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L'oraison cordiale

De
290 pages
Cet ouvrage enrichi de gravures en noir en blanc et d'écrits peu connus, nous fait découvrir, au sein même de l'Eglise catholique, un mouvement spirituel mystérieux, relié à la théologie mystique et dont la méthode pratique se révèle très proche de l'hésychasme oriental tel que l'ont transmis les Pères du désert. L'Oratoire du coeur de Maurice Le Gall de Kerdu, paru en 1670, manuel illustré de gravures symboliques, est l'ouvrage majeur de cette voie de l'oraison cordiale qui prône la quête intérieure du Royaume de Dieu.
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Jean-Marc BOUDIERL’ORAISON CORDIALE
Une tradition catholique de l’hésychasme
L’ORAISON CORDIALE
Une tradition catholique de l’hésychasme
Un ouvrage essentiel où l’on découvre, au sein même de l’Église
catholique, un mouvement spirituel mystérieux, relié aux sources
les plus pures de la théologie mystique et dont la méthode pratique,
divulguée à travers des textes d’une haute spiritualité opérative, se
révèle très proche de l’hésychasme oriental tel que l’ont transmis les
Pères du désert.
L’Oratoire du Cœur de Maurice Le Gall de Kerdu, paru en 1670,
manuel illustré de magni‚ ques gravures symboliques, est l’ouvrage
majeur de cette voie de l’oraison cordiale qui prône la quête intérieure du
Royaume de Dieu et la construction du Temple vivant du Saint-Esprit.
L’étude brillante et novatrice de Jean-Marc Boudier se voit enrichie de
nombreuses illustrations et d’un ‘ orilège d’écrits peu connus de cette
authentique initiation chrétienne.
Jean-Marc Boudier, docteur ès lettres de la Sorbonne, médiéviste de
formation, a tenu une librairie de livres anciens durant une quinzaine d’années.
Habitant en Bretagne, dans la région de Saint-Malo, il poursuit des recherches
sur l’histoire du sentiment religieux, les lieux de mémoire et les textes appartenant
à la tradition spirituelle chrétienne.
Contrelittérature
En couverture : négatif photographique d’une gravure de L’Oratoire du Cœur.
ISBN : 978-2-343-01092-2
28,50 €
L’ORAISON CORDIALE
Jean-Marc BOUDIER
Une tradition catholique de l’hésychasme






L’ORAISON CORDIALE
Une tradition catholique de l’hésychasme




















COLLECTION CONTRELITTERATURE

Direction : Alain Santacreu
Comité de lecture : Annie Cideron, Claire Prognon, Bruno Bérard


Pourquoi contrelittérature ? Pourquoi ce mot qui ne peut que
nous perdre aux yeux des gens de lettres ? Ce néologisme écorche
notre oreille littéraire. Pourtant le « contre » de contrelittérature doit
s’entendre à plus hault sens, tel le contre-ut en musique, comme une
élévation d’octave ; ou, encore, selon la langue héraldique, lorsque
le blason se trouve qualifié par un nom ou un adjectif précédé de
cette préposition – contre-vair, contre-fascé, contre-palé, etc. – qui
induit une élévation des composants internes, disposés de part et
d’autre, comme les marches et contremarches autour du limon d’un
escalier.
Qu’est-ce que la contrelittérature ? Elle n’est pas une littérature
contraire, mais, plus précisément, le contraire de la littérature. L’état
d’inanition de la littérature actuelle rendait nécessaire l’invention
de ce concept, au risque de ne plus pouvoir penser la littérature.
Or, que sommes-nous, sinon ce que la littérature a fait de nous ?
La contrelittérature est non seulement le combat spirituel,
l’action vindicative du sens et du style contre l’horizontalité de la
littérature unidimensionnelle, contre l’esprit de lourdeur, mais
aussi la paix de l’équilibre souverain entre la pesanteur et la grâce ;
elle est l’instant où la légèreté de l’esprit opère en nous-même sa
propre verticalisation.
Insurrectionnelle et résurrectionnelle, la contrelittérature fait
œuvre de vie de ce qui, pour la littérature, n’est que lettre morte.
Ce qui n’entre pas dans le champ littéraire, l’altérité contrelittéraire,
ne sera jamais la langue du maître et de l’esclave. Elle est l’écriture
qui ressuscite la part refoulée, aliénée et presque abolie de notre
être : une dernière élégance d’être, une certaine beauté au demeurant.


Jean-Marc BOUDIER






L’ORAISON CORDIALE
Une tradition catholique de l’hésychasme








COLLECTION CONTRELITTERATURE




























© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01092-2
EAN : 9782343010922



AVANT-PROPOS


De nos jours, distractions et divertissements occupent
une très grande place dans la société et l’on arrive de moins
en moins à se concentrer, à faire agir sa volonté vers le bien,
à rester tranquille et posé. Nos contemporains se dispersent et
se perdent dans une agitation sans nom, partis à la seule
recherche des valeurs de volonté effrénée de puissance et de
développement démesuré de l’égo proposées par le monde
moderne. Il n’est donc pas inutile de rappeler, pour les
Chrétiens d’aujourd’hui, l’importance de l’humble recueillement
intérieur qui permet de nous recentrer et de réorienter notre
regard vers le divin qui est au plus profond de nous, bref de
retourner à l’essentiel en redécouvrant les trésors de la prière
contemplative, « sans images et sans réflexions ».
Nous avions, il y a quelques années déjà, attiré l’attention
1des lecteurs d’une revue sur un petit groupe spirituel du dix-
septième siècle français. Représenté principalement en Île-de-
France, en Normandie et en Bretagne, mais aussi à Rome, il
était réuni autour d’une même pratique de la prière du
cœur – la prière de Jésus, telle qu’elle était pratiquée par les
premiers Chrétiens et les moines du désert – alors connue
sous le nom d’oraison cordiale. Celle-ci a été redécouverte au
début du siècle dernier par l’abbé Henri Brémond, qui en a
vu l’importance mais dont l’analyse, à notre sens, manque
parfois de justesse. Un Carme, le Père Peter Van Schaick, a
aussi voulu en étudier la richesse théologique en posant la

1 Cf. infra, « Annexes », pp. 233-250 et pp. 253-277.
5 2question d’un rapprochement avec l’hésychasme oriental .
Anne Sauvy y consacrera un chapitre dans un ouvrage savant
et documenté sur les images du cœur. Mais ces deux derniers
auteurs se sont heurtés au problème des sources historiques
de ce mouvement et n’ont malheureusement pas pu pousser
plus loin leurs investigations. Plus récemment, Henri-Pierre
Rinckel, Placide Deseille ou l’historien de l’art Frédéric
Cousinié ont consacré plusieurs pages à l’iconographie des
œuvres de Jean Aumont, l’un des représentants le plus
emblématique de cette mouvance encore mal définie.
Dans notre présentation, qui n’a rien de définitif et
d’exhaustif, nous ne prétendons pas apporter toutes les
réponses ni faire toute la lumière sur le sujet, mais avons
essayé de poser certaines questions et d’ouvrir quelques
pistes, de proposer divers éclairages. En tout cas, nous
estimons que cette prière du cœur catholique, au cœur même
de l’Église, qui insiste tant sur la recherche de l’image divine
en nous ainsi que sur le concours de l’effusion du Saint-
Esprit et de ses sept dons, n’a pas été jugée à sa propre
valeur, injustement laissée de côté ou tristement préférée à
de modernes et désastreuses parodies pseudo-charismatiques
qui, d’ailleurs, ont occupé le lieu même de Paray-le-Monial…
L’ouvrage le plus connu de cette constellation informe est
L’Oratoire du Cœur du « noble et discret Messire Maurice Le Gal,
sieur de Kerdu, recteur de Servel », une paroisse bretonne près de
Lannion. Ce livre, qui sera un réel succès de librairie, offre à
ses lecteurs une « Méthode très-facile pour faire Oraison
avec Jésus-Christ dans le fond du Cœur ». Ce n’est pas une
œuvre isolée et individuelle mais bien plutôt un manuel
pratique à l’usage de ceux qui désirent suivre cette voie
particulière d’amour et de volonté, ainsi qu’un aboutissement
et une manifestation extérieure « charitable » d’une lignée
fort discrète, proche sûrement de certaines sociétés catholiques

2 Pour les références complètes des auteurs et des œuvres cités, on se
reportera à la bibliographie générale, infra, pp. 57-69.
6 de l’époque basées sur le secret, dont la plus connue est la
Compagnie du Saint-Sacrement. Un rapprochement peut être
fait aussi avec la diffusion de la dévotion au Sacré-Cœur et
aux Cinq-Plaies.
Dans notre démarche, nous nous sommes fondés sur les
textes imprimés existants dont il faut souligner la richesse et
la profondeur. Nous en donnerons d’ailleurs, dans une seconde
partie, un florilège qui permettra au lecteur de se faire sa
propre opinion. Le texte de l’époque a été au maximum
conservé : juste quelques mots ont été traduits et la syntaxe
et la ponctuation souvent modernisées. Bien que la réunion
de ces morceaux choisis puisse paraître arbitraire de notre
part, elle forme néanmoins une certaine cohérence. Mais il
faut s’efforcer ici de ne pas projeter sur ce mouvement des
préjugés et a priori d’aujourd’hui, en l’interprétant avec des
grilles de lecture erronées. L’usage souvent d’un vocabulaire
précis et assez « technique » peut dérouter le lecteur actuel
qui se doit de l’apprivoiser pour pouvoir se l’approprier.
Nous sommes conscient aussi que ces textes peuvent déranger
un certain nombre d’intellectuels religieux actuels (car trop
catholiques romains pour des Orthodoxes orientaux ou d’une
approche qui pourrait dérouter des Catholiques romains…)
ou du moins susciter des débats plus ou moins vifs dans
lesquels nous ne voulons pas rentrer ni prendre part. Cette
école se situe dans un « lieu » intérieur et supérieur où les
vaines querelles des hommes, aussi savants et engagés
soient-ils, n’ont pas de prise. S’opposant aux dérives du
Jansénisme et du Protestantisme et se différenciant du
Quiétisme tel qu’il a été condamné à la fin du siècle, l’oraison
dans le cubiculum cordis continuera à garder son mystère et son
secret indicible dont la véritable compréhension ne peut que
passer par une propre expérience personnelle intérieure – ou
« passage de l’or au feu » qui permet la transition du
spéculatif à l’opératif – et par un « langage du cœur » fondé
sur le pur amour. Nous ne pouvons ici que rappeler cette
affirmation d’Évagre le Pontique : « si tu es théologien, tu
7 3prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu es théologien » .
Enfin, de par son caractère très spécifique, l’oraison cordiale
constitue un bouclier efficace aux attaques du démon et aux
sinistres projets de ceux qui le suivent, pour qui elle constitue
à juste titre un grand danger, s’inscrivant dans une dimension
prophétique et apocalyptique de la victoire finale de l’Agneau
de Dieu. L’aspect de ce combat spirituel est souvent mis en
avant à l’époque.
Cette voie ascético-mystique, brève ou « sèche » si l’on
peut dire – parfaitement orthodoxe et rattachée au corps de
l’Église – passe d’abord par des exercices spirituels, méditations
de l’esprit et affections du cœur : descente de l’esprit dans le
cœur. Le cœur devient ainsi le lieu d’accueil du divin, le champ
de la métanoïa et de la transformation intérieure.
C’est par ailleurs un rappel de l’expérience spirituelle de
saint Paul ainsi qu’un renouveau de l’influence augustinienne :
une sorte de résurgence, au Grand Siècle, de la devotio moderna
de la fin du Moyen Age (qui a donné L’Imitation du Christ)
dans le cadre de ce qu’on a pu appeler l’« école française de
spiritualité ». Plus généralement, cela s’inscrit aussi dans un
vaste mouvement de réforme de certains ordres religieux de
l’époque et, parfois, la reprise d’une tradition iconographique
plus ancienne. Toute tournée vers la purification et la garde
du cœur ainsi que vers la réalisation intérieure de l’illumination
spirituelle et de l’union intime, la finalité ultime de l’oraison
cordiale sera la vision contemplative du Dieu trinitaire et la
déification. Elle redonne ainsi toutes ses lettres de noblesse à
la Théologie mystique et à la Métaphysique, à l’exercice de la
volonté et de l’attention intérieure permanente.
Cette voie du cœur semble paradoxalement être ouverte à
tous dans sa manifestation extérieure – ou plutôt elle ne pose
pas d’exclusives et chacun peut y trouver ce qu’il peut et ce

3 Évagre le Pontique, in Petite philocalie de la prière du coeur, traduit et présenté
par Jean Gouillard, Paris, Seuil, 1979, p. 42.
8 qu’il lui est bon d’y trouver – mais elle est particulièrement
rude et « éprouvante » pour celui qui veut la rejoindre et
demande une pureté et une persévérance particulières. Son
radicalisme et son intransigeance peuvent en décourager plus
d’un qui témoignent en même temps de la hauteur des
enjeux, dans la triple mort « au monde, à la chair et au
diable » et, dans un souci de fuite, de silence, de solitude, de
désert, de vie cachée, de nudité, de vide, d’anéantissement,
de désappropriation et de paix intérieure.
De même, il faut s’habituer à une tournure d’esprit maniant
le paradoxe et évoquant la possibilité de retournements
positifs : ainsi, par exemple dans une « dialectique » de l’être et
du néant, de l’image et du miroir, de l’intérieur et de l’extérieur,
du haut et du bas, ou encore de la docte ignorance ou des
ténèbres lumineuses, on ne peut monter qu’en descendant, il
faut se perdre pour se trouver ainsi que mourir à soi-même
pour vivre en Dieu. Il s’agit fondamentalement d’un chemin
de l’humilité pour accéder à l’invisible Royaume divin dans les
cœurs où l’être de Dieu doit tuer le paraître de l’homme et la
folie de la Sainte Croix l’emporter sur la fausse sagesse
mondaine.
On peut entendre, comme en écho, cette parole du Christ
au saint starets Silouane : « Tiens ton esprit en enfer et ne
désespère pas ». Car, « d’un cœur brisé et broyé, Dieu n’a pas
de mépris ».

____________________________________________
L’auteur tient à remercier François Bedel, pour les échanges fructueux
qui ont pu exister, Stéphane Barilley pour son aide précieuse et Alain
Santacreu, sans qui cet ouvrage n’aurait pu voir le jour, pour son soutien
actif et bienveillant.


9




























APERÇUS
SUR L’ECOLE DE L’ORAISON CORDIALE
e
AU 17 SIECLE EN FRANCE

Prolégomènes à un hésychasme catholique


« Il nous a aussi marqués de son sceau
et a mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit »
(II Corinthiens I, 22).
« Si tu es théologien, tu prieras vraiment,
et si tu pries vraiment, tu es théologien »
(Évagre le Pontique).


Le manuel pratique que constitue l’Oratoire du Cœur de
Maurice Le Gall de Kerdu (1633-1694) apparaît bien comme
l’aboutissement, et la « vulgarisation » à un plus grand public,
d’une manière de prier intériorisée spécifique et assez discrète
qui était enseignée et pratiquée, au dix-septième siècle français,
au sein d’une « école de spiritualité » dont il est assez difficile
de cerner précisément tous les acteurs, les sources et les
filiations exacts, bref tous les tenants et aboutissants. Il s’agit
d’une voie du cœur particulière qui, bien qu’« affective », ne
peut pas être assimilée à un sentimentalisme dévotionnel.
Selon la perspective choisie, certains n’y ont vu qu’un tout
petit groupe confidentiel, alors que d’autres y découvrent
l’expression d’un vaste mouvement plus large – c’est par
1exemple le cas de Dominique Tronc – qui aboutira aux

1 On retrouvera les références précises de tous les auteurs et livres cités
dans la bibliographie générale, infra, pp. 57-69.
11 condamnations d’un certain mysticisme, notamment par
Bossuet dans son opposition à Fénelon.
Les textes imprimés connus insistent beaucoup sur le fait
qu’il ne s’agit en aucune façon d’une nouvelle dévotion, d’une
création de toute pièce ou d’une « fantaisie » mystique et
« expérimentale » d’un groupe d’illuminés. Il n’y a là rien de
« moderne » et le recteur Le Gall se situe comme un héritier
et un « traditionnaliste » plutôt que comme un novateur
suivant l’air du temps. D’ailleurs on n’y retrouve, par bonheur,
aucune des errances et des chemins hasardeux d’une certaine
mystique « sauvage » et individualiste, aux contours vagues et
flous, entièrement inactive, indifférente au salut de l’âme, à la
mortification de la chair et des sens et aux mystères de la foi,
non soumise aux autorités ecclésiales et tournée souvent vers
la production de phénomènes et expériences extraordinaires,
ainsi que de révélations privées.
L’« école de l’oraison cordiale » ne rentre en aucun cas
dans la condamnation (1687) qu’a faite l’Église catholique
des Quiétistes, surtout espagnols et italiens, de leur « méthode
irrégulière de faire oraison » (cardinal Caraccioli) et de leurs
« routes égarées de la fausse spiritualité » (Louis Antoine,
archevêque de Paris). Bossuet, qui se plaint de « rechercher
dans de petits livres de peu de mérite un nombre infini
2d’erreurs » , a cosigné les 34 articles des ordonnances et
instructions pastorales des 16 et 25 avril 1695 contre les
« nouveaux mystiques » ou « faux contemplatifs » et compare
dans son Instruction la « secte des Quiétistes » à celle plus
ancienne des Béguards. Il attaque plus particulièrement les
écrits de Madame Guyon, de François Malaval, de François
La Combe, etc. L’évêque de Meaux leur reproche soit des
erreurs intrinsèques, soit des erreurs par outrance ou excès,
notamment de langage, leurs « expériences particulières »
inédites n’entrant pas dans le cadre de la tradition pérenne de

2 Instruction sur les estats d’Oraison, où sont exposées les erreurs des faux mystiques
de nos jours. Avec les actes de leur condamnation. Paris, Jean Anisson, 1697, p. 12.
12 la Sainte-Église, avec une opposition farouche de ces dévots
d’un nouveau genre aux « doctes théologiens » et un non-
respect des obligations religieuses que doit avoir tout chrétien.
Le livre VI parle « De l’oraison passive, de sa vérité et de
l’abus qu’on en fait ».
L’Oratoire du Cœur ou Méthode très facile… C’est ici que le mot
de « méthode » (praktikè ou méthode spirituelle qui purifie,
par une voie active, la partie passionnelle de l’âme et aboutit
à l’apatheia, impassibilité ou pureté du cœur, et à l’agapè ou
charité), sans cesse répété, prend tout son sens : on nous y
propose une voie simple, mais précise et efficace, une
« technique » ou praxis liée à un enseignement et à une
expérience, dans le but d’atteindre la théoria contemplative.
Deux aspects sont à montrer : l’aspect abstrait (fondements
scripturaires et théologiques savants et étayés, références
nombreuses, démonstrations, etc.) et la pratique concrète de
la prière (lieu et fréquence, attitude physique et mentale,
étapes et progression, etc.). Le recteur Le Gall de Kerdu, qui
accompagnait sa signature d’un cœur ornementé surmonté
d’une croix et portant deux points dans ses lobes supérieurs,
nous avertit que, de toute façon, « la méthode humaine doit
céder à la divine ».
La dimension traditionnelle et parfaitement orthodoxe de
ce mouvement ascético-mystique est sans cesse mise en avant
par les auteurs et par les « approbateurs » ecclésiastiques. On
ne peut que constater l’enracinement profond, à la fois
biblique et ecclésial, de cette éclosion cordiale. Outre les
références scripturaires importantes, le nombre de citations de
Pères de l’Église, de grands saints et d’auteurs spirituels y est
impressionnant. Cette école se situe donc au sein même – au
cœur secret – de l’Église Catholique de l’époque, dans la
perspective de la réforme tridentine de reconquête de l’empire
du Christ dans les cœurs chrétiens (notamment par la réforme
du clergé) et de lutte contre les deux nouveaux poisons du
Protestantisme et du Jansénisme. Il ne s’agit en aucun cas
13 d’une dévotion à part de « super-chrétiens » ou de « parfaits »
qui se dégageraient eux-mêmes des préceptes obligatoires de
la pratique extérieure de la religion. L’oraison cordiale, qui
dans sa manifestation extérieure s’adresse à tous dans un
universalisme évangélique, permet au contraire de vivre plus
profondément et plus intensément les mystères de la foi.
Il faut aussi insister sur le caractère oral et confidentiel à
l’origine de cette dévotion spécifique – ce qui n’est pas sans
poser problème à ceux qui veulent faire profession d’historiens.
Il y a ainsi au départ une transmission individuelle de maître
– directeur ou père spirituel – à disciple : transmission
« initiatique » rituelle d’une doctrine métaphysique avec un
vocabulaire « technique » précis (souvent en italiques dans les
textes imprimés), d’une méthode pratique de travail et d’une
discipline (« exercices ») ainsi que d’une « bénédiction »,
donnant une influence surnaturelle, issue d’une lignée en vue
d’une réalisation spirituelle effective. Il s’agit vraiment d’une
« paternité spirituelle » au sens que l’on trouve dans le
Christianisme oriental. La vie de prière naît ainsi à l’intérieur
du cœur par la bénédiction du père spirituel : il y a là un
« enfantement spirituel ». Cet esprit de filiation est important
pour bien comprendre ce à quoi nous avons à faire, qui ne
peut se résumer à des influences savantes et livresques.
Vu le mystère qui règne autour des origines de cette école
(les « sources » dont a bénéficié la personne qui serait à
l’origine de cette lignée en France sont totalement tues), il ne
serait pas improbable qu’une certaine discipline du secret en
protège le noyau central, tout comme c’était le cas pour la
Compagnie du Saint-Sacrement (1629-1667) à la même époque.
Rappelons au passage que celle-ci sera « officiellement »
dissoute au moment où l’oraison cordiale se fait connaître et
3qu’elle possédait une « succursale » à Morlaix .

3 Créée en 1656 ; de même qu’à Rennes créée en 1649 et à Saint-Brieuc
créée en 1657.
14 Les principales qualifications demandées à celui qui veut
suivre cette voie sont ces trois dispositions requises : la pureté
4du cœur, la simplicité d’esprit et la droiture d’intention .
5D’ailleurs Jean Aumont (1608-1689), dit de la Croix , s’adresse
aux « âmes simples », certainement dans le sens qu’employait
Marguerite Porete. Ne nous trompons pas : il ne faut pas
forcément tout prendre au pied de la lettre. L’ignorance
présumée du « pauvre villageois sans autre science ni étude…»
que l’on veut trop mettre en avant est toute relative. Celui-ci
fait surtout référence à une certaine tradition mystique de la
« docte ignorance » ou de l’« ignorance savante » (Bona),
voulant montrer que la doctrine métaphysique qu’il expose est
d’une nature différente et supérieure au savoir purement
rationnel et discursif qui ne serait que quantitatif et aux
raisonnements et aux connaissances, aussi savants soient-ils.
C’est ici l’intelligence éclairée par les lumières de la foi qui
prédomine sur les fausses lumières de la raison purement
humaine. On relève de même une idée parallèle chez Jean de
Bernières (1602-1659) : « Pour apprendre la Théologie mystique,
6il faut plus étudier le crucifix que les livres » . L’ouvrage
qu’Aumont étudie, c’est le « livre du cœur » (p. 10), précisant
avec finesse que « c’est une étude qui ne casse, ni ne fatigue
pas la tête » (p. 11). Ailleurs il remarque que, « dans cette
pratique, il n’est pas besoin de tant rompre la tête à son
Directeur » (p. 8) et dénigre « l’oraison qui fait mal à la tête »
(sic !) (Ouverture, p. 388). Il s’agit par conséquent de descendre
de la tête vers le cœur – qui n’est pas l’expression d’un
quelconque sentimentalisme mais bien « le siège et organe
central de la volonté ».

4 Voir Aumont, Abrégé, édition de 1660, p. 27.
5 Nouveau « Jean de la Croix » ou de la croix de gueules de la maison de
Montmorency ?
6 Les Œuvres spirituelles, éd. 1671, t. I, p. 225 ; cf. le paragraphe « De la
Foy » et notamment la maxime : « Du don de Foy & de la docte ignorance qui
ne croit que Dieu », p. 244 et ss. ; cf. le paragraphe « De la Foy » et
notamment la maxime « La Foy est l’œil du parfait Chrestien », p. 104 et ss. ;
cf. la lettre 52 : « Des excellences de la pure foy », t. II, p. 334.
15 On est ici très proche du Mémorial de la Foi, datant de
1651, que portait Pascal sur lui : « Feu. – Dieu d’Abraham,
Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. – Non des philosophes et des
savants ». Ce qu’Aumont privilégie donc, lui aussi, c’est la
pratique « au feu » de l’expérience vécue, plus que la simple
et unique lecture. Il insiste ainsi en affirmant : « le discours
ne fait pas l’ouvrage : mais la fidèle et sincère pratique fait les
bons maîtres » (Abrégé). Par ailleurs, si plusieurs auteurs
mettent l’accent sur l’importance et la valeur de leurs écrits,
aucun d’entre eux ne fait véritablement métier d’écrivain (à
part Louis Bail peut-être…). L’essentiel est ailleurs.
De même pour ce qui est de l’expression « vigneron de
Montmorency » à propos d’Aumont, presque proverbiale à
l’époque : elle peut aussi ne pas être prise que dans son sens
concret. On trouve ainsi, dans ses œuvres, d’intéressantes
perspectives symboliques concernant l’agriculture céleste de
l’arbre fruitier, dans le cœur, sous le soleil spirituel (Ouverture,
p. 297-304), le jardinage de l’arbre et de la vigne intérieurs (p.
326-337), « l’arbre de l’oraison cordiale » (p. 389). Il fait aussi
une comparaison entre le fond du cœur et la cave à vins :
Le fond du cœur est le caveau de l’Espoux où se boit le vin
délicieux de la divine Onction dans l’Oraison de recueillement.
(Ouverture, p. 13).
Par ailleurs, il existe un autre passage, dans l’Abrégé de
1660, assez curieux et un peu « maçonnique », où Aumont
évoque « le grand Architecte de tous les beaux ouvrages de la
nature » traçant la « ligne originelle » : « il a aussi tellement
conduit le compas, & ordonné les règles de sa divine mathématique, &
emploié l’adresse de sa géométrie […] » (p. 108).
Le Père Le Fébure écrit dans son Paradis intérieur :
Ainsi que vous pourrez voir dans ce Livre à la Seconde
Figure & à la Première qui vous serviront toujours d’un parfait
Modelle ; de Règle, de Compas, d’Esquerre & de nyveau, dans
toutes vos Oraisons vocales & mentales (p. 174).
16 Dans l’Abrégé d’Aumont de 1669, on trouve aussi un
intéressant passage sur la symbolique de la construction :
première pierre fondamentale, pierre angulaire, pierre vivante
(p. 230-237). Il y fait un rapprochement entre la construction
du Temple spirituel et le recueillement intérieur :
De même & à proportion en est de l’âme fidelle, lorsque dès
le premier Entretien, elle se résoud de commencer son bastiment
spirituel par le recueillement intérieur en creusant les fondemens
par l’abaissement de son Esprit sous la grâce, & la soumission
de son propre jugement sous la foy, et la démission de sa propre
volonté sous l’amour divin, & dans ce cœur abaissé & humilié,
elle y pose sa première pierre, qui est Jésus-Christ, dans les
mystères de sa Mort & Passion, & sur cette pierre vive l’âme
affermit sa maison spirituelle en y adjoutant la foy, la patience,
l’humilité, qui sont autant de pierres précieuses soutenues &
fondées de cette pierre vive, maîtresse du bastiment, & comme cet
exercice vient à s’intimer & à rentrer tout au-dedans, jusques à
s’y surnaturaliser & diviniser, l’âme n’y void plus rien, quoy
que cette pierre spirituelle n’y soit pas moins positivement
présente […] (p. 232-233).
Ailleurs, il parle de « construction et restauration spirituelle
du Temple vivant de la très-sainte Trinité dans nos âmes par
l’opération divine de l’Esprit de Jésus-Christ » (Ouverture, p.
225).
Un autre aspect est que l’on va souvent fournir comme
« support » à la méditation une représentation symbolique.
Le Gall – tout comme Jean Aumont ou Gabriel Le Fébure –
accorde ainsi une place très importante aux images dont le
texte n’est en quelque sorte qu’une explication. C’est l’idée
courante à l’époque qu’il n’y a pas de pensée sans image. Le
P. Jésuite Ménétrier écrit ainsi : « Rien n’entre dans l’esprit
d’une manière naturelle qui n’ait passé par les sens et
l’imagination, dont le propre est de recevoir les images des
objets et de les présenter à l’esprit pour les connaître et les
17 7examiner » . La représentation imagée peut, d’autre part,
servir d’« art de mémoire » ainsi que d’outil pédagogique. Les
images d’Aumont, de Le Gall ou de Le Fébure notamment
sont plus symboliques qu’allégoriques (elles n’appartiennent
ainsi pas vraiment à la littérature des emblèmes). Frédéric
Cousinié a de son côté relevé, dans les gravures illustrant les
livres d’Aumont, une évolution vers l’abstraction (avec dans
les dernières un passage dynamique d’un cercle à un autre).
Dans ces gravures sur le cœur, on retrouve le thème de
l’ouverture de l’« œil du cœur » ou l’« œil intérieur » – celui de
la conscience, de l’introspection et, surtout, de la connaissance
transcendante ou « sens du surnaturel » (pour reprendre
l’expression de Jean Borella) – illuminé par l’étoile de la foi et
8les « lumières infuses, surnaturelles et divines » , avec l’effusion
du Saint-Esprit dans le cœur dévot sous la forme d’une
colombe. Peut-être aussi que l’œil peut correspondre à la « vie
purgative », l’étoile à la « vie illuminative » et la colombe à la
« vie unitive » de la théologie mystique classique (que l’on
retrouve encore dans les « trois entretiens ») ; ou encore l’œil
à l’espérance, l’étoile à la foi « pure et nue » et la colombe à la
charité. Saint Paul parle ainsi de l’illumination de nos yeux
du cœur : « […] pour que le Dieu de notre seigneur Jésus-
Christ, le Père de Gloire, vous donne un esprit de sagesse et
de dévoilement qui vous le fasse connaître en éclairant les
yeux de votre cœur, pour que vous sachiez à quelle espérance
il vous appelle, quelle richesse de gloire il vous fait hériter
parmi les saints, et l’extraordinaire grandeur de sa puissance
9envers nous qui avons foi » . D’où les réflexions de Jean
Borella sur « l’habitus entitatif, cet œil du cœur ouvert à la
10lumière surnaturelle de la gloire » .

7 L’Art des emblèmes, 1684, p. 12.
8 Aumont, Abrégé, éd. 1660, p. 11.
9 Épître aux Éphésiens, I, 17-19.
10 Dans son ouvrage Le Sens du Surnaturel, La Place Royale, 1986, p. 61.
18 Il y a aussi tout un symbolisme de la clé (la « clé de la
grâce » avec laquelle le Saint-Esprit, « grand maître de
l’oraison », ouvre la porte des cœurs, mais aussi la clé de la
participation humaine), de la porte ou de la clôture (ouverture
intérieure de la porte du cœur et fermeture de la porte des
sens) et de la voie (« voie blanche et lumineuse », « filet d’or »,
« échelle de Jacob », etc.). La symbolique géométrique est
importante aussi (tracé de la ligne, passage de la circonférence
au centre du cercle, triangle, etc.), de même que celle des
chiffres surtout représentée par le ternaire (par exemple les
trois entretiens, les trois paradis ou les trois cieux, la Trinité)
et par le septénaire, particulièrement important en terre
bretonne (ouverture des sept sceaux et sept degrés de
recollection intérieure, méditations pour les sept jours de la
semaine, les têtes des « Sept Saints », etc.). L’importance de
la dimension apocalyptique est aussi particulièrement à noter
chez Aumont.
Force donc est de constater que l’Oratoire du Cœur n’est
pas une œuvre isolée. On peut la rapprocher d’autres sources
écrites mais aussi orales. L’historien continuera à rechercher
qui s’est inspiré de qui, voire qui a recopié purement et
simplement. Mais la seule explication par le plagiat ne
démontre pas grand-chose. Le petit livre de Le Gall apparaît
en quelque sorte comme un abrégé plus digeste et concis de
l’Abrégé (1660 puis 1669 avec de nouvelles gravures) de Jean
Aumont, qui reprend son Ouverture de l’Agneau occis, qui lui-
même résumerait l’enseignement du P. Alexis Berger dont il
était un familier. L’Avis au lecteur de l’Abrégé d’Aumont
annonce ainsi l’« impression d’un abrégé d’oraison pratique
plus accompli ». Il faut dire que la fin de l’Avis au lecteur et
la dernière partie de l’Abrégé – qui définit « les poincts de la
sacrée Passion de Iesus-Christ à remémorer au fond du cœur : divisez en
sept pour les sept iours de la sepmaine » – préfigurent clairement
l’architecture de l’Oratoire autour des sept jours de la Semaine
Sainte. Notons au passage que le chemin de croix en sept
jours se trouve aussi dans Le Faisceau de Myrrhe (p. 90-95) et
19 que son auteur, qui était prêtre séculier et faisait une large
place à l’enseignement de Tauler dans son ouvrage, après
une longue énumération d’ouvrages spirituels de saints, cite à
la fois Le Chrétien intérieur de Bernières et L’Agneau occis
d’Aumont :
Et ceux qui voudront lire l’Agneau occis, fait par un pauvre
Villageois, apprendront de quelle manière ils se doivent
comporter envers l’humanité de nôtre Seigneur, pour parvenir, &
se perdre dans cet immense, & ce vaste océan de la divinité (p. 79).
Un autre disciple d’Alexis Berger, à savoir le P. Gabriel
Le Fébure, donnera de son côté un autre « résumé » sans
citer ni Le Gall ni Aumont. Les liens entre ces deux derniers
sont tellement forts que c’est à « Maurice Le Gall, Prestre de
Morlaix » qu’est adressé le privilège du roi pour les deux
ouvrages d’Aumont à cause du « dessein qu’il a de les faire
imprimer ». À bien des points de vue on peut dire que Le
Gall apparaît comme l’« ambassadeur » de l’école de l’oraison
cordiale.
Ce travail de simplification et d’« extériorisation » de
cette doctrine et de cette pratique est voulu comme une
action providentielle et parfaitement maîtrisée et ordonnée,
avec l’appui des autorités ecclésiales (jusqu’à Rome, en
passant par l’évêque de Tréguier pour ce qui est de Le Gall).
Mais il serait pour autant erroné de ne voir dans l’école de
l’oraison cordiale qu’une forme de dévotion populaire et de
propagation de la foi aux foules ignorantes. L’Oratoire du
Cœur, avec ses images, ne peut non plus à lui seul contenir
toutes les richesses spirituelles de ce mouvement. C’est
comme une invitation à aller plus loin, à percer ce mystère
de la foi et à le vivre pleinement.
Certains ouvrages fonctionnent sous le mode intéressant
du « catéchisme » (questions/réponses) : c’est le cas du Paradis
intérieur de Le Fébure, du Chrétien uni et de L’École spirituelle
de Victorin Aubertin, de certains passages de La Philosophie
20 11affective de Louis Bail, ainsi que du dernier chapitre du
Chrétien intérieur de Bernières.
L’oraison cordiale, ou « oraison de recueillement », s’inscrit
dans un mouvement d’intériorisation de la pratique chrétienne.
Le terme d’intérieur est ici fondamental et récurrent, auquel
elle va ajouter la thématique du cœur comme symbole de cet
intérieur qui doit recevoir la présence divine : le « lieu de
Dieu », espace d’union et de transformation, est le « fond
central du cœur » (Abrégé, p. 27). C’est le miroir de l’intellect
purifié, divinisé par la charité. Henri-Marie Boudon (1624-
1702) – qui affirme que « l’Oraison mentale est le grand
moyen dont Dieu se sert pour l’établissement de son
règne » – nous apprend que « les Autheurs ont donné divers noms
à la suprême partie de l’âme : les uns l’ont appelée cime ou pointe de
12l’esprit, les autres centre, ou fond de l’âme » . On peut noter aussi
qu’une gravure ancienne représente Boudon avec, dans la main
droite, un cœur enflammé portant la devise « Dieu seul ». À
l’époque, on trouve de même des représentations de saint
Augustin ou de saint Jean Eudes tenant ainsi un cœur
enflammé.
On peut retenir cette expression d’Aumont pour qualifier
la forme de prière qu’il expose : « pratique de recollection
intérieure à Jésus-Christ au fond des cœurs » (Abrégé). Dans
cette perspective, Dieu est lui-même l’« intérieur de l’intérieur »
(Abrégé), l’« intime de notre intime » (Ouverture, p. 13), dans
une formulation assez augustinienne. Cette prière qui repose
fondamentalement sur le principe d’humilité absolue est une
« descente vers les hauteurs » : « monter à Dieu en descendant
en esprit au fond du cœur » (Ouverture, p. 574), où « il faut

11 « Conférence qui éclaircit plusieurs belles difficultez touchant l’Oraison ».
12 Le Règne de Dieu en l’Oraison mentale, p. 155-156 ; lire aussi le chapitre
XVIII du Livre I : « Seureté, avantages, & excellences de l’Oraison qui se pratique
dans le fond de l’âme ». Ce chapitre ainsi que les chapitres XV et XVI de la
même partie existent dans l’édition originale de 1671 mais ne se retrouvent
pas dans celle de 1697.
21 que l’humain succombe au divin » (Ouverture, p. 454) : à
l’anéantissement ou perte de soi (à l’image de la kénôse du
Christ) correspond la déification (ou théosis) par le don du
Saint-Esprit, divine énergie et grâce incréée. L’aboutissement
sera l’ultime contemplation de la lumière incréée et la vision
de la Face de Dieu (que l’on retrouve comme en miroir au
fond du septième cœur de Le Gall). Rarement cette tension
de mort et de résurrection n’aura été marquée de façon si
saisissante et dramatique. D’où sans cesse l’importance et la
nécessité, chez les auteurs qui nous occupent, d’expérimenter
une « mort initiatique » au monde, à la chair et au diable. Un
spirituel de l’époque déjà cité, Henri-Marie Boudon, le
résumera par cette sentence définitive : « qui dit un chrétien
13dit un mort » .
Deux axes de recherche peuvent donc être envisagés : un
horizontal (étude de la présence de cette école chez divers
auteurs, dans divers lieux et dans divers états : laïcs et clergé,
voire dans divers ordres religieux) et un vertical (étude des
influences directes et des filiations spirituelles). Nous
donnons plus bas une petite bibliothèque choisie d’auteurs
de l’époque de Le Gall de Kerdu. Il demeure assez difficile
de déterminer si l’école de l’oraison cordiale serait un carrefour
d’influences variées – Jésuites, Trinitaires, Franciscains,
Salésiens, Bénédictins, Carmes, mystiques normands, espagnols
ou italiens, curie romaine, théologiens parisiens, traditions
bretonnes, etc. – qui aurait cristallisé et synthétisé le meilleur
et le plus intérieur de la spiritualité générale de l’époque ou
si, au contraire, ayant une existence spécifique et autonome,
elle aurait ensuite rayonné autour d’elle à partir de son
centre. Pour être plus concret, n’a-t-elle fait que recevoir et
« mettre en forme » diverses influences extérieures ou a-t-elle
apporté des éléments originaux internes qui ont été repris
ensuite à droite à gauche ? Vu de l’extérieur on peut avoir
l’impression d’une résurgence de la devotio moderna de la fin

13 L’Homme Intérieur, édition de 1758, p. 228.
22 du Moyen Age, au sein de ce qu’on a appelé l’« école française
de spiritualité ».
Une dernière question mérite d’être posée et elle n’est pas
des moindres : l’oraison cordiale, telle qu’elle a été pratiquée
eau 17 siècle – notamment en Ile-de-France, en Normandie
et en Bretagne – a-t-elle une origine chrétienne orientale,
vraisemblablement en provenance, directe ou indirecte, du
Mont Athos ? On peut ainsi établir des rapprochements très
précis – trop précis et récurrents pour que ce ne soit qu’une
coïncidence – avec l’Hésychasme oriental ; peut-être aussi
avec Nicolas Cabasilas et sa Vie dans le Christ (le De Vita in
Christo fut traduit pour la première fois en Occident par le
Jésuite Jacques Pontanus, à Ingolstadt, en 1604). Il est
surprenant aussi de constater parfois les mêmes réactions
d’incompréhension, de réticence, voire d’opposition envers
l’Hésychasme en Orient, notamment à l’époque de saint
Grégoire Palamas (1296-1359), et envers l’oraison cordiale
en Occident. On peut aussi se référer à la traduction par
Arnauld d’Andilly (Paris, 1654) de l’Echelle Sainte ou les degrés
pour monter au Ciel de saint Jean Climaque. Un Carme avait
déjà donné une traduction (de l’italien) de ce même
14ouvrage .
Cette transmission semble être réelle et complète, mais de
quelle lignée spirituelle ? Une telle spiritualité orthodoxe,
vivante au sein du catholicisme du dix-septième siècle, serait
tout à fait exceptionnelle. Elle pourrait aussi témoigner d’une
même sève secrète qui irrigue de sa grâce les deux branches,
l’orientale et l’occidentale, de l’Église du Christ. Dans la
même idée, un frère Carme a publié récemment un petit livre
(L’Hésychia…), facile à lire mais non dénué de profondeur,
où il tente une synthèse de l’hésychasme et de la spiritualité
carmélitaine. De son côté, le starets Silouane, grande figure
de l’Athos, a donné une dimension universelle à son message

14 Paris, Veuve de Guillaume de la Noüe, 1603.
23 spirituel. Son influence a été grande aussi en Occident, surtout
dans certains ordres monastiques.
Il est certain que l’oraison cordiale française rejoint la voie
négative ou apophatique dont parle Denys l’Aréopagite pour
connaître Dieu « par mode d’inconnaissance ». Le but est la
déification (ou divinisation de l’être humain) par les énergies
divines dans une « union qui dépasse toute intelligence ». Et il
semble que l’on retrouve dans notre école la même distinction
entre essence divine incréée et énergie incréée (telle qu’elle
existe chez Grégoire Palamas).

La dimension jésuite
Il est impossible de ne pas relever les similitudes qui
existent avec les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola
et surtout la « composition du lieu » – ici intérieur – et
l’instauration du règne de Dieu. On retrouve aussi, telle
quelle ou avec des variantes, la célèbre devise « Ad Majorem
Dei Gloriam » dans nombre d’ouvrages concernant notre sujet ;
ainsi que la même contemplation de la Trinité et l’attention
toute particulière aux « motions intérieures ».
En remontant un peu avant notre période, on lira avec
profit le Traité de l’Oraison mentale du Jésuite espagnol François
Arias († 1605) qui recommande ardemment le saint exercice
de la recollection intérieure, ou silence spirituel, dans un lieu
secret et retiré, en vue de la contemplation finale de la très
sainte Trinité, suite à une méditation sur les mystères de
l’humanité du Christ. Il y insiste sur l’importance de la pure
et droite intention, de la volonté plus que de l’entendement,
de l’attention, des circonstances du lieu et du temps ainsi que
de la « révérence extérieure du corps ».
Il faut noter aussi, plus précisément, l’importance du
travail des missionnaires jésuites, très actifs en Bretagne à
l’époque : Michel Le Nobletz (1577-1652), son successeur le
vénérable Julien Maunoir (1606-1683), le très mystique Jean
24 Rigoleuc (1595-1658) – disciple du Père Louis Lallemant
(1588-1635) – ou encore Vincent de Meur (1628-1668) dont
la devise était : « parler de Dieu ou se taire ».
Ce dernier, né à Tonquédec non loin de Lannion, était
membre de la Compagnie du Saint-Sacrement et l’un des
fondateurs de la société secrète catholique Aa. Son cœur, à
sa mort, fut envoyé au séminaire des Missions Étrangères de
Paris (dont il avait été l’un des fondateurs) et placé en 1683
dans la crypte de l’église avec l’inscription « Domini Vincentii
de Meur cor plane apostolicum ». De même il est raconté que le
cœur de Julien Maunoir sera conservé précieusement à
15part . En 1665, on retrouve Vincent de Meur aux côtés de
grM Grangier et de l’abbé Louis Bail pour donner l’approbation
à Le Gall afin de faire imprimer et diffuser sa Méthode facile à
toutes sortes de personnes pour faire Oraison avec Jésus-Christ au fond
du cœur, illustrée de gravures pédagogiques, en une feuille
facile à utiliser ; travail confié à Pierre de Bresche à Paris. La
même année, lors d’un séjour à Tonquédec de Vincent de
grMeur, M Grangier pria le P. Maunoir de venir y organiser
une Mission d’évangélisation, comme il en pratiquait partout
en Basse-Bretagne : ce dernier y vint et guérit une fille
« qu’on croyait obsédée et qui probablement n’était que folle ».
Ces Missions magistrales, qui rassemblaient durant plusieurs
semaines des milliers de pèlerins, étaient encadrées par les
membres régionaux de l’Association des Prêtres Coopérateurs
dont faisait partie Le Gall. En 1671, lors du carême, se tint
encore à Lannion une autre grande Mission du P. Maunoir.
On a pu ainsi rapprocher, non sans raison, les
« tableaux énigmatiques » de mission (ou taolennou) et, par
exemple, les images de l’Oratoire du Cœur. D’ailleurs, celui-ci
n’est à l’origine qu’un « Tableau des Mystères de la Passion
de Jésus-Christ »... Le Nobletz a connu dans ses missions
beaucoup d’hostilités. Le « prêtre fou » (tel un « fol en

15 Voir Boschet, Le Parfait Missionnaire..., pp. 417-418.
25 Christ ») ou encore le « docteur du mépris du monde » était
en effet une personne hors du commun qui faisait beaucoup
de miracles, jusqu’à ressusciter des morts, portait les
stigmates du Christ avant sa mort et était doué du don de
prophétie : il a notamment prédit la venue des Jésuites en
Bretagne. Le Nobletz a transmis au P. Maunoir, en même
temps que ses « cartes » allégoriques, des cahiers manuscrits
contenant l’explication des énigmes contenues dans les
images. Et, en octobre 1671, Le Gall rédige la présentation
du recueil en breton des cantiques de Maunoir : An templ
consacret d’ar passion Iesus-Christ, illustré des mêmes figures que
dans l’Oratoire du Cœur. Dans ses missions, le P. Maunoir
semble enseigner l’oraison du cœur.
On peut aussi remarquer l’influence du P. Vincent Huby
(1608-1693) – disciple de Jean Rigoleuc, issu de l’école
16mystique du P. Louis Lallemant – sur les « missions » mais
surtout sur les « retraites » : des maisons de retraite, pour
hommes et pour femmes, pour laïcs et pour ecclésiastiques,
furent d’abord créées à Vannes à partir de 1661, puis à
Quimper. On s’y réunissait huit ou dix jours par an pour des
méditations et des exercices spirituels. Le P. Huby insiste en
particulier sur la clôture et la paix du cœur, le dégagement et
l’acquiescement de la volonté, ainsi que sur la réforme de
l’entendement où il faut « tout oublier, tout ignorer, tout
anéantir ». Le pur amour doit se substituer à l’amour-propre.
Anéantissement et unification de l’âme sont ainsi les deux
axes majeurs de sa pensée. Et, pour l’édification de ses
ouailles, il se servait beaucoup de ses célèbres « images
morales » ou « cartes des cœurs », créées entre 1675 et 1682,
qu’il exposait dans le réfectoire de la maison de Vannes. On
peut aussi lire avec intérêt son Avis pour les âmes que Dieu attire

16 Qui œuvra beaucoup par ses enseignements à Paris de 1626 à 1628 et à
Rouen de 1628 à 1631.
26 à l’état de simple recueillement, & de pur amour et sa maxime
17spirituelle sur le « Recueillement intérieur » .
Du P. Louis Lallemant, maître en théologie mystique
dont on dit qu’il n’eut « d’autre maître que le Saint-Esprit »,
eon lira particulièrement le 5 principe (« Le recueillement et la vie
e eintérieure »), le 6 principe (« L’union avec notre Seigneur ») et le 7
principe (« L’ordre et les degrés de la vie spirituelle ») ainsi que ce
qu’il enseigne de l’établissement du « Royaume intérieur de
Dieu dans les âmes ». Il insiste particulièrement sur la « pureté
du cœur » et la « docilité au Saint-Esprit ». Le Jésuite
Dominique Salin a donné récemment une nouvelle édition
de sa Doctrine spirituelle à laquelle il rend trois importants traités
soustraits par Rigoleuc, notamment un remarquable traité sur
« la garde du cœur ». Lallemant et Rigoleuc son continuateur
ont donc laissé une intéressante pensée sur l’oraison vue
dans une dimension « neptique » et notamment sur la « garde
du cœur », c’est-à-dire la « continuelle vigilance sur son
intérieur » – différente de l’examen de conscience – sur
l’« oraison de silence » et sur le « recueillement intérieur ».
Par ailleurs, il faut rétablir Jean Rigoleuc comme l’auteur du
petit ouvrage L’Oraison sans illusion, contre les erreurs de la fausse
18contemplation alors qu’il est souvent attribué à René Rapin
(on y retrouve les traités de Rigoleuc tels que le P. Champion
les a édités dans la deuxième partie de son ouvrage).
D’autre part, on peut se référer aux ouvrages de Louis Du
Pont (1554-1624), de Pierre Coton (1564-1626) et de Jacques
Nouet (1605-1680) sur l’oraison. Plus tard, on retrouve aussi
quelques traces dans le Traité sur l’Oraison du Cœur longtemps
attribué à Jean-Pierre de Caussade (1675-1751).
Au point de vue iconographique, on peut s’intéresser aux
ouvrages de ces Jésuites : Le Cœur dévot, Throsne royal de Jésus,
Pacifique Salomon (1626) du P. Étienne Luzvic (1567-1640) et

17 Œuvres spirituelles, 1772, p. 328-336 et p. 347-348.
18 Paris, 1687.
27 Les Saintes Faveurs du petit Jésus (1626) du P. Étienne Binet
(1569-1639), avec 18 gravures de Jean Messager ; Le Chemin
de la Vie éternelle (1623) du P. Antoine Sucquet (1574-1626),
avec les illustrations de Bolswert ; et, aussi, les Meditationes
variae, et piorum affectuum Formulae du P. Philippe Hannotel
(1600-1637) de Douai, ouvrage en feuilles, avec des figures
représentant les mystères qui font l’objet de ces méditations
(on y perçoit notamment l’importance du septénaire).
Pour conclure sur ce chapitre, on peut dire que des
Jésuites bretons – missionnaires et très mystiques – ont
permis une « mise en forme » claire et rigoureuse ainsi
qu’une large diffusion de l’oraison cordiale, assez proche
d’une certaine école spirituelle issue, dans ses grandes lignes,
de l’espagnol François Arias et des français Pierre Coton et
Louis Lallemant. Pour ce qui est de ce dernier, il faut insister
sur l’importance d’une réelle filiation spirituelle. En effet,
l’action extérieure d’évangélisation de la Bretagne s’accompagne
curieusement d’une voie insistant tout particulièrement sur
l’intériorité. Un parallèle peut être fait aussi avec le rôle des
Jésuites dans la propagation du culte du Sacré-Cœur.

La dimension trinitaire
Dans la préface de son ouvrage, le Père Gabriel Le
Fébure (ou Le Febvre ?), o.ss.t., procureur général des captifs,
donne quelques précieuses informations sur le Père Alexis
Berger (1605 ?-1659 ?), originaire de la Lorraine, comme
Catherine de Bar, visiteur provincial de la Congrégation
réformée, mort à Paris et enterré au couvent des Trinitaires
de Montmorency ; là même où avait eu lieu, le 15 mars 1621,
le chapitre général de la Congrégation réformée présidé par
le cardinal François de la Rochefoucauld (1558-1645). Le
Fébure écrit que le Père Alexis est mort à Montmorency le
28