L'ordre de la Merci en France 1574-1792

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Né à Barcelone, au XIIIè siècle, dans le contexte de la Reconquista, l'ordre de la Merci est un institut religieux, fondé pour la libération des prisonniers ou des otages, dans les royaumes musulmans d'Espagne. La présente étude se limite à la partie française de cet Ordre et repose notamment sur un dépouillement des fonds français de cet Ordre, ce qui n'avait jamais été entrepris.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296177642
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L'ORDRE

DE LA MERCI EN FRANCE

1574-1792

(Ç)L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03697-0 EAN : 9782296036970

Hugues Cocard

L'ORDRE DE LA MERCI EN FRANCE

1574-1792

Un Ordre voué à la libération des captifs

L'Harmattan

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques. Déjà parus

Claude HARTMANN, Charles-Hélion, 2007. Robert CHANTIN, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, 2007. Christophe-Luc ROBIN, Les hommes politiques du Libournais de Decazes à Luquot, 2007. Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007. Janine OLMI, Oser la parité syndicale, 2007. Jean-Claude DELORME, Marie-Claude GENET-DELACROIX et Jean-Michel LENIAUD, Reconstruction, restauration, mise en valeur. Historicisme et modernité du patrimoine européen aux XIX et XX siècle, 2007. Gavin BOWD, Le Dernier Communard. Adrien Lejeune, 2007. David MATAIX, L'Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006. Paul TIRAND, Émile DIGEON (1822 - 1894). L'itinéraire singulier d'un communard, 2006. Hugues MOUCKAGA, La Rome ancienne, siècle avoJ-C -

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S. ap. J-C,

2006.

Jean-Pierre GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l'outremer, 2006. Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère de la France, 2006. Cécile BERL Y, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006. Antonin GUY ADER, La revue Idées, 1941-1944. Des nonconformistes en Révolution nationale, 2006.

Qu'il me soit tout d'abord permis d'adresser mes remerciements au professeur Jean de Viguerie. Alors que j'avais entrepris quelques recherches infructueuses sur les relations religieuses entre la France et les régences d'Afrique du Nord, il m'a suggéré d'étudier l'ordre de la Merci à l'époque moderne, institut religieux en contact avec le monde arabo-musulman, puis il a accepté de me diriger dans ce travail. Je suis gré aussi au père Marie-Dominique Philippe, o.p., ainsi qu'à mes frères de la Communauté Saint-Jean, à la Chaise-Dieu, de m'avoir permis d'achever la rédaction de cet ouvrage. Le père Arcadio Partida et surtout le père Saul Peredo Meza, de l'ordre de la Merci, m'ont encouragé et apporté une aide efficace. C'est envers l'abbé Pierre Bureau, aujourd'hui décédé, que je reste le plus obligé. Son dévouement l'avait conduit à me traduire plusieurs centaines de pages de textes latins et, de plus, il avait assuré toute la première dactylographie de ce travail. Ce livre est autant le sien que le mien. Plus récemment, celui-ci a bénéficié de la collaboration et de la patience de sœur Constance, d'Annie Laurent et de Jocelyne Laurent. Dans une même pensée affectueuse, je réunis mes parents, à qui je dois tant, toute ma famille et Bruno Beauvois, un ami de longue date.

PREFACE
Le père Paul Cocard', auteur du présent ouvrage, est digne du nom d'érudit. Il ne cesse de poursuivre ses recherches et d'approfondir son savoir. Après la soutenance de sa thèse sur les mercédaires, il a continué à étudier cet ordre religieux et publié plusieurs monographies et documents. Maintenant il

donne au public sa thèse - c'est le présent ouvrage - dans une version abrégée,
mais conservant néanmoins la plus grande partie du travail accompli. Il faut saluer cette publication. Il faut en remercier son auteur. C'est l'histoire de la branche française d'un ordre religieux dont le gouvernement central se trouve en Espagne. Or, de tels ouvrages sont rares dans l'historiographie française de l'histoire moderne des réguliers. On écrit beaucoup de monographies de monastères ou de couvents, mais très peu d'histoires des Ordres et même très peu d'histoires des provinces des Ordres. A notre connaissance, aucun ouvrage d'ensemble de ce genre n'avait vu le jour depuis les thèses du père Jean Mauzaize sur les capucins de la province de Paris et du professeur Dominique Dinet sur les réguliers de Bourgogne. Ce livre du père Paul Cocard est la première étude d'ensemble scientifique et détaillée de l'ordre de la Merci en France à l'époque moderne. Les dimensions modestes de cette famille religieuse dans le royaume - elle y

compte au maximum une vingtaine de maisons et deux cents religieux - lui ont
facilité la tâche et permis un examen presque complet. Son nom est désormais associé à celui des mercédaires français. Il a collecté de manière systématique toutes les sources existantes et dépouillé de façon exhaustive les quatre principaux fonds d'archives, celui des Archives nationales et ceux des archives départementales de Bordeaux, Toulouse et Montpellier. Ensuite, en historien méthodique, il a défini l'ordre de la Merci, en a dégagé les caractères originaux et en a suivi l'évolution. La précision et la clarté de son analyse appellent l'admiration. L'institut religieux qu'il nous présente, est à la fois régulier et mendiant. Il est régulier parce que ses membres font des vœux solennels. Il est mendiant parce que ses religieux jouissent des privilèges et exemptions des mendiants et parce qu'ils sont soumis comme les mendiants à l'obligation de ne pouvoir quitter leur ordre pour entrer dans un autre. Cependant les mercédaires ont leurs particularités. Bien que réguliers, ils n'ont pas la «vie mixte» des chanoines réguliers et, sauf exception, ne desservent pas de paroisses. Bien que mendiants comme les dominicains ou les cordeliers, ils ne sont pas tenus explicitement comme ces derniers à la prédication. Mais ce qui les distingue le plus et des
I Paul est le nom de religion de l'auteur, sous lequel certains articles sur l'ordre de la Merci sont parus.

chanoines réguliers et des mendiants, est leur quatrième vœu prononcé au moment de leur profession à la suite des trois vœux ordinaires de religion. Ce quatrième vœu est celui de se consacrer à la délivrance des captifs des Sarrasins, et de sacrifier au besoin pour cela leur liberté et même leur vie. Un autre institut, l'ordre des trinitaires, poursuit la même fin de rachat des captifs, mais il n'a pas ce quatrième vœu. L'auteur s'attache à une étude minutieuse des institutions de l'Ordre et de son recrutement. La Merci est organisée sur le modèle de Cîteaux et de la plupart des grands instituts religieux. Elle comporte donc un chapitre général et des chapitres provinciaux, dont deux français, celui de la province dite de l'Ancienne-France et celui de la Congrégation de Paris érigée en 1668. Selon les prescriptions du décret du concile de Trente sur les réguliers et les moniales, les supérieurs sont élus et le temps de leur supériorat est limité. Chez les mercédaires, le renouvellement fréquent des supérieurs (du Maître général tous les six ans et des provinciaux tous les trois ans) et le gouvernement par chapitres et conseils limitent les risques d'abus d'autorité. Il se produit bien sûr quelquefois des cabales; il y a de temps en temps des élections très difficiles, mais dans l'ensemble l'institution fonctionne et ne connaît pas de troubles graves. On peut aussi porter un jugement favorable sur le recrutement. La sélection est sérieuse. Les postulants sont examinés une première fois par le chapitre conventuel, une seconde fois par les examinateurs provinciaux. Ensuite un novice sur quatre est renvoyé au cours du noviciat. Tout postulant doit savoir le latin, ce qui suppose des études dans un collège. Il y a quelques cas de vocations forcées, surtout au début du dix-huitième siècle, mais dans l'ensemble on entre dans l'Ordre pour y servir Dieu et la plupart des sujets sont de bonne qualité. Le niveau intellectuel moyen n'est sans doute pas très élevé. On notera cependant qu'un cinquième des religieux de la Congrégation de Paris sont gradués de l'université. L'auteur consacre un bon tiers de son ouvrage au rachat des captifs, et c'est justice, la rédemption étant l'une des fins principales de l'Ordre. Il analyse toujours avec le même soin le financement de l'œuvre. Outre les religieux désignés à l'emploi du rachat, par exemple le procureur général des captifs et les frères quêteurs, l'ordre de la Merci recourt aux services d'un grand nombre de collaborateurs laïques appelés receveurs et marguilliers, chargés de solliciter la charité des fidèles pour l'œuvre de la rédemption. Dans certains diocèses on compte un marguillier pour chaque paroisse. Après la récolte de l'argent commence la rédemption elle-même. Ici l'auteur entre dans le détail des démarches nécessaires. Il faut obtenir un passeport du roi de France. Il faut également les autorisations des souverains de la Berbérie. Puis c'est la mission proprement dite en pays barbaresque avec la visite aux captifs et la négociation du rachat. Il faut négocier avec le roi du Maroc, propriétaire de la plupart des captifs chrétiens retenus dans ce pays. Il faut négocier avec le dey d'Alger, avec 8

le bey de Tunis, et avec les particuliers qui ont des esclaves. Les pourparlers sont longs et difficiles. Chaque rachat de captif est considéré comme une victoire. Le retour en France est triomphal. Le cérémonial en est religieux. Les rédemptions sont célébrées en des processions solennelles où défilent, pour l'édification des fidèles, religieux mercédaires et captifs rachetés. Ayant ainsi passé en revue les différentes rédemptions et leurs phases successives, notre auteur s'efforce d'en dresser le bilan. Il arrive au total de vingt et une rédemptions pour un peu plus de deux siècles (1574-1790), et de mille trois cent captifs rachetés. Ces chiffres peuvent paraître modiques, si l'on songe à tous les efforts déployés, à la mobilisation permanente de nombreux religieux et au concours permanent de centaines de laïques. Mais il faut avoir présentes à l'esprit les difficultés rencontrées, difficultés que le père Paul Cocard met fort bien en évidence. Il s'agit surtout du manque d'argent. Les captifs coûtent très cher et la récolte d'argent par les quêtes est relativement faible. Les fidèles ne semblent pas très émus par le sort misérable de leurs compatriotes captifs. Ils donnent peu. Dans les paroisses ayant un tronc de quête, le marguillier préposé recueille en moyenne de dix à vingt sous par an. Or, la rançon d'un seul captif au milieu du dix-septième siècle va de trois à six cent livres. Au siècle suivant les prix ne cessent de monter. Au Maroc, par exemple, on passe de cinq cent livres en 1700 à quatre mille deux cent livres en 1765. Le père Paul Cocard nous donne ici, sur ce sujet du coût du rachat, des pages très éclairantes. Il montre que le rachat des captifs est une œuvre très coûteuse et qui excède bien souvent les forces et les moyens de l'Ordre. Mais les mercédaires sont persévérants. Ils rachètent autant qu'ils le peuvent. Le bilan peut paraître faible, mais il témoigne de la part de cette petite compagnie de religieux d'une obstination remarquable et d'une réelle fidélité à leur vœu. Portrait de l'Ordre, l'ouvrage du père Paul Cocard en est aussi l'histoire. Son choix d'un plan systématique ne l'empêche pas de discerner les changements survenus au cours des trois siècles de l'époque dite moderne. Au chapitre des institutions, il étudie la réforme de l'Ordre dans l'esprit du concile de Trente. Dans celui de la condition il fait voir le relâchement de l'observance régulière à partir des années 1660 et pendant tout le dix-huitième siècle. C'est en effet dès le début du gouvernement personnel de Louis XN que les mercédaires commencent à se relâcher de la rigueur primitive, à recevoir des pensions, à sortir en habit séculier, à se chauffer dans leurs chambres, à jouer aux cartes, à user du tabac, à se déplacer non plus à pied, mais à cheval ou même en carrosse. Certes les manquements à la pauvreté deviennent plus nombreux au dix-huitième siècle, mais on en constate déjà quelques-uns très notoires dès les années 1660. Cette précocité de la crise n'est d'ailleurs pas le seul fait des mercédaires. On l'avait déjà remarquée chez les fontevristes et chez les bénédictins de Saint-Maur. Mais le mot crise est peut-être trop fort. Il s'agit sans doute seulement d'un attiédissement de la ferveur et d'un moindre 9

attachement à la règle. D'ailleurs les mercédaires ne connaissent pas pendant les années 1660 et suivantes de baisse significative de leur recrutement. Ce qui atteint profondément l'Ordre et entraîne un déclin irrémédiable, c'est un coup venu de l'extérieur, ce sont les effets néfastes, à partir de 1766, des travaux de la Commission des réguliers. La Merci n'est pas supprimée comme Grandmont et Saint-Ruf, mais elle est progressivement détruite. Par un arrêt du Conseil du roi du 29 juillet 1774, le nombre d'établissements de la province dite de l'Ancienne-France est ramené de seize à neuf. Lorsque l'Assemblée constituante vote en 1790 la suppression des vœux de religion, il ne subsiste plus une seule maison de la Merci en France. il est à noter toutefois que jusqu'à la Commission des réguliers, l'Ordre, s'il n'a pas conservé toute la ferveur des premiers temps de la réforme tridentine, ne semble pas connaître dans la plupart de ses établissements de décadence profonde. Il demeure fidèle à sa double finalité, la récitation de l'office divin et la rédemption des captifs. Alors que l'influence de la Commission des réguliers se fait déjà sentir, l'Ordre accomplit encore deux rédemptions, en collaboration, il est vrai, avec les trinitaires, l'une en 1779, l'autre en 1785. La Merci reste attaché jusqu'au bout à sa mission. L'Ordre manifeste donc une certaine résistance à l'esprit séculier du temps des Lumières. Ille doit à son quatrième vœu, mais aussi à une spiritualité ardente et chaleureuse dont l'auteur, à la fill de son livre, tient à souligner les deux traits essentiels, l'attachement à la communion fréquente et une grande dévotion mariale. Le nom officiel que portent les mercédaires, de religieux de Notre-Dame de la Merci, n'est pas un vain mot à leurs yeux. Ils se placent sous la protection de la Vierge et chaque jour récitent son office. Ils demeurent ainsi préservés d'abord des atteintes du jansénisme - l'Ordre ne compte qu'un seul appelant - ensuite de celles de l'esprit des Lumières. On touche ici à l'âme de l'Ordre, à son centre vital. Un institut religieux n'est pas une société comme les autres. Véritable corps mystique, chaque «religion» représente l'Eglise militante. Sans doute parce qu'il est religieux lui-même, le père Paul Cocard a bien compris cela. Son ouvrage doit servir de modèle et d'exemple aux futurs historiens des ordres religieux.
Jean de Viguerie

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INTRODUCTION

GENERALE

Au cours des dernières décennies, l'étude historique des instituts religieux s'est profondément renouvelée. La cause en réside beaucoup moins dans la découverte de nouveaux documents que dans l'apparition d'une nouvelle problématique et l'introduction des méthodes quantitatives. Ces dernières permettent au chercheur de mieux appréhender une certaine vérité historique. C'est dans cette perspective, entre autres, que nous avons entrepris le présent travail sur l'ordre de Notre-Dame de la Merci (Mercede, en latin; Merced, en espagnol, traduit en ffançais par Miséricorde ou Merci), en le limitant au cadre de la France. Si la naissance de chaque ordre religieux constitue, dans sa spécificité propre, tout à la fois temporelle et spirituelle, une réponse de l'Eglise à l'un des grands épisodes de I'histoire des hommes, l'ordre de la Merci demeure, à cet égard, l'un des meilleurs exemples. Cet institut d'origine catalane, né au début du xnr siècle concomitamment avec l'apparition des ordres mendiants, s'installa dans le sud-ouest du royaume de France où il resta cantonné durant trois siècles. Au début du XIVe siècle, les commanderies ffançaises se constituèrent en province autonome. Dès lors, l'indépendance de celle-ci à l'égard du reste de l'Ordre ne cessa de s'accroître. Toutefois, au XVIe siècle, son déclin et les guerres de Religion réduisirent cette province à quelques établissements. C'est à cette période que nous faisons commencer la présente étude. En 1574, l'Ordre célébra le chapitre général de Guadalajara (Espagne), au cours duquel furent mises en œuvre les réformes décidées par le concile de Trente (1545-1563). Ces réformes, tardivement reçues dans la Province de France, permirent cependant à celle-ci de connaître une nouvelle prospérité au xvue siècle. De son développement naquit par ailleurs, en 1668, la Congrégation de Paris. La province de l'Ancienne-France et la Congrégation de Paris se maintinrent jusqu'à la Révolution française. Cet événement détermine la seconde limite de notre étude. L'ordre de la Merci naquit dans le contexte des Croisades et de la Reconquista. Religieux et militaire à la fois, il n'avait cependant pas pour but de combattre et d'expulser les musulmans d'Espagne, ni même de contribuer à l'anéantissement des royaumes islamiques dans la péninsule Ibérique, à la différence des autres ordres militaires fondés à la même époque. Même s'il compta, pour un siècle seulement, des chevaliers laïcs, ceux-ci n'avaient pour fonction que d'aider à la libération des prisonniers chrétiens, non de faire la guerre comme telle. Par rapport à la Reconquista, son action est donc beaucoup plus secondaire que celle des ordres strictement militaires, mais aussi beaucoup plus chrétienne car elle n'est pas très éloignée de la démarche de saint François

se rendant, en plein affrontement entre les Croisés et les musulmans, chez le sultan d'Egypte. Aujourd'hui, cet Ordre pourrait être qualifié d'ONG chrétienne et, en ce sens, il ressemble à l'ordre de Malte tel que nous le connaissons à présent. La naissance de l'ordre de la Merci, son habit et ses armes, son action auprès des prisonniers chrétiens tombés aux mains des princes musulmans, ainsi que le fameux quatrième vœu, tous ces aspects qui le caractérisaient ont enflammé les imaginations et suscité dans le monde chrétien, surtout après sa disparition en France et au moment de la colonisation de l'Afrique du Nord, une vision idéaliste et toute une série d'écrits où abondent les approximations, les descriptions forcées et les chiffres fantaisistes sur le nombre des captifs libérés par les mercédaires. Pour notre part, nous avons avant tout cherché à coller à la réalité des faits et des situations, en étudiant les sources, en comptabilisant et en justifiant chacune de nos assertions. Cela a le mérite, pensons-nous, d'offrir au lecteur intéressé un bilan plus vraisemblable et donc plus vrai, même si la lecture en est rendue plus difficile, moins captivante et moins poétique. Notre souci n'a pas consisté d'emblée à mettre en valeur l'action des mercédaires dans le domaine de la libération des prisonniers chrétiens détenus dans les régences barbaresques. Nous avons préféré porter notre attention, tout d'abord, sur les structures de cet Ordre en France, sur son implantation, ses institutions, ses relations avec les différents pouvoirs de l'époque, bref, sur cet arrière-fond qui le rattachait aux autres ordres religieux. Ensuite, nous avons cherché à mieux connaître ces religieux qui émettaient, lors de leur profession définitive, un quatrième vœu consistant à demeurer otages, si c'était nécessaire, pour obtenir la libération des captifs. Qui étaient ces religieux? Combien étaient-ils? Quelles étaient leurs provenances géographique et sociale? Comment vivaient-ils leur vie religieuse dans un quotidien marqué par la perspective d'un «voyage-rédemption» de l'autre côté de la Méditerranée? Quelles furent les personnalités les plus marquantes de cet Ordre en France, celles qui répondirent le mieux à leur vocation? Quelles réformes furent envisagées ou accomplies et enfin, quels déboires connurent ces religieux sous l'Ancien Régime? Telles sont les questions sur lesquelles repose cette recherche. Une fois cette description faite, nous avons soigneusement examiné, dans ses différentes étapes, le processus de la libération des prisonniers, processus que l'on dénommait alors «rédemption» pour en souligner l'aspect chrétien, car il s'agissait d'imiter le Christ, venu en ce monde pour libérer les hommes du péché. Cette activité de l'Ordre, pour essentielle et primordiale qu'elle rut, occupa pourtant peu de place, matériellement parlant, dans la vie des mercédaires français, même pour ceux qui furent choisis comme rédempteurs. Une activité corollaire à la rédemption, la collecte des aumônes, se présentait en effet comme plus accaparante pour ceux qui en étaient chargés, notamment 12

quelques frères laïcs. Par ailleurs, sans négliger leur charisme, les mercédaires français se comportèrent comme la plupart des religieux de vie mixte, c'est-àdire à la fois contemplative et apostolique. En dehors de la prière commune des offices, de la messe conventuelle et des autres obligations de la vie religieuse, ils s'employèrent à susciter de nombreuses fondations de messes, confréries et dons, afin de développer le culte chrétien chez les fidèles. L'étude des provinces mercédaires françaises représente aussi une contribution à 1'histoire du catholicisme tridentin. Elle se rattache plus particulièrement à l'histoire des ordres religieux d'origine médiévale, confrontés à la naissance et au développement des instituts de clercs réguliers. Chemin faisant, elle permet non seulement de suivre la « réformation» (mise en place de la réforme) d'un institut ancien, mais aussi d'en découvrir les limites et d'observer l'introduction progressive des diverses mitigations dans l'observance des Constitutions. Par ailleurs, les actes de fondation et de donation effectués en faveur de l'Ordre ne témoignent pas seulement de la ferveur et de la spiritualité de leurs auteurs, mais aussi de celles de leurs contemporains qui n'ont eu ni les moyens ni l'occasion de se manifester d'une autre façon. Cependant, cette contribution ne se limite pas à 1'histoire religieuse; elle s'étend aussi à 1'histoire sociale et à celle des relations internationales. Les mercédaires français reçurent, dans leurs implantations, l'appui des communautés territoriales et de certains groupes sociaux. Par ailleurs, la rédemption des captifs ne doit pas être considérée seulement comme une œuvre pie. Malgré elle, elle s'inscrit dans le cadre historique des relations entre la Cour de France et les Etats barbaresques. A certaines périodes, notamment lors des conflits, elle devint même le seul lien existant entre ces royaumes. Malgré la popularité certaine dont il bénéficia jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, l'ordre de la Merci tomba rapidement dans l'oubli après la Révolution française. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, dans un contexte de renouveau ecclésial et alors que les entreprises coloniales suscitaient un regain d'intérêt pour les anciens Etats barbaresques, cet Ordre n'inspira tout d'abord que quelques articles de la part d'historiens locaux, travaillant alors sur les différents établissements religieux de leur ville. Puis, Emile Ledermann entreprit une étude de tous les couvents français, en vue d'une thèse publiée, en 1898, à Paris, sous le titre Les Frères de N-D. de la Merci et la Rédemption des Captifs. La même année, Paul Deslandres soutint à l'Ecole des Chartes une thèse beaucoup plus importante sur une autre fondation religieuse à la vocation identique à celle de la Merci: L'Ordre des Trinitaires pour le rachat des captifs, 1198-1594. Au XXe siècle, les historiens espagnols qui ont étudié les mercédaires ont en général marqué peu de curiosité pour les provinces françaises, excepté le père Guillermo Vazquez-Nunez qui vint en France, avant la Seconde Guerre mondiale, pour consulter plusieurs fonds d'archives. Aucun ouvrage sur ce sujet n'est sorti de leurs recherches. 13

Cette présentation générale étant faite, venons-en au plan de notre livre. Après une introduction historique sur l'ordre de la Merci et la Province de France à l'époque médiévale, celui-ci est divisé en deux parties. La première présente tour à tour le nombre et l'implantation des établissements, les textes fondamentaux et le statut de ces religieux, les différentes institutions, l'origine géographique et sociale des mercédaires ainsi que leur mode de vie. La seconde traite des œuvres des mercédaires français; la principale, qui est la rédemption des captifs, puis les secondaires, qui sont plus ou moins communes à tous les instituts religieux de l'époque.

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L'ORDRE DE LA MERCI A L'EPOQUE MEDIEVALE

Gravure du xvœ siècle, représentant Notre Dame de la Merci et, à ses pieds, notamment, saint Pierre Nolasque et le roi et la reine de France. Au-dessus, l'inscription Major horum est charitas (<< plus grande, c'est la charité », La I Cor. 13, 13) (B.n.F., s.Iat.17054 m £"1).

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1- Le contexte historique: France au XIIIe siècle.

l'Espagne

et le midi de la

Moins d'un siècle après la mort de Muhammad, le prophète de l'Islam, les armées musulmanes occupent toute la péninsule Ibérique, à l'exception d'une étroite bande de territoire, située dans le nord du pays et restée chrétienne. C'est dans cette partie de l'Espagne que débute la reconquête (la Reconquista, en espagnol). Celle-ci va être favorisée, malgré le renouveau apporté par les deux dynasties des Almoravides (1055-1125) et des Almohades (1147-1230), par les dissensions entre princes musulmans et, surtout, les nombreuses révoltes des populations demeurées plus ou moins chrétiennes. Le royaume de Castille est le fer de lance de cette entreprise et, en 1065, Tolède tombe aux mains du roi Alphonse VI. Après une période de stagnation et l'échec de la croisade lancée par le pape Innocent III (1198-1216), le nouveau roi de Castille, Alphonse VIII, est au centre d'une coalition des princes chrétiens espagnols, qui inflige aux musulmans une défaite si importante à Las Navas de Tolosa, en 1212, qu'elle marque le début du déclin des Maures en Espagne. Son fils, le roi Ferdinand III (1217-1252), qui réunit sur sa tête, à partir de 1230, les couronnes de Castille et de Leon, continue le combat et arrache aux musulmans les villes de Cordoue, de Jaén et, en 1248, celle de Séville. Le califat de Grenade est alors réduit à une bande de terre sur la côte méditerranéenne, au nord du détroit de Gibraltar. A l'est du royaume de Castille, celui d'Aragon est devenu, au début du XIIr siècle, l'un des états les plus puissants de la Méditerranée occidentale, grâce notamment à son union avec la Catalogne, sous Béranger IV (1137-1163), et au Roussillon, sous Alphonse II (1163-1196)2. Le fils de ce dernier, Pierre II (1196-1213), par son mariage avec Marie, fille de Guilhem VIII, seigneur de Montpellier, fait entrer cette dernière ville, en 1204, dans le royaume d'Aragon; elle y demeure jusqu'en 1349, date à laquelle elle est rattachée au royaume de France. Mais l'afflux d'immigrants venus de France3 et surtout la défaite et la mort du roi Pierre II, à la bataille de Muret, près de Toulouse, en 1213, vont orienter désormais la politique aragonaise vers l'est et le sud et amener ce royaume à être, pendant un demi -siècle, l'un des champions de la Reconquista. Cette politique s'accorde avec ses nécessités économiques: il lui faut, pour développer ses relations commerciales avec l'Italie et l'Orient, conquérir et protéger ses ports méditerranéens des incursions des Maures d'Espagne4. Aussi, Jacques rr d'Aragon (1213-1276), fils du vaincu de Muret, agrandit-il son domaine, aux dépens des musulmans, en s'emparant des îles Baléares (12291239), puis de Valence (1232-1245) et enfin de Murcie en 1265. Par ailleurs, en
2 Jacques HEERS, Précis d 'histoire du Moyen Âge, p. 192. 3 Ibid., p. 120. 4 Jacques PIRENNE, Histoire économique et sociale du Moy,en Âge, p. 136. 17

1262, il érige en royaume indépendant, au profit de son fils cadet, les Baléares et les villes de Montpellier et de Perpignan; cette dernière devenant la capitale de ce royaume de Majorque qui préserve son autonomie jusqu'en 1344, date à laquelle les îles sont rattachées définitivement au royaume d'Aragon. D'autre part, l'expansion aragonaise se poursuit en Méditerranée; la Sicile, à la suite du mariage du roi Pierre III (1276-1285) avec la fille de Manfred de Hohenstaufen, entre dans la couronne d'Aragon, de même que la Corse et la Sardaigne, achetées au pape par le roi Jacques IT(1291-1327). Ce dernier reçoit aussi, par un mariage avec la sœur du roi de Chypre, le duché d'Athènes et la Morée5. Au début du XIIIe siècle, les royaumes de Castille et d'Aragon n'ont rien à craindre du royaume capétien. Ils en sont encore séparés, à l'ouest, par le petit royaume de Navarre, au nord, par les deux provinces de Guyenne et la Gascogne, qui relèvent de la couronne d'Angleterre, et à l'est, par le comté de Toulouse, état riche et puissant, l'un des plus considérables de l'Europe, qui regroupe alors le Haut-Languedoc, l'Armagnac, le Quercy, le Rouergue, l'Agenais, le comtat Venaissin, le Vivarais et toute la Provence. Dans cette France méridionale, depuis la fin du XII" siècle, une vieille hérésie, issue du monde iranien, le manichéisme, se propage, grâce aux marchands et aux étudiants venants d'Italie du Nord, où elle s'est déjà bien implantée. Ses adeptes professent, plus ou moins, l'existence d'un Dieu bon, créateur du monde spirituel, et d'un Dieu mauvais, créateur du monde matériel. Ils se livrent, d'autre part, à une critique de l'Eglise catholique, de ses sacrements, de sa foi en l'Incarnation du Christ, de sa hiérarchie et de ses mœurs. Ils ne retiennent, en définitive, qu'un seul sacrement, le consolamentum, sorte de baptême qui marque l'entrée dans une vie quasi-monastique (vie communautaire, selon les préceptes évangéliques, basée sur des prières rituelles, la continence et le jeûne) et qui donne le droit de prêcher et d'accorder à d'autres ce même sacrement. Ces néo-manichéens ou cathares reçoivent en France, à l'époque, le nom d'Albigeois, de la ville d'Albi où ils étaient particulièrement nombreux. Très rapidement, ils eurent la faveur des classes aisées, la petite aristocratie et la bourgeoisie commerçante et artisanale des bourgs et des villes. A l'égard des cathares, l'Eglise utilise tout d'abord des moyens pacifiques; elle tente de les ramener à son credo par la persuasion et la prédication. A cet effet, le fondateur de l'ordre des dominicains, Dominique de Guzman, parcourt le Languedoc, en prêchant et adoptant, lui aussi, un mode de vie évangélique. Par ailleurs, le pape Innocent III envoie plusieurs légats pour discuter avec eux. Devant le peu de succès de ces entreprises, le soutien du comte de Toulouse aux cathares et, surtout, l'assassinat, en 1208, du légat Pierre de Castelnau, Innocent III appelle à la croisade et demande au roi de France et à
5 Jacques HEERS, op. CÎt., p. 193.

18

tous les seigneurs français d'y participer. Le premier s'esquive, mais les seconds s'empressent de répondre à son appel, attirés par la perspective du pillage, du butin et autres avantages matériels d'une croisade, plus facile à accomplir que celles de Terre Sainte. La campagne commence par le terrible massacre de Béziers, en 1209, se poursuit par la soumission de Narbonne et de Carcassonne, tandis que Simon de Montfort et ses hommes entreprennent de traquer et de persécuter les cathares et de se constituer, à leurs dépends, des fiefs importants, entre 1210 et 1212. Excédés, Raymond VI, comte de Toulouse, et ses vassaux se soulèvent, avec l'aide du roi Pierre d'Aragon, contre ces seigneurs du Nord, mais ils sont battus devant Muret, en 1213. Quelques années plus tard, le même comte de Toulouse reprend la lutte et reconquiert plusieurs grandes villes dont Toulouse. Devant celle-ci, Simon de Montfort, le chef des croisés, est tué et, peu de temps après, son fils Amaury et ses troupes doivent quitter définitivement le Midi. Mais la nouvelle indépendance du comté de Toulouse dure peu de temps; le roi de France, Louis VIII (1223-1226), soutenu par son épouse, Blanche de Castille, et par le pape, décide de réunir celui-ci à la couronne de France. Au concile de Bourges, les excommunications des comtes de Toulouse, de Béziers et de Foix sont confirmées. En mai 1226, les armées royales prennent possession de toutes les villes de Provence et, en 1229, la reine Blanche de Castille, devenue veuve, impose au comte de Toulouse le traité de Meaux par lequel ce dernier cède toute la partie orientale de son comté à la couronne de France et accorde en mariage sa fille unique au frère du roi Louis IX, Alphonse de Poitiers. Ainsi, à la mort de celui-ci, en 1271, ce qui reste du comté de Toulouse est incorporé au royaume de France. Auparavant, la résistance cathare avait été définitivement vaincue avec la chute de la forteresse de Montségur, dans l'Ariège, le 16 mars 1244. Dans cet espace franco-arago-castillan, comme dans toute l'Europe et dans tout le monde de l'époque, à côté du servage qui implique déjà une perte de certaines libertés fondamentales, subsiste le vieil esclavage de l'Antiquité. Il connaît même un certain renouveau, à partir du xr siècle, tout d'abord aux

frontières du monde germaniqueet du monde slave - d'où le mot esclave (= exslave) - mais ensuite et particulièrement, dans le monde méditerranéen occidental, dans sa partie musulmane comme dans sa partie chrétienne. Mais, l'origine des esclaves est, en général, différente; du côté musulman, la majorité des esclaves proviennent du sud, du Sahara et des territoires subsahariens et, secondairement, des prises de guerres dans les conflits avec les royaumes chrétiens, tandis que du côté chrétien, ils proviennent, essentiellement, de la Reconquista et de l'expansion latine, en Dalmatie et en Grèce surtout. Contre cette réalité de la société médiévale que plusieurs docteurs juifs, chrétiens et musulmans de l'époque essayent même de justifier, la protestation de Raymond Lulle et de ses disciples, au début du XIVe siècle, apparaît assez isolée. 19

Fer de lance de la Reconquista, l'Eglise catholique se garde alors officiellement de tout encouragement ou, au contraire, de toute condamnation de l'esclavage en tant que tel. Si la réduction à l'état d'esclave de ceux qui apparaissent comme des ennemis de la foi chrétienne ne l'émeut encore guère, par contre, elle se soucie, de plus en plus, de ses fidèles réduits à cet état ou même tombés dans une simple captivité. En effet, elle craint, non sans raison, que les chrétiens esclaves ou captifs, pour améliorer leur sort ou sortir de leur condition, abjurent leur foi et adoptent la religion de leurs maîtres. Face à un aussi grand danger, elle suscite alors, pour les libérer, plusieurs nouvelles institutions.

Il

- Naissance

de l'Ordre (1218-1245).

A) Pierre Nolasque, fondateur de l'Ordre. On connaît relativement peu de choses de la vie de Pierre Nolasque. Tous les écrits des mercédaires sur leur fondateur, depuis le Moyen Âge jusqu'au début du XXe siècle, se recopient, plus ou moins, les uns les autres. Sans références, pour la plupart, à aucune source historique, commettant parfois des anachronismes, ils reprennent les mêmes légendes et lui attribuent gratuitement les faits et les vertus qu'il est convenu d'accorder en pareil cas. Selon les sources historiques médiévales, pour le début de sa vie, trois évènements restent relativement certains: le lieu et la date de sa naissance et son origine sociale. Il était originaire d'un village appelé Mas-Saintes-Puelles. Il s'agit sans doute, non pas de celui de la tradition, situé dans le diocèse de SaintPapoul dans le Languedoc, mais vraisemblablement d'un autre appartenant au diocèse de Barcelone, ville qu'il ne tarda pas à rejoindre, à la suite de sa famille. Quant à sa naissance, il faut plutôt la faire remonter aux années 1180-1182 qu'à l'année 1189, date qui était habituellement donnée. Il appartenait à une famille de négociants, de marchands aisés, d'origine française. A l'exemple de son père Bernard, il fut et demeura toute sa vie un marchand, mercator optimus, précise Pedro Cijar6. Il était donc membre d'un groupe social en pleine ascension, dont sont issus, à la même époque en Italie, un François Bernadone, à Assise, et les fondateurs des servites, à Florence. Son enfance et son adolescence demeurent obscures. Entre 1200-1203, il accomplit, seul, trois rachats de captifs aux Baléares, à Valence et en Afrique du Nord7. A son retour, quelques prêtres et
6 La Orden de Santa Maria de la Merced, (1218-1992), Sintesis historica, p. 9, 21-23. Cet ouvrage, malheureusement sans notes, constitue une excellente synthèse de toutes les recherches historiques, entreprises au sein de l'Ordre depuis un demi-siècle. Eliseo TOURON,« La Orden de la Merced desde 1218 à 1330 », in La Orden de la Merced, p. 17. 7 Lisardo GUEDE,La Merced, p. 5-6. Peut-être appartenait-il, comme commerçant, à l'une de ces deux associations, los exeas y a/faqueques, (enquêteurs et officiers chargés du rachat des captifs) 20

quelques chevaliers laïcs se joignent à lui pour mener une vie partagée entre l'oraison et le service des captifs. Protégé par le jeune roi d' Aragon, Jacques rr le Conquérant, et par l'évêque de Barcelone, Berenguer de Palou, il institue, avec quelques compagnons laïcs, une vie communautaire, axée sur la prière, le rachat des captifs et un service, pour le soulagement des malades, à 1'hôpital de Sainte-Eulalie8. B) L'ordre de Sainte-Eulalie. La fondation officielle intervient le 10 août 1218, après que la Vierge

Marie se fut manifestée à Pierre Nolasque, le 1er août, pour lui signifier que
Dieu voulait un Ordre, faisant vœu de racheter les chrétiens «qui étaient en captivité et au pouvoir des Sarrasins ou des autres ennemis de notre Loy »9 et

grâce au patronage du roi d'Aragon, Jacques rr. Le même jour, le roi lui fait
don de l'hôpital Sainte-Eulalie de Barcelone et d'une pièce du palaislO. Cette fondation reçoit aussitôt l'approbation canonique de l'évêque de Barcelone, Berenguer de Palou, chancelier du roi. Ce dernier, contemporain de Raymond de Pefiafort, favorise alors l'implantation de plusieurs nouveaux ordres religieux dans son diocèse et participe, dans le même temps, à la conquête des îles Baléares puis de la ville de Valence11. Entre 1150 et 1250, à l'époque où des ordres militaires naissent et se développent en Espagne, l'ordre de la Merci, au début de sa fondation, apparaît comme l'un des auxiliaires de la Reconquista. Institué pour délivrer les prisonniers chrétiens des Maures, il ne semble pas alors avoir donné à cette activité tout son sens chrétien et théologique; d'une certaine manière, il s'agit alors plutôt de rachats que de rédemptionsl2 !
qui s'adonnaient « todo au commercio en favor de los cautivos (au commerce au profit des captifs) ». 8 Lisardo GUEDE,op. cit., p. 10. 9 Préface des Constitutiones de fray Pedro de Amer (1272), cité p. 29, in La Orden de Santa Maria de la Merced. Par Loy, il faut entendre la Loi nouvelle, la Loi de l'Evangile, faisant suite à la Loi ancienne, celle de l'Ancien Testament. Pour cette apparition de la Vierge Marie à Pierre Nolasque dix jours auparavant, les derniers historiens de l'Ordre ont montré que cette tradition ne remontait pas au-delà du milieu du XIVe siècle et préfèrent parler d'une inspiration. Francisco GAZULLA, a Orden de Nuestra Senora de la Merced, t. I; Eliseo TOURON,art. cité, p. 14. L Lisardo GUEDE,op. cit., p. 10, précise que la Vierge Marie « le inspira y ordena lafimdacion de la Orden mercedaria ». 1. M. VARELADELGADO,in « Sobre la canonizacion de San Pedro Nolasco », Estudios, n035-36, p. 287, emploie la même affirmation. 10 Eliseo TOURON, rt. cité, p. 17 et 18. a II 1. VIVES, « Berenguer de Palou », in Diccionario de historia ecclesiastica de Espana, t. I, 640. 2 f:' Ricardo DELGADO CAPEANS,« San Pedro Nolasco en el marco social de la Edad Media », p. 307, et Ramon SERRATOSAUERAL,« Las constituciones primitivas de la Merced comparadas Q con la legislacion militar religiosa », in Estudios, n035-36, p. 424. Les titres successifs de l'Ordre démontrent cette évolution vers une justification plus théologique; la donation de Raymond de 21

Si on le compare avec l'ordre de la Sainte-Trinité, né à la même époque et adonné aussi au rachat des captifs, il semble plus fmalisé par cette activité. Tous les dons et les aumônes qu'il reçoit doivent y être affectés, tandis que l'ordre de la Sainte-Trinité n'y consacre canoniquement que le tiers de ses ressources, affectant les deux autres tiers à l'entretien de ses couvents et de ses hospicesl3. Par ailleurs, ce dernier est, dès ses origines, un institut plus clérical, né au sein de la hiérarchie ecclésiastique et dans des perspectives plus théologiquesl4. Enfm, si le premier est d'origine catalane et lié, par la géographie, à la Reconquista, le second voit le jour à Paris et, de ce fait, en est moins dépendant. Le lien entre l'Ordre et la couronne d'Aragon se traduit de diverses manières. Il reçoit de celle-ci ses premières commanderies ou l'emplacement pour les y établir, ses privilèges, mais aussi ses armoiries, « de gueules à trois pales d'or », placées sous la croix blanche de la cathédrale de Barcelone. Toutefois, l'octroi, le 17 janvier 1235, de la bulle Devotionis vestrœ, du pape Grégoire IX corrige cette dépendance à l'égard du royaume d'Aragon. Cette bulle place l'Ordre sous la règle de saint Augustin, considérant les mercédaires comme des chanoines réguliers de Saint-Augustin, et ce malgré le décret Ne nimis du IVe concile de Latran, de 1215. Bien plus, le 4 avril 1245, le pape Innocent IV, par la bulle Religiosam vitam met l'Ordre sous la protection du Saint-Siège et lui accorde ses premiers privilèges ecclésiastiques. L'année suivante, par la bulle Si iuxta sapientis, du 13 janvier 1246, le pape légitime ses confréries et lui permet d'instituer des quêteurs au profit des chrétiens captifsl5.

Plegamans, du 5 août 1232, est faite en faveur de la limosna de los cautivos (l'aumône des captifs). Une seconde dénomination, employée par le pape Grégoire IX, le 17 janvier 1235, s'impose: los fraites de Santa Eulalia, du nom de la patronne de Barcelone et de l'hôpital placé sous son patronage, selon Amerio SANCHOBLANCO,«San Pedro Nolasco y sus primerios companeros y la confirmacion y la constitucion apostolica de la Orden », p. 24 et 243, in Estudios, n035-36. Après la mort de Pierre Nolasque, le nom de Orde de la verge Maria de la Merce de la redempcio dels catius de Sancta Eulalia de Barcelona (Ordre de la Yierge Marie de la Merci de la rédemption des captifs de Sainte-Eulalie de Barcelone) fut définitivement adopté. 13 Paul DESLANDRES, L'Ordre des Trinitaires pour le rachat des captifs, p. 21. L'ordre de la Sainte-Trinité est institué le 17 décembre 1198 par Jean de Matha (1160-1213). L'existence d'un second fondateur, Félix de Yalois, n'est pas prouvée historiquement. 14 Les protecteurs de Jean de Matha sont des hommes d'Eglise: Maurice de Sully, évêque de Paris et l'abbé de Saint-Yictor. De plus, Rome confirme cet ordre religieux et approuve sa règle rapidement. Paul DESLANDRES, ibid., p. 16. C'est en célébrant sa messe, au moment du SaintSacrifice, que Jean de Matha reçoit la mission de fonder un ordre pour délivrer les captifs. Par ailleurs, l'affirmation et le culte rendu à la Sainte Trinité sont des réponses aux erreurs de Joachim de Flore, d'Amaury de Benes et des Albigeois, condamnées au lye concile de Latran, en 1215, A. FLIC HE,La Chrétienté romaine, t. X, p. 200. 15 Eliseo TOURON,art. cité, p. 15,21 et 40; Elie BERGER, es Registres d'Innocent IV, p. 183L 184. 22

A la mort de Pierre Nolasque, le 6 mai 1245, l'Ordre ne possède encore

aucune loi écrite 16. A cette date, toutefois, ses plus grandes institutionsexistent.
A sa tête, un Maître laïc reçoit toute autorité sur les prêtres et chevaliers laïcs. Au cours du chapitre général, réuni chaque année au mois de mai, et avec son aide, ce supérieur général nomme, panni les laïcs, un commandeur pour chaque couvent et il lui adjoint un clerc avec le titre de prieur. Dans le même temps, il institue l'un des prêtres, prieur de l'OrdreI7. Ces commandeurs et leurs prieurs se répartissent, en 1245, en dix-huit commanderies. Seize d'entre elles sont situées dans des provinces dépendantes du royaume d'Aragon: la Catalogne, l'Aragon, Valence, les Baléares, la Cerdagne, le Roussillon et Montpellier. Les circonstances de leur fondation attestent la persistance de cette dépendance de l'Ordre vis-à-vis du roi d'Aragon et, plus généralement, de la Reconquistal8. A cette même date, le nombre des mercédaires atteint la centaine et les chevaliers laïcs forment encore la majorité. Pour ces derniers, leur présence à tous les rachats d'esclaves et à certaines batailles livrées par le roi d'Aragon contre les Maures leur assure alors la domination de l'OrdreI9. Le rachat des captifs s'institutionnalise et permet de libérer, bon an mal an, cent cinquante à deux cents esclaves chrétiens, surtout en Espagne2o. Les détenteurs des plus hautes charges de l'Ordre, tels Pierre Nolasque, son fondateur et son premier Maître général, Guillén de Bas, qui lui succède, Pedro
Ramon SERRATOSAUERAL,«Muerte del Santo Patriarca », in Estudios, n035-36, p. 206-207. Q Pour placer sa mort en 1245, l'auteur s'appuie surtout sur la licence de l'évêque de Barcelone, du 12 avri11245, qui permet d'élever une église de l'Ordre à côté de l'hôpital Sainte-Eulalie et l'acte notarié, du 12 juin suivant, qui précise que Pierre Nolasque n'a pu signer «por haber fallacido antes (pour être déjà mort) ». I7 Ramon SERRATOSA UERAL,«Las constituciones primitivas », p. 430 et 492 : «Debe tenerse Q en euenta que este Prior in spiritualibus recibia deI Maestre lego la juridicion para ejercer el orden hasta para eonfesar al Maestre (On doit tenir compte que ce prieur in spiritualibus recevait du Maître laïc une juridiction sur l'Ordre tout entier jusqu'à confesser le même Maître) ». 18 Lisardo GUEDE,op. eit., p. 12, 30-31. Jacques Le Goff, «France du Nord et France du Midi dans l'implantation des ordres mendiants au XIIIe siècle », in Les Mendiants en pays d'De au Xlii' siècle, p. 134. Jacques le' d'Aragon fonde, outre celui de Barcelone, les couvents de Vich, le 8 octobre 1235, de Saragosse et Lerida, en 1239. La fondation des commanderies de Palma de Majorque en janvier 1230 (prise de la ville en 1229), de Tortosa, d'El Puig et de Valence en 1238 (prise de la ville en 1237), d'Arguines en 1242, de Dénia en 1245 (conquête des côtes du Levant de 1232 à 1245), illustre la politique des repartimientos, qui débute en 1212. A notre connaissance, seule la fondation de la commanderie de Séville en 1248 ne bénéficie d'aucun appui aragonais ; œuvre du roi Ferdinand de Castille, au lendemain de la prise de la ville, le 23 novembre 1248, elle se rattache néanmoins à la politique des repartimientos, voir Amerio SANCHO LANCO, Companeros de Nolasco y Bulas », p. 244-245. «
19 Elias GOMEZ DOMINGUEZet Ricardo SANLESMARTINEZ, art. «Mercédaires », in D.S.A.M., col.

16

1030 ; Eliseo TOURON,art. cité, p. 18. Certains se trouvent au siège de Majorque, en 1229, où meurt le fi:ère Ramon de Moncada, et au siège de Valence.
20 Lisardo Gu EDE, op. cit., p. 225.

23

de Amer, le cinquième Maître général, et Juan de Laers, le premier commandeur de la maison de Majorque, s'y adonnent plusieurs fois. Dans cette activité, certains frères deviennent des confesseurs de la foi, comme Raymond Nonnat (1200-1240) ou des martyrs, comme Sérapion (1178-1240)21.

Le martyre de saint Sérapion en 1240, tableau de Francisco de Zurbaran (15981664), (Wadsworth Athenaeum, Hartford, Connecticut, @ droits réservés).

21

Ernesto G. CASTRO, « Iter canonio y estado actual del santoral mercedario Merced, p. 289-296.

», in La Orden de la

24

11I- La croissance
A) L'Ordre militaire

de l'Ordre
(1245-1317).

de 1245 à 1574.

1) La domination franco-catalane (1245-1301). Quatre Maîtres généraux se succèdent, à la tête de l'Ordre, de 1245 à 1301 : Guillén de Bas, de 1245 à 1260, d'origine française, Bernardo San Roma ou Bernard de Saint-Romain, de 1260 à 1267, d'origine catalane ou française, Guillén de Bas II, de 1267 à 1270, d'origine française, et Pedro de Amer, de 1271 à 1301, d'origine catalané2. Durant cette seconde période, l'ordre de la Merci devient l'objet d'une attention accrue de la part du Saint-Siège. Celui-ci lui adresse vingt et une bulles, contenant généralement de nouveaux privilèges ou confirmant les précédents et, dans le même temps, il exerce, à son égard, de plus en plus son pouvoir de juridictiùn. De son côté, l'Ordre semble rechercher cette protection. Ainsi, en 1273, il envoie au pape le frère Guillermo de Issona, alors prieur généra123. Les rois d'Aragon continuent, par ailleurs, de lui donner des preuves de leur bonne disposition, mais celle-ci se réduit de plus en plus à l'octroi de privilèges ou à leur confirmation. Les fondations et donations royales, en effet, tendent à disparaître. Cette double protection équilibrée du roi d'Aragon et du Saint-Siège a contribué, sans nul doute, à l'extension de l'Ordre, hors des frontières du royaume. En 1272, au chapitre général, à Barcelone, une trentaine de commanderies y sont représentées24. Ce développement se poursuit dans les dernières décennies du XIIr siècle. En 1301, à la mort du cinquième Maître général Pedro de Amer, l'Ordre possède désormais cinquante-sept maisons, vingt-six églises et deux cents religieux environ. Les nouvelles commanderies ont été fondées surtout en France, en Navarre et en Castille. En 1300, ce dernier royaume est même devenu, en lien avec les progrès de la Reconquista, celui qui compte le plus grand nombre d'établissements mercédaires. A la différence des couvents des

22

23

Lisardo

GUEDE, op. cit., p. 233.

Eliseo TOURON,art. cité, p. 41-48. Dès avril 1255, par la bulle Cum dilectis filiis, le pape Alexandre IV tend à le soustraire à la juridiction de l'Ordinaire. En 1276, par la bulle Ad audientiam nostram, le pape Jean XXI arbitre un conflit entre le Maître général et les frères. Boniface VIII, en 1298, prend fait et cause pour le prieur de Barcelone, contribuant ainsi à développer son pouvoir.
24 Ramon SERRATOSAQUERAL, art. cité, p. 431. Dans son commentaire des Constitutions de 1272,

l'auteur précise que soixante-dix religieux assistent au chapitre général. Or chaque commanderie envoie deux religieux. A ces délégués des commanderies, il faut ajouter quelques religieux, tels le Maître général et le prieur de Barcelone. 25

ordres mendiants, la grande majorité des établissements mercédaires ne sont formés que d'un, deux ou trois religieux25. L'extension de l'Ordre et, vraisemblablement aussi, la différence de destin des deux grands royaumes chrétiens d'Espagne aboutissent, en 1300, à la formation de deux provinces: celle d'Aragon, avec les commanderies de France, de Catalogne, d'Aragon, de Navarre, des Baléares et de Valence et celle de Castille. Dans ce contexte, les rédemptions d'esclaves continuent de se dérouler chaque année, aboutissant, à chaque fois, à la libération de cent cinquante à deux cents esclaves, mais elles s'effectuent désormais principalement en Afrique du Nord. Sur les trente-six rédemptions connues, de 1245 à 1300, vingt et une se déroulent au Maroc, à Alger ou à Tunis26. Malgré quelques empiétements de la part des religieux clercs et notamment du prieur de Barcelone, les chevaliers laïcs gardent la direction de l'Ordre. Soucieux de lui conserver ses premières caractéristiques, le cinquième Maître général, Pedro de Amer, fait procéder, lors du chapitre de 1272, à une première rédaction des Constitutions, en catalan27. Selon celles-ci, le successeur de Pierre Nolasque, qui reçoit le titre, propre aux ordres militaires, de Maître général, est élu à vie, au cours d'un chapitre, convoqué à cet effet, différent du chapitre annuel de discipline, tout en ayant la même composition. Cette institution rassemble tous les commandeurs et un délégué de chaque couvent, qui sont tenus d'élire, pour cette charge, un chevalier laïc28.Le Maître général possède une pleine juridiction sur tout ce qui, dans l'Ordre, relève des relations extérieures, mais, pour le reste, il doit en référer au prieur de l'Ordre et aux quatre définiteurs, deux laïcs et deux clercs. En outre, assisté d'un religieux prêtre, il est tenu de visiter, une fois par an, toutes les commanderies29. Les Constitutions précisent que le chapitre général annuel se tiendra au mois de mai, au moment de la fête de l'Invention de la Sainte-Croix, selon une tradition cistercienne reprise par plusieurs ordres militaires. Lors de sa célébration, on y nomme aussi les définiteurs et les commandeurs30. Par ailleurs,
Guillenno VAzQuEz-NuNEZ, Mercedarios ilustres, p. 18; Eliseo TOURON, art. cité, p. 30-31 ; VICAIRE Marie-Humbert, « Le développement de la province dominicaine de Provence (12151295) », in Cahiers de Fanjeaux, n08, p. 36-77. Ramon SERRATOSAQUERAL, art. cité, p. 439, précise que les grandes commanderies d'El Puig et de Barcelone, au XIIIe siècle, ne réunissent jamais plus de vingt religieux. 26 D.S.A.M., art. « Mercédaires », co\. 1030; Lisardo GUEDE, op. cit., Appendice I, p. 225-226. 27 Selon Laurent DAILLEZ, L'Ordre de Montesa, successeurs des templiers, p. 112, le 3e Maître général de l'Ordre aurait été un clerc; Ramon SERRATOSAQUERAL, art. cité, p. 413-583. Elles sont divisées en quarante-neuf chapitres. 28 Ramon SERRATOSAQUERAL, art. cité, p. 429, 454, 458. 25

29

Ibid., chap. XLIV, p. 563, chap. XLV, p. 565, et chap. XXXV. Cet assistant n'est pas Ie prieur de l'Ordre, mais le chapelain ou le pénitencier que le Maître général s'est choisi. 30Ibid., chap. III-VI, p. 455-459. 26

ces mêmes Constitutions instituent ou plutôt sanctionnent l'existence d'un prieur de l'Ordre. il est nommé, parmi les prêtres de l'Ordre, par le Maître général, qui peut le révoquer à tout instant. Ce prieur, qui s'identifie de plus en plus au cours du xnr siècle avec celui du couvent de Sainte-Eulalie de Barcelone, a la charge, lui aussi, de visiter une fois par an, toutes les maisons de l'Ordre. En outre, son approbation est requise pour l'accès des clercs aux ordres majeurs3l. Quant aux commandeurs, ils ne peuvent être recrutés que dans le groupe des chevaliers laïcs, désormais d'origine noble. Il leur est rappelé qu'ils doivent, chaque année, rendre compte de l'argent reçu pour la rédemption des esclaves chrétiens32. Pour ces mêmes chevaliers laïcs, les Constitutions précisent leurs différentes occupations. Ainsi, ils doivent dire chaque jour, au moment de la récitation des heures canoniales, un certain nombre de Pater Noster. C'est à eux qu'incombent ordinairement la charge de recueillir les aumônes et, plus souvent encore, celle de racheter les chrétiens captifs33. La vie des clercs fait l'objet de plusieurs passages des Constitutions. Celles-ci définissent aussi le rôle des donats, des confréries de l'Ordre et des captifs rachetés34.Si les Constitutions ne font aucune mention explicite du quatrième vœu, l'idée en est déjà présente dans le prologue. Sous le gouvernement des Maîtres généraux laïcs, les exemples de vie sainte et héroïque ne sont pas moins nombreux que dans la période précédente: Pierre Paschal (1220-1300), nommé évêque de Jaén en février 1296, meurt martyr à Grenade et Pierre Armengol (1238-1304) échappe de peu au supplice de la pendaison auquel les Maures l'ont condamné35. Le tiers ordre féminin, né en 1269, sous la direction du prieur de Barcelone et premier prieur général de l'Ordre, frère Bernard de Corbera, s'illustre avec Marie de Cerve1l6n (12301290)36.Sous le généralat de Pedro de Amer, le développement du culte marial dans la capitale du royaume d'Aragon et la « cléricalisation» de l'Ordre favorisent la naissance et l'essor d'une théologie mariale. Appelée à devenir

3IIbid., chap. XI, p. 491-492, et chap. XXXV, p. 551-569. 32 Ibid., chap. Ill-VI, p. 425, 459 et chap. XI, p. 495 et 506. 33 Ibid., chap. XLIV; Lisardo GUEDE, op. cil., p. 225-226. 34 Ramon SERRATOSAQUERAL, id., chap. XXVII, XXVIIl, XXIX, XLII, XLVII, par exemple, r:our les clercs, chap. XXI, p. 514, pour les donats ; Eliseo TOURON, art. cité, p. 21 et 25. 5 Ernesto G. CASTRO, art. cité, p. 296-301. 36 Elias GOMEZ, « Sobre espiritualidad mercedaria », p. 142; Ramon SERRATOSAQUERAL, art. cité, chap. XVI, p. 505. Il n'y eut toutefois pas d'institut religieux mercédaire féminin avant la fondation du couvent de Lorca, le 4 septembre 1409, selon Manuel RODRIGUEZ CARRAJO, « Ramas femeninas mercedarias », in La Orden de la Merced, p. 527-356; Lisardo GUEDE, op. cil., p. 35 ; Ernesto G. CASTRO, art. cité, p. 302-305. 27

l'un des fondements de la spiritualité mercédaire, elle prend la forme, chez Pierre Paschal, d'une défense de l'Immaculée Conception37. 2) Les chevaliers perdent le pouvoir (1301-1317). La mort de Pedro de Amer marque le début d'une période d'élections au généralat contestées. Le 18 novembre 1301, les religieux clercs et quelques religieux laïcs élisent un clerc, Pedro Formica, tandis que la majorité choisit un laïc, Arnaldo de Amer. Pedro Formica meurt le 25 mars 1302. Mais l'unité n'est pas retrouvée pour autant. Sous la présidence du père Issona, prieur général et commandeur de Barcelone, les religieux clercs procèdent à l'élection de Raimundo Albert, un clerc. Pour mettre fin à cette double direction, le pape Clément V, le 12 février 1308, intervenant à la demande des parties, nomme comme Maître général, Arnaldo Rosinol, chevalier laïc et il octroie à Raimundo Albert le gouvernement spirituel de l'Ordre, avec le titre de prieur général. A la mort d'Arnaldo Rosinol, Raimundo Albert, grâce à sa forte personnalité et aux appuis du pape et du roi d'Aragon, qu'il a su se ménager, est élu Maître général le 3 mai 131738. Durant cette période, l'opposition à cette « cléricalisation» trouve ses principaux appuis chez les magistrats de certaines villes, telle Ségovie, mais aussi chez les rois d'Aragon, dans leur entourage, et naturellement dans la province de Castille, dominée par les chevaliers laïcs39. Ces contestations et ces oppositions autour des élections ne sont, en réalité, que l'expression d'une mutation profonde de l'Ordre, face à un contexte historique différent de celui des origines. Le renforcement de la protection du pape, le désengagement de la politique aragonaise de la Reconquista et les progrès de celle-ci qui éloigne les champs de bataille du berceau de l'Ordre40, ont contribué à la disparition des chevaliers laïcs de son gouvernement et à sa progressive transformation en un institut composé uniquement de clercs4I.
37 Eliseo TOURON, rt. cité, p. 15; Fernando LOPEZ,« La Immaculada en la liturgia de la Orden de a la Merced », in La lmmaeulada y la Merced, vol. II, p. 55 ; Lisardo GUEDE,op. cil.. p. 24 ; E. SILVA,«Rédemption des Captifs », in D.T.C., col. 2014; Amerio SANCHO BLANCO,«Sanctus Petrus Parchasius, episcopus et martyr Immaculatœ Conceptionis defensor », in La lmmaeulada y la Merced, vol. II, p. 1-35. 38 Guillermo VAZQUEZ-NuNEZ, Mercedarios iluslres, p. 44-46. 39 Eliseo TOURON, rt. cité, p. 17 et 37. Le roi d'Aragon, Jacques II, intervint, à ce sujet, auprès du a pape; Guillermo VAZQUEZ-NuNEZ, «Vida literaria y cientifica de la provincia mercedaria de Castilla », in ESIUdios, n035-36, p. 401. 40 Eliseo TOURON, rt. cité, p. 48 ; Lisardo GUEDE, p. cil., p. 35-36 ; Les Mendianls en pays d 'Qe a o au XIIr siècle, in Cahiers de Fanjeal/x, n08, voir Introduction; Guillermo VAZQUEZ-NuNEZ, Mercedarios iluslres, p. 45, et « Vida literaria », p. 401. Ce sont les provinces de Catalogne et de France, les plus éloignées de la Reconquista, qui soutiennent Raimundo Albert. 41Guillermo VAZQUEZ-NuNEZ, Mereedarios ill/sIres, p. 26 et 33. Guillermo Issona, un clerc, symbolise cette prise du pouvoir par les clercs. Commandeur d'El Puig depuis 1267, puis du couvent de Barcelone en 1290 et 1294, il est nommé, en 1271, prieur général de l'Ordre et il le 28

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Hippolyte HELYOT, Histoire des Ordres monastiques,

t. III, p. 266 (B.n.F.).

reste jusqu'à sa mort, en 1302. Selon Laurent DAILLEZ, p. cil., p. 111-113, au chapitre général de o 1308, les chevaliers étaient déjà en minorité; Emile LEDERMANN, Frères de Notre Dame de Les la Merci et Rédemption des Captifs, p. 24. 29

B) L'Ordre religieux (1317-1574).
1) Le second fondateur de l'Ordre, Raimundo Albert (1317-1330). Lors de l'élection de Raimundo Albert au généralat, le 3 mai 1317, cent quatre-vingt-quinze frères sont présents. Etant donné que cette désignation du supérieur de l'Ordre a eu lieu, pour la dernière fois, au suffrage direct, ils forment « casi todos los que tenia la Orden (presque la totalité des membres de l'Ordre) ». Soixante-dix d'entre eux sont des chevaliers, qui refusent de donner leur voix à un clerc. Après la confirmation de l'élection de Raimundo Albert par le pape, ils quittent l'Ordre et entrent dans celui de Sainte-Marie-de-Montesa, fondé par Jacques II d'Aragon et reconnu, le 10 juin 1317, par le Saint-Siège. Leur départ affaiblit tout particulièrement la province de Castille, qui perd tous ses établissements portugais, fondés à la fin du XIIr siècle, et, au total, la moitié de ses commanderies42. Aussi, lors du chapitre général de Cuenca, en 1319, pour rééquilibrer les provinces, Raimundo Albert accepte la division de l'Aragon en trois nouvelles provinces: celle d'Aragon proprement dite, celle de France et celle de Valencé3. Cette mesure s'accorde avec sa décision, prise au cours du même chapitre et pour assurer désormais le choix d'un clerc comme Maître général, de faire élire ce dernier par sept grands électeurs, dont cinq représentent les provinces. Elle permet ainsi aux provinces les plus cléricales, celles du royaume d'Aragon, de dominer l'Ordre44. Par ailleurs, il élimine tout contre-pouvoir en supprimant la charge de prieur général et en confiant aux seuls conventuels de la commanderie de Barcelone l'élection de leur prieur45. Le 13 juin 1327, il fait approuver, en chapitre général, de nouvelles Constitutions, appelées depuis «Constitutions albertines ». Elles sont rédigées en latin et divisées en deux parties. La prima distinctio, qui traite de l'observance, contient de nombreux emprunts aux Constitutions dominicaines; la secunda distinctio, qui règle la gestion des biens temporels et le gouvernement de l'Ordre, est plus conforme aux Constitutions de 127246.

42

Guillenno VAZQUEZ-NuNEZ, Mercedarios ilustres, p. 45 ; TIRSO DE MOLINA, Historia general de la Orden Nuestra Senora de las Mercedes, t. I, p. 246-248 ; D.S.A.M., art. « Mercédaires », col. 1030; Guillenno VAZQUEZ-NuNEZ, Breve resena, p. 42 ; Lisardo GUEDE, op. cil., p. 46. Cette province de Castille, qui possède vingt couvents lors de l'élection de Raimundo Albert, n'en compte, en 1400, que quatorze, y compris les trois fondations qui ont eu lieu entre 1330 et 1400. 43 Guillenno VAZQUEZ-NuNEZ, Breve resena, p. 42. 44 Guillenno VAZQUEZ-NuNEZ, Mercedarios ilustres, p. 46-49. 45 TIRSO DE MOLINA, op. cil. t. I, p. 247.

46

D.S.A.M., art. «Mercédaires », col. 1032. Ces Constitutions de 1327, transcrites en 1445 par Nadal Gaver, Maître général de l'Ordre de 1441 à 1474, se trouvent à la 8.M. Toulouse, ms. 491 f'47-88. Elles sont éditées à Valladolid en 1533, puis à Salamanque en 1558, en 1588 et en 1632, 30

Cette réorganisation ne s'accompagne d'aucune reprise notable dans le mouvement des fondations de commanderies. De 1317 à 1350, trois nouveaux établissements seulement apparaissent. Par contre, dans le domaine du rachat des captifs, l'Ordre montre un zèle égal à celui du xme siècle. A cet effet, chaque année, des frères désignés continuent de se rendre en Afrique du Nord ou dans le royaume de Grenade47. 2) La conquête du monde latin (1330-1441). De 1330 à 1441, dix Maîtres généraux se succèdent à la tête de l'Ordre. Et, malgré les vicissitudes propres à ce « long siècle », ils lui donnent quatorze nouvelles commanderies. En 1400, l'Ordre est désormais représenté par soixante-trois établissements48. Cette période de fondations est différente cependant de celle de l'époque de l'Ordre militaire: les nouvelles commanderies sont deux fois moins nombreuses pour une période deux fois plus longue49. Leur répartition dans le temps en reflète les malheurs, la Peste noire et les guerres; quatre fondations seulement ont lieu entre 1344 et 140050.Quant à la carte des fondations, elle atteste le développement des provinces de Castille et de France et, d'autre part, l'arrêt de l'expansion de l'Ordre dans la province d'Aragon qui, cependant, reste la plus importante quant au nombre d'établissements. Elle montre, par ailleurs, l'implantation de l'Ordre en Italie, en Sardaigne plus précisément, à la suite des conquêtes du roi d'Aragon, où il compte, en 1441, deux commanderies51. Les couvents ne rassemblent ordinairement qu'un très petit de religieux et la remarque de Guillermo Vazquez-Nufiez, sur les établissements de la province de Castille, peut être étendue à tout l'Ordre : « Los conventos majores, que eran los Cordoba y Sevilla conta ban con seis religiosos; el de Toledo, con cuatro, y los demas con dos 0 tres (Les couvents majeurs, qui étaient ceux de

et restent en vigueur jusqu'en 1692; Antonio RUBINO,Lineamenti di spiritualita mercedaria, f.46-47. 7 Lisardo GUEDE, p. cit., p. 46 et 226. o 48 Guillenno VAZQUEZ-NuNEZ, Breve resena, p. I à 42. 49 Lisardo GUEDE,op. cit., p. 46. En cinquante ans, de 1245 à 1301, trente-deux à trente-neuf nouvelles commanderies sont fondées; en cent dix ans, de 1330 à 1441, quatorze nouvelles commanderies seulement. 50 TIRSODEMOLINA,op. cit., t. I, p. 290 et 299 ; deux en Espagne, une en Sardaigne et une en France. Nous n'avons trouvé aucun état des couvents disparus à cette époque. Or une appréciation exacte de l'évolution de l'implantation de l'Ordre ne peut se passer de cet élément. En France, par exemple, c'est en 1365 qu'il est fait mention pour la dernière fois du couvent de Saint-Girons, selon Guillenno VAZQUEZ-NuNEZ, Breve resena, p. 47. 51 Lisardo GUEDE,op. cit., p. 46. En 1335, à Cagliari et, en 1383, à Alghero. 31

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