L'oeuvre de secours aux enfants sous l'Occupation en France

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 262
Tags :
EAN13 : 9782296196209
Nombre de pages : 232
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'ŒUVRE DE SECOURS AUX ENFANTS (O.S.E.) SOUS L'OCCUPATION EN FRANCE Du légalisme à la résistance (1940-1944)

Préface de Serge Klarsfeld

Collection

Chemins

de la Mémoire

Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme mouvements de jeunesse en France. Béatrice KASBARIAN-BRICOUT, L'odyssée armées napoléonniennes.

et la guerre, mamelacke.

Histoire A l'ombre

des des

Monique BOURIN-DERRUAU, Villages médiévaux en bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (X<.XIV< siècle). Tome 1, Du château au village (X<-XII< siècle). Tome 2, La démocratie au village (XIII<-XIV< siècle). Toussaint GRIFFI, Laurent PREZIOSI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-1943).

A

PARAÎTRE

Élizabeth TUTTLE, 1647-1649.

Religion

et idéologie

dans la révolution

anglaise de

Jacques MICHEL, La Guyane Kourou et ses scandaleuses

sous l'ancien régime. suites judiciaires.

Le désastre

Couverture: CD.J.C DLXIX-6 École créée par l'O. S.E. et l'Unitarian Service Committee au camp de Rivesaltes, 1942.

SABIN.E ZEITOUN

L'ŒUVRE DE SECOURS AUX ENFANTS (O.S.E.) SOUS L'OCCUPATION EN FRANCE
Du légalis'me à la résistance 1940-1944

Préface de Serge Klarsfeld

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L' Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0546-0 ISSN : 0990-3682

-

A mes parents A mon ami, Henri Ruimi, décédé en février 1990

REMERCIEMENTS

Ce livre est issu d'une thèse de doctorat de Ille cycle soutenue à l'Université de Paris VII-Jussieu. Je tiens à remercier ceux et celles qui ont permis de faire aboutir cette recherche et en premier lieu Mmes Rita Thalmann, Michèle Perrot, directrices de recherche et M. Pierre Vidal-Naquet. J'exprime ma gratitude à Alex Derczansky, chercheur au C.N.R.S. et à mon ami et historien, David Douvette qui m'a apporté une aide très précieuse et je rends hommage à ceux qui œuvrent pour la sauvegarde de la mémoire de l'histoire juive, et plus particulièrement à l'historien €t militant Serge Klarsfeld. Mimoun et M. JacobMa reconnaissance va à Mmes Halpéryn, sen, équipe du Centre de documentation juive contemporaine (C.D.].C.) ; à M. Poissel des Archives Nationales de France et au directeur des Services d'archives des Pyrénées-Atlantiques, M. Jean Staes ; à M. Nathan KhaÏat, actuel directeur de l'Œuvre de secours aux enfants (O.S.E.) qui m'a aimablement permis d'accéder aux archives, alors non-classées et non-répertoriées. Je remercie également Mmes Bronia Klibansky du Yad Vashem à Jérusalem et Fruma Mohrer du Yivo à New York. Je tiens à exprimer ma gratitude aux personnes interviewées pour Mmes leur collaboration et l'intérêt porté à mon travail, notamment Ruth Lambert à Lyon, Jenny Masour et Élisabeth Hirsch à Paris ainsi qu'Andrée Salomon à Jérusalem *. Je suis aussi redevable du soutien financier que m'ont apporté le Memorial Foundation for Jewish Culture de New York et la Fondation Elie Cohen (Paris). Je remercie le Centre de Documentation Juive Contemporaine, le Service de Reconstruction archives de l'O.S.E. et Mmes Hirsch et Lambert pour les photographies. Que mes amies Caroline Moritz-Zeitoun, Martine Maës, Mébarka Cherbal soient aussi assurées de ma reconnaissance. Enfin, sans la confiance que n'a cessé de me témoigner mon amI Dominique Foucher, ce travail n'aurait pas pu être achev~.

Jenny Masour et Andrée 1983 et 23 juillet 1985.

.

Salomon

sont. décédées

respectivement

les 25 novembre

7

LISTE

DES SIGLES

A.]. C.A.R. C.C.A. C.D.G. C.D.].C. C.G.Q.]. C.I.M.A.D.E. C.].M. C.T.R.P. E.F.I. E.I.F. F.S.].F. Gestapo H.I.C.E.M. J.O. Joint M.B.F. M.].S. O.].C. O.R.T. O.S.E. P.C. P.P.F. P.Q.]. Quakers R.S.H.A. S.D. S.E.C. S.E.R.E. S.H.E.K. Sipo S.T.O.

Armée juive.

.

Comité d'assistance aux réfugiés. Comité central d'assistance. Comité général de défense. Centre de documentation juive contemporaine. Commissariat général aux questions juives. Comité inter-mouvements auprès des évacués. Congrès juif mondial. Compagnie des transports en commun de la région parisienne. Entraide française israélite. Éclaireurs israélites de France. Fédération des sociétés juives de France. Geheime Staatspolizei. Police secrète de l'État. Hias, Jca, Emigdirect. Association d'émigration allemande. J oumal officiel. Americain Jewish Joint Distribution Committee. Militarbefehlshaber in Frankreich (Commandement militaire (allemand) en France).

Mouvement

de jeunesse sioniste.

.

Organisation juive de combat. Organisation pour la reconstruction et le travail. Œuvre de secours aux enfants. Parti communiste. Parti populaire français. Police aux questions juives. American Friends Service Committee. Reichsicherheitshauptamt (Office central de la sécurité du Reich). Sicherheitsdienst (Service de sécurité (des S.S.)). Section d'enquête et de contrôle. Service d'évacuation et de regroupement des enfants. Comité suisse d'aide aux enfants réfugiés. Sicherheitspolizei (Police de Sûreté). Service de travail obligatoire. 9

'LO.Z.

U.G.l.F. U.J .R.E. U.P.F.I. U.S.C. W.I.Z.O. Yivo Y.M.C.A.

Towazystwo Ochtony Zdrowia (Organisation médicale équivalente à l'O. S.E. en Pologne). Union générale des israélites de France. Union des juifs pour la résistance et l'entraide. Union patriotique des Français israélites. Unitarian Service Committee. Woman International Zionist Organisation. Yivo Institute for Jewish Research (New York). Young Men's Christian Association.

10

PRÉFACE

Serge KLARSFELD Avocat et président de l'Association « Les Fils et les Filles des Déportés Juifs de France»

Pour avoir transcrit dans le Mémorial de la Déportation des Juifs de France des milliers de noms d'enfants juifs, leurs prénoms, leurs dates et lieux de naissance; pour avoir reconstitué l'état civil et l'itinéraire personnel de chacun des enfants d'Izieu, je suis particulièrement intéressé à toute nouvelle étude relative au sort des enfants juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale. La précision et l'exactitude de ces études m'importent en priorité: pour exprimer leur véritable sens, mémoire et piété se doivent de respecter la vérité des faits. Le présent ouvrage de Sabine Zeitoun est une importante contribution à la connaissance du sort des enfants juifs en France pendant la guerre. J'ai pu établir le nombre et la proportion des enfants dans la déportation des Juifs de France. En 1940, sur 320000 Juifs, il y avait environ 70000 enfants jusqu'à quinze ans accomplis, soit autour de 23 %. Par contre, à l'examen des listes de déportation, j'ai pu constater qu'environ 9 000 de ces mêmes enfants ont été déportés, ce qui représente une proportion de
«

seule-

ment» 11,5 %. J'ai comparé ces chiffres avec ceux des enfants déportés de Belgique (5 119 sur 25 124 déportés) ; la proportion des enfants déportés atteint 20 %. Ce qui montre l'importance du sauvetage des enfants juifs en France.

Le livre de Sabine Zeitoun illustre la vérité de ces observations chiffrées et la détresse des familles face à la cruauté de l'arrestation, quelle que soit la situation: quand les parents doivent partir avec les enfants alors qu'ils soupçonnent le but cri11

minel de l'opération et que la déportation sera à tout le moins difficilement supportable pour les petits; quand par la grâce de directives absurdes ou de la mansuétude d'un policier, les parents peuvent se séparer d'un enfant ou de tous leurs enfants, se résoudre à les laisser seuls à la rue ou les confier à une voisine; quand les enfants séparés de leurs parents ne peuvent se résigner à leur solitude et les recherchent jusqu'aux barbelés de

Drancy, quitte à les accompagner pour une

«

destination incon-

nue» ; quand dans les camps de la zone sud de la France, des parents, à la veille de la déportation, se refusent à reconnaître leurs enfants ramenés parfois menottes aux poignets par un gendarme qui les a recherchés dans un foyer d'enfants juifs afin que Vichy offre aux nazis le contingent de Juifs qu'il leur avait promis; quand a lieu cette gigantesque opération policière qui a été la rafle du Vel'd'Hiv, la plus grande chasse à l'homme mais aussi à l'enfant organisée à Paris depuis la Saint- Barthélemy. En 1942,des milliers d'enfants voués à la mort constituaient le gibier des forces de Police française dans les deux zones. Dans la zone occupée, celle où Vichy exécuta le sale travail que les Allemands n'étaient pas capables de faire eux-mêmes et que, de toute façon, ils voulaient s'éviter. Dans la zone « libre », seul territoire en Europe à envoyer des milliers de Juifs vers Auschwitz, alors que les Allemands se tenaient hors de cette zone où s'exerçait la souveraineté de Vichy. Heureusement la solidarité de la population française acompensé et ralenti la coopération policière massive de Vichy avec la Gestapo. Ce sauvetage partiel des enfants juifs menacés par la déportation n'aurait pu avoir lieu si, dès l'entrée en guerre de la France, une grande organisation juive ne s'était fixée pour mission de protéger les enfants juifs sur le plan social, médical et de la sécurité. Cette organisation, l'Œuvre de secours aux enfants (O. S.E.) née en Russie au début du siècle, puis implantée à Berlin après la Révolution bolchévique, s'est enfin installée à Paris quand Hitler a accédé à la Chancellerie. Les persécutions anti-juives l'ont ainsi poussée d'étape en étape et la guerre l'a rejointe en France. A l'approche de la Wehrmacht de Paris, l'O.S.B. évacue en province les enfants de ses maisons de la région parisienne. Implantée surtout en zone libre, l'O. S.E. en 1942 sera intégrée à l'Union générale des israélites de France (U.G.I.F.), créée par Vichy sous la pression de la Gestapo pour regrouper en une seule organisation les œuvres d'entraide et d'assistance juives. L'O.S.B. devien. dra la 3e Direction-Santé de l'U.G.I.F. 12

En zone occupée, ses foyers, surveillés par la Police française et par les S. S., réussiront à évacuer semi -clandestinement un nombre encore indéterminé d'enfants vers des placements familiaux divers à l'aide de bonnes volontés individuelles ou d'organisations non-juives. Mais en juillet 1944, le sinistre AloÏs Brünner liquidera ces foyers que ni les derniers dirigeants de l'V.G.LF., ni les résistants juifs convaincus du danger n'auront dissous, faute de courage ou d'esprit de décision. Plus de deux cents enfants, pour la plupart sauvés temporairement de la déportation par l'existence de ces foyers de l'V.G.LF. qui les faisaient sortir de Drancy, ont repris le chemin de ce camp pour en être déportés sans retour par le dernier grand convoi de France, le 31 juillet 1944. En zone sud, les maisons de l'O. S.E. ont recueilli plus d'un millier d'enfants; l'O.S.E. a pris en charge des milliers d'enfants de familles rendues misérables par l'odieux Statut des Juifs; et sous la menace constante d'arrestation, elle a soigné des milliers d'autres enfants juifs, elle a sorti des centaines d'enfants des camps d'internement de Vichy, et accompli d'une façon autonome au sein de l'V.G.LF. un travail admirable à visage ouvert ou dans la clandestinité. Par miracle, entre novembre 1942 et la fin de l'été 1943, la Gestapo n'a pas déclenché d'offensive contre cette quinzaine de foyers disséminés dans la zone sud. Quand elle s'est préparée à le faire, l'O.S.E., tenant compte des multiples et lucides mises en garde de l'un de ses dirigeants, le Dr Joseph Weill, avait mis en application un plan pour dissoudre ses centres d'enfants, pour placer ceux-ci dans des établissements religieux chrétiens ou dans des familles non-juives ainsi que pour les faire passer illégalement en Suisse. L'ensemble des enfants de l'O. S.E. a été sauvé et si la maison d'Izieu qui fut « liquidée» par Klaus Barbie, le 6 avril 1944, a connu ce sort impitoyable, c'est qu'elle ne faisait pas partie intégrante de l'O.S.E. A cette date, les foyers de l'O.S.E. n'étaient plus que des coquilles creuses, heureusement privés des enfants pour lesquels ils avaient été établis. La thèse de doctorat de Sabine Zeitoun sur l'O. S.E. a été le point de départ de son livre, Ces enfants qu'il fallait sauver, paru en 1989. C'est aussi son complément, car dans ce nouvel ouvrage elle plonge dans la complexité d'une œuvre dont la mission s'est exercée sur tout le territoire et elle exprime les dramatiques conflits de conscience d'hommes et de femmes qui n'avaient pas le droit de se tromper, parce qu'ils avaient pris entre leurs mains le destin de nombreux enfants et parce qu'ils 13

savaient qu'au sein du conflit mondial, il y avait une guerre totale menée par les hitlériens' contre les Juifs et, prioritairement, èontre les enfants juifs. Cette étude fouillée d'une universitaire qui, par ailleurs, a constitué les archives du Centre de Documentation sur la Déportation des Enfants Juifs (C.D.D.E.].) de Lyon et qui vient de prendre la direction du Centre d'histoire de la Résistance et de la Déportation à Lyon, démontre à quel point les recherches universitaires sont nécessaires dans ce domaine qui ne peut se nourrir d'approximations, mais qui réclame une documentation abondante, laquelle ne peut ~tre réunie que grâce à divers fonds d'archives en France, aux Etats-Unis et en Israël. Cette étude montre également, à mon avis, l'immense nécessité des organisations d'assistance dont l'efficacité se révèle immédiatement dans les situations dramatiques. Sans l'a.S.E., sans ses cadres de haut niveau personnel préparés par des années d'expérience au contact des enfants d'une part, et des bouleversements politiques d'autre part, sans les relations qu'ils ont réussi à établir avec d'autres organisations caritatives ou d'entraide, indignées par les persécutions criminelles subies par les Juifs, des milliers d'autres enfants juifs auraient péri. En 1941, à cinq ans, j'ai vécu pendant six mois dans une des maisons de l'a.S.E., au Masgelier dans la Creuse, avant même la mise en œuvre de la Solution finale. La plupart des enfants que j'y ai côtoyés sont aujourd'hui vivants et le doivent à la vaillance et à l'ingéniosité de l'a.S.E., à laquelle Sabine Zeitoun vient de rendre un hommage précis et ô combien mérité.

14

INTRODUCTION

Si l'on connaît assez bien l'histoire du génocide des Juifs, il n'en est pas de même de celle de leur résistance, et encore moins de ce qui a été entrepris pour sauvegarder la population juive, les enfants en premier lieu. A examiner l'historiographie et la bibliographie, pléthoriques sur cette période, l'occultation des deux formes principales de la résistance juive, civile et armée,

paraît évidente. On entend par

«

résistance juive », un ensem-

ble d'organisations juives et d'actions coordonnées dans le but de défendre la population juive contre les mesures discriminatoires et de lutter contre le phénomène de la déportation dont elle a fait plus tard l'objet (1). Le résultat de ce silence est une idée spécieuse entretenue par l'opinion publique, voire les historiens: les Juifs seraient allés à la mort, sans opposer de résistance. Il est important et urgent de contribuer à la reconnaissance des faits historiques. C'est pourquoi j'ai choisi de traiter de l'Œuvre de secours aux enfants (O.S.E.) dont l'action est souvent mal connue. Si la plupart des organisations juives de toutes obédiences sionistes, bundistes, communistes, entre autres, et nombre d'initiatives personnelles ou d'organisations politiques et confessionnelles de sensibilités diverses ont contribué à sauver de la mort beaucoup d'enfants, les hommes et les femmes de l'O.S.E. se consacrèrent exclusivement à cette forme spécifique de la Résistance. Cette étude relève en outre le rôle spécifique des femmes dans cette forme de combat, et entend ainsi remettre en cause l'idée erronée de leur participation subalterne à la Résistance. Un rappel historique des origines, des pérégrinations et des mutations idéologiques de cette Œuvre permettra de mieux comprendre le comportement et les choix de tels ou tels protagonistes. Par sa nature et son objet social, l'O.S.E. en France fut confrontée, dès les premières mesures anti-juives, aux problèmes de l'entraide et de la solidarité. Lorsque la situation s'aggrava pour les Juifs, se posèrent de façon abrupte les questions de l'identité, du retour aux valeurs et de la quête des racines; puis, pour les plus conscients, de la nécessité de l'autodéfense. 15

Enfin, la grande problématique de l'O.S.E., axe central de notre étude, porte sur la dualité et l'ambiguïté de la relation à la légalité. L'occupant et Vichy ayant contraint les organisations juives à s'intégrer à l'Union générale des israélites de France (U.G.LF.), qu'il contrôlait totalement, l'O.S.B. connut, jusqu'à sa dissolution, provoquée par la déportation d'une grande partie de ses membres, en février 1944, un débat intérieur entre les partisans d'un légalisme absolu et ceux d'une utilisation de la légalité propre à permettre de résister et de venir en aide aux populations juives menacées. Il convient donc d'établir une distinction permanente entre la structure O.S.B. et les personnes qui la constituèrent. Au sein du noyau dirigeant de l'Œuvre, le Dr Joseph Weill avait préconisé dès la fin 1941 la fermeture progressive de toutes les institutions de l'Organisation, c'est-à-dire ses centres médico-sociaux et ses maisons d'enfants. Mais à cette époque, ces vues n'étaient pas comprises. Cependant au fil du temps et des événements, elles firent leur chemin et un débat se déve-

loppa. On peut résumer la situation ainsi:

il y a eu

«

deux

O.S.B. : celle des partisans de la stricte légalité et ceux qui " opérèrent pour la double activité dans un premier temps, avant de basculer définitivement dans la clandestinité. D'une manière générale, que ce soit en zone nord ou en zone sud, les animateurs des réseaux clandestins n'auraient pas pu réaliser leur action sans l'appui logistigue d'autres organisa-

tions juives dont la

«

rue Amelot ", les Eclaireurs israélites de

France (E.LF.), etc., et sans l'aide des organisations non-juives, pour la plupart philanthropiques et religieuses. Le phénomène d'occultation concerne aussi le problème des sources. Comme tout chercheur traitant de cette période complexe, j'ai été confrontée au problème de l'accès aux archives. Je me suis heurtée aux interdits d'ordre administratif: loi des 60 ans, sûreté de l'État, secrets militaires, protection des personnes privées. J'ai néanmoins pu accéder à une partie de ces archives après l'obtention des dérogations nécessaires. D'autre part, en ce qui concerne les archives propres à l'O.S.E., lorsque j'ai pu les consulter très tardivement, elles n'étaient ni répertoriées, ni classées. En corrélation avec le phénomène de la diaspora, j'ai dû me déplacer au Yad ~ashem à Jérusalem (Israël) et au Yivo Institute à New York (Etats-Unis) où sont conservées un grand nombre d'archives françaises. Mais une étude de ce type ne saurait ignorer les sources orales. Plus de quarante ans après les événements, je me suis efforcée de recueillir un maximum de témoignages des acteurs adultes 16

de cette histoire (plus de soixante), tout en sachant combien est fragile et sujet à caution le témoignage humain. Cependant, ils m'ont permis d'approcher la réalité historique sous-jacente de l'O.S.E. qui ne peut être en aucun cas révélée par aucun document quel qu'il soit. Ces sources orales m'ont notamment permis de reconstituer le « puzzle» de ce que fut l'àction clandestine.

NOTE DE L'INTRODUCTION
(1) Jacques Adler, « L'historiographie de la Résistance in « La résistance juive en France, où en est son histoire? avril-juin 1985, n° 118. juive en France », », Le Monde juif,

17

CHAPITRE

l

L'O.S.E. : DE SA CRÉATION EN RUSSIE, SON ÉMIGRATION A BERLIN ET SON INSTALLATION A PARIS JUSQU'A L'OCCUPATION

L'O.S.E. naît dans les années 1910-1912 dans la Russie tsariste, où la majorité des populations juives subit des pogromes et souffre d'un antisémitisme traditionnellement virulent, institutionnalisé par les Lois de mai 1881. Si l'ensemble des populations de Russie étaient également victimes de l'oppression économique et politique, seule la communauté juive faisait l'objet de persécutions permanentes. Sous Nicolas 1er, la solution politique au problème juif était claire: il s'agissait de régler la question en la supprimant par la conversion forcée au christianisme. Alexandre II, souverain plus libéral, ne dévia pourtant pas de cet objectif. L'accès aux études universitaires permit toutefois aux Juifs une insertion, limitée mais réelle, dans les secteurs administratifs et dans la société russe. Le règne d'Alexandre III fut marqué par une accentuation de la législation, déjà répressive. En 1881, l'incitation aux pogromes prit une ampleur conforme à l'espoir exprimé par le procureur du Saint-Synode, Pobiedonostzev : « un tiers des Juifs' sera converti, un tiers émigrera, un tiers périra ». Les lois discriminatoires anti-juivesdu 3 mai 1881 imposaient, entre autres, aux populations juives de résider dans certaines zones géographiques (essentiellement en Ukraine, Lithuanie, Pologne et Russie blanche), appelées « zones de résidence ». Cette exclusion contraignit les Juifs à se limiter à des activités économiques spécifiques: commerce, artisanat et confection, horlogerie. Les professions libérales, l'enseignement leur étaient pratiquement interdit. 19

Dans ce contexte, les Juifs se retrouvèrent concentrés dans les Shtetleh, bourgades surpeuplées, devenues des foyers de misère où sévissaient manque d'hygiène, maladies et épidémies. Dépourvus de tout droit statutaire, les Juifs ne pouvaient profiter des structures hospitalières russes: ils étaient privés de soins, de prévention et d'hygiène. Cette situation devenue critique confronta les communautés juives à la nécessité de lutter contre le danger d'une destruction physique. Obligées de créer des associations de charité et d'entraide médicale pour sauvegarder leur identité originelle, elles élaborèrent, dans les domaines médicohygiéniques, un système d'autodéfense adapté à la solidarité traditionnelle de la communauté. Cependant, faute d'organisation, celle-ci ne put subvenir aux besoins immédiats: les subventions octroyées par les diverses associations s'avérèrent trop modestes par rapport aux demandes de la population. Dans un esprit de justice sociale, l'intelligentsia juive de Saint- Pétersbourg et de Moscou - des médecins surtout, mais aussi des avocats, des professeurs et des étudiants, d'obédience bundiste et libérale - se pencha avec enthousiasme sur le sort de la micro-société des Shtetleh. Tout semblait devoir les séparer : la langue (yiddish/russe), le lieu de vie (bourgades/villes), l'appartenance sociale et l'expérience quotidienne. Pourtant, malgré cette différence entre un judaïsme vécu selon la tradition et celui des intellectuels émancipés, intégrés à la civilisation russe,

une unité se révéla dans le

«

d'expression divers, une solidarité transcenda l'antagonisme des classes sociales et des croyances: elle favorisa la naissance et l'action de l'O. S.E. Le 28 octobre 1910, une Assemblée constituante de cette nouvelle organisation fut convoquée à Saint-Pétersbourg et se donna pour nom" Société pour la protection sanitaire des populations juives» (" Obchtchestvo Zdravookhranienia levreie »). En France, elle portera le nom d'" Œuvre de secours aux enfants ». Lors de son congrès fondateur, en 1912, l'O.S.E. définit son rôle et ses objectifs. Pour concrétiser son action éducative, médicale et sociale, elle se soucie particulièrement d'atteindre psychologiquement les masses. Son programme d'activité, conçu de façon très souple, visait à pénétrer au cœur de la vie des bourgades juives. Elle coordonna ses efforts pour conférer la plus grande autonomie à son secteur médical et vulgariser les principes d'hygiène: des brochures prophylactiques rédigées en yiddish encouragèrent les populations juives à l'amélioration de conditions sanitaires jusqu'alors archaïques. Outre ces objectifs sociaux, l'O.S.E. souhaitait combattre l'idée du peuple martyr, 20

devenir juif ", à travers des modes

et - malgré la résistance des traditionalistes - préparer mentalement les Juifs à une existence nouvelle, intégrée dans une Russie libre et axée sur le principe d'égalité. L'O.S.E. prit une part active à la Révolution d'Octobre 1917. De vifs conflits internes se firent jour: l'existence-même de l'organisation fut remise en question. Les Juifs d'obédience

communiste

critiquaient

la

«

consolidation du ghetto"

et prô-

naient l'intégration, de l'Œuvre dans les organisations médicosociales du nouvel Etat socialiste. A l'opposé de ce courant assimilationniste, la direction de l'O.S.E., suivie par la plupart de ses collaborateurs, resta fidèle à ses principes fondateurs. Selon elle, le peuple juif formait un groupe ethnique autonome: ses particularités - résultat de ses conditions de vie discriminatoires (géographiques, religieuses, sociales, économiques) - ne pouvaient disparaître avec l'avènement d'un changement politique, même radical. Seul un travail de longue haleine permettait l'évolution des mentalités et l'émergence d'une nouvelle psychologie émancipatrice du groupe et des individus. En mars 1917, devant cent cinquante personnalités, en large part du corps médical, après de vives discussions, le maintien de la ligne d'action de l'O.S.E. fut décidé à l'unanimité. Elle se devait de répondre aux demandes des populations juives dans la mesure où elle en connaissait intimement les besoins spécifiques et la psychologie. Les conflits internes n'eurent pas de répercussions sur son activité, doublement requise par les exigences de la Première Guerre mondiale et celles de la Révolu-

tion. La vague de pogromes en Ukraine, née de la

«

guerre exté-

rieure", les épidémies (dysenterie, diphtérie, tuberculose), la guerre civile et la précarité des conditions économiques après la Révolution d'Octobre justifièrent pleinement les prises de positions politiques de l'O. S.E. La Première Guerre mondiale eut pour effet d'étendre le mouvement et champ d'activités de l'O.S.E. Elle comptait deux cent vingt-trois institutions (consultations, foyers, « Gouttes de lait" terrains de jeux, etc.), vingt-deux colonnes mobiles de médecins et d'infirmier(e)s, pour une population supérieure à cinq cent mille habitants dont plus de cent mille enfants et adolescents. Soixante-dix à quatre-vingt pour cent des populations juives sont alors concentrées dans les régions proches du front: un vague migratoire vers l'intérieur contraignit, en pleine guerre, l'O. S.E. à entreprendre une action de survie, le réseau de « Gouttes de lait ». ,) consista En 1916, à Minsk, la première « Gouttes de lait à distribuer une ration de lait pasteurisé, nourriture vitale pour 21

les nourrissons et fortifiante pour les mères. Au printemps de la même année, une institution semblable se créa à Vitebsk, puis dans six autres villes à l'automne. L'O.S.E. plaça en outre mille trois cents enfants de moins de deux ans sous sa tutelle. Fin 1917, on comptait trente-quatre annexes de l'O. S.E. en Russie. La création et la mise en place de locaux médicaux dénotaient un effort important: soixante dispensaires, douze hôpitaux - environ quatre cent-cinquante lits - cent vingt-cinq nurseries, quarante cantines écolières, treize camps d'été, quatre sanatoriums pour tuberculeux. Durant les quatre années de guerre, l'O. S.E. s'occupa ainsi principalement de la santé des nourrissons et des enfants. Cette expérience fut décisive pour l'orientation future de sa mission: le secours aux enfants juifs. En 1923, l'O.S.E. établit son siège à Berlin, elle y fonda une organisation internationale: l'Union-O.S.E. et regroupa ainsi toutes ses filiales dispersées sous la présidence prestigieuse d'Albert Einstein. En juillet 1926, le Dr Olschwanger crée la revue officielle de l'Union-O.S.E., « O.S.E.-Rundschau », éditée en langue allemande: huit numéros sont publiés en Allemagne de 1926 à 1933, puis la revue, transférée en France continue de paraître sous le nom de Revue-O.S.E. Sa politique d'amélioration de la santé fit de l'O.S.E. l'un de~ catalyseurs de l'unité juive, ses objectifs en témoignent: « Education, protection de la mère et du nourrisson, préservation du peuple juif. » L'énergie de l'O.S.E. se concentra sur les besoins médicaux et éducatifs. Des brochures de vulgarisation sur les maladies infectieuses, la tuberculose, le trachome, les maladies infantiles et les maladies vénériennes furent l'objet d'une forte demande de la part des Juifs immigrés à Berlin. De 1923 à 1929, environ sept cent cinquante mille brochures, tracts et notices de renseignements sur l'hygiène furent distribués. Vers 1930, les Dr Finkelstein et Tugendreich écrirent respectivement Les maladies contagieuses de j'enfance et La sauvegarde des petits enfants. Destinés à l'apprentissage d'une meilleure hygiène, ces ouvrages feront l'objet de réimpressions. D'autre part, des affiches artistiques illustraient les principes fondamentaux de la prophylaxie, elles furent exposées dans des lieux publics ou des écoles. Un musée mobile fut aménagé par l'Union-O.S.E., en collaboration avec le musée d'hygiène de Dresde. En 1925-1926, il circula pour la première fois en Pologne, Lithuanie, et Bessarabie. La montée du national-socialisme provoqua, en 1933, le déplacement du siège central de l'Union-O.S.E. de Berlin à Paris. Au même moment, des Juifs d'Allemagne, d'Autriche, 22

Tchécoslovaquie, de Pologne se réfugiaient en France. Le août 1933, l'O.S.E., enregistrée, conformément à l'article 5 la loi du 1er juillet 1901, à la Préfecture de la Seine, sous numéro 170 699, fut reconnue d'utilité publique. Jusqu'en 1939, tous les membres de la direction centrale étaient des immigrés russes ou polonais ayant échappé aux persécutions. Au départ de Berlin, cette vieille garde, créatrice de l'O.S.E. en Russie, est arrivée en France avec une solide expérience politique et sociale acquise au cours de ses pérégrinations. Le Dr Boris Tchlenoff appartint à cette génération des fondateurs. Il était caractéristique de cette direction itinérante, porteuse de « son patrimoine socioculturel ». Aussi, dans ses Mémoires, le Dr Joseph Weill le qualifia-t-il de «patriarche », de «patriote enthousiaste» de l'O. S.E. et de «nationaliste de l'Union des Sociétés ». La présence de cette vieille garde conféra selon l'expression du Dr Eugène Minkowski, « une âme» aux nouvelles structures de l'O.S.E., adaptées à la société occidentale. En 1935, l'Union-O.S.E. fonde une filiale française connue sous le nom d'« Œuvre de secours aux enfants et de protection de la santé des populations juives », sous la présidence du pr A. Besredka dont le secrétaire général est Lazare Gourvitch. Installée à Paris au 19, avenue Victor-Hugo en 1933, puis un an plus tard, au 92, avenue des Champs-Elysées, l'Union-O.S.E. créa à La Varenne, dans le département de la Seine, dès juin 1934, sa première colonie de vacances. Ce lieu accueillit principalement des enfants juifs de trois à six ans, d'origine alle" mande ou polonaise afin de leur offrir de meilleures conditions matérielles et sanitaires. Consciente de son rôle, l'Union-O.S.E. décida d'ouvrir ensuite, un centre de neuro-psychiatrie. Ces enfants, partis précipitamment d'Allemagne, étaient confiés principalement à un personnel éducatif de même origine, tout à fait compétent pour tenter de recréer une atmosphère affective et culturelle adéquate et de mener à terme une politique d'insertion. A la veille de la guerre, Paris comptait l'une des plus importantes communautés juives en provenance d'Europe orientale et occidentale. La langue et la culture dominantes, le yiddish, constituaient le plus grand pôle communautaire. A la fin de l'année 39, la situation internationale s'aggrava. Peu de temps avant l'occupation de Paris, les dirigeants de l'O.S.E. évacuèrent ces enfants vers le Sud de la France et plus particulièrement dans la Creuse.

de 29 de le

23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.