L'USURPATEUR OU LA RÉSURRECTION DE LAZARE

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Daniel Lazare, un enfant du XVIIIè arrondissement de Paris, est déporté avec ses parents. Sur la fin de sa vie, il se confie à un étranger. Une relation intime se tisse entre ces deux hommes. Daniel Lazare accuse sans ménagèrent les maîtres d'œuvre, les besogneux de la Shoah. Lui et son père seront très actifs dans la recherche de ces criminels. L'usurpateur n'est pas un livre de plus sur la Shoah, mais le récit du chemin initiatique de personnages qui avaient peu de chances de se rencontrer, sans cette horreur.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296207233
Nombre de pages : 258
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L'USURPATEUR
ou
La résurrection de LazareCollection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions
Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une
Rochambelle, 2001.
Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001.
Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001.
Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001.
Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié,
Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres
coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001.
Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001. (dir.), Etre jeune en France (1939-1945),
2001.
Jean SAUVY, Unjeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945), 2001.Gérard SESTACQ PINTO
L 'USURPATEUR
ou
La résurrection de Lazare
Cette histoire, ilfaudrait la raconter depuis le commencement.
Seulement le commencement a sa propre histoire, son propre secret.
Élie WIESEL, Le mendiant de Jérusalem
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava. 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
France illY 1K9 HONGRIE ITALlE(Ç)L' Harmattan, 200 l
ISBN: 2-7475-0645-2A mon père, dont le cœur était
à l'image de la demeure d'Abraham.
Nous devons nous souvenir que le compte de la Shoah
ne fut pas six millions. Ce fut, un, plus un, plus un...
Judith MILLER (One by One by One)*
*We must remind ourselves that the Holocaust was not six million.
It was one, plus one, plus one... Judith Miller
in Jewish Wisdom de Rabbi Joseph Telushkin, p. 287
(édition française Calmann-Lévy, p.645)Ce livre, commencé une nuit sans bien savoir où Daniel
Lazare allait me mener, m'a guidé pour retrouver le Chemin,
le seul qui soit, qui était perdu, oublié depuis des dizaines et
des dizaines d'années, des siècles même, que personne ne
voulait me voir redécouvrir. Qu'il en soit loué.
octobre 19..
o
Gare de Bayonne, Il heures.
Il pleuvinait. Persuadé de reprendre le train en soirée pour
Paris, je ne m'étais embarrassé d'aucun bagage. Mon rendez-
vous n'était pas là, je n'en fus pas surpris. L'homme m'avait
H
dit au téléphone, de manière directive, 13 heures devant la
synagogue rue Maubec. C'est à gauche en sortant de la
gare". Après son bref message, cet appel téléphonique d'une
extrême sécheresse, j'hésitai longtemps avant ce
déplacement. La curiosité d'un premier rendez-vous, suite à
mon annonce, justifiait ma présence à Bayonne. Mais si je
regrettais d'avoir accepté cet entretien, je me reprochais
surtout de n'avoir pas prévu de rester la fin de semaine au
Pays Basque; au moins pour amortir le coût de ce voyage. Je
connais cette région, j'y vins plusieurs fois. J'apprécie ce
pays où la fête est un mode de vie, une culture. Chaque
Basque connaît au moins dix chansons et ne manque pas une
occasion de vous les débiter à la file. Mais il reste secret,
réservé jusqu'à l'irrespect.
Je patientai vingt minutes, personne ne m'aborda. J'allais
traverser en courant le Pont Saint-Esprit pour déjeuner dans
un de ces restaurants au bord de la Nive, quand j'entendis
derrière moi sur un ton autoritaire, "Monsieur Barouche!
Monsieur Barouche !". Je me retournai. Un homme, avec son
parapluie, me faisait de grands signes. Il s'était arrêté au
début du Pont. Il agitait la main et la posait ensuite
rapidement sur son chapeau noir à cause du vent. Je fis demi-
tour. A peine dix mètres nous séparaient. Quand j'arrivai à sa
9hauteur, il s'empressa de me protéger de la pluie, puis sans
rien dire il repartit vers la gare.
- Bonjour... avec moi... vous avez rendez-vous... excusez
mon retard.
Décontenancé par cet accueil, je le suivis. Il n'articula plus
un mot. Il marchait assez vite, en boitant très légèrement.
Nous passâmes devant la gare, l'hôtel de Madrid, puis nous
nous engageâmes dans la rue Maubec. C'est une rue qui
monte en quittant Bayonne. Elle n'a pratiquement aucune
largeur de trottoir, ce qui la rend dangereuse pour le piéton.
Les commerces qui subsistent paraissent à la limite de la
cessation d'activité. Comme pour montrer son aspect
marginal, un restaurant converti en tatoueur exhibe quelques
modèles de dessins érotiques aux couleurs vives. Une
affiche, style menu de self-service, indique les tarifs des
tatouages et propose en cadeau, pour le même prix, un café
et un croque-monsieur.
- Les hommes se font marquer comme des chiens. Moi, j'ai
un tatouage, je ne l'ai pas payé, dit mon homme au chapeau
noir sur un ton sec, en haussant les épaules.
Après moins de cinq minutes de marche nous arrivâmes
devant un grand portail. Au fond de la cour, est adossée aux
voies de chemin de fer une imposante bâtisse que l'on ne
remarque pas de la rue, sauf si on s'arrête devant. Une
inscription est gravée sur son fronton, en hébreu et en
français, "Ma Maison sera dénommée Maison de prières
,,1.
pour toutes les Nations
- C'est la Synagogue du pays. Elle a plus de cent cinquante
ans. Venez. Autrefois, on en dénombrait une dizaine; plus
modestes naturellement. Aujourd'hui nous n'avons même
plus de rabbin à demeure2. On fut même obligés de vendre la
belle bâtisse en face. C'était une ancienne maison de retraite
Israélite.
Mon guide salua un vieil homme qui lisait dans une petite
pièce. Il leva doucement la tête, me fit une petit signe de tête
puis reprit sa lecture.
- Mettez ce que vous voulez dans cette boîte et suivez-moi
dit l'homme au chapeau noir.
10Je glissai quelques pièces dans la fente d'une boîte
métallique sur laquelle était marqué MERCI POUR...
L'inscription était vieille, patinée, illisible en partie. Au
moins il subsistait le mot MERCI, évitant au vieil homme
d'avoir à parler et d'être ainsi distrait par les visiteurs. Sans
quitter sa lecture le vieil homme bougea la main en signe de
remerciement. Mon bonhomme au chapeau noir me fit, lui
aussi, un signe. C'était pour sortir de la pièce et entrer dans
la synagogue. Il me tendit une kippa que j'accrochai après
mes cheveux mouillés. L'intérieur de la synagogue était
d'une grande simplicité. Une lampe dans une coupelle de
verre et d'argent suspendue au plafond donnait l'impression
d'un lumignon3 qui brûlait depuis toujours. Une grande
menora4 de bois trônait près d'une estrade où devait
sûrement officier le rabbin. Au fond, faisait face une grande
armoire5 à deux battants, énigmatique, très travaillée,
recouverte en partie d'une tenture de velours épais sur
laquelle des lettres hébraïques étaient brodées. A la droite de
cette armoire, un curieux calendrier6 était cloué sur un pilier
de la bâtisse. Rien n'indiquait que nous étions dans un lieu
réservé en partie à la prière.
- Asseyez-vous. Vous êtes déjà venu dans une synagogue?
- Pour des mariages.
- Et alors?
- Et alors quoi? Je connais celle de la Place des Vosges, de
la Rue Pavée. J'ai visité celle de Djerba aussi. Intéressant.
Je ne mentionnai pas toutes celles que je visitai lors de mes
voyages d'agrément; je n'y voyais aucun intérêt. Alors que
je pourrais parler des heures sur celle d'Alexandrie!
- Intéressant!
Je sentis du mépris dans sa remarque. Il se leva brusquement,
me toisa, puis se mit à marcher un bon moment de long en
large. De temps en temps il croisait ses mains sur son front,
prononçait des paroles incompréhensibles, me regardait de
nouveau et recommençait sa déambulation désordonnée.
- Qu'auriez-vous dit pour un autre mariage?
Il n'attendit pas ma réponse, d'ailleurs je n'en avais aucune.
- dit? insista-t-il.
- Il Ya une différence?
Il- Qu'auriez-vous dit?
- On joue du Mendelsshon dans les mariages. Même en
Afrique!
Il s'était levé en reposant violemment un livre7 qu'il avait
pris en entrant. Il le reprit, le feuilleta sans le lire, fit défiler
les pages dans un sens et dans un autre, puis se rassit. Il posa
bien à plat ses mains sur ses jambes et soupira un grand
coup. J'étais cette fois en face de lui. Il ne me regardait pas.
J'eus l'impression qu'il était assis à cent mètres de moi, je le
voyais loin. Il regardait partout et nulle part. Son chapeau
rejeté en arrière, son imperméable gris, tout concourait à lui
donner l'aspect d'un inspecteur de police, d'un Privé.
- Intéressant! Un documentaire en direct! Ça vous a peut-
être donné l'envie d'aller en Israël!
- J'y suis allé trois fois...
- Vous faire photographier au milieu des barbus! Voilà un
souvenir! continua-t-il sans se préoccuper de ma réponse.
Il se mit devant la grande menora de bois qui dominait tout
l'espace, quitta le carré dans lequel il s'était placé, bougea
quelques chaises, frappa dans ses mains, retira son chapeau
pour aussitôt le remettre. Il s'agitait tellement dans cette
synagogue qu'elle prit pour moi, d'un coup, un aspect de hall
de gare aux heures de pointe.
Il marmonnait si fort que je l'entendais de ma place. A qui
s'adressait-il de la sorte? Il oubliait ma présence. Ses mains
s'agitaient dans ses poches, il se tenait courbé, le regard fixe.
Bien qu'il ne pût dissimuler sa nervosité il m'apparut
détendu, soulagé d'avoir pu exprimer sa colère. Que faisais-
je ici? A huit cents kilomètres de chez moi! Je devrais
plutôt me préoccuper de ma situation professionnelle!
- Fais que mon âme reste calme, reprit-il plus doucement,
rasséréné par cette colère subite.
Je me levai lentement, le laissant à ses prières ou quelque
chose qui lui ressemblait étrangement. Etait-ce moi le
malveillant? Ce lieu ne se prêtait pas à une algarade. Je
sortis en refermant la porte avec précaution. Mon premier
rendez-vous se soldait par un échec. J'étais tombé sur un
illuminé ou un mystagogue recyclé. En me dépêchant je
pouvais attraper le prochain TGV ou n'importe quel train qui
12monte sur Bordeaux. Des années plus tard, quand nous nous
remémorâmes cette scène je lui citai ce proverbe du Talmud,
"Quiconque se met en colère oublie ce qu'il a appris et
augmente sa bêtise".
Je ne fis pas cinq mètres dans la cour que mon bonhomme
était derrière moi. Il m'agrippa par la manche de la veste, me
déséquilibra légèrement, m'obligeant à m'arrêter.
Ce n'était plus un crachin, la pluie avait redoublé de force.
Elle nous arrivait par paquets. J'eus l'image des vagues qui
s'éclatent sur les rochers de Biarritz. Il ne lui venait pas à
l'esprit d'utiliser son parapluie. Je le lui retirai des mains et
je l'ouvris au-dessus de nos têtes. Il me regarda comme si ce
fut la première fois que nous nous voyions.
- Le mariage, un travail comparable à la séparation des eaux
de la Mer Rouge disent les Sages. Les âmes sont dispersées
sur cette Terre8. Le mariage... une épreuve qui se termine
toujours mal, parce qu'un des deux meurt avant l'autre. On
reste seul...
Il parlait d'une voix douce, en articulant chaque mot. J'eus
l'impression qu'il pleurait, mais la pluie pouvait être la cause
de ce ruissellement sur ses joues.
- Ecoutez, je n'y connais rien en judaïsme. Alors, ne me
faites pas de cours aujourd'hui et surtout ne m'engueulez pas
pour avoir dit intéressant! Je suis là parce que vous m'avez
téléphoné, non? Je crois qu'il serait préférable d'abréger
cette rencontre. Si je vous ai blessé, je m'en excuse.
Il se ressaisit, s'épongea le front. En une fraction de seconde
il redevint cet être fermé, cassant.
- Vous croyez que je vais me confier à un fouineur. Au
premier venu qui passe une petite annonce dans un journal,
comme celui qui cherche une femme pour la soirée? On se
connaît? Je vous ai réservé une chambre en centre ville. Elle
est payée jusqu'au lundi midi. Cela nous donne trois jours
pour parler. C'est bien assez. Partons.
Je le suivis comme un petit chien, incapable de prononcer
une seule parole. Sa réplique me surprit tellement que je ne
sus quoi répondre. La pluie cessa un peu. Pour un mois
d'avril, le temps était même chaud. Mon bonhomme au
chapeau noir marchait assez vite et sa claudication semblait
13plus accentuée. Comme nous repassions devant la gare, je
m'arrêtai.
- Je ne vous supplie pas de me suivre, mais venez. Vous êtes
trempé.
Il s'agrippait à mon bras en me parlant. Il discourait sur
l'histoire de Bayonne. Nous nous évitions du regard, comme
si chacun de nous avait fauté. Qui peut savoir ce qui ne
blesse pas l'homme juste? Il était légèrement en retrait,
m'abritant du mieux qu'il pouvait.
- Vous voulez des histoires vraies? Je vous entretiendrai de
meurtres, des meurtres des miens. J'ai porté le crime pour la
justice des hommes. Non par vengeance. Ne partez pas
Monsieur Barouche.
Son émotion me gagna. Son visage semblait porter les
stigmates d'un long calvaire. De toute façon, il avait raison,
j'étais trempé. J'avoue qu'un sentiment de compassion me tit
rester.
Nous traversâmes cette fois le Pont Saint-Esprit, sans même
nous arrêter pour regarder l'eau se séparer en silence sur les
piliers de pierre, témoins d'une autre histoire. Seul le bruit
des drapeaux qui claquaient au vent, installés tout le long du
pont, accompagnait notre marche. Nous passâmes devant de
superbes maisons d'époque se faisant face à se toucher.
Entin, arrivés dans le hall de l'hôtel le bonhomme me quitta
avec ce simple mot, salut. Et s'il m'avait joué la comédie
avec son histoire de meurtres?
Le réceptionniste m'accueillit d'un large sourire, mais je le
sentis distant.
-Bonjour Monsieur Barouche. Vous avez notre meilleure
chambre et tous vos repas sont payés.
- Si je veux dîner à l'extérieur?
- Notre chef en serait désolé. Dans ce cas, dites-nous quel
restaurant vous choisirez et nous...
- Mais je veux aller où bon me semble! Je n'ai pas besoin
qu'on paye mes notes de restaurant.
Je me saisis de la clef et je me dirigeai vers l'ascenseur de
I'hôtel.
- Au quatrième étage, à gauche en sortant Monsieur Bar...
- Je me doute bien que la chambre 400 n'est pas au sous-sol!
14Arrivé dans ma chambre je regrettai d'avoir ainsi rabroué le
réceptionniste, mais mon bonhomme au chapeau noir m'avait
contrarié à un tel point, que je me sentis humilié devant le
personnel de l'hôtel. Je n'avais aucun bagage, tout était payé
comme si j'étais un miséreux. J'eus l'impression d'être pris
pour un pauvre. Les bourgeois n'aiment pas se commettre
avec la misère, elle leur fait honte et peur à la fois. Mon
aspect de chien mouillé devait ajouter à la confusion.
Qu'avait bien pu dire mon bonhomme pour que l'hôtelier
s'engageât à ce point jusqu'à payer mes consommations de
bar? Réflexe imbécile du fonctionnaire habitué aux lambris
des ministères. Je m'en voulus. Je me laissai tomber
lourdement sur mon lit, avec rage. Un sentiment
d'impuissance m'envahit. Je me dis, ce boiteux m'a jugé
comme un fouilleur de poubelles; peut-être même comme un
antisémite, un raciste. Demain je lui poserai la question.
Non, je lui dirai que je suis las de ses considérations, ses
apostrophes pleines de certitudes. Demain, je prends le
premier train. Que ne suis-je venu en voiture?
Je pris une douche brûlante et installai mon costume sur le
radiateur. Ma chemise était à tordre, mes chaussettes
n'avaient plus de couleurs. Comme pour me rassurer, je
sortis de mon portefeuille les cinq billets de deux cents
francs et ma carte bancaire Premier. J'étalai le tout bien en
évidence sur la table de l'entrée, me disant que si un employé
de l'hôtel frappait à ma porte, je lui dirais sans me déplacer,
"Entrez". Il constaterait que je ne suis pas un pauvre. Il le
répéterait à son patron. Je retrouverais mon statut social.
Connerie! Je me fis une grimace afin de marquer ma
désapprobation pour cette mise en scène. Je fis disparaître les
billets et la carte bancaire dans le tiroir de la table. Je lus
quelques articles de Sud Ouest. L'édito me plaisait. Je
m'efforçai de retenir le nom du journaliste. Je le répétai
plusieurs fois puis je m'endormis.
Le téléphone sonna. C'était sûrement l'hôtel qui me
proposait une liste de restaurants. Ou mon bonhomme qui
s'excusait? C'est en me penchant pour prendre le combiné
que je pus me voir dans la glace de l'armoire. J'avais gardé
15la kippa malgré la douche! Ce qui me déclencha un rire
nerveux que je ne pus contrôler sur-le-champ.
- Monsieur Barouche?
- Oui.
- Vous n'êtes pas seul peut-être? Je vous entends rire.
- Non, non, je suis seul. Mais j'ai une kippa sur la tête.
- Très bien. Vous ne me connaissez pas. Je m'appelle Élie
Mendes Pinto. Je suis un ami de Joseph Rouppa. Ma femme
a préparé un bon repas qu'il nous ferait plaisir de partager
avec vous.
- Monsieur ... Rou.. Comment avez-vous dit?
- R.O.U.P.P.A. épela-t-il.
- Ce Monsieur Rouppa sera là ?
-Non. Seulement vous, ma femme et moi.
Il était six heures et demi. J'avais froid, faim. Mon costume
était raide, mes chaussettes encore humides. Mes chaussures
sentaient le cuir mouillé. J'étais un voyageur sans bagages.
Je reposais nu comme un ver, sous un édredon faux-riche, et
j'étais coiffé d'une kippa entortillée autour d'une mèche de
cheveux qui s'élevait en épi; tout ce qu'il fallait pour
commencer une déprime. En fait, m'avouai-je, ma présence à
Bayonne était un prétexte pour ne pas regarder les choses en
face. Comme j'étais remercié par le ministère je me refusais
à enseigner l'Histoire à des élèves violents d'un lycée de
banlieue. Je cherchais donc toutes les possibilités de retarder
ce moment où ma réintégration serait inéluctable. Comme
tous les enseignants de mon genre, j'aimais le titre de
professeur, le statut de professeur, la disponibilité du mais pas les élèves, ces élèves! Ma combine
merdeuse d'écrire un bouquin pour les accros du bronzage
tournait court. Il ne me restait plus qu'à revenir sur Paris,
annoncer à l'éditeur que je n'avais rien trouvé comme
historiettes qui fassent rêver la ménagère de cinquante ans.
Comme je ne peux vivre de mes rentes, et encore moins de
mes dettes, je devrai écrire au Ministère de l'Education que
j'annule mon congé sabbatique. A moi les gamins et les
gamines de dix huit ans qui croient que Gambetta est un
joueur de foot et Lénine une nouvelle drogue.
16Vingt minutes plus tard, je marchais dans les rues piétonnes
de Bayonne aux côtés de Monsieur Élie Pinto; un grand
bonhomme d'au moins soixante dix ans qui me dépassait
d'une tête. Il ressemblait à l'acteur Roger Hanin. Il portait un
costume sombre, un chapeau noir aux larges bords. Il avait,
naturellement, une belle barbe blanche, mais courte. Après la
synagogue, le numéro de l'homme priant l'Éternel de me
jeter dehors, moi l'intrus, il était dans la logique des choses
que je rencontre un rabbin! Notre parcours ne dura pas dix
minutes. Nous arrivâmes sur la Place de la République, face
à la gare, que les Bayonnais ne connaissent pas puisque tous
parlent de la Place des pigeons. Décidément, il était dit que
je ne devais pas m'éloigner de ce quartier.
- Je n'ai pas voulu prendre ma voiture pour si peu de chemin.
Ce fut la seule phrase qu'il m'adressa durant notre marche.
Son appartement au premier étage était vaste. Un long
couloir, encombré de tableaux non accrochés, menait à un
grand salon rectangulaire.
- C'est ma fille Brigitte qui a fait ces peintures.
Des livres en piles, prêtes à tout moment à s'écrouler,
s'adossaient au mur opposé. Aucune étagère n'était prévue.
Dans un coin une menora en argent, d'au moins un mètre
cinquante, rayonnait sur un piédestal en pierre à peine taillée.
Un spot discret l'éclairait, bien qu'une bougie au pied du
chandelier fut allumée.
- Elle a été travaillée au Portugal, au début du XIXèmesiècle.
Elle fut offerte à mon père en 1937, quand nous vivions à
Lisbonne. Maintenant elle est ici. Depuis 1948, date de sa
mort et date à laquelle j'ai décidé d'habiter la France. Sauf
celles que façonne Stem, je n'en connais pas de plus belles.
La pierre vient de Safed.
Il parlait avec un léger accent. Parfois il se reprenait sur la
prononciation d'un mot ou d'un verbe mal conjugué.
J'entendais des bruits de vaisselle et une femme qui
fredonnait.
- Vous regardez encore cette menora. Superbe, n'est-ce pas?
Symétrique? Approchez, approchez. Il faut se méfier de
notre perception des choses. S'il est répété telle chose à
droite et telle chose à gauche et que cette chose à droite est la
17même que celle de gauche, c'est qu'il y a un sens. Ne croyez-
vous pas Monsieur Barouche?
-Vous êtes rabbin?
- Sept, le cycle de l'œuvre accomplie. Vous voyez Monsieur
Barouche, il y a trois lampes d'un côté et trois lampes de
l'autre. Il faut regarder les branches de la menora, les
séparations des branches. La menora c'est aussi un arbre.
- Pourquoi me dire tout ça ? Non pas que je trouve
inintéressant ce que vous dites, mais la réception que m'a
réservée ce Monsieur Rouppa, puis votre invitation, le fait
que vous m'expliquiez la symbolique de la menora alors que
j'eus droit, il y a peu, à celle du mariage...
- Ah ! Voilà Hannah qui nous apporte des beignets de morue.
Vous adorerez la cuisine de ma tendre épouse. Ne confondez
pas avec les acras, je vous en prie!
Sa femme me présenta une assiette sur laquelle elle avait
disposé cinq beignets, un peu de 'houmous et des olives
noires. Elle m'offrit un sourire affectueux, comme en ont
souvent les grands-mères, accompagné d'un "Bonjour
Monsieur Barouche".
Élie Mendes Pinto prit trois beignets qu'il mangea en un rien
de temps en les trempant allègrement dans le ravier de
'houmous. Sa femme s'assit près de nous et ne prit qu'un seul
beignet qu'elle croqua doucement.
- Je suis contente, Monsieur Barouche, que vous ayez
accepté de tenir compagnie à deux vieilles personnes.
Son mari eut un rire spontané, communicatif.
- Etes-vous déjà allé au Portugal, Monsieur Barouche?
-Non, jamais monsieur. Je connais les Açores, du moins l'île
de San Miguel. J'ai juste fait escale à Lisbonne.
- Je m'appelle Élie. Donc, vous ne connaissez pas la
synagogue de Lisbonne? Savez-vous qu'à San Miguel,
justement, il y a encore une bâtisse qui était autrefois une
synagogue. Elle est entretenue par la communauté de
Lisbonne je crois? Il y a longtemps qu'il n'y a plus un Juif
dans ces îles. Des anciens Juifs, il en reste. Mais ils furent
tous convertis au catholicisme. Ils savent bien qu'ils étaient
Juifs avant ce malheur. Ils pourraient revenir, mais ils sont
perdus parce que personne ne leur tend la main. Sij'ai bonne
18mémoire, à San Miguel, il y a une famille très riche qui
s'appelle Bemsaùde. Traduit, cela signifie bonne santé, mais
à l'origine ce devait être du genre Ben quelque chose. Des
anciens Juifs perdus pour le judaïsme portugais!
L'Inquisition est passée par-là...
- Allons Élie, tu ne vas pas ennuyer Monsieur Barouche avec
tes histoires? Ne l'écoutez pas. Il est vieux, alors il est triste.
Il enseigne encore à son âge...
- Je n'enseigne pas! Je communique ce que j'aimerais
toujours garder en mémoire. Ne jamais oublier.
- L'espagnol, le portugais et l'Histoire médiévale à
l'université.
- Et l'hébreu aux membres de la communauté, corrigea-t-il.
- C'est lui qui a été le co-organisateur il y a trois ans d'une
grande conférence à Bayonne sur les Conversos portugais et
espagnols. Il a fait venir des savants d'Israël, des historiens
juifs du Portugal et un fameux rabbin du Maroc qui vit au
Canada.
Et pour confirmer ce que disait sa femme, il me mit entre les
mains un dépliant bleu sur lequel on pouvait voir l'intérieur
de la synagogue de Bayonne. Il pointa son doigt sur le titre
de son exposé "La communauté Juive de Saint-Esprit au
xvIlme et XVIIlme siècle".
- Saint-Esprit, c'est le quartier où nous sommes.
- Je suis professeur, à la retraite bien sûr... intervint sa
femme. Je suis née en Pologne, comme mes parents... Et
c'est là qu'ils sont certainement morts, dans un camp
polonais. Vous savez si mes parents n'avaient pas eu l'idée
curieuse, à cause d'une bourse, de m'envoyer en 1937 au
Portugal étudier l'architecture, je ne serais pas là ce soir.
Mais au moins, aurais-je vécu mes derniers jours avec mes
parents et mon petit frère. Vous savez, je ne sais même pas
où ils sont morts. Mon petit frère! Il avait l'âge de Monsieur
Rouppa quand ces nazis l'ont emmené. Enfin, dans cette
horreur j'ai gagné un époux!
- Vous vous êtes connus au Portugal?
Elle ne répondit pas, mais je vis à son regard qu'elle ne
m'entendait pas. Elle cligna des paupières et renversa la tête
en arrière. Son mari claqua une fois des mains, s'offrit un
19beignet copieusement trempé dans le 'houmous et sourit à sa
femme qui s'essuya d'un doigt les yeux.
- Vous voyez Monsieur Barouche, nous sommes des
personnes très attachantes.
- Oui très, insista Hannah.
- Nous sommes les héros de belles histoires tristes. Tellement
tristes que tout le monde croit que ce sont des contes, pour
adultes bien sûr. Qui peut encore croire aux horreurs de la
Guerre de 14-18 ? Personne. Pourquoi? Parce qu'il n'y a
plus de survivants. Pour nous c'est encore plus simple. Les
survivants? Pratiquement tous morts juste après leur
libération. Quant à ceux qui survécurent à tous ces
assassinats, ils se sont dispersés dans le monde. Certains sont
partis en Argentine, retrouvant et cohabitant avec leurs
anciens tortionnaires. D'autres ont crû trouver enfin la paix
en Israël. Les plus fous sont retournés en Russie. Et tous les
autres vivent éparpillées sur la terre en silence et des
murmures dans leur tête nuit et jour.
- Tout recommencera Monsieur Barouche. Le démon ne dort
jamais. La bête est immortelle...
- Monsieur Rouppa était dans un camp?
- Bientôt il n'y aura plus personne pour parler, écrire,
pleurer. La mémoire cela ne s'entretient pas avec de
l'information, Monsieur Barouche, mais grâce à la
connaissance... En Europe au nom de la Grande Europe, de
la Grande Réconciliation, il ne subsistera plus aucune preuve
de la Shoa. Les historiens iront s'informer sur ce qu'étaient
ces peuples dangereux en allant déambuler dans la vallée des
communautés détruites!
- Nous sommes des Indiens en sursis...
- Ne croyez pas que je radote. McDo s'installera à Dachau!
Bizness! Auschwitz, les gens y pique-niquent et font du
VTT! A Bergen-Belsen des femmes se font bronzer à côté
des fosses où les corps de milliers d'êtres continuent de
hurler et de se tordre! Ravensbrück a son super marché!
- Qui est Joseph Rouppa ?
- Il Y eut Yad Vashem. Je ne suis allé que trois fois dans la
salle du Souvenir, Ohel Yizkor...
20- Nous nous faisons violence pour tous ceux qui nous ont
aimés... mais c'est tellement réel ce que nous savons et
vivons Monsieur Barouche, que maintenant... nous restons à
distance, dit sa femme en baissant la voix sur les derniers
mots.
- Croyez-vous vraiment à ce qui a été écrit sur les camps? Et
pourquoi Berlin n'a-t-il pas son Ohel Yizkor ? Varsovie,
Cracovie, Berlin, Vienne? Vilna? Amsterdam et Paris?
- Je ne comprends pas votre question Monsieur Mendes
Pinto.
- Dites Élie à mon mari. Il est tellement fier de son prénom.
- Peut-être parce que Élie n'annonce que des bonnes
nouvelles. Monsieur Barouche croyez-vous vraiment que les
Allemands ont exterminé six millions de Juifs en les gazant,
les brûlant et par toutes sortes de méthodes terrifiantes,
barbares? Croyez-vous qu'ils auraient pu faire ça sans que
les autres Nations n'interviennent? Dites-moi, Monsieur
Barouche, cela s'est-il passé comme on le raconte?
- Bien sûr, que tout cela est vrai! Vous ne le pensez pas,
vous un Juif?
- Dites-moi Monsieur Barouche, allons dites-moi!
Élie me questionnait en baissant la tête. Il serrait ses mains à
en devenir blanches. Ce n'était plus le vieillard costaud, sûr
de lui, mais un homme effondré qui s'adressait à moi.
- Mons...
- Élie, dites Élie. Dans des manifestations, on voit des jeunes
arborer une étoile jaune en signe de contestation. C'est de
l'inculture, du blasphème. On banalise tout monsieur. Et ce
chef de parti! Les chambres à gaz ont existé? Il spécifie que
lui, personnellement n'en a pas vues. CQFD! C'est plus
tordu que d'affirmer, elles n'ont jamais existé! Vous
comprenez Monsieur Barouche!
Plus il parlait, plus sa voix tremblait, plus il serrait les mains.
- Attendez... Élie..
- Il ne les a pas vues! Donc elles ne furent pas, la belle
affaire! Comme les publicités, Vu à la télévision. Si ce n'est
pas vu à la télé ça n'existe pas! En se promenant dans les
manifestations, entre République et Bastille, avec une étoile
jaune sur son loden, on donne des arguments aux salauds. Le
21bon peuple abruti de feuilletons, les jeunes méconnaissant
l'Histoire peuvent croire que les Juifs se promenaient avec
une étoile jaune, un point c'est tout. On en arrivera vite à
penser que les chambres à gaz n'étaient que des crématoires
pour ceux qui mouraient de mort naturelle.
- Allons, Elie, les révisionnistes ont été démasqués et
condamnés, répliquai-je.
- Après tout, de nos jours, on se fait incinérer, Juif ou pas
Juif! Peut-être avez-vous une idée sur tout ce que je raconte,
Monsieur Barouche?
- Si vous vous rendez à Dachau, vous lirez sur le guide que
les chambres à gaz ne furent pas utilisées dans ce camp...
- Vous me faite un procès d'intention! Je me trompe?
Je me levai sans savoir quoi faire. J'étais surtout mal à l'aise.
J'eus une douleur vive au creux du ventre, et tout d'un coup
une envie de pleurer comme un gamin. Mes chaussettes
encore humides, mon pantalon raide et sans pli, plus cet
interrogatoire en forme de réquisitoire, tout cela ajoutait à
l'état de déprime qui commençait de me gagner. Je pensai à
des tas de choses, sans aucun rapport avec cette situation.
J'avais cessé de fumer depuis dix ans, mais je crois, qu'à cet
instant, j'aurais allumé une cigarette de n'importe quelle
marque.
- A qui croyez-vous avoir affaire, dis-je bêtement?
- A un homme droit Monsieur Barouche. Enfin, vous en avez
l'apparence.
Bien que je sentisse cette réaction ridicule, je sortis mes
papiers d'identité, ma carte d'électeur, une carte
professionnelle sur laquelle était écrit que j'étais Conseiller
auprès du Ministre.
- Je ne suis pas marié, disons plus. Divorcé depuis sept ans.
Elle est partie avec un attaché culturel. C'est plus élevé et ça
gagne mieux. Bon sang, pourquoi je vous dis tout ça ? Je ne
suis accusé de rien, je n'ai tué personne, je n'écris pas des
articles à scandale! Je cherche seulement des histoires vraies
et originales à raconter. C'est pour ça que j'ai passé une
annonce dans le journal. J'ai un contrat avec un éditeur, vous
voulez le voir?
22Je me laissai tomber dans un fauteuil. Durant tout le temps
de ce bombardement de questions mon regard n'avait pas
quitté la menora. C'est vrai qu'elle était belle. Sa présence
permet aux choses de coexister avec harmonie pensai-je. Ma
colère ne dura pas, elle semblait se canaliser dans ces coupes
en forme de fleur. Je m'en voulus de m'être laissé prendre au
piège de la confidence. Tout d'un coup, je pris conscience
qu'en ayant fait paraître mon annonce dans la presse je
risquais fort d'être contacté par toutes sortes d'individus. Ma
première rencontre n'était pas avec des fous ou des gens
dangereux, mais je crois des personnes qui devaient
surévaluer l'étendue de mes relations. A cet instant, mes
idées devinrent confuses.
- Vous savez, je ne suis pas journaliste et je n'en connais
aucun d'important.
- Avant de vous confier nos cœurs, nous devons être sûrs de
notre jugement. Vous passez bien des annonces dans les
journaux pour des Histoires vraies?
- Je ne cherche pas à faire du fric sur des confessions
sordides. Des aventures humaines hors du commun, celles où
l'homme s'est impliqué totalement m'intéressent plus que les
confidences d'un braqueur de banques ou d'un escroc génial.
- Je n'en doute pas. En 1940, la France comptait plus
d'humanistes que durant le Siècle des Lumières. Toute
l'Europe comptait mille fois plus d'humanistes que durant ce
Siècle des Lumières et pourtant la terre fut témoin de la plus
effroyable défaite de la raison. Tout fut sang et crime. Tout
fut massacre systématique...
- Je sais, mais qu'est-ce que cela a à voir avec ma démarche?
- Le sommet de la science s'est avéré être l'abîme de la
barbarie9, cita sa femme en écho.
- Comprenez-vous cela Monsieur Barouche? Comme chaque
Juif a le devoir d'entretenir la mémoire, chaque non-Juif n'a-
t-il pas la responsabilité de se souvenir?
- Élie, je vous en prie, que voulez-vous que je réponde?
- Nous, les Juifs, suivons bien souvent un principe simple.
Un de nos sageslOdisait qu'il faut se repentir la veille de sa
mort, faire sa téshouva. Comment saurons-nous que c'est la
veille de notre mort, interrogèrent ses compagnons?
23Justement, puisque nous ne le savons pas, repentons-nous
tous les jours, répondit le sage.
Hannah avait raconté son histoire très lentement, doucement,
en articulant chaque mot. Puis, le silence s'installa quelques
instants dans cette pièce qui tout d'un coup me parut plus
petite. Élie se leva et se dirigea vers la menora Il manipula
quelque chose au-dessus de chaque coupe. Il prit la bougie au
pied du chandelier. Délicatement, il l'approcha de chacune
des coupes, alternativement, en terminant par celle du centre.
Sa femme émit un soupir de soulagement ou de tristesse, je
ne sais pas très bien, mais ce soupir n'était pas un signe de
reproche. Élie vint s'asseoir sur une chaise à mes côtés.
- N'imaginez pas que cet allumage corresponde à une fête
juive bien particulière. Quand la joie est dans mon cœur ou
qu'une grande mélancolie me gagne, je fais ce geste
d'allumer mon chandelier. Alors, ma joie se calme, ma
passion s'atténue ou bien ma mélancolie fait place à la
sérénité. Il ne faut jamais être trop heureux pour ne pas
regretter cet instant là. Le silence, le silence d'Élie le
prophète. Celui que nous attendons chaque jour. Élie qui
apporte la bonne nouvelle. Mais aussi Élie, le puni, qui est
présent à chaque circoncision pour avoir douté de l'homme.
Doutez-vous de l'homme? C'est mal de douter de l'autre.
Ils n'attendaient pas de réponse de ma part, ils dialoguaient
par-dessus moi. Seul dans cette pièce avec un homme qui
soliloquait, et une femme qui se lançait dans une réflexion à
voix haute sur l'existence de Dieu, je me sentis de trop,
inutile. Depuis des années je confrontais rarement mes
opinions ou simplement mes remarques sur les films, les
livres récents ou même les interventions des responsables
politiques. J'étais devenu un chercheur pour les autres, en
retrait jusqu'à ce que personne ne se doute de mon existence.
A cet instant, je craignis de parler en mon nom, j'étais
habitué à le faire au nom des autres.
Le salon ne recevait que la luminosité des coupes où dans
chacune d'elle une flamme montait d'au moins trois
centimètres. L'image des flammes se trouvait démultipliée
grâce aux glaces accrochées derrière la menora et sur le mur
en face d'elle. Par ce jeu subtil des miroirs, les flammes
24semblaient monter et descendre, se lover invariablement
autour des branches de la menora.
Sa femme nous invita à passer dans la pièce d'à côté. Cette
pièce plus petite communiquait avec le salon grâce à deux
portes vitrées. Elle semblait être réservée à la prise des repas.
Au mur un grand tableau dans un cadre de bois peint, d'au
moins un mètre de haut sur un mètre cinquante de large,
représentait une scène énigmatique. Un Juif portait sur ses
épaules un homme habillé tout de blanc qui levait au-dessus
de sa tête les rouleaux de la Torah. Au fond, trois Juifs
habillés comme il y a des siècles paraissaient danser. Le
peintre avait écrit en bas du tableau, à gauche, SIM'HAT
TORAH en caractères stylisés. Cette scène devait se dérouler
dans une ville ancienne. Mais qui peut dater une telle scène?
Uniquement en se fiant aux costumes des personnages?
- Encore un tableau de notre fille. Elle dit qu'elle a vu ça à
Méa Shéarim.
Une belle nappe blanche recouvrait la table. La vaisselle
étincelait de richesse. Ici encore, deux élégants chandeliers
en argent à une bougie attendaient l'allumage que la femme
d'Élie fit dès que nous fûmes assis. Elle passa ses mains au-
dessus des flammes. J'eus l'impression qu'elle parlait en
même temps. Il versa à chacun de nous de la vodka dans un
verre, lui aussi d'argent. Il récita une bénédiction en hébreu
et nous bûmes chacun notre tour un peu de cette vodka aux
herbes. Élie plongea les mains dans une petite cuvette à
moitié remplie d'eau et s'essuya les mains avec un linge
blanc. Il retira un des deux pains en forme de tresse de
dessous un linge blanc brodé. Il le saupoudra de sel et le
brisa en plusieurs morceaux qu'il jeta dans nos assiettes. Sa
femme m'invita à me servir. Dans des raviers étaient
disposés des morceaux de harengs préparés de manière
différente et des branches de céleri. Un plat creux décoré de
motifs géométriques aux couleurs vives contenait des
beignets de morue, d'aubergines et d'oignons.
- La vodka, c'est pour honorer la mémoire des parents de
Hannah.
Nous commençâmes à manger en silence. Après avoir goûté
au pain, je m'aventurai à en demander le nom.
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