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©ÉditionsGallimard,1981.
IL
ÉTAITUNE
FOIS
Onnousasifortaccoutuméspendantnotrejeuneâgeaux récitsetauxanalysesdela'mythologieque,quandnous sommesenétatderaisonner,nousnenousavisonsplusdeles trouveraussiétonnantsqu'ilssont.Maissil'on vientàse défairedesyeuxdel'habitude,ainsiqueFontenellel'écrivait en17241,ilnesepeutqu'onnesoitsurprisdevoirenquelle étrangeproductionnousavonsentreprisdeconnaîtrele fonctionnementdel'esprithumain.Aujourd'huicomme autrefois,chacuncroitsavoirqu'iln'estaucunpeupledont l'histoirenecommencepardesfablesouaveclamythologie. Fontenelle,aussibieninforméqueprudent,ajoutait: «hormislepeupleélu,chezquiunsoinparticulierdelapro-videnceaconservélavérité»2.Etl'onsaitcombienlaques-tiondelamythologiesenouedanslatêtedequelquespen-seursduxixesiècleaveccelledupolythéismedontIsraël nousauraitaffranchis,certes,maissanspourautantnous délivrerdelapeinede«démythologiser»,hierencore,le NouveauTestament. Vingtansaprèslavaguestructuraliste,iln'estpasimperti-nentdes'interrogersurlamythologieengénéral.D'abord, pouravoircru,enbonneetamicalecompagnie,que,surce territoire,uneréflexionthéoriqueneuveallaitnousper-1.FONTENELLE,Del'originedesfables(1724),éd.J.R.Carré,Paris,1932,1. 2.FONTENELLE,Op.cit.,33.
L'inventiondelamythologie
mettre d'écrireunevraiegrammairedulangagemythique, aprèsquelquesannéesdepratiquesetdeformesd'analyse inédites.Ensuite, parcequ'unlecteurdegrecpenseavecnaï-vetéquelamythologie,lemotetlachose,relèveplusou moinsdesacuriosité,sinondesacompétence. Lemytheapournousl'autoritéd'unfaitnaturel.Eten matièredemythologie,chacunsesentplusoumoinschez soi,sansêtrecontraintdechoisirentredeshistoiresfasci-nantesoumerveilleusesetdesfaçonsdepenserquinesont pasnécessairementlesnôtres.Qu'importeaulecteurde mythesquelePèreLafitau,en1724,ydénoncedes«idées charnelles»?Enquoisesentirait-ilconcernéparlejugement d'unjésuiterelisantPlutarqueaumilieudesHurons,sinon peut-êtrequetoutcedivinpoétiqueetfabuleuxnousa donnétantd'agrément,deplaisirvoluptueux,confessait Lévy-Bruhlen1935,quenousl'avonslaissé,aumilieudesi vivesLumières,exercersurnouspourainsidiretoutson ancienempire,nousquisommesvieuxdequatreoucinq sièclesdemémoireetfamiliersdesivastesbibliothèques imaginaires?Enfait,l'animalsymboliqueoul'hommeimagi-nantquisechercheetsereconnaîtdanslesrecueilsde mythes,indigènesouexotiques,n'estjamaisétrangeraux interprétations,tantôtintuitives,tantôtsophistiquées,qu'é-voquentàsonoreilledescollecteurssansprétentionoudes mythologuesréputéssavants. Depuislexvmesièclecequirelevaitalorsdudomainede lafable,hérosetdieuxd'Ovide,chemineavecundiscoursde typeherméneutique,desidéessurl'originedesfables,des manièresd'expliquerlestracésduPanthéonoupourquoiles GrecsdePlutarqueetd'Homèreseracontaientdesem-blableshistoires.Lamythologie,quellevoixyentendre? Quellepenséeydécouvrir?Est-ceunlangage,lepremierlan-gage,celuid'unehumanitédansl'enfance?Lanaïvetéde l'ignoranceoulaparoleoriginelle?Lechantdelaterreoula tragédiedelaNature? Lediscoursdesociétésprimitivesou
Ilétaitunefois archaïquessurelles-mêmes?Est-celephénomènereligieux supérieur,celuiquidonneauxautresefficaceetsignification etdontlesgarants,aupaysindo-européendeDumézil,sont degravesadministrateursdelamémoireetdelapenséecol-lectives?Oubien,unephilosophiedenourrice,selonlemot deTylor,Pèrefondateurdel'anthropologie?Ya-t-ilune penséemythiquetouteslesformesdelaculturesont commevêtuesetenveloppéesdequelquefigureissuedu mythe?Cetypedepenséeuniversellecommel'esprithumain engendre-t-ilindéfinimentdenouveauxrécitsselondes règlesdetransformation,dénombrablesetsansdéfaut? Serait-celaterrenataleiapenséephilosophiqueprend conscienced'elle-mêmeàmesurequ'elleréussitàs'enabs-traireetàdevenirconceptuelle?Exige-t-elleunefoirobuste? Est-ellesauvageoucultivée?Oul'unetl'autre?Décrit-ellele surnaturel?Vient-ellelégitimer?Est-elleinconsciente,obli-gatoire, fondamentalesousl'apparencetrompeuseduplaisir qu'elledispense sanscompter?Uneignorancemimantla profondeuroul'essentielquis'ignore? Enpareilleaffaire,peut-êtrefallait-ilchoisirentredeux voiesoubienpenserlamythologieàcoupsdemarteau,ou bientravaillerenthéoriciendel'«esprithumain»,horsl'his-toireetlesgénéalogiesabandonnéesauxamateursd'héral-dique.Leparcoursicitracé,àchacundelejugerparmi d'autrespossiblesounécessaires.Audépart,unléger troubleClaudeLévi-Straussfondaitl'entreprisedesMytho-logiques,unegenèsedelapensée,surl'évidencequ'unmythe estperçucommemythepar toutlecteurdanslemonde entier;et,danslemêmetemps,GeorgesDumézil,publiantà l'aubedesatroisièmevieMytheetépopée,avouaitqu'il n'avaitencorejamaiscomprisladifférenceentreunconteet unmythe.Dequoiinciterunlecteurde«mythes»grecsà repenserlamythologie'plutôtquedecontinueràlaraconter 3.DesconversationsavecDanSperberm'ontaidédansceprojet,mêmes'il estrestétrèsfactuel.
L'inventiondelamythologie
enjouissantdelacomplicité,ancienneettoujoursrecon-duite,entrelesGrecsetnous,lesinsulairesdel'Occidentet desaculture.D'oùvientcesavoirsiflouquelemêmemot, celuidemythologie,désigneàlafoislespratiquesnarratives, lesrécitsconnusdetous,etlesdiscoursinterprétatifsquien parlentsurlemodeetavecletond'unesciencedepuisle milieuduxixesiècle?Pourquellesraisonsparlerdela mythologieest-cetoujours,plusoumoinsexplicitement, parlergrecoudepuislaGrèce2? Ilnes'agissaitpasderéécrirel'Originedesfables,deux sièclesetdemiaprèsFontenelle,maisdemeneruneenquête souslaformed'unehistoiregénéalogiquequivadesGrecsà Lévi-Strauss,et,réciproquement,deLévi-Straussaux Grecs.C'était,d'abord,déconstruirelaformeconceptuelle d'unsavoirenapparenceimmédiatetlégitime,enrepérant lesétranges procéduresmisesenœuvredeXénophane,le philosophedescommencements,àFr.-MaxMüller,inven-teurdelamythologiecomparée,etdel'historienThucydide àl'anthropologueTylor,égalementsiconfiantsenleurnou-veausavoir.Ensuite,c'était,ensedemandantsilamytho-logiegrecqueestplusfiablequecelledenossavants,de découvrirquesafigurehétérogène,dessinéepardesgestes d'exclusion,pardesattitudesdescandale,depuislespre-mierspenseursdelaGrècearchaïquejusqu'auxhéritiersdes mythologuesmodernes,s'inventaitlentement,diversement, entrelescheminsdelamémoireetlestracésdel'écriture. Unearchéologiedu«mythe»invitaitàconclurequela mythologie,incontestablement,celaexiste,aumoinsdepuis quePlatonl'inventeàsamanière;maissanspourautant qu'elledisposed'unterritoireautonomeoudésigneune formedepenséeuniverselledontl'essencepureattendrait sonphilosophe.Autresavancéesquele«mythe»estun genreintrouvable,enGrèceetailleurs;quelaSciencedes mythesdeCassireretdeLévi-Straussestimpuissanteà définirson«objet»,etpourde bonnesraisons.N'avons-nous
Ilétaitunefois
pasvécu,hier,l'illusionextrêmequel'analysestructuraledes mythescommenceaveclesGrecspensantleurpropre mythologiodedel'interprét «e»surlemationconceptuelle, ouencorequela«penséemythique»ensamaturitéaccède, icietlà,àunelogiquedesformes,ensedépassantelle-même? Àcoupsûr,iln'estpasquestiondeprendreledeuildetant d'histoiresinoubliables,moinsencoredepriverquiquece soitdudroitdetrouversamythologiebonluisemble. C'estsurlalégitimitéd'une«sciencedesmythes»quenous noussommesinterrogé,autantquesurnotreimaginaireet soninventivitéentrelesGrecsetnous,dansunehistoirepro-miseàundevenirdérisoire.«Plusjedevienssolitaire,disait Aristote,plusj'aimeleshistoires,lesmythes'».Aveud'un soirqu'ilseraitpédantdereprocherauthéoriciendela Poétique,siétrangerà cequenousappelonslamythologie qu'ilréservaitlemotmytheààl'intriguebienfaite,àl'his-« toirebiennouéeparsoninventeur. Maisquelbeausujetde conversationpourunsoirentreFontenelle,l'académicien perpétuelenrobedechambre,etAristote,enfinvieux poupons'abandonnantaubavardage.Jepréfèreévoquerun autreAristote,levisionnaireconvaincuquelescivilisations ontétésansnombre,que,danslanuitduTemps,descom-mencementsenontoubliéd'autres,quetouteslesinventions ontététrouvéesuneinfinitédefois'etque,detantdeche-minementseffacés,subsistentseuls,fossilesouvestiges, quelquesproverbes,souvenirsd'anciennessagesses,venus jusqu'ànousgrâceàleurbrièvetéetleurjustesse6.Pensées
4.ARISTOTE,fr.668éd.Rose.Jen'auraispasfaitattentionàcemotsans MichelDECERTEAU,L'Inventionduquotidien.I.Artsdefaire,Paris,1980,167. 5.ARISTOTE,Métaphysique,XII,8,1074 b10-12;Duciel,I,3,270b19-20; Météorologiques,I,3,33927;Politique,VII,9, 1329b25. 6.ARISTOTE,Delaphilosophie,fr.13Rose;8Walzer.Surlacollectedepro-verbesdansl'activitéencyclopédiqued'Aristoteetdesonécole,cf.K. RUPPRECHT,s.v.Paroimiographoi»,RealencydopàdiedesclassischenAlter-
L'inventiondelamythologie
minéralesl'œilécouteunerumeursansâge;pierresde mémoire,plusprécieusesen«mythologie»quelesfantaisies d'Hermès,lagested'AsdiwaloulamortdeRyangombe. Sansdoutepour«sauverunecertaineidéedelamytho-logie,ai-jetropsouventévoqué,demanièreimplicite,l'égale inventivitédelamémoireetdel'oubli.Lesbrumesd'un voyageenterreméconnuen'excusentpaslemanquede rigueur.L'oublietlamémoireont-ilsvraimentvécuenpar-faiteunion,aussinaturellementquePhilémonetBaucis? Est-ceseulementaujourd'huiqu'estdevenuesivive,sipré-sente,«laluttedelamémoireetdel'oubli»',depuisque sontmultipliéeslessociétésleshistorienssontenfin devenusdesfonctionnairesetdesbureaucratesofficiels,etlecombatcontrelepouvoir,levrai,letotalitaire,faitse dresser,danslanuit,desfemmesetdeshommes,répétant contretoutespoirlesparolesdeleursmortsprivésd'écriture, delaplusmatérielle,oulesversfugitifsmaisinoubliables encoredespoètesinterditsetassassinés? Iln'yapasdeparadisnipourlamémoirenipourl'oubli. Rienqueletravaildel'uneetdel'autre,etdesmodesdetra-vailquiontunehistoire.Unehistoireàfaire.
tumswissenschaft,XVIII,4(1949),col.1736-1738;R.WEIL,Aristoteetl'his-toire.Essaisurla«Politique»,Paris,1960, 141-144. 7.DontparleMilanKUNDERA,LeLivredurireetdel'oubli,trad.franç.F. Kéral,Paris,1979,10.