//img.uscri.be/pth/0101ff6543989c61052637bb55da7ac5112bbd7c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'Iran au début du XVIe siècle

De
237 pages
Cet ouvrage s'intéresse à la période safavide de l'Iran et à l'éclatement d'une crise profonde dans tous les domaines social, économique, militaire et idéologique qui a duré plusieurs années. Pour une meilleure compréhension de cette crise, il faut connaître la structure socioéconomique de l'Iran à cette époque et les effets que les invasions successives, les expéditions militaires, les massacres et migrations de la population, les disettes et les épidémies ont exercé au cours de l'époque du Shah Isma'il.
Voir plus Voir moins

L’Iran au début du XVIe siècle

Collection l’Iran en transition
Dirigée par Ata Ayati La collection « l’Iran en transition » s’inscrit résolument dans l’objectif de développement du pluralisme dans la culture iranienne. Elle le fera en portant un regard objectif sur les aspects économiques, politiques, sociaux et culturels d’un pays en gestation. Cette ambition est devenue une nécessite tant dans l’observation et l’énonciation des faits que du point de vue de la recherche et de la confrontation des idées. L’IRAN sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Bilan et perspective. Sous la direction de Djamshid Assadi. 2009. M. A. ORAIZI, L’Iran : un puzzle ? 2010.

Hassan Pirouzdjou

L’Iran au début du XVIe siècle
Étude d’histoire économique et sociale

Préface de Francis Richard

L’Harmattan

Du même auteur
- Recueil d’articles sur différents problèmes sociopolitiques de l’Iran contemporain (en persan), Ed. Elm, Téhéran, 1358/1979, - Analyse critique du parti Toudeh (en persan) première éd. Djarian, Téhéran, 1976-1977. - Devant la vérité (en persan), Europe, 1971. - Mithraïsme et émancipation, Ed. L’Harmattan, Paris 1999.

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12882-8 EAN : 9782296128828

PREFACE Iran au début de XVIe siècle a thèse de notre collègue Hassan Pirouzdjou, restée longtemps inédite, est publiée. Elle méritait largement d’être connue. Il me souvient de l’époque, où, il y a une trentaine d’années, je le rencontrais à l’issue des séminaires du professeur Jean Aubin et où nous discutions des grands thèmes de l’histoire de l’Iran, avec d’autres jeunes chercheurs iraniens. Ces discussions animées pouvaient se poursuivre à l’occasion de la consultation de manuscrits, de sources peu ou mal connues de l’histoire, si complexe et si fascinante, de l’Iran. Depuis les années 1970 bien des documents que l’on croyait perdus ont été retrouvées, nombre d’ouvrages ont été publiés. Mais, dans le même temps, on aperçoit que les zones obscures restent nombreuses. Une foule de questions sont encore à élucider : y a-t-il une problématique spécifique à l’histoire iranienne ? Quelle est la valeur des chroniques ? Peut-on pallier le manque d’archives pour certaines périodes anciennes ? L’analyse que nous présentons aujourd’hui estelle déformée par l’idéologie. La liste de ces questions serait longue et la parution d’ouvrages de synthèse ou de répertoires encyclopédiques, en Iran et hors d’Iran, si elle rend les investigations plus aisées, ne permet de répondre qu’à certaines d’entre elles. Hassan Pirouzdjou, dans sa thèse, s’est attaché à trois problèmes majeurs de l’histoire iranienne : la fiscalité et son poids sur les populations ; l’arrivée de groupes nomades sur le plateau et ses conséquences sur la prospérité de l’artisanat. Plusieurs grands bouleversements, si l’on ne tient pas compte des catastrophes naturelles – tremblements de terre,

L

L’Iran au début du XVIème siècle

épidémies, changements climatiques -, ont affecté l’Iran au cours de la période que Hassan Pirouzdjou a prise en compte dans son travail. Il y a d’abord eu l’invasion mongole qui, au milieu du XIIIe siècle, a ravagé, si l’on en croit les sources, le plateau iranien et n’aurait laissé que ruines. Les étapes de la reconstruction sont malaisées à reconstituer : ne manque-t-on pas de données démographiques ? L’irruption de Tamerlan au seuil du XVe siècle et les guerres incessantes qui ont opposé ses descendants, se partageant avec les Turkmènes le vaste territoire de l’Iran d’alors, semblent avoir favorisé, à côté d’une brillante vie de cour, une situation assez médiocre et parfois précaire dans les provinces. Mais là encore, il est difficile d’avoir des données sûres. Aussi les recherches sur la fiscalité et les impôts qu’a entreprises H. Pirouzdjou étaient-elles du plus haut intérêt. Mis à part quelques travaux soviétiques ou anglo-saxons, il restait beaucoup à chercher au travers de sources historiques fort diverses. Les réformes, parfois radicales qu’à connues l’administration persane, notamment après la conquête mongole, ou les tentatives de réformes qui ont été faites ensuite à plusieurs reprises, montrent les défauts inhérents à chacun des différents systèmes. Une société pénétrée par différents courants de l’islam et où les fondations religieuses liées à des ordres soufis ont une grande influence, la société iranienne de la fin du Moyen-âge, se trouve bouleversée lors de l’avènement de Chah Ismail au tournant des années 1501-1502. Entre l’adhésion au nouveau mouvement millénariste et charismatique et le désenchantement voir la révolte contre les nouveaux maîtres, les populations hésitent. On voit aussi les difficultés du monde paysan, où petits propriétaires traditionnels ont un pouvoir. Bien des analyses et des remarques de Hassan Pirouzdjou permettant de comprendre certains mécanismes sociaux. L’importance de la paysannerie et du monde des artisans dans l’histoire de l’Iran avait souvent été négligée. 6

Préface

Certains ont pu voir dans l’histoire iranienne une succession de cycles. Des périodes de développement brillant et de prospérité seraient toujours suivies, à plus ou moins brève échéance, d’autres périodes de troubles, d’insécurité ou d’émiettement du pouvoir, conséquences d’invasions ou d’autres facteurs parfois plus malaisés à analyser. En fait on avait souvent sous-estimé les facteurs régionaux et le poids des particularismes qui, lorsque le pouvoir central s’affaiblit, donnent naissance à des structures politiques locales souvent très particulières. On voit aussi réapparaître de très anciennes institutions ou coutumes apparemment oubliées. Hassan Pirouzdjou s’est intéressé à des périodes de crise : révolution mongole, bouleversements timourides et révolution chiite d’Ismail. Ces périodes nous sont connues surtout les grandes chroniques classiques. Les historiens appartiennent le plus souvent au monde de l’administration ; ils connaissent les rouages de celle-ci ; les mécanismes fiscaux ne leur sont pas inconnus. Lorsqu’ils relatent les faits dans leurs chroniques, leur regard est souvent aigu, mais ils se contentent souvent de discrètes allusions. Le travail de Hassan Pirouzdjou fournit ainsi une très utile grille de lecture. La civilisation iranienne repose sur un équilibre entre des rapports fort divers et sur un acquis multiséculaire, en rapport avec une situation géographique spécifique - où les influences extérieures nombreuses sont tempérées par un isolement dû à l’étendue de l’empire. Puisse cette publication, fruit d’un travail patient et d’une volonté d’analyser des mécanismes économiques et sociaux qui sont souvent négligés par l’histoire événementielle, susciter l’intérêt des historiens de l’Iran. Puisse-t-elle aussi une pléiade de nouveaux travaux qui nous fassent pénétrer plus avant dans la connaissance d’un passé riche et complexe. Francis Richard Conservateur des manuscrits orientaux à la BNF 7

AVANT – PROPOS quelques exceptions près, il était jusqu’à présent de règle, chez les historiens iraniens contemporains, de manifester la plus grande admiration envers la période safavide et, en particulier son fondateur, Shah Ismail, le règne de ce dernier leur apparaissant comme une renaissance de la grandeur passée de l’Iran. De ce fait, ils n’ont vu que l’avers de la médaille. Dans les pages qui suivent, nous tentons d’en montrer le revers et, partant, de démystifier quelque peu cette période de l’histoire iranienne. Nous sommes néanmoins conscients des insuffisances et des lacunes que comporte la présente étude, ce qui est plus ou moins inévitable dans la mesure où elle porte sur un domaine mal connu malgré son importance. Les documents et témoignages sont encore rares et épars. Nous nous sommes efforcé de les rassembler et de les faire présenter ici sous la forme d’une synthèse. Est-il besoin d’ajouter que cette étude n’a nulle prétention académique ni même historique à proprement parler. Son but essentiel est de donner l’esquisse d’une analyse socio-économique pouvant contribuer à dégager un aspect fondamental de cette période et à en faciliter l’approche d’un point de vue historique.

A

L’Iran au début du XVIème siècle

INTRODUCTION ’un des phénomènes les plus intéressants de l’Iran safavide consiste dans l’éclatement d’une crise profonde dans tous les domaines, social, économique, militaire, idéologique qui a duré plusieurs années. Une étude précise de cette crise multiforme et aux racines profondes, qui ébranla la dynastie safavide dès son avènement, et l’analyse du processus qui commence bien entendu, avant Shah Ismail et se prolonge après lui, éclaircira de nombreux problèmes concernant cette période et qui sont encore mal connus. Nous nous intéressons ici avant tout, au côté socioéconomique de cette crise, à notre avis le plus important. Pour une meilleure compréhension de cette crise, il faut d’abord connaître la structure socio-économique de l‘Iran à cette époque et les effets que les invasions successives, les expéditions militaires, les massacres et migrations de la population, les disettes et les épidémies ont exercé au cours de l’époque du Shah Isma’il, et même avant, sur cette structure.

L

10

PREMIERE PARTIE

LA STRUCTURE SOCIO-ECONOMIQUE TRADITIONNELLE DE L’IRAN

L’Iran au début du XVIème siècle

LA STRUCTURE SOCIO-ECONOMIQUE TRADITIONNELLE DE L’IRAN our apprécier les caractéristiques spécifiques de la société iranienne, il faut connâitre les conditions géographiques et naturelles du pays dont voici les traits essentiels : A) le climat du plateau iranien est sec; la moyenne annuelle des précipitations est dans l’ensemble très réduite, à quelques exceptions près, « l’eau est le facteur limitatif dans l’agriculture, l’extension des surfaces cultivées, la concentration de l’habitat »1. B) l’existence d’un pâturage clairsemé, la diversité du climat avec de grands écarts de température consécutifs aux différences importantes d’altitude entre la plaine et la montagne contraignent au nomadisme les éleveurs qui doivent changer de région au cours des saisons. C) le plateau iranien est situé entre quatre plaines fertiles : 1°) la plaine de la Transoxiane (Amu Darya) et (Sir Darya) au nord-est; 2°) la plaine du Penjab et du Sind au sud-ouest ; 3°) la plaine de la Mésopotamie (entre le Tigre et l’Euphrate) au sud-ouest; 4°) la plaine de Moqan au nord-ouest. D’autre part, ce plateau est situé entre deux mers : le Golfe persique au Sud et la mer Caspienne au Nord. Grâce à cette situation favorable aux communications, il a joué dans toute l’histoire de l’Iran un rôle très important en tant que pont intercontinental, plaque tournante des échanges commerciaux et culturels
1Malek

P

(H), La réforme agraire, p.27.

12

La structure socio-économique traditionnelle de l’Iran

entre l’Occident et l’Orient et comme territoire de transite. * * * Après ces précisions, nous pouvons maintenant dégager les traits essentiels et fondamentaux de la société iranienne, traits qui, durant des siècles et malgré tous les événements historiques, ont subsisté fondamentalement1.

1Ibid.,

p. 28.

13

L’Iran au début du XVIème siècle

I L‘AGRICULTURE ET LA STRUCTURE DE LA PRODUCTION AGRICOLE Le climat et les conditions géographiques, en particulier la présence de vastes espaces désertiques (qui s’étendent depuis le Sahara à travers l’Arabie, l’Iran, jusqu’aux plateaux les plus élevés de l’Asie) ont nécessité depuis les temps anciens une irrigation artificielle au moyen des ghanats et des digues sur les cours d’eau, bases de l’agriculture iranienne1. Le système des ghanats, consistant à amener l’eau à travers le sous-sol, apporte également des éléments minéraux. Cette nécessité première d’utiliser l’eau avec parcimonie et sur un plan communautaire (qui en Occident entraîna les entrepreneurs privés à s’unir en associations bénévoles), dans ce pays où les points d’habitations étaient dispersés sur un territoire très vaste, a exigé l’intervention centralisatrice du gouvernement. D’ou la charge d’assurer les travaux publics qui incombe à tous les gouvernements iraniens. Or l’irrigation artificielle est l’affaire soit des communes, soit des provinces ou des gouvernements centraux.

1 K. Wittfogel, Le despotisme oriental, pp. 74-105, applique aux sociétés asiatiques l’expression évidement exagérée de « sociétés hydrauliques » (pp. 61-67) et à l’économie de ces sociétés celle de « l’économie hydraulique »; Gorgani (F.A), Vis-o-Ramin, p. 504; Chardin (Ch), Voyage en Perse, trad. Persan, vol. IV, pp. 96-101.

14

La structure socio-économique traditionnelle de l’Iran

Cette fonction économique du gouvernement explique l’absence (ou presque) de la propriété terrienne privée (avec quelques exceptions, bien entendu). « La propriété de toutes les terres du pays a été considéré essentiellement comme le droit du souverain, représentant l’entité iranienne, donc une sorte de propriété nationale (et non pas nationalisé) ou gouvernementale1. Le roi en tant que propriétaire de toutes les terres, était chargé de protéger l’exploitation agricole, d’entretenir les canaux d’irrigations, les ghanats et de régler les crédits agricoles. Il lui falait organiser et contrôler une hiérarchie administrative qui couvrait à sa base la totalité des unités de production »2. « La tâche de l’empereur consistait donc à fournir les éléments nécessaires à la culture de la terre, comme la création des canaux et leur surveillance et assurer ainsi au peuple ses moyens d’existence. Aussi, il avait pour tache de stocker les denrées en prévision des disettes. De plus, avec les trésors qu’il accumulait, il devait procurer aux pauvres cultivateurs la semence et le chaptel »3.

1 Cela veut dire que la propriété privée pouvait exister ici et là, sous telle ou telle forme. Mais nous ne sommes pas encore bien informés sur l’étendue, l’importance, les formes et l’évolution historique de ce genre de propriété. Une chose est évidente : la propriété de la terre par l’Etat était la forme dominante donc déterminante dans la formation socioéconomique de la société iranienne. Sur ce sujet voir Chardin (Ch), Voyage en Perse, trad. persan.vol, V, pp. 380-393; Bernier (F), Voyage contenant la description des Etats du grand Mongol... ,vol. I, p. 334 et vol. II, p. 312; Minorsky (V), Tazkerat al-Moluk..., p.257. 2 Malek (H), Après la réforme agraire, p.296. 3 Chardin (Ch), Voyage en Perse, trad. Persan, vol. IV, p.96 sq.; Lambton (A.K.S), Land lord and peasant in Persia, trad. persan, p. 16; Ferdowsi (A), Shah-nameh, (éd. Moscou, vol. I, p. 34) décrit ainsi l’une des premières mesures du roi Huchang après son avènement : «... il résolut le problème de l’eau, il l’a fait couler de la mer vers la plaine, dans les rivières et les canaux et a réduit ainsi la peine (du peuple), grâce à Dieu »; voir aussi Gorgani (F.A),Vis- o-Ramin, I, P. 504.

15

L’Iran au début du XVIème siècle

« La fertilisation artificielle du sol, dépendant d’un gouvernement central et tombant en décadence dés que l’irrigation ou le drainage sont négligés, explique le fait suivant, qui autrement aurait paru étrange : des territoires entiers qui, autrefois, furent admirablement cultivés (...), sont actuellement stériles et déserts1. Ce phénomène explique aussi pourquoi une seule guerre dévastatrice pouvait dépeupler le pays pour des siècles (...) C’est pourquoi on peut voir clairement l’agriculture tomber en décadence sous un gouvernement et revivre sous un autre. Les récoltes y correspondent aux gouvernements bon ou mauvais, comme elles changent en Europe selon le beau et le mauvais temps »2. C’était juste dans ce sens et avec raison que Ch. Chardin, parlant du règne du Shah Abbas 1er écrivait dans son journal de voyage : « L’on n’a que trop d’exemples par toute la terre, que la fertilité même du terroir, ainsi que l’abondance d’un pays, dépend du bon ordre d’un gouvernement (...) modéré et selon les lois »3.
Le sol de beaucoup de « désert de la faim » du Turkestan est constitué par le fameux loess centre - asiatique qui, lorsqu’il est suffisamment arrosé, est doué d’une haute fertilité... Quant à la question de l’existence de terres irrigables, elle ne doit même pas se poser : il suffit de traverser le pays dans n’importe quelle direction pour voir les ruines de nombreux bourgs et villes laissés à l’abandon depuis des centaines d’années et entourés souvent, sur une distance de dizaines de kilomètres carrés, par des réseaux d’anciens canaux et caniveaux d’irrigation; la superficie totale des déserts de loess qui attendent une irrigation artificielle, se monte incontestablement à des millions de déciatine ». Question agraire, édition de Dolgorankov et Petronkevitch, T. I, article de Kaufman (M) : Le peuplement et son rôle dans la question agraire, p.173. 2Sur les sociétés précapitalistes, Editions Sociales, Paris, 1970, pp. 173174. 3 Chardin (Ch).Voyage en Perse, trad. Persan, vol. III, pp. 91-92; dans une poésie persane le poète décrit d’une manière impressionnante les effets destructeurs d’un mauvais gouvernement du souverain sur l’économie rurale du pays : « si le roi est tel et les circonstances sont


16

La structure socio-économique traditionnelle de l’Iran

L ‘agriculture était la base économique du pays et le surplus de la production agricole formait le revenu principal du gouvernement qui nourrissait l’appareil d’administration, l’organisation militaire et les dépenses pour les travaux publics. « Le pays était divisé en provinces, régions et villages. La gestion de ces unités était confiée aux agents du gouvernement. Au sommet de ces hiérarchies provinciales, l’administration se composait de divers éléments militaires, financiers et administratifs, mais au niveau du village toutes les fonctions étaient confiées à une seule personne, le dehghan, qui représentait le gouvernement auprès des villageois. Il dirigeait techniquement la production, réglait les crédits et collectait les impôts. Il avait également des fonctions sociales et juridiques. Le gouvernement contrôlait ainsi les points les plus reculés du pays et bénéficiait du surplus de la production agricole. Le recrutement des soldats se faisait ainsi : chaque village fournissait un contingent déterminé par l’importance de sa population et le nombre de ses unités de production (boneh). Fait curieux : l’absence des soldats membres des bonehs n’affectait pas leur production, car le reste des membres du boneh était chargés de remplir le devoir des absents. Les autorités à la tête des villages, des régions et des provinces n’étaient que de simples agents du gouvernement central. Ceux-ci pouvaient être remplacés selon les besoins politiques ou administratifs, ou encore à la suite de plaintes
telles, je peut te montrer (ou t’offrir) cent milles villages ruinés ». Egalement, le passage suivant extrait de l’Andarz-nameye Ardechir-e Babakan, p. 113 (cité par M. Eslami, Rostam va Esfandiyar, éd. Andjomane Athar-e Melli, p. 223) montre à l’évidence cette réalité : «Là où le roi pratique l’injustice, la prospérité ne se manifeste pas. Un souverain juste vaut mieux que l’abondance de pluie. Un lion dévorant vaut mieux qu’un roi injuste et un roi injuste vaut mieux que troubles qui durent ».

17

L’Iran au début du XVIème siècle

de la population locale. Ce genre d’administration atténuait la pression des autorités locales. De l’Antiquité à nos jours, les plaintes occupent une place importante dans l’administration iranienne. Il faut noter que tous les changements intervenus soit par suite des occupations étrangères, soit par les réformes fiscales ou administratives, ont uniquement modifié le tronc de la hiérarchie administrative afin de diriger le surplus de la production agricole dans telle ou telle direction sans s’intéresser au fond de la structure rurale ni la modifier. Chaque nouvel arrivé, comme les précédents d’ailleurs, se contentait de bénéficier de ce surplus fixé déjà par la tradition. Certes, on augmentait parfois le montant prélevé sur la récolte, mais toujours dans le même cadre traditionnel. »1.

1

Malek (H), Après la réforme agraire, pp. 269-270.

18

La structure socio-économique traditionnelle de l’Iran

II L’ELEVAGE ET LA VIE NOMADE La maturation à différentes époques des prairies sur le plateau iranien (en hiver dans la plaine et pendant l’été dans les hautes montagnes) invitait une partie de la population à la vie nomade qui existe en Iran depuis l’Antiquité1 et amenait une relation étroite entre sédentaire et nomade. L’élevage itinérant fondé sur le pâturage exigeait et exige encore, comme conditions essentielles de grands espaces inhabités et des migrations saisonnières des tribus, des prés d’hiver (ghéshlagh : zéméstangah) vers les prés d’été (yéylagh : tabéstangah). D’autre part, l’existence de ces prairies attirait également les tribus nomades étrangères et constituait ainsi une source de pénétration plus ou moins pacifique. * * * « L’organisation interne des tribus se base sur une société patriarcale. La tradition y joue le rôle de la loi. La modeste production d’élevage (pastoral) y assure à peine la
1 D’après Istakhri (à partir de la page 115) et Ibn-e Balkhi (pp. 164-169) cité par Petrochevsky (M), Zemledeli..., I, p. 66, sous les Achéménide, les Parthes et les Sassanides, les tribus iraniennes s’occupaient d’élevage nomade. Dans les textes d’Avesta, L’élevage (ainsi que l’agriculture) est loué avec enthousiasme, les noms des personnes étaient souvent empruntés à des animaux domestiques : Lohrasp, Garchasp, Djamasp, etc., (asp ou asb = cheval). De plus, dans les prières, on suppliait Ahura-Mazda d’accorder des chevaux vifs comme le vent.

19

L’Iran au début du XVIème siècle

subsistance. La protection des groupes en face des dangers extérieurs et intérieurs se base sur la puissance de la communauté et la tradition (...) Les tribus sont pratiquement des sociétés semi-indépendantes, qui possèdent toutes les institutions nécessaires pour elles-mêmes. Le pouvoir est dans les mains des chefs, à la fois législatif, exécutif et juridique (...) la pâturage est la propriété commune »1. Ainsi, la tribu est une société autosubsistante qui possède aussi bien des moyens de subsistance que ses institutions sociales. Etant donné le rôle que jouaient les nomades dans la vie sociale du pays « l’un des problèmes très importants à régler dans l’administration du pays était le partage des pâturages entre les tribus, et la désignation de leurs itinéraires »2, pour éviter les conflits entre les tribus voisines au sujet des prairies et afin de protéger les paysans et la population sédentaire, contre les dégâts laissés par le passage des nomades qui piétinaient parfois les champs cultivés et commettaient des agressions. Il faut noter que chaque partage injuste des pâturages opéré au profit de telle tribu et au détriment d’ une autre, constituait une source de conflits et de révoltes de la part des défavorisés. La part du lion revenait naturellement aux tribus possédant le pouvoir ou ayant plus ou moins d’influence dans l’appareil gouvernemental. Dans le cas d’une absence de centralisation, de faiblesse du gouvernement ou d’anarchie, apparaissaient des luttes acharnées entre les différentes tribus pour l’extension de leurs pâturages soit au détriment des autres tribus, soit au détriment des champs cultivés3. Au problème de partage des pâturages entre les différentes tribus du pays, s’ajoutait une autre préoccupation de l’appareil gouvernemental : défendre les frontières du
1 2

Malek (H), La réforme agraire, pp. 84-85. - Ibid. p. 85. 3 Cf. infra, Chapitre : L’évolution démographique.

20

La structure socio-économique traditionnelle de l’Iran

pays et empêcher autant que possible les pénétrations et les invasions des tribus étrangères. Ici comme en Chine et comme à Rome vis à vis des Germains, un moyen pour barrer le chemin des tribus nomades et empêcher leur pénétration ou leurs invasion était de construire des murailles et des barrières dont on trouve aujourd’hui les traces en Transoxiane et dans le Gorgan. La longueur de cette dernière muraille qui, selon Hamd-allah-e Mostowfi, a été construite par le roi sassanide Firouz, était de 50 lieues1. La qualité de la relation entre la vie nomade et sédentaire, entre l’élevage nomade et l’agriculture, entre tribus nomades et communautés rurales, dépendait d’un ensemble de conditions, au caractère paradoxal et contradictoire. Lorsqu’il existait un gouvernement fort et bien centralisé, que régnait la paix, que les tribus étaient bien assimilées, avec à leur tête des chefs autoritaires, et qu’enfin les itinéraires établis passaient loin des champs cultivés, une coexistence plus ou moins pacifique s’établissait entre les deux parties de la population (toutes ces conditions étaient rarement réunies malheureusement). L’élevage nomade se présentait alors comme quelque chose de nécessaire et de complémentaire dans l’économie rurale et urbaine. Chaque tribut ne consommant pas la totalité des produits de sa production, elle en échangeait une partie (la viande, l’huile animale, la laine etc.) contre les produits agricoles (les denrées alimentaires essentiellement) et artisanaux (les textiles et d’autres produits nécessaires à ses besoins). Ainsi « les nomades pratiquaient dans une mesure importante un commerce (...) au cours de leurs migrations qui affectait considérablement l’économie de la région en

1 Surat al-arz, éd. Lyden, pp. 458-459; H. Mostowfi, Nuzhat al-golub, éd. Dabirsiagi, p. 197.

21

L’Iran au début du XVIème siècle

cause »1. M. Petrushevsky, traitant le problème d’une manière unilatérale, ne voit pas cet aspect positif de la situation2. Dans le cas contraire (gouvernement faible, anarchie, etc.) cette relation entre nomades et sédentaires (en particulier la population rurale) se présente sous une forme tout à fait différente. La situation instable, mouvementée et semi-indépendante des tribus « ainsi que leur nature sociale ne leur permettaient pas d’être intégré à la société rurale et à la société entière. Cette désintégration produisait un état d’hostilité et d’opposition perpétuelles avec les sociétés voisines et sur tout avec le gouvernement. Pour se défendre et parfois attaquer les autres, les nomades avaient créé une sorte d’armée conforme à leur vie commune. Pour un nomade la propriété des villages et les champs n’avait pas de sens donc il pâturait sans se soucier des champs des autres et défendait son action par les armes »3. Dans ces conditions, le nomadisme devenait un facteur négatif et l’accroissement des tribus nomades dans l’ensemble de la population, et de l’élevage nomade dans l’ensemble de l’économie du pays, à partir d’une certaine mesure, se faisait presque toujours au détriment de la production agricole et du commerce, s’opposant à leur développement4. * * *

1 Malek (H), La réforme agraire, p. 82; Lambton (A.K.S), Land lord and..., trad. Persan, p.498. 2 Petrochevsky (I.P), Zemledelie..., trad. Persan, I, pp. 66 sq. 3 - Malek (H), La réforme agraire, p.86. 4 Ibid, pp. 86-87; Petrochevsky (I.P), Zemledelie, trad. Persan, I, p.129; Lambton (A.K.S), Land lord and...pp. 497-502.

22

La structure socio-économique traditionnelle de l’Iran

Nous ne montrerons pas ici le détail du rôle important joué par ces tribus nomades dans toute l’histoire de la société iranienne. Notons seulement, en passant, qu’elles ont fait naître presque tous les empires et une grande partie des royaumes locaux et régionaux de l’Iran islamique1. Elles ont donné leur forme (ou leur couleur) à la plupart de nos institutions sociales, y compris l’organisation de l’armée2 et ont constitué la seule force unificatrice - force agitée et mobile - capable de réaliser l’unité du pays et de relier les communautés villageoises plus ou moins autosubsistentes et dispersées sous la forme d’un gouvernement central autoritaire. C’est pour cela que nous jugeons paradoxal et contradictoire le rôle des tribus nomades dans notre histoire.

Aubin (J), Les notables de l’Irak persan, p.39; Al-e Ahmad (DJ), Gharb zadegui, texte persan, éd. d’Europ, pp. 23-25. L’importance historique des tribus nomades (turco-mongoles) apparaîtra plus clairement encore si on considère qu’elles ont formé de grands empires durant des siècles, étendant leur domination depuis la Chine jusqu’à l’Europe centrale et aux frontières de l’Espagne (à travers l’Afrique du Nord). 2Petrochevsky (I. P), Zemledelie, I. p. 129.

1

23