//img.uscri.be/pth/ec1dbc4151bd8eb87d1d5791895e1e5a8b36a69b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'UTILISATION DE LA GUERRE DANS LA CONSTRUCTION DES SYSTÈMES POLITIQUES EN SERBIE ET EN CROATIE, 1989-1995

De
351 pages
Le présent ouvrage expose et analyse l’utilisation politique de la guerre comme outil de consolidation du pouvoir chez les présidents serbe et croate. Pourtant leur maintien entre 1990 et 1995 n’est pas seulement le fait de l’exploitation de la guerre, il est aussi le résultat des votes successifs des électeurs. De quelle manière les régimes politiques de Serbie et de Croatie peuvent-ils par conséquent être définis ? Loin d’être un phénomène uniquement politique, « l’autoritarisme nationaliste » est distillé par le haut et s’auto-alimente aussi grâce à l’interaction qui se crée entre les masses et leurs élites.
Voir plus Voir moins

Diane MASSON

L'utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie
1989-1995

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller
Dernières parutions

Emmanuel NEGRIER (dir.), Patrimoine culturel et décentralisation: une étude en Languedoc-Roussillon, 2002. Laure DELCOUR, La politique de l'Union européenne en Russie (19902000), 2002. Simon HUG et Pascal SCIARINI (dir.), Changements de valeurs et nouveaux clivages politiques en Suisse, 2002. Laurence EBERHARD HARRIBEY , l'Europe et lajeunesse, 2002. Elise FERON et Michel HASTINGS (dir.), L'imaginaire des conflits communautaires, 2002. Catherine PRUDHOMME-LEBLANC, Un ministère français face à l'Europe, 2002. Hélène REIGNER, Les DDE et le politique. Quelle co-administration des territoires?, 2002. Stéphanie MOREL, Ecole, territoires et identités, 2002. Virginie MARTIN, Toulon sous le Front National: entretiens nondirectifs, 2002. Eric AGRIKOLIANSKY, La Liguefrançaise des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945, 2002. Olivier FAVRY, L'ami public américain: les nouvelles relations industrie-Etat aux Etats-Unis de 1979-1991, 2002. François CONSTANTIN, Les biens publics mondiaux, 2002. Jean-Louis MARIE, Philippe DUJARDIN et Richard BALME (sous la direction de), L'ordinaire, 2002.

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3154-6

«Il m'a regardé avec une émotion extraordinaire, un éclat sombre dans les yeux, et m'a serré le bras avec force. - Je vais vous dire le tragique de l'histoire. Autrefois, j'étais avocat. L'autre jour, le colonel m'a consulté sur un banal point de droit et} 'avais tout oublié. En ce moment, je vous parle de mon parti et je découvre de nouveau que tout cela est vague... nébuleux. Vous avez bien remarqué comme c'était obscur et général, n' est-ce-pas ? Oui: j'ai oublié mes arguments et}' ai perdu mafoi. Cela fait quatre ans maintenant que je me bats dans l'armée serbe. Au début, je ne pouvais pas le supporter, je voulais arrêter, j'étais hanté par ce que tout cela avait d'irrationnel. Aujourd'hui, c'est mon travail, ma vie. Tous les matins, je me réveille en pensant à mes canons; la nuit, je fais des rondes pour inspecter chaque homme de la batterie: veiller à ce qu'Untel accomplisse son tour de garde en prenant toutes les précautions, remplacer aux attelages les chevaux fourbus par des frais, voir ce qu'il faut faire pour corriger le défaut de visée de la pièce numéro trois. Cela et ma nourriture, mon lit, mon soleil: c'est toute ma vie. Lorsque je vais en permission chez moi pour voir ma femme et mes enfants, leur existence me semble si insipide, si loin de la réalité... très vite, je m'ennuie, et j'attends le moment de revenir ici, retrouver mes amis, mon travail, mes canons... C'est horrible. Il s'est tu, et nous avons poursuivi notre marche en silence. Une cigogne est passée en volant bas et s'est abattue sur le toit de la maison où elle avait son nid. Très loin, du côté de la rivière, est monté soudain, sans que l'on sache pourquoi, le bruit d'une rafale de coups de feu qui s'est éteint dans le silence épais».
John Reed, La guerre dans les Balkans (1916).

«Nous allâmes nous recueillir sur sa tombe [Ante Starcevié] qui était recouverte de neige, pendant que Gregorij evié, penché tel un saule pleureur sur les grilles qui la clôturaient, nous raconta comment Starcevié, qui avait fondé le Parti du Droit, qui défait à la fois l'Autriche et la Hongrie et qui tentait de restituer à la Croatie l'indépendance qui avait été la sienne il y a huit siècles. «La devise de Starcevié était « La Croatie n'a besoin que de Dieu et des Croates », dit Gregorijevié. Pendant trente ans, tandis que le charme, la richesse et la cruauté triomphante de la Hongrie du XIXème siècle auraient pu nous inciter, nous autres jeunes Croates, à oublier notre pays, il nous

fit comprendre que si nous oubliions la tradition de notre race, nous perdrions notre âme aussi sûrement que si nous commettions un péché mortel ». (...) Enfant, on m'a emmené voir Starcevié, reprit Gregorijevié, d'une voix tendue comme s'il avait été un prédicateur gallois. A tous il nous communiait sa force ». Constantin jeta d'un air narquois: «Sa mère était serbe». « Mais elle s'est convertie au moment de son mariage à la vraie foi », rectifia Gregorijevié en fronçant les sourcils ». Rebecca West, Agneau noir etfaucon gris (1941).

Prononciation du serbo-croate

e u c

=é =ou = ts = tch = tch =y =ch =J = dj =g =s

ex : Smederevo- Smédérévo
ex : Dubrovnik - Doubrovnik ex : Karlovac - Karlovats

c
é J S

ex : Cacak - -Tchatchak
ex : Peé - Pétch ex : Valjevo - ValJ!.évo ex : Sabac - Chabats ex : Rozaje - Rojayé ex : Dakovica -lliakovica ex : Trogir = Trogyjr ex : Osijek = Ossiyek

z
d g s r

(entre deux consonnes) = eur ex : Drvar = Deurvar

A monpère.

Introduction
Depuis 1990, l'espace yougoslave a fait l'objet d'une multiplication d'ouvrages et d'analyses diverses, toutes disciplines confondues. Pourquoi alors avoir choisi de s'aventurer sur un tel terrain d'étude? En 1993, deux des républiques issues de la nouvelle configuration yougoslave étaient en règle générale présentées de la manière suivante: une Serbie au régimel autoritaire, voire totalitaire ou fasciste2, et une Croatie à la démocratisation rendue problématique par la guerre3. Qui ne se souvient pas de la campagne de Médecins sans frontières associant Slobodan Milosevié à Adolf Hitler, ou encore demandant aux Serbes d'arrêter leurs massacres? Le régime croate bénéficiait pour sa part, d'une sorte de caution internationale. L'agression initiale des troupes de l'Armée populaire yougoslave (JNA) en juin 1991 faisait en effet de lui une victime dont il fallait prendre la défense, et dont on masquait les dérapages autoritaires, en les imputant à l'état de guerre. Par ailleurs, le droit des peuples à l'autodétermination avait triomphé avec la reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie par l'Allemagne en décembre 1991, puis par la CEE en janvier 1992. C'est seulement lorsque les autorités croates, avec le président Franjo Tudman à leur tête, ont commencé à montrer des aspirations territoriales grandissantes sur la Bosnie-Herzégovine que les premières voix se sont élevées pour critiquer le bellicisme du régime de Zagreb. On découvrait alors soudainement les pratiques peu démocratiques en vigueur dans ce pays. Le changement de discours
1 Nous distinguerons dans ce travailla notion de « régime politique» et celle de «système politique », le plus souvent confondues de manière abusive: « La notion de régime politique sert à rendre compte de la manière spécifique dont sont organisés les pouvoirs publics, c'est-à-dire leur mode de désignation, leurs compétences respectives et les règles juridiques et politiques qui gouvernent leurs rapports. Cette notion doit être distinguée du concept, plus large, de système politique qui inclut non seulement l'organisation constitutionnelle des gouvernants mais aussi d'autres acteurs et d'autres processus tels que, par exemple, le régime des partis, les libertés publiques et les médias, les mécanismes de socialisation politique des citoyens ». Guy Hermet, Bertand Badie et al. Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques. Paris: Armand Colin, 2000, 287 p. Sur le concept de système politique, voir: Jean-Louis Vullierme. Le concept de système politique. Paris: Presses Universitaires de France, 1989, 576 p. 2 Notamment Jacques Julliard. Ce fascisme qui vient. Paris: Seuil, 1994, 201 p. 3 Voir Marc Gjidara. «Pour les Croates ». Krisis, avril 1993 (13-14), pp. 131154.

du philosophe Alain Finkielkraut, auteur entre autres de Comment peut-on être croate?, en est un exemple édifiant4. Notre intention n'était pas de mettre ces régimes dos à dos, de mesurer leurs responsabilités respectives ou encore de désigner les « bons» et les «mauvais», mais d'étudier, à partir de la matrice commune qu'était la Yougoslavie, leur évolution intérieure sur fond de guerre. La comparaison s'est imposée alors d'elle-même comme méthode plutôt que comme objet, «peu importe alors que les objets comparés appartiennent ou non à des pays différents, soient proches ou éloignés, pourvu qu'on puisse postuler qu'ils sont comparables, c'est-à-dire partagent suffisamment de points communs pour relever d'une même catégorie et rendre ainsi la comparaison valide, tout en étant marqués par des différences assez perceptibles pour rendre la comparaison utile »5. Certes, ce sont plus les différences de ces deux républiques qui semblent à première vue prépondérantes: alors que la Serbie prône le maintien de la Yougoslavie sous l'égide de son président S. Milosevié, la Croatie affirme sa volonté de souveraineté et d'autonomie; la Serbie forme une fédération avec le Monténégro à partir d'avril 1992, alors que Croatie s'est constitué en un Etat indépendant en juin 1991 ; le parti communiste réformé serbe sort vainqueur des premières élections libres, contrairement à la Croatie qui connaît l'alternance politique; les Serbes mènent une guerre en dehors de leur république face aux Croates qui, la subissent sur leur propre territoire. Cependant, un plus grand nombre de similitudes, tant sur le plan politique que sur le plan économique ou social, caractérisent, à notre avis, les deux anciennes républiques yougoslaves. Ces similitudes sont notamment perceptibles dans l'autoritarisme de leurs systèmes politiques et dans l'utilisation commune du sentiment national énoncé en nationalisme à des fins politiques, et qui constituent autant de raisons pour justifier le choix d'une étude comparative entre la Serbie et la Croatie dans les années 1989-1995. Outre des comparaisons possibles concernant les choix institutionnels antérieurs à l'éclatement du conflit (régime de type présidentiel avec une forte personnalisation du pouvoir par exemple), le fait est que l'on dénombre, malgré des positions initialement différentes face à la question de la démocratisation, des
4 Alain Finkielkraut. Comment peut-on être croate? Paris: Gallimard, 1992, 151 p. L'auteur y dresse un plaidoyer en faveur de la nation croate, de sa volonté d'indépendance, et prend la défense de Franjo Tudman, accusé selon lui, à tort, d'antisémitisme (voir pages 47-48 de l'ouvrage cité plus haut). 5 Bertrand Badie, Guy Hermet. Politique comparée. Paris: Presses Universitaires de France, 1990, p. 18. 14

comportements politiques semblables. Il s'agit avant tout d'une « ethnifica~ion» de l'espace politique, pour reprendre le terme du politiste Claus Offe, dont les caractéristiques principales sont les suivantes: les questions territoriales sont élaborées en fonction de la plus grande homogénéité ethnique; les droits et privilèges des citoyens dépendent de leur affiliation ethnique; partis politiques et associations sont formés au nom du bien-être d'une communauté ethnique aux dépens des autres; les questions ethniques prennent le dessus sur les problèmes politiques de classe6. On observe aussi d'autres caractéristiques communes telles que les même présidents et les mêmes partis au pouvoir depuis 1990, la faiblesse des oppositions, le rejet de toute forme de régionalisme ou d'autonomie, le contrôle des principaux médias, ou encore l'oppression des sociétés civiles émergeantes. Dans la multitude des travaux concernant la crise yougoslave, les problématiques abordées portent généralement sur l'ex-Yougoslavie dans son ensemble, ou bien sur l'étude d'une république particulière. Aucun auteur ne s'est intéressé plus spécifiquement à une comparaison entre les systèmes politiques serbe et croate. Les ouvrages et articles existant ont de surcroît toujours traité du conflit, de ses origines et de ses manifestations, ou encore de la démocratisation problématique en Serbie et en Croatie, mais jamais du lien de causalité entre les deux phénomènes, à savoir les conséquences des guerres yougoslaves sur les politiques (au sens anglais de politics) et les sociétés elles-mêmes. Par le terme « conséquences », nous n'entendons pas seulement les conséquences directes les plus visibles (pertes humaines, destructions) mais les conséquences plus insidieuses, sur le discours politique, le rapport au sentiment national, les comportements électoraux ou religieux, créant les conditions de leur exploitation politique par les partis au pouvoir.
Par conséquent, avec le choix d'une telle étude - dans laquelle un intérêt particulier sera consacré aux partis politiques 7 - c'est aussi ce

vide que nous avons cherché à combler. A plus grande échelle, il nous paraissait également important d'entreprendre une recherche sur les
6 Claus Offe. Varieties of transition. The East European and East German Experience. Cambridge: The MIT press, 1997, p. 51. 7 Nous n'avons pas eu l'intention dans ce travail de fournir une étude exhaustive sur les partis politiques serbes et croates, sur leur fonctionnement interne, la sociologie de leurs sympathisants ou leurs assises sociales, mais plutôt de dresser un tableau des principales formations politiques dans les deux républiques, de leurs programmes et de leur évolution sur les scènes partisanes dans la période 1989-1995. 15

systèmes politiques de ces deux pays, dont dépend largement l'avenir de la Bos!,\ie-Herzégovine, et, dans une certaine mesure, la stabilité dans les Balkans (à cause du Kosovo notamment). Si nous avons choisi la république de Serbie et non la république fédérale de Yougoslavie (RFY), c'est parce que les institutions yougoslaves - tout du moins durant la période étudiée font office d'institutions de façade, le pouvoir réel étant concentré dans les républiques. En ce qui concerne le cadre chronologique du sujet, l'année 1989 a été déterminée comme point de départ, puisqu'elle marque à la fois la chute du communisme en Europe centrale et orientale, et une césure en Yougoslavie, avec le déclin des institutions fédérales, la création des premiers partis politiques et les manifestations au Kosovo. Il nous a semblé opportun de clore ce travail à la fin de l'année 1995, fermeture d'un cycle où les accords de paix de Dayton concluent la cessation des hostilités entre les belligérants des conflits en Bosnie. Dans l'introduction à l'ouvrage Approches polémologiques. Conflits et violence politique dans le monde au tournant des années quatre-vingt-dix, qu'il publie en collaboration avec Daniel Hermant en 19918, Didier Bigo met clairement en évidence le débat qui s'instaure sur le nouvel ordre international et la fin de la rivalité Est/Ouest régulant le système international depuis 1945. Aux interprétations optimistes du binôme idéologie de la paix/idéologie démocratique, s'oppose le spectre d'une désintégration à l'Est et d'une idéologie de la menace au Sud9. Ecartant rapidement la thèse d'un monde pacifique dont l'aspiration globale serait la démocratie, l'auteur conclut: « Coexisterons alors, d'un côté, des zones limitées, contrôlées par les Etats et intégrées officiellement à l' économiemonde et, de l'autre, des zones marginalisées, délaissées ou à l'économie délinquante, désétatisées et laissées à des seigneurs de guerre en lutte entre eux. Bref, il faut envisager un monde chaotique, transnational dans toutes ses dimensions, non enserré par le réseau des frontières étatiques, où l'autonomie des acteurs infra-étatiques sera plus grande quand bien même il n'existera plus qu'une norme de référence »10.Deux ans plus tard, D. Bigo, s'interrogeant toujours sur l'après guerre froide, cherche à déterminer les dynamiques et les caractéristiques principales des conflits post-bipolaires. D'après lui,
8 Didier Bigo, Daniel Hermant (éd.). Approches polémologiques. Conflits et violence politique dans le monde au tournant des années quatre-vingt-dix. Paris: Fondation pour les études de défense nationale, 1991, 557 p.
9 Ibid. , pp. 30-44. 10 Ibid. , pp. 48-49.

16

ces conflits peuvent seulement être compris comme le produit de I'entrecrois~ment de trois dynamiques: la centralisation, la décentralisation et la transnationalisation Il. De cette réflexion, il convient de retenir plusieurs conclusions: elles nous paraissent d'autant plus fondamentales qu'elles réfutent un certain nombre d'idées reçues concernant les conflits post-bipolaires. Ils ne sont pas plus complexes que ceux datant de la Guerre froide et ne sont pas forcément plus nombreux ou plus intenses: «Les conflits seraient donc plus nombreux, plus meurtriers, nécessitant plus d'interventions armées pour les calmer... et ils tiendraient en dernière analyse au déchaînement des passions guerrières maintenant que la raison stratégique n'est plus là pour les tempérer. Les peuples du Tiers Monde et pire les peuples d'Europe centrale et orientale se laisseraient aller à leurs « haines »... Outre le mépris implicite qu'ils entretiennent à l'égard des autres populations du monde via leur distinction entre les vrais conflits (raison stratégique) et les carnages guerriers (les passions), n'est-il pas nécessaire de rappeler que la bipolarité a aussi souvent attisé des conflits et n'a pas servi de frein aux conflits comme les transferts d'armements le prouvent abondamment» 12. Comment la Yougoslavie, qui tirait des avantages incontestables de la bipolarité Est/Ouest et de son statut spécifique, notamment grâce à l'habile jeu du maréchal Tito avec les Grandes Puissances et la création du mouvement des non-alignés en 1955, réagit-elle à la transformation du système international? A la suite de la désintégration de la Fédération soviétique, quelle peut être sa nouvelle place au sein d'un monde multipolaire? Comment définir les conflits qui éclatent par la suite en son sein? « Guerres primitives », à l'instar de John Keegan qui les compare aux comportements des peuples précivilisationnelsI3? « Vrais conflits» aux raisons stratégiques tels que les définit D. Bigo ? Guerres «post-modernes », expression employée par certains auteurs pour qualifier les conflits de la fin du XXème siècleI4? Entre juin 1991 (guerre éclair en Slovénie) et novembre 1995 (signature des accords de Dayton), de nombreux acteurs internationaux interviendront pour tenter d'offrir une solution aux
Bigo. « Les conflits post-bipoIaires : dynamiques caractéristiques ». Cultures et conflits, nOS,hiver 1992-1993, p. Il.
12 Ibid. , pp. 12-13.

Il Didier

et

13John Keegan. Histoire de la guerre. Du néolithique à la guerre du Golfe. Paris: Dagomo, 1996, p. 10. 14Notamment Chris RabIes Gray. Postmodern war. The new politics of conflict. Londres: Routledge, 1997, 305 p. 17

conflits yougoslaves. Les actions entreprises par la CEE, l'Union européenne, le Groupe de contact, ou encore l'OTAN, signifient autant de tentatives avortées et de plans de paix qui échoueront les uns après les autres. Le dénouement pacifique, caractérisé par les accords de Dayton sera finalement importé des Etats-Unis. Toutefois, les interventions successives des divers représentants de la communauté internationale antérieures à Dayton ne resteront pas sans conséquences sur les décisions politiques prises par les autorités de Belgrade et de Zagreb. Mis à part les pourparlers et les accords de paix de Dayton, nous ne consacrerons pas de parties spécifiques aux multiples interventions internationales, mais prendrons néanmoins en compte ces dernières lorsqu'elles auront des incidences notoires sur les agendas politiques en Serbie et en Croatie. La Yougoslavie bénéficiait depuis 1948 d'une position différente de celle des pays satellites de l'URSS, tant sur le plan international avec sa position d'Etat-tampon, que sur le plan idéologique au niveau est-européen, renvoyant l'image d'un pays plus dynamique économiquement (notamment grâce à l'autogestion), et dont la politique était plus nuancée que celle de ses voisins du giron soviétique. Pourtant, si la Fédération yougoslave n'appartenait pas stricto sensu aux démocraties populaires du « socialisme réel », elle partageait néanmoins un certain nombre de caractéristiques avec celles-ci, comme par exemple le monopole de l'Etat-parti, une économie planifiée, ou encore, dans une moindre mesure certes, la répression politique15. Selon le sociologue Vladimir Goati, les différences qui existaient entre la Yougoslavie et les autres pays
communistes d'Europe centrale et orientale

- la

position indépendante

de la Yougoslavie dans les rapports internationaux, l'autogestion, la décentralisation du système politique, l'ouverture des frontières et ses
relations économiques avec le reste du monde16

- ne

remettaient

pas

en cause leur principale analogie « génétique ». A cette liste s'ajoute toutefois une différence spécifique qui prend toute son importance au moment de la chute du communisme: le régime yougoslave bénéficiait d'un soutien beaucoup plus grand dans la société que les régimes des autres pays du « socialisme réel» 17.Rappelons en outre

15Vladimir Goati. Jugoslavija na prekretnici, od monizma do gradanskog rata (La Yougoslavie au tournant: du monisme à la guerre civile). Belgrade: Jugoslovenski Institut za novinarstvo, 1991, p. 9. 16 Ibid. 17Ibid. 18

que le totalitarisme « bienveillant »18yougoslave n'a jamais engendré une dissidence atteignant l'envergure de celle de la Pologne, de la Hongrie ou de la Tchécoslovaquie, résultat de ce même système, ni libéral, ni véritablement totalitaire. Une dernière remarque nous semble importante ici, et concerne plus spécifiquement les partis communistes serbe et croate. Tous deux ont subi d'importantes purges: en 1971 pour la Croatie en signe de répression contre le « Printemps croate », et en 1972-1973 pour la Serbie contre la fraction dite des « libéraux» du parti, qui ne seront pas sans conséquences lors des transformations politiques de 1989-1990. Si la Yougoslavie (prise dans son ensemble) réagit avec un certain retard aux événements de 1989 par rapport à son statut « avant-gardiste» de la période 1948-1988, une série de changements s'opère toutefois en son sein. De nombreux mouvements, associations et partis politiques se forment au cours de l'année 1989. En janvier 1990, le XIVème congrès exceptionnel de la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY) met fin au rôle dirigeant du parti. Nonobstant, une fois ce pilier central disparu, les républiques ne parviennent pas à s'accorder sur la nouvelle configuration de la Fédération. Les projets de restructuration de l'Etat se succèdent et s'opposent, révélant d'importantes différences entre les aspirations politiques de chacune des composantes. Parallèlement aux pourparlers fédéraux et à l'érosion progressive des institutions, les républiques connaissent leurs premières élections libres depuis l'après-guerre et l'émergence d'élites aux aspirations bien définies. Dès lors, l'évolution politique des républiques prend un tournant correspondant aux objectifs de ces mêmes élites. Une autre des spécificités yougoslaves par rapport aux pays communistes est-européens est la simultanéité de la désintégration de la Fédération et des transformations politiques (Tchécoslovaquie et URSS mises à part). Cette particularité sera d'autant plus forte à partir de l'été 1991, où la proclamation d'indépendance de la Slovénie et de la Croatie provoque l'intervention de la JNA et marque le début d'une série de guerres sanglantes dans l'espace yougoslave. Malgré toutes les spécificités du cas yougoslave, antérieures et contemporaines aux conflits, l'étude de l'évolution des systèmes politiques serbe et croate s'inscrit dans la problématique plus large de la «transition démocratique» et des questions principales qui en découlent. Peut-on réellement parler de transformations
18Tenne employé par la sociologue Vesna Pusié dans son article «La dictature à légitimité démocratique: démocratie ou nation?». Cahiers internationaux de sociologie, volume XCV, 1993, p. 371. 19

démocratiques en Serbie et en Croatie? Quel est le degré de prégnance ,du système communiste en leur sein? Comment mesurer l'influence des guerres yougoslaves sur la formation et la consolidation de leurs systèmes politiques, en se demandant préalablement si leur nature spécifique trouve uniquement ses sources dans les conflits qui sévissent dans l'espace yougoslave? Bien qu'ayant donné la priorité aux conséquences des conflits sur la construction des systèmes politiques et non à leur déroulement détaillé, nous réfléchirons sur leurs origines et leur évolution en les replaçant dans le contexte plus global de la fin de la bipolarité Est/Ouest et de la recomposition du système international. Dans le processus de désintégration de la Yougoslavie, nous nous intéresserons en premier lieu aux prémices de la démocratisation, à la naissance des nouveaux Etats et à la montée des tensions ethniques qui conduiront à l'éclatement de la Yougoslavie, en distinguant bien désintégration et conflits. La fin des années 1980 marque l'ouverture de la question serbe avec la victoire de la fraction de S. Milosevié au sein de la Ligue des communistes de Serbie et le lancement de sa révolution anti-bureaucratique, qui ont pour aboutissement un contrôle politique de la Serbie sur le Monténégro et sur les provinces de Voïvodine et du Kosovo. Parallèlement, la Slovénie se démarque clairement des autres républiques par sa volonté de réformer le système. Elle est également la première à critiquer ouvertement la politique du nouveau président serbe. La détérioration croissante des relations serbo-slovènes qui domine cette période est caractérisée par un « silence croate », les dirigeants de Croatie ayant décidé, dans un premier temps, de rester en dehors de la querelle (1 er chapitre). L'action politique de la période 1989-1990 se situe à deux niveaux: le niveau fédéral et le niveau républicain. D'un côté, deux institutions, l'Armée populaire yougoslave et le Conseil exécutif fédéral, quoique mues par des motivations différentes, oeuvrent au maintien de la Yougoslavie; de l'autre, les premiers mouvements et partis autonomes s'organisent, et les stratégies des élites sont exclusivement concentrées sur les prérogatives de leurs républiques. Le courant réformateur est victorieux en Croatie: les nouveaux partis sont légalisés et des élections libres s'organisent. En revanche, le Parti socialiste de Serbie repousse la tenue d'élections et réussit, par le biais d'un référendum, à promulguer une nouvelle Constitution édictée à sa convenance. Tous ces événements se déroulent dans un contexte plus large de transformation du monde international (2ème chapitre). En Serbie comme en Croatie, à l'aune des principaux partis en présence, des campagnes électorales ainsi que des nouveaux échiquiers 20

politiques, on peut parler d'ethnification de l'espace politique. En effet, le pr<;>blème de la configuration de l'Etat n'étant pas résolu, clé le national l'emporte sur le politique. La différenciation issue de l'appartenance ethnique occupe dès lors une place prépondérante et devient le guide principal pour tout ce qui est synonyme de changements, plus que la démocratie ou l'instauration d'une économie de marché. Les premiers incidents ethniques se déroulent simultanément, et l'affirmation d'aspirations nationales divergentes donne finalement lieu à la guerre et à un éclatement de la Yougoslavie chapitre). en plusieurs Etats (3ème En second lieu, nous nous intéresserons à la nature des systèmes politiques serbe et croate issus de cette «transition éclatée »19, ou « transition guerrière »20,et à l'utilisation de la guerre qui est faite dans leur construction. Il s'agit tout d'abord de déterminer s'il existe une réelle consolidation d'un éventuel processus de démocratisation, ou bien si seuls les pouvoirs des partis vainqueurs aux élections de 1990 se voient renforcés. Chacun des dirigeants choisit en effet une stratégie de présentation de la guerre particulière. En Serbie, le président Milosevié adopte ce que nous avons défini comme une « rhétorique de la dissimulation », visant à nier le fait que la Serbie est impliquée dans la guerre et à reporter la culpabilité sur les ennemis intérieurs (l'opposition) et extérieurs (complot anti-serbe représenté par la communauté internationale). En Croatie, en revanche, la guerre, présente dans le pays et donc bien réelle, est utilisée par le président Tudman pour consolider son pouvoir au moyen de mesures qui relèvent plus de l'autocratie que de la chapitre). Toutefois, les stratégies des deux démocratie (4ème présidents vont connaître des changements importants au cours de l'année 1993. Soumise à un sévère embargo, la Serbie doit, pour obtenir une levée des sanctions, répondre aux exigences de la communauté internationale. La rhétorique de la dissimulation est alors complètement abandonnée par les dirigeants, et on lui substitue un discours de paix, appuyé par une rupture entre Belgrade et les Serbes de Bosnie. En Croatie, parallèlement à une affirmation autoritaire à l'intérieur du pays, on constate une nette dégradation des relations

19Terme employé par Jacques Rupnik dans l'article «L'invention démocratique en Europe du Centre-Est ». ln: Georges Mink, Jean-Louis Szurek. Cet étrange post-communisme. Paris: CNRS/La Découverte, 1992, p. 56. 20Terme employé par Marina Glamocak. La transition guerrière yougoslave. Paris: L'Harmattan, 2002, 287 p. 21

entre les forces croates et bosniaques21 en Bosnie-Herzégovine, avec une série d'offensives militaires orchestrées de Zagreb. Ces nouvelles politiques des deux partis au pouvoir ont des conséquences notables chapitre). En outre, sur les échiquiers politiques des républiques (Sème afin de réaliser leurs objectifs respectifs, à savoir la levée de l'embargo pour S. Milosevié et la libération des territoires occupés par les Serbes en Croatie pour F. Tudman, les deux présidents n'hésitent pas à utiliser le facteur international à des fins de politique interne: le président croate avec le lancement d'opérations militaires soutenues par les Etats-Unis, le président serbe en se transformant en négociateur de paix indispensable lors des négociations de Dayton (6ème chapitre). Enfin, nous nous intéresserons aux sociétés serbe et croate, sans lesquelles le maintien des deux dirigeants n'aurait pas été possible, en partant du postulat qu'une analyse «par le haut» des partis politiques et des stratégies de leurs chefs n'est pas suffisante pour comprendre l'évolution des systèmes politiques. L'existence d'une société civile apparaît comme un facteur indispensable à la construction de tout ordre démocratique. Cependant, ce concept qui a été tant réifié au moment de la chute du communisme n'est pas toujours défini de manière satisfaisante et nécessite une explication à travers le prisme de son mouvement historique. L'interrogation sur l'existence d'une société civile en Serbie et en Croatie constitue l'étape suivante: une société civile peut-elle se développer en temps de guerre, et si c'est le cas, sous quelle forme? (7ème chapitre). Dans le processus de réajustement des valeurs qui accompagne la chute du communisme et le déficit du politique, les Eglises apparaissent comme un acteur important de la période post-communiste. Dans les exemples serbe et croate, ce n'est pas tant le renouveau religieux, thème récurrent de toutes les études sur la «transition », qui nous intéresse, mais surtout les rapports qu'entretiennent Eglises et pouvoirs, ainsi que la volonté de manipulation des masses qui en découle (8èmechapitre). La volonté de manipulation des masses la plus forte réside néanmoins dans le monopole des médias par les régimes, qui utilisent l'appareil juridique de l'Etat pour étouffer l'indépendance des moyens d'information alternatifs. Les médias indépendants, s'ils existent bel et bien, ont un rôle très limité dans ces sociétés, à la fois victimes de la politique répressive des partis au pouvoir en matière
21Ce terme (Bosnjaci en serbo-croate) désigne officiellement depuis 1993 un des «peuples constitutifs» de la Bosnie- Herzégovine, celui qui est de tradition musulmane. 22

d'information, et du potentiel de manipulation qui existe au sein des masses (9èmechapitre). Nous tenons enfin à adresser nos remerciements à l'ensemble de ceux qui nous ont aidé au cours de ces années, même si une liste exhaustive est impossible à établir. En France, à Jacques Rupnik, Dominique Colas, François Roman, Yves Tomic, Marina Glamocak, Laure Delcour, la Famille Le Goff, Emilia Masson, Patrick Michels, Joëlle Moras. En Yougoslavie, à Daniela éeranié, Ljubomir Dimié, Ljubomir Draskié, Mladen Draskié, Vojkan Jovanovié, Sandra Kordié, Olga Manojlovié, Predrag Markovié, Andrej Mitrovié, Latinka Perovié, Srdan Pirivatrié, Mladena Prelié, Velibor Prelié, Mileta et Danica Prodanovié, Radmila Radié, Jelena et Cedomir Radojkovié, la famille Savié, Dubravka Stojanovié, Ljubinka Trgovcevié, et surtout à ma grand-mère, Ljubinka JovanoviéSlavinski. En Croatie, à Katica Krizié, Sasa Pintar, Ana Todorcevska, mais aussi à Zorana Bajt, Goran Cular, Ivica Dinkié, Danijel Ivin, Sasa Paparella, Snjezana Pavié, Boris Raseta, Stipe Suvar, Nenad Zakosek. De Hongrie en France, à Benoît de Tréglodé. Merci également aux institutions qui m'ont soutenue financièrement pendant la durée de mes travaux, le Ministère de l'Enseignement et de la recherche (Bourse Europe de la Maison des Sciences de l'Homme), le Collegium Budapest, et à celles pour qui j'ai travaillé par la suite, l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, et le Civic Education Project Bulgarie. Enfin, un grand merci à Gilles Guidieri.

23

Chapitre l

Le contrat titiste à l'épreuve
« Après Tito, ce sera toujours Tito ». « Camarade Tito, nous jurons de ne pas nous écarter de ton 1 chemin» .

Dans la Yougoslavie de la fin des années 1980, où la contestation est plus ou moins latente selon les républiques, voire parfois doublée de mesures politiques concrètes comme en Serbie ou en Slovénie, le contrat titiste, tacite depuis la mort du dirigeant, est rompu par la Serbie. Cet argument pourrait être réfuté par l'émergence du nationalisme albanais dès 1981, et il en constitue effectivement la première crise grave, nous y reviendrons. Cependant, l'énonciation de la nation sous une forme articulée et développée n'est pas caractéristique des événements du Kosovo de 1981 ; en revanche, l'élaboration d'un Mémorandum sur la crise yougoslave par une quinzaine d'académiciens serbes en 1986 en incarne une manifestation certaine. Ce document, perçu comme une remise à l'ordre du jour de la « question serbe »2, représente la première césure importante de cette période. L'approche comparatiste de la Serbie et de la Croatie nécessite aussi des références constantes au comportement politique de la Slovénie jusqu'en 1991, les relations entre ces trois pôles étant déterminantes.

1 Slogans datant de 1980, indiquant le sentiment d'incertitude qu'engendrait la période post-titiste. Cités in : Joseph Krulic. Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours. Bruxelles: Complexe, 1993, p. 128. 2 Nebojsa Popov. «Le populisme serbe ». Les Temps Modernes, avril 1994, n0573, p. 27.

LA RÉVOLUTION Le Mémorandum

« ANTI-BUREAUCRATIQUE

»

de l'Académie serbe des sciences et des arts3

En septembre 1986, l'Académie serbe des sciences et des arts (SAND) émet un Mémorandum rédigé par une dizaine d'intellectuels serbes4, comprenant notamment le philosophe Mihailo Markovié, ancien membre de la revue dissidente d'orientation marxiste Praxis5. Lors de la publication du Mémorandum de la SAND, la république de Serbie ne connaît pas encore de contestation manifeste à l'égard de Tito et respecte les règles de son héritage politique6. Cependant, des intellectuels se réunissent quotidiennement à Belgrade au sein de l'Association des écrivains, à l'occasion de soirées où le régime est soumis à de vives critiques. Ces intellectuels agissent ensemble: aucune distinction n'est faite entre les points de vue centrés sur l'idée de la nation et les autres 7. Intellectuels et « dissidents» accordent à partir de 1985 une place prépondérante au thème de la nation serbe, contrairement à leurs actions du début des années 1980, qui étaient principalement orientées sur la question des droits de I'homme et de la
3 Pour une analyse plus détaillée du Mémorandum, voir: Diane Masson. « Le Mémorandum de l'Académie serbe des sciences et des arts. Tentative de reconstitution d'un prodrome au conflit dans l'ex-Yougoslavie ». Discussion Paper n047, Collegium Budapest, Juillet 1998, 23 p. 4 Il s'agit de PavIe Ivié, Antonije Isakovié, Dusan Kanazir, Mihailo Markovié, Milos Macura, Dejan Medakovié, Miroslav Pantié, Nikola Pantié, Ljubisa Rakié, Radovan Samardzié, Miomir Vukobratovié, Vasilje Krestié, Ivan Maksimovié, Kosta Mihaijlovié, Stojan Celié et Nikola Cobejlié. Dobrica éosié, écrivain dissident serbe, est absent du comité de rédaction. Il est pourtant considéré comme le « père spirituel» du mémorandum. 5 La revue Praxis marque la collaboration, de 1964 à 1975, d'intellectuels yougoslaves d'orientation marxiste, prônant un socialisme «à visage humain» et constitue une opposition au pouvoir en place. Voir: Gerson S. Sher, Praxis: Marxist Criticism and Dissent in Socialist Yugoslavia. Bloomington: Indiana University Press, 1985, 271 p. 6 Il faut toutefois souligner la parution en 1986 de l'ouvrage de Kosta Cavoski et Vojislav Kostunica. Stranacki pluralizam ili monizam, obnova i zatiranje posleratne opozicije (Pluralisme des partis ou monisme, renouveau et extermination de l'opposition de l'après-guerre). Belgrade: Privredno-pravni prirucnik, 1986, 303 p. Les auteurs y dénoncent la répression du pluralisme politique à la suite de l'avènement du communisme. 7 Slavoljub Dukic. Izmedu slave i anateme, politicka biografija Slobodana Miloseviéa (Entre la gloire et l'anathème, la biographie politique de Slobodan Milosevié). Belgrade: Filip Visnjié, 1994, p. 43. 26

liberté de création8. Si l'insatisfaction des Serbes à l'égard de la Constitution est constante depuis 1974, sa contestation n'a jamais été aussi explicite que dans le Mémorandum9. Celui-ci, qui a été publié à l'insu de ses auteurs, constitue donc un précédeneo. Nous en dégagerons ici uniquement les idées qui nous paraissent essentielles. Le Mémorandum de la SANUII est divisé en deux parties, la première consacrée à la crise de l'économie et de la société yougoslaves, la seconde au statut de la Serbie et du peuple serbe. Les académiciens se penchent en premier lieu sur l'état général de la Yougoslavie, cherchant à déterminer les causes de la crise que traverse le pays. Le ton dramatique est donné dès les premières lignes, l'hypothèse d'une éventuelle désintégration de la Fédération étant envisagéeI2. Parmi les multiples maux dont souffre la Yougoslavie, la décentralisation, qui a favorisé l'économie fédérale aux dépens de l'économie des républiques, renforce d'autre part les pouvoirs politiques dans les républiques et provinces, ce qui donne lieu à des
8 Michel Simot. «La Serbie: l'ouverture de la question serbe dans la Yougoslavie communiste ». In: Laurent Gervereau, Yves Tomic (éd.). De l'unification à l'éclatement. L'espace yougoslave, un siècle d 'histoire. Paris: Musée d'histoire contemporaine-BDIC, 1998, p. 207. 9 On peut néanmoins noter l'existence d'un « livre bleu », écrit en 1977, mais non publié. En effet, en 1976, la présidence de la république de Serbie décide de former un groupe d'experts chargés de produire une analyse critique de la
Fédération depuis la nouvelle Constitution. Une fois rédigée, l'étude

- qui

fait

état des conséquences négatives de la Constitution sur la Serbie - est soumise en mars 1977 aux membres de la présidence et aux dirigeants serbes, sans pour autant être débattue officiellement, pour cause de désapprobation des provinces autonomes et des structures fédérales. ln : Mirko Dekié. Upotreba Srbije. Optuibe i priznanja Draie Markoviéa (L'utilisation de la Serbie. Accusations et aveux de Draza Markovié). Belgrade: Beseda, 1990, p. 231. 10Les circonstances de cette publication prématurée demeurent mystérieuses, bien qu'ayant donné lieu à bon nombre d'hypothèses, notamment que « l'affaire» aurait été commanditée par des hauts membres de la LCY pour provoquer la destitution de Ivan Stambolié, alors président de la république de Serbie. Selon Dragisa Pavlovié, à la tête de l'organisation communiste de Belgrade, la publication anticipée du Mémorandum aurait été mise en oeuvre par de hauts dirigeants de la Ligue des communistes de Yougoslavie contre Ivan Stambolié pour mettre fin à ses tentatives de réforme de la Constitution serbe. In: Slavoljub Dukic, Izmedu slave i anateme, politicka biografija Slobodana Miloseviéa, op. cil. , p. 45. Il Il s'agit de la traduction française, par Muriel Ecuer, du Mémorandum de la SANU, parue dans la revue Dialogue, septembre 1992, n02/3 (Supplément), pp. 3-27.
12 Ibid. , p. 3.

27

actes séparatistes et nationalistes. Ces manifestations ont toutes pour origine la Constitution de 1974, rendue responsable de la transformation de la Yougoslavie en une « sorte de confédération» 13. Le caractère plus que négatif de la Constitution de 1974 est amplifié par le fait que deux républiques - qui ne sont pas explicitement nommées mais dont la description nous fait aisément comprendre qu'il s'agit de la Croatie et de la Slovénie - profitent du système instauré et le défendentl4. La Ligue des Communistes de Yougoslavie (LCY), « dont la direction a le monopole absolu du pouvoir social »15 est également vivement critiquée, notamment pour le manque de démocratie en son sein. D'une manière générale, les auteurs déplorent les carences démocratiques de la société yougoslave, affirmant que la démocratisation « est une condition essentielle aussi bien pour sortir de cette crise profonde que pour régénérer la société» 16.Ils concluent que la Yougoslavie des années 1980 est une société non homogène, où dominants et dominés cohabitent à l'intérieur d'un système inégalitaire. Selon les auteurs du Mémorandum, «la véritable alternative est un fédéralisme intégratif, démocratique dans lequel le principe de l'autonomie des parties constitutives est en harmonie avec le principe de coordination entre ces parties dans le cadre d'un ensemble unique (...)>>17.Les velléités démocratiques préconisées à plusieurs reprises dans le document ne sont pas pour autant explicitées, ni les fondements du système remis en cause. Il n'est par exemple à aucun moment question d'abolition du système de parti unique, d'instauration du pluralisme politique ou encore de mise en place de réformesl8. Le second volet du document est entièrement consacré au statut de la Serbie et du peuple serbe. Si tous les peuples yougoslaves partagent les difficultés évoquées dans la première partie, on peut lire que le peuple serbe est le plus touchél9. La Croatie et la Slovénie cette fois-ci clairement désignées - déjà plus avancées sur le plan économique, se sont développées très rapidement aux dépens de la Serbie. De plus, la Serbie aurait fait d'importants sacrifices pour le
13

Ibid. , p. 8.

14
15
16

Ibid. , p. 9.
Ibid. , p. 11.
Ibid. , p. 10.

Ibid., p. 9. 18Slavoljub Dukic. Izmedu slave i anateme, politicka biografija Slobodana Miloseviéa, op. cil. , p. 44. 19Mémorandum de la SAND, traduction française par Muriel Ecuer, op. cil. , p.16. 28

17

Fonds de la Fédération (dont les bénéfices sont destinés aux républiques les moins développées), contrairement à la Croatie, à la Slovénie et à la Voïvodine, ce qui prouverait l'existence d'une «coalition anti-serbe »20. Les deux républiques septentrionales se seraient de surcroît alliées pour instaurer une domination politique sur la Yougoslavie, notamment dans le cadre de la Ligue des communistes, favorisées en cela par Tito et son plus proche collaborateur, Edvard Kardelj21. Parallèlement à une situation économique inquiétante, la Serbie est la grande victime de la Constitution de 1974, qui l'a divisée en trois parties, statut qui favorise les velléités autonomistes et séparatistes des provinces autonomes22. Le problème le plus épineux demeure toutefois celui du Kosovo, province autonome où les Serbes sont sujets à un «génocide physique, politique, juridique, culturel (...)>> de la part de la population albanaise, sans recevoir aucune aide et soutien des autres républiques23. Dès lors, en l'absence d'une intervention destinée à changer cet état de faits, «il n'y aura plus de Serbes au Kosovo, mais il y aura un Kosovo ethniquement pur »24. Si la situation au Kosovo est alarmante, le Mémorandum prétend que ce n'est pas l'unique endroit de Yougoslavie où les Serbes sont victimes de discrimination. En effet, «excepté lors de l'existence de l'Etat Croate Indépendant, les Serbes de Croatie n'ont jamais été dans le passé autant menacés qu'aujourd'hui »25. Ces derniers se voient assimilés contre leur volonté à la population croate, perdant leur autonomie culturelle et linguistique, pourtant traditionnelle dans cette région26. La situation précaire des Serbes de Croatie et l'évolution politique de la Voïvodine, en raison de l'autonomie qui lui a été octroyée, permettent aux auteurs de conclure qu'un « ...processus s'est orienté vers la destruction totale de l'unité nationale du peuple serbe »27.

20 21

Ibid. Ibid.

, p. 19. , p. 18. , p. 20.

22 Ibid. 23 Ibid. 24 Ibid. 25 Ibid.

26Selon le recensement de 1981, les Serbes constituent Il,6% de la population de la république de Croatie, et sont dominants dans les régions les moins développées économiquement, comme la Lika et le Kordun. 27Mémorandum de la SAND, traduction française par Muriel Ecuer, op. cit. , p.23. 29

, p. 23.

La dernière partie, qui fait état de la résurgence du nationalisme en Yougoslavie et de la menace qu'elle constitue pour l'avenir de la Fédération, se présente, sous forme embryonnaire, comme un programme visant à défendre les intérêts du peuple serbe et prônant des réformes drastiques à tous les niveaux de la société. Afin de rendre possible une telle défense, la Constitution yougoslave doit être révisée et réorientée vers un système fédéral28. En dernier lieu, pour parvenir à transformer la Serbie, il est nécessaire de donner naissance à une «.. .mobilisation démocratique de toutes les forces intellectuelles et morales du peuple, non seulement pour mettre en oeuvre les décisions prises par les forums politiques mais aussi pour réaliser démocratiquement les programmes et les projets pour l'avenir (...) »29, tâches pour lesquelles l'Académie serbe se déclare prête à s'engager. Si l'on se penche sur les données économiques comparatives des diverses républiques, on peut noter que la Serbie n'est en dessous de la moyenne yougoslave dans aucun domaine, et ne peut être qualifiée de « sous-développée »30.Dans l'extrait consacré au Fonds de la Fédération, les auteurs omettent de préciser que la majeure partie de l'argent collecté est justement reversé à la république serbe du Kosovo31. De leur côté, la Croatie et la Slovénie estiment également que les versements destinés aux républiques défavorisées constituent un sacrifice de taille qui freine leur développement économique. D'autre part, si le poids politique de la Serbie au sein de la Fédération est effectivement amoindri par la division de la république en trois entités, les déclarations sur son statut, ainsi que sur celui du peuple serbe au Kosovo et en Croatie, semblent démesurées. La disconvenance des termes choisis, « génocide », « destruction totale », en sont autant de preuves. Nous avons qualifié le dernier paragraphe du Mémorandum de programme embryonnaire, les moyens à mettre
28 29

Ibid. , p. 27. Ibid. 30Marta Bazler-Madar.
tendencije»

«Regionalni
régional

razvoj u Jugoslaviji
en Yougoslavie

(Le développement

- tendances

- dugorocne
sur le

long terme). Ekonomska analiza (Analyse économique), 1991, vol. XXV, n02, p. 147. 31Pour plus de détails sur cette question, se reporter à l'article de Ljubomir Madar, «Ko koga exploatise» (Qui exploite qui). In : Nebojsa Popov (éd.). Srpska strana rata, trauma i katarza u istorijskom paméenju (Le côté serbe de la guerre, traumatisme et catharsis dans la mémoire historique). Belgrade/Zrenjanin: Republika/Vikom grafik/Gradanska citaonica, 1996, pp. 189-200. 30

en oeuvre étant encore une fois non définis. Leurs propos relèvent nonobstan~ plus d'une ébauche de plate-forme politique que d'un simple texte analytique, même si les académiciens concernés ont toujours nié le fait qu'il se soit agi d'un quelconque programme32. En dépit des incohérences du Mémorandum, la boîte de Pandore est néanmoins ouverte et le document suscite de vives réactions dans les milieux politiques yougoslaves. Directement attaquées, les républiques concernées par les accusations des académiciens serbes s'insurgent contre ces déclarations jugées « grand-serbes». La SANU est accusée d'« appeler à une guerre fratricide et de vouloir renouveler les effusions de sang »33. Une campagne médiatique «anti-Mémorandum» s'étend dès lors dans toute la Yougoslavie. En Serbie, des réactions in1médiates contre le Mémorandum se font entendre au sein des instances dirigeantes et les pressions à l'égard de l'Académie se multipliene4. Les académiciens, à part quelques critiques émises par une très faible minorité d'entre eux35sur le travail de leurs confrères, ne renieront pas leurs propos en tant que tels et se limiteront à dénoncer le caractère illégal de la publication du Mémorandum sous sa forme non définitive. Le Mémorandum est ainsi le premier projet de l'ère posttitiste visant à modifier le cadre politico-territorial de la Yougoslavie. Il procède en outre à une différenciation entre les Serbes et les autres populations de la Fédération, et à une volonté d'affirmation d'une identité nationale spécifique, passant par une modification constitutionnelle.

32Kosta Mihalovié, Vasilje Krestié. Memorandum of the Serbian Academy of Sciences and Arts. Answers to criticisms. Belgrade: The Serbian Academy of Sciences and Arts, 1995, p. 17. 33Ibid. 34Ivan Stambolié, alors président de la République de Serbie, qualifie le texte dans les termes suivants: « J'ai jugé que le Mémorandum « ... exprimait de la méfiance envers la communauté yougoslave et qu'il ne percevait pas les intérêts du peuple serbe dans la fraternité, l'entente, la collaboration et l'union avec les autres, mais dans les querelles et la détérioration des relations ». Ivan Stambolié. Put u bespuce (Voyage vers nulle part). Belgrade: B 92, 1995, pp. 119-120. 35Vasa Cubrilovié, PavIe Savié et Sima Cirkovié. ln : Olivera Milosavljevié. « Zloupotreba autoriteta nauke » (L'emploi abusif de l'autorité de la science). In : Nebojsa Popov (éd.). Srpska strana rata: trauma i katarza u istorijskom pamcenju, op. cit. , p. 314. 31

Le HuitièIrte plénum de la Ligue des communistes de Serbie Les 23 et 24 septembre 1987 se déroule à Belgrade le Huitième plénum du Comité central de la Ligue des communistes de Serbie (LC de Serbie). Ce plénum, qui voit la victoire de la fraction de S. Milosevié, alors président du Comité central de la LC de Serbie, sur celle de Dragisa Pav lovié (président du comité de la ville de la LC de Belgrade) et de Ivan Stambolié (président de la présidence de Serbie), constitue le tournant idéologique le plus important du parti communiste serbe depuis 1945. Il ne s'agit pas d'une simple querelle entre deux courants s'opposant au sein d'un même parti, mais d'une scission profonde. Pour saisir la portée politique du Huitième plénum, il est avant tout nécessaire de revenir rapidement sur le parcours de S. Milosevié. Né en 1941 à Pozarevac, il débute ses activités politiques à la faculté de droit de Belgrade et rejoint la LCY en 1969. Il est successivement directeur de l'entreprise Tehnogas en 1973, et de la banque de Belgrade, Beobanka, en 1978. C'est en 1984 que sa carrière connaît une orientation déterminante, lorsqu'il remplace son ancien collègue et ami de Tehnogas, I. Stambolié (devenu président du Comité central de la LC de Serbie), à la tête du Comité de la ville de Belgrade. S. Milosevié est considéré dès le début des années 1980 comme un fervent défenseur de I'héritage titiste, fidèle aux doctrines communistes, et semble attaché à la lutte contre le nationalisme, comme le montre cet extrait d'un discours de décembre 1986 : «Quand il est question du système politique, les forces antisocialistes essaient d'exploiterprécisément les problèmes dont nousmêmes avonspubliquement constaté l'existence et que nous essayons de résoudre,. elles profitent tout particulièrementde l'apparition de nationalismesdans toutes sortes de milieux, des relations incertaines en Serbie au sujet des régions autonomes, et avant tout en ce qui
concerne la situation au Kosovo »36.

En cette même année, il est élu à la présidence du Comité central de la LC de Serbie alors que I. Stambolié devient président de la république socialiste de Serbie. Dans l'extrait que nous venons de citer, S. Milosevié fait allusion au Kosovo. Cette province, qui est la plus pauvre de la Fédération, comprend une population à majorité albanaise: entre 1948 et 1991, les Albanais passent de 68,5% à 82,2% de la population totale, alors que les populations serbes et monténégrines baissent de 27,5% à Il %, écart qui s'explique
36 Slobodan d'Homme, Milosevié. 1990, p. 89. Les années décisives. Lausanne/Paris: l' Age

32

principalement par la dénatalité et une forte émigration37. A partir de 1974, la province dispose d'un Parlement, d'un gouvernement, d'une Cour constitutionnelle et d'une université bilingue. Cependant, des manifestations massives se produisent en 1981, réclamant le statut de république fédérée pour le Kosovo, qui permettrait à la province d'obtenir le droit à l'autodétermination, uniquement attribué aux républiques dans la Constitution de 1974. Les émeutes sont réprimées par les forces de l'ordre, donnant lieu à des arrestations et faisant de nombreuses victimes; l'état-d'urgence est proclamé. Les Albanais sont accusés de comportement séparatiste et contre-révolutionnaire, et la Ligue des communistes du Kosovo connaît, ainsi que les syndicats, d'importantes épurations38. De leur côté, les Serbes du Kosovo s'organisent dès 1982 en un mouvement de contestation. A l'automne 1985, ce mouvement émet une pétition dénonçant la politique séparatiste des Albanais, jugés responsables de l'exode des populations serbes et monténégrines locales. Cette initiative prend de l'ampleur et touche la LCY, soutenue en cela par un grand nombre d'intellectuels et de dignitaires de l'Eglise. Le 15 janvier 1986, le Journal littéraire, organe de l'Association des écrivains serbes, publie la pétition de 2000 Serbes et Monténégrins originaires de Kosovo Polje. Elle est suivie un mois plus tard par la venue d'une centaine de personnes à Belgrade venues réclamer une plus grande protection des organes républicains et fédéraux. Engagés durant cette période dans un processus de réforme de leur Constitution39, les dirigeants serbes demeurent prudents face à de telles revendications, se déclarant contre toute proclamation empreinte de nationalisme et pour un règlement économique de la question épineuse du développement de la province. En avril 1987, de nouveaux rassemblements de Serbes et de Monténégrins permettent néanmoins à S. Milosevié de s'engager pour défendre la cause des Serbes du Kosovo, lui qui ne s'était jamais véritablement préoccupé de cette question auparavant40. Nous ne reviendrons pas en détails sur la chronologie des événements depuis la
37Michel Roux. «La question albanaise de Yougoslavie ». In: Laurent Gervereau, Yves Tomic (éd.). De l'unification à l'éclatement. L'espace yougoslave, un siècle d'histoire, op. ci!. , pp. 160-165. 38Ibid. 39«En 1986, les parlements prennent la décision d'entreprendre les changements de la Constitution serbe, c'est-à-dire des parties concernant le statut de la Serbie et des provinces en son sein ». Ivan Stambolié. Put u bespuce, op. ci!. , p. 93.
40 Ibid. , p.165.

33

phrase restée célèbre, «personne n'a le droit de battre ce peuple », prononcée par S. Milosevié à la sortie d'une réunion avec les communistes de la ville de Kosovo Polje et la nuit du 24 au 25 avril 1987, où il passe douze heures à écouter les doléances des Serbes et des Monténégrins41. On perçoit pourtant clairement dans la suite de son discours le dessein d'établir, d'une part, une distinction entre les traîtres, ennemis de la nation, c'est-à-dire les nationalistes albanais, et, de l'autre, les victimes, à savoir les Serbes42. Si la légende qui s'est créée par la suite autour du personnage de S. Milosevié tend à expliquer sa nouvelle orientation politique par une empathie envers le peuple serbe, il s'agit en réalité pour lui d'une occasion de se présenter en médiateur entre le pouvoir politique et les Serbes du Kosovo, en ralliant la contestation croissante de ces derniers au profit de son parti. Ainsi, lorsque D. Pavlovié chef de l'organisation communiste de Belgrade - appelle à la prudence face au nationalisme serbe dans la question du Kosovo, ses paroles provoquent moult désaccords et divisions au sein de la LC de Serbie43. Son cas est débattu pour cette raison lors du Huitième plénum du Comité central de la LC de Serbie. Le courant politique représenté par D. Pavlovié est qualifié d'opportuniste; on lui reproche en outre de ne pas avoir réagi plus fortement contre le journal Student, dans lequel le culte de Tito avait été récemment remis en cause44.D. Pavlovié est alors démis de ses fonctions par le Comité central de la LC de Serbie à cent six voix contre huit, et dix-huit abstentions. S. Milosevié clôt le plénum en évoquant la «résistance de Belgrade» 45. Cette déclaration révèle l'existence d'une deuxième catégorie d'ennemis, qui relève plus, selon nous, d'adversaires que d'ennemis politiques46, moins visible
41Politika (Politique), 26 avril 1987. 42Ibid. 43«La nourriture du nationalisme serbe, considère Pavlovié, n'est pas seulement la situation au Kosovo, mais également les diverses réactions démesurées concernant le Kosovo, qui viennent de nos médias, de déclarations publiques, de certaines institutions de notre système ». Politika, 12 septembre 1987. 44Komunist (Communiste), 2 octobre 1987, n01588. 45Ibid. 46Nous nous fondons ici sur la distinction établie par Murray Edelman: « La distinction entre (...) les ennemis et les adversaires dépend de la perspective adoptée: selon que l'attention se focalisera sur la nature intrinsèque de l'antagoniste ou sur les tactiques employées par l'opposant, le rival sera regardé de telle ou telle façon ». ln : Pièces et règles du jeu politique, op. cil. , p. 131. 34

que les autres, puisqu'il s'agit des Serbes eux-mêmes. On distingue ainsi nettement le procédé employé par S. Milosevié pour éliminer ses adversaires politiques et s'imposer au sein de la LC de Serbie. Par une médiatisation du Huitième plénum, il s'assure également le soutien de l'opinion publique, favorable à la cause serbe et monténégrine au Kosovo. I. Stambolié, l'ancien mentor de S. Milosevié, soutient pour sa part le courant représenté par D. Pavlovié; en conséquence, sa démission est votée par six membres de la présidence de Serbie, dont S. Milosevié, le 14 décembre 198747.Le Huitième plénum de la LC de Serbie marque donc le début d'une ère nouvelle pour le parti communiste serbe, caractérisée par une série de limogeages, la formation d'une élite regroupée autour de S. Milosevié ainsi que par son contrôle progressif des médias48. Quelles sont les réactions à l'échelle fédérale devant les changements qui s'opèrent en Serbie49 ? Selon I. Stambolié, les autres républiques ont plutôt été favorables à la victoire de la branche dite réformatrice, considérant la prise du pouvoir par S. Milosevié comme un moindre maI50. Cette interprétation est confirmée du côté croate par Zdravko Tomac, alors membre du CC de la LC de Croatie51. Les élites républicaines ne cherchent pas à intervenir dans la vie politique serbe, ce qui n'est pas surprenant compte tenu du repli sur soi des républiques que nous avons déjà évoqué. En revanche, en ce qui concerne les institutions fédérales, on peut noter le soutien du sommet de l'Armée populaire yougoslave (JNA) à S. Milosevié et aux changements qu'il préconise. Les conditions propices à une ascension de I'homme politique serbe vers les sphères du pouvoir semblent ainsi réunies.
47Politika, 15 décembre 1987. 48Aleksandar Nenadovié. « « Politika » u nacionalistickoj oluji » (<< Politika » dans la tempête nationaliste). ln : Nebojsa Popov (éd.). Srpska strana rata, op. cit. , p. 585. 49Il est nécessaire de souligner que la question du Kosovo n'est pas seulement un problème serbe, mais aussi yougoslave. A ce titre, le Neuvième plénum de la Ligue des communistes de Yougoslavie y est entièrement consacré. Le besoin d'union au sein de l'organisation communiste pour résoudre le problème du Kosovo est mis en relief. Un groupe de travail censé veiller à l'accomplissement d'une politique de stabilisation dans cette province est formé. C'est la première fois depuis 1981 que de telles décisions sont prises concernant le Kosovo. Komunist, 24 juillet 1987, n01580. 50Ivan Stambolié. Put u bespuce, op. cit. , p.165. 51Zdravko Tomac. Iza zatvorenih vrata (Derrière les portes fermées). Zagreb: Organizator, 1992, p. 51. 35