L'Invention de la mythologie

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Qui a inventé la mythologie ? Quelles sont les frontières de ce territoire où des histoires inoubliables et le plaisir de les conter semblent inséparables de l'exégèse et du désir de les interpréter ?Poisson soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable : ni genre littéraire, ni récit spécifique. Mais parler de la mythologie, hier et aujourd'hui, c'est toujours, plus ou moins explicitement, parler grec ou depuis la Grèce. D'où l'urgence d'une enquête généalogique pour repenser la mythologie comme objet de savoir autant que de culture.
Publié le : jeudi 2 mai 2013
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EAN13 : 9782072042430
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©ÉditionsGallimard,1981.
IL
ÉTAITUNE
FOIS
Onnousasifortaccoutuméspendantnotrejeuneâgeaux récitsetauxanalysesdela'mythologieque,quandnous sommesenétatderaisonner,nousnenousavisonsplusdeles trouveraussiétonnantsqu'ilssont.Maissil'on vientàse défairedesyeuxdel'habitude,ainsiqueFontenellel'écrivait en17241,ilnesepeutqu'onnesoitsurprisdevoirenquelle étrangeproductionnousavonsentreprisdeconnaîtrele fonctionnementdel'esprithumain.Aujourd'huicomme autrefois,chacuncroitsavoirqu'iln'estaucunpeupledont l'histoirenecommencepardesfablesouaveclamythologie. Fontenelle,aussibieninforméqueprudent,ajoutait: «hormislepeupleélu,chezquiunsoinparticulierdelapro-videnceaconservélavérité»2.Etl'onsaitcombienlaques-tiondelamythologiesenouedanslatêtedequelquespen-seursduxixesiècleaveccelledupolythéismedontIsraël nousauraitaffranchis,certes,maissanspourautantnous délivrerdelapeinede«démythologiser»,hierencore,le NouveauTestament. Vingtansaprèslavaguestructuraliste,iln'estpasimperti-nentdes'interrogersurlamythologieengénéral.D'abord, pouravoircru,enbonneetamicalecompagnie,que,surce territoire,uneréflexionthéoriqueneuveallaitnousper-1.FONTENELLE,Del'originedesfables(1724),éd.J.R.Carré,Paris,1932,1. 2.FONTENELLE,Op.cit.,33.
L'inventiondelamythologie
mettre d'écrireunevraiegrammairedulangagemythique, aprèsquelquesannéesdepratiquesetdeformesd'analyse inédites.Ensuite, parcequ'unlecteurdegrecpenseavecnaï-vetéquelamythologie,lemotetlachose,relèveplusou moinsdesacuriosité,sinondesacompétence. Lemytheapournousl'autoritéd'unfaitnaturel.Eten matièredemythologie,chacunsesentplusoumoinschez soi,sansêtrecontraintdechoisirentredeshistoiresfasci-nantesoumerveilleusesetdesfaçonsdepenserquinesont pasnécessairementlesnôtres.Qu'importeaulecteurde mythesquelePèreLafitau,en1724,ydénoncedes«idées charnelles»?Enquoisesentirait-ilconcernéparlejugement d'unjésuiterelisantPlutarqueaumilieudesHurons,sinon peut-êtrequetoutcedivinpoétiqueetfabuleuxnousa donnétantd'agrément,deplaisirvoluptueux,confessait Lévy-Bruhlen1935,quenousl'avonslaissé,aumilieudesi vivesLumières,exercersurnouspourainsidiretoutson ancienempire,nousquisommesvieuxdequatreoucinq sièclesdemémoireetfamiliersdesivastesbibliothèques imaginaires?Enfait,l'animalsymboliqueoul'hommeimagi-nantquisechercheetsereconnaîtdanslesrecueilsde mythes,indigènesouexotiques,n'estjamaisétrangeraux interprétations,tantôtintuitives,tantôtsophistiquées,qu'é-voquentàsonoreilledescollecteurssansprétentionoudes mythologuesréputéssavants. Depuislexvmesièclecequirelevaitalorsdudomainede lafable,hérosetdieuxd'Ovide,chemineavecundiscoursde typeherméneutique,desidéessurl'originedesfables,des manièresd'expliquerlestracésduPanthéonoupourquoiles GrecsdePlutarqueetd'Homèreseracontaientdesem-blableshistoires.Lamythologie,quellevoixyentendre? Quellepenséeydécouvrir?Est-ceunlangage,lepremierlan-gage,celuid'unehumanitédansl'enfance?Lanaïvetéde l'ignoranceoulaparoleoriginelle?Lechantdelaterreoula tragédiedelaNature? Lediscoursdesociétésprimitivesou
Ilétaitunefois archaïquessurelles-mêmes?Est-celephénomènereligieux supérieur,celuiquidonneauxautresefficaceetsignification etdontlesgarants,aupaysindo-européendeDumézil,sont degravesadministrateursdelamémoireetdelapenséecol-lectives?Oubien,unephilosophiedenourrice,selonlemot deTylor,Pèrefondateurdel'anthropologie?Ya-t-ilune penséemythiquetouteslesformesdelaculturesont commevêtuesetenveloppéesdequelquefigureissuedu mythe?Cetypedepenséeuniversellecommel'esprithumain engendre-t-ilindéfinimentdenouveauxrécitsselondes règlesdetransformation,dénombrablesetsansdéfaut? Serait-celaterrenataleiapenséephilosophiqueprend conscienced'elle-mêmeàmesurequ'elleréussitàs'enabs-traireetàdevenirconceptuelle?Exige-t-elleunefoirobuste? Est-ellesauvageoucultivée?Oul'unetl'autre?Décrit-ellele surnaturel?Vient-ellelégitimer?Est-elleinconsciente,obli-gatoire, fondamentalesousl'apparencetrompeuseduplaisir qu'elledispense sanscompter?Uneignorancemimantla profondeuroul'essentielquis'ignore? Enpareilleaffaire,peut-êtrefallait-ilchoisirentredeux voiesoubienpenserlamythologieàcoupsdemarteau,ou bientravaillerenthéoriciendel'«esprithumain»,horsl'his-toireetlesgénéalogiesabandonnéesauxamateursd'héral-dique.Leparcoursicitracé,àchacundelejugerparmi d'autrespossiblesounécessaires.Audépart,unléger troubleClaudeLévi-Straussfondaitl'entreprisedesMytho-logiques,unegenèsedelapensée,surl'évidencequ'unmythe estperçucommemythepar toutlecteurdanslemonde entier;et,danslemêmetemps,GeorgesDumézil,publiantà l'aubedesatroisièmevieMytheetépopée,avouaitqu'il n'avaitencorejamaiscomprisladifférenceentreunconteet unmythe.Dequoiinciterunlecteurde«mythes»grecsà repenserlamythologie'plutôtquedecontinueràlaraconter 3.DesconversationsavecDanSperberm'ontaidédansceprojet,mêmes'il estrestétrèsfactuel.
L'inventiondelamythologie
enjouissantdelacomplicité,ancienneettoujoursrecon-duite,entrelesGrecsetnous,lesinsulairesdel'Occidentet desaculture.D'oùvientcesavoirsiflouquelemêmemot, celuidemythologie,désigneàlafoislespratiquesnarratives, lesrécitsconnusdetous,etlesdiscoursinterprétatifsquien parlentsurlemodeetavecletond'unesciencedepuisle milieuduxixesiècle?Pourquellesraisonsparlerdela mythologieest-cetoujours,plusoumoinsexplicitement, parlergrecoudepuislaGrèce2? Ilnes'agissaitpasderéécrirel'Originedesfables,deux sièclesetdemiaprèsFontenelle,maisdemeneruneenquête souslaformed'unehistoiregénéalogiquequivadesGrecsà Lévi-Strauss,et,réciproquement,deLévi-Straussaux Grecs.C'était,d'abord,déconstruirelaformeconceptuelle d'unsavoirenapparenceimmédiatetlégitime,enrepérant lesétranges procéduresmisesenœuvredeXénophane,le philosophedescommencements,àFr.-MaxMüller,inven-teurdelamythologiecomparée,etdel'historienThucydide àl'anthropologueTylor,égalementsiconfiantsenleurnou-veausavoir.Ensuite,c'était,ensedemandantsilamytho-logiegrecqueestplusfiablequecelledenossavants,de découvrirquesafigurehétérogène,dessinéepardesgestes d'exclusion,pardesattitudesdescandale,depuislespre-mierspenseursdelaGrècearchaïquejusqu'auxhéritiersdes mythologuesmodernes,s'inventaitlentement,diversement, entrelescheminsdelamémoireetlestracésdel'écriture. Unearchéologiedu«mythe»invitaitàconclurequela mythologie,incontestablement,celaexiste,aumoinsdepuis quePlatonl'inventeàsamanière;maissanspourautant qu'elledisposed'unterritoireautonomeoudésigneune formedepenséeuniverselledontl'essencepureattendrait sonphilosophe.Autresavancéesquele«mythe»estun genreintrouvable,enGrèceetailleurs;quelaSciencedes mythesdeCassireretdeLévi-Straussestimpuissanteà définirson«objet»,etpourde bonnesraisons.N'avons-nous
Ilétaitunefois
pasvécu,hier,l'illusionextrêmequel'analysestructuraledes mythescommenceaveclesGrecspensantleurpropre mythologiodedel'interprét «e»surlemationconceptuelle, ouencorequela«penséemythique»ensamaturitéaccède, icietlà,àunelogiquedesformes,ensedépassantelle-même? Àcoupsûr,iln'estpasquestiondeprendreledeuildetant d'histoiresinoubliables,moinsencoredepriverquiquece soitdudroitdetrouversamythologiebonluisemble. C'estsurlalégitimitéd'une«sciencedesmythes»quenous noussommesinterrogé,autantquesurnotreimaginaireet soninventivitéentrelesGrecsetnous,dansunehistoirepro-miseàundevenirdérisoire.«Plusjedevienssolitaire,disait Aristote,plusj'aimeleshistoires,lesmythes'».Aveud'un soirqu'ilseraitpédantdereprocherauthéoriciendela Poétique,siétrangerà cequenousappelonslamythologie qu'ilréservaitlemotmytheààl'intriguebienfaite,àl'his-« toirebiennouéeparsoninventeur. Maisquelbeausujetde conversationpourunsoirentreFontenelle,l'académicien perpétuelenrobedechambre,etAristote,enfinvieux poupons'abandonnantaubavardage.Jepréfèreévoquerun autreAristote,levisionnaireconvaincuquelescivilisations ontétésansnombre,que,danslanuitduTemps,descom-mencementsenontoubliéd'autres,quetouteslesinventions ontététrouvéesuneinfinitédefois'etque,detantdeche-minementseffacés,subsistentseuls,fossilesouvestiges, quelquesproverbes,souvenirsd'anciennessagesses,venus jusqu'ànousgrâceàleurbrièvetéetleurjustesse6.Pensées
4.ARISTOTE,fr.668éd.Rose.Jen'auraispasfaitattentionàcemotsans MichelDECERTEAU,L'Inventionduquotidien.I.Artsdefaire,Paris,1980,167. 5.ARISTOTE,Métaphysique,XII,8,1074 b10-12;Duciel,I,3,270b19-20; Météorologiques,I,3,33927;Politique,VII,9, 1329b25. 6.ARISTOTE,Delaphilosophie,fr.13Rose;8Walzer.Surlacollectedepro-verbesdansl'activitéencyclopédiqued'Aristoteetdesonécole,cf.K. RUPPRECHT,s.v.Paroimiographoi»,RealencydopàdiedesclassischenAlter-
L'inventiondelamythologie
minéralesl'œilécouteunerumeursansâge;pierresde mémoire,plusprécieusesen«mythologie»quelesfantaisies d'Hermès,lagested'AsdiwaloulamortdeRyangombe. Sansdoutepour«sauverunecertaineidéedelamytho-logie,ai-jetropsouventévoqué,demanièreimplicite,l'égale inventivitédelamémoireetdel'oubli.Lesbrumesd'un voyageenterreméconnuen'excusentpaslemanquede rigueur.L'oublietlamémoireont-ilsvraimentvécuenpar-faiteunion,aussinaturellementquePhilémonetBaucis? Est-ceseulementaujourd'huiqu'estdevenuesivive,sipré-sente,«laluttedelamémoireetdel'oubli»',depuisque sontmultipliéeslessociétésleshistorienssontenfin devenusdesfonctionnairesetdesbureaucratesofficiels,etlecombatcontrelepouvoir,levrai,letotalitaire,faitse dresser,danslanuit,desfemmesetdeshommes,répétant contretoutespoirlesparolesdeleursmortsprivésd'écriture, delaplusmatérielle,oulesversfugitifsmaisinoubliables encoredespoètesinterditsetassassinés? Iln'yapasdeparadisnipourlamémoirenipourl'oubli. Rienqueletravaildel'uneetdel'autre,etdesmodesdetra-vailquiontunehistoire.Unehistoireàfaire.
tumswissenschaft,XVIII,4(1949),col.1736-1738;R.WEIL,Aristoteetl'his-toire.Essaisurla«Politique»,Paris,1960, 141-144. 7.DontparleMilanKUNDERA,LeLivredurireetdel'oubli,trad.franç.F. Kéral,Paris,1979,10.
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