L'Offensive du Têt

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« Jusqu’au Têt, les Américains pensaient qu’ils pouvaient gagner la guerre, mais à partir de là, ils savaient qu’ils ne le pouvaient pas. » Le général Giap, ministre de la Défense nord-vietnamien, ne s’y trompe pas : l’offensive du Têt, lancée fin janvier 1968, constitue bel et bien le tournant de la guerre du Vietnam.
Le 30 janvier 1968, à la veille du Nouvel An lunaire vietnamien, le Têt, les vietcongs lancent des assauts simultanés sur Saigon, les positions de l’armée sud-vietnamienne (ARVN) et les installations américaines. Soutenus par l’armée nord-vietnamienne, ils espèrent ainsi provoquer le soulèvement de la population, alors sous contrôle du régime de Saigon, et entraîner la chute de ce régime et le départ des troupes américaines. Passé l’effet de surprise des premières attaques, Américains et Sud-Vietnamiens combattent vaillamment, notamment à Hué et lors du siège de Khe Sanh, et repoussent leurs ennemis lors de combats acharnés qui durent jusqu’à la fin mai 1968.
Si les Nord-Vietnamiens et le Vietcong ont perdu une bataille (et la moitié des effectifs engagés), le gouvernement américain a perdu, lui, la confiance de sa population et in fine la guerre – puisqu’est alors décidé l’arrêt des bombardements sur le Nord-Vietnam, l’ouverture de négociations, ce qui jette les bases du succès final du Nord-Vietnam en 1975.
Publié le : jeudi 29 août 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021002982
Nombre de pages : 224
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STÉPHANE MANTOUX
L’OFFENSIVE DU TÊT
30 janvier-mai 1968
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou, 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 Cartographie © Florence Bonnaud, 2013
EAN : 979-10-210-0298-2
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
À mon père, Pierre Mantoux, qui m’a initié à la guerre du Vietnam via Hollywood. Qu’il en soit remercié.
PRÉAMBULE
UN COUP DE TÊTE ?
« Ils arrivent ! Ils arrivent ! Aidez-moi ! » 2 h 47 du matin, le 31 janvier 1968, à l’ambassade américaine de Saigon. Le policier militaire Charles L. Daniel hurle dans sa radio, alors que des assaillants viennent de faire un trou à l’explosif dans le mur d’enceinte. Quelques minutes plus tard, Daniel et son collègue, William E. Sebast, abattent les premiers sapeurs vietcongs qui pénètrent dans les jardins de l’ambassade avant d’être eux-mêmes criblés de balles. Mais leur sacrifice n’a pas été vain : ils ont réussi à éliminer les deux chefs du commando et les sapeurs, privés de chef, ne peuvent exploiter leur succès initial. Moins de sept heures plus tard, tout est terminé. Tous les sapeurs ont été tués et aucun n’a réussi à pénétrer à l’intérieur de l’ambassade. Ils se sont contentés de faire le coup de feu depuis les jardins, contre les survivants du premier assaut retranchés dans les bâtiments et face aux renforts américains accourus de l’extérieur. À la roquette, le Vietcong a fracassé le grand sceau portant l’emblème américain, au-dessus de l’entrée. Les journalistes, qui logent à proximité, se sont précipités sur les lieux. Un reporter de l’Associated Press envoie une dépêche annonçant la prise de l’ambassade par le Vietcong. Le titre fait la une des grands quotidiens de la côte Est, bouleversant l’opinion américaine. 9 h 20. Le général Westmoreland , commandant en chef américain au Vietnam, arrive sur place. Il tient une conférence de presse improvisée, au milieu des débris et des cadavres encore étendus dans les jardins. « Les plans de l’ennemi ont échoué », dit-il aux journalistes, alors que derrière lui résonnent encore des explosions et claquent des coups de feu. Dans le même temps, les rapports s’accumulent et font état de nombreuses autres attaques du Vietcong et des Nord-Vietnamiens à travers l’ensemble du Sud-Vietnam. À l’échelle de la ville, l’attaque de l’ambassade américaine à Saigon résume alors la faillite de l’engagement des États-Unis dans le pays.
INTRODUCTION
La guerre du Vietnam représente sans doute l’un des événements majeurs de l’histoire des États-e Unis au XX siècle. Combinée au phénomène de la contre-culture et à celui de la lutte pour les droits civiques, elle a bien failli faire exploser le corps politique américain. En 1968, au milieu des émeutes raciales et des assassinats visant des personnalités politiques sur le sol américain, certains observateurs prédisent même une « seconde révolution américaine ». Les tensions sociales sont telles que les États-Unis finissent par se retirer d’une guerre qu’ils savent ne pas pouvoir gagner. Le conflit a des conséquences énormes pour le Vietnam et les États-Unis, mais aussi à l’échelle mondiale. Il s’inscrit dans le contexte de guerre froide et des guerres « limitées » menées par les États-Unis pour contenir le communisme. L’armée américaine, mal préparée à affronter une insurrection, peine à se transformer pour s’adapter à l’adversaire. L’écrasante supériorité militaire conventionnelle des États-Unis ne peut venir à bout d’un soulèvement qui s’inscrit d’abord dans une lutte politique. Le conflit ne peut être résolu uniquement avec une victoire militaire. La guerre du Vietnam ternit aussi l’image de l’armée américaine « sacralisée » par la « croisade » menée en Europe en 1944-1945 en raison des exactions commises contre les civils et de problèmes intrinsèques au sein de l’armée (consommation de drogue, tensions raciales, etc.). Pour le public français, la guerre du Vietnam demeure assez mal connue. Peut-être pourrait-on plutôt dire qu’elle est connue par un prisme déformant, celui des films et séries produits par Hollywood depuis 1973 et le retrait américain du Sud-Vietnam. Au quatuor constitué parVoyage au bout de l’enfer(1978), Apocalypse Now (1979), Platoon (1986) etFull Metal Jacketqui (1987), n’épuise pas la liste, on peut ajouter la série télévisée L’Enfer du devoiret quelques (1987-1990) films récents beaucoup plus conventionnels que les précédents, commeNous étions soldats(2002). Si l’on excepte le film de Stanley Kubrick, on peut d’ores et déjà remarquer que l’offensive du Têt n’a eu que peu d’écho dans les réalisations cinématographiques américaines, ce qui est assez révélateur au regard de son importance dans le conflit. Ces productions ont véhiculé toute une série de lieux communs à propos de la guerre du Vietnam : combats dans la jungle face à un ennemi insaisissable, armée sud-vietnamienne inefficace et, de temps à autres l’idée, encore souvent répandue, que les États-Unis ont perdu une guerre qu’ils avaient pourtant remportée, ou peu s’en faut, sur le plan militaire. Comme toujours, ces lieux communs contiennent une part de vérité. En France, les ouvrages de référence manquent toujours à la bibliographie sur le sujet – bien que la tendance commence à s’inverser – et seules des traductions d’ouvrages américains permettent aux personnes intéressées par le conflit, la plupart du temps, de prendre connaissance des derniers acquis historiographiques. Nonobstant, il faut aussi savoir que l’histoire de la guerre du Vietnam tend souvent à être américanocentrée, faute d’avoir suffisamment accès aux sources, archives et témoignages, de l’autre camp, Vietcong et Nord-Vietnam, ou de s’intéresser à l’allié sud-vietnamien. Ce n’est pas le moindre des problèmes de l’historiographie de la guerre du Vietnam. L’offensive du Têt débute, fin janvier 1968, alors que la guerre est dans l’impasse. Les États-Unis soutiennent le régime sud-vietnamien depuis le départ des Français, en 1954. N’ayant pas réussi à bâtir un pouvoir solide et une armée capable de lutter contre une insurrection revigorée par le Nord-Vietnam à partir de 1959, ils sont contraints d’intervenir directement dix ans plus tard. Mais ni le bombardement aérien du Nord, l’opération « Rolling Thunder » (« Tonnerre roulant »), ni les combats au sol, focalisés sur la destruction du corps de bataille adverse à travers la fameuse doctrine dusearch and destroy(« rechercher et détruire »), ne peuvent venir à bout du Vietcong soutenu par les Nord-Vietnamiens. Ceux-ci tiennent bon sous les coups de bélier de l’armée américaine : ils conservent l’initiative des opérations, mais ne peuvent emporter la décision. L’idée de lancer une attaque généralisée sur l’ensemble du Sud-Vietnam, déjà formulée auparavant, est reprise au printemps 1967. Il s’agit, en particulier, de s’emparer des villes, afin de soulever la population contre
le régime de Saigon et les Américains. L’objectif est aussi de détruire ce que les Nord-Vietnamiens croient être le point faible du dispositif adverse : l’armée sud-vietnamienne. Et de briser la volonté de se battre chez l’adversaire américain. Les finalités de l’offensive du Têt sont donc autant politiques que militaires. Il faut en premier lieu s’accorder sur ce que l’on entend par offensive du Têt. Pour les Nord-Vietnamiens, l’insurrection générale Tet Mau Than (« nouvel an du Singe ») inclut d’abord une phase préparatoire, de septembre 1967 à janvier 1968, comprenant des attaques de diversion le long des frontières du Sud-Vietnam avec le Laos et le Cambodge. L’offensive elle-même se décompose en trois phases. La phase I commence pendant la trêve du Têt, le 31 janvier 1968, par un assaut sur les villes, sur les positions de l’armée sud-vietnamienne et sur les installations américaines au Sud-Vietnam. Le but principal de cette première phase est de provoquer le soulèvement de la population – alors sous contrôle du régime de Saigon – ainsi que celui de son armée. En cas d’échec, d’autres opérations doivent être lancées pour déboucher sur la victoire totale ou conduire à des négociations qui placeraient le Nord-Vietnam en position de force : la phase II doit démarrer le 5 mai et la phase III le 17 août. Pour les Américains, l’offensive du Têt recouvre généralement la phase I des Nord-Vietnamiens, c’est-à-dire l’offensive menée essentiellement par le Vietcong qui se termine le 8 avril 1968 par la levée du siège de la base de Khe Sanh. La phase II correspond au « Mini-Têt » – ainsi nommé par les Américains, qui y voient une réédition de l’offensive du Têt – qui a lieu en mai 1968 essentiellement à Saigon et dans les alentours. Nous suivrons ici le découpage nord-vietnamien, qui permet de mieux saisir l’offensive du Têt dans son ensemble. À la question de savoir si l’offensive du Têt a répondu à son objectif principal côté Vietcong et nord-vietnamien, à savoir sortir de l’impasse, l’on peut déjà répondre par l’affirmative. Si cet événement constitue bien le tournant de la guerre du Vietnam, ce n’est pas selon le schéma qu’avaient prévu les dirigeants de Hanoi. Si l’offensive est un échec sur le plan militaire, échec que l’on peut d’ailleurs relativiser, elle entraîne, au fil des semaines, un changement dans la politique des États-Unis au Sud-Vietnam qui va progressivement conduire au retrait américain. L’un des enseignements majeurs de l’offensive du Têt est sans doute qu’une victoire purement militaire ne suffit pas pour l’emporter dans les guerres contemporaines. Un autre enseignement important réside dans l’impact de l’offensive sur les deux camps vietnamiens eux-mêmes, trop souvent oubliés par l’historiographie. Le sursaut du Sud-Vietnam à la suite de l’offensive survient trop tardivement, alors même que le soutien américain s’étiole. Le Vietcong, décimé, est peu à peu remplacé en première ligne par le Nord-Vietnam qui mène de plus en plus les opérations. L’offensive du Têt aboutit donc à la fin d’une guerre « par procuration » entre Américains et Nord-Vietnamiens, et change la nature du conflit, qui devient une guerre entre Vietnamiens. Revenir sur l’offensive du Têt, c’est donc à la fois comprendre comment les États-Unis ont perdu la guerre, comment le Nord-Vietnam l’a gagnée, et comment le Sud-Vietnam n’a pu représenter une option crédible face à son adversaire.
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