L'OUARSENIS

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Ouarsenis signifie en berbère : rien de plus haut. Ce mot désigne aussi une région d'Algérie, et sa lecture peut provoquer une forte émotion, par nostalgie, chez ceux qui y ont vécu. Il éveillera le souvenir d'une merveille naturelle, chez les voyageurs et les guerriers qui l'ont connue. Ce livre rapporte l'histoire d'une guerre inévitable, de ses premières flammes en 1956, jusqu'à son extinction le 19 mars 1962. Une guerre que tous les habitants de l'Ouarsenis, meurtrie le plus souvent volontairement par la folie des hommes, ont subie au plus profond de leur famille.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296305977
Nombre de pages : 284
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MOHAMED BOUDIBA

L'OUARSENIS LA GUERRE AU PAYS DES CEDRES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3455-3

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mon oncle Youcef Georges Pratz mes enfants tous les enfants de l'Ouarsenis

Cette guerre n'est pas une guerre de chefs, de clans, de dynasties, ou d'ambition nationale; c'est la guerre des peuples et des causes.
W Churchill Discours à la B.B. C. en 1940

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Chapitre

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Pourvu que ça dure

Dans une coulée de clarté, l'aube commence à envahir l'Ouarsenis, l'un des plus grandioses et des plus sauvages paysages montagneux de l'Afrique du Nord, gagnant une à une ses croupes verdoyantes, boisées, et arrachant un dernier jappement aux chacals rentrant dans leur terrier. C'est une aube automnale comme tant d'autre, qui réveille le Pays des cèdres, inscrite dans l'éternel cycle du temps. C'est dans sa fraîcheur vivifiée par une brise familière, que les oiseaux quittent leur nid à tire-d'aile, pour aller chercher leur nourriture dans les bois et les champs, que les bergers poussent leurs troupeaux hors des bourgs, bêlantes et meuglantes multitudes étirées sur des kilomètres, se dirigeant vers les hauts pâturages. C'est aussi au même moment, que les montagnards vaquent aux ultimes travaux d'automne, avant l'arrivée du rude hiver. D'autres hommes, secoués de temps en temps par la toux, convergent à la hâte vers les mines de la société La Vieille Montagne près de Bou-Caïd, pour peiner toute lajournée à extraire le plomb et le zinc. Pour les montagnards qui battent avant l'heure du laitier les sentiers de chèvres, pour les citadins encore enfouis dans leur lit, quoi de plus banal et de plus naturel que ce petit jour de la Toussaint, si paisiblement vécu. Depuis le séisme du 9 septembre 1954, aucune autre secousse n'a été ressentie par les habitants du Pays des cèdres. Ce jour-là, tout le monde s'est réveillé en sursaut, secoué par un violent tremblement de terre, dont l'épicentre se situait à la lisière Nord-Ouest du massif, plus exactement à côté d'Orléansville. Depuis ce cataclysme, tout l'Ouarsenis s'est rendormi paisiblement. Au moment où l'horloge de l'église Sainte-Anne des cèdres a égrené la première heure de la Toussaint 1954, un séisme d'une tout autre nature a ébranlé l'Est de l'Algérie; son onde de choc n'a pas encore touché le Pays des cèdres. 13

L'Ouarsenis insouciant et mystérieux, ignore que l'histoire vient de s'emparer brutalement, de cette première aube de novembre qui vient de le réveiller. Nulle âme ne se doute qu'il y a quelques heures seulement, la guerre d'Algérie vient d'éclater, loin à l'est de ces montagnes. C'est une guerre populaire, violente et cruelle, qui va bouleverser tout ce qui vit à la surface de cette terre, les hommes jusqu'au dernier, et la nature jusqu'à la plus petite des plantes. S'étirant au centre de l'Afrique du Nord, l'Ouarsenis a toujours été en butte aux invasions étrangères, du fait de sa situation stratégique. Résistant farouchement à toute domination, ses habitants ont su préserver leur liberté, grâce à l'imperméabilité de cette impressionnante chaîne de montagnes souvent boisées, et dotée d'une redoutable configuration géographique. Il est aisé à un envahisseur d'y pénétrer, mais pas de s'y maintenir, à moins d'un sacrifice permanent. Le corps expéditionnaire français en fera l'amère expérience. S'emparant difficilement de Teniet el-haad en 1843, principal verrou de la route du sud que commande le col des cèdres, le général Lamoricière y fonde une base opérationnelle, pour occuper la région. Le général Achille de Saint-Arnaud utilise les enfumades pour obtenir la reddition des tribus; leur soumission fut obtenue par des méthodes inhumaines. Répondant à son instinct ancestral, la population de l'Ouarsenis devient essentiellement montagnarde, et abandonne le pays utile aux colons, qui vont vivre au milieu d'un volcan, explosant au gré des vicissitudes de l'histoire. Vers le milieu du dixneuvième siècle, le général Margueritte dut construire une forteresse à Teniet el-haad, avec des murailles ceinturées par des meurtrières, afin de repousser les incessantes attaques des montagnards, qui ne peuvent accepter qu'on les dépouille de leur intime manteau, qu'est la liberté. Le soulèvement de 18701 est passé par l'Ouarsenis. Dix années plus tard, en 1881, le volcan explosa de nouveau. La révolte fut matée.
1 : En 1870, un soulèvement Bachagha El Mokrani. eut lieu dans l'Est algérien, sous la direction du

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C'est de l'Ouarsenis qu'est issu l'un des plus insaisissables des insurgés, le marabout Bouamama, qui massacra la colonne du capitaine de Castries en avril 1882. Depuis 1881, la paix coloniale règne sur le Pays des cèdres; une paix que même le jour de la Toussaint 1954 n'arrive pas à troubler. En effet, ce jour..là 1ernovembre, un événement a secoué l'Est algérien; le Gouvernement général ne tarde pas à publier le communiqué suivant, qui paraît dans tous lesjournaux: «Au cours de la nuit en différents points du territoire algérien, mais particulièrement dans l'Est du département de Constantine et dans la région des Aurès, une trentaine d'attentats d'inégale gravité ont été commis par un petit groupe de terroristes». Simple fait divers pour la presse coloniale, mais un fait divers pas comme les autres. Ce qui est frappant, c'est le nombre d'attentats commis, leur répartition géographique, mais surtout leur synchronisation; trois éléments qui donnent à réfléchir. Le lendemain même, la radio du Caire rapporte l'événement avec une précision étonnante. Des hommes présents dans la capitale égyptienne, se préparaient à annoncer l'événement. Qui oserait penser cejour-là, que l'heure a sonné? Nul ne peut s'imaginer que cette nuit de la Toussaint, a été choisie par un groupe d'hommes, pour déclencher l'une des plus grandes guerres de décolonisation de l'histoire, onde de choc d'un séisme libérateur, qui secoue les peuples colonisés depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et dont l'épicentre se situe en Extrême-Orient. Les journées qui suivent la diffusion de ce communiqué connaissent un calme des plus sereins, où les esprits les plus lucides ne peuvent se faire une idée de la dimension de l'événement. L'accalmie qui suit lejour de la Toussaint est très brève, et les actes que certains colons attribuent à des bandits d'honneur, qui sévissent dans l'Est algérien, reprennent de plus belle. Les attentats et les embuscades se succèdent. Jour après jour, le Gouvernement français se rend compte que ça va mal, et que ça 15

dure. Ce n'est plus la cohue pacifique et facile de mai 1945 à laquelle il a affaire, mais à une insurrection armée, et surtout organisée sur des méthodes modernes. Quoiqu'il en soit, pour les Européens de l'Ouarsenis, tout rentrera dans l'ordre comme après chaque révolte. Pour eux, il n'y a qu'à employer les mêmes méthodes; les massacres de 19451 sont encore chauds dans les esprits. Ce ne sont pas quelques actes de «banditisme» qui vont changer quelque chose, encore moins le cours de l'histoire. Hélas! beaucoup d'Européens croient toujours en leur bonne étoile. Ils en sont encore aux romantiques épopées de Savorgnan de Brazza et de Lyautey, à l'heure de l'atome et de l'espace. Les colons ne se soucient guère des conditions d'un autre âge dans lesquelles vivent les Algériens. Tôt ou tard, ils finiront par se poser des questions après avoir été aveugles et sourds, et lorsque la peur viendra ce sera trop tard. Pour sa part, le corps expéditionnaire français revenu d'Indochine, a décidé de laver l'humiliation de Dien-Bien-Phu. Marqués par ces trois terribles syllabes, et par les huit cents kilomètres de marche forcée à travers la jungle vietnamienne, les chefs militaires tiennent tous les mêmes propos: «Ici les choses seront différentes, on ne tombera pas dans le même piège». L'Indochine c'était pour l'honneur, l'Algérie c'est pour la France; adieu rizières, bonjour djebels; les paras de Ducournau ratissent les Aurès2. Malgré les opérations «coup de poing» et les milliers d'hommes dépêchés en renfort, les professionnels de la guerre se rendent compte que de Charybde ils tombent en Sylla; après le traumatisme vietnamien, c'est le syndrome algérien. Jour après jour, la guerre s'installe solidement et gagne du terrain; c'est un véritable cancer qui se généralise.
1 : En Mai 1945, un soulèvement eut lieu dans le Constantinois, qui se solda par une terrible répression de la population algérienne. Le F.L.N. avance le chiffre de 45 000 morts. 2 : Une opération de grande envergure baptisée «Véronique », est déclenchée dans le Sud Constantinois, engageant cinq mille hommes et des blindés appuyés par l'aviation.

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La presse coloniale fait de l'action psychologique, et joue à l'apaisement. Le Journal d'Alger, L'Echo d'Alger et La Dépêche Quotidienne, qui arrivent dans l'Ouest Algérois, accordent leur violon pour tranquilliser les esprits; les images de la vie de cocagne marquent la Une de leurs pages. L'Ouarsenis quant à lui, semble bercé par un fatalisme ancestral. Personne ne parait appréhender ni la nature, ni la dimension de la tempête qui sévit pour le moment, loin de ces montagnes. Devant la persistance des événements, les Algériens commencent à chercher à comprendre. Ceux qui se connaissent et se croisent dans la rue, se posent souvent cette question: «Qu'est ce qui ne va pas chez ces gens de l'est et chez ces Kabyles?» . La régionalisation des événements et la division font partie du leg ancestral des Algériens; tant .mieux pour le colonialisme. Les rares personnes qui pensent à une insurrection nationale, n'osent pas exprimer le fond de leur pensée à une masse envoûtée par le fatalisme. «C'est écrit, c'est le destin, seul Dieu peut changer quelque chose». C'est ainsi que la populace justifie sa misère par le mysticisme religieux. Et pourtant, sur la route de Teniet menant à Trolard -Taza, un vieil ermite montagnard, ne cesse de répéter à ceux qui lui rendent visite: «La France s'en ira c'est écrit dans le ciel». Les colons qui savent lire et écouter les informations, ferment les yeux et bouchent les oreilles, de peur de découvrir la réalité. Ils ne parlent jamais avec les Algériens de ce qui se passe à l'Est du pays. Ceux qui se donnent la peine de s'intéresser à la situation alarmante qui perdure en Kabylie et dans les Aurès, aboutissent toujours à une interprétation apaisante des événements. Ils pensent à une Jacquerie, à une révolte de gueux. Pour eux, l'histoire est un éternel recommencement. Ce qui se passe est bien loin de l'Ouarsenis pensent- ils, et ne peut s'étendre à toute l'Algérie. Il est vrai que depuis ce jour de la Toussaint, que d'eau a coulé dans les oueds, et rien d'anormal n'est venu troubler la 17

quiétude qui règne dans ce massif; «Pourvou que ça doure» dirait bien la mère de Napoléon. Les délices de Capoue continuent de bercer la population européenne. Dans une classe de l'école des cèdres, l'institutrice Florence entonne avec ses élèves du cours élémentaire, «Algérie ô pays de rêve». Plus à l'ouest, du côté de Molière, des enfants rentrent d'une promenade avec leur maître d'école, en chantant «Colchiques dans les prés» .Non loin de là, près de Bou-Caïd, les mineurs de la petite société franco-belge, La Vieille Montagne, se noient dans la routine harassante des coups de pioche, au milieu des pitons. D'autres jours, des scouts font un petit tour dans la colonie de vacances, à la lisière de la forêt des cèdres, en s'époumonant avec «Une fleur au chapeau», et d'autres rengaines au milieu des arbres centenaires. Les autorités font aussi de leur mieux, pour apporter un peu de vie au milieu de ces montagnes. On invite le cirque Amar, qui vient dresser son chapiteau sur la place de l'église à Teniet el-haad. Les enfants qui accourent des quatre coins de la ville, n'arrivent pas à détacher leurs yeux d'un homme qui les regarde de très haut, debout sur deux grandes échasses. Une fantasia est organisée sur une grande prairie, près du marabout de Sidi-Boutouchent. Des méchouis rassemblent à cette occasion des colons, et leurs très indispensables "Maharadjahs" qui portent le titre de Bachagha ; il y en a aux quatre ,coins du Pays des cèdres. Le plus connu d'entre eux, est le Bachagha Saïd Boualem, seigneur des Béni-Boudouane à l'Ouest de l'Ouarsenis. De temps en temps, la ville de Teniet el-haad reçoit la visite des nomades, qui mettent à genou leurs dromadaires près du moulin à grain des Pointu, ou des gitans qui garent leurs roulottes, au pied d'un chêne géant. C'est l'occasion pour les bohémiennes, d'aller rendre visite à des Algériennes cloîtrées chez elles, pour leur vendre des tissus ou pour leur dire la bonne aventure. Le dimanche jour du marché hebdomadaire à Teniet, règne un contraste effrayant. Costumes et belles robes d'un côté, croisent à distance, guenilles et guêtres de l'autre, sans jamais se 18

côtoyer. C'est l'une des images inhumaines du fossé créé et entretenu par les colons depuis plus d'un siècle, entre eux et les Algériens. La supériorité à l'égard de son soumis somnole dans l'âme de ce peuple pied-noir. L'esprit aryen existe aussi outreGermanie. Des mois passèrent depuis ce jour de la Toussaint, et ce matin, où pour la première fois les habitants de l'Ouarsenis virent un Piper-cub troubler leur ciel, et larguer des milliers de tracts annonçant l'arrivée de Jacques Soustelle, comme nouveau Gouverneur général de l'Algérie. Depuis lors, les actes de «banditisme» ont toujours succédé aux actes de «banditisme». C'est le vocabulaire usité par le très colonialiste L'Echo d'Alger d'Alain de Sérigny. On y trouve aussi les lettres h.l.l. ou hors-la-loi. Malgré ce vocabulaire qui se veut apaisant, ce même journal à l'instar d'autres quotidiens, ne peut s'empêcher de publier des photos montrant des jeunes filles pieds-noirs, offrant des fleurs aux soldats du contingent, débarquant dans le cadre des premiers renforts sur les quais d'Alger. L'Ouarsenis .aura sûrement sa part de «gugusses»l, car Jacques Soustelle a promis de tout faire, pour que la France ne quitte pas l'Algérie, pas plus qu'elle ne le ferait pour la Provence ou pour la Bretagne. Le nouveau Gouverneur général est un spécialiste des civilisations précolombiennes, maîtrisant bien les rapports conquistadors-amérindiens. Il ramène des idées humanistes dans ses bagages. Son arrivée a été mal accueillie, sans enthousiasme, voire même avec une certaine crainte par les Européens de l'Ouarsenis. Ils ont peur que ce haut fonctionnaire venant de Paris, ne suive la politique de Pierre Mendes France, qui a osé obéir à l'évolution inéluctable des peuples. Soupçonné à son tour d'être un Juif bradeur et progressiste, affublé du surnom de Ben Soussan, Jacques Soustelle va se lancer dans une politique répressive, en même
1 : Gusse ou Gugusse désigne dans le jargon militaire, un appelé ou un rappelé.

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temps que celle qui consiste à concrétiser une intégration progressive de la population algérienne. Mais la répression l'emporte sur l'intégration dans sa politique, sans que celle-ci ne touche l'Ouarsenis, puisqu'il est encore épargné par la guerre. En revanche, Germaine Tillon, éminente sociologue et membre de son cabinet, décide de mener une action sociale d'envergure dans ce pays déshérité. Des centres sociaux sont multipliés dans la plupart des douarsI. Certains hameaux n'ont jamais reçu la visite de l'administration coloniale, représentée sur le terrain par des caïds, le plus souvent corrompus. Entre-temps, le Gouverneur général visite souvent la guerre qui continue d'embraser l'Est algérien. Malgré les opérations "coup de poing", malgré l'opération Oiseau bleu2, Jacques Soustelle n'arrive pas à enrayer l'insurrection. La population européenne de l'Ouarsenis, commence à s'habituer aux images des renforts que déverse le Ville d'Alger, ou le Kairouan sur les quais de la capitale de l'Algérie. Le Gouverneur général a réussi à conquérir cette population, grâce à ses prises de positions politiques, qui vont dans le sens de ses intérêts. Les images de gorges tranchées, et de ventres ouverts, qu'il a vues lors de ses tournées constantinoises, l'ont horrifié. Elles ont fini par le jeter définitivement dans les bras des Européens. Pour eux, le Béni-Mouffetard3 a fini par comprendre. Les événements du 20 août4 l'ont converti totalement à leur conception de l'Algérie française. Quelques mois plus tard, le 2 février 1956, Jacques Soustelle part pour la Métropole où il est rappelé. L'émotion est
1 : Le douar est une division administrative et territoriale, instituée par la France après la conquête de l'Algérie. Il a à sa tête un caïd nommé par l'administration française et dont la mission essentielle, est de collecter l'impôt et de renseigner sa tutelle administrative. 2: Opération contre-maquis montée en Kaby lie qui s'est soldée par un échec. 3 : Beni-Mouffetard ou Beni-mouf-mouf: Du nom de la rue Mouffetard à Paris. Désignation péjorative et dédaigneuse des Métropolitains par les Européens d'Algérie. 4: le 20 août 1955, une insurrection généralisée déclenchée par Zirout Youcef dans le Nord Constantinois, provoque le massacre de dizaines d'Européens 20

grande au sein des Pieds-noirs de l'Ouarsenis. Après avoir écouté à la radio les clameurs qui ont accompagné son départ, ils découvrent le lendemain dans la presse, la photo du dernier Gouverneur de l'Algérie, hissé sur le pont du bateau à l'aide d'une passerelle volante, pour le soustraire à l'étouffement d'une foule de plus de cent mille personnes massée sur les quais d'Alger. Après le départ du dernier Gouverneur de l'Algérie, l'Ouarsenis est envahi par des sauterelles. Les enfants algériens qui lèvent la tête vers le ciel crient, «Soustelle! Soustelle!». Curieuse consonance, car ils se souviennent bien des milliers de tracts descendant du ciel largués par un Piper-cub, annonçant l'arrivée du Gouverneur. Si la guerre n'a pas encore touché les colons dans la région, l'invasion du criquet pèlerin les a frappés de plein fouet; les récoltes sont compromises. La relève du «gouvernour» comme l'appellent beaucoup d'Algériens, précipite les événements politiques en Algérie. M.Guy Mollet, président du Conseil, ne tarde pas à débarquer à Alger. Les Européens de la capitale l'accueillent avec desjets de tomates, car il a l'intention de nommer le général Catroux qui l'accompagne, comme successeur de Soustelle, avec le poste de Ministre résidant en Algérie. Les Pieds-noirs de l'Ouarsenis, approuvent toujours ce que font ceux d'Alger. Pour eux, Mollet mérite d'être accueilli

avec les primeurs des serres du Sahell, car on lui reproche de
vouloir placer à la tête du Pays, celui qui a «bradé» la Syrie. Leur peur ne tarde pas à se dissiper avec la démission du général Catroux, et son remplacement par M.Robert Lacoste, qui tient des propos apaisants à l'adresse de la population européenne, dès son arrivée. Les maires de l'Ouarsenis se solidarisent avec ceux du département d'Alger en réunion à Saint-Eugène, et soulignent leur hostilité au maintien du Collège unique. Guy Mollet se met
1 : Littoral algérois.

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aux ordres des Pieds-noirs; le double Collège est maintenu, le nouveau Ministre résidant en Algérie est dans la poche. Désormais, la politique française de l'Algérie se fera à partir d'Alger. Après la tempête politique qui les a secoués, les Européens de l'Ouest Algérois se tiennent sur le qui-vive, prêts à réagir à tout ce qui se passe à Alger. Les maires de la région ne tardent pas à se solidariser encore avec ceux de la capitale, pour l'exécution des condamnations à mort, prononcées à l'encontre de fidayine1F.L.N. Le 14 juillet est fêté avec ferveur dans les villes du Pays des cèdres. A Teniet el-haad, les tirailleurs défilent au son de la nouba. Des spahis2 à cheval font aussi partie du spectacle; leur turban rappelle bien celui des cipayes3 de l'armée britannique. Une prise d'armes a lieu au monument aux Morts, en présence du docteur Montaldo maire de la ville, de Licari administrateur de la commune mixte, et du capitaine Masterman commandant d'armes, sans oublier aussi les pittoresques anciens combattants algériens de la Grande guerre. Les Poilus4 algériens sont habillés en burnous, et décorés de leurs médailles, fiers d'avoir combattu «El hadj» Guillaumes. Tout parait paisible dans cet immense cirque de montagnes, et même l'état d'urgence décrété depuis le 12 août 1955 à travers l'Algérie, ne semble pas le toucher. A l'état-major du C.A.A. et au Gouvernement général, on décide de s'occuper quand même de cette commune mixte, qui risque de faire corps avec la terrible boule de feu qui grossit, et avance doucement mais sûrement vers la région.
1 :Pluriel de tidaï. Désigne celui qui commet des attentats en ville. 2 :Corps de cavalerie créé en 1834, et composé essentiellement d'autochtones. 3 : Corps de l'armée britannique des Indes composé essentiellement d'autochtones. 4 : Combattants français de la Première Guerre mondiale. 5 : Guillaume II.

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A l'instar des autres communes mixtes algériennes, l'Ouarsenis est une zone déshéritée et sous-administrée. Certains hameaux n'ont jamais été touchés par la civilisation. Ce sous-développement a engendré l'existence d'une population en majeure partie illettrée, et frôlant quelquefois la famine. Toutes les données prédisposent cette région au grand incendie. Les Européens qui ont créé leur paradis en entretenant cet enfer, commencent à trouver inquiétant ce silence qui plane sur les montagnes, et la psychose d'une explosion soudaine hante déjà leur esprit. Pour commencer, une action psychologique préventive est entamée dans l'Ouarsenis. Les officiers responsables du Sè Bureau ont lu, pour la plupart en diagonale, la Théorie de la Guerre révolutionnaire de Mao Tsé-Toung. De cette lecture, ils ont retenu l'essentiel: «Ceux qui mènent une guer~e, doivent toujours assurer leurs arrières». Dans le cas de l'Algérie, les arrières c'est la population. Il faut à tout prix la conquérir. A défaut de lui offrir quelque chose, on commence par l'impressionner. Des ciné-bus sillonnent la région, et procèdent à des projections cinématographiques dans les centres urbains. L'action par l'image est la méthode la plus adéquate lorsqu'on a affaire à une population illettrée; comme dit un proverbe chinois: une image vaut mieux que mille mots. Ces ciné-bus appartiennent au Service de diffusion cinématographique de l'Algérie, qui travaille en liaison directe avec le SèBureau de l'armée chargé de l'action psychologique. Des tambourins sillonnent les rues et annoncent le spectacle gratuit. Les projections se font généralement la nuit, sur les places publiques, et attirent énormément de personnes qui n'ont jamais mis les pieds dans un cinéma, en particulier les montagnards. Les projections se font la nuit de leur arrivée, car le lendemain, ils retournent dans leur village après le marché hebdomadaire. Le menu cinématographique est souvent classique. Après la diffusion d'un film égyptien, rendu possible grâce à l'accord franco-égyptien de 1949 ; après une séquence de Charlot ou de Mickey, on projette le plat de résistance, qui consiste souvent en 23

un film de guerre mettant en relief la puissance militaire coloniale. La France montre ses muscles pour ne pas avoir à s'en servir. Mais cette manière de dissuader, ne fait que captiver l'esprit le temps d'une projection, et le lendemain les. images choc perçues la veille, ont vite fait de s'estomper devant la réalité qui reprend le dessus. Parallèlement à l'action du SèBureau, d'autres hommes parcourent les pistes de l'Ouarsenis, et entament une tout autre action psychologique. Coupés de la réalité par le manque d'information, les montagnards sont très attentifs au prêche de ces missionnaires du maquis, qui sont les bienvenus partout. La mobilisation de la population rurale se fait à l'aise. Les mots utilisés comme liberté et indépendance pour les vivants, paradis pour les défunts, portent bien, surtout chez ceux qui ont combattu le nazisme pour le seul bien du colonisateur. Les émissaires politiques insistent surtout sur le fait qu'il n'est plus besoin d'attendre une quelconque émancipation, par le biais de la politicaillerie stérile des partis nationalistes. Plus de M.T.L.D., plus d'A.M.L. Elle est loin cette année 1948, où Ferhat Abbas sillonnait l'Ouarsenis au cours d'une campagne électorale qui n'a servi à rien. Les Algériens ne doivent plus quémander, mais prendre ce qui leur revient plus de nature que de droit. L'accent est aussi mis sur le fait que la lutte doit se faire dans un seul cadre politique unificateur: Le Front de Libération Nationale; le sigle F.L.N. commence à peine à être connu. Boudjefna Mustapha comme tant d'autres montagnards, réagit avec enthousiasme aux discours de ces envoyés spéciaux, qui sont chargés de préparer l'insurrection dans l'Ouarsenis: «Je suis prêt que dois-je faire» dit-il. Se préparer en silence et attendre, lui répond-on. Les villes reçoivent à leur tour la visite des commissaires F.L.N., comme le jeune Boualem qui est chargé de politiser la ville de Teniet el-haad. Les contacts sont pris avec les anciens militants nationalistes, qui doivent préparer le milieu urbain à l'embrasement.

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Ainsi, le train de la Toussaint ne tardera pas à passer, pour emporter l'Ouarsenis avec le reste de l'Algérie, vers une seule destination: l'Indépendance.

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Chapitre 2 Le désert des Tartares

L'horloge de l'église Sainte-Anne des cèdres égrène son sixième coup du soir. L'étoile du berger scintille déjà dans le ciel, lorsque le muezzin de la vieille mosquée appelle les Musulmans à la prière. Beaucoup d'entre eux convergent à la hâte vers le lieu de culte, pour ne pas rater leur rendez-vous avec Dieu. A la sortie Est de Teniet, au pied de la vieille route abrupte menant aux cimetières des trois cultes, se dresse la maison de la dame Rocque. Celle-ci est debout sur le perron de sa porte, et regarde passer un vieux bûcheron, image sublime du personnage de la fable de La Fontaine, pliant sous son âge et son fardeau de misérable bois, dont les pointes creusent encore des habits en haillons, brûlés par le soleil des étés et le gel des hivers. Le bûcheron passe encore devant la vieille Toufil, qui guette de temps en temps par sa fenêtre l'arrivée des troupeaux, car elle attend avec impatience le retour de ses vaches pour les traire. A côté de sa maison, des enfants attendent eux aussi les vaches de la vieille dame, pour acheter son lait ou pour le troquer contre du son, car la laitière élève aussi des canards et des cochons. Des bêlements annoncent l'arrivée des premiers troupeaux, venant des lointaines prairies de Sidi-Daoud. Habituée au spectacle de cette transhumance immuable, la dame Rocque décide de rentrer dans sa maison à l'approche de la cohorte animale, pour ne pas respirer la poussière soulevée par des centaines de pattes. Les troupeaux commencent à défiler dans les rues des quartiers indigènes, venant aussi des contreforts de la forêt des cèdres en empruntant le col des trois routes. Les bergers ont souvent du mal à séparer les troupeaux, qui se rassemblent autour des bassins des abreuvoirs, situés aux 29

quatre coins de la ville. Les lampadaires commencent à s'allumer et la vieille Toufil guette toujours l'arrivée de ses vaches. Arrivé quelque temps après devant sa maison, un berger détache deux belles laitières, et continue de pousser le reste de son troupeau à travers la rue de Taza. Ravie de retrouver ses Roussettes, la dame Toufil ne se doute pas que le gardien de ses vaches est aussi le facteur du maquis, ou un tissaI comme disent les Algériens. Au milieu du troupeau qui s'est éloigné de sa maison, une chèvre porte un message, dans une poche protégeant son pis. Depuis longtemps, elle est utilisée comme boîte aux lettres par les hommes du maquis, pour leurs contacts en ville. Les bergers commencent à devenir suspects aux yeux de la population européenne, qui n'ignore pas qu'ils sont en contact

permanentavecles invisiblesfellaghas1.
Le dimanche, les montagnards envahissent la ville pour le marché hebdomadaire. Ils étalent tous les produits de la campagne sur les trottoirs. Les figues de barbarie, les outres pleines de petit-lait, les cardes et le charbon de bois, constituent l'essentiel de leurs ventes, car la clientèle est algérienne. Les Européens s'aventurent rarement dans ces marchés hebdomadaires, car ils ont leurs magasins de fruits et légumes dans leurs quartiers. Pendant que des montagnards vendent leurs produits ou remplissent les cafés maures, pour se retrouver autour d'un thé à la menthe, d'autres entrent dans les magasins pour faire de gros achats. Dumas fait partie de ces curieux Pieds-noirs debout souvent, à l'entrée de leur maison et regardant ces envahisseurs d'unjour. Le regard de l'Européen toujours habillé d'un bleu de Chine et coiffé d'un béret, est braqué sur des charbonniers entrant chez le commerçant Salah. Les montures des clients attendent à l'entrée du magasin.
1 : Mot importé de Tunisie, signifiant coupeurs de route.

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