L'Invention de la guerre moderne

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Casque obligatoire pour tous, apparition des tanks, transformation de l'armement individuel... L'année 1916 marque une rupture, un tournant, le passage déterminant de la guerre classique à la guerre moderne. En novembre 1918, l'infanterie se déplace en camion. Elle est encadrée de sections de mitrailleuses, de mortiers et de chars, survolée par des aéroplanes qui harcèlent l'ennemi, l'aveuglent de fumigènes et le signalent à une artillerie omniprésente. Une armée industrielle qui renvoie baïonnette, lance et pantalon garance d'août 1914 à un autre siècle. Sous la pression d'un terrible défi, l'armée française est devenue en quelques années la plus moderne du monde. Mais cette mutation s'ancre dans des origines plus lointaines, au lendemain du désastre de 1870, lorsqu'une génération d'officiers humiliés par la défaite s’est efforcée de préparer scientifiquement la guerre. Face à l'épreuve du feu, cette entreprise s'est révélée une illusion, et c'est finalement la terrible école du front qui a permis à des troupes, souvent peu instruites et mal dirigées, de devenir l’armée victorieuse de 1918.
Publié le : vendredi 3 septembre 2004
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021016798
Nombre de pages : 480
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Pour leur bienveillante attention et leurs conseils précieux, je tiens à remercier le professeur Georges-Henri Soutou, de l’université Paris IV-Sorbonne, et le colonel Frédéric Guelton, chef du département Recherches du Service historique de l’armée de terre. Mes remerciements vont aussi à l’ensemble du personnel du département Recherches du SHAT, et en particulier M. Henri Vaudable, qui m’a accueilli pendant de nombreuses journées et dont la connaissance des archives m’a été particulièrement utile. Enfin, je ne peux pas oublier Laurent Henninger, du Centre d’études d’histoire de la défense, pour son soutien permanent et la stimulation intellectuelle que son contact provoque.
© Tallandier Éditions, 2004
18, rue Dauphine – 75006 Paris
EAN : 979-1-02101-679-8
www.centrenationaldulivre.fr
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À Anne, Marc-Antoine, Victor et Pierre-Alexandre.
AVANT-PROPOS
Lorsque sonne l’armistice du 11 novembre 1918, l’armée française victorieuse est la plus moderne du monde. Son infanterie ne se déplace plus à pied d’un point à l’autre du front. Elle attaque en combinant l’action des chars légers avec celle de groupes de combat puissamment armés et encadrés par les tirs précis des sections de mitrailleuses, des mortiers et des canons de 37 mm. Des escadrilles d’aéroplanes la survolent, harcèlent l’ennemi, l’aveuglent de fumigènes ou le désignent à une artillerie omniprésente. Si l’ennemi reflue, des automitrailleuses ou des bombardiers se lancent à sa poursuite. Cette armée « industrielle » renvoie les gros bataillons d’août 1914 à un autre siècle. À cette époque-là, renseignés par des escadrons à cheval armés de lances, appuyés par une artillerie qui ne pratiquait que le tir direct, les « pantalons rouges » chargeaient en masse et à la baïonnette suivant des schémas proches de ceux des grognards du Premier Empire. L’armée française, sous la pression d’un terrible défi, a donc rattrapé l’Histoire en quelques années, s’accordant enfin avec les mutations techniques de son temps. Face à un adversaire disposant de moyens très supérieurs et d’une redoutable efficacité militaire, l’armée française a su déployer des ressources considérables d’imagination et de volonté pour finalement l’emporter. C’est cet effort d’adaptation des moyens et des méthodes de combat, ce processus d’évolution tactique que je me suis efforcé d’analyser. Il ne s’agit pas d’étudier la conduite des opérations, ni de décrire la vie quotidienne et la souffrance des soldats. Ces thèmes ont déjà fait l’objet d’une riche littérature. L’objectif est différent. Il concerne la description du processus qui a permis la transformation radicale d’une organisation de plusieurs millions d’hommes, que toute e leur culture rattachait au XIX siècle, en une force d’un modernisme étonnant. Comment une armée évolue-t-elle ? Quelles sont les forces et les freins qui influent sur cette évolution ? Peut-on distinguer un processus propre au temps de paix différent de celui de la guerre ? Quels sont les acteurs du changement tactique et doctrinal ? Voici quelques-unes des questions qui seront abordées. Il s’agit d’un sujet ambitieux qui rencontre d’ailleurs des préoccupations actuelles puisque, désormais, l’un des deux grands commandements militaires de l’OTAN est entièrement consacré à la gestion de la « transformation tactique ». Il s’agit aussi d’un sujet complexe qui demande un certain nombre de précautions et, en premier lieu, une délimitation aussi précise que possible. Expliquer la victoire de 1918 oblige à remonter au désastre de 1871, tant celui-ci a marqué les esprits et constitué l’acte fondateur de l’édification de l’armée française moderne. La guerre navale sera exclue de cette étude eu égard à son importance secondaire sur les opérations de la Première Guerre
mondiale. Quant aux forces terrestres, je me concentrais sur l’action des armes ayant eu une action directe sur l’ennemi. C’est ainsi que je ne parlerai des sapeurs, des troupes de fortifications ou de l’arrière que lorsque ceux-ci ont eu un effet direct sur les opérations. Un autre problème consistait à déterminer l’échelle d’étude. En économie, on distingue assez nettement la macroéconomie et ses grands agrégats de la microéconomie qui se soucie du comportement des « particules élémentaires ». En histoire militaire, on retrouve souvent la même séparation entre la description des grandes opérations et celle de la vie quotidienne de la troupe. Ne cherchant pas à explorer une fois de plus une de ces strates mais plutôt à voir les rapports entre elles dans le domaine particulier de la tactique, j’ai décidé de naviguer entre trois échelons : le haut commandement, les armes (infanterie, cavalerie, artillerie et deux subdivisions particulières : l’aviation et les chars) et la troupe. Mon objet étant le processus d’évolution tactique, et non la tactique elle-même, il ne sera pas question de décrire par le détail toutes les méthodes de combat utilisées par l’armée française. Cette étude est à la limite de l’Histoire et de la sociologie des organisations. Il était donc logique d’utiliser des grilles de lecture sociologiques1. Celles-ci ont été principalement confrontées à trois sources historiques. En premier lieu, les archives du Service historique de l’armée de terre m’ont procuré des données inestimables sur la e guerre vue du haut commandement, en particulier depuis le 3 Bureau du grand quartier général (GQG). J’ai ensuite puisé dans deux groupes d’auteurs de l’époque, des théoriciens d’avant 1914 et celui des vétérans de la Grande Guerre. Parmi les vétérans, deux auteurs me furent particulièrement utiles. L’ouvrage du colonel Lucas,L’Évolution des idées tactiques en France et en Allemagne pendant la guerre de 1914-1918(1925), m’a donné la trame des différentes doctrines pendant la guerre, mais il ne décrit cependant qu’indirectement la manière dont les idées sont nées et ne traite que peu de l’avant-guerre. J’avoue ensuite une certaine affection pour Émile Laure, car cet auteur prolifique et d’une grande curiosité d’esprit a analysé son métier tout au long de sa riche carrière. On le retrouve donc ardent défenseur de l’offensive avant la guerre, puis observateur méticuleux du GQG de 1917 à 1918 et des évolutions tactiques, voire micro-tactiques. e Son étude commune avec le commandant Jacottet sur l’évolution de la 13 division d’infanterie pendant la guerre est passionnante. Outre les documents du GQG et les analyses des vétérans, les règlements militaires furent bien évidemment l’objet d’une attention particulière. Pour mettre en place toutes les pièces de ce puzzle en plusieurs dimensions, mon expérience de plus de vingt années dans l’armée – du commandement d’un groupe de combat au Collège interarmées de défense – fut très précieuse. En présupposant que le comportement de militaires français actuels pouvait avoir des similitudes avec celui de e leurs « anciens » du début du XX siècle, cette méthode « empathique » s’est avérée particulièrement utile2. Ce cadre méthodologique établi, comment aborder la question du changement tactique ? Je suis parti de l’exemple d’une équipe de sport qui joue un premier match, puis se prépare au suivant. Ce premier match a été joué en appliquant un certain nombre de procédés tactiques ; certains se sont révélés inefficaces ou mal assimilés, d’autres sont peut-être apparus spontanément au cours du jeu, d’autres encore sont à
inventer face au nouvel adversaire ou pour s’adapter à de nouvelles règles. Il y a donc une évolution tactique à piloter. Ce sera en grande partie la mission de l’entraîneur et de ses assistants, mais certains joueurs, comme le capitaine de l’équipe, peuvent y tenir un rôle. Ce pilotage commence par une analyse précise des changements à effectuer à partir de la vision du match précédent, à chaud pendant le match lui-même ou à froid en utilisant la vidéo. Cette analyse comprend aussi l’étude du futur adversaire, du terrain, de l’arbitre, etc. À partir de cette étude, on conçoit un certain nombre de procédés qu’il faut ensuite expliciter et surtout faire assimiler aux joueurs. Faire entrer ces nouvelles méthodes dans le fonds de jeu collectif suppose d’organiser des entraînements précis (fiches de séances, terrains, équipements particuliers). Certains joueurs sont peut-être sceptiques sur l’intérêt de nouvelles pratiques, d’autres peuvent craindre pour leur place dans l’équipe, d’autres enfin sont peut-être absents pour les entraînements. Le jour du match, l’incertitude demeure donc sur le degré d’assimilation des nouvelles pratiques et sur leur efficacité. Le début de partie constitue le révélateur de la valeur des efforts et, si des lacunes apparaissent, il ne reste que le temps du match pour y remédier. Un nouveau processus, beaucoup plus rapide, s’engage alors, où les joueurs ont le premier rôle dans l’analyse et la conception de nouvelles méthodes. Sur le bord de touche, le coachaccompagne le mouvement par ses exhortations, ses conseils pendant les arrêts de jeu et les remplacements. Cette métaphore sportive m’a servi de fil conducteur. L’armée française, de 1871 à 1918, ressemble à cette équipe de sport. Elle vient de subir une défaite cinglante en 1870-1871 et doit se préparer à la « revanche » mais, pour cela, elle doit impérativement évoluer sous peine de subir un nouvel échec. À partir de ce point de départ, j’ai cherché les acteurs de cette « transformation » et essayé de déterminer leur armature mentale, les méthodes d’analyse qu’ils ont utilisées et la façon dont ils ont appréhendé les changements dans la longue durée. Il a fallu ensuite comprendre par quels procédés les résultats de cette réflexion étaient insérés dans la pratique réelle et quel en était le degré d’assimilation à l’entrée en guerre. Je me suis intéressé en particulier à la circulation des idées entre les différents échelons de l’organisation militaire et à l’intérieur même de chaque échelon.
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