusieurs faits relatifs à la politique extérieure menée par la France soulignent la force militaire
du pays en 1860 tout particulièrement : une importante expédition a lieu en Syrie en 60-61 et une
expédition en Chine d’août à novembre. Par ailleurs en mars 1860, le Piémont cède Nice et la
Savoie à la France.
54 La défaite de l’Autriche en Italie est évoquée avec fierté : « La France vit donc s’éloigner de ses
frontières une Nation qui était pour elle une menace continuelle […]» Antonin Châtel, Napoléon
III et l’opposition, Bourgoin, imprimerie F. Moulin, 1870, p. 40.
55 En 1860, les flottes alliées s’emparent de Tien-Tsin et marchent sur Pékin.
56 Napoléon III emploie ce terme et conforte ainsi l’opinion publique dans une circulaire adressée
par M. Walewski, le 27 avril 1859 aux agents diplomatiques français.
31 l’engouement pour le Moyen Âge en 60. Les catholiques contestent de plus en
plus le pouvoir de Napoléon III et désapprouvent sa politique extérieure en
Italie. Réagissant à ces protestations, l’Empereur développe les associations et
les actions publiques. Le monde religieux se sent alors menacé par celui qui
proclame encore « que l’Église est […] une institution sociale et que comme
57telle elle doit rester en contact avec l’État » et craint d’être le témoin passif de
la laïcisation de la culture et de la politique. Dans Le Second Empire et la
Restauration, 1864, Charles Dunoyer dénonce ainsi l’altération et
l’instrumentalisation que Napoléon III fait subir à l’Église.
« Je réponds sans hésiter qu’il sert la religion comme il a servi le principe d’autorité ;
qu’il la sert en ne se préoccupant que de lui-même ; en l’associant et en la sacrifiant
tour à tour à ses propres vues ; en faisant d’elle tantôt sa complice tantôt sa victime ;
et qu’après avoir commencé par la corrompre il a fini par la trahir et par la livrer »
L’engouement pour le Moyen Âge en 60 s’explique également par la volonté
du clergé de retrouver la gloire et la légitimité qu’il avait acquises depuis le règne
de Charlemagne. Sous Napoléon III, l’Église sent son autorité politique et
sociale fortement ébranlée et condamne l’opportunisme ainsi que les
manipulations sournoises et intéressées de l’Empereur :
« Puisque, se dit Napoléon III, puisque le pape, et à sa suite le clergé français
refusent de me reconnaître en qualité d’empereur légitime successeur de
Charlemagne, successeur lui-même des Césars, sur lequel moi et tous les Napoléon,
nous voulons nous greffer, quoique l’arbre ait mille ans d’existence, afin de souder
l’époque moderne au Moyen Âge, afin de conserver les grandes traditions de
l’histoire, tâchons pour clore l’ère des révolutions de poser, sur l’humanité, la lourde
pierre des deux despotismes, sacerdotal et militaire, ou bien si nous ne pouvons
58accomplir ce noble projet anéantissons le pouvoir papal . »
En particulier, le clergé est en scission avec la politique napoléonienne
conduite en Italie. Il blâme l’Empereur de menacer le pouvoir suprême du pape
à Rome sous prétexte de défendre les intérêts de l’Italie contre la Prusse ; à ses
59yeux donc, « le véritable ennemi de l’Église et de Pie IX […] c’est Napoléon . »
La politique ambivalente de l’État par rapport à l’Église n’est pas la seule à
ébranler le pouvoir des catholiques qui se plaignent d’instigations déplorables
fomentées contre eux. Dans une image d’une certaine violence, Hippolyte
Castille souligne cet affaiblissement notant dans Napoléon III et le clergé
(1868) que « [...] le clergé comme un ballon percé d’une épingle tombe inerte
aplati sur le sol. » Le clergé qui ne cesse de ressentir l’usurpation de son pouvoir
se tourne avec nostalgie vers le modèle politique médiéval qui consacrait
l’alliance heureuse de l’État à l’Église. Il est d’autant plus fragilisé qu’il redoute
l’assaut des idées révolutionnaires et de la libre pensée qui risque de l’ébranler
encore davantage :

57 C-F-M. Rémusat, Saint Anselme de Cantorbéry. Tableau de la vie monastique et de la lutte du pouvoir
espirituel avec le pouvoir temporel au XI siècle. Paris, Didier, 1853, p. 109.
58 Pierre Malardier, Napoléon III ou le coup d’État européen, op. cit., 1853, p. 109.
59 Articles du Journal de Palerme, Napoléon III et la politique contemporaine, 1872, p. 41.
32 « L’abandon de ce devoir traditionnel vis-à-vis du Saint-Siège ne jetterait pas
seulement un trouble profond dans les consciences ; au simple point de vue
politique, il nous enlèverait pour ne plus le recouvrer, notre premier rang dans le
60monde. La vieille Nation des Francs n’est-elle pas l’aînée de la famille chrétienne »
Ce déséquilibre provoqué par l’essor des idées révolutionnaires explique
également le grand nombre de publications sur l’autorité pontificale au Moyen
Âge.
Le troisième pic, plus faible, en 1862 peut s’expliquer de façon similaire. À
côté de ces pics qui révèlent l’intérêt particulier porté au Moyen Âge sous le
Second Empire, on note aussi des périodes de creux.
3) Les raisons du désintérêt pour le Moyen Âge avant 1853 et après
1866
À l’aube du Second Empire, les études critiques sur le Moyen Âge sont fort
peu nombreuses. Avant l’accès de Napoléon III au pouvoir, les élections
donnent la majorité aux républicains. L’opinion française reste encore frappée
du sceau de la Révolution et redoute plus que tout un retour des idées
conservatrices et royalistes. Dans ce contexte politique général, le Moyen Âge
forme un repoussoir.
« Donc :
Ni le Moyen Âge, ni l’Empire romain ;
Ni César, ni Charlemagne, ni Napoléon ni les Bourbons
Mais la France de 1789, 1792, 1830, 1848
61La liberté non le despotisme . »
Le coup d’État du 2 décembre 1851 est vécu par les intellectuels comme un
acte sacrilège et criminel orienté contre le peuple. À l’espoir de la Révolution de
1848 succède la blessure de 1852. Pour une grande partie de la France, le pays
retourne alors à un chaos qui lui rappelle les actes sanglants des Seigneurs
contre leurs sujets au Moyen Âge. La prise de pouvoir de l’Empereur est
qualifiée de despotique et sonne comme un écho à l’autoritarisme abusif de la
monarchie absolue. Cette réminiscence douloureuse explique en grande partie
le discrédit subi par la période médiévale au commencement du Second
Empire. Toutefois, les nombreuses exécutions dont fut victime le peuple
auraient pu progressivement être oubliées ou du moins être estompées dans la
mémoire collective. De la sorte, le passé n’aurait plus été considéré comme un
gouffre dont il faudrait inlassablement s’éloigner. En fait, il n’en est rien. La
violence du régime de l’Empereur devient une agression brutale contre la liberté
et les droits acquis si âprement lors de la Révolution. Aux faits ponctuels qui
ont plongé la France dans un profond sentiment d’insécurité pendant le coup
d’État de 1851, succède une politique plus durable, mais non moins inquiétante.

60 E.X., Napoléon III devant les catholiques, Paris, E. Dentu, 1867, p. 8.
61 Pierre Malardier, Napoléon III ou le coup d’État européen, 1861, p. 38.
33 62Au début de son règne, Napoléon III lance une répression extrêmement
violente. Certains journaux républicains sont censurés et le 22 juillet 1853,
vingt-et-une personnes, arrêtées pour des causes diverses, sont poursuivies
comme émissaires de La Commune révolutionnaire. Ces opérations s’accompagnent
d’une très vive réaction du peuple ainsi que d’une vigoureuse résistance
républicaine. Il est alors naturel que la France qui voit dans la politique
autoritaire de l’Empereur un retour à l’Ancien Régime cherche à puiser une
force dans les idées semées par la Révolution et non dans celles répandues par
le Moyen Âge. Entre 1850 et 1852, ce dernier reste associé à un état arriéré de
l’histoire et des institutions, un état qui menace de se reproduire à nouveau avec
la répression de Napoléon III. Charles Dunoyer dresse un parallèle entre le
féodalisme des Rois de France et l’impérialisme de Napoléon III :
« Ainsi, voyons-nous que pendant toute la durée de la lutte que la royauté soutient
en France contre les grands vassaux, sa disposition constante et toujours croissante
a été beaucoup moins de servir les intérêts légitimes des classes qui étaient ses
auxiliaires, de reconnaître et d’assurer leurs droits, de les mettre à l’abri de ses
propres excès et des vexations de la noblesse comme concurrents, et de les engager
de plus en plus par l’appât du pouvoir, dans les voies de la servilité. Et c’est cette
tendance déplorable de la royauté française qui a décidé de l’esprit politique de notre
63Nation . »
Le monopole du pouvoir par Napoléon III demeure insupportable à une
grande partie de l’opinion publique. L’article premier qui précise que « le
Président de la République est nommé pour dix ans et concentre tous les
pouvoirs » est vivement condamné parce qu’il rappelle les anciens privilèges
monarchiques. L’article 17 qui prône que « le chef de l’État a le droit, par un
acte secret, de désigner au peuple le nom du citoyen qu’il recommande, dans
l’intérêt de la France », reste encore plus mal accueilli. Beaucoup, comme le
souligne Jacques Populus, y voient un retour au système médiéval de l’hérédité
qui plaçait au pouvoir les rois les plus insipides ou les tyrans les plus sanglants.
D’autres, moins critiques, considèrent les nouveaux titres nobiliaires accordés
par l’empereur à Fialin, Maupas, Morny, Montauban comme une usurpation
64semblable à celle « des descendants des croisés du Moyen Âge . »
La Révolution apporte un contrepoint plus solide au gouvernement de
l’Empereur que le modèle féodal. En effet, même si, comme nous le verrons
par la suite, les études historiques se détachent progressivement des stéréotypes
édifiés sur la féodalité, celle-ci évoque encore pour beaucoup un despotisme
aveugle. Au début du règne de Napoléon III, le Moyen Âge exaspère d’autant

62 La répression menée par Napoléon III traumatise la France. « On emprisonna et on déporta
sans bruit. Au nom de l’ordre, on bâillonna la pensée ; au nom de la liberté, on fit coup sur coup
des procès à la presse. », Émile Leclercq, Le Second Empire français. De la prison de Ham aux jardins de
Wilhemshoehe. Régime de l’ordre, Chapitre 5 « Inauguration du régime de l’ordre », op., cit, 1871, p. 33.
63 Ibid., pp. 78-79.
64 Émile Dehau, Napoléon III ou la honte nationale, chapitre VIII, « Décadence universelle », Paris,
Imprimerie de Vallée, 1871, p. 20.
34 plus qu’il est utilisé par l’État comme un modèle pour justifier l’autorité qu’il
impose au peuple :
« Ils disent que la nation, depuis plus de six siècles, et de nos jours comme autrefois
[…] sous l’ancien régime, sous celui de nos rois les plus absolus a été portée […] à
étendre de plus en plus les attributions de l’autorité, à lui donner toujours plus de
moyens de suffire aux exigences de l’ambition, et de la cupidité universelles. […]
Voilà par quels arguments on prétend justifier le despotisme qui pèse aujourd’hui en
65France . »
Au lendemain du coup d’État, la société française cherche ses marques et
souhaite prendre à tout jamais de la distance par rapport à son passé pour se
renouveler. La France tente de se reconstruire et « la Nation se prépare à une
66 :gestation nouvelle . » Une certaine lassitude a gagné les esprits le peuple voit
les efforts accomplis depuis la Révolution s’engloutir, broyés par l’impérialisme
et la violence du coup d’État de décembre 1851. On aspire alors à un
renouveau incompatible avec un retour et une glorification du passé. De plus, le
Moyen Âge renvoie à une dictature militaire puisqu’il rappelle la prééminence
des invasions barbares, de la chevalerie et des croisades. Vers 1850, les ordres
chevaleresques n’ont rien encore de raffiné et de subtil et révèlent, au contraire,
une force brute que l’on déploie avec violence et qui menace à tout instant de
faire sombrer l’humanité dans un innommable désordre. Le rejet de la
chevalerie et des armées « barbares » est d’autant plus fort qu’il s’ancre dans une
période où l’intronisation de Napoléon III s’est surtout opérée grâce au
déploiement d’une armée qui lui est entièrement dévouée :
67« L’armée devait être le grand instrument du complot . »
Dans les mémoires rédigés au moment des événements du 2 décembre,
l’armée napoléonienne est évoquée comme une armée « barbare » dont « les
soldats gorgés d’or et de vin commencèrent sans provocation une fusillade
68 69terrible . » L’Empereur lui-même apparaît comme un « chef des soldats »
plutôt que comme un homme d’État. La colère encore bouillonnante contre
son militarisme explique ainsi grandement le désaveu voire la haine orientée
contre le Moyen Âge.
Si avant 1852, la période médiévale est occultée de même à partir de 1866,
elle connaît un certain discrédit. La France accaparée par une conjoncture
politique et économique inquiétante se concentre sur ses fragilités présentes
pour tenter d’y remédier. Le triomphe de l’Exposition Universelle de 1867 ne
parvient pas à griser les Français bouleversés par des défaites militaires de plus
en plus cinglantes. Les fastes de la vie parisienne ne permettent plus d’écarter
les meurtrissures causées par de nombreuses pertes sur les champs de bataille.
La guerre du Mexique et les tensions diplomatiques avec la Prusse ont

65 Charles Dunoyer, Le Second Empire, introduction, 1864, p. 25.
66 Napoléon III et la politique secrète du Second Empire. Extrait de Mémoires secrets, 1868.
67 Histoire du Second Empire, 1871, p. 40.
68 Ibid., p. 61.
69 Pierre Malardier, Napoléon III ou le coup d’État européen, 1861, p. 7.
35 70terriblement affaibli la Nation . Le prestige du nom français est sérieusement
atteint et Napoléon III n’a pu démontrer, comme il le souhaitait, la supériorité
des races latines. Cet échec vécu comme une humiliation oblige la France à
admettre ses faiblesses. Elle accepte même de ne plus s’immiscer dans les
affaires intérieures de l’Allemagne pour se retourner sur elle-même et panser ses
propres blessures. Plus généralement, ses échecs extérieurs lui ont infligé de
nombreux sacrifices qu’elle ne veut plus revivre. Le sentiment d’insécurité
trouble les consciences et les conduit prioritairement à trouver « la certitude de
71la paix . »
À partir de 1866, la France mène donc une politique de survie et non une
politique de consolidation. L’investigation du passé national devient ainsi pour
72elle fort secondaire. Plus soucieuse de son avenir que de son passé, elle tente
de trouver de nouveaux fondements politiques et de nouvelles valeurs pour se
reconstruire et dans ces moments critiques, elle en vient à perdre la mémoire du
Moyen Âge.
Une autre raison liée cette fois aux événements intérieurs survenus entre 66
et 70 vient expliquer le discrédit rencontré par la période médiévale. À partir de
cette date, une opposition de plus en plus forte contre le régime autoritaire de
Napoléon III s’éveille et se répand : les exemplaires du Réveil et de la Marseillaise
commencent à s’arracher dans les kiosques. En 1869, les Républicains enlèvent
aux élections de 1869 plus de 30 sièges. Les voix de Gambetta, de Rochefort et
de Bancel s’élèvent de plus en plus impétueusement contre l’Empereur. Les
Républicains qui n’avaient cessé de contester le Régime ont toutefois rendu
leurs incriminations moins virulentes depuis 1853. Ils sont sortis « de la molle
73quiétude dans laquelle ils s’étaient endormis » pour ébranler l’autocratie de
74Napoléon III. Les idées polémiques de Thiers contre Napoléon III et son
régime prennent une vigueur nouvelle. L’Opposition apporte quelque temps
avant la mort du Second Empire un véritable contre-pouvoir. Elle souhaite se
tourner vers le futur et envelopper d’un linceul les idées traditionalistes et
conservatrices. Cette montée progressive des Républicains repose sur des idées
d’avant-garde en rupture totale avec une réhabilitation du passé national. En
effet, un souffle de jeunesse est attendu comme l’aube d’une promesse. Les
Français las des bourgeois, des agioteurs et des viveurs aspirent à une
régénérescence des autorités qui gouvernent le pays. Comme le note avec
vivacité Jacques Populus, le peuple désire entendre le grondement sourd de

70 Même les émules de Napoléon III reconnaissent l’échec cuisant de la France au Mexique et
s’attristent du « voile de deuil » qu’elle jette « au glorieux drapeau de Crimée », Eugène de
Mirecourt, Napoléon III, Paris, 1870.
71 Napoléon III et l’Europe, Paris, E. Dentu, 1867, p. 22.
72 Une inquiétude générale assombrit les esprits à la fin du Second Empire et atteint son
paroxysme après les événements de Sedan : « L’Avenir est très sombre ; notre horizon est gros
d’orage : on a entendu les premiers et sourds grondements de la foudre. Émile Leclercq, Le Second
Empire français. De la prison de Ham aux jardins de Wilhemshoehe. Régime de l’ordre, Épilogue, 1871, p.
193.
73 Émile Dehau, Napoléon III ou la honte nationale, chapitre 4, op. cit., 1871.
74 Le 18 mars 1867, Thiers remet en cause le principe démocratique qui régissait la France : « Je
n’ignore pas ce qu’il faut conclure d’un discours ministériel au corps législatif ».
36 forces vives qui ont « l’instinct naturel du bien, ce sentiment inné de la justice
qui souffle aux jeunes âmes l’amour ardent du droit et la haine du
75despotisme . » Cette exaltation de la jeunesse entraîne un rejet du passé.
L’interprétation du Moyen Âge sous le Second Empire est par conséquent
loin d’être uniforme : tantôt refoulée, tantôt consacrée par la critique, cette
vaste période de l’Histoire subit en fait d’importantes déformations
idéologiques. Lorsqu’elle sert les intérêts de la France, elle est fortement
représentée ; au contraire, lorsqu’elle rappelle des blessures qu’elle va jusqu’à
élargir, elle repose dans la poussière de l’oubli et de l’indifférence. Cette
fluctuation et cette pluralité des points de vue se retrouvent également dans
l’étude des institutions politiques et historiques médiévales. Guizot rappelle, par
exemple, dans son Essai sur l’histoire de France, que ses contemporains ne
partagent pas la même opinion sur la composition de la communauté
médiévale.
« Dans l’état et le gouvernement de la France entre Clovis et Hugues Capet, le
comte de Boulainvilliers a vu l’aristocratie la plus exclusive et la plus fortement
constituée ; l’abbé Dubos y trouve la monarchie pure ; l’abbé de Mably y reconnaît
76la république ou peu s’en faut. . »
Pourtant, en dépit de cette hétérogénéité des visions, certaines constantes
peuvent être observées. En général, la représentation du Moyen Âge est
largement tributaire des théories fouriéristes selon lesquelles l’homme et les
sociétés ont deux âges : un âge de l’accroissement ou « vibration ascendante »
composé de l’enfance et de l’adolescence et menant à l’apogée (pour le Second
Empire, c’est la période s’étendant des invasions barbares jusqu’au
rayonnement paroxystique de la féodalité) et un âge de déclin ou de « vibration
descendante » composé de la virilité et de la caducité : (ce sont le XIVe et le
XVe siècles, considérés habituellement comme décadents.) Mais cette chute
irréversible de « l’organisme » historique n’est que le présage grisâtre d’une aube
nouvelle et lumineuse qui sera, bien plus tard, la Révolution française, amorcée
en ces temps sinistres par Étienne Marcel et par le pouvoir accru du Tiers-état.
Il va de soi que cette « décomposition » du Moyen Âge en phases si
dissemblables contrecarre la thèse d’une vision homogène de ce passé entre
1850 et 1870. Ainsi, et du même coup, l’hypothèse d’un Moyen Âge, reflet
superfétatoire de l’époque qui se l’approprie ne peut être viable, comme nous
allons le voir : il n’y a pas un mais des « Moyens Âges. »

75 Histoire du Second Empire, 1871, p. 104.
76 Guillaume Guizot, Essai sur l’histoire de France, « De l’an de J.C. 481 à l’an 987 », Paris, Didier,
1857, pp. 73-74.
37 CHAPITRE II

Un Moyen Âge ou des Moyens Âges historiques :
une périodisation disparate
« Or, qu’on y songe, l’histoire
eest la vraie philosophie du XIX siècle. »

Ernest Renan, L’Avenir de la science,
Paris, Garnier-Flammarion, 1995, p. 304.
1) Généralités
Le Moyen Âge constitue pour les historiens du Second Empire une période
longue d’un peu plus de mille ans qui sert de transition entre la civilisation
antique et la Renaissance. Elle commence avec l’invasion des barbares à la toute
e efin du IV siècle pour s’achever souvent au XV siècle, au moment où
s’organisent définitivement les monarchies et les nations européennes. Pourtant
cette apparente uniformité n’est qu’un leurre, car d’une part, plusieurs
hypothèses sont formulées sur les prémisses et la fin du Moyen Âge, d’autre
e epart, les trois grandes périodes distinguées du IV au XV siècle ne bénéficient
pas du même crédit dans l’élaboration de l’histoire universelle.
L’autre grande caractéristique de la représentation du Moyen Âge sous le
Second Empire est de le faire terminer « tardivement » par rapport à nos
repères contemporains. La fin de la période médiévale se confond non
eseulement avec les dernières décennies du XV siècle, mais aussi avec la
Renaissance puisque pour certains historiens, l’origine du protestantisme est
incluse dans l’histoire médiévale. Celle-ci peut s’étendre exceptionnellement au
eXVII siècle comme dans les travaux de M. Brun Lavainne :
« Au préalable, il convient d’assigner des limites à la période de temps que sous le
rapport historique, on est convenu d’appeler Moyen Âge. En la prenant dans sa plus
grande extension, on la place communément entre la chute de l’Occident et le siècle
77de Louis XIV . »

77 Mémoire sur les institutions communales de la France, Lille, Librairie de Madame Veuve Vanackere,
1857, p. 3. Ceux qui proposent cette fin tardive se fondent sur l’étude du système
politique de la France. Le Moyen Âge s’achève lorsque la féodalité cède le pas à
la monarchie absolue. Si certaines constantes chronologiques ou même
idéologiques apparaissent dans la périodisation du Moyen Âge, le tableau est
loin d’être homogène. L’ensemble des auteurs souligne ses flottements, sa
mobilité globale et le caractérise comme « une époque d’agitation resserrée
78entre deux désastres .» Dès la fin de l’Antiquité, le chaos remplace l’harmonie
et l’équilibre de l’humanité, bouleversant ainsi profondément le monde.
Certaines fluctuations enveloppent le Moyen Âge d’un voile opaque. Ses
origines varient d’un auteur à l’autre. Pour la plupart d’entre eux, il commence
de façon fort précoce avec les mouvements des Huns. Ses « débuts » sont donc
antérieurs à ceux de notre découpage moderne. Pourtant ce fait est masqué par
les négligences qui infléchissent la vision des « temps barbares. »
Par conséquent, beaucoup d’auteurs, reconnaissant cette datation, ne
e e ementionnent que laconiquement les III , IV et V siècles. Pour ces critiques, la
e 79période médiévale commence au VI siècle avec l’invasion des Francs : c’est le
cas de Mme Bourdon, auteur des Souvenirs d’une famille du peuple depuis les temps
mérovingiens jusqu’à nos jours qui fait coïncider le début du Moyen Âge avec
l’invasion des Francs, un peu plus tardivement. Comment expliquer cette
diversité de la datation des débuts du Moyen Âge ? Ce phénomène semble
moins lié au tâtonnement des historiens qu’à des raisons idéologiques
façonnant l’imaginaire politique français.
La problématique historique du Second Empire se noue autour de la
question suivante : soit on occulte les invasions germaines, soit on les prend en
considération. Dans un cas, l’Histoire de la Nation française commence à la
etoute fin du V siècle au moment où Clovis met fin aux conquêtes des
Germains. Évidemment, les nationalistes sont plus prompts à choisir cette
datation puisqu’ils tendent à estomper voire à effacer toute influence étrangère
sur le territoire français. Dans l’autre cas, l’Histoire de France débute à la toute
efin du IV siècle lorsque les Germains commencent à envahir la Gaule. Le débat
en’est pas nouveau puisqu’il existe depuis la première moitié du XIX siècle,
toutefois il acquiert une dimension plus polémique encore sous le Second
Empire à cause de l’hostilité entre les Français et les Allemands. On comprend
pourquoi la majorité des historiographes des décennies 50-70 font débuter fort
tardivement le Moyen Âge.
ePour certains encore, il éclot au X siècle par un développement de la
80 81littérature et une nouvelle structure sociale qui soude les hommes . Enfin,

78 Félix-Archimède Pouchet, Histoire des sciences naturelles au Moyen Âge ou Albert le Grand et son époque
considérés comme point de départ de l’école expérimentale, Paris, J.B. Baillière, 1853.
79 Cette datation est proposée par quelques manuels scolaires destinés à l’enseignement privé et
epublic. L’Abrégé du Cours d’Études composé pour les élèves de la Congrégation de Notre Dame pose les V et
eVIII siècles comme bornes extrêmes de la première période médiévale, Paris, Ducrocq, 1869.
80 e Le X siècle marque pour certains le début du Moyen Âge à cause de la naissance des premières
épopées.
40 e exceptionnellement il débute au XI siècle, à l’heure où la chevalerie et les
valeurs héroïques deviennent les « fondements de nos mœurs actuelles »
comme le note Paul Lacroix. Cette périodisation, fort rare, est également
adoptée par ceux qui effacent les premiers flottements de l’institution féodale
82pour n’en retenir que la stabilisation plus avancée . Ce siècle se manifeste
comme une charnière entre les ténèbres sociales et les premiers rayonnements
de la civilisation.
Michelet pose le Moyen Âge le plus tardif, ignorant les balbutiements du
français pour ne retenir que l’épanouissement et l’épuisement du gothique au
e début du XII siècle. Dans La Sorcière et dans le tome IX de L’Histoire de France,
les siècles antérieurs semblent plongés dans une épaisse et insondable
obscurité ; ils constituent un bloc monolithique aux contours mystérieux et
inquiétants. Les dates et les repères chronologiques figurent d’ailleurs très
sporadiquement dans ces deux ouvrages. D’autres auteurs simplifient encore
davantage le Moyen Âge comme Thirifocq qui propose un raccourci étonnant.
Niant, en partie, l’enchaînement successif des événements politiques et
religieux, il sépare l’histoire occidentale et l’histoire orientale. Le Moyen Âge se
joue simultanément sur deux scènes bien distinctes sans qu’aucun lien ni aucune
passerelle ne les unissent. Il retient de l’Occident les invasions barbares,
l’établissement des Francs dans la Gaule, l’Empire de Charlemagne, la féodalité
puis les Capétiens jusqu’aux guerres de Charles VII et de Louis XII en Italie.
Les péripéties de l’Empire d’Orient commencent avec Justinien et se
poursuivent par les Croisades, la présence des Maures en Espagne et l’invasion
83de l’islamisme s’achevant avec la prise de Constantinople par les Turcs .
Thirfocq élude ainsi totalement la période intermédiaire entre l’établissement
des Francs en Gaule et le règne de Charlemagne et succombe à une approche
géographique compromettant l’unité de l’analyse. De même, Victor de Saint
Mauris schématise ce passé en identifiant deux grandes époques dont la
e epremière s’échelonne entre le IX et le XIII siècle marquant l’association
étroite de la philosophie à la théologie et dont la seconde englobant une partie
e edu XIII siècle, s’étendant jusqu’au XV siècle couronne la séparation de la
philosophie de la théologie. La réduction de la période médiévale à de grands
événements saillants repose parfois sur des orientations méthodologiques et
idéologiques particulières.
La majorité des auteurs responsables de l’enseignement de l’Histoire et de la
vulgarisation des savoirs avance 395 comme date liminaire ouvrant le Moyen
Âge. Pour Daniel Ramée, par exemple, le Moyen Âge commence avec
l’apparition des hordes germaniques en 375. Des Michels, recteur d’Aix et

81 e Taine fait débuter le Moyen Âge au X siècle : « En effet, au dixième siècle, quand le peuple des
hommes libres prend les armes et vit sous les armes, c’est le Moyen Âge qui commence. »
Nouveaux Essais de critique et d’histoire, « Renaud de Montauban », Paris, Hachette, 1865, p. 206.
82 J. Demogeot réduit par exemple le Moyen Âge à quatre siècles : « Les quatre siècles que ce
e emonde doit vivre du XI au XV sont l’époque que nous désignons sous le nom de Moyen Âge. »
Histoire de la littérature française depuis les origines jusqu’à nos jours, Seconde période, chapitre VII
« Société féodale », Paris, Hachette, 1860, p. 58.
83 Histoire Universelle du costume, op. cit., 1863, p. 3.
41 responsable de l’enseignement de l’histoire de France, formule une hypothèse
similaire. Le Programme d’histoire de la civilisation ancienne et du Moyen Âge, Le Manuel
d’études pour la préparation au baccalauréat ès lettres et Le Cours complet d’histoire
84universelle, publiés en 1855 adoptent la même périodisation. Deux événements
marquants, étroitement intriqués, fondent ce choix chronologique : le partage
de l’Empire romain par les fils de l’empereur Théodose et la première invasion
des barbares du Nord. Cette borne extrême du Moyen Âge est légitimée par
l’idéologie officielle du Second Empire et se retrouve appliquée à
l’enseignement de la philosophie puisque saint Augustin reste par exemple un
auteur médiéval. Enfin, seuls quelques auteurs font débuter le Moyen Âge à la
efin du V siècle. Parmi eux, M.V. Boreau mérite d’être cité puisque son ouvrage
85sert de référence dans bon nombre de maisons d’éducation .
En dépit de cette forte disparité, les historiens admettent le plus souvent une
délimitation précise entre les diverses époques qui ont constitué la période
médiévale. Quelle que soit l’année qu’ils choisissent comme terme de cette ère,
ils la citent sans hésitation. Seuls peu d’auteurs reconnaissent l’interpénétration
86entre les différentes tranches de l’Histoire et mettent à distance une vision
linéaire du temps pour entrevoir certaines répétitions et certains soubresauts au
cœur des phénomènes qui forment l’histoire universelle.
2) « Le douloureux enfantement » du Moyen Âge : 395-888
Les temps barbares forment une nébuleuse souvent occultée par les
historiens du Second Empire. En dépit de certaines périodisations différentes,
ils sont très communément « omis » ou fustigés. Dans le Dictionnaire de la langue
française, paru en 1863, Émile Littré glisse rapidement du sens historique,
« Étranger par rapport aux Grecs et aux Romains » à une connotation sociale
péjorative, « non civilisé, mal civilisé » avant d’achever l’article par un jugement
de valeur moral, « Qui est sans humanité, cruel ». Cette définition reflète la
prédominance des préjugés attachés à ce terme, originellement historique.
Confuse et agitée, assimilée à « l’hiver » ou à un temps de « ruines recouvertes
87d’épaisses ténèbres qui voilent la splendeur du christianisme », elle reste le plus
souvent négligée. Cette nébuleuse historique gêne apparemment les critiques les
plus perspicaces, car elle brise la ligne transparente de la continuité temporelle :
« Le Moyen Âge proprement dit commence dans les ténèbres de la Barbarie, à la
chute de l’Empire d’Occident, en 476 et s’étend à travers mille révolutions diverses

84 MM Dottain, Chevallier et Todière.
85 M.V. Boreau, Histoire élémentaire des temps du Moyen Âge de 456 à 1453, avec des exercices par questions,
Paris, Librairie classique et d’éducation de L.F. Hivert, 1854.
86 Léon Gautier est l’un des rares auteurs à admettre que « le Moyen Âge n’a pas exactement pris
fin le 29 mai 1453. Pour lui, certaines œuvres du treizième siècle sentent plus leur décadence que
certaines autres de 1350 ou 1400. » Les Épopées françaises, tome premier, op. cit., 1865, p. 451.
87 Émile Saisset, La Cité de Dieu de saint Augustin, traduction nouvelle avec une introduction et des notes,
Paris, Charpentier, 1855. Cette métaphore est extrêmement répandue sous le Second Empire, on
la retrouve également chez Adrien de Brimond dans Un Pape au Moyen Âge, Urbain II, Paris,
Ambroise Bray, 1862.
42 jusqu’à la prise de Constantinople […]. On entend surtout par Moyen Âge la plus
88belle période de la féodalité . »
Certains historiens vont jusqu’à légitimer l’effacement des prémisses
barbares dans la mémoire collective comme Frédéric Ozanam, dans Les
Germains avant le christianisme (1862). D’autres plus extrémistes, encore
e e 89démontrent l’absence totale de forces constructives du V au X siècle et
rayent tout simplement cette ère mobile et « brouillée » de l’Histoire, car elle n’a
aucune rentabilité ni aucune effectivité dans la construction de la société
occidentale.
Cependant, quelques figures emblématiques échappent au mépris qui couvre
90l’histoire de ce premier Moyen Âge : Clovis roi Franc , Mahomet et
Charlemagne. Ces hommes dans lesquels semblent s’incarner les événements
les plus marquants de la période médiévale n’ont rien de français : leur
dimension européenne permet de poser déjà un principe d’analyse : les temps
barbares sont peut-être la seule tranche de l’Histoire à ne pas entrer dans la
construction nationale. Il convient de s’interroger sur cette orientation ainsi que
sur le désintérêt et sur les raisons qui la fondent. Quelles raisons amènent-elles
à déconsidérer entièrement une ère historique qui aurait pourtant pu servir à la
consolidation de l’Histoire nationale par le caractère belliqueux et héroïque des
Francs qui la constituèrent ? Pourquoi cette période charnière qui consacre la
mort du monde antique (étranger) est-elle autant méprisée ? Les raisons sur
lesquelles repose ce jugement si critique sont à la fois méthodologiques et
idéologiques.
Les obstacles historiographiques
Les auteurs, n’ayant que peu de traces écrites, connaissent encore peu ou
mal la période des invasions barbares. L’historiographie alors naissante
n’apporte qu’une faible contribution aux investigations concernant une époque
si lointaine. Dans ses Essais sur l’histoire de France, (1857) Guizot témoigne de
l’insuffisance des documents concernant les premiers temps du Moyen Âge,
particulièrement en matière de droit et de propriété.
De même, Alfred Jacobs, Docteur en Lettres et paléographe, souligne « la
pénurie de documents immédiats en présence de laquelle on se trouve
91souvent » pour établir la géographie historique de la Gaule. T.I. Cibrairo

88 Paul Lacroix, Moyen Âge et Renaissance, Paris, Firmin-Didot, 1848-1851.
89 Ferdinand Béchard diffuse une histoire médiévale lacunaire : « De là, continuation de la guerre,
sous des formes moins violentes, mais non moins perturbatrices de toute organisation. De là
confusion des crises qui ont agité cinq siècles durant, toute l’Europe Occidentale. » Droit municipal
au Moyen Âge, Paris, A. Durand, 1861.
90 Outre qu’on le considère dans l’imaginaire historique de l’époque comme le fondateur de
l’Empire Franc, premier noyau de ce que deviendra ensuite la France, il entre dans le moule
catholique du Second Empire puisqu’il épouse une princesse catholique Clotilde et qu’il se
convertit à la religion chrétienne.
91 Alfred Jacobs, Géographie historique de la Gaule, Fleuves et rivières de la Gaule et de la France au Moyen
Âge, Paris Durand et Pédone Laurie, 1862.
43 dévoile également le chemin sinueux emprunté par l’historien sur « des
questions pleines d’obscurités hérissées de difficultés, lesquelles faute de
92documents, ne seront peut-être jamais éclaircies .» Les auteurs de La Notice
archéologique sur le département de l’Oise font l’aveu des lacunes de leur travail
concernant l’époque celtique. L’abbé J.J. Bourassé remarque pareillement la
pauvreté des documents hagiographiques qui auraient permis de jeter de
93nouvelles lueurs sur ces vieux monuments du gothique . Des Michels constate,
lui aussi, la fragilité des traces matérielles concernant les premiers temps du
Moyen Âge puisque « l’architecture ne produisit aucun monument qui soit
94arrivé jusqu’à nous . » À cette pénurie de sources directes s’ajoutent les actes de
vandalisme qui ont été accomplis alors. Ils menacent la culture occidentale de se
perdre dans le néant et seul Alcuin développe le plus grand zèle pour faire face
à ce désordre et à cette destruction irrémissible :
« Durant les guerres des deux derniers siècles qui précédèrent l’avènement de
Charlemagne, les manuscrits subirent les plus funestes atteintes. Les barbares en
avaient brûlé un assez grand nombre ; d’autres étaient devenus méconnaissables par
l’inexpérience ou l’infidélité des copistes ; le mal était si grand, que dans plusieurs
endroits, ces précieuses archives de toutes nos connaissances sacrées et profanes
95menaçaient de s’anéantir complètement . »
Pour résister aux assauts barbares, on arrache aux églises leurs trésors
pourtant farouchement gardés, même les princes trempent dans ces
manipulations illicites de biens communs, archives, documents législatifs,
chartes et objets d’art. Les rois participent à ce grand mouvement en ordonnant
de détruire les pierres ou les objets liés à des pratiques superstitieuses. Ces
pièces rares et précieuses se dispersent à cette époque et rejoignent des
collections privées étant ainsi à jamais perdues pour l’historien. Plus
tardivement encore, le pillage raye du patrimoine historique les anciens
96monuments de la France. Les nombreux archéologues qui inventorient ces
tristes ruines du passé s’indignent des vols et des souillures que certains de leurs
contemporains infligent aux églises et aux cathédrales du Moyen Âge. « Mais de
grâce qu’on ne touche pas à ce que tant de siècles avaient respecté !» s’écrie par
exemple l’abbé L. P. Laplace dans sa Notice historique et archéologique sur Sainte-Foi
de Morlaàs en 1855. Si l’historien est acculé à ces difficultés matérielles causées
par le flot impétueux et dévastateur des siècles, il rencontre autant d’obstacles
lorsqu’il se plonge dans la géographie des premiers temps barbares. Les peuples
nomades qui vécurent alors furent si mobiles, qu’aucune carte viable et précise
ne peut être dressée. Ces flottements sont d’ailleurs parfaitement admis par les
auteurs de l’époque et en particulier les manuels scolaires :

92 T.I. Cibrairo, Économie politique du Moyen Âge, Paris Guillaumin et Compagnie libraires, 1859.
93 J.J. Bourrassé, Archéologie chrétienne ou Précis de l’histoire des monuments religieux du Moyen Âge, 1862.
94 Des Michels, Précis de l’histoire du Moyen Âge, Bruxelles Méline Conset, 1854.
95 Félix-Archimède Pouchet, Histoire des sciences naturelles au Moyen Âge ou Albert le Grand et son époque
considérés comme point de départ de l’école expérimentale, op. cit., 1853.
96 Les recherches qui exhument ce Moyen Âge des nuées de l’oubli sont essentiellement
archéologiques et techniques. On s’intéresse très peu aux mœurs de l’époque.
44 « Le monde barbare, qui s’étendait depuis le Rhin et le Danube jusqu’à l’extrémité
orientale de l’Asie, est d’autant plus difficile à décrire que les peuples qui le
composaient changeaient sans cesse de demeures, surtout les Nations tartares qui
97erraient sur le plateau central de l’Asie . »
Néanmoins si un voile cache souvent la période barbare, la cause n’est pas
seulement méthodique. L’incommunicabilité des traces matérielles du passé
s’applique en effet non seulement aux prémisses du Moyen Âge, mais à son
ensemble. Pourtant les siècles qui succèdent aux premières invasions ne font
pas l’objet d’une telle négligence. Du reste, les conquêtes barbares auraient pu
desservir l’idéologie triomphaliste de Napoléon III qui cherche à étendre ses
conquêtes : l’Empereur et ses partisans auraient pu redorer, en effet, d’un
nouvel éclat les guerres extérieures qu’ils mènent en Europe en rappelant les
nobles instincts conquérants de la France à ses débuts. S’ils n’exploitent pas
cette référence historique, c’est que le Moyen Âge barbare nourrit une autre
polémique de nature politique.
La division politique, contre-modèle du nationalisme
L’aube du Moyen Âge apparaît éphémère et fragile, car elle vient de la
division des peuples et non de leur cohésion. Nul doute qu’à l’heure où le
nationalisme guide la France, la pluralité des races qui caractérise les premiers
temps des invasions barbares attire sur elle toutes les foudres :
« Les peuples qui ont renversé l’Empire romain et qui ont fini par former les nations
modernes différaient par les races, le pays, le langage : ils ne se ressemblaient que
par la barbarie. Établis sur le sol de l’empire, ils s’y sont entrechoqués longtemps au
milieu d’une confusion immense, et quand ils sont enfin devenus stables, ils se sont
98trouvés séparés les uns des autres par les ruines mêmes qu’ils avaient faites . »
L’émiettement des peuples contrecarre l’hypothèse d’une Nation unie depuis
sa naissance. Or, ce discrédit dans la mesure où il rend impossible toute
fabrication d’une histoire collective positive est rejeté dans l’opacité troublante
de l’oubli et de l’illégitimité. Seul Gobineau va à contre-courant de son temps
en affirmant dans L’Essai sur l’inégalité des races humaines que c’est lors de la
dernière vague des invasions ariennes que les entités nationales se dessinent à
99proprement parler .
Toutefois, cette analyse ponctuelle ne reflète pas l’imaginaire politique et
historique du Second Empire. Ce mépris et ce refoulement des premiers temps
du Moyen Âge s’expliquent aussi autrement. Ils auraient pu être restaurés dans
la mémoire s’ils contenaient le noyau et le ferment d’autres valeurs axiologiques
nécessaires au développement d’une conscience nationale : mais tel n’est pas le

97 Manuel d’études pour la préparation au baccalauréat ès Lettres, rédigé conformément au programme du 5
septembre 1852, 1853.
98 Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Collection Garnier-Flammarion, (édition
de 1988), 1856.
99 Livre I, chapitre 6.
45 cas. La représentation de la religion chrétienne à ses débuts, véritable ciment de
la France sous le Second Empire, est elle-même connotée fort négativement.
L’abondance et la diversité des cultes au cours des premiers siècles
médiévaux dévalorisent le christianisme dans son ensemble et expliquent le
discrédit jeté sur la période barbare.
Les premiers cultes barbares, repoussoirs de l’esprit rationnel du
Second Empire
Au paganisme antique succède le culte des génies et des divinités
merveilleuses qui peuplent chaque coin de la Nature. Les Chrétiens rejettent
ces croyances « occultes » et « factices. » Parfois, ces reproches apparaissent à
travers des qualificatifs à valeur péjorative, c’est le cas dans Bibliothèque des enfants
pieux et chrétiens qui déploie une imagerie fort négative de « la férocité du barbare
100et de son aspect farouche . » Ailleurs, ces pratiques religieuses reçoivent un
regard moins hostile ; le vicomte de Heaulmes se contente par exemple de
souligner que « les fondations religieuses viennent s’élever à la place même où
101naguère coulait le sang sous le couteau impie du sacrificateur . » Mais le plus
souvent, les auteurs exposent les raisons idéologiques pour lesquelles ce Moyen
Âge est occulté :
« Nous n’avons pas à faire le tableau du polythéisme gaulois et de ses horribles
mystères. Nous voulons seulement signaler l’aurore de la délivrance, l’époque où
102nos pères furent appelés au bienfait de la foi . »
La métaphore du renouveau est ici transparente. Aux forces obscures du
polythéisme, fait suite une lumière qui irradie l’humanité, placée alors dans une
sécurité inébranlable. La naissance et la prééminence du christianisme
permettent d’enfanter un monde nouveau. Veuillot, auteur catholique qui tente
de redonner une nouvelle virginité aux premiers temps chrétiens, « souillés » par
la critique de Rupin, oppose encore plus nettement la ferveur chrétienne à la
monstruosité des pratiques religieuses barbares :
« Le Christianisme est devenu la religion de l’Europe, à la place de l’idolâtrie
romaine, germanique ou gauloise. Cet effroyable mélange de Goths, de
Bourguignons, de Vandales, d’Allemands, de Francs, de Saxons, de Lombards, de
Romains dégénérés, de Barbares [...] ; cette cohue de peuples divers d’origine de
mœurs, de langage, les uns conquérants, les autres conquis, tous également
dégradés, ce mélange et cette cohue ne sont pas tout à fait la même chose que les
103nations qui allaient à la Croisade . »

100 Vie de Jean Chrysome, saint français et de saint Thomas d’Aquin, Limoges, Maréchal Ardant frères,
1853.
101 Vicomte de Heaulmes, Recherches historiques sur les monuments de l’Antiquité et les institutions
religieuses du Moyen Âge, Paris, librairie nouvelle, 1854.
102 F. Cucherat, De l’Origine et de l’emploi des biens ecclésiastiques au Moyen Âge, Lyon, imprimerie
d’Aimé Vingtrinier, 1860.
103 Louis Veuillot, Le Droit du Seigneur au Moyen Âge, Paris, L. Vivès, 1854.
46 Le paganisme apparaît comme une croyance aléatoire anéantie par la colère
de Dieu. Étouffant ainsi les hérésies, tuant au berceau l’idolâtrie des Germains
et pacifiant le monde, le christianisme devient alors dans la représentation du
Second Empire le noyau solide du monde occidental. Ceux qui le combattent
férocement accèdent ainsi à une certaine idéalisation. Justinien est, par exemple,
adoré et sanctifié, comme « le plus ferme soutien de la religion » puisqu’il clôt à
jamais les écoles de la philosophie « absurde » prêchée dans les Écoles
d’Athènes. Saint Augustin est également considéré comme l’une des figures
emblématiques du combat mené contre des pratiques religieuses occultes et
parfois mystérieuses ; il devient le héros de la foi en insufflant un espoir divin à
ses contemporains. Pourtant, hors de ces personnalités qui tentent de lutter
contre « l’iniquité » des cultes, l’Histoire de ces temps se recouvre d’un voile
sombre entre 1850 et 1870. Ne contribuant pas à la formation de la société
moderne, les temps barbares sont dénaturés et défigurés idéologiquement et
reçoivent une coloration fort péjorative. Ne participant pas de façon productive
et effective au tissu des faits historiques, ils tendent à se déréaliser et à se
dépouiller de leur historicité pour devenir une fiction profondément ancrée
dans l’imaginaire de l’époque et dont témoigne la foisonnante critique.
Les temps barbares, une fable ou la recomposition fictionnelle de
l’Histoire
Les prémisses du Moyen Âge sont symboliquement évanescentes et
inconsistantes : en dépit du rêve démiurgique d’embrasser l’ensemble de
l’Histoire, elles échappent à celui qui essaie de s’en approcher. Elles se
dématérialisent et échappent au Temps. Il convient ici de faire ressortir les
visions « fabriquées » de toutes pièces par la critique pour mieux déterminer
leur nature et leur fonction. Tout d’abord, les limites chronologiques attribuées
à la période barbare sont vagues et flottantes. À titre révélateur, « mêlée »,
« brouillonnement » et « chaos » restent trois des termes les plus cités dans les
ouvrages du Second Empire afin de qualifier cette ère tant décriée. Elle semble
sortir d’un hors temps chaotique et non succéder à l’Antiquité. Les images de
cataclysme caractérisent les premières invasions barbares.
« Depuis plus de quatre cents ans, les peuples barbares s’étaient mis en mouvement.
C’était comme les flots d’une mer agitée, qui, en frappant continuellement ses
104rivages, finit par les briser et par déborder sur tous les points . »
Dans ce temps dévastateur et mortifère, l’humanité est au-dessus du gouffre
de la néantisation. Comparés à un flux de forces brutes, ces siècles d’airain se
transforment, dans l’imaginaire historique de l’époque en négation absolue de
l’être et de l’existant ainsi qu’en entité du mal.

104 Thill Lorrain, Cours d’Histoire universelle, « Première époque », Paris, librairie de P. Lethellieux,
1860, p. 14.
47 « Jamais spectacle semblable ne se présenta : c’est au moment même où tout s’en va,
les lumières, le travail de la pensée, le courage moral, les croyances, les institutions
105politiques et la société elle-même . »
Le statut « exceptionnel » qui leur est attribué dans l’Histoire universelle de
l’humanité les désincarne totalement, faisant perdre au critique du Second
Empire tout espoir de saisir les civilisations successives dans l’unité et la
stabilité. L’indétermination historique et temporelle est totale. Le désaveu de
cette période se retrouve dans l’œuvre de Victor Duruy, pourtant « indulgente »
dans son ensemble à l’égard du Moyen Âge. « Cette immense domination
106s’écroule. Le chaos lui succède, c’est le Moyen Âge qui commence . »
L’inconsistance attribuée à l’époque barbare repose non seulement sur
l’ignorance des repères historiques, mais aussi sur l’irrationalité qu’on lui prête
habituellement. Associée à une ère de superstitions et de visions immédiates et
erronées sur le monde, elle devient du même coup illogique et irraisonnée.
L’impressionnisme et les préjugés du Second Empire la déforment
complètement. Comme le souligne notamment Wallon, aucun principe
fédérateur ne régit, à ce moment, l’écoulement de l’Histoire. Aucune
prévisibilité des événements ne peut donc être établie.
Dans les manuels scolaires, les rois barbares, qui n’ont pas participé à
l’élaboration de l’histoire nationale, sont assimilés à des fantômes qui se perdent
à tout jamais dans l’oubli. Par exemple, Clotaire « passe sur le trône comme une
107ombre » tandis que ses successeurs défilent comme « de vivantes momies »,
étrange oxymore révélant le croupissement des forces qui engendrent le progrès
de l’humanité.
« De l’époque à laquelle nous sommes arrivés [656] à l’année 748 qui vit Pépin
monter sur le trône ; onze rois ou fantômes de rois ont laissé à l’histoire les uns des
noms coupables, tous ou presque tous des noms perdus dans la poussière, où pour
les retirer il a fallu de la part de nos plus habiles historiens douze siècles de patience
108et de travail . »
La même image se retrouve chez Victor Duruy qui présente les rois « de
109cette race abâtardie qui semble même avoir peine à vivre » comme des êtres
irréels et sans consistance jetés au pouvoir par hasard, jouets d’un destin
sombre et cruel. En l’absence d’éléments concrets discernables et invariables,
l’historien travestit entièrement la spiritualité et la vie intérieure de cette époque
qui offre ainsi le reflet d’une immense confusion. Elle se fond dans le mythe, lui
empruntant son imprécision fondamentale. L’idéologie qui naît autour des
barbares va jusqu’à déformer leur mentalité et leur pensée. Ils apparaissent le

105 e Armand Biéchy, Saint Augustin ou l’Afrique au V siècle, 1867.
106 e e Victor Duruy, Histoire de France du Moyen Âge du V siècle au XIV siècle avec des cartes géographiques
rédigée conformément au programme officiel pour la classe de troisième, Paris Hachette, 1858.
107 e C. Châtelet, L’Église et la France au Moyen Âge depuis l’origine de la monarchie jusqu’au XV siècle,
Lyon, A. Mothon, 1859.
108 Ibid.,
109 e e Histoire de France et du Moyen Âge du V au XIV siècle avec des cartes géographiques rédigée conformément
au programme officiel de 1857 pour la classe de troisième. op. cit.,1858.
48 plus souvent comme les chantres d’une imagination stérile et débridée. Si leurs
actes s’évanouissent dans un désordre inextricable pour l’historien moderne,
leur pensée revêt elle aussi un caractère immatériel et fautif. Léon Gautier les
oppose par exemple aux Romains qui possédaient, eux, le sens de la réalité et de
l’Histoire :
« L’épopée, en effet, ne peut naître que chez les peuples primitifs qui confondent
sans cesse la légende avec l’histoire, et le mythe avec la réalité, chez les peuples qui
n’ont pas encore la notion précise de l’histoire et qui peuvent se contenter de la
fable. Rien de pareil chez les Romains de la décadence. Ils avaient très nettement la
110notion du réel et se riaient de la légende . »
Cette rêverie associée à l’esprit germain en particulier s’étend également à
ses croyances religieuses. Plus d’un auteur du Second Empire lui reproche sa
naïveté et son entière négation du réel. Le monde évanescent et crédule de la
religion germanique ne peut survivre à l’assaut du christianisme. Edgar Quinet
souligne ici l’inconsistance de ces croyances barbares et les images qu’il
développe paraissent jaillir d’un récit merveilleux. Cette transformation de
l’Histoire en fable prend une telle ampleur qu’elle s’universalise, dépassant ainsi
les limites de l’histoire française pour s’appliquer à l’ensemble de l’humanité.
Cette généralisation devient l’un des fondements du mythe de l’état sauvage
encore fort ancré dans l’imaginaire du Second Empire.
Les temps barbares ou le retour à l’état de nature
eL’état de nature n’a en général rien de positif comme ce fut le cas au XVIII
siècle. Rares sont les auteurs qui se tournent avec nostalgie vers les temps
barbares pour y puiser les germes d’une mâle énergie. Gobineau est peut-être
l’un des rares à apprécier le sang neuf et vigoureux que les invasions franques
surent apporter à une civilisation abâtardie et amollie par des mœurs
111corrompues et oisives . N’écrit-il pas en effet dans une lettre à la Princesse
Toquée que sa « sympathie pour des hommes historiques n’existe réellement
112que chez les Perses et les Germains et dans le Moyen âge . » Joseph Delanox
reconnaît de façon plus nuancée que les femmes jouèrent dans les ténèbres de
la barbarie un rôle civilisateur important. Il estime chez elles un contact fécond
avec la Nature, une vie physique épanouie et un caractère énergique et
113héroïque . De plus, elles opposent à la tyrannie des instincts la liberté et
l’élévation de l’idée. Pour la plupart des critiques néanmoins, l’image de la
société barbare est bien différente : loin de vivifier le monde croupi des vieux

110 Léon Gautier, Les Épopées françaises, tome Premier, chapitre IV, « Les épopées françaises sont
d’origine germanique : deuxième démonstration », 1865, op. cit., p. 21.
111 Il importe d’établir une distinction entre Rousseau et Gobineau. Si l’un et l’autre supposent un
Âge d’Or, pour Rousseau il réside dans l’innocence alors que pour Gobineau il est au cœur de la
force dans L’Essai sur l’inégalité des races humaines, 1853-1855.
112 Arthur de Gobineau, Lettres à la Princesse Toquée, textes établis et annotés par A.B. Duff, Paris, Seuil,
erLe 1 décembre 1862.
113 Joseph Delanox, Les femmes illustres de la France au Moyen Âge. I, « La Bergère Geneviève », 1867,
Limoges, Eugène Ardant et compagnie libraires, p. 6.
49 principes de l’humanité, elle consacre, au contraire, une bestialité de l’homme
sans cesse confronté à sa finitude et au pourrissement symbolique de son être.
Si son histoire se résume à une sauvagerie infinie, alors il est inférieur et mortel.
Cependant, cet état est absolument incompatible avec les fantasmes de
l’homme moderne :
« Si l’homme, être religieux, peut se passer de religion, pourquoi l’homme, être
social, ne se passerait-il pas de société ? Qu’ils aillent donc jusqu’au bout et
demandent avec Rousseau le retour à l’animalité […]. Alors les caractères qui
séparent l’homme du singe ayant disparu, ils seront fondés à concevoir l’espèce
humaine, comme un animal ou comme un champignon qui se développe
fatalement, et qui meurt après avoir passé par les phases successives de croissance,
114de plénitude et de décroissance . »
Or, ce fatalisme et ce déterminisme réducteurs exaspèrent la société du
Second Empire qui pense tendre vers les nuées de l’absolu et de la suprématie
de l’idée. Ceci explique, en partie, pourquoi la vision des premiers siècles du
Moyen Âge est fort négative. Les stéréotypes édifiés autour d’eux
s’épanouissent et vont jusqu’à s’infiltrer dans les études philologiques et dans
les ouvrages didactiques qui prétendent pourtant à l’impartialité du jugement.
D’abord, des recherches étymologiques sont menées autour du mot « franc ».
L’hypothèse selon laquelle le terme serait issu du mot « franchise » est écartée.
Ainsi le Franc n’est plus comme au cours des décennies précédentes, l’homme
libre, loyal ou noble. La connotation du mot change notablement avec la
nouvelle origine qu’on lui attribue sous Napoléon III. On affirme que la
signification primitive du mot tudesque (frak, frech, vraug) est celle de « fier »,
« audacieux », « féroce », « téméraire », c’est-à-dire à peu près la première
signification du mot ferox.
« Ce nom leur convenait en effet ; ils étaient guerriers, pleins de courage et
d’énergie ; mais leur bravoure était celle des sauvages, ils étaient cruels pour leurs
115ennemis, et leur perfidie était passée en proverbe parmi les Gallo-romains . »
Ensuite, les ouvrages didactiques, les plus prétendument objectifs,
contiennent, eux aussi, une série de clichés péjoratifs sur les barbares. M.V.
Boreau évoque, par exemple, les Huns comme des monstres mi-hommes,
mi116bêtes .Les œuvres critiques présentent, dans l’ensemble, l’homme « barbare »
comme une créature primitive plongée dans une vie bestiale, honteuse et
odieuse à l’homme policé moderne. Ignorante de tout langage, la société de ces
temps immémoriaux ne connaît d’autre alternative que la guerre. Animalisés, les
hommes d’antan se livrent aux actes les plus féroces. On les accuse notamment
de cannibalisme. Sanguinaire et monstrueux, l’individu de cette ère troublée
prend parfois aussi l’apparence d’un insecte. Cette métaphore assez courante

114 Ch. Fauvety, Religion universelle. Réalisation. Qu’est-ce que la religion ? « Premier Discours », Paris,
Librairie de la vie morale et de la Renaissance, 1861.
115 e Claude de Falvert, Charlemagne et son Empire ou la France au VIII siècle, « Introduction », 1860,
Limoges, FF. Ardant éditeurs, p. 23.
116 M.V. Boreau, Histoire élémentaire des temps du Moyen Âge de 476 à 1453, Paris, L.F. Hivert, 1854.
50 dans les décennies 1850-1870 ravale l’être à un état d’existence inférieur que le
contact des cités ne parvient pas à conjurer. Leurs habitants y croupissent dans
l’infamie de lieux sordides, sales et enfumés, au cœur de rues tortueuses où
s’égrènent de vieilles masures aux toits vermoulus et pourris par les intempéries
et l’usure. Épuisant leur triste existence dans des marasmes sordides, ils
meurent et sont enterrés les uns sur les autres comme des animaux. H. Beccard
assimile les Vandales à des insectes nuisibles, plus précisément à « un nuage de
117sauterelles répandant la destruction, la mort et l’arianisme . » Les Seigneurs et
les Rois de ces siècles de fer perdent eux-mêmes leur humanité pour se vautrer
dans la fange du crime monstrueux et mener une existence de bête sauvage.
Traversant le cours de l’existence en assouvissant uniquement leurs plaisirs
118terrestres ils délèguent leur pouvoir à leurs intendants. Les prémisses de la
féodalité sont de la sorte assimilées à une force aveugle où le loup devient
l’allégorie du seigneur cruel et injuste avec ses sujets et où le « baron avide et
puissant qui n’obéissait qu’à ses appétits du moment ne cherchait pas même un
119prétexte à ses rapines ». Certains monarques ressortent en particulier des
vieilles archives pour recevoir l’opprobre général. D.S. blâme, par exemple, le
désordre amené par le règne de Genséric, qui, avec ses quatre-vingt mille
hommes, commet partout où il passe « des ravages affreux », renversant les
villes, rasant les maisons de la campagne et massacrant la plupart de ceux qui ne
120peuvent échapper à sa fureur . De même, dans Jeanne d’Arc, (1855), Michelet
peint les aurores sanglantes du Moyen Âge. Lothaire, le fils de Louis le
Débonnaire n’hésite pas à commettre des actes d’une cruauté sans précédent
pour accéder au trône. Ce sont moins les fondements de la morale que les
principes d’une stratégie du pouvoir qui empêchent Lothaire de tuer son père.
Ce roi féroce comme un fauve n’hésite pas à humilier son misérable et faible
père au seuil de la mort. N’ayant aucune humanité, insensible à toute
compassion, « il l’avait tenu à l’autel pleurant et balayant la poussière de ses
121cheveux blancs . » S’il cristallise autant les haines sous le Second Empire, c’est
qu’il est un anti-modèle pour la morale catholique de l’époque. Les théoriciens
de l’Église soulignent souvent comment la répudiation de sa femme Theutberge
pour épouser sa maîtresse Waldrade forme un épisode honteux de la vie des

117 H. Beccard, Histoire des reliques de saint Augustin et de leur translation à Hippone. Paris, F. Bouquerel,
1867. Gobineau est profondément opposé à cette idée. Pour lui, « les Goths, les Vandales
tiendraient un rang distingué dans l’œuvre du renouvellement social, si leur action avait pu se
soutenir et durer davantage. » Essai sur l’inégalité des races humaines, livre 6, chapitre 2, 1853.
118 Dans un manuel scolaire très répandu sous le Second Empire, L’auteur, F.G., montre combien
les barbares sont « amollis par le luxe » et assouvissent leurs instincts par le vol et la rapine.
Histoire du Moyen Âge depuis la mort de Théodose jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs, Lille, L.
Lefort, 1853.
119 M. Edélestand Du Méril, Poésies inédites du Moyen Âge, précédées d’une histoire de la fable ésopique,
Paris, Librairie française, 1854.
120 D.S. Vie de saint Augustin, évêque d’Hippone, Docteur de l’église, l’an 430, Lille, L. Lefort, 1865.
121 Le Roi nu, p. 60.
51 122monarques sous le Moyen Âge . Comme le tyran Zim Zizimi de La Légende des
siècles, ce tyran « transfuge » n’obéit à aucune loi religieuse. L’autel ne l’intimide
point ; il devient même le haut lieu d’un rituel barbare. Abandonné de tous et
bafoué par son fils, Louis le Débonnaire n’a d’autre issue que de mourir de
chagrin. Clovis prend parfois, lui aussi, les traits d’un roi « cruel » et parricide
123« qui fait périr tous ses parents » pour s’emparer du pouvoir. Accusé, par
ailleurs, d’instaurer son règne par « le meurtre de plusieurs rois francs
124indépendants (à Cologne, à Cambrai et au Mans) », il entraîne son pays dans
les méandres d’une guerre sanglante et meurtrière. Alaric, autre souverain
barbare et mauvais, est pour la fiction historique du Second Empire « le Prince
125du désordre et l’auteur d’un prodigieux désastre . » Clodomir, fils de Clovis est
présenté comme un être inhumain tandis que sa mort affreuse est considérée
comme une expiation insuffisante pour le sang qu’il avait versé. Clotaire
126dilapide son peuple en lui faisant payer des impôts démesurés . Charles Martel
apparaît comme un prince intéressé et avide de pouvoir qui « fait élire de force
un de ses parents » et crée ainsi une lutte qui saccage la ville et l’église de
127Verdun .
Dans l’imaginaire galvaudé des décennies 1850-1870, le mal et la bestialité
assaillent l’humanité, et les souverains, loin d’écarter le flot impérieux du
despotisme et de la force brutale, y participent activement. Toute régulation du
monde semble impossible. L’homme barbare est ainsi représenté comme un
être qui ne connaît que l’état naturel et qui ignore encore tout de l’état social.
Enfermé dans un sensualisme dévastateur, il rebute profondément l’esprit
austère et moralisateur du Second Empire. Prisonnier de valeurs aléatoires et
individuelles, le Franc en particulier est séparé de ses congénères. Il n’a aucune
notion ni du public ni du droit communautaire : « il ne connaît que les rapports
128d’homme à homme . » En l’absence de tout principe législatif et moral
129collectif , ces peuplades aux instincts débridés s’approprient le monde dans de

122 Jules Andrieu rappelle aussi dans L’Histoire du Moyen Âge la barbarie de Childéric de Neustrie qui
comme Lothaire a répudié sa femme pour épouser Galswinthe, la sœur de Brunehaut, op. cit.,
1866.
123 F.G, Histoire du Moyen Âge depuis la mort de Théodose en 395 jusqu’à la prise de Constantinople par les
Turcs, à l’usage des Maisons d’Éducation, op. cit., 1853.
124 A.M.D.G., Programme d’histoire de la civilisation ancienne et du Moyen Âge (395-1328), 1863.
125 Émile Saisset, La Cité de Dieu de saint Augustin, op. cit., 1855.
126 Jules Andrieu, Histoire du Moyen Âge, op. cit., 1866.
127 e e Victor Vallein, Le Moyen âge ou Aperçu de la condition des populations principalement dans les XI , XI et
eXIII siècles, Saintes, Z. Lacroix, 1855.
128 e Guillaume, Guizot, Essais sur l’histoire de France. 4 édition, 1857, op. cit., p. 83.
129 Les historiens du Second Empire font subir une importante déformation à l’histoire des temps
barbares. Ils ne peuvent, en effet, ignorer l’existence des lois saliques qui régissent chaque tribu.
Pourtant, ils ne les évoquent que fort rarement. Lorsqu’ils le font, ils dénoncent leur caractère
d’injustice et de cruauté. Jean Yanoski qui aborde l’histoire de l’abolition de l’esclavage romain au
Moyen Âge souligne l’iniquité et l’horreur de ces principes sanglants consacrés par les
communautés « barbares » : « Quant à l’esclavage chez les Francs, il ne ressemble plus à
l’esclavage des derniers temps de l’Empire romain ; il a rétrogradé, et il a pris un caractère de
dureté et de cruauté que l’on ne trouve que dans les premières sociétés, où l’état de guerre est
pour ainsi dire un état normal, où tout esclave est un ennemi vaincu. » De l’Abolition de l’esclavage
52 sanglants et bestiaux élans. Barante qui s’attache à l’histoire plus tardive des
Ducs de Bourgogne de 1364 à 1477 dresse brièvement le tableau de la France
barbare en ces termes évocateurs :
« Une époque qui n’a pas conscience d’elle-même, plus agitée par les passions ou les
130intérêts que par les opinions ou les croyances [...] . »
Seule la loi du plus fort, individuelle et particulière, guide cette époque
entourée de sinuosités inintelligibles pour les historiens du Second Empire. La
soumission des faibles est légiférée et conduit à un perpétuel état de guerre. V.
Vallein, rédacteur en chef de L’Indépendant, revient au début de son ouvrage sur
l’aube funeste du Moyen Âge qui consacre la suprématie de la violence
permettant ainsi aux tyrans de régner sans partage sur les peuples opprimés :
« Les peuplades armées qui envahirent la Gaule du temps de Clovis, avaient
appliqué aux vaincus le droit de la guerre dans sa plus rigoureuse acception. Le
131territoire et les populations furent confondus dans le partage du butin . »
132Dans le premier chapitre de ses Souvenirs , Madame Bourdon décrit les
Francs comme des voleurs, des assassins, des profanateurs souillant l’église
catholique, alors encore fort vulnérable. Démasquant également les travers des
lois barbares, Victor Boron révèle combien elles constituent les « monuments
d’une législation grossière » et instaurent une profonde inégalité entre les
133êtres . Il dévoile les tortures les plus arbitrairement répandues chez les
Germains. Ces supplices auxquels se mêlaient les superstitions les plus
contestables sont répertoriés avec un luxe de détails dans certains chapitres sur
l’histoire des barbares. Même les institutions juridiques légiférant les crimes, qui
devraient jeter quelques lumières et quelques droits primordiaux à la survie et à
la protection de l’individu, sont impuissantes à régler la violente anarchie qui
134annihile la civilisation . Elles reflètent une « sauvagerie » sur laquelle les
historiens du Second Empire se penchent avec tristesse et horreur :

ancien au Moyen Âge et de sa transformation en servitude de la glèbe, Chapitre 1, « Droit barbare », Paris,
imprimerie impériale, 1860, p. 8.
130 Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne de la maison de Valois, 1364-1477, Paris, Le Normand,
1858.
131 e e e Le Moyen Âge ou Aperçu de la condition des populations principalement dans le XI , XII et XIII siècle, op.
cit., 1855.
132 Mathilde Bourdon Lippens, dame Froment, puis (pseud. Mathilde Tarweld), Souvenirs d’une
famille du peuple depuis les temps mérovingiens jusqu’à nos jours, Paris, Putois-Crétté, 1863.
133 Histoire élémentaire des temps du Moyen Âge de 476 à 1453 in Manuel d’études pour la préparation du
baccalauréat ès lettres, op. cit., 1854.
134 Michel Cohendy fustige « ce triste Moyen Âge pendant lequel le vandalisme en Occident
semblait s’être ligué pour éteindre toute civilisation. De la valeur des manuscrits au Moyen Âge et de la
coutume d’enchaîner les livres sur place, à propos d’un manuscrit légué au monastère d’Issoire, Clermont,
Imprimerie de Thibaud, Séance du 12 novembre 1863.
53 « […] un prologue écrit postérieurement par quelque clerc d’origine franque, et où
se montre à nu tout ce qu’il y avait de sauvage encore dans ce peuple, même dans
135ses lettrés […] »
Selon Henry Brochon, la vengeance devient la seule loi régulière régissant la
société. L’homme se livre à ses instincts intempestifs sans aucune conscience de
la communauté qui l’entoure :
« Pour l’individu barbare, comme pour les peuples barbares, la loi naturelle est la loi
du plus fort. Ce n’est pas la justice qui porte le glaive pour tous, c’est chaque
homme qui le porte pour son compte. Le glaive, c’est le grand juge de tous les
procès. L’individu se venge sans songer que la société, au sein de laquelle, il soutient
136son droit, puisse avoir quelque intérêt à se mêler de la querelle . »
Dans cette sauvagerie à l’origine des crimes les plus sombres, voire des
holocaustes les plus sanguinaires de l’humanité, les femmes sont traitées avec
une grande violence. Cénac Moncaut rappelle ainsi comment, sous les
Mérovingiens, elles sont à la fois les esclaves de l’homme, réduites aux plus
dégradantes tâches matérielles et en même temps esclaves des désirs les plus
137brutaux. Les barbares les accablant d’un « sensualisme mêlé de cruauté » et les
dépossédant d’elles-mêmes, les transforment en un simple butin. L’auteur
évoque à ce propos la barbarie des Bretons qui se réunissaient à huit ou dix
pour mettre leurs épouses en commun. Privées de toute « valeur », elles
n’apparaissent jamais dans les vieux codes institutionnels mis à jour sous le
Second Empire. Loin d’établir un ordre social, la loi barbare prend donc ses
assises sur une négation absolue de la personne et de la communauté. Broyé par
la force despotique du glaive et de l’épée, l’individu mène alors une existence
rude aspirée par l’unique préoccupation de survivre. L’insécurité qui le foudroie
sans cesse l’enchaîne aux tristes nécessités du corps et de la matière, empêchant
son esprit de s’élever, de cultiver une vie intérieure et intellectuelle riche et
d’élaborer une morale communautaire.
« La liberté est le premier des droits de l’homme, ou plutôt elle les comprend tous.
[…] Que devient-il, en effet si on le laisse esclave de la faim et de l’insécurité ?
Peuton dire qu’il est libre s’il est tyrannisé par la misère et par l’incertitude de l’avenir ? Il
se vendra pour un morceau de pain ou pour un peu de sécurité. […] Rien comme
nous venons de le voir n’était plus commun chez nos ancêtres, Celtes, Gaulois,
Germains et Romains des premiers siècles. On donnait sa personne à un maître afin
de s’assurer la satisfaction de ces besoins physiques auxquels on ne peut résister
138qu’en consentant à mourir . »
Ainsi, rivé aux contingences d’une vie qui s’épuise dans le présent, l’homme
médiéval ne peut ni réfléchir ni se projeter dans l’avenir. Plongé dans l’instant, il

135 e e Victor Duruy, Histoire de France et du Moyen Âge du V au XIV siècle avec des cartes géographiques
rédigées conformément au programme officiel de 1857 pour la classe de Troisième,op. cit., 1858.
136 Henri Brochon, Essai sur l’histoire de la justice criminelle à Bordeaux pendant le Moyen Âge, Bordeaux,
imprimerie générale de Mme Crugy, 1857.
137 Histoire de l’amour dans les Temps modernes depuis les Gaulois, les chrétiens et les barbares du Moyen Âge
eau XVIII siècle, Paris, Amyot, 1863.
138 P.J.B. Buchez, Traité de politique et de science sociale, Paris, Amyot, 1866.
54 laisse son esprit, sa mémoire et son histoire croupir dans un marasme
inquiétant. Aspiré par les désirs de la chair, il se livre uniquement aux actes qui
la font prévaloir. Les manuels didactiques n’échappent pas à cette vision fort
dépréciative. Des Michels, dans son Précis de l’histoire et de la géographie du Moyen
Âge, (1854). destiné aux collèges et lycées, résume en ces quelques phrases
laconiques les coutumes des barbares :
« Les affaires privées et publiques se traitaient souvent dans ces grossières orgies ;
plus souvent, la fête se changeait en rixe sanglante. »
Captif des sens et de leur expression brutale, le « barbare » apporte un
antimodèle de taille à l’homme réflexif et « raisonnable » projeté par les décennies
1850-1870. Car l’époque barbare ne subit pas seulement une déformation sur le
plan social, mais également dans le domaine des idées et de la pensée. Sous le
Second Empire, on accuse l’homme des premiers temps du Moyen Âge de
porter un regard subjectif et erroné sur la Nature. Il l’anime, lui prête des
sentiments tout en étant incapable de tisser une continuité dans ces lambeaux
qu’il tente de coordonner. Sa représentation même du monde réel est
condamnée comme grossière et immédiate. On l’accuse de voir le « monde en
139bloc » sans accéder par l’analyse à une vision organisée de ses manifestations.
Impuissant à prendre une distance par rapport aux objets qui l’environnent, le
barbare demeure prisonnier des contingences et des sensations. La faculté
d’abstraction lui est inconnue. Ses idées restent rivées à un état germinal de
l’intelligence et conduisent à une confusion extrême.
« Les Barbares ignorent l’art d’analyser les objets. […] Frappés par la multiplicité des
phénomènes, ils ne songent guère à séparer la substance de ses manifestations
140même . »
Cette faille du mental à saisir l’univers est le plus souvent attribuée au
manque d’élaboration du langage. Celui-ci, au lieu de refléter et de préciser la
pensée, l’exprime de façon brute et vague. Les « barbares » brisent les mots
141dans leur gosier plutôt qu’ils ne les expriment . » Dans l’ensemble donc,
l’homme barbare inquiète l’homme civilisé du Second Empire à cause de son
altérité. En effet, alors que ce dernier essaie de mettre à jour une certaine unité
dans l’histoire de l’humanité, il se trouve confronté à un être si dissemblable de
lui qu’il ne s’y reconnaît guère, même partiellement. Il exècre d’autant plus cet
« ancêtre » grossier qu’il ne lui doit rien et, qu’après lui, son identité physique,
mentale et morale a été entièrement à refaire.
« Pour établir la sécurité moderne, il a fallu non seulement transformer les
institutions, mais encore et surtout atténuer les passions, multiplier les idées, établir
la délibération préalable, ranger les pensées humaines dans des compartiments

139 Francis Monnier, Alcuin, Paris, A. Durand, 1853, p. 64.
140 Ibid.,
141 Ibid., p. 68.
55 distincts et sous des préceptes reconnus, bref refaire l’intérieur de la tête humaine, et
142pour tout dire, changer l’état des muscles et l’état des nerfs . »
Dans l’imaginaire du Second Empire, les siècles barbares restent donc ceux
de l’infamie et de l’annihilation de l’Histoire. Les premières invasions sont
d’ailleurs bien souvent associées au temps mythique du chaos. Certains essais
littéraires et historiques recourent à des images climatiques pour souligner la
violence du milieu et l’inextricable désordre dans lequel est plongé le monde à
cette époque. Joseph Delanox, par exemple, offre ce tableau de l’an 560 :
« On est dans les nuits noires de l’hiver. La tempête souffle au-dehors ; le
grésillement de la pluie fouette les vitres des chaumières, et la voix furieuse des
vents se brise contre la ramure des grands arbres. À peine, aux pâles reflets de la
lune, que voilent sans interruption de gros nuages qui se heurtent, peut-on
reconnaître, dans une étroite vallée, les murailles d’un édifice fraîchement construit
143et étalant ses larges assises couronnées de tourelles et de clochers . »
Les repères chronologiques se font rares en dépit d’un rationalisme et d’une
objectivité souvent affichés et l’humanité au-dessus du précipice de la
sauvagerie semble menacée de mort et d’anéantissement. Souillée et abâtardie
par le « vice », elle est filtrée par les préjugés moralisateurs d’une austérité
prégnante. Vidé de sa substance historique, de sa dimension politique et même
législative, ce temps lointain plonge dans les nimbes de l’indicible et son
indétermination en fait le creuset d’un mythe assimilable par les décennies
1850-1870. Car c’est à partir de ce point de départ qui se situe aux confins de la
fable, à l’entrecroisée entre la fiction et l’Histoire, que l’esprit prométhéen du
Second Empire se bâtit une histoire et une mémoire ; la fabrication mentale
d’un état « inférieur » de l’homme permet de mesurer le progrès accompli
depuis et de donner une image grandie de l’homme moderne. Toutefois, il
importe aussi pour l’historien de tracer les mouvements qui ont apporté un
terme à cette époque désespérée. La recherche des principes qui font passer de
la fiction affabulatrice à la réalité historique est dans cette perspective
prédominante.
De la fable à l’Histoire
Sous Napoléon III, la sortie de « l’obscurantisme barbare » semble relever
du miracle. L’homme quitte le primitivisme et l’immédiateté de sa condition
pour prendre conscience de lui-même. Les éléments qui réifient les débuts du
Moyen Âge sont doubles : tantôt le monde féodal, tantôt la religion chrétienne
sont invoqués comme les causes de la fin de la barbarie.

142 Hippolyte Taine, Nouveaux Essais de critique et d’histoire, « Renaud de Montauban », op. cit., 1865,
p. 199.
143 Joseph Delanox, Les Femmes illustres de la France au Moyen Âge, « Radegonde », op. cit., 1860, p. 67.
56 « Or, cette race, avant de se constituer, comme elle était à l’époque de l’invasion
normande, avait subi une autre conquête qui au lieu de la jeter dans ses guerres sans
144fin, l’avait ravie à la barbarie : elle avait été conquise au christianisme . »
Selon certains, le raffinement de la culture chrétienne met fin à l’insondable
désordre qui embrase d’une aurore sanglante les premiers siècles de la période
médiévale Le caractère primitif de l’homme s’efface alors progressivement pour
laisser une place vacante à la culture de l’esprit. Le christianisme occupe ce vide
et sa victoire sur les forces « obscures » est romancée et sublimée, prenant les
accents d’une épopée légendaire. Dans l’imagerie du Second Empire, la
naissance d’une politique communautaire devient l’autre ferment du Moyen
Âge, ferment qui lui permet de s’extraire du perpétuel état de guerre pour
accéder à une harmonie étatique plus stable. La féodalité se pose et s’épanouit
145 sous le règne prolifique de Charlemagne qui apparaît comme un chantre de
l’ordre. Régulateur de l’Histoire, il instaure la chevalerie, s’entoure de héros
comme Roland qui s’attaquent aux Barbares et à leurs croyances. D’après ces
représentations toujours, il combat avec ses propres armes les sabbats, envoie
dans les cours de Westphalie des agents destinés à se débarrasser des sorcières
et des seigneurs corrompus. Pour Éliphas Lévy, « l’empereur à la Barbe
fleurie », rétablit donc l’équilibre de son royaume en écartant les manifestations
occultes de la magie barbare. Il mène une entreprise sans équivalent, grâce aux
législations et aux décrets qui luttent contre les pratiques occultes.
« On peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être punis les
Sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs d’aiguillette, ceux qui évoquent le
diable, et les empoisonneurs au moyen de prétendus philtres amoureux. Ces mêmes
lois défendent expressément de troubler l’air, d’exciter les tempêtes, de fabriquer
des caractères et des talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de pratiquer
146les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les troupeaux . »
Dans les œuvres à portée didactique, Charlemagne devient également le chef
suprême de l’Europe chrétienne. Il s’appuie sur le pouvoir religieux pour régner
et concilie les traditions romaines et germaniques. Défenseur zélé de l’Église, il
affermit en Italie le pouvoir temporel des papes contre les prétentions des
Grecs, des Lombards et contre la turbulence des Romains. Il sait tirer la
meilleure substance des traditions romaines dont il conserve l’esprit de

144 Henri Wallon, Conversion de l’Angleterre par les moines : les moines d’Occident depuis saint Benoît jusqu’à
saint Bernard de Monsieur le Comte de Montalembert. Extrait du Journal des Savants, Paris, Imprimerie
impériale, 1868. On retrouve une analyse semblable dans le Précis de l’histoire et de la géographie du
Moyen Âge de Des Michels.
145 La représentation de Charlemagne, comme initiateur de l’ordonnancement du monde se
retrouve aussi chez Guizot pour lequel l’Empereur assure la transition entre le monde barbare et
le monde moderne : « À partir de Charlemagne, la face des choses change ; la décadence s’arrête,
le progrès recommence […] Charlemagne marque la limite à laquelle est enfin consommée la
dissolution de l’ancien monde romain et barbare, et où commence vraiment la formation de
l’Europe moderne, du monde nouveau. », Cours d’Histoire moderne, p. 298.
146 Eliphas Lévi, Histoire de la magie avec une exposition claire et précise de ses procédés, de ses rites et de ses
mystères, Paris, Germer Baillière, 1860.
57 centralisation. Ne régnant pas pour la gloire, il élabore une politique commune
et générale.
« Il fut grand législateur, politique prévoyant, toujours placé au point de vue de
l’avenir, non de sa dynastie, mais de la civilisation moderne ou chrétienne, grand
147guerrier et toujours heureux . »
Viollet-le-Duc admire également « la puissance de son génie organisateur à
148établir une sorte d’unité administrative .» À ce rôle politique unificateur qui lui
est si souvent attribué, s’en ajoute un autre, bien plus grand encore :
Charlemagne se présente comme un justicier intrépide, un homme de loi qui
met un terme à l’inégalité répandue dans la société. Guizot insiste
particulièrement sur cette dimension morale de « l’Empereur à la
Barbefleurie. ». Par son souci profond d’égalité, son règne acquiert une dimension
universelle. Il revient en particulier sur les bénéfices donnés à vie et en surveille
les possesseurs pour les empêcher de transformer leur propriété en propriété à
vie. Il veille à ce que les bénéfices soient correctement administrés par les
détenteurs, afin que l’usufruit dont ils jouissent ne tourne point au détriment
des bénéficiaires. Mais son action n’est pas uniquement répressive. Il construit
et élabore un droit positif tel que chaque esclave vive correctement sans mourir
de faim, ni sans être considéré comme un objet. Il les autorise à ne vendre leur
denrée qu’à la condition de pouvoir préalablement subvenir eux-mêmes à leurs
besoins. Ses actions politiques s’accompagnent d’œuvres favorisant grandement
la culture, ferment de toute civilisation. Il développe et protège la littérature, les
arts et la science. Plusieurs écoles sont fondées sous son règne ; il institue une
sorte d’académie, appelée École Palatine, attire des savants étrangers, tels Pierre
de Pise, le Goth Théodule. Il crée les écoles mineures publiques qui enseignent
les bases d’une culture chrétienne. Dans ses capitulaires, il ordonne d’ajouter
des cours de médecine à ceux que l’on professait déjà dans les écoles
épiscopales et cette discipline y est enseignée dès lors sous le nom de physique.
Le Second Empire lui est aussi redevable de la naissance des écoles majeures,
réservées aux moines et destinées à dispenser les sciences sacrées et séculières,
c’est-à-dire la théologie et les sept arts libéraux. En homme cultivé, il apprécie le
latin et le grec. Ainsi, les manuels scolaires et les œuvres idéologiques des
décennies 1850-1870 ne tarissent pas d’éloges, sur ce personnage mythifié par
l’Histoire. Pour Eugène Rendu, par exemple, seuls les noms de Clovis,
fondateur de la monarchie et surtout celui de Charlemagne ordonnateur de
l’Empire méritent d’être portés à l’attention des élèves et d’être extirpés de la
nébuleuse du passé. Félix-Archimède Pouchet qui pratique pourtant une
méthode fort sélective dans son Histoire des sciences naturelles au Moyen Âge (1853)
note combien les sciences se sont épanouies grâce à l’Empereur à la
Barbefleurie ;

147 P.J.B., Buchez, Traité de politique et de science sociale, op. cit., 1866.
148 Viollet-le-Duc, le Dictionnaire d’architecture, Relevés et observations par Philippe Boudon et Philippe
Deshayes, Paris, Pierre Mardaga, 1979.
58 « […] sa cour devint l’asile des hommes les plus marquants de l’époque, et c’était
des degrés de son trône que s’échappaient les premières lueurs régénératrices de ces
siècles barbares. »
L’époque barbare est ainsi souvent négligée dans la représentation historique
du Second Empire. Ténébreuse et occulte, elle sombre dans l’indifférence ; le
mystère qui l’enveloppe contribue à la rendre plus effrayante et plus
« maléfique ». Cependant, sa présence dans l’histoire médiévale est nécessaire à
l’élaboration d’une mémoire collective et nationale. À cet obscurantisme
troublant s’oppose schématiquement le rayonnement de la période suivante.
3) Les étapes intermédiaires du Moyen Âge : de la fin du monde à
son renouveau : (888-1300)
Si les études statistiques révèlent le discrédit des temps « barbares », elles
e esoulignent en même temps l’engouement pour la période allant du X au XIII
e esiècle : les XII et XIII siècles reçoivent en particulier une appréciation fort
positive. À la première tranche de l’histoire médiévale, enfouie dans l’abîme de
l’oubli et du mépris, succède ainsi la seconde période du Moyen Âge qui s’étend
e eglobalement du IX au XIII siècle. Certes, dans cette périodisation, quelques
disparités affleurent à la conscience du chercheur contemporain ; toutefois il
convient de les relever sans leur donner une envergure disproportionnée.
e eLa plupart des auteurs rayent les IX et X siècles de la carte de l’Histoire
e eallant jusqu’à poser l’équation selon laquelle « le Moyen Âge, c’est le XI , le XII
e 149et le XIII siècle . » Ces siècles sont vénérés pour leur distance historique qui
les enveloppe d’un caractère énigmatique propre au sacré et les modèle pour
leur donner l’épaisseur d’un Âge d’or, à jamais perdu. On pourrait objecter ici
que les temps barbares, pourtant plus reculés encore, ne jouissent pas de la
même déférence : néanmoins, dans l’esprit de l’historiographe du Second
Empire, ils ne contiennent aucun fondement du monde moderne, alors que ces
trois siècles mythifiés marquent, eux, une entrée définitive de l’humanité dans
l’Histoire et dans l’ordre logique des faits. À côté de ces trois siècles qui
eforment une vaste synthèse de la culture médiévale à son paroxysme, le IX
siècle « brille » parfois d’une faible lueur. Sans être unanimement rejeté, il reste
toutefois dans l’ombre. Sa reconnaissance et sa réhabilitation sont étroitement
liées au rôle politique et fantasmatique qu’il occupe sous le Second Empire : il
reflète en effet, à travers Charlemagne, l’éveil de la conscience nationale. Il
appartient à une imagerie stéréotypée qui s’exprime dans les ouvrages de
vulgarisation et les études savantes.

149 Ed. Caillette de L’Hervilliers, Étude sur la paix et sur la trêve de Dieu ou influence de l’Église et de la
papauté sur l’émancipation du peuple au Moyen Âge, Paris, Victor Palmé, 1862.
59
FALVERT, Claude, Charlemagne et son empire ou la France au VIIIe siècle, 1869

On ne retient alors qu’une date qui semble le résumer tout entier, 881 :
« En 881, surexcités par une indignation illégitime contre les sauvages normands de
la chrétienté, contre les pillards normands, les Français poussèrent enfin
150l’indignation jusqu’à l’audace, et marchèrent au-devant de leurs oppresseurs . »
Le vocabulaire fortement connoté conduit ici à une représentation idéalisée
du peuple à ses débuts et construit un mythe positif essentiel à la mémoire
emoderne. Le X siècle reçoit les plus vives critiques, car il ne participe pas à la
formation d’une histoire positive et rationnelle.
eLe X siècle banni de la conscience historique du Second Empire
Si les critiques ne peuvent méconnaître les événements ponctuels qui ont
efaçonné l’histoire du X siècle, ils ne lui en accordent pas moins une part
relative dans l’élaboration de l’histoire collective et universelle de l’homme. Ils
e epassent ainsi dénués de tout scrupule scientifique du IX au XII siècle, voire
151parfois de Charlemagne à saint Louis . Comment expliquer ce « trou » dans

150 e Chapitre IX, « Persistance des cantilènes depuis Charlemagne jusqu’au XI siècle », 1865, p. 45.
151 L’analyse de Michel Cohendy occulte par exemple totalement cette période du Moyen Âge.
Sous le règne de saint Louis, « le goût pour l’étude s’était réveillé du sommeil léthargique, dans
lequel l’avaient plongé la mort de Charlemagne, si sympathique aux lettres et aux lettrés, les
60 l’écoulement du passé ? Comment légitimer l’indifférence laissée par ce « siècle
152de fer » ? Il convient de fonder une réflexion sur les rares ouvrages qui
consacrent leur étude à ce moment bafoué par la conscience historique du
Second Empire car « décadent »
Plusieurs obstacles méthodologiques se dressent contre sa reconnaissance.
Beaucoup de documents relatifs à l’administration et aux lois de cette époque
n’ont pas été conservés, mais pillés soit au moment où ils ont été produits, soit
bien plus tard pendant la Révolution. Mais l’on pourrait rétorquer que cet
éparpillement de pièces juridiques, politiques ou communales affecte aussi les
autres périodes du Moyen Âge auxquelles s’intéresse pourtant le Second
Empire. Des enjeux idéologiques expliquent, une fois encore, cette
« négligence » circonstanciée. À l’image des invasions barbares, ce siècle
apparaît, sous Napoléon III, comme une ère gouvernée par des forces brutes,
aveugles, primitives qui mettent à tout instant en péril le sort de l’humanité,
alors en pleine convulsion. Les représentations de l’an Mille sont effrayantes,
puisant dans l’imaginaire et l’imagerie du mal.

Allégorie de l’an mille dans un manuel d’histoire littéraire du Second Empire.
RHEAL DE CESANA, Sébastien, Moyen âge dévoilé ou monde dantesque, 1857.

désordres des guerres intestines et étrangères et les ravages de la féodalité. » De la Valeur des
manuscrits au Moyen Âge et de la coutume d’enchaîner les livres sur place à propos d’un manuscrit légué au
monastère d’Issoire par Robert du Boys,op. cit., 1863.
152 J. Chantrel, Histoire populaire des Papes, Les Papes du Moyen Âge, 1866. MM. Dottain, Chevallier et
Todière dans leur Cours complet d’histoire universelle, « seizième leçon », Paris, C. Dillet, 1855.
61 Les historiens rappellent presque unanimement que la croyance en la fin du
emonde est si enracinée au X siècle qu’elle ne joue aucun rôle dans l’écoulement
du temps. Plus « sauvage » encore que la période des invasions barbares, cette
époque cristallise le déshonneur de la Nation française. Oppressé de toutes
parts par des flux politiques et culturels dévastateurs, le monde paraît proche de
153sa fin : il n’est plus que « ruines et désordre . » Cette vision transparaît même
dans les ouvrages historiographiques les plus prétendument neutres :
« Ce triste Moyen Âge, pendant lequel le vandalisme dans l’Occident, l’islamisme en
Orient semblaient s’être ligués pour éteindre toute civilisation avait passé sa période
154d’obscurantisme et de barbare ignorance . »
En dépit d’un réalisme fièrement affiché, l’auteur succombe au cliché de
l’obscurantisme et théorise à outrance les puissances « destructrices »
engendrées par cette époque. Sa vision s’éloigne ostensiblement de l’objectivité
pourtant proclamée dans la préface pour fabriquer un « mythe » du mal et de la
esauvagerie. Dans l’ensemble, le X apparaît à l’historien des décennies
18501870 comme une illusion, une chimère ou un siècle impalpable et irréel.
L’historicité est sacrifiée à la fiction et le ton des commentaires devient
prophétique et grandiloquent : les dates disparaissent totalement puisque les
événements s’inscrivent dans une temporalité surnaturelle au cœur de laquelle
se confondent passé, présent et futur :
« Le terme fatal était arrivé ; le sinistre Antéchrist allait apparaître du côté de
l’Orient. Tout l’annonçait. L’ordre des saisons était renversé, les lois physiques
violées, le miraculeux passé en habitude. À Orléans, pendant plusieurs jours, sous
les regards d’une foule immense, les yeux du Christ s’étaient inondés de pleurs. Un
loup était entré dans l’église et avait fait tinter la cloche. Près de Joigny, dans le pays
de Glaber, une pluie de pierres tomba longtemps sans s’arrêter. Des incendies
allumés par une main inconnue avaient ravagé toutes les villes de la Gaule et
155d’Italie . »
L’univers s’embrase et s’anime étrangement. Les animaux paraissent
maléfiques, le Christ pleure tandis que le monde se perd dans un mirage qui
menace de le dissoudre à tout jamais. Se dématérialisant complètement, il
s’allégorise devenant symbolique et occulte. Par conséquent, tout comme les
siècles « barbares », il ne peut que recevoir une image fortement connotée et
inquiétante puisqu’il s’oppose entièrement au rationalisme du Second Empire.
Du reste, il n’est pas seulement exécré par l’esprit positiviste à cause de son
évanescence, mais aussi pour des raisons idéologiques. Deux causes, la barbarie
e et l’essor de la religion musulmane, fondent le rejet du X siècle. Pourquoi ces
deux événements cristallisent-ils tous les reproches ? Dans quelle mesure
ternissent-ils l’histoire française ? En répondant à ces questions, le critique

153 J. Chantrel, Histoire populaire des papes, Les Papes du Moyen Âge, op. cit., 1866.
154 Michel Cohendy, De la Valeur des manuscrits au Moyen Âge et de la coutume d’enchaîner les livres sur
place, op. cit., le 12 novembre 1863.
155 Jules-Sylvain Zeller, Entretiens sur l’histoire. Antiquité et Moyen Âge, chapitre 5 : « Le dixième
siècle. Féodalité et chevalerie », Paris, Didier, 1865, p. 208.
62 contemporain pourra tenter de comprendre les enjeux idéologiques qui
travestissent l’image de cette époque. Ainsi, en dépit des prérogatives d’une
histoire impartiale, les historiens du Second Empire ne parviennent pas à se
détacher d’une affectivité qui dénature leur jugement. Dans l’une des citations
précédentes, Michel Cohendy « diabolise » le vandalisme et l’islamisme en les
personnifiant et en les dotant d’une volonté malintentionnée. Ce
surinvestissement émotionnel s’explique assez dans la mesure où le retour de
eces deux forces obscures au X siècle remet en cause une vision progressive et
continue de l’Histoire. Or, nous verrons plus tard combien cette évolution
positiviste de l’humanité, confortée et appuyée par les sciences du Second
Empire, est une des clés de la réception historique du Moyen Âge. Alors qu’ils
semblaient être dépassés par les siècles précédents, l’islamisme et la barbarie
ressurgissent avec violence dans l’écoulement du temps. À cette raison
épistémologique qui compromet la représentation lisse et unilatérale des
phénomènes historiques s’en ajoute une autre qui légitime l’interprétation
eobscurantiste du X siècle.
Les historiens exècrent les musulmans, les accusant de compromettre
l’équilibre apporté par la chrétienté. Le catholicisme est tellement inscrit dans
les mœurs des décennies 1850-1870 qu’il conduit à une vision négative de tout
ce qui, à un moment donné de l’histoire, l’a menacé. Pour d’autres auteurs plus
critiques encore, l’Église elle-même, en dépit d’un passé glorieux et d’un avenir
eprometteur, ne s’est pas montrée à la hauteur au X siècle. Secouée et
bouleversée par des luttes infinies entre les différentes entités du pouvoir, elle
consacre l’éphémère loi de la force.
eLe X siècle incarne parfois le retour des barbares, c’est-à-dire la pluralité des
races et des peuples qui risquent de renverser l’unité, valeur sacrée par le
Second Empire, quoique parfaitement anachronique au Moyen Âge. Cette
arrivée massive de populations « étrangères » et disparates lamine la thèse d’une
race virginale, directement issue des Francs ayant su s’imposer grâce à sa
supériorité. Ces migrations ainsi que les raisons religieuses invoquées plus haut
eexpliquent la haine que l’on voue au X siècle. Elles sont à l’origine de l’imagerie
sinistre ou apocalyptique qu’on lui prête :
« Il était de règle de tuer tout sur son passage, le blé en herbe, l’enfant, le vieillard,
l’infirme. En soixante-treize ans, on compta quarante-huit famines.
L’anthropophagie devint une ressource avouable : il exista des marchés de chair
156humaine . »
eBrun Lavainne réduit, lui, le X siècle à une « époque de servitude et de
157violence, où toutes les lois étaient méconnues . » À ce tableau d’une violence
et d’un désordre inouïs, s’ajoute une cause historiographique qui entraîne la
mise à l’écart de ce siècle et son délaissement dans les brumes impénétrables du

156 Jules Andrieu, Histoire du Moyen Âge, op. cit., 1866.
157 Brun-Lavainne, Mémoire sur les institutions communales de la France et de la Flandre au Moyen Âge, op.
cit., 1857.
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