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L'islamisme en Algérie

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 103
EAN13 : 9782296272347
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L'ISLAMISME

EN ALGERIE

Du même auteur aux Editions L'Harmattan

Islam et contestation au Maghreb, 1990 L'Algérie en crise. Crise économique et changements politiques, 1991

Abderrahim LAM CHICHI

IL glI~ILAMIlI~Th1IJE AILCGr JEilllIJE

IEN

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dans le cadre de cette collection, créée en 1985,les ~tions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Derniers ouvrages parus :
Paul Sebag, Tunis au XVIIe si~cle, une cité barbaresque aux temps de la cause. Antigone Moutchtouris, La culture populaire en Gr~ce pendant les années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe si~cle.

Salem Chaker, Berb~res aujourd' hW.

,

Dahbia Abrous, L' honneur face au travail des femmés en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, VUlages de r Aur~s - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zal14ga. Fouad Bensedd;Ic, Syndicalisme et politique au Maroc. Abdellah Ben Mlih, StrUCtures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oudja, une ville fronti~re du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Paul Sebag, Histoire desjuift de Tunisie. Yveline Bernard, Jean Palerne, D'Alexandrie Ii Istanbul, Pérégrinations dans r Empire onoman 1581-1583 Alain Quella-Villéger,.La politique méditerranéenne de la France (1870-

1923), un témoin: Pierre Loti. Semih Vaner (sous la direction de), Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran. Jean-Claude Zeltner, Tripoli, Carrefour de l'Europe et des pays du Tchad, 1500-1795

(Q L'Harmattan, 1992. ISBN: 2-7384-1602-0

"La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur. est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l'esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion mais la terreur".

PASCAL

- Pensées

avertissement

La rédaction de cet ouvrage a été achevée quelques jours avant le crime odieux perpétré contre Je président algérien Mohamed Boudiaf.

-- SOMMAIRE

13 23 24 32

Introduction
CHAPITRE

.. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . .. . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . .. .. . . . .

1:

QU'EST -CE QUE L'ISLAMISME?..

Crise de la modernité et émergence de l'islamisme. . . . . . Spécificité et complexité du phénomène. . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE 2:

.L'ISLAMISME ALGERIEN: EXPLICATIFS

LES 43 46 48 50 53

FACTEURS
Le marasme
Le malaise L'impasse social.

..........................

économique.

... . .. .. . . .. . . . .. . . . .. . . . .. . . .. . . .

. . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . .. . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . .

du populisme.

Crise de l'identité, relecture islamiste du legs culturel. . . CHAPITRE 3: GENESE ET EPANOUISSEMENT
EN ALGERIE

DE

L'ISLAMISME

.....................
.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La permanence du référent religieux. Les années soixante-dix: Octobre 1988: la fractUre
Ouverture politique

La gestation des premiers courants politico-religieux l'irrésistible ascension.

...

...... ..................................
... .. ... ...

et montée de l'islamisme.

Les élections locales: la.percée du FIS
De la consécration

...................
....;. ......

L'été 1991 : l'échec de la stratégie insurrectionnelle.....
des urnes à l'interdiction.

61 61 67 68 71 73 76 78 81 91
91

CHAPITRE 4:

LA NEBULEUSE ISLAMISTE
divers. ........................................

Des courants

Le FIS, Ramas, Ennahda...
Les lieux et les moyens de l'expression. . . . . .: . . . . . . . . . .

100
108

CHAPITRE 5:

LES THEMES DE PROPAGANDE

119 120 126

Les influences idéologiques Le FIS : quel programme? Unité de la Umma contrela démocratieet la laïcité. .. ...
L'idéal théocratique. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . .

130
137

Les femmes, cibles de l'''ordre moral" islamiste Un "modèle économique islamique" imprécis Bricolage idéologique, absence de projet fiable. . . . . . . . . . Clôture dogmatique obstacle à la modernité. ............

142 151 164 167

CHAPITRE 6:
Le choix

QUEL AVENIR?
du pire. . . .. . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . .. . . . .. . .

173
174

Les garanties de l'Etat de droit Réconcilier tradition religieuse et éthique démocratique.. Promouvoir l'humanisme critique L'exigence de justice sociale ...............
Postface.. . . .. ... . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . .. . . .. . .. . . .. . . .. . . . . . . . . . .. . .

176 179 181

184
187

Annexes

205

6 figuresde l'islamismealgérien Résumé du projet de programmedu FIS Repères chronologiques
Indications bibliographiques

............ 205 213 225
249

Introduction

Introduction

"Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a pOint de constitution". Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1791 Article 16

-

L'Algérie est-elle en train de renouer avec la période d'avant octobre 1988, celle d'un régime monolithique, autoritaire, qui ne tolérait guère qu'une opposition normalement candidate à l'alternance politique, vectrice de projets. alternatifs, puisse s'exprimer en toute liberté? Le brutal coup d'arrêt porté au processus électoral, l'installation de l'armée aux commandes de l'Etat et la mise hors-la-loi du FIS 13

pourraient le donner à penser, d'autant que des atteintes sérieuses aux droits de l'homme et aux libenés, en l'occurrence celle de la presse, sont régulièrement signalées. Les nouveaux dirigeants semblent ne pas prêter une attention particulière aux critiques des démocrates résolument hostiles au radicalisme islamiste, mais qui font valoir que la lutte contre le péril islamiste ne saurait en aucune manière absoudre ceux qui prônent le retour de l'autoritarisme. Car s'il est absolument légitime de résister avec véhémence à toute velléité islamiste de s'emparer de la religion dans le but exclusif de s'approprier le pouvoir et d'appliquer la "solution" théocratique aux problèmes politiques du pays, il est tout autant dangereux de stopper le processus démocratique, de violer les droits de l'homme sans apponer de solutions urgentes et durables à la détresse des populations les plus démunies. Trente ans de régime à patti unique n'ont pas permis aux forces démocratiques, modernistes et laïques de s'affirmer de manière significative. De surcroît, à la faveur d'une grave crise socioéconomique, et en l'absence d'un ancrage suffisant de la culture politique démocratique moderne, c'est à une irrésistible ascension de l'islamisme que l'on a assisté, plaçant le pays devant un tragique dilemme: suspendre le processus démocratique ou risquer d'offrir le pouvoir à des forces politico-religieuses susceptibles de remettre en cause plus radicalement encore les libenés et d'instaurer une théocratie islamiste totalitaire. Mais en privilégiant la voie de la répression, et en mettant fin au processus de transition démocratique, les autorités algériennes font montre d'une profonde cécité politique. Il serait en effet regrettable qu'une démarche trop aveuglément intransigeante, ne puisse s'accompagner d'une audacieuse ouvenure économique et politique à . laquelle les Algériens ont cru depuis les profondes réformes survenues au lendemain des sanglantes émeutes d'octobre 1988. La question essentielle n'est pas tant l'exclusion hors des limites de la légalité du parti islamiste, alors même que celui-ci aurait probablement fini par accepter de jouer le jeu de l'alternance démocratique. Il s'agit de traiter en profondeur toutes les questions qui préoccupent la population, en patticulier celles des jeunes socialement, professionnellement et culturellement démunis. Ceux chez qui précisément les activistes de l'islamisme radical recrutent massivement. De même, il eût été plus astucieux de coupler convenablement les exigences de l'ouverture démocratique, le maintien des libenés publiques et privées, les garanties de l'Etat de droit, et les solutions aux problèmes du chômage, de la formation, de l'éducation et de la lutte contre la corruption. Des mesures de survie plus radicales que le 14

"programme" actuel des responsables du Haut Comité d'Etat sont absolument indispensables pour redonner pleine confiance à la population et réinstaurer la paix civile. Mais que s'est-il donc passé depuis deux décennies pour que l'Algérie ait atteint un tel degré de déliquescence sociale et d'anomie politique? Pourquoi l'islamisme connaît-il un tel succès? Que représente-t-il réellement? Quel est son programme? Est-il véritablement disposé à jouer pleinement le jeu de l'alternance démocratique et à respecter loyalement et franchement les règles de l'Etat de droit ? C'est à toutes ces questions que cet ouvrage tente de répondre. C'est en étudiant d'abord le rapport (conflictuel) de l'islamisme en général à la modernité afin de comprendre la spécificité de ce phénomène qui traverse l'ensemble du monde arabo-musulman (chapitre 1), en analysant ensuite les facteurs explicatifs de son émergence en Algérie depuis l'indépendance (chapitre 2), en explorant l'histoire de la gestation des premiers courants religieux puis la fulgurante ascension de l'islamisme radical (chapitre 3), en s'efforçant de montrer que cette mouvance est constituée en réalité d'une nébuleuse complexe et polycentriste qui fait toute sa force (chapitre 4), en étudiant les thèmes centraux de sa propagande (chapitre 5), que l'on pourra véritablement en saisir l'enjeu et le devenir dans une Algérie tiraillée entre une profonde aspiration à la démocratie, à la modernité et à la paix civile, et des tentations totalitaires, qu'elles proviennent des courants islamistes majoritaires ou des partisans de l'ancien régime (chapite 6). La pénétration de la modernité dans les pays arabo-musulmans a engendré une profonde érosion des contenus traditionnels de la religion - sans permettre à ces sociétés de maîtriser les ressorts fondamentaux de lafilodernité politique et intellectuelle. Dans un tel contexte, l'on a assisté à l'instrumentalisation de l'islam à des fins idéologiques et politiques (processus de légitimation politico-religieuse des pouvoirs, au nom d'un islam dogmatique, forte imbrication des champs politique et religieux, contestation politique au nom d'une "lecture révolutionnaire du Coran"). C'est dans ce cadre général qu'il convient de placer l'émergence de l'islamisme radical en tant que phénomène spécifique, complexe différent des autres tendances politico-religieuses, mais s'inscrivant tout de même dans une certaine continuité des courants qui ont jalonné l'histoire du monde arabe en réaction contre la modernité occidentale (chapitre 1). Quant à l'Algérie, elle a connu plusieurs fractures qui l'ont progressivement menée à cette situation inextricable et explosive: cruel naufrage économique, désarroi social, impasse politique et profond 15

.

malaise identitaire et culturel. Ce sont ces facteurs de déstabilisation qui permettent d'expliquer l'irrépressible montée de l'islamisme (chapitre 2). Toutefois, l'essor de ces mouvements ne saurait être pleinement intelligible sans la prise en considération du facteur religieux qui continue d'imprégner profondément le corps social et de se transformer - au gré des circonstances politiques - en un redoutable instrument de mobilisation. A cet égard, les islamistes ont tiré le plus grand bénéfice de l'ambiguïté des politiques religieuses de l'Etat En effet, les dirigeants du pays s'étaient livrés, depuis de nombreuses années, à une surenchère avec les islamistes. Enfermant les grands débats de société à l'intérieur de la sphère religieuse, . enseITantles questions théologiques elles-mêmes dans le cadre étroit de la clôture dogmatique, contribuant indirectement à la promotion de la rhétorique islamiste ou cédant à leurs injonctions au sujet de la "réislamisation" de la société et des esprits, banissant progressivement les vocables de laïcité, d'égalité des sexes, de liberté de conscience..., les autorités officielles s'étaient engagées dans une entreprise systématique de conservatisme. Elles n'avaient pas hésité à cautionner les nombreuses déclarations des 'Ulamâ(s) représentant l'islam officiel, consistant à condamner formellement la mixité, à rappeler l'obligation du port du voile ou à considérer l'égalité juridique des sexes et les "idées importées d'Occident" comme hérétiques. Il est vrai aussi que certains idéologues de l'ancien patti unique avaient depuis longtemps contribué à diffuser la thèse selon laquelle toute évolution décisive devait forcément s'accomplir dans le cadre - sinon dans le respect scrupuleux - des dogmes de la religion musulmane. La référence à l'islam - dans sa version la plus rétrograde et la plus obscurantiste - devint ainsi de plus en plus fréquente et systématique dans les discours officiels. Tant pour les responsables politiques, que pour les milieux conservateurs, et davantage encore pour les islamistes, la religion est présentée comme le seul. pivot de l'identité culturelle, la base constitutive de l'appartenance à la nation et le cadre exclusif dans lequel doit être codifié aussi bien le statut personnel que le Droit de la famille. La généralisation de la langue arabe, l'extension de l'enseignement religieux constituent les exemples les plus saillants de cette orientation. Celle-ci vient renforcer le conformisme intellectuel en inculquant la nostalgie d'une histoire musulmane atavique et d'une Cité originelle idéalisée, prétendument vertueuse. Les hommes qui veulent patticiper aux innovations décisives et à la rénovation théologique et culturelle sont accusés de répandre des idées néfastes considérées comme de dangereux facteurs de désintégration sociale, de désordre politique et de perte de l'identité. 16

En l'absence de contenu novateur et critique de l'enseignement (religieux en particulier), et devant la carence des espaces où pourraient se faire entendre des voix théologiques nouvelles, ouvertes au monde moderne, attentives aux mutations tant politiques qu'intellectuelles qui s'y déroulent, respectueuses des aspirations à la liberté et à la

tolérance... - les islamistes ont continué à déployer des discours
excessifs, dithyrambiques véhiculant une vision régressive du monde, intolérante à l'égard de tous ceux qui n'adhérent pas à leur idéologie. Mais c'est essentiellement sur le terrain social que les islamistes ont réussi progressivement à capter toutes formes de ressentiments, en particulier l'exaspération des jeunes issus des milieux populaires, urbanisés, scolarisés mais sans véritable perspective d'avenir. Menant sur le terrain un travail particulièrement efficace de solidarité avec les plus démunis, ils décident de passer de la pratique de la censure morale

et de la pression pour la "réislamisationpar le bas" - qui ont caractérisé
leurs actions depuis l'indépendance du pays - à une autre étape: profiter de l'ouverture démocratique pour accéder légalement au pouvoir (chapitre 3). Mais la consécration électorale du FIS qui l'avait placé, avant son interdiction, au centre de la vie politique ne signifie pas qu'il représente à lui seul toute la mouvance islamiste, bien qu'il en soit la principale composante. La nébuleuse qui constitue l'islamisme algérien est diverse, complexe, polycentrique. C'est ce qui explique l'impressionnante influence qu'il exerce dans tout le pays, dans toutes les couches de la population. Ce redoutable succès n'a été rendu possible que parce que ses militants et ses tribuns ont déployé depuis plusieurs années une stratégie multiforme et multidimensionnelle : prônes, associations caritatives, cultuelles et culturelles, publications variées, actions de solidarité, manifestations de protestation politique, cycles de conférences et de formation, etc (chapitre 4). Cependant, par delà cette extraordinaire diversité et cette captation des sentiments de frustration et d'injustice, les islamistes ne proposent guère de projet de société fiable et alternatif, compatible avec la modernité. La thématique islamiste trouve dans la réévaluation et l'exaltation du fonds culturel et religieux le support d'un discours de repli et d'autodéfense contre les sentiments d'impuissance et d'échec des sociétés arabo-musulmanes à maîtriser la modernité assimilée à la Jâhilîyya (sociétés anté-islamiques ; par extension, toutes les sociétés actuelles qui n'appliquent pas les préceptes coraniques), c'est-à-dire à la "dépravation des mœurs", au "matérialisme", etc. Au nom d'un légendaire passé glorieux de l'islam, elle abhorre les valeurs universelles de démocratie, de laïcité, d'émancipation de la femme, d'Etat de droit... Quant à leur prétendu "programme économique", l'on est en. droit de se demander par quelle aberrante prétention ces
~

-

17

doctrinaires exaltés - sans réelle expérience de la gestion, des contraintes financières, économiques et politiques internationales entendent appliquer, un projet d'une affligeante extravagance. Il est vrai que ces nouveaux prophètes souffrent d'un vice rédhibitoire: ils veulent imposer à leurs concitoyens, par la contrainte s'il le faut, un modèle obsolète comportant de vagues (mais dangereux) principes, renvoyant à une prétendue "morale islamique" à laquelle s'agrège l'idéal utopique d'un Etat théocratique totalitaire. La réitération de normes et de valeurs d'un autre âge et la critique impétueuse de la modernité leur pennettent de masquer l'essentiel: la vacuité absolue de toute réflexion sérieuse sur les possibilités d'adapter l'éthique islamique de justice sociale et de respect des valeurs spirituelles fondamentales de l'homme, et les valeurs fondatrices d'une modernité féconde: laïcité, Etat de droit, émancipation de la femme, respect des minorités, esprit critique... Bref, cette percée de l'imagination - indispensable à la survie d'une civilisation, sans laquelle aucune tradition ne peut être maintenue vivace et créative -leur fait cruellement défaut (chapitre 5). Et pourtant, ils ont largement réussi à séduire les nouvelles générations urbaines, sans réelles perspectives d'avenir, amèrement déçues par une modernisation ratée, tronquée. Revisitant l'islam politique, ou à tout le moins une de ses versions la plus rétrograde, ils veulent en faire le fondement exclusif du gouvernement et de l'ordre politique. Dans un langage hiératique, d'un simplisme insolent, non dépourvu d'accents populistes et millénaristes, les prédicateurs islamistes s'ingénient à réveiller, dans la masse des jeunes désœuvrés qui écoutent leurs diatribes enflammées, une religiosité demeurée somme toute vivace. Les zélateurs du radicalisme islamiste font montre d'une invraisemblable incompréhension de la culture politique et des valeurs occidentales. Il ne saurait y avoir, à leurs yeux, d'Etat islamique authentique tant que les dirigeants politiques n'appliqueront pas avec la plus grande rigueur la Loi de Dieu. Tout pouvoir qui ne gouvernerait 'pas selon les préceptes de la Sharî'a serait délégitimé. La domination moderne "inhumaine et impie" (Jâhiliyya) et la souveraineté politique de IEtat-nation et du gouvernement démocratique modernes doivent faire place à la souveraineté de Dieu (Hâkimiyyat Allâh). En outre, pour les doctrinaires de ces mouvements fondamentalistes, l'Islam doit rassembler tous les Etats composant le Dâr al-Islam (demeure, domaine de l'Islam) en une communauté unique de foi (Umma) pour les soumettre à la juridiction et à l'autorité du calife (Khalifa). Aussi, la nation est-elle perçue en tenues exclusivement religieux. L'unique référent transcendant dans ce système juridico-politique étant d'ordre divin, les droits de l'individu, 18

la citoyenneté, l'Etat de droit, la laïcité, les droits de la femme, la tolérance religieuse et philosophique, les garanties des droits des minorités. .. sont catégoriquement rejetés comme principes étrangers à la "philosophie politique islamique". Les partisans de ce nouveau credo radical développent une "mystique révolutionnaire" du Jihâd et du martyre (voire, du meurtteqitâl politique) pour le salut de la communauté, c'est-à-dire en vue de l'asservissement de la femme et de l'homme, de l'Etat et de la société, à la raison traditionnelle dogmatique. Il en résulte une fermeture intolérable à la culture moderne. Cette attitude de méfiance pathologique à l'égard de la civilisation moderne "décadente" conduit au renoncement à la curiosité, à l'initiative et à l'audace intellectuelles, l'" authentique société musulmane" devant absolument se préserver de toute "pollution par les idées importées". Pis encore, cette lecture radicale du dogme religieux conduit ses partisans à souhaiter réduire au silence leurs détracteurs et à appeler de leurs vœux l'avènement d'un régime de répression et de terreur. Toutes ces thèses feront l'objet d'une discussion approfondie dans le chapitre 5; il sera consacré également à l'étude du programme et des discours des islamistes algériens et à l'analyse des enjeux et des conséquences du conflit permanent entre ces principes théologico-idéologiques et les impératifs de la modernité politique. Mais pour l'heure, les questions qui préoccupent les acteurs et les observateurs de la scène politique algérienne sont d'une toute autre nature. Après l'éclatante victoire des islamistes au premier tour des législatives, le Haut Comité d'Etat a mis fin à l'alternative démocratique et placé l'armée aux commandes de l'Etat. Etait-ce là le moyen le plus judicieux de garantir les libertés et d'éviter une théocratie islamique totalitaire? L'idée même de démocratie ne risque-t-elle pas d'être ruinée aux yeux d'une population non encore massivement acquise aux valeurs de la modernité politique? Le choix des nouveaux dirigeants n'a-t-il pas définitivement compromis les chances d'une expérience originale susceptible de permettre l'émergence d'un islam moderne, modéré et respectueux de l'Etat de droit? C'est à toutes ces questions que nous tenterons de répondre à la fin de ce livre (chapitre 6).

Le présent ouvrage constitue à la fois une synthèse et un prolongement des travaux que nous menons depuis plusieurs années sur la problématique des rapports entre

19

islam et politique et sur le phénomène de l'islamisme au Maghreb1. Il représente, enfin, le deuxième volet de l'ouvrage que nous avons publié sur la crise économique et les changements politiques qui ont affecté l'Algérie2. Notre souci est de présenter au lecteur non spécialiste un panorama relativement exhaustif des différents courants de l'islamisme algérien, et une analyse aussi claire et accessible que possible des facteurs qui ont contribué à ,leur émergence, et surtout une présentation la plus complète des thèmes de leurs discours et de leur programme.

1 Islam et contestation au Maghreb. L'Harmattan, 1990, 350 p. ; "Les Etats du Maghreb face à l'islamisme", in. Les Cahiers de l'Orient, 3e trim. 1990 (pp.133 à 166) ; "L'Islam face aux défis de la modernité et de la laïcité", in. L'Islam et laïcité, ouv. coll. à paraître; "L'Islam politique et les défis de la modernité", in. Passerelles. (Islam et modernité dans la culture arabe) , octobre 1991 (pp.80 à 98) ; "Le concept de solidarité en islam", in. J. Chevallier et D. Cochart (dir.), La solidarité: un sentiment républicain, pub. du CURAPP, PUP, 1992 (pp. 147 à 173). 2 L'Algérie en crise, L'Harmattan, 1991, 400p. ; cf. également: "Islamisme: le retour du refoulé", in. Revue des Deux Mondes, octobre 1991 (pp. 92 à 115) ; "Algérie: la démocratie en péril", in. Revue des Deux Mondes, avril 1992 (pp.66 à 76) ; "Algérie: la démocratie en suspens", in. Confluences-Méditerranée avril 1992, pp. 27 à 41.

20

Chapitre 1

Qu'est-ce que l'islamisme?

Qu'est-ce que l'islamisme?

A la charnière des années soixante-dix/quatre-vingt, et plus particulièrement depuis l'avènement du khomeynisme en Iran, certains régimes arabes sont confrontés à une opposition d'un genre inédit: celle qui se réclame non pas des Lumières ou de Marx, ni même de Nasser, mais de l'islam politique. Invoquant Ibn Taïmiya, Abû al-'Alâ al-Mawdûdî ou encore Sayyed Qotbl, elle nourrit une prétention démesurée: réactiver la tradition prophétique tout en "islamisant la modernité". Il s'agit en fait d'un islam instrumentalisé,. indigent, considérablement appauvri au regard de l'apport théologique et philosophique des musulmans de l'âge d'or ou des réformistes du XIXe siècle; il n'a d'autre ambition que d'être au service d'une
1 Cf Olivier Carré, Mystique et politique..., PFNSP/Cerf, 1985. Pour une présentation de Ibn Taïrniya,Mawdûdî,S. Qotb voir plus loin notre Chapitre5. 23

idéologie de combat: l'islamisme. Le discours que véhiculent ces nouveaux prophètes repose avant tout, non point sur une adhésion positive aux valeurs de la démocratie ni même sur un islam de rénovation et de progrès, mais sur une pure logique de refus. Leur prosélytisme les dote, certes, d'une force agissante particulièrement efficace et redoutable, mais l'absence d'un véritable projet de société n'est comblée que par une rhétorique vindicative qui vise avant tout à entretenir une double contestation radicale: celle de l'Occident - tenu pour responsable de tous les maux dont souffrent ces sociétés arabo-musulmanes ne parvenant à maîtriser

ni les ressorts de la modernité, ni leur devenir propre - et celle des
"princes impies", c'est-à-dire ces élites autochtones, issues de la décolonisation, qui ont mené leur pays à l'impasse et n'ont pas su déceler l'irrésistible ascension de cet islam prophétique qui les menace à présent. Avant d'étudier les mouvements de l'islamisme algérien, il est utile d'aborder la question de l'islamisme en général (dans son rapport conflictuel à la modernité) pour en comprendre la genèse et en saisir la signification profonde.

CRISE DE LA MODERNITE ET EMERGENCE L'ISLAMISME

DE

L'essor des mouvements islamistes ne saurait être pleinement intelligible si l'on ne prend pas en considération le fait que la religion constitue encore dans la majorité des pays arabo-musulmans, une dimension importante des représentations et du lien social. Elle imprègne le corps social, représente, pour la majorité de la population, un ferment identitaire solide. Elle contribue à structurer l'espace et le temps des individus, et détermine, dans une large mesure, les comportements et les relations sociales. Le champ religieux recouvre, aujourd'hui encore, des secteurs entiers de l'activité normative; l'imaginaire social y puise et projette ses représentations. En outre, en l'absence d'une véritable laïcisation, et d'une réelle évolution des doctrines et des institutions religieuses, l'islam (ou plus précisément les lectures et les pratiques dominantes qui en sont faites) est constamment utilisé pour justifier les discours et les pratiques politiques. En tant que référent identitaire et culturel, la religion est réactivée en permanence par différents courants idéologiques; elle constitue un facteur essentiel de symbolisation de l'autorité et un repère décisif de la légitimité: d'un côté les pouvoirs établis l'instrumentalisent à des fins 24

de légitimation de leurs actions; de l'autre, des courants politicoreligieux, à l'instar des islamistes, .l'investissent pour produire de la contestation politique. De surcroît, le monde moderne - en engendrant une érosion profonde des contenus traditionnels de la religion et la dissolution

progressive des repères hérités du passé

~

a provoqué un éclatement

de la conscience religieuse. De ce fait, la confusion s'installe entre l'intentionnalité spirituelle et la finalité idéologique: d'où la manipulation du religieux à des fins politiques et l'utilisation de l'identité islamique et du corpus théologique musulman au service des idéologies de combat 2. Le monde musulman, en général, n'a pas échappé au "désenchantement" du monde si bien analysé par Max Weber3 ; cependant, ce phénomène n'a pas coïncidé avec un véritable processus de sécularisation (sécularism, dans le monde anglo-saxon) ou de laïcisation, qui sont, désormais, des acquis pour l'ensemble de l'humanité. Ce dérèglement dans la conscience traditionnelle est, en fait, dans les pays arabo-musulmans, davantage la conséquence de la diffusion des techniques et de la planétarisation de l'économie: la modernisation ne s'est nullement accompagnée de l'intériorisation et de la maîtrise des soubassements épistémologiques, philosophiques et politiques de la modernité (esprit critique, Etat de droit, laïcité, etc.). C'est la raison pour laquelle, la thématique islamiste trouve un certain écho dans une partie de la société: elle trouve dans la réévaluation et l'exaltation du fonds culturel et religieux le support d'un discours de repli, d'autodéfense contre le sentiment
d'impuissance et d'échec de ces sociétés à maîtriser la modernité

-

assimilée, à tort, à la dépravation des mœurs, au matérialisme le plus éhonté. Au nom de la grandeur et de la noblesse de la tradition musulmane, au nom de la "spécificité", de l"'authenticité", elle tente de récuser les valeurs universelles de liberté, de démocratie, d'émancipation de la femme,... considérées comme étrangères à la personnalité arabo-musulmane. Cette attitude de distanciation-repositionnement à l'égard de l'Occident4 n'est pas inédite; elle s'inscrit dans la continuité de l'histoire contemporaine du monde musulman; la quête d'une
2 Mohamed Arkoun, Ouvertures sur 11slam, J. Grancheréd. 1989 et Pour une critique de la raison islamique, Maisonneuve et Larose, Paris, 1984. 3 Max Weber, Le Savant et le politique, UGE, 1959; Economie et société, Plon, 1970; L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, Plon, 1967; Cf. également Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1989. 4 François Burgat, L'Islamisme au Maghreb. La voix du Sud, Karthala, 1988.

25